‹ Conférences de Notre-Dame de Paris (volume 3)Chapitre 41 sur 56 · Jerem., cap. xm · texte numérisé non relu

Jerem., cap. xm

Je prie le lecteur de se reporter à mon Introduction au dogme catholique, conférences seizième et dix-septième, où ces prophéties sont développées et expliquées.

Non, tout est prophétie. Voilà les oracles dont les temps sont pleins. Un siècle à l'avance, un seul prophète aurait pu les lancer sur le monde tels que vous venez de les entendre, c'eût été une merveille digne de la majesté du fils de Dieu, mais, pour renforcer la preuve qu'en doit tirer notre raison et se prémunir contre les discussions de l'orgueil et de la mauvaise foi, l'industrieuse Providence les sème à travers de longs âges, afin qu'après avoir rassemblé tous les fragments épars de cette mosaïque nous ne puissions plus, sans folie ou sans crime, refuser de reconnaître comme l'envoyé du ciel, le libérateur du genre humain, le Dieu sauveur, celui qui en reproduira dans sa personne, sa vie et son œuvre l'exacte ressemblance.

Encore faut-il qu'aucune pièce de cette mosaïque prophétique ne se perde. Soyez tranquilles, un peuple protégé la garde avec un soin jaloux, et, aux heures où l'oubli envahit sa mémoire, les merveilleuses interventions de la toute -puissance divine lui rappellent le dépôt qui lui est confié. Est-ce que depuis Abraham, le père des croyants, jusqu'à ces Machabées qui préservèrent leur nation d'une suprême apos-

LA PLENITUDE DES TEMPS. 27o

lasie, les temps ne sont pas pleins de prodiges? — Prodige, la vie des patriarches dont l'âme religieuse converse avec le ciel, dont les pas sont guidés par l'ange du Seigneur, dont la tente voyageuse est partout respectée. Prodige, l'exaltation de Joseph à la cour des Pharaons. Prodiges, la vocation de Moïse, les plaies d'Egypte, la marche triomphale des fils de Jacob entre les murs humides de la mer Rouge, l'engloutissement des Égyptiens. Prodiges, les fléaux qui punissent les murmures et les blasphèmes. Prodiges, la manne et les eaux jaillissantes qui apaisent la faim et la soif d'une multitude mourante. Prodige, le long pèlerinage au désert. Prodiges, les éclairs et les foudres du Sinaï, la gloire de Moïse, et la loi sainte gravée par les chérubins sur des tables de pierre. Prodiges, l'écroulement des murs de Jéricho sous les fanfares des trompettes sacrées, et l'obéissance du soleil qui s'arrête, au commandement, pour donner à Josué le temps de la victoire. Prodiges, les triomphes de Gédéon et les exploits de Samson. Prodige, le courage de ces femmes hardies qui tuent l'ennemi et sauvent leur peuple. Prodiges, la grandeur de David et la sagesse

de Salomon. Prodige, les années exterminées par les anges. Prodiges, les délivrances qui succèdent aux esclavages. Prodige, le mystérieux attendrissement qui saisit le cœur des rois, et qui permet aux enfants de Juda de relever les murs et le temple de la triste Jérusalem. Prodiges, la sainteté, les héroïques efforts et les victoires des Machabées. Prodiges dans le ciel, prodiges sur la terre, prodiges spirituels, prodiges temporels. Les temps sont pleins de prodiges.

Du même pas que les prodiges, qui conservent les oracles, marchent les catastrophes, qui les répandent. Le peuple juif est puni de ses infidélités, mais ce n'est pas toujours le môme ennemi qui s'abat sur son corps mutilé ; autour de lui les grands empires ont aussi leurs destins. La vieille Egypte si fière de la fertilité de ses champs et de la richesse de ses villes, de la science de ses prêtres et de la gloire de ses Pharaons, grands jusque dans la mort, de la sacesse de ses institutions et de la puissance de ses armes, qui ont épouvanté les rivages de l'Indus, « la vieille Egypte, dit Bossuet, finit par marcher enivrée, étourdie et chancelante,

parce que ie Seigneur a répandu l'esprit de vertige dans ses conseils : elle ne sait plus ce qu'elle fait, elle est perdue1, » et devient successivement la proie facile d'un Sabacon et d'un Cambyse. Sur les bords du Tigre Ninive est bâtie, c'est l'héritage du fils de Nemrod. Marchez, Ninus, à la tête de votre million de guerriers, ravagez dans vos promptes expéditions l'Inde et l'Egypte, agrandissez votre capitale aux quinze cents tours, donnez à son enceinte trois journées de marche! Et vous illustre, Sémiramis, bâtissez les villes et taillez les monts! Viennent ensuite des rois valeureux, tout cela va finir par un voluptueux qui d'avance a gravé sur son tombeau cette épitaphe impie : c Passant , écoute le conseil de Sardanapale, fondateur des cités : mange, bois, jouis, tout le reste n'est rien. y> L'empire ninivite tombe aux mains d'Àrbace et de Bélésis qui se le partagent. Mais Ninive s'écroule bientôt sous les coups de Babylone sa rivale. La voyez-vous cette ville superbe dont le nom passera à la postérité la plus reculée pour signifier immen-

i. Discours sur l'histoire universelle, 3e partie, ch. vm,

site, splendeur et corruption! Comme elle est fièrement assise sur les bords de son Euphrate qui la traverse et l'entoure de ses bras protecteurs! Comme elle est pleine de merveilles que rien n'égale, ni n'égalera jamais peut-être! Comme elle se glorifie de ses palais, de ses temples, de ses jardins suspendus, de ses bois sacrés, de ses énormes murailles, de la multitude qui s'agite en son vaste sein, du génie de ses rois, de l'audace de ses capitaines, de la vaillance de ses soldats, de la science de ses devins, de la protection de ses dieux ! Le grand Psabuchodonosor contemple avec orgueil tant de splendeurs; de la terrasse de son palais, il insulte à la fortune des nations, à la majesté de Dieu lui-même. Regarde bien vite, roi insensé! Balthasar est dans ton sang et Cyrus est prédit. Il ne faudra qu'une nuit pour faire passer ton empire aux mains des Perses. Les Perses triomphent : maîtres de l'Asie ils portent en Afrique leurs armes victorieuses. Un instant ils espèrent la conquête de l'Europe et du monde entier; mais la Grèce commencée user leurs forces. Unifiée par l'astuce de Philippe, elle remet ses destinées aux mains d'un

héros. Les jours de la Perse sont comptés. Bien que Darius soit juste, vaillant, courageux, aimé de ses peuples, il ne peut tenir pourtant contre une audace que dirige le génie et que pousse en avant une ambition démesurée.

Alexandre, vainqueur sous les murs d'Issus et dans les champs d'Arbelles, triomphe à Babylone et poursuit sa marche jusqu'aux rivages de l'Indus. La terre stupéfaite ne répond à ses victoires que par son silence. Mais voilà qu'il s'éteint dans une orgie, avec lui s'éteignent sa race et son empire. Toutes les bêtes de la vision prophétique se sont mangées l'une après l'autre. Le dernier festin reste à la dernière bête que Dieu prépare depuis sept siècles. Rome s'élance. Dans ses bras de fer, elle étouffe, l'un après l'autre, les royaumes agonisants et couverts encore des plaies saignantes que leur a faites sa rude épée. Plus vorace que les animaux qui l'ont précédée sur le chemin des siècles, elle prend tout; les chefs-d'œuvre, les lois, les coutumes, les hommes, les dieux. — Elle est maîtresse. Les temps sont pleins de catastrophes. Messieurs, une philosophie vulgaire ne veut voir dans ces catastrophes que les jeux des

passions et de la fortune ; une philosophie plus haute et plus saine y adore les coups de la justice divine ; les voyants, que la foi éclaire, y admirent les préparations de Dieu dirigeant les révolutions du monde vers l'arrivée du Promis. Remarquez, je vous prie, que ces grands empires, qui se succèdent, heurtent tour à tour contre le peuple de Dieu, le brisent et le dispersent. L'Egypte a déjà reçu la visite d'Abraham et des fils de Jacob. Ses armées victorieuses viennent prendre des captifs en Israël, et, après la ruine de Jérusalem, le vieux Jérémie va pleurer sur les bords du Nil avec ses compagnons d'infortune. Jonas prêche à Ninive, Salmanazar y emmène en exil les dix tribus séparées, et les rois d'Assyrie contemplent avec admiration les vertus des Tobie . Nabuchodonosor prend ce qui reste du peuple juif. Ezéchiel et Daniel prophétisent au cœur de son empire, et sur les bords des fleuves babyloniens les enfants de Sion pleurent leurs infortunes et chantent leurs espérances. Gyrus commence la délivrance; Assuérus épouse la belle Esther. Alexandre s'arrête pénétré de respect devant la majesté du grand prêtre Jaddus, et va au

temple de Jérusalem adorer Jéhovah; un de ses successeurs fait traduire en grec les livres saints. Enfin Rome passe un traité d'alliance avec les Machabées. Dispersés par les cata strophes, les Juifs ont laissé partout des frères qui les rappellent, de là cette fièvre des voyages, ces allées et venues qui remplissent les deux derniers siècles. Les enfants de Jacob ont leurs quartiers jusqu'au centre de Rome. Avec eux, ils emportent leurs oracles, les Gentils peuvent en prendre connaissance, réveiller leurs souvenirs, corriger leurs traditions et s'unir à l'espérance du Libérateur. C'est donc avec raison que j'ai appelé les catastrophes solennelles et bienfaisantes. D'autant, Messieurs, qu'en opérant îa diffusion des promesses divines elles préparent leur accomplissement. Tous ces peuples écroulés sont comme des stratifications sur lesquelles s'appuie l'universelle domination du peuple-roi. Les lumières de la civilisation , partout répandues, vont entourer le Libérateur d'une auréole qui ne permettra pas à l'impiété des siècles futurs de contester son existence. L'univers, ployé sous un seul pouvoir, comprendra mieux l'universel pouvoir du Christ sur les esprits.

Les grands chemins, ouverts par les généraux et les proconsuls, serviront aux apôtres de la bonne nouvelle. Et l'empire lui-même, l'empire converti un jour dans son chef, proclamera le règne du Sauveur et lui cédera sa capitale. Toute chair verra le salut de Dieu: Videbit omnis caro salutare Dei\

0 mon Dieu! vous pouviez nous écraser sous le poids d'un mystère impénétrable; mais non, votre bonté nous permet de comprendre et d'expliquer les retards de votre Providence. Envoyez Celui qui doit venir. Les temps sont pleins de promesses, qu'il les accomplisse; les temps sont pleins de prodiges, qu'il les couronne par cette merveille inouïe qu'annonçait Jérémie; les temps sont pleins de catastrophes, qu'il en profite pour établir son royaume de paix. Tout est prêt, Seigneur; le monde moral, si longuement et si profondément manié par votre toute-puissance, n'attend plus que votre parole créatrice; prononcez-la. Non plus celle des premiers jours : — Faisons l'homme à notre image et ressemblance, — mais cette autre

\ . Luc, cap. m, 6.

plus mystérieuse et plus remplie d'amour : — Faisons Dieu à l'image et à la ressemblance de l'homme.

Voyez-vous clair, Messieurs? N'y a-t-il pas encore dans vos esprits une préoccupation qui, comme un nuage lugubre, intercepte la lumière des explications que vous venez d'entendre. La gloire du Verbe incarné ne doit point être séparée du salut des âmes. Or, le délai de l'incarnation ayant pour effet de suspendre sa vertu réparatrice, Dieu perd nécessairement, en sacrifiant des multitudes immenses, qui ne peuvent être rachetées, tout l'honneur qu'il semble gagner par la solennité de ses préparations. Si telle est votre pensée, détrompez-vous. L'efficacité de la rédemption précède l'apparition du Rédempteur. « Le Christ est hier et aujourd'hui, et dans tous les siècles1 », dit l'Apôtre. «L'Agneau est virtuellement immolé dès l'origine du monde et commence dès lors son livre de vie 8. C'est en vue de ses mérites futurs que toute

1. Christus heri, et hodie, ipse et in saecula. (Hebr., cap. xin, 8.)

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