Ibid., IIe leçon
produit de ce développement, c'est ce qu'on appelle une religion '. »
Et un peu plus loin : « L'hypothèse d'une religion parfaite, antérieure à la civilisation, ne soutient pas l'examen. Quels sont les dogmes de cette religion? Un Dieu spirituel, unique, intelligent, libre et bon, qui aime également tous les hommes. Or, il est clair qu'avant le christianisme les hommes ne connaissaient pas ce Dieu. Nous ne trouvons partout que des dieux nationaux et limités. Le Jéhovah du mosaïsme lui-même est un dieu local. »
Si M. Saisset avait un peu plus ou un peu mieux lu la Bible, il aurait reconnu que le Dieu spirituel, unique, intelligent, libre et bon, n'est point une invention de la philosophie, et que le Jéhovah des Juifs était adoré comme le Dieu de tous les peuples et de toutes les créatures.
Triste fortune des systèmes, ou plutôt juste châtiment de Dieu. Cette philosophie orgueilleuse, qui croyait s'emparer de l'avenir et donner sa marque à l'esprit humain, est accablée aujourd'hui des mépris qu'elle prodiguait à la religion. L'école matérialiste tourne en dérision ses prétentions, ses idées, ses procédés, sa méthode. Elle prétendait substituer la réflexion à la spontanéité, aujourd'hui l'observation scientifique supplante la réflexion. Ce n'est plus l'homme ignorant qu'il faut mettre au point de départ de l'histoire humaine. Le sauvage lui-même est pour nous un trop noble ancêtre; l'humanité commence par le singet
(Voy. Ibid., Innocence et intégrité d'Adam.) 1° Pelage, partant de ce principe que la grâce n'est point différente de la nature et de la loi, enseignait que
1, M. Saisset, Revue des Deux Mondes, mars 1845.
le premier homme a été créé dans l'état où nous naissons aujourd'hui. L'état surnaturel, l'intégrité île la nature soûl de vains mots. Adam mér.lait par les forces originales de la nature, il était comme nous passible et mortel.
2° Luther convient qu'Adam était juste, saint, heureux dans le paradis; mais la justice, la sainteté, la félicité lui étaient dues comme des appendices nécessaires de sa nature. « Cet hérésiarque, dit Mœliler, sembla prendre à tâche de contredire l'Écoli; sur tous les points. Contre les scolastiques qui voyaient un attribut accidentel dans la justice primitive, il avança que cette prérogative appartenait à la nature de l'homme, formait une partie de son essence, esse de natura,de essentiel hominis; et niant égalent ut qu'elle lui eût été donnée comme un don surnaturel, par la grâce, il prétendit qu'elle était simplement l'œuvre de ses facultés naturelles, le fruit de ses efforts. L'homme encore pur, disait-il, possédait, dans l'heuieuse condition de son origine, tout ce qui pouvait le rendre agréable à Dieu. Par une vertu qui lui était propre, son corps se trouvait dans une harmonie parfaite avec la raison, et tout son être dans un rapport i il une avec le ciel. Ses facultés religieuses, surtout, devaient se développer au plus haut degré; par cela seul qu'il les possédait dans son être, il avait la connaissance de Dieu, l'amour de Dieu, la confiance de Dieu; si bien qu'il pouvait de lui-même, sans aucun secours surnaturel, se mettre en rapport avec son Créalear, accomplir !a loi divine et pratiquer toutes les vertus ! . » (Symbolique, liv. I, ch. i, § 2.)
3° Calvin et les autres chefs de la Réforme proies-
sèrent, touchant la justice originelle, les mêmes erreurs que Lulher.
4° Baïus ne voulait pas qu'on appelât grâce l'intégrité du premier homme, elle était due à la nature :
« Inlegritas primœ creationis non fuit indebita humanœ naturœ exaltatio, sed naturalis ejus conditio. » Cette proposition a été condamnée par Pie V, Grégoire XIII et Urbain VIII.
(Voy. Ibid., Paternité d'Adam.)
Avant de répondre à celle question : Ulrum in statu innocentiœ fuisset generalio per coïtum? saint Thomas remarque que quelques anciens docteurs, uniquement préoccupés des misères actuelles de la chair et des hontes de la concupiscence, ont pensé que dans l'état d'innocence la génération ne devait pas se faire par le commerce charnel de l'homme et de la femme. Par quel prodige la toute-puissance divine aurait-elle mis en rapport les forces active et passive de la génération? Ils ne le disent pas. Voici en quels termes saint Thomas expose leur opinion. « Quidam antiquorum ductorum considérantes concupiscenliœ fœditatem, quœ invenitiir in coïlu in isto statu, posuerunt quod in statu innocentiœ non fuisset générât. o per coïtum. Unde Gregorius Nissen dicil in lib. quem fecit de homine, quod in paradiso aliter fuisset multiplicatura genus humanum, sicut multiplicati suntangeli absque. concubitu per operalionem divinœ virtutis. Et dicit, quod Deus ante peccatum fecit masculum, et fœminam, respiciens ad modum generationis, qui futurus erat post peccatum, cujus Deusprescius eral. »
L'angélique docteur affirme carrément que cette opinion est déraisonnable. « Sed hoc non dicitur rationabiliter. » La raison qu'il en donne, c'est qu'elle est
en contradiction formelle avec la nature. Les forces active et passive doivent concourir par leur union physique à la génération, c'est la loi. Dans l'état d'innocence cette loi eût reçu son naturel accomplissement sans les désordres de la concupiscence qui n'existait pas. Sine ardore et illecebroso stimulo, cum tranqaillitote animœ et corporis; ainsi que l'enseigne saint Augustin. (Lib. XIV De civit.Dei.,cap. xxvi,ante med.)
VINGT- SEPTIÈME CONFÉRENCE
(Voy. Ire partie, Existence, péché, action des démons.)
1° Le rationalisme, renouvelant l'erreur des épicuriens et des sadducéens, nie l'existence des esprits supérieurs. Il ne veut voir dans les bons anges que la personnification du bien, dans les démons que la personnification du mal. Satan est un être de pure fantaisie, une figure symbolique dont l'imagination des peuples s'est servie pour peindre le mal tel qu'elle le voyait. Le moyen âge, bercé par les légendes et affligé par le spectacle des moines dissolus, a ne sortait jamais en traitant la figure du démon du grotesque et du fantastique. Satan, pour les miniaturistes, resta toujours une sorte d'arlequin burlesque, affublé d'un capuchon et d'un masque difforme, ou bien une vision aérienne une sorte de cauchemar miroitant dans l'espace; conception qui ne manquait pas d'une certaine originalité, mais d'où il n'y avait rien à tirer pour le sentiment moral. »
Ainsi parle M. Renan dans ses Études d'histoire
religieuse où il apprécie le tableau d'Ary Scheffer:' la Tentation du Christ.
Plus loin il écrit : « Les symboles ne signifient que ce qu'on leur ordonne de signifier. Le mal serait banni de ce monde, qu'il faudrait permettre à l'artiste de le conserver comme un personnage mythologique et une excellente fiction. De tous les êtres autrefois maudits que la tolérance de notre siècle a relevés de leur anathème, Satan est sans contredit celui qui a le plus gagné au progrès des lumières et de l'universelle civilisation. 11 s'est adouci peu à peu dans son long voyage depuis la Perse jusqu'à nous; il a dépouillé toute sa méchanceté d'Ahrimane. Le moyen âge, qui n'entendait rien à la tolérance, le fit à plaisir laid, méchant, torturé, et, pour comble de disgrâce, ridicule. Milton comprit enfin ce pauvre calomnié, et commença la métamorphose que la haute impartialité de notre temps devait achever. Un siècle aussi fécond que le nôtre en réhabilitations de toutes sortes ne pouvait manquer de raisons pour excuser un révolutionnaire malheureux, que le besoin d'action jeta dans les entreprises hasardées. On pourrait faire valoir, pour atténuer sa faute, une foule de motifs contre lesquels nous n'aurions pas le droit d'être sévère. Mais j'aime mieux attribuer notre tolérance à une cause meilleure, et supposer que, si nous sommes devenus indulgents pour Satan, c'est que Satan a dépouillé une partie de sa méchanceté, et n'est plus ce génie funeste, objet de tant de haines et de terreurs. Le mal est évidemment de nos jours moins fort qu'il n'était autrefois, et notre tolérance même n'est- elle pas la meilleure preuve que le bien a triomphé? » (Ernest Renan, Eludes d'histoire religieuse : la Tentation du Christ.)
M. Renan en prend à sou aise avec le démon et avec la croyance religieuse des peuples. Quand le moyen
âge voulait peindre les vices dont il était le témoin, il ne manquait pas de figures originales et bizarres, mais ces figures ne doivent jamais être conbndues avec celles dont les artistes se servaient pour représenter le génie du mal. Ils n'avaient point assurément l'intention de donner un corps à celui qui est esprit, mais ils ne se contentaient pas non plus de symboliser des actes. Ils exprimaient une doctrine et représentaient un être réel et vivant. Sous quels traits vaut-il mieux représenter cet être? C'est affaire de goût; mais, quelle que soit l'image, ce serait mentir à la croyance des peuples chrétiens de n'y voir que la pure allégorie d'un être de raison.
2° Les manichéens enseignaient que les démons sont mauvais par nature. Celait la conséquence de leur théorie des deux principes du bien et du mal. Le démon, enfanté par un principe éternellement et essentiellement mauvais, ne peut qu'être mauvais par nature. Saint Thomas les réfute dans son Traité des anges (Suinm. Theol., I p. .qurcst. G3, a. 4). « Un être, dit-il, en tant qu'il est et qu'il a une nature, tend naturellement au bien, parce qu'il ne peut tenir son exisleuce que, d'un principe bon, et que tout effet représente son principe. S'il arrive qu'à un bien particulier un m .il soit uni, cela ne peut être pour le bien universel qui ne souffre le mélange d'aucun mal. Dcnc, par cela qu'elle est ordonnée à un bien particulier, une nature oeut tendre au mal, non en tant que mal, mais par accident, c'est-à-dire en tant que ce mal est uni à quelque bien. Par exemple, le feu échauffe ; mais il brûle et détruit aussi. Mais si une nature est ordonnée au bien universel, elle ne peut avoir de tendance à aucun mal. Or, il est manifeste que toute nature intellectuelle est ordonnée au bien universel qu'elle peut atteindre parce
qu'il est l'objet propre de sa volonté. Donc les démons, substances intellectuelles, ne peuvent avoir aucune inclinaison naturelle vers aucun mal. Donc ils ne sont pas naturellement mauvais. — (Omne quod est, in quantum est, et naturam habet aliquam, in bonum aliquod naturaliter tendit, utpote ex principio bono existens : quia semper effectus convertitur in suum principium. Contingit autem alicui bono particulari aliquod malum esse adjunctum : sicut igni conjungilur hoc malum, quod est, esse consumptivum aliorum. Sed bono universali nullum malum potes* esse adjunctum. Si ergo aliquid sit, cujus natura quidem ordinelur in aliquod bonum particulare, potest naturaliter tendere in aliquod malum, non in quantum malum, sed per accidens, in quantum est conjunctum cuidam bono. Si vero aliquid sit, cujus natura ordinetur in aliquod bonum secundum communem boni rationem, hoc secundum suam naturam non potest tendere in aliquod malum. Manifestum est autem, quod quœlibet natura intellect uaiis habet ordiuem in bonum universale, quod potest apprehendere, et quod est objecluin voluiitalis. Unde cuin dannones sinl substanli.e inlellecluales, nullo modo possunt habere inclinationem iialuialem in aliquod quodcumque malum. El iileo non possunt esse naturaliter mali.)»
Si les démons ne sont pas naturellement mauvais, le mal ne peut être en eux que l'effet de la volonté. I) passerait, n'était l'obstination qui le fixe et l'éternisé.
3* Vers le milieu du xm° siècle des professeurs de l'Université de Paris enseignèrent un certain nombre de propositions maçonnantes qui furent censurées par l'évêque Guillaume. Une entre autres disait que les anges avaient péché dans le premier instant de leur
création. Saint Thomas la réfute dans sa [Somme théologique (I p., quœst. 63, a. 5).
4° Origène a pensé que la volonté des créatures, à cause delà flexibilité naturelle du libre arbitre, ne pouvait jamais être fixée, soit dans le bien, soit dans le mal. II fait une exception pour l'âme du Christ en raison de son union avec le Verbe. (Lib. I, Periarch., cap. vi).
<* Cette opinion, dit saint Thomas, renverse la vérité de la béatitude des anges et des élus qui ne peuvent être heureux que parce que leur vie est à jamais fixée dans son terme. Elle répugne à l'autorité des Saintes- Lettres Il faut ta rejeter comme erronée, et croire
fermement la doctrine catholique, qui nous enseigne que la volonté des bons anges est confirmée dans le bien, la volonté des démons, obstinée dans le mal. L'ange jouit d'une si parfaite connaissance qu'il fixe sa volonté d'une manière immobile dès le premier acte.
« Hœc positio tollit veritatem beatitudinis a sanctis angelis, et hominibus : quia stabilitas sempiterna est de ralione verae beatitudinis. Unde et vita asterna nominatur. Répugnât etiam auctoritati Scripturae sacrae, quœ dsemones, et homines malos in supplicium aeternum mittendos, bonos autem in vitam œternam transferendos pronunciat. Unde ha3c positio est tamquam erronea reputanda : et tenendum est firmiter secundum fidem calholicam , quod voluntas bonorum angelorum confirmata est in bono, et voluntas daemonum
obstinata est in malo Angélus apprehendit immo-
biliter per intellectum : sicut et nos immobiliter apprehendimus prima principia, quorum est intellectus : homo veroperrationem apprehendit mobiliter, discurrendo de uno ad aliud, habens viam procedendi ad utrumque oppositorum. Unde et voluntas hominis adhairet alicui mobiliter, quasi potens etiam ab eu
discedere, et contrario adhserere : voluntas autem angeli adhseret fixe, et immobiliter. Et ideo si consideretur ante adhaesionem, potest libère adhserere, et huic et opposite, in his scilicet, quae non naturaliter vult. Sed postquam jam adhjesit, immobiliter adhœret. » (Simm. TheoL, Ip., quaest. 64, a. 2.)
5° Becker, ministre protestant, dans son livre du Monde enchanté, a entrepris de prouver que les esprits ne peuvent agir sur les corps, que tout ce qu'on dit de leurs apparitions, opérations et possessions, est inventé par l'imagination en délire, ou par l'imposture qui cherche à tromper l'ignorance. Le démon, depuis sa chute, est renfermé dans les enfers d'où il ne peut sortir pour tourmenter ou tenter les hommes. La tentation du paradis est donc, selon lui, une pure fable. Becker, condamné par le consistoire d'Amsterdam et interdit de ses fonctions, fut encore réfuté par plusieurs protestants. Ils lui firent voir qu'il torturait le sens de l'Écriture pour l'accommoder à son système, qu'il accusait d'imposture les personnages les plus respectables, enfin que ses principes touchant l'influence des esprits sur les corps allaient droit au matérialisme; ce qui n'empêcha pas que Becker ne trouvât des imitateurs et des détenseurs en Hollande et en Allemagne.
Les philosophes spiritualités de nos jours sont de l'avis de ce protestant. Ils rejettent comme fables tout ce que l'Église enseigne de l'action des démons sur les corps, et cependant ils admettent l'action de l'àme, qui est esprit, sur le corps humain. Singulière contradiction.
(Cf. Bergier, Dict. théolog., art. Démon.)
(Voy. IIe partie : Tentation et chute de l'homme.) 4° Partant de ce principe, que c'était la coutume des
sabres orientaux d'enseigner la vérité sous des figures, quelques commentateurs entendent ^ dans un sens allégorique tout ce qui est dit dans l'Ecriture du paradis et de la tentation de nos premiers parents.
« Qui peut croire, dit Origène, que Dieu, comme un jardinier, ait planté un jardin, qu'il y ait placé réellement un arbre de vie, qu'on pût acquérir la connaissance du bien et du mal en mangeant du fruit d'un autre arbre; que Dieu se soit promené dans ce jardin et qu'Adam, pour fuir son regard, se soit caché. On ne peut douter que toutes ces choses ne doivent être prises au figuré et non à la lettre. »
D'après Philon, exposant !a doctrine des Essêniens, l'Éden est un jardin spirituel. Adam est l'esprit, Eve la chair, le serpent la volupté. Par la chair le plaisir des sens trompa l'esprit, l'homme devint criminel eî perdit son innocence et son bonheur.
J'ai rencontré des chrétiens qui se croient l'esprit fort et que l'interprétation littérale du récit biblique de la chute de l'homme fait sourire. Ils ont trouvé, pensent-ils, la véritable interprétation. Point de serpent, point d'arbre, point de dialogue, point de promesses, point de séduction. L'objet de l'épreuve était tout simplement la privation des rapports sexuels entre l'homme et la femme, pendant un certain temps. La mauvaise pensée de devancer le terme assigné par Dieu se glissa dans le cœur d'Eve comme un serpent; elle séduisit son mari. La désobéissance fut consommée. Voilà tout le mystère.
11 faut vraiment n'avoir pas lu l'Ecriture pour imaginer cette explication saugrenue. Les détails du récit mosaïque sont tellement précis qu'il est impossible de ne pas voir en chacun d'eux une réalité. On les retrouve plus ou moins défigurés, mais parfaitement reconnaissablés, dans les plus antiques traditions. Toutes ont
leur légende paradisiaque. (Voy. Dœllinger, Paganisme et Judaïsme.)
Les Parsis nous représentent |a terre exempte de tout mal sous le règne bienheureux iïlima, fils de Yiranghrat. Alors il n'y avait ni variation (le température, ni ténèbres, ni mort. Dans un paradis construit sur l'ordre d'Ormuzd, les hommes, à l'abri de la corruption, menaient une vie délicieuse.
Chez les Indii'iis, c'est le mont Merou, avec son jardin magnifique baigné par quatre fleuves, demeure de Sliiva et îVliulra, que fréquentent les esprits bienheureux nourris de l'arbre d'immortalité.
Même tradition des Chinois, d'un jardin où jaillit la source d/immorlalité divisée en quatre fleuves. De ce paradis est sortie la vie.
Le paradis des Egyptiens est une île où est né Osjris, qui l'habile avec Isis, sa sœur et sa femme.
L'Edda des Germuins nous raconte l'âge d'or pendant lequel les hommes innocents vivent dans un intime commerce avec les djeqx.
Cet âge d'or se retrouve chez les Mexicains, il est contemporain de leur premier père Queizolcoat. Il a été décrii par Hésiode et par les poètes latins, Ovide, Virgile, Juvénal, Tibulle, Lucrèce. Dans cet âge pqint de douleurs, point de décrépitude. La nature est en fête et prodigue ses biens sans culture, l'homme, chéri des dieux, domine toutes les créatures.
L'arbre de vie se retrouve comme le paradis à l'origine des vieilles théogonies. C'est le Pei-to des Chinois qui donne à Ça Kya la suprême béatitude après qu'il l'a contemplé pendant sept jours; le Hôma indou dont la jeunesse est éternelle; quiconque a goûté de son fruit ne meurt jamais; l'ambroisie d'Homère et d Hésiode, le népenlhès de la mythologie qui avaient le pouvoir de transmettre l'immortalité.
Près de l'arbre de vie, nous voyons encore l'arbre de la science du bien et du mal et le serpent.
Le serpent, c'est YAhrimane des Perses, qui, jaloux du bonheur de Meschia et Meschiane , le premier homme et la première femme, les aborde sous la forme d'une couleuvre et leur présente un fruit trompeur; le Typhon des Égyptiens, serpent ailé (an g ni petit' m alnlis humeris typliona furentem) qui remplit de maux la mer et la terre; le Tchi-eou, dragon superbe des Chinois, premier autpur de la révolte de la terre contre le ciel; le fils de Loke des Scandinaves, serpent énorme qui enveloppe 1p, monde et le pénètre de son venin; le Python des Grecs, destructeur de la vie. Dans les traditions japonaises le serpent est enroulé autour d'un arbre. Les monuments mexicains représentent le premier homme et la première femme séparés par un arbre; la femme Cihua-Cohuall (femme au serpent), tient des fruits dans sa main. Selon les Mongols, le Schima, plante blanche et douce comme le sucre, a séduit l'homme qui consomma son malheur en en mangeant. Enfin, la mythologie grecque nous représente Pandore, femme vierge du grand coupable Promélhée, répandant tous les maux sur la terre.
En rassemblant tous ces souvenirs traditionnels il n'est pas difficile de construire un récit de la chute de l'homme, semblable à celui de l'Écriture. Nous avons prouvé, dans notre conférence, que tous les détails de notre récit pris à la lettre sont parfaitement raisonnables. Cependant Cajelan interprète dans un sens méthaphorique la présence et l'action du serpent. Ses ruses et ses discours ne sont que des suggestions. Cette interprétation est contraire à l'opinion de saint Thomas, qui enseigne que l'âme de nos premiers parents était fermée aux suggestions intérieures du démon. Quelques théologiens ont vivement blâmé l'ex-
plication de Cajetan. Malgré cela, cette explication n'a pas été censurée par l'Église.
(Cf. Hettinger, Apologie du christianisme, tome III, chap. vi, notes additionnelles.)
Darras, Histoire générale de l'Eglise, ite époque, chap. m, Paradis terrestre. Aug. Nicolas, Etudes philosophiques sur le christianisme, liv. II, chap. iv.)
2° M. Janet, dans un article intitulé Philosophie et religion (Revue des Deux Mondes, 15 mai 1869) nous reproche d'expliquer la chute par la concupiscence, la concupiscence par la chute.
« Comment le péché originel, dit-il, eût-il été possible sans tentation, sans passions, c'est-à-dire sans vices? C'est l'orgueil, dit-on, c'est la curiosité indiscrète, c'est l'esprit de la révolte, c'est la complaisance de l'homme pour la femme. Qu'est-ce que tout cela, si ce n'est la concupiscence? La concupiscence, que l'on considère comme une des conséquences du péché, en est donc en réalité la source; c'est elle qui l'explique au lieu d'être expliquée par lui. »
Il n'est pas nécessaire de recourir à la concupiscence pour expliquer la chute originelle. Berti, dans son grand ouvrage des Disciplines théologiques, expose cette objection que M. Janet emprunte aux pélagiens : « Eve a désiré manger du fruit défendu, mais ce désir est la concupiscence : la concupiscence a donc précédé la prévarication. » Et le savant théologien répond : « La mauvaise volonté qui détermina Eve à croire aux mensonges du serpent précéda la concupiscence: la mauvaise concupiscence qui l'entraîna à désirer le fruit défendu fut l'effet de la mauvaise volonté. Tel est aussi l'argument que saint Augustin oppose aux pélagiens.— Ultima objectio eliditur respondendo praecessisse in Eva malam voluntatem qua serpenti subdolo
crederet, et conseculam malam connipisr.enliam, qua cibo inhiaret illicito. » (S. Augusl., lib. IV, Opéra imp., cap. lvi.)
(Cf. Berli, De Iheolog. Discipl, lib. XII, cap. xm. Méric, opuscule Raison et Foi.)
VINGT-HUITIÈME CONFÉRENCE
(Voyez première et seconde partie : Existence et nature du péché originel.)
1° Les pélagiens, dont nous avons raconté l'hisloire et exposé les erreurs (Index des 18" 23e, 24° et 26e conférences) ne reconnaissant point l'état surnaturel et n'admettant même pas l'intégrité primitive de la nature humaine, niaient le péché originel. « L'homme, selon leur doctrine, naît exempt de toute souillure et les enfants qui meurent sans baptême ont droit, en vertu de leur innocence, à la vie éternelle, La concupiscence n'est point, dans l'état actuel, un signe de nuire déchéance, mais une condition normale dti la nature et un moyen d'épreuve. Les infirmités de la vie ne sont point le châtiment du péché, mais de pures pénalités ayant pour but d'exercer notre patience. La mort est l'accident fatal par lequel doit se terminer, en tout état, la vie humaine.» — Nous avons pari." des luttes acharnées que soutinrent les docteurs du ve siècle, et en particulier saint Augustin, contre le pélagianisroe, ainsi que des définitions des conciles qui écrasèrent successivement cette hérésie. Le concile de Trente a tout résumé, enseignement des docteurs et définitions
.les conciles, dans les canons que nous avons cités au commencement de celte conférence.
2° Le pélagianisme fut le précurseur de cette universelle hérésie qui répudie tous les dogmes de la révélation, pour exalter la nature et lui attribuer le pouvoir de connaître toute vérité et de faire tout bien par ses propres forces.
Le rationalisme repousse avec indignation le dogme de la déchéance. L'homme ne naît point dégradé et pécheur. S'il y a en lui des tendances vers le mal et des infirmités, elles sont le résultai de la composition de sa nature et doivent lui servir d'épreuve et d'exercice.
« Cette doctrine de l'Eglise, dit Strauss ', qui fait retomber les suites du péché d'Adam sur toute sa postérité, a quelque chose de si révoltant, pour le sentiment et la raison, qu'elle a été de bonne heure combattue. Qu'avait donc de si étrange et de si inattendu le péché du premier homme, pour bouleverser toute l'économie primitive du plan divin? L'homme avait été ainsi fait qu'il pouvait pécher ou ne pas pécher. En péchant il faisait, il est vrai, ce qu'il ne devait pas, mais néanmoins ce qu'il pouvait faire. Pourquoi aurait-il perdu la liberté qu'il avait reçue de vouloir ou de ne pas vouloir? S'il est vrai qu'en faisant usage de sa liberté Adam ne pouvait raisonnablement pas attirer sur lui personnellement une telle déchéance, comment, à plus forte raison, pouvait-il entraîner toute sa race dans l'abîme, et cela pour l'éternité ?... Que dirait la raison de la conduite d'un prince qui, pour punir un rebelle, augmenterait en lui ainsi qu'en ses descendants le penchant à la révolte?... Qui a jamais eu
1. Glaubenslehre, II, p. 52, cité par Hettinger, Apologie du christianisme.
ÔHO index.
l'idée de faire peser sur une conscience innocente le poids d'une culpabilité étrangère?... Ce qui reste donc à dire, c'est que l'état de perfection primitive dont aurait joui Adam ainsi que sa chute et sa déchéance ne sont que des fictions et des mythes imaginés pour expliquer l'origine du mal dans l'humanité, et non dans un couple primitif dont nous ignorons jusqu'à l'existence. »
Étrange manière de juger une doctrine que de se placer à un tout autre point de vue que celui qui l'enseigne. Si Adam avait été créé avec le pouvoir pur et simple de pécher ou de ne pas pécher, sans une grâce qui élevait sa nature à un état supérieur, il n'y aurait pas, en effet, passage d'un état à un autre état, par conséquent point de déchéance; mais, pour entendre le dogme du péché originel, il faut partir de l'idée de la justice primitive telle que nous l'avons définie. Que cette justice soit une fiction, c'est ce qu'il faut prouver. L'école éclectique française parle à peu près comme le rationalisme allemand. « Qu'est-ce que la douleur? dit M. Damirun. Est-elle, comme le pense M. de Maistre, la conséquence et la punition du péché originel? Oui, si l'on admet avec lui le péché originel; mais admettre le péché originel, c'est admettre un mystère, c'est-à-dire une chose inexplicable et incompréhensible... Et pour en venir au péché originel, s il est pris dans toute la rigueur du sens mystique, il reste un objet de foi, le croit qui peut; mais ce n'est plus un fait scientifique, et le philosophe qui le donne pour base à son système n'établit qu'un système ruineux; car enfin il en est réduit à poser en principe que l'enfant est coupable du crime de son père : or c'est ce qui rationnellement ne peut lui être accordé. (Essai sur V histoire, de la philosophie auxix* siècle, tomel, p. 242.)
« Le dogme du péché originel n'effrayerait même pas ''éclectisme, pourvu qu'en place d'un mystère il y trouvât une connaissance de haute philosophie; la connaissance d'une force qui, créée non pas coupable mais imparfaite, non pas méchante mais faible, aurait pour destinée non l'expiation mais l'épreuve, non le châtiment mais l'exercice. » (Ibid., Introd., p. 26, 27.)
C'est-à-dire que l'Eglise devrait changer l'idée que Dieu lui a donnée de l'homme primitif pour celle que s'en fait M. Damiron.
M. Janet, clans un article vigoureusement réfuté par l'abbé Méric (opusc. Raison et Foi, 1869), réédite les récriminations de Strauss. — «Je comprends, dit-il, le silence, l'humiliation de l'esprit et de lame devant des problèmes insondables. Je comprends l'impérieux besoin d'espérer et de croire, acceptant l'impossible pour ne pas dire plus; mais nous présenter cet impossible comme la lumière, c'est" nous demander plus que ne peut accorder un esprit libre, qui n'a aucun goût malsain pour la révolte, qui ne peut cependant, sans abdiquer, renoncer à tous les droits de la conscience et du bon sens. » — Or, cet impossible qui révolte M. Janet, ce sont les principaux dogmes du christianisme : la trinité, la prédestination, la grâce, et surtout le péché originel. Ce péché ravale à ses yeux l'idée de justice, et trouble sa conception touchant la responsabilité. Ecoutons-le: — « Quant à cette justice, qui punit les innocents pour les coupables, et qui déclare coupable celui qui n'a pas encore agi, c'est la vendetta barbare, ce n'est pas la justice des hommes éclairés. Elle n'est pas au-dessus de mon idée de justice, elle est au-dessous. Sur ce point, soyez-en sûrs, nous avons aussi une foi, une foi aussi ferme que la vôtre.» Et ailleurs: — « Si la responsabilité dépend de la liberté, comment puis-je être responsable d'une action que non-seulement
382 fl*DEX.
je n'ai pas faite librement, mais que je n'ai même pas faite du tout?
d A moins d'admettre ou la préexistence des âmes ou une sorte de panthéisme humanitaire, comment comprendre cette expression théologique, que tous les hommes ont péché en Adam? Si je puis être responsable d'un péché qui m'est transmis par une aclion à laquelle je ne puis avoir volontairement contribué, car je n'ai pas contribué à ma naissance, pourquoi ne serais-je pas responsable, selon les idées des matérialistes, des fatalités de mon cerveau et des impulsions maladives de mon organisation? C'est tle part et d'autre remplacer la responsabilité morale par la responsabilité physique ; c'estde part et d'autre le règne de la fatalité. »
Si M. Janet voulait étudier sérieusement l'essence du péché originel, la loi d'hérédité et la solidarité qu'elle implique, et qu'il accepte assurément dans l'appréciation des faits particuliers dont il est journellement le témoin, il comprendrait peut-être comment tous les hommes ont péché en Adam.
On voit, par les citations que nous venons de faire, que les rationalistes, pour écarter la doctrine de l'Église, lui attribuent des erreurs qu'elle n'a jamais enseignées. A savoir : Que i 'homme a perdu par le péché la liberté qu'il avait rtçti'- (te vouloir ou de ne pus vouloir; que Dieu pour punir le premier homme rebelle augmente en lui, ainsi quen ses descendants, le penchant à la révolte, quil fait peser sur une conscience innocente le poids d'une culpabilité étrangère; que l'bomntê est céé coupable et méchant, qu'il est responsable de i action d'un autre comme s'il en avait été le complice, quoiqu'il n'y ait aucunement participé. Il suffit de se reporter aux explications que nous avons données pour réfuter ces assertions. Toute la queslfcm entre le rationalisme et l'église se concentre en un fait qu'il faut accepter
ou rejeter. L'homme a-t-il été créé dans un état d'innocence et de justiee surnaturelles d'où découlaient les privilèges de l'intégrité? Si oui, nous sommes manifestement déchus. Si non, nous sommes d'accord avec le rationalisme, puisque nous avons admis la possibilité de la pure nature. Mais nous avons une histoire divine appuyée par la tradition universelle. Cette histoire éclaire admirablement notre état présent. Le rationalisme est réduit à des suppositions en désaccord avec l'enseignement traditionnel. Ces suppositions, au lieu de nous apporter la lumière, rendent plus ténébreux et plus diflicile à résoudre le problème de nos misères. Il n'est aucun esprit droit qui ne se décide pour l'histoire divine, s'il veut réfléchir sérieusement.
L'infernale logique de l'erreur a poussé le rationalisme jusqu'à des affirmations qui révoltent le sens moral. Selon Fonrier et son école, «l'homme est doué, par nature, d'une bonté si parfaite que toutes ses passions sont pures et saintes et ont droit à leur libre développement La tâche des hommes publics consiste à les harmoniser pour faire de la terre un Eden. » — S'il n'y a pas dans cette théorie une aberration d'esprit dont il faut avoir pitié, c'est par le mépris et le dégoût qu'il faut la réfuter.
Une nouvelle école, peu contente des solutions données au problème de nos misères par l'éclectisme et le fouriérisme, a ressuscité la vieille erreur de la préexistence des âmes. Platon avait professé cette erreur pour expliquer les idées innées, Origène l'enseigna comme lui; mais d'autres philosophes s'en servirent pour éclairer l'origine de nos erreurs, de nos faiblesses, de nos infirmités. Cicéron, dans son Hortensias, fait allusion à cette singulière doctrine. « Les erreurs et les
calamités de la vie humaine, écrit-il, ont fait dire aux anciens devins, ou interprètes chargés d'expliquer aux initiés les mystères divins, que nous n'étions nés dans cet état de misère que pour expier quelque grand crime commis dans une vie supérieure; et il me paraît qu'ils ont vu quelque chose de la vérité à cet égard. — Ex quibus humanœ vitœ erroribus et œrumnis fit , ut interdum veteres illi sive vates, sive in sacris initiisque tradendis divinœ mentis interprètes, qui nos ob aliqua scelera suscepta in vita superiore, pœnarum luendarutn causa nalosessedixeruut, aliquidvidissevideantur... »
MM. Jean Reynaud (Terre cl Ciel), Pierre Leroux (De V Humanité) et le Belge Laurent (le Christianisme) s'en font donc accroire quand ils nous présentent comme une nouveauté cette friperie intellectuelle des vieilles écoles. Ils reconnaissent hautement la dégradation de l'humanité, mais ils l'expliquent par une théorie inadmissible. « Cette théorie, en effet, dit M. Laforet, est contraire à l'observation et à la raison, et de plus elle est immorale. Elle est contraire à l'observation, car il n'est personne qui se souvienne d'avoir existé et péché dans une vie antérieure. Elle est contraire à la raison, car, si nous sommes punis en cette vie pour des fautes commises ailleurs, ce doit être évidemment pour les expier et nous en corriger; mais comment, si nous n'en avons aucun souvenir? Elle est immorale, car elle conduit à cette conséquence que l'on ne doit avoir aucune pitié du malheur, parce qu'il est une juste punition, qu'il faut adorer le succès quand même, parce qu'il est une juste récompense. y>
(Cf. Laforet, les Dogmes catholiques, tome II, liv. IX, ch. v.)
3° La doctrine du protestantisme sur le péché originel est l'inverse de celles que nous venons d'exposer.
Non-seulement le protestantisme reconnaît l'existence du péché d'origine, mais il en l'ail un désordre monstrueux qui proteste contre toutes les perfections divines. € Voici toute la doctrine protestante, dit Moehler : Le péché originel a changé fondamentalement la nature humaine; principe négatif et positif à la fois, il a détruit les facultés religieuses et morales pour y substituer une essence mauvaise; il a arraché la raison supérieure et le libre arbitre du fond de notre êlre spirituel, et fait de la concupiscence aveugle et brutale une partie intégrante de nous-mêmes; à la place de l'image de Dieu, il a profondément empreint dans nos âmes l'image de Satan. » (Symbolique, liv. I, chap. H, § 6.) Cela devait être puisque la justice primitive, selon Luther, n'était pas un don surnaturel, mais une qualité essentielle à la nature consistant dans la faculté de connaître et d'aimer Dieu. Détruisez la justice ainsi conçue, il ne reste plus qu'une radicale impuissance de la raison et de la volonté pour la connaissance et l'amour. L'bomme possède encore une certaine liberté pour les choses de ce monde, mais il n'est plus, selon le formulaire de la Réforme, qu'un bloc de sel, un tronc, une pierre, une statue sans vie qui ne peut plus faire usage de ses yeux, de sa bouche, de ses sens, de son cœur dès qu'il s'agit des choses spirituelles et divines concernant le salut. In spiritualibus et divinis rébus, quœ ad animœ salutem spectant, homo est instar staiitœ salis, imo similis trunco et lapilli, acslutuœ vita carenti, quœ neque oculorum, oris aul ullorum setisuum conlisve usum habet. (Declar., art. i, pag. 5-iL) L'apologie de la confession d'Auiisbourg enseigne que l'homme est entièrement privé du libre arbitre dans les choses spirituelles : Libère arbitriu in rébus spiritualibus omnino destilula est humana volunt/is. Donc il faut dire avec Melan-
chlhon que les vertus des Gentils sont de vrais vices, fruits d'un arbre maudit. « Yirtutes Genlium vera vilia et arboris malcdiclœ fructus. » (Loc. theol., éd. princ. 1521, fol. 16, ad. 6.) Bref, le péché n'est plus un accident dans l'homme déchu, il est son essence même. An non sicut ponis jusliliam non fuisse de essentiel hominis, ila sequilur peccalum, quoi successif, non esse de essentia hominis? dit Luther argumentant contre les catholiques. Matthias dlllyrie va plus loin encore. Le péché originel est pour lui une corruption de la substance même de l'âme raisonnable.
Calvin, dans ses Institutions, tergiverse. Tantôt il entre en plein dans le sentiment de Luther, l'homme n'est plus pour lui qu'un chien enrayé; tantôt il lui reconnaît quelque reste de force religieuse et morale. Mais dans son livre IIIe il est évident qu'il considère la concupiscence comme un péché.
Vulorin Sirigel ayant voulu mitiger les principes de la Réforme et reconnaître à l'homme une certaine aptitude et capacité pour les choses spirituelles (r/iodum agendi capacilalem, aptitudinem), fut en butte aux colères des protestants rigides. Le Livre de la concorde répudia sa doctrine en ces termes : Rapudiantur qui docenl hominem ex prima sua origine adhur, aliquid boni, qnantulumeumque etiam et quant exiguum alque tenue id sit, reliquum habere: capacitalem videlicet et aptitudinem et vires aliquas in rébus spiritualibus. iLib. dwlcir., I de lib. arbit.,§21.)
Par ses exagérations le protestantisme jette l'homme entre les bras de la fatalité et fait de Dieu un tyran. Le péché originel, essence de l'homme, est une résurrection du mauvais principe manichéen.
(Cf. Laforet, les Dogmes catholiques, tome II, liv.IX, ch. iv.)
Le protesta»- "une moderne a rompu avec les exagé-
rations de ses pores. Avec M. Guizot il s'arrête à peu près à l'idée orthodoxe du péché originel, avec M. Coquerel il tombe dans le naturalisme pur. Le péché originel n'est plus pour lui qu'une chimère, un dogme barbare, <c use erreur aussi contraire à l'Evangile qu'à la conscience et à la raison ».
(Cf. Athanas. Coquerel, Un Dogme nouveau, sermon prêché dans le temple de VOraloire le 12 nov. 1854. Paris, Joël Cherbuliez.)
4° Baïus, dont nous avons raconté l'histoire et exposé les erreurs (voir Index des 23° et 21e conférences), est d'accord avec Luther sur ce principe que la justice originelle est essentielle à l'homme; il l'appelle naturelle dans cotte proposition : Falsa est doctorum sententia, primum hominem potuissea Deocreari et inslituisinejuslilia naturali. Ce qui a fait dire au théologien Claude Montagne que Baïus est pélagien en ce qui concerne l'état primitif de l'homme. El de fait, pour le protestantisme, le baianisme et le pélagianisme le point de départ est le même : c'est la nature. Mais Pelage nie résolument le péché originel; pour lui, la nature est restée ce qu'elle était dans le principe. Luther et Bai us admettent la chute de l'humanité, d'où cette inévitable conséquence que la nature est altérée dans son essence même. Il ne faut donc pas s'étonner d'entendre Baïus dire, comme les apologistes de la confession d'Augsbourg, que le libre arbitre est incapable d'éviter le péché : Pelagianus est error dicere, quod liberum arbitrium valet ad ullum peccatumvilandam; avec Mélanchlhon, que toutes les œuvres des infidèles sont des péchés, et les vertus des philosophes des vices : Omnia opéra infideliumsunt peccata, etpliilosophoram virlules snnt vilia. (Poone8 damnaUe a Pio V, Greg. XIII, Urban. VIII.)
5° De nos jours un théoloden catholique allemand, successivement professeur aux universités de Munster et de Conn, Hermès, en réfutant les adversaires du catholicisme Kant et Fichte, avança un certain nombre de propositions qui furent vivement contestées et le tirent accuser d'hérésie. Protégé par le comte Spiegel, archevêque de Cologne, et chaleureusement défendu par ses disciples, il tint tète à l'orage et mourut à Bonn en 1831 en possession de sa chaire de professeur. Ses disciples formèrent une école appelée Hermesianisme. D.ms un ouvrage du maître, la Dogmatique chrétienne catholique (Christ-kalholische Dogmalik), qu'ils firent imprimer à Munster en 1 834-, on remarque cette proposition : « Pour moi, je place le péché originel dans la sensualité désordonnée, que si ce mot ne paraît pas suffisant, qu'on y substitue une corruption inconnue de la nature. j> (Page 17-i.) Plus haut l'auteur affirme que le péché originel consiste « dans une disproportion héréditaire et désordonnée entre la raison et la sensualité. » (Page 103.) C'est se rattacher au protestantisme, qui place le péché originel dans la concupiscence, el se mettre en opposition avec la doctrine du concile de Trente.
6° Dans notre Ire partie, nous avons éliminé plusieurs opinions erronées dont nous n'avons pas nommé les auteurs.
Pighi et Catharin ont enseigné que le péché originel n'était autre chose que l'imputation purement extérieure du péché actuel d'Adam.
Roffens, Altissiodore et Durand placent l'existence de ce péché in reatu pœnœ.
Grégoire de Riez , Richard ', Henri etquelques anciens ont cru que la dégradation de la nature était une maladie due à la transfusion d'un virus morbide mêlé aux
germes actifs de la génération. Cette opinion abandonné ! des écoles semble avoir été reprise par Leibnitz, Wolf et Cauzius, qui ont imaginé des animalcules comme imprégnés du p**ïhé de notre premier père et descendant d'une génération à l'autre ; par Du Vigier, qui attribue la propagation du péché d'origine à une chaîne ininterrompue de corpuscules élaborés dès le commencement.
(Voy. IIP partie: Transmission du péché originel.) 4°Vivement pressés par les docteurs catholiques qui leur opposaient la tradition de l'Église touchant le péché originel, les pélagiens ont eu recours au subterfuge que nous avons signalé au commencement de cette partie de notre conférence. Aux paroles de saint Paul, qui affirme que par un seul homme le péché est entré dans le monde, ils répondaient : c'est vrai; mais ils les interprétaient à leur manière. Adam nous a donné l'exemple, nous faisons comme lui, donc son péché se propage réellement mais par imitation. Nous avons répondu à cette interprétation.
2° Pour expliquer la transmission du péché originel plusieurs auteurs catholiques ont prétendu que l'âme d'un enfant émane de l'âme de son père et naît ex traduce, d'où le traducianisme. Pendant longtemps saint Augustin pencha vers cette erreur, parce qu'elle lui paraissait commode pour expliquer la propagation du péché originel; mais il ne s'y attacha jamais résolument, et parait l'avoir abandonnée dans son dernier ouvrage contre les pélagiens. On conçoit difficilement comment une substance simple émane d'une substance simple. Aussi la croyance générale de la théologie catholique et de la philosophie spiritualiste est-elle que Dieu crée l'âme humaine au moment mêmf» où elle
doit animer le corps. « Simul creantur cum corporibus infunduntiir, dit saint Thomas. (Summ. Tlteol., I p., quaest. 110, a. 3.)
Tlus grossier et non moins inconcevable que le traducianisme, le génératianisme attribue à l'acte générateur ce pouvoir de produire l'âme. Saint Thomas, pour le réfuter, oppose à la vertu active de la matière l'immatérialilé de l'effet produit, à la force inférieure de la semence la transcendance du principe intellectuel. Il fait remarquer que l'àme intelligente subsiste en elle-même et peut exercer sans le corps les actes vitaux qui lui sont propres, par conséquent son existence ne peut dépendre de l'acte matériel de la génération; enfin il conclut que poser en principe que l'àme est produite par l'acte générateur, c'est affirmer qu'elle n'est pas subsistante en elle-même et que par conséquent elle peut se corrompre avec le corps. Donc, ajoute-t-il, il est hérétique de dire que l'âme est transmise par la semence. « Impossibile est virtutem activam, quaî est in materia, extendere suam actionem ad producendum immalerialem effectum. Manifestum est autem, quod principium intellectivum in homine, est principium transcendens materiain. Habet enim operalionem, in qua non communicat corpus. Et ideo impossibile est, quod virtus quœ est in semine, sit productiva intellectivi principii. Similiter eliam quia virtus quae est in semine, agit in virtute animae generanlis, secundum quod anima generantis est actus corporis utens ipso corpore in sua operalione. In operalione autem intellectus non communicat corpus. Unde virtus intellectivi principii proul intellectivum est, non potest ad semen pervenire. Et ideo Philosophus in libro de generatione animalium dic.it : Rclinquilnr inlillectus soins de forts adoenire. Similiter eliam anima inte.llectiva, cum habeat operalionem vitae sine corpore, est
subsistens, ut supra habitum est. Et ita sibi debetur esse et fieri. Et cum sit immaterialis substantia, non potest causari per generationem, sed solum per creationem a Deo. Ponere ergo animam intelleclivam a générante causari, nihil est aliud quam ponere eam non subsistentem, et per consequens corrumpi eam cum corpure. Et iileo hœreticum est dicere, quod anima intellecliva traducatur cum semine. » (Summ. Theol.,ï p., quaest. 118, a. 2.)
Le traducianisme et le génératianisme ont reparu de nos jours en Allemagne.
11 n'est pas besoin de recourir à ces erreurs. L'hérédité appliquée au pécbé originel, tel que nous l'avons défini, nous explique suffisamment sa transmission.
TRENTIÈME CONFÉRENCE
("Voy. Ire partie : Immaculée Conception.) 1° 11 va sans dire que ceux qui nient le péché originel repoussent le dogme de l'Immaculée Conception. Dans sa brochure intitulée : Un dogme nouveau... sermon prêché dans le temple de l'Oratoire le 12 nov. 1854-, le pasteur réformé Alhanasv Coquerel déclare que la doctrine de l'Immaculée Conception « est une erreur entée sur une autre erreur ». A ce propos Mgr Pie, évêque de Poitiers, fait ressortir judicieusement l'opportunité de la définition de l'Église, qui, en protestant solennellement contre le naturalisme, oblige l'hérésie à éclairer les âmes de bonne foi, en leur montrant jusqu'à quels excès le principe du libre examen a conduit le protestantisme, « Au moment où il réclame le plus hauf une place au sein de la société chrétienne, il confesse qu'il n'est plus chrétien. Car s'il n'y a pas de péché originel, il n'y a pas de rédemp-
tion, il n'y a pas de Christ, il n'y a pas de régénération baptismale et pas un seul des éléments du christianisme ne subsiste.
(Cf. Œuvres de Mgr Févêque de Poitiers, tome II. Homélie prononcée dans l'église de Notre-Dame, le 8 décembre 1854.)
2° Saint Thomas a-t-il enseigné une doctrine contraire à l'Immaculée Conception?
« Il est certain, dit Mgr Malou, que dans la controverse relative au privilège de FImmaculée Conception les champions des deux opinions contraires ont invoqué l'autorité de l'École.
> Le grand docteur est hésitant. Dans son commentaire sur le premier livre des Sentences il admet le privilège de la très-sainte Vierge en termes formels... mais l'ensemble de ses doctrines conduit à la négation du privilège, et les passages qui nient l'Immaculée Conception sont postérieurs à ceux qui l'affirment. »
Faut-il, comme quelques-uns Font fait, supposer une interpolation? Celle supposition n'est pas sérieuse. Le R. P. Spada, procureur général de l'ordre des Frères Prêcheurs, combat de front l'affirmation de Mgr Malou, et, marchant sur les traces du vén. Séraphin Capponi et de plusieurs savants théologiens dominicains, partisans du privilège de la très-sainte Vierge, il entreprend de justifier l'angélique docteur. Tout ce que la dialectique a de souplesse, tout ce que l'amour fdial a de zèle, il le déploie dans cette controverse.
« Il est difficile de persuader, dit-il, que l'ange de l'École soit grossièrement tombé dans une contradiction honteuse en traitant les questions théologiques. » Le devoir du critique est donc Je mettre d'accord avec lui-même un si grand génie.
Et d'abord, rien de plus faux que l'ensemble des
principes de saint Thomas conduise à la négation du privilège de Marie.
Parlant de l'exemption du péché il pose ce principe général : « L'accroissement de la pureté est en raison directe de l'éloignement de son contraire. Augmentum purilatis est secundum recessum a contrario. »(InI lib. Sent., dist. 17, quaest. 2, a. 4, ad. 3.) Et il continue : « Et parce que dans la Bienheureuse Vierge il y eut épuration de tout PÉcuÉ, elle atteignit le comble de la pureté, au-dessous de Dieu cependant, en qui ne se trouve pas la puissance de faillir qu'on rencontre en toute créature prise en elle-même. — Et qui i in B. Virgine fuit dépurai io ab omni peccato, ideo pervenit ad summum puritatis; sub Deo lamen, in quo non est aliqua potenlia deficiendi, quae est in qualibet creatura quantum in se est. » Ailleurs il répète le même principe : Puritas intenditur per recessum a suo contrario. En voici la conclusion : « Et telle a été la pureté de la Bienheureuse Vierge, qui fut exempte du péché originel et du péché actuel. — Et talis fuit puritas B. Virginis, quae peccato originali et actuali immunis fuit. » (I Sent., dist. 4, quaest. l,a. 3, ad. 3.)
Or ces principes de l'angélique docteur nous les retrouvons dans la Somme : « La bienheureuse Vierge, par cela qu'elle est Mère de Dieu, possède une certaine dignité infinie qu'elle tient du bien infini, qui est Dieu ; et à ce titre rien ne peut être créé qui soit meilleur qu'elle, comme rien ne peut être qui soit meilleur que Dieu : — Beata Virgo, ex hoc quod est Mater Dei,habef quamdam dignitatem infinilam ex bono infinito, quod est Deus; et ex hac parte non potest aliquid fieri melius. sicut non potest aliquid melius esse Deo. y> (I P., quaest. 25, a. G, ad. 4.)
« Plus une chose se rapproche de son principe en
chaque genre, plus elle participe à l'effet de ce principe. D'où saint Denys dit, au quatrième chapitre de la Hiérarchie céleste, que les anges, qui sont plus près de Dieu, participent aux trésors de ses perfections divines plus que les hommes; or le Christ est le principe de la grâce, selon la divinité comme auteur, et selon l'humanité comme instrument. Ce qui fait dire à saint Jean, chap. i : La grâce et la vérité sont fa'tes pur Jésus-Christ. La Bienheureuse Vierge Marie ayant été la plus près du Christ selon l'humanité, puisque c'est d'elle qu'il a reçu sa nature humaine, plus que les autres elle a doue dû obtenir du Christ une plus grande plénitude de grâce. — Quanto aliquid magis appropinquat principio in quolibet génère tanlo magis participât effectum illius principii. Unde Dionysius dicit, 4.C, Cœl.Uier., qnod angeli, qui sunt Deo propinquiores, magis participant de honilatibus divinis quam hommes. Christus aulem est principium gratiae, secundum divinitatem quidem auctorilative ; secundum humanilalem vero inslruinenlaliler ; unde et Joan. I dicitur : Gralia et verilas per Jesum Christian fncla est. Beata autem Virgo Maria propinquissima Christo fuit secundum humanitalem quia ex eaaccepil humanam naturam, et ideo prce caîteris majorem debuit a Christo gratiœ pleniludinem obtinere. » (III p., quaist. 27, a. 5,c.)
Identité de principes, donc identité de conclusion. Voici notre raisonnement, dit le R. P. Spada : « Si la Bienheureuse Vierge, à raison de sa maternité, s'est trouvée tellement près de l'IIomme-Dieu qu'elle ait été placée par là dans une suite de dignité infinie; si, à raison de celle proximité, elle a dû, plus que tous les autres, obtenir du Christ une plus grande plénitude de grâce, il est évident que l'abondance ou l'excellence de plénitude a dû s'élever à un degré comme
infini, c'est-à-dire à la sainteté entière, perpétuelle et parfaite, excluant le péché, de quelque genre qu'il sbit. »
Toujours dans la troisième partie de sa Somme, saint Thomas enseigne que la Bienheureuse Vierge surpasse les anges par la plénitude de la grâce, qui est plus grande en elle qu'en aucun ange. — Dcala Virgo excessif angelos... in plcniliidine gratiœ, quœ magis est in B. Virgine quam in alinno angelo. (111 p., quœst. 30, a. 2, ad. 1.) Or supposée la tache originelle dans Marie, comment peut-on expliquer sa plénitude de grâce au-dessus des anges qui n'ont jamais eu aucune espèce de péché?
Ajoutons que tous les principes de saint Thomas pour prouver que Marie a dû être exempte de péché actuel : l'honneur du fils de Dieu, l'aflinilé avec le Christ, qui a pris d'elle sa chair, etc.. s'appliquent à l'exemption du péché originel.
Conclusion : Il est faux que l'ensemhle des doctrines de l'ange de l'École conduiseàla négation du privilège de la très-sainte Vierge.
Le R. P. Spada confirme cette conclusion par une excursion dans plusieurs ouvrages de saint Thomas. Puis il s'efforce d'expliquer ces expressions de l'angélique docteur : La Bienheureuse Vierge a été conçue dam Je péché originel... elle a contracté le péché originel... elle a été soumise au péché originel. — Il suffit pour cela de reconnaître que saint Thomas a distingué la coulpe (culpam) de la dette à la coulpe (debitum ad culpam); de sorte que, selon lui, le péché originel renferme deux choses : l'infection de la chair ou la dette, et dans l'àme la coulpe. Et, bien que saint Thomas ne reconnaisse point la vraie raison du péché dans l'infection de la chair, il l'appelle pourtant quelquefois le ■péché, suivant en cela l'apôtre saint Paul. Ainsi donc.
supposées dans Marie la dette et la nécessité au péché originel, quoi d' étonnant que l'angélique docteur ait dit que la Bienheureuse Vierge a été conçue dans le péché originel... qu'elle a contracté le péché originel... qu'elle a été soumise au péché originel, et d'autres choses semblables? Puisque saint Thomas a expressément enseigné que la Bienheureuse Vierge a été exempte du péché originel; puisqu'il a répété plusieurs lois que dans Marie il ny avait absolument aucun péché, et quelle avait atteint le sommet de la pureté; puisque les principes de sa doctrine universelle conduisent à affirmer l'exemption du péché originel, il faut nécessairement, d'après les lois de l'herméneutique, entendre les expressions rapportées plus haut dans le sens de la dette au péché originel, et non dans celui de la coulpe.
Suarez fait la même distinction : « Il faut, avant tout, absolument et simplement avouer que la Bienheureuse Vierge a péché en Adam; secondement, la Bienheureuse Vierge, par la force de sa conception, a été sujette au péché originel: en d'autres termes, elle eût dû le contracter, si la grâce divine ne l'en eût empêchée, ce dont nous parlerons plus bas. Cette conclusion résulte aussi bien du fondement posé au commencement, que de la conclusion précédente; et on la prouve premièrement, par ce que nous avons dit : La Bienheureuse Vierge a péché en Adam, dont elle est née, comme d'une racine infectée par sa naturelle origine. Mais c'est là toute la raison de contracter le péché originel, qui existe par la force de la conception, à moins que la grâce de Dieu ne le prévienne. » « Dicendum ego censeo primo, absolut', et simpliciter fatendum esse B. Virginem m Adam peccasse... Dico secundo : Beatissima Virgo ex vi suœ conceptionis fuit obnoxia peccato oriainali, seu debilum habuit
contrahendi illud, nisi divina grafia fuisset impedita de quo infra dicitur. Iloec conclusio sequitur tam ex fundamento in principio posito quam ex prœcedenti conclusione. Et probatur primo ex dictis quia B. Virgo peccavit in Adamo, ex quo tanquam ex radiée infecta per seminalem ralionem est orta; sed hœc est tota ratio contrahendi peccatum originale, quod est ex vi conceptionis; nisi gratia Dei praeveniat. » (In III p., d. 24, q. 27, art. 2, disput. 3, sect. 2.)
Il est bien vrai que saint Tbomas dit dans son commentaire sur le troisième livre des Sentences : « La sanclification de la Bienheureuse Vierge n'a pu convenablement avoir lieu avant l'infusion de l'âme, parce qu'elle n'était pas encore capable de la grâce, ni même à l'instant même de cette infusion, afin que par cette grâce, alors infuse, elle fût conservée et n'encourût point la coulpe originelle; car il n'y a que le Christ qui ait, dans te genre humain, ce privilège unique et singulier de n'avoir point besoin de rédemption, parce qu'il est notre chef, et qu'il convient que tous soient rachetés par lui. — Sanctificatio B. Virginis non potuit esse decentar ante infusionem animae, quia gratiae capax nondum erat : sed nec etiam in ipso instanti infmionis, ut scilicet pergratiam tum infusam conservaretur, ne culpam originalem incurreret. Christus enim hoc singularifer in humano generi habet, ut redemplione non egeat, quia caput nostrum est, sed omnibus convenit redimi per ipsum. » (D. 3, q. 4, art. 1, q. 2.)
Cette difficulté n'est pas telle qu'on ne puisse y répondre. Lorsque l'angélique docteur nie la sanctification de la B. V. dans l'instant même de l'infusion, il doit être entendu de la purification du vice de nature, purification qui eût exempté Marie de la dette, 'ce qui en effet ne pouvait convenir qu'au Cbrist rédempteur.
398 UNDEX.
Saint Thomas dit encore dans sa Somme que la sanctification de la sainte Vierge a eu lieu seulement après son animal ion : — Un de relinquilur quudsanclificntio D. Virginis fueril post ejus animalionem. (III p., quoest. 27, a. 2. c.) Mais cet après doit s'entendre d'une postériorité de nature, et non d'une postériorité de temps. Marie n'a été sanctifiée que lorsqu'il y a eu en elle un sujet de sanctification, c'està-dire une personne douée d'un corps et d'une âme : B. Virgo non fuit sanctifirala, nisi poslquam cuncta ejus perfecla sunt, scilicel corpus et anima. Mais s'il est nécessaire que le sujet précède logiquement sa propre sanctification, il n'est pas nécessaire qu'il la précède dans un instant de temps. Donc \e post animationem désigne uno postériorité de nature et non une postériorité de temps.
Tels sont, en substance, les principaux arguments du R. P. Spada.
Que conclure de cette controverse? — 1° Que le U. P. Spada est doué d'une merveilleuse érudition et d'un immense talent de dialecticien et de critique ' 2° Qu'il a raison contre cette affirmation excessive de Mgr Malou que « l'ensemble des principes de l'angélique docteur conduit à la négation du privilège de l'Immaculée Conception, x» Mais on peut répondre à réminent controversiste que ses distinctions et explications s'appliquent malaisément à certains textes de saint Thomas qu'il n'aborde pas de front. Saint Thomas dit en effet que « tous doivent être rachetés par le Christ. Or cela ne se pourrait pas s'il se trouvait une seule âme qui n'eût jamais été infectée du péché originel, c'est pourquoi cela n'a été accordé ni à la Bienheureuse Vierge ni à aucun autre excepté au Christ. Omnibus convenir, rciimi per ipsu/n. Hoc autem esté non pouet, si alia anima irweniretur, quœ nunquam
originàli fuisseî infecta et ideo nec B. Virgini nec alicui prœler Christum hoc concesmm fuit. » (III sent., dist, 3. q. 1, a. 1, q, 2.) Le saint docteur dit encore : « Si Ydme de la sainte Vierge n'avait jamais clé souillée de la contagion du péché originel cela dérogerait à la dignité du Christ, en tant qu'il est l'universel Sauveur de tous les hommes. — Si nunquam anima Virginis fuissel contagio originalis peccali inquinata, hoederogaret dignilali Chrisli, secundum quant est aniversalis omnium Salvator. » (Snmm. Theol., III p., quaîst. 27, a. 2, ad. 2.) Sans doute ces expressions être conçu dans le péché originel, être soumis an péché originel, contracter le péché originel, sont suflisamment expliquées par l'idée de délie; mais ces expressions infection cl souillure de Came ne se peuvent dire que de la coulpc. En outre, l'angélique docteur nous enseigne que le fomes peccali résultant de la souillure originelle n'a pas été éteint quanta son essence, mais seulement lié. (Loc. ci/.,art. 3.) D'après l'énoncé et la tournure de son G" article (q. 27) Ùtrum sic sanclificari fueril propmum bealœ Virgiui? il met la Ircssainte Vierge dans la même classe que les présanclifiés Jean-Baptiste et Jérémie, tout en lui accordant une plus grande grâce de sanctification. Ne scmhle-l-il pas écarter par là le privilège de l'Immaculée Conception? Uniquement préoccupé de l'unité de son plan de la rédemption, il oublie sans doute, dans un enseignement ultérieur, son premier enseignement, ou il n'en tient pas compte. Si la pensée est la même dans la Somme que dans le commentaire du premier livre des Sentences, comment croire que ce grand ami de la clarté et de la précision ail négligé de faire ressortir cet accord par les distinctions faciles de dette et de coulpc, de postériorité de nature et de postériorité de temps? Comment croire que l'enseignement d'un si grand
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nombre de ses disciples n'ait été qu'une longue et grossière méprise?
Toutefois, si saint Thomas s'est trompé, son erreur est parfaitement innocente et ne nuit ni à sa sainteté ni à son génie. Tl reste l'ange de l'Ecole et le mailre des maîtres. Mais tout génie humain est faillible; ii n'y a qu'un majlrc infaillible : Dieu enseignant par la bouche de son Église.
Monseigneur Malou écrit encore : « On peut dire que l'ordre des Frères Prêcheurs a été hostile à l'Immaculée Conception en corps et d'une manière constante. »
Le 1». P. Kouard de Gard relève celte seconde accusation dans un opuscule intitulé \LOrdre des Frères Prêcheurs cl f Immaculée Conception. Sa victoire était facile, elle a été complète. Les allégations cauches et injustes de l'évéque de Bruges sont réfutées l'une après l'autre.
1° 11 n'est pas vrai que dans une éclatante dispute Duns Scot ail écrasé les théologiens de l'Université de Taris, irrité l'ordre de Saint-Dominique, qui adhérait avec une profonde conviction à l'opinion contraire à l'Immaculée Conception et provoqué de la part de cet ordre un recours au Saint-Siège. Aucun historien sérieux ne relate cette fable.
2° H n'est pas vrai que l'ordre entier de Saint-Dominique ail pris fait et cause pour Jean de Monleson qui en 1373 soutint dans ses thèses que la croyance à l'Immaculée Conception était une hérésie. L'Université dans ses actes parle de l'appel de J. de Monleson au Sainl-Sicge, elle ignore la connivence de l'ordre Elie Dupin csl le seul historien qui l'affirme, et il appuie son dire sur des raisons dont la fausseté est évidente.
3° Il n'est pas vrai que saint Anlonin ait nié lira* maculée Conception parce qu'il avait subi l'influenc*
de l'ordre, car on pourrait dire aussi que le B. Thaulère et saint Vincent Ferricr, qui vivaient à la même époque, ont défendu ce dogme parce qu'ils ont subi l'influence de l'ordre.
4° Il n'est pas vrai que l'ordre ait jamais accepté l'office composé par Vincent Bandelli en l'honneur delà sanctification de la sainte Vierge dans le sens restrictif, l'autorité de l'ordre ne s'élanf jamais prononcé*» à cet égard.
5° Il n'est pas vrai que l'ordre, pour donner un sens restrictif à la sanctification de Marie, ait soutenu que la sanctification est de sa nature le passage de l'état de péché à la sainteté. Saint Thomas enseigne positive ment le contraire, et l'ordre a toujours été attaché h là doctrine de saint Thomas.
6* Il n'est pas vrai que les prélats de l'ordre de Saint-Dominique se soient opposés dans le concile de Trente à la définition de l'Immaculée Conception. <:ar vingt-cinq évêques dominicains ont demandé avec le cardinal Pachechoque la question lut terminée par une définition dogmatique, et ce nombre vingt-cinq est à peu près celui des évêques de l'ordre, présents au concile. En outre, on comptait parmi les théologiens de la sainle assemblée Ambroise Calharin et Dominique Soto, deux défenseurs du privilège de Marie.
7° Il n'est pas vrai que le décret de la congrégation de l'Index (20 janvier 1644), qui réservait le litre d'Immaculée à la très-sainte Vierge et défendait de l'attribuer à sa conception, ail été secrèlement préparé par les Dominicains qui abusèrent de leur position pour le faire porter. La composition et les consultations de la congrégalion de l'Index ne permettent point le triomphe d'une action clandestine de quatre de ses membres. Or quatre membres seulement de l'ordre de Saint-Dominique font partie de celte congre-
gation. Le commissaire du Saint-Office et son socius, le maître général de l'ordre et le maître du Sacré Palais.
A ces réponses, à ces principales allégations de l'évêque de Bruges le R. P. Rouard ajoute une cnurnération des faits les plus décisifs qui établissent que jamais l'ordre des Frères Prêcheurs n'a été opposé à rimmaculée Conception.
1° Absence de tout document contraire à l'Immaculée Conception dans les actes des chapitres et les décrets des maîtres généraux de l'ordre des Frères Prêcheurs.
2° Petit nombre des auteurs dominicains qui ont attaqué l'Immaculée Conception. Saint Liguori en compte 92, Strozzi les réduit à 22, le père Alva à 8.
3° Grand nombre et autorité des théologiens dominicains qui ont défendu l'Immaculée Conception. Saint Liguori en compte 137, le père Alva 280, Strozzi et le P. Pacifici un plus grand nombre encore.
Parmi eux, tous les saints canonisés, excepté saint Antonin. (Nous avons vu saint Thomas, dans son commentaire sur le Ier livre des Sentences, affirmer d'une manière formelle le privilège de Marie.) — Le plus grand nombre de nos bienheureux, entre autres le B. Jourdain de Saxe, le B. Jacques de Voragiuc, le V. Thaulôre. Des hommes illustres et des savants : •Benoît XIII, le cardinal Hugues de Saint-Cher, Pierre Paludanus, patriarche de Jérusalem, les évoques du • concile de Trente, Vincent de Beauvais, Ambroise Catharin, Dominique Soto, Louis de Grenade, Jean de saint Thomas, le vénérable Séraphin Cappoui de Porrecta, Noël Alexandre.
4° Serment imposé par les universités et souscrit par les Frères Prêcheurs. D'après le calcul du P. Pacifici, religieux franciscain, depuis 1497, vingt et un mille dominicains ont dû prêter le serment de défendre
l'Immaculée Conception, Et qu'on dise après cela, s'écrie-t-il, empruntant les paroles du P. Plazza, que le savant ordre des Frères Prêcheurs repousse le sentiment commun des fidèles sur l'Immaculée Conception!
5° Les nombreuses institutions, associations, œuvres de piété en l'honneur de l'Immaculée Conception érigées par les Frères Prêcheurs.
Couvents de Cabra (Andalousie), de Zacatra (Mexique) consacrés à l'Immaculée Conception. — Chapelle dans l'église de Saint-Pierre martyr à Naples. — Inscriptions du ccuvent principal des Frères Prêcheurs à Madrid : Deiparœ Virgini sine labe conceptœ. — Confréries en l'honneur de l'Immaculée Conception dans les couvents de Bruxelles, de Séville, de Saint- Pierre à Naples (1350). — Fondation dans le couvent de Lintz d'une messe chantée tous les samedis en l'honneur de l'Immaculée Conception (1048).
6° Témoignages positifs rendus à l'Immaculée Conception par l'ordre des Frères Prêcheurs dans les actes de ses chapitres et de ses maîtres généraux. Valladolid (1C05), Rome (1050), Bénévent (1053). Demande adressée par Jean de Marinis, général de l'ordre, à Alexandre VII pour obtenir la définition du dogme.
7° Liturgie des Frères Prêcheurs. C'est une maxime que la loi de la prière est une règle de la foi. Legcm credendi statuât lex supplicandi. Or la liturgie dominicaine a toujours suivi celle de l'Église dans le développement du dogme de l'Immaculée Conception, bien des fois elle a eu l'honneur de la devancer.
Le R. P. Rouard a raison, et il est en droit de répondre à l'accusation injuste deMgrMalou :Non, l'ordre des Frères Prêcheurs n'a jamais été opposé en corps, et d'une manière constante, à la vérité de l'Immaculée Conception.
Nous avouerons sans difficulté que les champions de l'opinion contraire à l'Immaculée Conception, bien qu'on les rencontre dans tous les ordres, même che2 les franciscains, ont été plus nombreux dans l'ordre des Frères Prêcheurs à cause de l'autorité de saint Thomas ; mais leur opinion ne doit point être imputée à l'ordre tout entier. Leurs luttes théologiques n'ont été que des engagements de francs tireurs, la grande armée dominicaine n'a jamais donné avec ensemble dans celte question, comme le prétend l'évèque de Bruges. Pour apaiser les discussions, les souverains pontifes Sixte IV, Pie V, Paul V, Grégoire XV, Alexandre VII sont successivement intervenus. L'ardeur du combat s'est peu à peu apaisée, et la voix des opposants était presque éteinte alors que tout le monde entier attendait la définition de Pie IX.
Terminons par cette juste plainte d'un de no* frète*, le févérendissime Père Gaude, depuis cardinal ; « Je né sais par quelle fatalité, l'opinion que les religieux de notre ordre et les disciples de notre école sont les adversaires du sentiment de l'Immaculée Conception S'Csl répandue dans le public. Et ce bruit accusateur, qui a su faire son chemin, est tellement accrédité dans plusieurs esprits, qu'il n'est rien de plus commun et de plus ordinaire que de l'entendre répéter. Pour le détruire et le ruiner rien n'a réussi : ni ceux de nos auteurs qui ont professé clairement leur croyance à ce privilège, ni la foule assfii nombreuse de nos théologiens qui l'ont enseigné et dont on cite soit les paroles soit les noms, ni les panégyriques prononcés sur ce ifiyslère, ni l'expression A Immaculée Conception ellemême introduite dans la liturgie, ni cent autres excellentes raisons. »
(Cf. Malou, évêque de Bruges :V Immaculée Conception de la Bienheureuse Vierge Marie comme dogme
de foi. — R. P. Spada : Esame crilico sulla doltrina del angelico dutlore S. Tommaso d'Aguino circa il peccalo originale, relaliuamcnle alla Bealissima Virgine Maria (Rom., 1855). — Animadversiones qna proponil P. Fr. Marianus Spada in opus //, ac RR. D. J.B. Malou. Traduit en français sous ce litre : Sainl Thomas et l'Immaculée Conception, par Je R. P. Sicard. — RU. Rouard de Card, L'Ordre des Frères Prêcheurs et r Immaculée Conception. Lettre à Mgr Malou, évéque de Bruges.)