M. de Qualrefages, Unité de l'espèce humaine
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quer que Moïse avait sur ce point devancé la science, et que, d'après la Genèse, les végétaux et les animaux ont réellement été créés par grandes masses, quand Dieu dit : « Que la terre produise les herbes, les plantes verdoyantes et ies arbres; que la terre produise les êtres vivants, animaux, reptiles, bêtes de toutes sortes ». On ne trouve ici ni pour la faune, ni pour la flore, ni pour la zoologie, de type primitif unique qui serait devenu la tige génératrice de chacune des espèces actuellement vivantes. La multiplicité simultanée a donc été le mode de créalion des végétaux et des animaux, et M. Agassiz en a conclu, par analogie, qu'elle avait dû être aussi la loi de création pour l'homme. (Cf. abbé Darras, H ist. générale de l'Église. Ire époque, chap. 111e.)
Nous ferons remarquer à M. Agassiz que l'analogie qu'il invoque aurait besoin d'être appuyée sur des faits plus solides que la différence des types. Ce n'est point celte différence qui détermine la science à reconnaître plusieurs centres de création pour le règne végétal et animal, mais bien l'essence de la flore et de la faune paléontologiques. Où est la faune qui nous révèle la création divisée du couple humain? En son absence l'analogie doit céder le pas à l'histoire, surtout quand cette histoire est justifiée par la science.
Le dernier travail fait en France en faveur de la doctrine polygéniste date de 1864. Il a pour auteur Georges Pouchet, fils du partisan quand même des générations spontanées. Son ouvrage est intitulé : Pluralité des races humaines.
M. Littré, dans son Dictionnaire de médecine, maintient encore la division du genre humain en sept espèces, subdivisées en une multitude de races.
Le meilleur argument à opposera ces classifications, toujours un peu fantaisistes, qui ne reposent que sur
des accidenls sous lesquels la nature humaine reste partout la même, est celui dont nous nous sommes servi à la fin de notre Ire partie : l'argument de la fécondité indéfinie entre les races les plus variées du genre humain.
Les savants modernes croient n'avoir plus besoin du polygénisme pour combattre les vieilles théories religieuses, ils ont le transformisme. Or, le transformisme est à la fois polygéniste et monogéniste. Polygéniste en ce sens que l'humanité peut provenir de cinq ou six paires de singes transformés; monogénistes jusqu'à la monstruosité, puisque les principes du transformisme nous font remonter jusqu'aux monères informes d'où procède tout le règne animal y compris l'homme.
Nous renvoyons nos lecteurs pour la réfutation de cette doctrine au IIIe volume de notre Exposition (13e et 16e conférences. Index de ces mêmes conférences).
(Voy. II6 partie : Etat primitif du genre humain.) Nous avons fait remarquer que ceux qui nous donnent pour ancêtre le sauvage s'aveuglent, comme à plaisir, sur cet être dégradé. Voici une belle et énergique peinture de Joseph deMaistre, qui justifie notre remarque : « On ne saurait fixer un instant ses regards sur le sauvage sans lire l'anathème écrit, je ne dis pas seulement dans son âme, mais jusque sur la forme extérieure de son corps. C'est un enfant difforme, robuste et féroce, en qui la flamme de l'intelligence ne jette plus qu'une lueur pâle et intermittente. Une main redoutable appesantie sur ces races dévouées efface en elles les deux caractères distinclifs de notre grandeur, la prévoyance et la perfectibilité. Le sauvage coupe l'arbre pour cueillir le fruit; il dételle le bœuf que les missionnaires viennent de lui confier, et le fait cuire avec le bois de la charrue. Depuis plus de trois siècles:
il nous contemple sans avoir rien voulu recevoir de nous, exceplé la poudre pour tuer ses semblables, et l'eau-de-vie pour se îuer lui-même; encore n'a-t-il jamais imaginé de fabriquer ces choses : il s'en repose sur notre avarice, qui ne lui manquera jamais. Comme les substances les plus abjectes et les plus révoltantes sont cependant encore susceptibles d'une certaine dégénération, de même les vices naturels de l'humanité sont encore viciés dans le sauvage. Il est voleur, il est cruel, il est dissolu, mais il l'est autrement que nous. Pour être criminels, nous surmontons notre nature: le sauvage la suit; il a l'appétit du crime, il n'en a point les remords. Pendant que le fils tue son père pour le soustraire aux ennuis de la vieillesse, sa femme détruit dans son sein le fruit de ses brutales amours pour échapper aux fatigues de l'allaitement. Il arrache la chevelure sanglante de son ennemi vivant; il le déchire, il le rôlit, et le dévore en chantant; s'il tombe sur nos liqueurs fortes, il buit jusqu'à l'ivresse, jusqu'à la fièvre, jusqu'à la mort, également dépourvu de la raison qui commande à l'homme par la crainte, et de l'instinct qui écarte l'animal par le dégoût. 11 est visiblement dévoué; il est frappé dans les dernières profondeurs de son essence morale; il fait trembler l'observateur qui sait voir: mais voulons-nous trembler sur nous-mêmes et d'une manière très-salutaire? songeons qu'avec notre intelligence, notre morale, nos sciences et nos arts, nous sommes précisément à l'homme primitif ce que le sauvage est à nous. » (Soirées de Saint-Pétersbourg, IIe entrelien.)
L'école éclectique, parlant de ce principe, formulé par M. Cousin : — «Il en est du genre humain comme de l'individu, » au lieu de mettre à la tète de l'humâinté l'homme parfait, muni d'une science supérieure communiquée par Dieu lui-même, l'homme que nous
montre si clairement la Bible et qui nous apparaît confusément dans toutes les traditions, nous fait partir de l'ignorance, de la spontanéité, de l'instinct.
« Les époques les plus reculées, dit M. Jouflïoy, sont aussi celles où l'humanité nous paraît la plus voisine de l'ignorance absolue. Nous voyons cette ignorance se dissiper un peu à mesure qu'elle s'éloigne de son berceau... Il semble suivre de là que l'ignorance absolue a été le point de départ de l'intelligence humaine, et que la science absolue est le terme vers lequel elle aspire el auquel il est de sa destinée d'aboutir. Ces deux inductions sont vraies, sauf quelques restrictions. On trouve dans l'intelligence humaine des notions que l'expérience n'a pu lui donner; et, quand on examine la nature de ces notions, on s'aperçoit que sans elles nous ne pourrions rien comprendre aux choses que l'expérience nous révèle. Il résulte invinciblement de cette double observation que ces notions n'ont point été acquises par l'intelligence humaine, mais lui ont été données en même temps que les facultés par lesquelles elle concevait... L'intelligence humaine n'est donc pas partie de l'ignorance absolue ; elle n'a pas été poussée en face du monde avec la faculté de le connaître pour toute arme; elle portait aussi en elle les notions premières indispensables pour le comprendre, notions qui lui ont successivement apparu à mesure que l'occasion s'est présentée. Ces notions innées composent ce qu'on appelle la raison et constituent l'être raisonnable... L'homme n'est capable d'apprendre et de savoir que par elles. i> {Nouveaux Mélanges philoso////t/?««?s, p. 9-10.)
Les notions innées dont parle ici M. Jouffroy ne peuvent pas être appelées des connaissances. L'enfant qui vient de naître les possède sans qu'il connaisse encore quoi que ce soit. Tout en repoussant l'ignorance ab-
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solue, M. JouflYoy professe en réalité qu'elle fui le point de départ de l'humanité.
La religion, dont nous recevons les plus hautes idées sur Dieu, notre nature et nos destinées, a précédé la philosophie parce qu'elle lui est inférieure. Elle pro- I cède de la spontanéité, la philosophie procède de la réflexion.
« La spontanéité... est le phénomène qui donne naissance immédiatement à la religion, et qui, indirectement et par la réflexion, qui s'appuie sur elle, contient et engendre la philosophie1. » — « La religion et la philosophie sont donc les deux grands faits de la pensée humaine... La religion précède, vient ensuite la philosophie. Comme la réflexion a pour base l'intuition spontanée, de même la philosophie a pour base la religion; mais, sur cette base, elle se développe d'une manière originale2. »
Tout développement intellectuel commence par un pur instinct, instinct moral et religieux, essentiellement confus, caractère de l'enfance du genre humain, ainsi que le prétend M. Saisset. « L'instinct moral et religieux, dit-il, l'instinct du divin, voilà ce qu'il y a de primordial dans l'homme, ce qui est antérieur et supérieur à toute religion et à toute philosophie, ce qui devient l'aliment et le fondement de toute croyance religieuse et de toute spéculation philosophique... Si l'homme se contentait de cet instinct confus, il resterait plongé dans une éternelle enfance, il manquerait sa destinée, il rendrait inutile le don le plus parfait que Dieu ait fait à la créature ; la Providence y a pourvu. Il est dans la nature de l'instinct moral et religieux de se développer avec énergie. Le premier