Epist. ad Soror
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civil établie, relativement au but temporel qu'il est de son droit et de son devoir de poursuivre, s'ensuit-il qu'il puisse complètement se désintéresser de la fin supérieure de l'humanité? On le prétend aujourd'hui, Messieurs, contrairement aux données du plus simple bon sens, qui nous enseigne que toutes les fins partielles et subalternes doivent être ordonnées à la fin suprême. C'est amoindrir l'homme que de ne lui montrer que la terre, comme s'il devait s'y fixer pour toujours; c'est traiter le peuple comme un troupeau de brutes que de n'avoir aucun égard à ses intérêts éternels, dans la gestion de ses affaires temporelles, et de s'exposer, par un oubli volontaire et systématique des hautes destinées auxquelles l'homme est appelé, à outrager, dans le gouvernement de la chose publique, la loi morale et surnaturelle qui ordonne toute vie humaine à une fin bien autrement désirable que la félicité de ce monde. — Gela ne peut pas être la mission des pouvoirs,- dont l'autorité n'est, en définitive , qu'un écoulement de la souveraine autorité de Dieu. — Voilà ce que dit le bon sens. Sous sa dictée, autant que sous la dictée de la révéla-
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tion, les plus éminents esprits ont écrit cette noble doctrine catholique de l'harmonie des droits publics qui subit, de nos jours, de si funestes obscurcissements. Je vous dois de l'exposer, Messieurs, et vous me devez de l'entendre; c'est dans les conventions de notre foi et de notre amitié. Ecoutez donc :
« Le pouvoir sur tous les hommes a été donné à la piété de nos maîtres pour qu'ils aident ceux qui veulent le bien, pour que la voie du ciel soit élargie et que le royaume de la terre serve le rovaume des cieux \ » — «Le roi sert Dieu d'une autre façon comme homme, d'une autre façon comme roi. — Gomme homme, il le sert en vivant avec fidélité; comme roi, en donnant une convenable et rigoureuse sanction aux lois qui commandent la justice et défendent l'iniquité. Ezéchias rendit hommage à Dieu en détruisant les bois sacrés, les temples des idoles, les autels des hauts lieux qui avaient été élevés au mépris du commandement divin. Le
4. Ad hoc potestas super omnes homines dominorum nostrorum pietati cœlitus data est, ut qui bona appetunt adjuventur; ut cœlorum via latius pateat; ut terrestre regnum cœlcsti regno famulctur. (Epist. Greg. Magn. ad Maitrit, imp.f lib. 2, epist. XI.)
roi de Ninive rendit hommage à Dieu, en obligeant toute la cité à apaiser la colère du ciel. Nabuchodonosor servit le Seigneur, en prohibant, sous des peines terribles, le blasphème dans toute l'étendue de ses états '. » Ainsi parlent saint Grégoire le Grand et saint Augustin. Saint Thomas les appuie de son magistral enseignement : « Quand une chose doit être faite en vue d'une autre qui est sa fin, dit ce grand docteur, on doit veiller à ce que l'œuvre soit en harmonie avec cette fin... Or, la fin de la vie vertueuse qu'il faut mener ici-bas étant la béatitude céleste, il est du devoir de celui qui gouverne de procurer au peuple un genre de vie qui puisse le conduire à la vie éternelle. Il doit donc ordonner ce qui mène au bonheur du ciel et défendre, dans les limites du possible,
1. Aliter servit rex Deo quia homo est, aliter quia etiam rcx est. Quia homo est ei servit vivendo fideliter; quia vero rex est, servit* leges justa prœcipientes et contraria prohibentes convenienti rigore sanciendo, sicut servivit Ezechias lucus ettempla idolorum, et illa excelsa quee contra Dei prœcepta fuerunt constructa destruendo... Sicut servivit rex Kinivarum universam civitatem ad placandum Dominum compellendo... Sicut servivit Nabuchodonosor omnes in regno suo positos a blasphemando Deo lege lerlibili prohibendo. (S. August.,ad Bonifacium, epist. 185, alias 51, n° 19.)
ce qui en détourne. En matière de gouvernement, le législateur doit avoir en vue de diriger les citoyens de manière qu'ils vivent
conformément à la vertu et se proposer
comme fin , tant pour lui-même que pour ses sujets, la béatitude, qui consiste dans la vision de Dieu *. »
Messieurs, la conclusion de cette noble doctrine, qui ordonne la fin particulière de tous les gouvernements à la fin suprême de toutes choses, est manifeste et peut se formuler ainsi : Bien que les droits publics de la puissance tem-
i. Cuicumque incumbit aliquid perficere, quod orclinatur in aliud, sicut in flnem, hoc débet attendere ut suum opus sit congruum fini, sicut faber sic facit gladium ut pugnse conveniat, et sedificator sic débet domum disponere, ut ad habitandum sit apta. Quia igitur vitee qua in presenti bene vivimus, finis est beatitudo cœlestis, ad Régis officium pertinet ea ratione vitam multitudinis bonam procurare secundum quod congruit ad cœlestem beatitudinem consequendam, ut scilicetea preecipiat, quee ad cœlestem beatitudinem ducunt et eorum contraria secundum quod fuerit possibile interdicat. (S. Thom. seu auctor de Regimine Principum,, lib.. I, c. 15.)
In regimine legislator semper débet intendere, ut cives dirigantur ad vivendum secundum virtutem : imo hic est finis legislatoris, ut Philosophus dicit in 2° Ethicorum. (Id., ibid., lib. III, c. 3.)
Finis autem, ad quem principaliter Rex intendere débet in se ipso et in subditis est eeterna bMtitudo quee in visione Dei consistit. (Paulo inferius.)
porelle et de la puissance spirituelle soient parfaitement distincts, elles doivent cependant marcher de concert et être, comme les fins, harmonieusement ordonnées l'une à l'autre, l'inférieure à la supérieure, comme le corps est ordonné à l'âme. C'est la comparaison familière de ceux qui ont traité cette question ex professo l.
1. Imperium (Ecclesise) tanto clvili excellentes est, quanto cœlum terra, et quantum inter corpus et animam discriminis est, tantum item ab illo hoc distat. (S. Chrysost., Homil XV in IL ad Cor.)
Imperium enim et nos gerimus, addo et prœslantius et perfectius, si quidem œquum videtur spiritum carra, cœlestia terrenis cedere. (Greg. Nazianz., orat. XVII.)
Ex sacerdotio et regno rerum administratio confecta est. Quamvis enim permagna utriusque differentia sit, illud enim velut anima est, hoc velut coiyus, ad unum tanien et eumdem flnem tendunt, hoc est ad hominum salutem. Clsidor. Pelus., lib. III, cp. U9.)
Quantum valet corpus, nisi regatur ab anima, tantum valet terrena potestas, nisi informetur et regatur ecclesiastica disciplina. (Ivo. Garnut .adHenric. Reg. Angliœ, ep. 51.)
Quanto vita spiritualis dignior est quam terrena et spiritus auam corpus, tanto spiritualis potestas terrenam, sive sœcutarem potestatem honore ac dignitate prsecedit. (Hugo a S. Vict., lib. II, De sacram, p. II, c. 4-.)
Dicendum est quod potestas ssecularis subditur spirituali sicut corpus animœ. (S. Thom., Summ. Theol., 11% II35 p., quaest. 60, a. 6, ad. 3.)
Comme on le voit, la comparaison de l'âme et du corps est classique dans renseignement catholique, et résume la doctrine de la subordination du pouvoir temporel au pouvoir spirituel.
Or, Messieurs, quelle est l'âme ? Quelle est la puissance supérieure? Est-ce l'État? Est-ce l'Église? — Évidemment, c'est l'Église, puisqu'elle a reçu directement de Dieu le pouvoir de gouverner les âmes, de gérer leurs affaires les plus sacrées, de les fondre dans l'universelle unité, et de les conduire à la fin supérieure vers laquelle toutes les fins particulières des gouvernements doivent être ordonnées. — De ce sommet, où elle domine les puissances de la terre, n'a-t-elle pas le droit de diriger leurs mouvements, de prévenir et de corriger les écarts de régime qui compromettraient la haute destinée des peuples appelés à la béatitude éternelle? Donc, c'est sa mission d'enseigner, par-dessus la tête des pouvoirs, les vérités que les peuples doivent croire et les devoirs qu'ils doivent pratiquer pour atteindre leur céleste fin; c'est sa mission d'obtenir, à titre de perfection sociale, la collectivité de leurs croyances et de leurs pratiques religieuses ; c'est sa mission de rappeler à leurs gouvernants « qu'ils doivent se soumettre à ceux qui président aux choses sacrées, apprendre d'eux à faire leur salut, bien loin de chercher à les asservir à leurs
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volontés en ce qui concerne le saint ministère '. » C'est sa mission de prêcher aux peuples le religieux respect des pouvoirs légitimement établis ; c'est sa mission d'inviter ces pouvoirs à prendre en main la sainte cause de Dieu, et de leur dire avec le concile de Trente : « Les princes du monde doivent être regardés comme les protecteurs de l'Église; mais, à ce titre même, ils sont tenus à un plus saint respect de ses droits , qu'ils doivent envisager comme voulus de Dieu et couverts de sa protection spéciale. Devoir d'autant plus rigoureux qu'ils ont reçu de Dieu les biens de la terre avec plus de libéralité et un pouvoir plus étendu sur leurs semblables2. » C'est sa mission de diriger la conscience des peuples dans Tac-
1. Nosti enim, fili clementissime, quod, licet prœsideas humano generi dignitate, rerum tamen prœsulibus divinarum devotus colla submittis, et ab eis causas luœ salutis
expetis; nosti te illorum pendere judicio, non illos ad
tuam velle redigere voluntatem. (Epist. VIII I Gelasii ad Anatas. imp.)
2. Principes sœculares Ecclesice protectores ita esse censendos, ut tamen quœ ecclesiastici juris sunt, tanquam Dei prœcepto ejusque patrocinio tuta, eo sanctius venerentur, quo largius bonis temporalibus atque in alios potestate, De; beneficio sunt ornati. (Conc. Trid., sess. 25, cap. XX, De reformations)
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eomplissement des actes publics par lesquels ils participent à la gestion des affaires, et de les conseiller au mieux de leurs intérêts spirituels; c'est sa mission d'avertir et de reprendre ceux qui gouvernent, lorsque, par des lois oppressives, immorales, impies, ils outragent la justice, la probité, la pudeur, la religion; en un mot, c'est sa mission d'être la divine conscience des nations et des rois, et d'en remplir publiquement les offices. Tel est l'ordre voulu de Dieu, Messieurs, l'ordre que vous demandez vous-mêmes tous les jours sans y faire attention, lorsque vous dites dans vos prières : « Seigneur, que votre règne arrive : Adveniat regniim tiium. »
Mais le règne de Dieu, me direz-vous, c'est le saint-empire et ses accessoires ? Vous nous ramenez vers les siècles antiques ; nous sommes des modernes.
Messieurs, le saint-empire et le moyen âge sont morts et enterrés. Je n'ai ni le temps ni la volonté de remuer leurs cendres refroidies, pour leur demander le récit des épreuves et des gloires de l'Église, sous un îégime de droit public qui constituait l'empereur d'Occident
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protecteur officiel de l'Église, chargé de mettre son glaive au service du vicaire de Jésus-Christ pour le salut des peuples soumis à son autorité, et lui imposait le serment solennel de fidélité à l'Epouse du Christ et au Siège apostolique ; sous un régime de droit public qui exigeait des princes appelés au gouvernement des peuples chrétiens la profession de foi catholique, et reconnaissait au Pape, juge suprême des cas de conscience, le pouvoir de déclarer leur déchéance, quand ils s'obstinaient dans l'erreur, et leurs sujets déliés du serment de fidélité. Je n'examinerai pas, non plus, les opinions exagérées ou adoucies par lesquelles les théologiens ont essayé d'expliquer et de justifier ce pouvoir. Je constaterai seulement que le droit public du saint-empire et du moyen âge ne fut pas imposé par l'Église, mais librement voulu et consenti des peuples et des rois. Après cela, je déclare que ce droit public n'était qu'une condition d'exercice, ou, si vous le voulez, une ampliation parfaitement libre et légitime du droit de haute direction que l'Église possède sur les pouvoirs temporels; il ne le créait pas. Ce droit de haute direction est un droit radical,
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l'Église le tient de son divin majorât sur toutes les sociétés humaines, et elle peut l'exercer partout où il y a des enfants de la rédemption à conduire à la fin suprême de son gouvernement.
Je vois sourire les hommes d'État, et je les entends me rappeler ironiquement qu'il n'y a plus, pour eux, de Christ ni d'Église. S'ils respectent encore ces deux saintes majestés à l'ombre du foyer domestique, ils ne leur reconnaissent plus aucun pouvoir sur la chose publique. L'humanité a marché.
Reste à savoir, Messieurs, dans quel sens l'humanité a marché. On crie bien haut que c'est vers le progrès, moi, je prétends que c'est vers la décadence. Écarter de la vie publique la suprême direction de l'Église, c'est effacer dans l'esprit des sociétés le souvenir de nos éternelles destinées, et encourager l'inévitable prépondérance de la vie matérielle sur la vie morale et surnaturelle; c'est faire courir aux peuples la terrible chance d'être asservis à des caprices et à des ambitions qui ne tiendront aucun compte des besoins de leur âme; c'est donner licence à des lois humaines, dont au-
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cun contrôle supérieur ne réduira les écarts, d'étouffer les plus saintes libertés; c'est préparer la domination monstrueuse de l'État sans contrepoids, livrer à son invasion la propriété, la famille, la conscience, et lui permettre d'inscrire sur la bannière de son despotisme cette horrible devise : « L'État est tout; il est le but absolu, la manifestation de la divinité même et comme le Dieu présent; » c'est, enfin, briser le frein qui contient les colères de la foule malheureuse et mécontente, et lui livrer en pâture les pouvoirs, dans lesquels une autorité vénérée ne lui montre plus le caractère divin qui commande ses respects. Abjection, servitude, révolution, déchirement, est-ce là le progrès ou la décadence? On aura beau dire que Ton compte sur la raison dos peuples et des pouvoirs pour prévenir ces excès. Depuis que la raison s'est affranchie, ils envahissent graduellement les sociétés humaines; leur marche n'est retardée que par ce qui reste des influences de la direction de l'Église dans l'esprit public. Malheur ! quand elle ne sera plus là.
Mais l'Église répudiée n'abdiquera pas sa mission, Messieurs; l'ingratitude, l'aveugle-
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ment des sociétés qui l'écartent de leur vie publique, ne pourront ni lasser sa fidélité au devoir que le Christ lui a imposée, ni l'empêcher d'exercer, dans la mesure du possible, le jroit que lui confère son divin majorât. Ne pouvant plus compter sur les lois d'harmonie qui rendaient plus facile sa haute direction, elle se contentera des meilleurs expédients. Si elle peut obtenir des conventions, elle s'y conformera religieusement, jusqu'à ce qu'il plaise à ceux qui ont contracté avec elle, ou de revenir spontanément au régime normal qui règle l'accord et la subordination des deux puissances, ou de mentir à la parole donnée et de déchirer d'une main déloyale les actes publics par lesquels ils s'étaient engagés. Si l'on veut l'ignorer complètement, et ne lui accorder que la liberté commune à tous les citoyens et à toutes les associations, elle en acceptera le bénéfice. Ne se dissimulant pas l'illusion et les périls d'un système de droit public qui croit pouvoir faire vivre en paix, sur le même terrain, les renards et les poules, les loups et les agneaux, les tigres et les gazelles, elle pourra préférer, cependant, une liberté sincère à une
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protection hautaine, exigeante et tracassière. Mais, quelle que soit la situation qu'on lui aura faite, jamais elle ne se dessaisira de son droit, jamais elle ne cessera de faire entendre les leçons, les conseils, les avertissements, les reproches de son autorité bienveillante et dévouée. N'avez -vous pas entendu, n'entendez- vous pas encore la voix de ses pontifes dégageant la vérité des erreurs qui pervertissent l'esprit public, et prononçant, sur les sociétés et les gouvernements, le non licet qui coûta la vie à l'intrépide Jean-Baptiste l?
Peuples, disent-ils, rien n'empêche que vous choisissiez la forme de gouvernement qui convient le mieux soit à votre caractère, soit aux institutions et aux mœurs de vos ancêtres ; mais prétendre que le pouvoir réside en vous comme clans sa source première, que ceux qui vous gouvernent ne sont tous que de purs mandataires, toujours à vos ordres et révocables au gré de vos caprices, qu'il n'y a rien de divin dans le pouvoir, cela n'est pas permis : Non licet! Que vous cessiez, grâce aux progrès de la