‹ Conférences de Notre-Dame de Paris (volume 4)Chapitre 46 sur 50 · II Cor., cap. XIII, U · texte numérisé non relu

II Cor., cap. XIII, U

3. Cliristus ex quo totum corpus compactum et cormcxum per omnem juncturam subministrationis, secundum opération em in mensuram uniuscujusque membri, augmenlum corp^ris facit in aediflcationem sui in charitate. (Lphes., cap. IV, 16.)'

soins \ » Or, cette communion des biens extérieurs, bien loin d'être le dernier mot de la participation de tous à la richesse commune, n'était que le sacrement d'une mystérieuse circulation de biens spirituels, qui, allant de la tête am membres, des membres remplis aux membres besoigneux, n'a pas cessé un seul instant, depuis que s'est formé le corps mystique du Christ, de vivifier, de régénérer, d'illuminer, de consoler , de purifier , d'accroître , d'épancher la surabondance, de communiquer la plénitude. Ni le temps ni l'espace ne peuvent ralentir et circonscrire cette active et opulente circulation, car l'unité dont elle dépend et qu'elle entretient déborde tous les siècles et tous les mondes. Ce n'est pas ainsi que l'entend le protestantisme, je le sais. Sa conception mesquine et dénaturée fait de l'Église totale, animée par la môme tête divine, un composé de tronçons sans communications directes les uns avec les autres. Et, d'abord, il ne veut pas de l'Église souffrante. Selon sa doctrine, ou bien toutes les âmes sorties de ce moude en état de grâce

i. Act., cap. IV, 32-35.

304 LA COMMUWIOH DES SAISTS

restent jusqu'au jour du jugement dans l'attente de la gloire éternelle, séparées du ciel et de la terre dans un lieu inaccessible, où elles vivent exemptes d'inquiétudes et de souffrances ; ou bien c'est le ciel ou l'enfer. Christ sauve, Christ damne , et la mort résout immédiatement cette solennelle et redoutable alternative.

Si c'est l'attente, écoutez bien : Vous qui cherchez encore sous la froide pierre du sépulcre les âmes qui vous furent chères, c'est inutile. Elles sont hors des atteintes de vos regrets et de vos prières, et la consolation, qui vous serait si douce, de pouvoir les servir et leur faire du bien, vous est à jamais refusée.

Écoutez bien, vous qui avez l'instinct de la justice! Vous devez croire que les âmes parfaites et que celles qui n'ont fait que tout juste que ce qu'il fallait pour se sauver sont traitées, jusqu'au jour du jugement, sur le pied d'une complète égalité.

Si c'est le ciel ou l'enfer, écoutez bien, vous qui avez aime ! Lorsque vous recevez le dernier soupir de vos parents ou de vos amis, il faut croire ou que Dieu leur ouvre tout de suite, sans se faire prier, les portes de l'éternité bien-

heureuse, ou qu'il les envoie sans pitié aux flammes éternelles. Il n'y a pas de milieu entre ces deux extrêmes. Les grands chrétiens, dont la vie fut remplie de vertus et de bonnes œuvres, n'ont pas le droit de précéder les oublieux, les indifférents, les vicieux, dont la dernière heure fut une surprise, dont le suprême repentir est un problème. Pas de lieu moyen entre le ciel et la terre pour recevoir ces épaves douteuses de la vie naufragée, pas de place dans vos cœurs chrétiens pour un autre sentiment que la confiance impudente qui offense la justice de Dieu, ou l'abandon désespéré qui outrage sa miséricorde. Tous ceux que vous avez aimés sont immédiatement sauvés, bien qu'ils ne vous aient donné aucune assurance formelle de leur salut, ou immédiatement damnés, bien que vous ignoriez ce qui s'est passé entre leur âme et Dieu à l'heure de la mort. Voilà la loi l Si Voltaire s'est repenti une seconde, il est allé tout de suite, mais tout de suite, embrasser saint Vincent de Paul.

Écoutez bien, encore — c est toujours le protestantisme qui parle : — Ceux qui furent saints en ce monde, ceux dont le cœur fut si riche en

amour et la main si féconde en bienfaits, n'ont plus à votre service que la froide lumière de leur gloire. Ne leur demandez rien , ils ne vous entendent pas ; n'attendez rien de leur intervention , ils ne peuvent plus rien pour vous. La perfection consommée a tari, dans leur sein, l'admirable pouvoir de faire du bien à ceux qui les aimaient. Un père n'est plus père, une mère n'est plus mère, un frère n'est plus frère, un ami n'est plus ami. Versez des pleurs sans espoir, et poussez ce cri lamentable du roi Agag : « Siccine séparât amara mors ! ! C'est ainsi que sépare la mort amère! »

Chacun pour soi, et Christ pour tous, tel est l'axiome religieux de la Réforme; il a déteint dans l'égoïsme politique et social des peuples protestants. 0 l'abominable doctrine! Est-ce que vous ne sentez pas, Messieurs, se révolter contre elle les sentiments les plus délicats et les plus profonds de votre cœur? Est-ce que vous n'entendez pas la nature indignée crier au protestantisme : — Tu mens? — Est-ce que ses larges et généreux instincts ne vous disent pas ;

\. Reg., cap. XV, 32.

La vérité ne peut pas être à ce point mesquine et dénaturée; ne la cherchons point dans un séparatisme brutal qui isole la terre des cieux, et tarit les épanchements du plus noble et du plus pur amour; nous ne la trouverons que dans la belle loi catholique de la communion des saints?

En effet, Messieurs, cette loi, comme toutes les lois de Tordre surnaturel, grandit et perfectionne la nature. Là où la mort sépare et semble diviser, elle maintient l'unité sublime du corps mystique dont nous sommes les membres, parce que, en ce monde comme en l'autre, elle nous fait adhérer au principe même de cette unité. Il n'y a pas deux sociétés séparées là où il n'y a qu'un seul et même chef. La condition des saints diffère de la nôtre, c'est vrai, mais comme la condition d'un membre, dans un même corps, diffère de celle d'un autre membre, et non pas comme la condition d'un corps complet diffère de celle d'un autre corps, puisqu'ils reçoivent l'éternelle vie de la tête qui nous anime surnaturellement en cette vie mortelle. — Nous considérer comme les simpïes hôtes d'une maison où ils ont passé,

308 IA COMMUNION DES saints

avant de trouver une demeure fixe, comme des étrangers qui traversent, après eux, un pays sans relation avec la patrie céleste, c'est méconnaître le grand mystère de l'unité chrétienne. « Nous sommes les concitoyens des saints, dit l'Apôtre, et avec eux les enfants d'une même maison, la maison de Dieu : Jarn non estis hospites et advenœ sed estis cives sanctorum et domestici Dei l. » Quand donc nous parlons d'Église triomphante et d'Église militante, nous ne voulons pas dire qu'il y a deux Églises, mais une seule et même Église, dont les membres se reposent au ciel, et combattent sur la terre. La mort, qui sépare et divise dans l'ordre de la nature, ne fait que mettre les membres de l'Église en des conditions différentes, sans entamer son unité.

L'unité subsistant, on n'en peut nier, sans déraisonner, la conséquence normale, qui est la communication des biens spirituels, d'autant plus facile, avons-nous dit, plus prompte, plus abondante, que l'unité est plus parfaite. L'Église militante est, par rapport à l'Église triomphante,

i. Eph., cap. Il, 19.

dans des conditions analogues à celles d'une armée qui combat en pays lointain, par rapport à la patrie, où tout est ordre, repos et prospérité. Est-ce que l'armée n'a. pas les yeux sans cesse tournés vers la patrie, d'où elle attend les subsides et les renforts dont elle a besoin pour mener à bonne fin une laborieuse campagne? Est-ce que la patrie se désintéresse, pour jouir d'un bonheur égoïste, des fatigues et des souffrances des vaillants qui soutiennent l'honneur de son drapeau? Est-ce qu'il n'y a pas entre l'armée et la patrie une solidarité intime, s'exprimant par un confiant et généreux échange de prières et de sollicitude, de vœux et de bienfaits, jusqu'au jour où les victorieux traversent en triomphe la foule émue des citoyens dont le cœur était avec eux sur la terre étrangère? Honte et malheur au pays qui oublie ses soldats! Vous savez trop bien, Messieurs, jusqu'à quel point le patriotisme s'indigne contre un pareil forfait.

Armée du Christ, toujours en lutte contre les ennemis du salut, l'Église militante implore et attend de la patrie céleste, où elle doit triompher un jour, une nécessaire et efficace assis-

tance. C'est son droit, puisqu'elle appartient au corps mystique qui remplit le ciel et la lerre. Je me demande pour quel motif le protestantisme interdit au ciel de faire honneur à ce droit. Les saints ont-il perdu la mémoire? La gloire dont ils s'abreuvent a-t-elle, comme le fleuve Léthé, l'étrange propriété de leur faire oublier la terre où naguère ils combattaient dans nos rangs? Non, Messieurs, nous savons que cette gloire est lumière, et que, dans cette lumière, les saints voient Dieu et tout ce que Dieu aime, tous ceux à qui il s'intéresse. Ils connaissent nos besoins mieux que nous ne les connaissons nous-mêmes , et, avant que notre prière leur arrive, Dieu les a préparés à l'entendre et à l'exaucer. Le pouvoir de leur amour était immense, lorsqu'ils vivaient au milieu des hommes, et, pour satisfaire la fiévreuse ardeur de bienfaisance qui tourmentait leur cœur, Dieu leur communiquait sa toute-puissance. L'orgueil dompté s'humiliait sous l'autorité de leur parole, les cœurs endurcis se brisaient sous la pression de leurs amoureuses objurgations, la nature docile se laissait manier et transformer par toutes sortes de merveilles, les utiala-

dies et les infirmités obéissaient à leurs ordres, et la mort elle-même leur rendait ses victimes. A qui fera-t-on croire, contre toute loi et toute raison, que, plus parfaits et plus aimés de Dieu, ils ont été répudiés par Celui qui se servait icibas de leur ministère, et sont devenus à jamais impuissants? S'il est vrai que le pouvoir d'un être croît en raison de sa perfection, n'en peuton pas dire autant de son bon vouloir? Lorsqu'ils avaient à assurer leur éternel bonheur par une lutte sans merci, les saints ne songeaient qu'à répandre autour d'eux le bien, surtout le grand bien de la grâce et du salut. Et, maintenant qu'ils n'ont plus rien à perdre, plus rien à acquérir pour eux-mêmes, maintenant qu'ils peuvent se livrer, sans crainte de faillir, à tous les épanchements de l'amour, on voudrait qu'ils fussent indifférents aux besoins et aux prières de ceux pour qui ils se montraient naguère si bienfaisants? On voudrait que les mœurs des saints, après avoir été ici-bas des mœurs royales, devinssent, dans le ciel, les mœurs de vulgaires et égoïstes parvenus? Non, non : « plus ils sont assurés de leur bonheur, plus ils ont de sollicitude pour notre salut : Quantum de sua felicù

tate securi tantum de nostra sainte sollicîH ' . » Le protestantisme a beau chercher, il ne trouvera nulle part la justification de sa doctrine séparatiste ; car ni la connaissance, ni le pouvoir, ni la bienveillance ne font défaut à la communication des biens spirituels que l'Église militante attend de l'Église triomphante. Bien loin de répugner à cette communication, la nature s'y prête et ne demande qu'à être comblée. Ce n'est pasla violenter, certes, que d'étendre la sphère où ses nobles besoins d'amour et de perfection peuvent être satisfaits.

Cette sphère, Messieurs, enveloppe dans ses vastes courbes un monde mystérieux, dont le protestantisme ue veut pas tenir compte, mais auquel nous croyons, parce que Dieu nous a révélé son existence, et parce que nos instincts de justice et notre besoin d'aimer, au delà de la tombe, ceux qui nous furent chers en cette vie nous défendent d'ouvrir les portes du ciel aux âmes languissantes et imparfaites, avec la même facilité qu'aux âmes vigoureuses depuis longtemps perfectionnées par l'habitude des

Page 1