‹ Conférences de Notre-Dame de Paris (volume 5)Chapitre 12 sur 40 · Joan., cap. xx · texte numérisé non relu

Joan., cap. xx

truction du péché. Ses miracles, euï-mêmës, n'agissent sur le corps de l'homme que pour ouvrir à sa vertu souveraine un chemin vers les âmes et lui permettre de dire à ceux qu'il a guéris : « Vos péchés vous sont remis, allez en paix et ne péchez plus. » Or, ce qui était le principal objet de la mission 'de Jésus-Christ doit être le principal objet de la mission de ses représentants. C'est pour cela qu'ils reçoivent le Saint-Esprit : « Accipite Spiritum Sanctum. »

Vous l'entendez encore: les apôtres reçoivent, ils ne prennent rien. Ils reçoivent, de Celui qui personnifie le droit suprême, cet Esprit éternel dont le nom seul résume en lui toute justice. Ils le reçoivent pour devenir, pénétrés de sa lumière, les instruments de la grâce et les arbitres de notre réconciliation avec Dieu. Remettre et retenir sont deux termes qui s'opposent et équivalent à ceux-ci : pardonner et ne pas pardonner.

Mais s'agit-il ici d'un honneur, d'un pouvoir, d'un privilège, ou d'un droit? De tout cela à la fois. C'est un honneur : — car il ne se peut rien concevoir au inonde de plus grand que Tinter-

vention d'un homme dans le drame mystérieux, des consciences. C'est un pouvoir : — car il appartient à cet homme de porter une décision qui détermine l'action divine elle-même dans les âmes. C'est un privilège : — car ceux-là seuls peuvent détruire l'empire du péché, qui auront reçu, pour ce ministère, l'onction de l'Esprit divin. C'est un droit : — car en nulle âme vivante ne sera détruit l'empire du péché, si Dieu n'intervient par le ministère d'un homme apostolique. Honneur, pouvoir, privilège, droit, ces quatre choses se donnent la main et s'appuient mutuellement. S'il croit à Jésus-Christ, s'il veut être réconcilié à Dieu par les mérites du précieux sang qui a été répandu pour lui, l'homme doit reconnaître l'honneur, le pouvoir, le privilège, le droit, où Jésus-Christ les a mis. Mais comment, puisqu'il s'agit d'une sentence, autrement que par une accusation ? Toute la question est là, Messieurs. Si l'homme pécheur n'a pas le droit de s'arrêter lui-même clans une ombre propice aux désaveux et de déposer, à l'abri de tous les regards, le fardeau de ses iniquités, s'il faut qu'il entende la parole d'un homme qui allège sa

conscience et purifie sa vie, si cet homme lui est désigné par le Souverain offensé dont il convoite l'amitié et les bonnes grâces , enfin, si le rapprochement de ces deux vies, la vie divine et la vie humaine, séparées par les abîmes du péché, dépend d'une sentence, il est évident qu'il doit y avoir un jugement.

Or, tout jugement suppose la révélation des consciences. C'est sur cette révélation que la justice, ici-bas, mesure son action. L'instruction des délits ou des crimes, les accusations, les témoignages, les interrogatoires, tous les accidents d'un procès criminel ont pour but, non seulement de préciser l'action qui fait l'objet des débats, mais de faire pénétrer la lumière jusqu'en ses racines, et de constater que la conscience y est engagée par une libre détermination. Quiconque négligerait cette information suprême trahirait son devoir et serait à jamais flétri par l'opinion publique.

Combien plus seraient traîtres et méprisables ceux qui, dépositaires d'un pouvoir divin, l'appliqueraient par d'aveugles sentences ! Prononcer sur un homme devant le monde, c'est lier ou délier sa vie pour le temps ; prononcer

sur une âme devant Dieu, c'est lier ou délier sa vie pour l'éternité. Sans cloute, Dieu, de son regard profond, pénètre jusqu'aux obscurs replis de la conscience où se cachent, près de l'iniquité, les regrets et les douleurs qu'elle enfante. Sans être visible, il assiste au drame du repentir, il est témoin de ces convulsions sacrées qui implorent sa miséricorde. D'un mot, que nos oreilles mortelles n'entendent pas, il peut tout pardonner, et il pardonne quelquefois, mais toujours dans la vue d'une sentence dont le pécheur doit se pourvoir, s'il le peut et dès qu'il le peut. Il l'a voulu ainsi, pour des raisons qu'il n'est pas temps d'expliquer encore. Que ceci nous suffise : Dieu l'a voulu, nous avons sa parole. Recourir à lui seul est impossible, puisqu'il nous envoie à ses représentants. Juger les consciences, c'est leur honneur, leur pouvoir, leur privilège et leur droit. Honneur ridicule, pouvoir imbécile, privilège menteur, droit méprisable, en un mot, institution bouffonne, si les consciences ne se révèlent pas.

Qui ne comprend cela, Messieurs? Ce raisonnement élémentaire a été mille fois trituré

par la dialectique sacrée. Dieu ne donne jamais de pouvoir discrétionnaire; toute fonction sainte repose sur la justice. La belle justice, je vous le demande, que de distribuer des pardons sans savoir si l'on en a besoin ! La noble et sainte fonction que de dire à tout venant : mon ami, je suis prêtre, peut-être ne le savezvous pas, mais je vous en donne ma parole et puis, au besoin, vous montrer mes lettres d'ordination. Or, en vertu de mon caractère et cle la juridiction à moi conférée, je puis vous remettre ou vous retenir vos péchés. Que vous soyez pécheur, cela va sans dire, car qui ne Test pas? Si vous pensiez recourir à Dieu seul, ce serait peine perdue, puisque c'est à moi qu'il a confié ses pouvoirs. Il me plait de vous pardonner aujourd'hui ; profitez donc de mes bienveillantes dispositions et allez en paix ; car, aussi bien, je pourrais être moins favorablement disposé demain, et fermer pour vous les portes de la miséricorde divine.

Evidemment, Messieurs, ce n'est pas à cette sacrilège plaisanterie que doivent aboutir ces solennelles paroles du Sauveur : « Comme mon Père m'a envoyé, je vous envoie. Recevez le

La CONFESSION — SA NÉCESSITÉ 03

Saint-Esprit : les péchés seront remis à ceux à qui vous les remettrez. » Ah! si Jésus-Christ nous avait donné ce regard triomphant qui, à travers l'écorce grossière de la chair, allait chercher au fond des cœurs les secrets de leur honte et de leur repentir ! Mais non; s'il nous envoie comme son Père l'a envoyé, c'est avec le même pouvoir, et non avec les mêmes moyens de l'exercer. Le pardon qu'il promet mérite bien que le pécheur le demande et que, par ses aveux, il supplée à la faiblesse de notre vue et à l'imperfection de notre divination.

Soit ! me clira-t-on, l'acte judiciaire se partage : Le prêtre écoute, prononce, et le pécheur, unique témoin de ses fautes, s'accuse lui-même. Mais a-t-il besoin pour cela d'ouvrir et de sonder les abîmes de sa vie et d'en retirer, l'un après l'autre, toutes ses pensées, tous ses désirs, toutes ses actions? N'est-il pas assez humilié s'il se prosterne aux pieds d'un homme et si, comme le Prodigue, il s'écrie à travers ses larmes et ses sanglots : « Père, j'ai péché contre le ciel et contre vous; je ne suis pas digne d'être appelé votre fils : Pater, peccavi in cœlum et coram te ; jam non sum dignus vocari

filius tuus l, » Dieu ne se contentera-t-il pas d'une accusation générale? 11 paraît que non. Messieurs, puisqu'il a suspendu l'exercice du pouvoir sacerdotal par une alternative qui demande une révélation plénière de la conscience. Il faut remettre ou retenir. Mais, remettre quoi? retenir quoi? — Les péchés. — Mais, lesquels? Ceux qui se cachent sous une accusation générale sont-ils détestés du fond du cœur et l'objet d'un repentir sincère? Là est la question. Les larmes, les gémissements, les cris de repentance, ne manifestent pas infailliblement l'état et les habitudes d'une âme. Or, ce n'est que par l'étaf; et les habitudes d'une âme qu'on peut juger de ses dispositions présentes, et l'état et les habitudes d'âme ne se connaissent que par une révélation singulière de ses fautes, selon leur nombre et leur gravité. Placé entre l'obligation de lier ou de délier, le prêtre, juge des consciences, ne peut satisfaire à son devoir qu'en demandant au pécheur ce qu'il a fait, et le pécheur ne peut recevoir l'application salutaire de son pouvoir qu'en échan-

i. Luc, cap. xv, 18.

géant avec lui les secrets de sa vie, si honteux qu'ils soient.

Allons plus avant. L7 alternative du pouvoir sacerdotal est féconde en conséquences qui établissent victorieusement la nécessité de l'aveu singulier et précis des fautes de notre vie. Quand un prêtre entre en rapport avec un pécheur, deux vertus s'embrassent en son ministère et doivent se manifester en son action : la miséricorde et la justice. Tel est le plan de Dieu et l'ineffable conciliation de ses perfections dans la rédemption des âmes. La miséricorde relève de la mort et ferme les abîmes de l'éternité ; la justice réclame ses droits et en poursuit la satisfaction. Elle peut être fléchie, mais non pas sacrifiée. Ses exigences, réduites par une sage économie, remplacent l'éternité par le temps. L'éternité n'est plus à elle : la miséricorde vient de la lui ravir; mais le temps, elle le possède encore, pour se contenter et faire subir au pécheur des peines amoindries qui compensent, par concession divine, les peines infinies d'un autre monde. Donc, quand le prêtre délie le pécheur du côté de l'éternité, il faut qu'il le lie du côté du temps, qu'il en-

chaîne sa vie par une satisfaction proportionnée à ses fautes et aux exigences de la justice divine. Mais comment établir une proportion, s'il n'y a pas de quantités ? Un cri du cœur, semblable à celui que poussait le roi prophète : « Peccavi et malum coram te feci : Seigneur, j'ai péché et j'ai fait le mal devant vous1, » c'est bon pour Dieu, qui voit et compte les divisions de notre être et les mouvements de notre existence; mais pour un homme, dont la vue s'arrête aux portes du sanctuaire que le péché a profané, il faut des nombres exprimés, des quantités écrites dans chaque parole de nos aveux. iVlors seulement la proportion s'établit entre la peine et le péché, et le ministère du prêtre cesse d'être une absurdité*.

Mais, au lieu de prononcer sur nos têtes les

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