‹ Conférences de Notre-Dame de Paris (volume 5)Chapitre 15 sur 40 · Psalm. CXLIÏ · texte numérisé non relu

Psalm. CXLIÏ

dans toutes nos actions ; sa nature subtile et délicate nous tiendrait à distance, et, trop éblouis de l'éclat clés perfections divines dont il est le fidèle miroir, nous n'oserions pas étaler devant lui nos ouillures.

Un homme c'est ce qu'il nous faut. Comme nous il est enfant de la femme ; comme nous il est pétri d'un limon abject; comme nous il a senti l'aiguillon des convoitises; comme nous il a lutté contre des penchants maudits ; comme nous, peut-être, il est tombé. Sa vie a des échos clans notre vie ; à la peinture de nos miser reconnaît sa propre misère. Il ne peut vouloir être sévère, sans qu'aussitôt mille voix crient clans son cœur : Pitié ! Pitié î sans que le poids douloureux de sa nature l'incline vers la miséricorde.

Nous confesser à un homme ! Faire de n vie intime la pâture de sa curiosité, livrer nos plus redoutables secrets à la merci de indiscrétions, c'est impossible !

Messieurs, les braves gens qui raisonnent ainsi oublient une chose qu'il est important de savoir : c'est que celte vie intime, ces recloutables secrets dont ils font tant de cas sont,

pour le prêtre qui doit en prendre connaissance, à leur centième, à leur millième et,, peut-être,, à leur dix millième édition, et qu'ainsi ils deviennent, ion plus la pâture de sa curiosité, mais l'objet d'une héroïque patience. Je voudrais pouvoir offrir à ceux qui redoutent la curiosité du prêtre dix ou douze heures de confessionnal; j'espère qu'au bout de ce temps ils me demanderaient grâce, et reconnaîtraient qu'il faut un sentiment moins trivial que la curiosité peur retenir le prêtre enchaîné aux fastidieuses redites de la conscience humaine.

Quoi !. ce serait pour contenter une puérile passion, qu'il écouterait si solennellement vos aveux? Laissez-moi vous le dire, Messieurs, vous ne le connaissez pas. Expliquez-moi pourquoi, en vous parlant, je vous aime, vous qui n'êtes pas mon sang, vous que je ne connais, pour la plupart, que pour vous avoir aperçus du haut cle cette chaire ? N'est-ce pas parce que je vois sortir- de vos yeux comme un flot de votre vie qui vient se mêler à ma vie ? N'est-ce pas parce que je crois reconnaître, dans ce signe, une sorte de sacrement par lequel votre cœur vient chercher mon cœur ? Et vous

voudriez qu'au moment suprême où votre cœur se donne sans mystère et sans réserve, le prêtre n'accueillît cette tradition de tout vous-même que pour examiner froidement vos plaies saignantes, et se jeter sur votre âme comme le dissecteur sur un cadavre? Qu'a donc fait le prêtre qui puisse lui mériter cette injure? Ah! croyez-le bien, s'il vous écoute, c'est qu'il veut vous guérir par l'onction de sa parole et l'onction, plus pénétrante encore, de la grâce de Dieu. S'il prend connaissance de vos hontes et de vos douleurs, c'est qu il veut les caresser de ses mains bénies et vous les faire oublier. Voilà la noble et sainte ambition qui le fixe là où sa poitrine ne respire plus, là où l'immobilité engourdit tous ses membres, là où la fatigue l'écrase. C'est elle qui le prend par la main et le mène aux hôpitaux, au chevet de la misère et clans ces lieux redoutes où la contagion lui fera peut-être payer de sa vie son héroïque dévouement. Vous ne voyez en lui qu'un homme; mais, à moi, il rappelle cet adorable Sauveur dont la présence guérissait toutes les infirmités humaines et qui passa en faisant le bien. Voulez-vous mieux savoir

encore jusqu'à quel point le ministère sacré de la confession transfigure un prêtre? Eh bien, écoutez :

Au sortir de cette révolution sanglante qui fit tant de victimes, un mendiant se mourait. Jusque-là , il avait , par sa froideur et son farouche silence, jeté comme un voile impénétrable sur sa triste vie ; mais, reconnaissant que l'heure de Dieu approchait, il crut qu'il était temps de révéler les mystères de sa conscience. Il appela un prêtre, et on introduisit près de lui un homme jeune encore dont l'austère vêtement voilait d'inconsolables douleurs. Mon ami, dit celui-ci, c'est moi que vous avez demandé. — Vous ou un autre, reprit le malade, écoutez-moi, et puissiez-vous ne pas me maudire ! Puis, il commença le récit de ses crimes. Il était jadis serviteur d'une pieuse et noble famille qui l'avait comblé de bienfaits, et quand vinrent les mauvais jours, son cœur ingrat ne sut la payer que par des trahisons, des rapines et des cruautés. Ce fut lui qui révéla la retraite de ses maîtres, ce fut lui qui les livra par des dénonciations infâmes aux mains des bourreaux ' ce fut lui qui les conduisit en blasphé-

mant à l'échafaucl, et qui reçut, pour prix de leur sang, le bien dont ils faisaient un si noble usage et qu'il eut bientôt dissipé, Monstre que je suis, disait-il, deux, si beaux et deux si bons maitres ! et, en même temps, il ouvrait un médaillon et montrait au prêtre leurs portraits. Horreur ! Le ministre de Dieu reconnut son père et sa mère. Alors, ce fut une scène épouvantable. Le prêtre, debout, pâle, tremblant, les yeux en feu, regardait le meurtrier de sa famille, et le moribond, comme un spectre, se dressait sur son grabat et, présentant sa poitrine nue et décharnée, s'écriait : Vengez-vous ! vengez-vous! ......Mais le prêtre se souvint

qu'il n'était plus un homme. Tombant, tout en larmes, sur le cou du meurtrier, et lui mettant un crucifix sur les lèvres pour étouffer les cris cle son désespoir : « Mon ami, mon frère, mon enfant, disait-il, tu te trompes. Je suis Jésus-Christ, et Jésus-Christ te pardonne. » Longtemps ils se tinrent embrassés; et le mendiant mourut, pardonné et béni, entre les bras de celui dont il avait désolé la vie.

C'est ainsi, Messieurs, que le prêtre se transfigure dans ses rapports intimes avec les

âmes. Est-il besoin que vous lui demandiez la discrétion? Qu'avez-vous à craindre de ses lèvres, quand sa charité les a ainsi purifiées ? À supposer qu'il n'y eût pas une loi terrible qui le contraignît au silence1, il se tairait encore par amour pour vous et par la grâce de Jésus-Christ qui, depuis plus de dix-huit cents ans, veille sur la bouche de ses prêtres. Que de confidences ils ont reçues et que, cependant, ils n'ont jamais trahies ! S'ils sont accusés, c'est par des anecdotes sans autorité ; l'histoire ne nous dit qu'une chose : c'est que le secret de la confession a eu ses martyrs.

Il est temps, Messieurs, de tirer la conclusion générale de tout ce que vous venez d'entendre. La confession, loin d'être une violence faite à

1. Cette loi menace le prêtre de déposition et de per» pétuelle pénitence dans l'étroite clôture d'un monastère. La voici : « Caveat sacerdos omnino, ne verbo, aut signo, aut alio quovis modo aliquatenus prodat peccatorem, sed si prudentiori consilio indiguerit, illud absque ulla expressione personse requirat, quoniam qui peccatum in pœnitentiali judicio sibi detectum prœsumpserit revelare, non solum a sacerdotali officio deponendum decernimus, verum etiam ad agendam perpétuant pœnitentiam in arctum monasterium detrudendum. » (Conc. Lateran., can. Qmnîs utriusque sexus.)

la nature, est en rapport avec ses besoins les plus intimes et les plus délicats. La présence d'un homme au jugement cle la conscience, loin de compromettre la dignité humaine, en rend plus facile la réhabilitation. Il n'y a à craindre de la part du prêtre ni curiosité ni indiscrétion, puisque son ministère est tout de patience et de dévouement, et que Dieu lui-même veille sur la fidélité de ses représentants. Donc, toutes les raisons que l'on allègue pour s'affranchir de la loi divine ne sont que de misérables prétextes, incapables de déterminer un homme de bon sens et d'expliquer sa désobéissance à la loi de Dieu. Donc, il y a d'autres raisons, clés raisons que l'on ne dit pas. Quelles sont-elles, Messieurs ?

Il faut, pour les connaître, interroger la conscience et la vie intime cle ceux qui ne se confessent pas. Un grand nombre d'entre eux ont obéi jadis à la loi de Dieu; aujourd'hui, ils en ont secoué le joug et se posent en affranchis. Sont-ils devenus meilleurs? — Je les défie de dire : Oui. Ce n'est point le sentiment cle leur dignité qui leur a fait repousser le bras d'un ami et écarter la main levée sur leur tête pour

conjurer l'orage de leurs passions; mais ils ont dit clans leur cœur : la nature est trop forte pour que nous puissions la contenir, clonnons- , lui les satisfactions et les jouissances qu'elle demande. A quoi bon des réprimandes et clen conseils qui n'apaiseraient point le fatal tourment des passions. Elles ont soif des honneurs, des biens et clés plaisirs de ce monde : Buvons ! Et ils ont bu jusqu'à l'ivresse, et ils

ne se sont réveillés que pour blasphémer ce qu'ils avaient adoré, et contrister, par une incrédulité précoce, le coeur des mères qui les avaient élevés clans le respect des saintes choses et la pratique de la vertu . Ils sont allés cle côté et d'autre, tendant les bras à des liens honteux, qui retiennent aujourd'hui captifs les aveux de leur cœur, rempli jusqu'aux bords par les iniquités cle vingt, trente ou quarante années. Les uns, séduits par d'ambitieuses chimères, toujours préoccupés de se mettre en évidence, coûte que coûte, se sont jetés sur clés chemins équivoques, au bout desquels se tient le marché des consciences, et ils ont vendu leur conscience, plutôt que de se résigner à une honnête médiocrité. Les autres, fascinés par des

biens que le sage méprise et tourmentés clu désir d'en avoir jusqu'à l'abondance, jusqu'à l'excès, ont condamné leur vie à des spéculations déloyales, à des calculs abjects, qui ont étouffé en eux jusqu'aux plus vulgaires sentiments de la justice et de la charité. Ceux-ci, blessés dans leur orgueil, leurs prétentions, leurs droits peutêtre, ont ouvert leur cœur à des haines implacables, et suspendent sans cesse comme un arrêt de proscription sur la tête de leurs frères. Ceux-là, en proie à de criminelles amours, prodiguent aux faciles beautés qui les ont affolés le meilleur de leurs biens et de leur vie. Tous ont blessé mortellement la foi clans leur cœur, tous ne voient plus le devoir que dans un jour douteux, tous §e sont fait dans le mal une notoriété funeste, ou sont tombés sous le joug d'une opinion tyrannique qui étouffe leurs dernières aspirations vers le bien. Ambition, cupidité, égoïsme, rapine, envie, haine, débauches clu cœur et clés sens, dépérissement de la foi, oubli coupable clu devoir, affaissement de la moralité, lâchetés clu respect humain, voilà, Messieurs, les raisons qu'on ne dit pas, les seules vraies, les seules déterminantes, aussi

honteuses que les autres sont niaises. — Et la loi de Dieu est toujours là. — Pensez-vous qu'on en soit affranchi parce qu'on la méprise? — Non pas, Messieurs. Bon gré, mal gré, il faudra s'y soumettre. La trame de nos péchés ne sera pas éternellement ourdie. Un jour, Dieu la brisera avec une sainte colère, et convoquera, pour entendre le récit de nos fautes, l'univers tout entier. En vain nous demanderons à nous taire, il faudra parler. Nous nous confesserons avec larmes, avec sanglots, avec gémissements, avec honte, avec épouvante, avec rage. Et quand tous nos aveux seront tombés de nos lèvres lassées, quand notre hideuse vie sera clairement manifestée à tous les yeux humains, nous n'entendrons qu'un mot qui nous désespérera éternellement : ce Allez, maudits : Ite, ma ledicti ! » — Et, aujourd'hui, nous pouvons nous faire connaître dans le secret; aujourd'hui, un homme peut nous entendre à la place de Dieu et nous pardonner en son nom; aujourd'hui, cette consolante parole peut retentir à nos oreilles : « Mon fils, allez en paix. » — Oh! Messieurs, il faut être fou pour hésiter entre ces deux jugements, pour ne pas surmonter toutes

ses répugnances, prendre son cœur à deux mains, se prosterner aux genoux d'un prêtre, et lui dire : « Benedic mihi, pater, quia, pecc&vi : Mon père, bénissez-moi, parce que j'ai péché. »

SOIXANTE-QUINZIÈME CONFÉRENCE

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