Gènes., cap. m
Adam, où es-tu? » Tout à l'heure tu venais au devant de moi, maintenant tu te caches : « Où estu? Ubies?» — Parais! Je veux te voir. — Paraître, c'est la légitime punition de l'orgueil primitif et fondamental d'où découle toute iniquité. Paraître, c'est se voir. Paraître, c'est se montrer. Le pécheur a beau faire, allez, il ne se fuira pas éternellement. Au moment où il se croira tout à fait enseveli dans l'oubli et commencera à jouir de la paix menteuse du crime, Dieu rappellera: «Où est-tu? Ubies?» — Parais! 0 cri terrible ! Les âmes perverses l'ont entendu, et, aussitôt, elles se sont vues dans une lumière vengeresse qui les éclairait jusqu'au fond. Elles ont paru, et les tourments du remords ont suivi de près cette apparition. Mais le remords fatigue le cœur sans réparer nos fautes. Pendant qu'il nous afflige, le cri de Dieu se fait entendre encore : Parais ! Mais, je me vois assez, ô Dieu funeste! cessez de me poursuivre et de m' effrayer. — Non, tu ne te vois pas. — Si tu te voyais, tu te connaîtrais; si tu te connaissais, tu serais humilié. Il y a de l'orgueil encore, près de l'affliction de tes remords. — C'est vrai, Messieurs; le remords,
ainsi que je vous l'ai fait remarquer, est une crise douloureuse qui résulte d'une vision subie plutôt que volontairement provoquée. Nous ne pouvons posséder la science radicale, la connaissance de nous-mêmes, qu'en nous voyant volontairement et entièrement ; nous ne pouvons nous voir volontairement et entièrement qu'en nous préparant à nous montrer. Enfin, les détours, les excuses, les feintes qui nourrissent notre orgueil, ne peuvent disparaître que dans l'humiliation suprême d'une révélation complète de notre vie. Paraissons donc! — Dehors nos pensées, dehors nos désirs, dehors nos actions. Lazare! quitte le sépulcre où fermente ta corruption : «viens dehors : Lazare, veni foras.)) Un homme t'attend pour te voir, dis-lui : — Mon père, je suis un misérable, écoutez le récit de ce qui a tué mon âme, et ouvrez-moi les bras de votre compassion.
Si cela vous semble dur, Messieurs, c'est que vous ne connaissez pas toutes les profondeurs du mal moral, vous n'en avez jamais vu que la superficie. Dieu, dont le regard pénètre les profondeurs de toutes choses, veut que le pécheur, qui s'est éloigné de lui par le chemin
facile de l'orgueil, revienne à lui par la voie douloureuse de l'humiliation. A cela je le reconnais. Et quand prenant mon cœur de moine à deux mains je vais le montrer à un de mes frères, je me dis à moi-même : «Qu'est-ce que je vais faire? — Mais, c'est divin... Car, tout moine que je suis, je sens bien que l'orgueil est le principe de mes fautes. Allons — il faut que je sois humilié. » — Il y a là une harmonie divine.
Suivons-la jusqu'au bout, Messieurs ; étudions à fond l'acte réparateur qu'exprime ce seul mot : paraître.
Paraître, c'est plus que s'humilier, c'est rendre à Dieu, d'un seul coup, ce que le péché lui enlève : l'hommage de tout nous-même. Dans toute faute commise, il y a détournement et abus des bienfaits dont la destination primitive est la gloire et l'honneur de Dieu. L'intelligence, la volonté, l'imagination, la mémoire: toute notre âme, la parole et les sens : tout notre corps, doivent concourir à l'enfantement du bien, et voilà que, par un renversement abominable, nous les faisons concourir à l'enfantement du mal. Rien dans notre être qui ne
soit profané, rien qui ne soit soustrait à l'incommunicable empire de Dieu. En vain, il se cherche en nous, notre nature a passé, tout d'une pièce, sous une domination étrangère. Comment revienclra-t-elle à sa place normale, si elle ne proteste, tout d'une pièce, contre son crime et son malheur? Notre âme se débat dans les angoisses du repentir et vient, par la douleur et la détestation du péché, se placer sous la main de Dieu. C'est bien. Mais il y a quelque chose d'inachevé dans ce mouvement. Dieu attend l'.autre moitié de nous-même. Tombez donc, mes pleurs; éclatez, ma poitrine, en gémissements et en sanglots; pliez-vous, mes genoux, devant la majesté sainte que j'ai offensée; couchez-vous, mon corps, auxpieds du juge et du vengeur suprême. — Est-ce tout? — Non, mon Dieu, non, ce n'est pas tout; vous attendez justement une dernière explosion de mon repentir. — La voici! — Ma nature tout entière se rend à vous par le plus grand de ses dons, le don magnifique cle la parole. En parlant mon péché, je fais protester contre lui et mon âme et mon corps. Je parais, afin de vous rendre un plus complet hommage, et de répa-
rer, clans un seul acte, tous les abus du péché.
Paraître, c'est une restitution faite à Dieu ! c'est encore un service que nous nous rendons à nous-mêmes.
Le protestantisme n'est pas de cet avis. Il ne veut voir, dans la confession, qu'une pratique extérieure qui accapare notre attention au détriment des dispositions intérieures par lesquelles nous devons combattre le péché dans nos âmes. A l'en croire, l'aveu de nos fautes fait tort au repentir, et les catholiques ne se confessent de leurs péchés que pour s'exempter de les détester comme il faut et de s'en corriger. D'où il résulterait que la vraie pénitence et toutes les vertus chrétiennes doivent fleurir aux lieux où la confession a été abolie, beaucoup mieux et plus que partout ailleurs. Malheureusement pour cette belle invention, elle a reçu des faits un éclatant et cruel démenti. L'abolition de la confession fut suivie, dans les pays réformés, d'une si opulente germination de licence, de vices et de crimes que les plus honnêtes gens de cer faines villes se crurent obligés d'en demander le rétablissement au pouvoir civil. C'est ce qui arriva
particulièrement à Nuremberg et à Strasbourg1.
N'eussions-nous pas à opposer cette réponse pratique aux sottes affirmations de la réforme, le simple examen des salutaires et intimes rapports de la confession et du repentir suffît à démontrer combien il est ridicule de vouloir séparer ces deux choses, comme si l'une pouvait faire tort à l'autre, et à justifier ce que je disais tout à l'heure : Paraître, c'est un service que nous nous rendons à nous-mêmes.
« La confession, dit saint Thomas, en manifestant ce qui se passe dans la conscience humaine, met d'accord le cœur et les lèvres, et rétablit ainsi la vérité et l'harmonie en toute notre personne. Cette harmonie est un bien qui ne peut procéder que d'un acte de vertu *, » et cet acte de vertu ne peut que renforcer les