‹ Conférences de Notre-Dame de Paris (volume 5)Chapitre 33 sur 40 · Rom., cap. vin · texte numérisé non relu

Rom., cap. vin

honneur, un corps ténébreux, voué au supplice éternel; libre à vous, chrétiens imparfaits, de ne vouloir être que des astres minuscules clans le firmament des élus, si, toutefois, votre mollesse n'empêche pas que vous soyez sauvés. Je vous plains, et j'admire les astres de première grandeur qui gravitent autour de l'humanité de mon Sauveur, dans le plus proche resplendissement de sa gloire! Pénitents, vous avez bien fait. Les splendeurs de votre chair mortifiée seront l'éternel témoignage de votre sagesse.

Cette sagesse ne va pas sans l'héroïsme, c'est-à-dire sans l'effort vainqueur d'une grande et persévérante difficulté.

On s'imagine, et l'on voudrait bien faire croire, que certaines âmes ont pour l'austérité une sorte de penchant inné, semblable à ces goûts dépravés qu'on rencontre en quelques natures maladives. Il n'en est rien, Messieurs. Les pénitents n'ont pas d'autres penchants innés que les vôtres. Leur nature déchue, triste fruit du péché, couve en ses flancs les fiévreuses convoitises dont vous sentez le tourment. Vous les flattez; ils les combattent; et, non

contents cle se tenir sur la défensive, ils se font agresseurs, afin de mieux s'assurer la victoire. La pénitence vous procure quelquefois un passager avantage sur la chair révoltée, et, parce qu'elle s'apaise un instant, vous la croyez domptée. Mais bientôt son brutal réveil vient vous punir de votre confiante présomption, et vous apprenez à vos dépens qu'on n'est pa? encore un héros, pour avoir fait une action d'éclat. Le héros, c'est le pénitent inflexible et toujours armé qui ne laisse à la chair ni trêve ni repos, et qui, sourd à ses plaintes et à ses gémissements, la malmène et la crucifie jusqu'à ce qu'elle pousse entre les bras de la mort le cri suprême de sa défaite. Il sait bien, allez, que son étrange conduite l'expose aux malédictions du monde, à vos murmures et à votre méprisante compassion; mais il va droit en son douloureux chemin d'expiation , avec la noble fierté d'un géant qu'insultent des pygmées. Que le monde l'appelle extravagant , fou , barbare , sauvage , il ne l'entend pas; et, moi je trouve le monde immensément ridicule.

Plus que cela, Messieurs : Le monde est

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ingrat, car les pénitents sont nos bienfaiteurs insignes.

Quand le christianisme naquit, on pouvait dire de la société païenne, alors maîtresse de l'univers, ce que le Psalmiste disait des impies de son temps : * Corrupti sunt et abominabiles facti sunt : Ils se sont corrompus et sont devenus abominables l. » Dans l'opiniâtre lutte de la chair contre l'esprit, la chair avait si bien triomphé qu'on pouvait craindre la perpétuelle universalité de son règne. Pour l'affermir, elle avait escaladé les autels et obtenu, de l'humanité pervertie, des honneurs divins. La volupté, partout adorée, réglait les mœurs publiques qu'aucune infamie ne révoltait plus. Pour peu que vous ayez cultivé les lettres anciennes, vous avez dû lire, Messieurs, la peinture de ces mœurs, en des auteurs dont le langage hardi jusqu'à l'impudeur raconte, avec une cynique complaisance, les hontes dont ils furent les témoins et les complices.

\. Psalm. LU.

Ce n'était pas, hélas! une crise passagère d'immoralité ; elle avait longuement précédé l'avènement du christianisme, et nous la voyons se prolonger encore pendant plusieurs siècles. Au lendemain même de la visite des barbares, saint Augustin entendait autour de lui et recueillait pour la postérité ces cris cle la volupté en délire : — « Peuples, applaudissez, non à ceux qui travaillent à votre bien, mais à ceux qui vous procurent des plaisirs. Qu'on ne commande rien de fâcheux, qu'on ne défende rien d'impur. Que les rois ne s'occupent pas de la vertu, mais uniquement de la soumission de leurs sujets; que les provinces leur obéissent, non comme aux modérateurs des mœurs, mais comme aux maîtres de la fortune publique et aux dispensateurs des jouissances... Que chacun puisse faire tout ce qu'il voudra des siens, ou avec les siens, ou avec tous ceux qui seront consentants. Que les lieux publics de débauche se multiplient pour ceux qui en voudront user, mais surtout pour ceux qui n'en peuvent pas avoir chez eux. Que l'on bâtisse de très a mples et de rè i superbes maisons ; que l'on fasse bonne chère ; que partout où l'on

voudra, où l'on pourra, la nuit comme le jour, on joue, on boive, on se plonge dans l'orgie» Que partout le bruit des danses retentisse; qu'on entende dans les théâtres les applaudissements d'une joie obscène, qu'on y voie s'allumer le feu des plaisirs honteux et cruels. Que celui-là soit l'ennemi public à qui cette joie déplaît, et, si quelqu'un voulait y réformer ou en retrancher quelque chose, que la libre multitude lui impose silence, le chasse ou le lapide. Qu'on tienne pour la religion véritable celle qui procure et conserve aux peuples un tel état de bien-être1. »

Je vous le demande, Messieurs, à quel degré de honte, d'infamie, de putréfaction physique et morale seraient tombées les misérables

1. Populi pîandant non consultoribus utilitatum suarura sed largitoribus voluptatum. Non jubeantur dura, non prohibeantur impura. Reges non curent quam bonis sed quam subditis régnent. Provincise regibus non tanquam rectoribus morum, sed tanquam rerum dominato-

ribus et deliciarum suarum provisoribus serviant

cseterum de suis, vel cura suis, vel cum quibusque volentibus faciat quisque quod libet. Abundent publica scorta, vel propter omnes quibus irui placuerit, vel propter eos maxime, qui privata habere non possunt. Exstruanturamplissimœ atque ornatissimse domus, opi-

générations qui faisaient entendre de pareils rugissements et que la volupté tyrannisait à ce point, si leur décadence n'eût été arrêtée par d'héroïques protestations? Car, entendez-le bien, il ne s'agissait pas seulement d'aménager le bien-être et de régler le plaisir, il fallait une réaction violente, qui affichât hautement le mépris de la chair, la punît de ses excès et Tassujetît par la douleur au souverain empire de l'esprit. Les apôtres, en leur vie crucifiée, donnent le signal de cette lutte héroïque contre l'ennemi commun; les générations qui les suivent se préparent clans les austérités de la pénitence aux suprêmes combats du martyre ; et, quand le glaive de la persécution échappe aux mains lassées des tyrans, d'innombrables

para convivia frequententur ; ubi cuique libuerit et potuerit die noctuque ludatur, bibatur, vomatur, diffiuatur. Saltationes undique concrepent, theatra inhonestaî laîtitise vocibus atque omni génère sive crudelissimœ sive turpissimse voluptatis exaestuent. Ille sit publicus inimicus, cui hœc félicitas displicet ; quisquis eam mutare vel auferre tentaverit, eurr libéra multitudo avertet ab auribus, evertet sedibus, auferat a viventibus. Illi habeantur dii veri qui hanc adipiscendam populisprocuraverint adeptamque servaverint. (S. Aug., De civit Dei. Lib. II, cap. xx.)

légions de pénitents vont protester au désert contre ce qui reste de la corruption païenne. Leur exemple encourage l'Église à porter haut les saintes rigueurs de sa législation pénitentiaire, et voilà que la protestation de l'esprit contre la chair devient universelle, ce Le jeûne et la pénitence, s'écrie saint Bazile, enveloppent, à certains moments de l'année, le monde entier comme d'un immense réseau. Pas une île, pas un continent, pas une cité, pas une nation, pas un désert, pas un coin de terre, si lointain soit-il, qui n'en entende la solennelle proclamation. Tous, guerriers, voyageurs, matelots, marchands, en écoutent le signal avec respect et l'accueillent avec transport. Que nulle race, nul âge, nulle dignité ne prétende s'y soustraire. Car il y a des anges qui, dans chaque Église, font le recensement des jeûneurs. Chrétiens, prenez garde, pour l'amour d'un plaisir qui passe, de vous faire inscrire sur le rôle des déserteurs1. »

1. Nec ulla est insula, nec ulla terra continens, non civitas, non gens ulla, non extremus raundi angulus, ubi non sit auditum jejunii edictum. Quin et exercitus, et -viatores, et nautœ, et negotiatores, omnes pariteraudiunt edictum, et summo gaudio excipiunt. Ne quis igitur

Sans doute, Messieurs, le virus des convoitises n'est pas éteint dans les entrailles de l'humanité devenue chrétienne; mais, à chaque crise d'immoralité qu'il provoque, et devant les scandales publics de cette immoralité, il se rencontre toujours quelque grand pénitent pour protester. Benoît, Bruno, Bernard, Romuald, Dominique, François, et combien d'autres, dans le cloître et dans le siècle, ont arrêté sur leur corps exténué par les abstinences, les jeûnes et les veilles, ensanglanté par la flagellation, les violentes pous-

semet excludat a numéro jejunantium, in quo omne hominum genus, omnis setas, omnes dignitatum forma? censentur. Angeli sunt qui in singulis Ecclesiis describunt ac recensent jejunantium capita. Vide ne ob brevem edendi voluptatem simul et priveris angeli recensione, et te ipsum apud eum qui recensuit exercitum obnoxium facias desertoris crimini : Katouxè tiç v^aoç. oùx r;7T£'.poç, où tcoXiç, oôx sOvo;, oùx Ic/axià avrçxooç Iœti tou x^puy^axoç. 'AÀXà xat Gxpaxo'iTEâa, xat ôâowco'pot, xaï Tih>izrjci<; , xat £ii.7Topot. TravTSç ôaouoç xal àxouotat tou •TCapayysXu.axoç, xat 7T£p'.y apwç ÙTOûs^ovxat. f'£2ax£ arjOEtc; iavxov £ao to'.eitco xcu xaxaXoyou xwv vyictteuo'vtwv, iv &> Travxa févr\% xal Ttâ'ca r/txtx, xat à£to)i/.axû)v Stasopat rachat xaxaXsyovxat. vAyy£Xot Eiatv 01 xa8' IxaaxrjV £xxX7)<ytav a7n>Ypa:pou.evoi xouç v7]GX£'J0vxa;. "Opa p.Y] Stà y.txpàv r(Sov7]v ^piou-axtov, Çt;u.io)OyJç jj.1v xtjv àzoyçaç^,v xou àyyiXou, tr.6Biy.ov Si asauxov X£t7ioxa;tou ypa'^ç xco crpaxoXoyr>avxt xaxacxr>7]ç. (S. Basil., orat. II, De Jejun io. )

sées du paganisme renaissant. Aujourd'hui encore, nous pouvons nous écrier avec l'Apôtre : « Hélas ! qu'il y a d'ennemis de la croix de Jésus-Christ, qui n'ont pas d'autre Dieu que leur ventre, pas d'autre gloire que leur déshonneur, pas d'autre goût que celui des choses terrestres1 ! » Mais, pendant que d'une voix pleine de larmes nous gémissons sur la corruption qui nous entoure, voici qu'au fond des cloîtres, où la pénitence s'est réfugiée, ce cri consolant retentit : « Castigo corpus meum, et in servitutem redigo. » Messieurs, vos âmes honnêtes se plaignent de la décadence de nos mœurs, vous les trouvez bien malades ; eh bien ! remerciez les pénitents ; sans eux elles seraient complètement et irrémédiablement pourries.

Vous comprendrez mieux cette vérité, si vous considérez que, entre le monde esclave de la chair et les héros qui l'ont assujettie, il y a une masse flottante, qui penche d'instinct

i. Multi sunt, quos sœpe dicebam, nunc aitem et flens dico, inimicos crucis Christi; quorum finis interitus ; quorum Deus venter est, et gloria in confusione ipsorum, qui terrena sapiunt. (Philipp., cap. ni, 18, 19.

vers le bien-être et la jouissance, et qu'on ne peut décider à l'accomplissement du devoir que par de grands exemples. Ces grands exemples ont pour elle plus qu'un caractère protestataire qui les engage à éviter les excès, ils ont aussi une force d'entraînement.

Un Dieu a souffert, un Dieu a mortifié sa chair, et il appelle l'humanité qu'il a rachetée sur ses traces sanglantes : « Christus passus est pro nobiSjVobisrelinquens exemplum ut et sèquamini vestigia, ejus1. » Suivre le Christ souffrant, ce n'est pas un devoir imaginé après coup par ceux à qui il a confié l'enseignement de sa doctrine et la promulgation de sa loi ; il a pris soin de l'édicter lui-même : « Si quelqu'un veut venir après moi, qu'il se renonce et qu'il porte sa croix. — Quiconque refuse de porter sa croix et de me suivre n'est pas digne de moi et ne peut pas être mon disciple*. »

!. I Petr., cap. n, 21.

2. Si quis vuït post me venire, abne^et semetipsumet tollat crucem suam etsequatur me. (Mat th., cap. XVI, 24.)

Qui non accipit crucem suam et sequitur me non est me dignus. (Ibid., cap. x, 38.)

Qui non bajulat crucem suam, et sequitur me, non potest meus esse discipulus. (Luc, cap. XIV, 27.)

Évidemment c'est un appel généra1, à la pénitence, il faut en prendre son parti. Mais, timides et pusillanimes comme nous le sommes, tentés par le monde et empêchés par nos convoitises, comment nous déciderons-nous, si nous ne sommes entraînés? Un général vaillant n'enlève une armée que parce qu'une troupe d'élite se précipite sur ses pas, résolue à mourir ou à vaincre avec lui. Il en est cle même de la grande armée chrétienne. Jésus- Christ, son chef, veut la mener à la gloire par le chemin de la souffrance; mais la masse indécise ne s'ébranle qu'à la suite des pénitents, qui marchent les premiers et s'exposent hardiment aux plus rudes coups. Si tous, à leur aspect, n'ont pas le courage de dire comme le généreux Augustin : ce Quod isti et istse cur non ego? Ce que ces hommes et ces femmes ont fait pourquoi ne le ferai-je pas? » au moins, ils se déterminent à faire ce qu'il faut pour n'être pas accusés de lâcheté par les sublimes excès de leurs entraîneurs. Tant bien que mal, ils apportent leur appoint à la lutte gigantesque de l'esprit contre la chair et à la réaction d'ensemble qui enraye le mouvement précipité

des mœurs publiques vers une suprême abjection.

Il a plus, Messieurs, l'entraînement à la pénitence, nécessaire à la dignité et à la conservation des moeurs publiques, devient, à certains moments, une indispensable condition de salut. C'est lorsque les crimes d'un peuple, trop lourds clans la balance de la justice divine, lui ont mérité la visite des fléaux. Appesant par l'orgie, il se réveille tout à coup, cinglé par la main vengeresse du Dieu qu'il outrage, et incapable de répondre à cet avertissement du ciel autrement que par la peur et toutes ses lâchetés. Heureusement qu'il a près de lui des sages qui ne se sont point endormis. Habitués à conjurer par leurs austérités les châtiments dus au péché, ils savent comment [>n vient à bout d'un Dieu en colère, et leur puissante voix pousse, au milieu des calamités publiques, ce cri sauveur : Pénitence! Pénitence ! — Peuples, suivez-les, et marchez avec eux à la rencontre de la justice divine, pour atténuer coups. Mais malheur à vous, si vous ne savez plus obéir au suprême appel de ces héros ; vous c-lcs voués à l'extermination. Et, cependant,

LES PENITENTS

Dieu est si bon, l'héroïsme cie la pénitence est si puissant, que souvent les fléaux mérités par nos crimes s'arrêtent en chemin sur le corps crucifié d'un ascète. J'ai vu ce mystère représenté par une peinture qui ne s'effacera jamais de ma mémoire : Dans le ciel embrasé, Dieu apparaissait les mains pleines de foudres, et les peuples .tremblants attendaient les coups de sa colère. Mais, suspendus entre le ciel et la terre, deux hommes retenaient les bras du céleste vengeur. C'étaient deux pénitents : saint Dominique et saint François. Vision ou symbole, ce tableau prêche à tout venant la vérité dont je veux vous convaincre, à savoir : que les grands pénitents sont nos bienfaiteurs insignes.

Toutefois, Messieurs, empêcher Je mal ce n'est être bienfaiteur qu'à moitié; il faut encore faire le bien. Or, l'austérité de nos grands ascètes est une source féconde, d'où jaillissent, sur la société chrétienne, des biens inestimables. Je ne dirai rien des mystérieuses bénédictions que Dieu répand sur nous, soit dans l'ordre temporel, soit dans l'ordre spirituel, en considération de leurs mérites. Je veux parler seule-

ment des bienfaits qui se rattachent de plus près à leur pénitence.

Le premier cle tous, le plus visible et le plus capable d'être apprécié par l'esprit utilitaire de notre siècle, c'est que l'héroïsme de la pénitence donne l'essor à l'héroïsme cle la charité. Cette sublime vertu reste fatalement captive, dans une chair dont on nourrit, sans scrupule, tous les appétits, et dont on ménage, avec excès, les faiblesses et les infirmités. Si elle se manifeste, de temps en temps, par des largesses qui ne demandent aucun effort, elle est incapable de franchir l'épaisse muraille dont l'enclôt l'amour exagéré du bien-être, et d'entreprendre aucune des grandes œuvres de dévouement qui exigent le don de soi. Dans le corps de l'ascète, au contraire, la charité est à l'aise. Elle sort librement, par les trouées que fait la pénitence, pour se répandre en tendre compassion sur le malheur, et la chair maltraitée n'a pas la force cle lui refuser ses services. Le pénitent, habitué à ne pas tenir compte des exigences de la nature, est toujours prêt à se donner. Il supporte avec joie la privation de ses biens, parce qu'il n'en a que faire pour un

pauvre corps à qui il n'accorde que le strict nécessaire, et qu'il attend, selon la parole de l'Apôtre : « une meilleure et plus solide substance : meliorem et manentem substantiam1 . » Il est prêt à s'imposer les plus écrasantes fatigues pour le service de ses frères, parce qu'il est devenu, de son plein gré, coutumier de la la souffrance ; il affronte sans hésiter les périls de mort, parce qu'il pratique l'art austère de détruire la chair et de mourir tous les jours *. Rassemblez donc autour de lui toutes les infortunes, infirmités, maladies, épidémies; demandez-lui des aumônes, des dépouillements, des courses, des veilles, des travaux rebutants, des fatigues, des épuisements, le sacrifice même de la vie, vous entendrez aussitôt son cœur généreux dire à la chair tremblante : « Laissemoi passer; » mieux que cela, Messieurs : « Viens avec moi, et, déjà immolée pour l'amour de Dieu, sois immolée pour l'amour du prochain. » Lisez attentivement, je vous prie,

1. Rapinambonorum vestrorum cum gaudio suscepistis, cognoscentes vos habere meliorem et manentem substantiam (Heb., cap. x, 34.)

cl. Propter te mortificamur tota die (Rom., cap.vin, 36). Quolidie morimur.

2o8 LES PENITENTS

l'histoire de la charité ; remontez à la source des admirables institutions dont elle a honoré le monde chrétien, je vous défie d'y rencontrer un grand charitable qui n'ait été un grand pénitent, un de ces êtres sublimes dont saint Chrysostôme disait : « Mieux vaut pour la société le pauvre magnanime que le riche fastueux. ... Il est plus fort et plus opulent que les grands, les rois, les peuples, l'univers tout entier l. »

Je finis, Messieurs, par un bienfait qui nous ramène au sacrement dont nous avons étudié, dans nos précédentes conférences, l'économie et la vertu. Après avoir prononcé sur nos âmes pécheresses la sentence du pardon, le ministre de la justice et de la miséricorde divines fait appel à la passion du Sauveur et aux mérites de sa très sainte mère. Il y ajoute les mérites

1. Neque enim tam prodesse valent divites illi fastuosi quam pauperes magnanimi.... Talis etiam (pauper) et tyrannis et regibus et populis et omnibus potentior est : Où vàp ouTOiç 01 tt^outoïïvtsç xoù ^ocpoSseiç &ç o4 irevta cuÇwvteç xoù u.e,yot.\Q'W/ 01 tccç sxxAr,<na; cbcpsXsTv Suvatvr ' av.. . . 'O toioutoç (tcs'vyiçI xoù -rupâvvcov, xoù {3aai)v£tov, xal o^uuov, xai xâVrtov egtI àovctTunrspdç te xai euiropwrepoç. (S. Chrysost., Homil. II, in c- salutate Priscam et Aquilam, » n° 4.) ■

de tous les Saints : « Mérita omnium Sanctorum sint tibi in remissionem peccatorum. » — Qu'est-ce que cela veut dire ? Cela veut dire, Messieurs, que les austérités des grands pénitents, depuis longtemps recueillies par l'Église, forment un capital de peines expiatoires dont nous pouvons bénéficier pour suppléer à l'insuffisance de nos satisfactions.

Sans doute, l'Église a reçu du Christ immolé un trésor de mérites infinis dont elle se sert pour payer la rançon de l'homme pécheur. Mais, toujours hardie pour en user quand il s'est agi de nous délivrer des peines éternelles, elle s'est montrée timide, dans les premières années de son ministère, quand il s'agissait de délivrer ceux qu'elle absolvait des peines temporelles dues à leur péché. Sa pieuse délicatesse lui faisait sentir qu'elle n'avait pas encore le droit de se montrer aussi indulgente que l'aurait voulu son cœur de mère, tant qu'elle n'avait pas mis du sien clans la richesse commune de la société chrétienne. Aussi, la voyons-nous armée contre les pécheurs des premiers siècles de sévérités qui révoltent ou font trembler nos cœurs pusillanimes. Les

humiliations et les afflictions de la pénitence publique, les rigueurs du régime pénitentiaire qui enveloppait alors toute la chrétienté, témoignaient de Tardent désir qu'éprouvait l'Église d'unir ses propres souffrances à celles du Sauveur, afin de payer les dettes du péché et de s'enrichir du superflu de ses expiations. Aujourd'hui, sa fortune est faite, elle peut donner l'essor à toutes ses miséricordes. Vous n'êtes pas moins pécheurs que les chrétiens des premières générations. Et cependant, voyez avec quelle indulgence l'Église vous traite? C'est en secret qu'elle vous impose de toutes petites satisfactions, et sa charitable compassion pour vos répugnances et vos faiblesses adoucit chaque jour les rigueurs de son régime pénitentiaire. Au lieu de chercher la raison théologique de tant de bonté, le monde y prend occasion de blasphémer et de battre en brèche le dogme sacré de la pénitence. Voyez, dit-il, comme il est vrai que toute créature est rebelle à la douleur, et que nous tendons d'instinct au règne universel de la jouissance ! L'Église elle-même, l'Église, jadis apôtre de la souffrance, l'Église, autrefois si

dure et si implacable contre la chair, l'Église comprend enfin que la chair doit tenir en ce monde autant de place que l'esprit. Elle cède au courant des idées modernes et devient notre complice : l'Église s'humanise.

Monde insensé ! abject épicurien ! ce n'est pas l'Église qui s'humanise, c'est l'humanité qui s'amoindrit, qui perd ses forces, qui n'en peut plus. Il faut bien avoir pitié de ses infirmités et de ses impuissances, et, Dieu merci, l'Église a aujourd'hui le moyen de se montrer indulgente, ce Elle a recueilli, dit saint Thomas, dans l'unité de son vaste corps, tout ce qu'il y avait de surabondant dans les oeuvres de pénitence qui se sont accomplies depuis l'origine du christianisme, et cette surabondance est si grande qu'elle dépasse actuellement toutes les peines dues aux vivants. C'était pour amorcer cet immense capital d'expiations que saint Paul disait : « Je complète, en ma chair, ce qui manque à la passion de mon Sauveur, pour sor. corps qui est l'Église : Adimpleo ea quod desunt passionum Christi, in carne mea, pro corpore ejus quod est Ecclesia1. » Les millions

i Ratio quare valere possint (indulgentiae) est unitas

d'ascètes qui l'ont suivi dans la voie douloureuse cle la mortification ont donné la même destination aux austérités excessives et aux souffrances imméritées qu'ils ont librement endurées. C'est pourquoi l'Église peut dire présentement à tout pécheur qui a besoin de satisfaire à la justice divine : « Si tu ne peux payer ta dette, d'autres l'ont payée pour toi : Que les mérites cle tous les saints servent à la rémission cle tes péchés : Mérita, omnium sanctorum sint tibi in remissionem peccatorum. »

Les voilà donc, Messieurs, ceux que le monde injurie, ceux qui, peut-être, ont révolté plus d'une fois votre nature sensible! Les voilà! Regardez-les bien. Si j'ai fait l'apologie de leur

corporis mystici,.in qua multi in operibus pœnitentiœ supererogaverunt ad mensuram debitorum suorum, et multas etiam tribulationes injustas sustulerunt patien* ter, per quas multitudo pœnarum poterat expiari si eie deberetur : Quorum meritorum tanta est copia quod omnem pœnam debitam nunc viventibus excedunt... sancti autem in quibus superabundantia satisfactionis fnvenitur hujusmodi opéra feceruntcommuniterpro tota Ecclesia; sicut apostolus ait se adimplere ea... etc. {Coloss. I.) et sic prœdiota mérita sunt communia totius Ecclesiœ. (Summ. Theol., Supp. qurcst. 25, a. 1.)

sagesse, de leur héroïsme et de leurs bienfaits, ce n'est pas, certes, pour vous imposer l'obligation de les égaler dans la pénitence. Je sais que l'extraordinaire n'est pas une loi, et que tous ne sont pas appelés à cette haute perfection. Mais tous, je l'espère, vous aurez la loyauté de déraciner des préjugés depuis longtemps plantés dans vos âmes par l'ignorance ou l'irréflexion, et qui vous rendent complices des mépris et de l'insolence des mondains, Tous, vous conviendrez que les pénitents, auxquels vous êtes redevables de si grands exemples et cle si grands bienfaits, méritent votre estime, votre admiration et votre reconnaissance. Tous, vous vous humilierez de vos délicatesses et de vos impuissances, devant ces vives images du Dieu qui est mort pour votre salut. Tous, vous leur demanderez, avec une fraternelle confiance, l'aumône de leurs mérites, si vous n'avez pas' le courage de dire avec eux : « Seigneur, je ne veux pas que tu me châties cle mes péchés, car je veux me châtier moi-même : Ideo nolo ut tu i^unias, quia ego peccatum meum punio, »

SOIXANTE-DIX-HUITIÊME CONFÉRENCE

SOIXANTE-DIX-HUITIËME CONFÉRENCE

Monseigneur1, Messieurs,

S'il est vrai que la nature et la grâce suivent le même rhythme et sont soumises aux lois d'un parallélisme harmonieux; s'il est vrai que la vertu des sacrements s'adapte merveilleusement aux diverses phases et aux divers accidents de la vie humaine, nous devons constater cette vérité d'un hout à l'autre de notre existence terrestre. Il ne se peut pas que la grâce de Jésus-Christ, qui nous saisit à notre entrée en ce monde, nous donne une nouvelle naissance, préside à nos accroissements, fortifie et perfectionne notre organisme surnaturel, alimente en nous la vie divine,

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