‹ Conférences de Notre-Dame de Paris (volume 5)Chapitre 5 sur 40 · Convertimini, filii,revertentes. (Jerem., cap. m · texte numérisé non relu

Convertimini, filii,revertentes. (Jerem., cap. m

2. Convertimini et agite pœnitentiam ab omnibus iniquitatibus vestris. (Ezech., cap. xvm, 30.)

3. Convertimini ad me, et salvi eritis, omnes fines terrœ. (Isai., cap. xlv, 11.)

4. Nolo mortem impii, sed ut convertatur impius a via sua, et vivat. (Ezech., cap. xxxm, 11.)

à cette phase solennelle des vies pécheresses qu'on appelle une conversion.

Une conversion, Messieurs, c'est le rétablissement des véritables notions du bien et du mal faussées par l'aveuglement de nos passions et le désordre de nos habitudes. C'est le retour de la volonté égarée à sa sphère d'attraction surnaturelle; c'est une volte-face de l'âme tout entière, de l'âme qui, semblable à un astre troublé dans sa course, s'est soustraite aux rayons et à la chaude température du soleil divin, pour se plonger dans les ombres froides de la nature. Vous comprenez, n'est-ce pas, que cette volte-face ne se peut faire qu'autant que le péché devient insupportable, odieux, exécrable, et que l'âme rompt ses liens pour reprendre la liberté de ses mouvements, se retourner vers Dieu, faire la paix avec lui en renonçant à ce qui l'offense*.

1. Non contingere potest quod Deusremittat offensât, alicui absque immutatione voluntatis ejus. Offensa autem peccati mortalis procedit ex hoc quod voluntas hominis est avcrsa a Deo per conversionem ad aliquod bonum commutabile. Unde requiritur ad remissionem divinae offensse quod voluntas hominis sic immutafcur, ut convertatur ad Deum cum detestatione conversionis prae-

Voilà le repentir que l'Église appelle contrition et qu'elle définit : — la douleur et la détestation du péché. Vouloir mieu:£ définir qu'elle serait une prétention téméraire et ridicule. Contentons-nous d'expliquer.

Pour qu'il y ait douleur, il faut que le mal se fasse sentir. « La douleur, dit l'École, est la sensation du mal : Dolor estsensusmali. » A sa manière, donc, le péché, qui est le plus grand cle tous les maux, doit se faire sentir pour que le pécheur éprouve cette salutaire douleur qui commence sa conversion. Mais, comment cela? Dans quel organe s'élabore la sensation du péché? Privation d'un bien spirituel, il échappe à nos sens, les contre-coups qu'ils en reçoivent, quand la prévarication est poussée à l'excès, ne nous disent rien cle sa nature. Encore une fois, comment le péché se fera-t-il sentir? Comment déterminera- t-il en nous la crise salutaire de la douleur? Je vais vous le dire, Messieurs. Écoutez-moi bien.

dictse, et proposito emendse ; quod pertinet ad rationem pœnitentiœ, secundum quod est virtus. Et ideo impossible est quod peccatum alicui remittatur sine pœnitentia, secundum quod est virtus. (Summ. Theol., III P., quaest. 86, a. 2J

Sous l'enveloppe grossière des sens, l'âme, bien qu'endormie par ses illusions et affaiblie par ses prévarications, vit encore assez pour prendre conscience du désordre de ses facultés dévoyées, et, de plus, elle a reçu, ainsi que nous l'avons remarqué, dans l'acte même de sa génération surnaturelle, comme un mystérieux organisme d'habitudes et de dons divins qui renforce sa nature et dont l'exquise sensibilité se réveille au toucher de la grâce1. Un homme a péché, et, depuis longtemps peut-être, il s'efforce de couvrir d'ombre et de mensonge le mal qui le déshonore. Il voudrait l'ignorer. Il cherche l'oubli dans l'assouvissement de ses désirs malsains, il combat par des sensations triviales les avant-coureurs d'une sensation intime, profonde, qui tend à l'envahir. Mais, tout à coup, — on ne saurait trop dire comment cela se fait, — tout à coup, ses sens intérieurs perçoivent les effroyables désordres que déguisaient son indifférence ou sa malice : Dieu qu'il a offensé dans sa majesté, sa justice, son amour, toutes ses infinies perfections, tous

1. Cf. soixante-quatrième Conférence : Le Baptême, première partie.

ses droits les plus sacrés; sa vie qu'il a profanée; le sang rédempteur qu'il a odieusement méprisé ; son âme flétrie, déshonorée, tombée en esclavage, frappée de stérilité; des abîmes ouverts sous ses pas, clés cris désespérés qui l'appellent, des feux qui vont le consumer; et, en somme, la perte du plus grand des biens, de l'unique bien, la perte de tout bien, pendant une éternité qui peut commencer à chaque instant ; le pécheur voit cela, le pécheur entend cela, le pécheur sent cela. Il sent le mal, non plus comme une offense à l'orgueilleuse dignité dans laquelle il se complaisait, non plus comme une contradiction gênante qu'il aurait voulu faire taire pour persévérer plus à Taise dans son état criminel. Il sent le mal tel qu'il est et tout entier : comme une difformité outrageante pour l'infinie bonté de Dieu, comme une mortelle atteinte à la vie supérieure qu'il a reçue de sa génération spirituelle, et sans laquelle il n'y a plus ni repos ni bonheur à espérer en ce monde et en l'autre. Cette sensation du mal plonge le pécheur clans une profonde tristesse. C'est plus quecle la honte, plus que du remords qu'il éprouve, c'est une noble et sainte clou-

leur. Il frappe sa poitrine, il pleure, il gémit, il crie : c< Mon Dieu, j'ai péché et je souffre de vous avoir offensé; ayez pitié de moi : Miserere raei, Deus.» Et il est heureux de souffrir autant qu'il est malheureux d'avoir péché, et, pour rendre sa douleur plus violente et plus âpre, il met à son service tout ce qui reste de force en son âme malade. Il ne peut vivre avec le mal qu'il sent; il le déteste, il n'en veut plus, il le prend avec colère dans les bras de s| volonté, il le chasse, il le jette dehors : Va-t'en, va-t'en loin de moi : Vacle, vade rétro. Et, se retournant vers Dieu, il lui dit : — Seigneur, maintenant je suis à vous.

C'est ainsi, Messieurs, que la douleur et la détestation procèdent de la sensation du mal. Malheur donc au pécheur qui ne sent pas son mal ! Malheur à son âme ! Malheur à son corps ! Malheur à sa vie ! Malheur à son éternité ! Il n'y a rien à faire pour le sauver; on ne peut qu'attendre tristement le tragique dénouaient de sa désespérante insensibilité. — X avez-vi >us pas rencontré quelquefois un de ces pales enfants, déjà au déclin de leurs jours, quand à peine le soleil illumine leuv jeunesse. Dévorés

par un mal silencieux, ils inclinent sur leur poitrine haletante leur tête chargée de mortelles langueurs, et laissent échapper un flot cle leur fragile vie dans chaque secousse qui les ébranle. Pour eux la nature fut ingrate; mais ils semblent l'ignorer, et si vous leur demandez ce qu'ils souffrent, ils vous répondent : «Ce n'est rien. » — Ce n'est rien î . . . et le feu cle leur regard se voile et s'éteint sous leurs livides paupières. Ce n'est rien!... et leurs lèvres décolorées ne laissent plus passer qu'un souffle épuisé. Ce n'est rien!... et leurs jambes tremblantes ne les peuvent plus soutenir. Ce n'est rien ! ... et la science les abandonne, tout en caressant leurs illusions par de trompeuses promesses. Ce n'est rien!... et leurs amis suivent le cœur navré les redoutables progrès du mal. Ce n'est rien ! . . . et voici l'automne, qui prépare à leur vie une suprême tempête. Le dernier éclat des beaux jours est un adieu que leur envoie la nature. Les arbres qui se dépouillent leur prodiguent de lugubres avertissements. Enfin la dernière feuille est tombée... Il ne reste plus de la vie éclose au printemps que des branches nues et des tiges desséchées. En-

fant ! tout est fini : voici venir les glaces de la mort et les ombres du tombeau... Tel est, Messieurs, l'état du pécheur qui ne sent pas son mal, moins pourtant ce qui nous touche et nous intéresse; car la phthisie spirituelle, les mortelles langueurs de l'âme, sont maladies volontaires et criminelles.

Souhaitons donc et demandons à Dieu que le pécheur sente son mal, qu'il le sente énergiquement; puisque de cette sensation procède la douleur et la détestation du péché, le repentir, première condition de notre réconciliation avec Dieu.

Vous me demanderez peut-être, Messieurs, pourquoi nous exprimons la douleur et la détestation du péché par ce mot étrange : la contrition ? Saint Thomas va vous répondre. « Ce mot contrition, dit-il, est une figure empruntée, comme tant d'autres, aux choses matérielles pour signifier les effets qui se produisent dans l'âme humaine. Par le péché, il semble que l'âme se répande sur les choses de la terre, et qu'en s'y répandant elle se divise. Cependant, si nous y regardons de plus près et suivons attentivement ses mouvements et leur tendance,

nous verrons qu'elle ne se répand que pour ramener tout à elle-même, et qu'en définitive elle se recherche, se ramasse, se concentre, pour mieux jouir dans un acte éminemment égoïste. De là un phénomène analogue à celui qui se produit dans les corps concentrés, l'âme est endurcie. De facile qu'elle était aux impressions du bien, elle devient rebelle et réfractaire. On ne peut plus la comparer à ces matières ductiles et maniables qui, sous une pression délicate et habile, peuvent recevoir toutes sortes de formes. C'est un granit sur lequel il faut frapper de grands coups; non seulement des coups qui rompent et divisent, mais des coups qui broient et mettent en poudre. Être contrit, ce n'est pas être partagé, c'aet être réduit à ses plus petites parties : Frangi dicuntur aliqua quando in magnas partes divicluntur , sed comminui vel conteri, quando ad partes minimas reducitur quod solidum erat^. » Rien

1. Dicendum, quod, ut dicitur Eccli., x, 15 : Initium omnis peccati est superbia, per quam homo sensui suo inhrcrens, a mandatis divinis recedit. Et ideo oportct quod illud quod destruit peccatum hominem a proprio sensu discedere faciat. Ille autem qui in suo sensu persévérât, rigidus, et durus per similitudinem vocatur;

ne peut mieux exprimer la désagrégation des désirs et des vouloirs pervers qui ont endurci le pécheur ; rien ne peut dire plus éloquemment à Dieu : Seigneur, j'ai voulu me tenir en moimême et être quelque chose sans toi, maintenant je ne me tiens plus, je ne suis plus qu'une humble poussière. Prends pitié de cette poussière, passée aux eaux amères de la douleur; pénètre-la de ta grâce : daigne la pétrir de tes mains très saintes, lui rendre ses anciennes formes, et la disposer à en recevoir cle plus belles encore.

Dans le fait, Messieurs, Dieu ne résiste pas au touchant spectacle de l'âme véritablement

sicut durum in materialibus dicitur quod non cedit tactui : unde et frangi dicitur aliquis quando a suo sensu divellitur. Sed inter fractionem, et comminutionem, sive contritionem in rébus materialibus, unde ha3C nomina ad spiritualia transferuntur, hoc interest, ut dicitur in IV. Meteor. (cap. vu, ix) quod frangi dicuntur aliqua quando in magnas partes dividuntur, comminui, vel conteri, quando ad partes minimas reducitur hoc quod in se solidum erat. Et .quia ad dimissionem peccati requiritur quod affectum peccati homo totaliter dnnittat, qucm per quamdam continujtatem, et soliditatem in sensu suo habebat; ideo actus ille quo peccatum dimitti» tur, contritio dicitur per similitudinem. (Summ, Theol., supp., qurcst. 1, a. l.i

et parfaitement contrite. Il nous l'a dit par la bouche de son prophète : « Cor contritum et hwniliatum non despicies*. » Il a promis au pécheur converti la visite de sa miséricorde, la guérison de son âme et son retour à la vie *. Il a dit de la pécheresse qui pleurait à ses pieds : « Beaucoup de péchés lui seront remis5.)) — « La véritable conversion ne souffre pas de retard, s'écrie un grand pape, puisque l'Esprit- Saint a dit : Quand le repentir gémissant te retournera vers Dieu, tu seras sauvé*. » Et saint Thomas ajoute à ces témoignages le poids de sa grave parole : « La douleur efface toute faute, du moment quelle est contrition. »

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