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CONFIANCE ET SOUMISSION DUES AU CONCILE

Messieurs,

Une plante serait sans honneur si la vie qui l'anime se perdait en branches et feuilles inutiles; nous attendons qu'elle produise et des fleurs et des fruits. Il en est de même des principes. Développés par notre intelligence, aidée de la grâce de Dieu, comme les germes par les embrassements d'une terre fertile, inondée de rayons et trempée de rosée, ils n'atteignent leur parfaite croissance que lorsqu'ils fleurissent et fructifient en notre vie

religieuse et morale, dont ils règlent les mouvements et les opérations.

Tout ce que j'ai dit de la solennelle attitude du Concile devant le monde, serait donc inachevé, peut-être inutile, si je n'en tirais une conclusion pratique, et si je ne vous parlais de l'attitude que doivent prendre vos âmes chrétiennes, en présence d'une si haute majesté, d'une si puissante autorité. Les incrédules, je vous l'ai dit, n'ont pour l'Église assemblée que de magnifiques dédains, et lui en préparent de plus magnifiques encore. Puisse celui qui châtie les superbes avoir pitié de leur aveuglement ; mais notre conduite, à nous, n'est pas douteuse.

Enfants de l'Église, nous lui devons, avant ses décisions, une entière confiance :

Après ses décisions, une parfaite soumission

Certains esprits ardents, présomptueux, outrecuidants, se sont occupés, longtemps à Pavance, de tracer à l'Église son chemin à travers les questions qui, pensaient-ils, se-

raient l'objet de ses délibérations. L'espérance et les suppositions étaient trop peu de chose pour leur impatience, ils avaient besoin de certitude et d'affirmations; Dieu leur pardonne, ils ne s'y sont pas épargnés î — « Il faut que ceci arrive et comme cela : — Il est indubitable que telle chose se fera ef telle autre encore : — Nous verrons immanquablement telle et telle merveille. » — Ainsi parlaientils. Mais l'Église tranquille a choisi elle-même ses prisonniers , hommes laborieux dont la discrétion a fait justice des anticipations téméraires .

Il ne reste plus que les alarmistes, esprits timides, trop facilement émus par des manifestations hostiles à l'Église, trop préoccupés des vues humaines, et trop peu attentifs aux conseils de la foi. Ils ont peur que l'Église ne se compromette par quelque excès de zèle, et ils répandent autour d'eux, avec leurs craintes, je ne sais quel malaise qui ne peut être guéri que par une entière confiance.

Il est de mon devoir , Messieurs, de vous prêcher cette confiance, et je le ferai , en répondant de mon mieux aux alarmes des

^Oï CONFIANCE ET SOUMISSION

hommes de peu de foi. Ces alarmes se groupent autour de trois questions : une question de personnes, une question d'idées et une question de temps.

La question de personnes peut se formuler ainsi : — Les Évêques seront -ils libres? Ne céderont-ils pas à un pieux entraînement qui précipitera les décisions ?

Je vous avoue, Messieurs, que si j'avais quelque chose à craindre, dans les circonstances actuelles, ce serait de poser une pareille question, tant elle me semble injurieuse pour des hommes dont le devoir est de se montrer, aux yeux de Dieu, des ouvriers irréprochables. Mais, hélas! habitués que nous sommes à voir les consciences s'assouplir et capituler, sous la haute pression des pouvoirs ou des partis, et les votes de complaisance, ou si vous aimez mieux, les votes de confiance décider du soit des affaires publiques, nous sommes tentés de craindre qu'il en soit ainsi partout où les hommes se réunissent pour délibérer. — Rassurons-nous. — Les conciles ont des garanties que n'ont point les plus honnêtes assemblées.

L'Évôuue s'incline, il est vrai, devant l'auto-

rite souveraine du chef de l'Église, et fait à ses pieds serment d'obéissance et de fidélité ; mais, dans ce serment même, il se réserve tous ses droits et tous ses devoirs par ces courtes et significatives paroles. — « Salvomeo ordine : Sauf ce que je dois à mon ordre. » Or, Messieurs, ce que l'Évêque doit à son ordre, c'est d'exercer librement son office de juge et d'interprète dans tout ce qui regarde la foi catholique. « Episcopum oportet htdicare et interpretari. » Sa conscience, pleine de la lumière et de la force de l'Esprit-Saint, est le tribunal intime auquel il demande ses premiers conseils. — Tacite raconte qu'un vieux sénateur, épave glorieuse de la république romaine, répondit fièrement à Tibère qui lui demandait à quelle pression on devait son vote : « Quand il s'agit des affai- » res de la république, je ne prends conseil » que de moi-même, dussé-je offenser plus » grand que moi *. » — L'Évêque est plus fier que cela, Messieurs; dans le jugement des choses de la foi qui doit retentir jusqu'à l'éler-

1 Thessaîa respondit in eis quae ad rempublicam pertinerent, consilioni?i suo usurum vel cum periculo offensioms. {Annales,

ub. i.)

oité, il ne prend conseil que de Dieu. Que pouvoir pourrait l'opprimer, quelle» inti de partis pourraient lui faire peur, lui dont h devise, ainsi que nous le constations dernière ment, est — dévouement à l'affirmation de 1; vérité ?

Les choses humaines ont été violemmen agitées et troublées, en ces derniers siècles, e l'Église a subi le contre-coup de ces agita lion? de ces troubles. Il est peu d'Évoqués au moud qui n'aient été obligés de sacrifier au moin l'éclat extérieur de leur dignité, et le repo de leur vie, à l'intégrité de leur conscienc apostolique et aux exigences du devoir. Com bien qui ont passé par les prisons, les chaînes l'exil, la confession douloureuse de leur saintes croyances! combien qui portent écrite en cicatrices glorieuses ces paroles d'un grau Pontife * : « J'ai aimé la justice et j'ai haï fin. » quité ! r> Et ces hommes vulontairemen amoindris, meurtris et brisés par la perse cution ne seraient pas libres? — Ah! Mes sieurs, j'ai bien dit, cette question est un

- Croire VU.

njure : injure puérile si l'on considère que leui •éunion met les juges de la foi, non-seulement t l'abri des violences, mais même à l'abri des .urprises, toujours plus faciles dans la dispersion, à supposer qu'elles soient possibles.

A l'époque où fut célébré le concile de [Vente , les protestants manifestaient les iraintes que nous voyons se renouveler auourd'hui. Étaient-ils sincères? Voulaient-ils >e prémunir contre les sentences de l'Église? e n'en sais rien : mais alors la liberté de 'Épiscopat ne manqua pas d'apologistes. Belarmin répondit, aux suppositions des proestants, que la tête et les membres de l'Église enseignante ne pouvaient s'accorder lans une même erreur, par suite d'une vioence soit physique soit morale, chacun ayant sauvegarder des droits sacrés. Dans son claircissement je remarque ces paroles, dont es alarmistes contemporains peuvent, tirer eur profit : — « Le Pontife Romain n'est point seul juge au concile, il a un grand nombre de collègues, ce sont tous les Évêques. Le serment qu'ils prononcent ne les rend point esclaves; en aucune façon ils

cOS CONFIANCE ET SOUMISSION

» ne jurent de ne point dire au concile ce » qu'ils pensent. »

Je ne nie point, Messieurs, ni ne veux amoindrir l'autorité suprême qui dirige les opérations conciliaires et confirme, de son suffrage infaillible, les décisions prises d'un commun consentement par les Évêques; mais entre cette autorité du chef et la liberté des membres il ne saurait y avoir de conflit. L'Église assemblée étant la manifestation solennelle de la plus belle œuvre que Dieu ait faite, après la sainte humanité de son Fils, on doit y voir, à un degré éminent, ce qu'il a mis en tous les ouvrages de ses mains, le nombre, le poids, la mesure, la splendeur de l'ordre. « C'est la gloire des conciles, dit saint Léon, » de faire briller le mérite et la beauté des » grandes fonctions sacerdotales, particuliè- » rement dans cet accord merveilleux qui con- » serve toutes les prérogatives de l'autorité )> suprême, sans qu'il soit même permis de » penser que la liberté des inférieurs en soit » diminuée. Multum sacerdotalh officii meritum » spJendescit (in conciliis) ubi sic summoî'um sertvatur aucloritas, ut in nulle inferiorum putetur

» imminuta libertas ». » Non, Messieurs, non, la liberté de l'épiscopat ne sera pas diminuée ; ni par l'intrigue des partis impuissants contre la conscience, ni, moins encore, par l'autorité qui se diminuerait elle-même, si elle attentait au sacré privilège dont elle tient sa splendeur. Ce que le pape Eugène IV disait aux Grecs schismatiques réunis à Florence, Pie IX l'a déjà dit aux prélats fidèles rassemblés à Rome. — « Proferatur libère veritas per sacrant mentum. Que chacun dise librement la vérité » sous la foi du serment. »

Maîtres d'eux-mêmes, placés au-dessus de l'intrigue et de la violence par l'amour de leurs droits et de leurs devoirs, les Évêques seront-ils à l'abri de ce pieux entraînement d'où procède une acclamation irréfléchie ? — J'en réponds, Messieurs; car, si je ne me trompe, les Évêques ne se sont pas réunis en concile pour improviser une cantate ; mais bien pour porter des jugements sur les plus graves questions qui puissent occuper l'esprit humain : encore n'ont-ils rien à inventer, ils jugent des faits. Or est-il un homme sensé qui

1 S. Léo. Ep., cxx, c. i, ad TheodorU. Episcop. Cyr.

ne fasse précéder ses jugements de l'examen des choses qu'il veut décider? Et, si ces choses sont importantes, l'examen ne sera-t-il pas et plus long et plus profond? — Je ne veux pas dire, pourtant, qu'il soit impossible de définir 'par acclamation une vérité première, évidemment crue et professée par l'Église entière, et clairement vue de tous, s'il en est une ; mais quant aux conclusions que la foi universelle n'a pas encore tirées formellement des principes, ne craignez point pour elles la précipitation. L'examen préalable et les longues préparations sont dans les mœurs de l'Église, sur ce point sa sage lenteur est devenue proverbiale. Au Concile de Florence seize sessions furent employées à la discussion du seul mot Filioque; neuf sessions à examiner la procession du Saint-Esprit ; — vingt-cinq sessions en deux ans. — C'est un beau chiffre : il n'est pas nécessaire d'aller jusque-là. Nos progrès, en activant la propagation de la pensée, et en multipliant les moyens de nous instruire, ont abrégé le temps. Les consul teurs, qui ne pouvaient arriver jadis qu'à petites journées au rendez-vous des préparations, ont été raasem-

blés, de nos jours, en un clin d'oeil. Louvain. Tubingue, Wurzbourg, Bonn, Fribourg, Munich, Séville, Cadix, toutes les universités célèbres ont envoyé depuis longtemps à Rome leurs plus savants théologiens ; toutes les nations comptent, dans le travail préparatoire des questions soumises au Concile, leurs représentants les plus distingués. Ce travail, long, patient, ardu, sur l'Écriture et la tradition, sera repris, remanié, approfondi, discuté de nouveau parles Évêques dans des commissions particulières et des assemblées générales. La on mesurera la force des arguments, là on éclaircira les points ténébreux de l'histoire, la on tiendra compte des oppositions loyales et consciencieuses dont on s'est trop ému, mais que la Providence a permises, précisément pour confondre par un accord laborieux les ennemis de la foi, qui eussent triomphé d'une unanimité spontanée. — Et voilà, Messieurs, l'entraînement que vous avez à craindre.

La question de personnes est vidée, je pense; passons à la question d'idées, plus délicate, sinon plus importante. La voici. — Le monde étant comme retourné par les révolutions,

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l'Église, dont le caractère propre est l'immutabilité, n'offensera-t-elle pas, par ses décisions, les idées, les besoins, les aspirations modernes ?

Les idées, les besoins, les aspirations modernes! tout cela est bien vite dit, Messieurs, et tout cela est bien vague. J'imagine qu'il y a de vieilles idées, de vieux besoins, de vieilles aspirations dont nous avons étourdiment oublié l'âge, et dont nous attribuons à notre époque l'exclusive propriété. Quoi qu'il en soit, je voudrais être précisément renseigné à ce sujet ; malheureusement, la chose est difficile : ni traités, ni rapports, ni dictionnaires, ni feuilles publiques ne donnent l'état exact de ce qui nous appartient en propre, si nous exceptons certaines inventions dont tout le monde connaît la genèse. Idées, besoins, aspirations modernes ondoient et flottent dans nos appréciations; nous avons même, sur plus d'un point, le curieux spectacle de contradictions assez vives; et plus d'un de ceux qui font mine de craindre que l'Église n'anathématise la société des temps nouveaux, au lieu de se réconcilier avec elle, se permet de lancer des

foudres contre les idées, besoins et aspiralions très-modernes qui ne sont pas d'accord avec ses idées, besoins et aspirations, Je ne sais, Messieurs, si vous voudrez bien partager ma manière devoir; mais une chose me console dans cette confusion, c'est que l'Église aura plus de sagacité que nous n'en avons pour dresser notre propre inventaire et faire un choix convenable dans nos idées, besoins et aspirations : bien loin qu'elle nous offense, elle nous rendra service.

C'est à tort que nous nous alarmons. L'Église ne peut ni ne veut nous faire revenir aux proportions des âges passés, pas plus que le jardinier ne peut et veut faire revenir un arbre, dtéjà grandi, aux proportions de sa jeunesse. 11 enlève les bois morts, il retranche les jets gourmands, il taille les branches folles, il redresse les rameaux déviés, il amende son sujet pour ménager partout les mouvements de la sève et le développement des bourgeons utiles. Ainsi fera l'Église. Rien de ce qui est bon, grand, noble, généreux, salutaire ne sera offensé par ses définitions et décisions : tout ce qui compromet notre honneur, notre paix,

notre salut peut être l'objet de ses maternelles sévérilés. — Vous aimez la liberté, nous dirat-elle, c'est très-bien ; prenez-en autant que possible pour faire ce qui est juste, nonnète et saint; en cela il n'y a pas de limites. Mais avoir le droit de mépriser tous les devoirs pour se satisfaire, sous prétexte qu'on ne relève que de sa conscience et de la police, ce n'est pas liberté, c'est licence. — Vous sentez le besoin de répandre vos pensées; répandez-les, pourvu qu'elles soient bonnes; mais ce qui est une insulte à Dieu, à l'ordre public, à la raison, à la vérité, aux mœurs, ne doit jamais voir le jour; c'est trop que vous y ayez pensé, ce serait crime de le dire. — Vous respectez la conscience individuelle, respectez-la; mais non en lui permettant l'indifférence religieuse, et en lui donnant, en principe, le droit absolu de traiter Dieu comme s'il n'était pas ou comme s'il ne s'était jamais occupé des affaires du monde. — Vous tendez à une diffusion plus grande de l'instruction parmi le peuple, cela n'est pas nouveau : les Conciles et les lois ecclésiastiques vous ont précédés dans cette grande œuvre; mais ayez soin que ïe peuple apprenne,

avant toutes choses, son origine divine, ses destinées éternelles, ses devoirs envers Dieu, envers la famille, envers la société, envers lui même. — Vous voulez faire disparaître les inégalités qui séparent les hommes et semblent favoriser, d'un côté, le mépris, de l'autre, la haine; c'est bien : vous ne ferez jamais ce que firent les apôtres aux premiers jour du christianisme; mais rappelez-vous que vous ne pouvez pas exiger de la société un état de perfection; que supprimer, pour égaliser, ce que la nature, le talent, le travail, la vertu, le mérite ont fait grand ; rabaisser ce qui est justement noble pour relever ce qui est volontairement vil, c'est folie criminelle et méprisable barbarie. — Vous demandez la participation du peuple au gouvernement des affaires par le commun suffrage de tous; cela se peut; il y a longtemps que les institutions monastiques fonctionnent sous ce régime; mais ne dites pas que le principe de tous les pouvoirs humains réside, radicalement et fondamentalement, dans la multitude; ne dites pas : Le peuple est roi, pour cacher hypocritement ce blasphème : Le peuple est Dieu. — Vous aspi-

rez à l'universelle mise en œuvre des principes d'association parmi les individus d'une même classe et d'un même travail, et, pour couronner les associations particulières, vous voulez l'union, la fusion de tous les peuples; rien de mieux. L'Église a déjà béni plus d'une fois les grandes fraternités ouvrières, et ce qu'elle désire, c'est la sainte union de toutes les nations du monde dans une même foi, un même amour de Dieu et des hommes. Associez-vous donc, unissez-vous, fusionnez; mais que ce soit pour vous passer de l'un à l'autre vos lumières et vos vertus, et non vos erreurs et vos vices. — Vous êtes impatients de pénétrer les secrets du monde, de saisir ses forces cachées, de les soumettre à votre génie, et de leur imposer des corvées qui reposent vos corps, augmentent votre bien-être, activent et multiplient vos rapports. Dominamini^ subjicite. Dieu vous a établis rois sur toutes ses œuvres ; mais n'oubliez pas votre grande nature dans les embrassements de la matière; ne faites pas d'un lieu de passage une station éternelle, de la terre d'exil le paradis de vos convoitises, au détriment de la félicité qui vous est pro-

mise, à toujours, dans une patrie meilleure. Vous le voyez, Messieurs, toutes les idées, tous les besoins, toutes les aspirations, modernes ou non modernes, n'ont rien à craindre de l'Église. Elle respecte ces choses, si elles sont légitimes ; elle les corrige, s'il s'y mêle quelque mauvais principe. C'est son rôle providentiel ; elle remplace ici-bas le Dieu auquel nous adressons tous les jours cette prière ; t Sed libéra nos à malo. Mais délivrez-nous du » mal. » — « Qu'on y regarde de près, dit un » profond penseur, et on verra que parmi les » opinions les plus folles, les plus indécentes, » les plus atroces, parmi les pratiques les plus • monstrueuses et qui ont le plus déshonoré le » genre humain, il n'en est pas une que nous » ne puissions délivrer du mal (depuis qu'il » nous a été donné de pouvoir demander cette » grâce) pour montrer ensuite le résidu vrai, » qui est divin1. » Or, Messieurs, il est une chose mêlée à toutes celles dont je viens de parler, une chose devenue folle, indécente, atroce, monstrueuse, déshonorante par les souvenirs qu'elle évoque et les menaces qu'elle

i Joseph de Maistre, Éclaircittement sur les sacrifices.

fait entendre ; c'est la révolution. Eh bien, l'Eglise peut la délivrer du mal, et nous montrer son résidu vrai, qui est que tout être doit progresser, que tout progrès s'accomplit par des révolutions, que toute vraie révolution n'est pas une catastrophe ruineuse, mais un mouvement pacifique, procédant dans l'ordre vers l'ordre, et offrant, à point nommé, au soleil radieux de la vérité, la face des sociétés qui doit être éclairée, réchauffée, vivifiée, fécondée, glorifiée ; et, à ce point de vue, Messieurs, l'Église peut dire d'elle-même : - La révolution pacifique, salutaire, glorieuse, c'est moi 1

Encore une fois, cessez donc de craindre; l'Église n'est point l'ennemie de la société moderne, pas plus que Dieu n'est l'ennemi du genre humain, parce qu'il défend les actions perverses et condamne les félicités menteuses, par lesquelles nous cherchons à satisfaire le désir de l'infini qui nous tourmente. L'Église n'a pas besoin de se réconcilier avec la société moderne, elle est toute réconciliée. Gomme le père de l'Évangile, elle attend ses prodigues ; elle fait vers eux une partie du chemin ; elle

regarde de loin s'ils ne viennent pas; elle avance, avance toujours. Ceux que les erreurs du siècle ont pervertis peuvent se jeter dans ses bras et pleurer sur son cœur, il y aura grande joie dans la famille pour fêter leur retour.

Je quitte les idées et je viens à la question de temps. — Certains esprits, tranquillisés sur les personnes et la nature des définitions du Concile, se demandent avec inquiétude s'il ne va pas affirmer prématurément des vérités que nos sociétés ai ;itées sont mal disposées à recevoir, et multi, >lier inopportunément les définitions.

Je ne vois pas bien, Messieurs, comment il peut être inopportun de multiplier les phares, sur des côtes peuplées d'écueils et fécondes en naufrages, ni comment les mauvaises dispositions de ceux qui aiment l'ombre peuvent être une raison de retenir la lumière, quand il s'agit de l'intérêt et du salut de ceux qui veulent être éclairés. Il me paraît, à moi, que plus l'erreur s'affirme et prend de grands noms, plus la vérité doit se montrer au jour, et que les efforts qui la repoussent, devenant plus

énergiques, accusent les efforts qu'elle fait elle-même pour entrer dans notre vie. Je ne puis ni ne veux toucher aucun détail, les généralités me suffisent. Sachez donc, Messieurs, que les alarmes sur la question de temps n'ont pas plus de raison d'êlre que les alarmes sur la question de personnes et la question d'idées. L'Église ne peut pas se compromettre. Si vous préjugez son action d'après votre manière de voir et de sentir, vous êtes mal placés. On ne doit préjuger les actions le quelqu'un que d'après les maximes qui règlent habituellement sa conduite ; or les maximes de l'Église sont des maximes de tact exquis et de haute prudence. Elle ne veut définir que ce qui est nécessaire; elle ne prétend établir que ce quine sera ni un trouble ni un danger pour les âmes, elle se tient en garde contre la manie des innovations par le religieux respect de l'antiquité. — « Nos ancêtres nous ont appris, disait le sa- * vant Bessarion au Concile de Florence, que, » si nous ne sommes pressés par aucune né- » cessité, nous devons nous en tenir à l'ensei- » gnement des saintes Écritures. » — Et le saint Pontife Pie VI, dans sa bulle Auctorem

fidei : — « N'établissons rien qui serait inutile, » plus onéreux que ne le permet la liberté » chrétienne et par là dangereux aux âmes. » — « Le changement d'une coutume, bien qu'il » puisse- être avantageux, trouble quelquefois » par sa nouveauté. Mutât io consuetudinis, etiam » quœ adjuvat utilitate, novitate perturbât1. » — « Chez nous le respect de l'antiquité tient aux » âmes par d'inébranlables racines. Apud nos » enim inconvulsis radicibus vivit antiquitas 2. » D'après ces maximes, ne vous paraît-il pas, Messieurs, que l'Église est disposée à rester en deçà de son pouvoir, plutôt qu'à le pousser à l'extrême? — Ce serait trop attendre que toutes les questions qui intéressent les sociétés modernes fussent résolues d'un seul coup ; il y aura, peut-être, beaucoup de simples préparations pour les générations à venir. Quoi qu'il en soit, l'Église appuyée sur ses maximes saura garder un sage milieu entre l'ardeur turbulente de ceux qui désirent trop, et la prudence tout humaine de ceux qui veulent maintenir certaines questions flottantes, à

1 Pie VI.Brev. aliquantulum .

* Zoz. Epist. V ad épis. prov. Vien. et Narbon.

l'avantage des sectes et des partis, et au détriment de l'intérêt catholique.

Maintenant, Messieurs, admettez que je n'aie rien dit : il me reste une raison suprême qui doit non-seulement dissiper, mais prévenir les alarmes de toute âme chrétienne. Cette raison, c'est que l'autorité du Concile est l'autorité de Dieu même et que l'Église n'agit, comme nous l'avons déjà remarqué, que dans les embrassements de la Trinité. Le Père est avec elle, Jésus l'a appelé avant de mourir : « Père saint, disait-il, sanc- » tifiez ceux que vous m'avez donnés, (dans la » vérité. Sanctifîca illos in veritate l, » Le Verbe incarné est avec elle ; il a promis son éternelle présence par ces paroles : « Je suis avec vous

> jusqu'à la consommation des siècles. Ecce ego » vobiscum sum usque ad consummationem sœculi. » » — Nous ne pouvons pas douter, dit le souve- » rain Pontife Pie IX, que le Christ, présent luip même au Concile, ne nous vienne en aide

> avec l'abondance de sa grâce, pour ne nous » faire statuer que des choses capables de

• S. JcKin , c. xvii, y. 17.

» produire et d'assurer le plus grand bien de » l'Église !. » L'Esprit-Saint est avec l'épouse du Christ ; il y est tout entier, et ses dons se répandent, comme une douce et pénétrante onction, sur tous ceux qui prennent part aux délibérations dont nous attendons la lumière. Il est intelligence, Spiritus inteliigentiœ , et il éclaire les lieux mystérieux où sont déposées les vérités divines, l'Écriture et la tradition; il est science, Spiritus scientiœ, et il fait connaître l'étonnante fécondité des principes de la foi ; il est sagesse, Spiritus sapientiœ, et il montre l'ordre et l'harmonie des révélations, ainsi que la mesure de leurs applications à la vie pratique de l'humanité ; il est conseil, Spiritus consilii, et il fait marcher toutes les décisions selon les règles de la prudence divine et les exigences des temps ; il est force, Spiritus fortitudinis, et il élève les âmes au-dessus des vulgaires terreurs qui enchaînent la liberté ; il est piété, Spiritus pietatis, et il place la sainte cause de Dieu et des âmes au-dessus de tous les intérêts humains ; il est crainte de Dieu,

» Buile JEterni patrii (Voy. fin du vol. n" 1),

Spiritus timoris Dei, et il impose silence aux passions pour qu'on n'entende plus que la voix sacrée de la conscience. — Enfin, Messieurs, Dieu, Père, Fils, Esprit-Saint est avec Y Église, agitdans l'Église, parle par l'Église ; lui refuser son entière confiance, c'est plus qu'offenser la raison, c'est chanceler dans la foi. Prenez-y garde.

Avant que l'Église ait parlé nous lui devons une entière confiance, lorsqu'elle aura parlé nous lui devrons une parfaite soumission. Ne vous effrayez pas, Messieurs, ce qui me reste à dire ne sera pas long, car les raisons qui nous imposent la confiance, nous imposent également la soumission. La sainte liberté, la sagesse, la prudence de l'Église, assistée par la force d'en haut, la préservent de toute erreur. Si elle ne peut se tromper il est certain qu'elle ne nous trompera pas. Nous devrons donc incliner nos esprits devant elle, comme devant Dieu dont elle est l'interprète, et, pour me servir d'une parole déjà citée, dans cet acte

de soumission, « notre âme ne sera point » abaissée parce qu'elle aura trouvé l'autorité » dont elle a surtout besoin. » Les plus nobles intelligences ont passé par là et s'en sont réjouies, t Je vénère les Conciles, disait saint » Grégoire le Grand, à l'égal des quatre livres d du saint Évangile1. » Aussi bien toute résistance serait insensée. Contre les esprits rebelles l'autorité méprisée de l'Église se change en ouragan, il faut se courber, mais pour être brisé.

Vous ne résisterez pas, Messieurs, j'en ai l'espoir et je crois pouvoir vous dire en quoi consiste la perfection de votre soumission.

D'abord, elle doit être humble, c'est-à-dire, procéder de l'intime conviction de l'infériorité de vos jugements, vis-à-vis des jugements de l'Eglise, étouffer les révoltes de l'orgueil, ainsi que les murmures et les plaintes trop familières aux âmes superbes, qui ne cèdent jamais qu'à la dernière extrémité. Pareillement vous devez éviter cette suffisance et cette morgue des gens trop zélés, qui semblent ne voir dans

1 Sicut sancti Evangelii quatuor libros, sic quatuor Concilia venerari me fateor. (lip. XXV ad Joan. patriarc. Constantinop.).

les définitions de l'Église que leurs propres définitions, et sont prêts à répéter sans cesse, avec un parfait contentement d'eux-mêmes, ces paroles insupportables : — Je l'avais bien dit. En second lieu votre soumission doit être entière. Pas de ces libertés qui se permettent de suspecter la compétence de l'Église sur telle ou telle matière; pas de distinctions entre telles ou telles définitions ; pas de partage dans une doctrine essentiellement une ; pas de ces interprétations privées qui faussent renseignement public; pas de ces misérables entêtements qui ne reculent que devant l'anathème. Certaines opinions peuvent n'être pas frappées des foudres de l'Église, s'ensuit-il qu'elles soient libres, que vous puissiez vous y attacher et les professer ? — Nullement. — Écoutez sur ce sujet deux grandes autorités, Bossuet et le Saint-Siège : « Tout ce qui est » mauvais en matière de doctrine n'est pas for- » mellament hérétique... L'amour de la vérité » doit donner de l'éloignement pour tout ce » qui l'affaiblit, et je dirai avec confiance qu'on » est proche d'être hérétique, lorsque, sans se * mettre en peine de ce qui favorise l'hérésie,

> on n'évite que ce qui est précisément héré- » tique et condamné par l'Église1. »

Il est faux que « l'obligation à laquelle sont » astreints les professeurs et les écrivains x> catholiques, se borne aux choses proposées » à la croyance commune, à titre de dogme de » foi par l'autorité infaillible de l'Église 2. »

Ne soyez pas avares, Messieurs, mais soyez généreux et par cette dernière qualité de votre soumission, assurez sa perfection. Soyez généreux, c'est-à-dire, sacrifiez aux définitions et aux décrets de l'Église vos opinions les plus chères et les plus longtemps caressées. Vous pouviez avoir mille raisons d'y tenir jusqu'ici, il ne vous en reste plus aucune dès que l'Église les condamne. Un homme sage doit reconnaître qu'il est faillible, et que c'est un devoir pour }ui d'obéir à une autorité qui ne se trompe pas. En pareil cas, la ténacité n'est plus force et grandeur d'âme; c'est faiblesse et puérilité. Et puis, Messieurs, s'il est humiliant et pénible de céder à un ami trop rude qui argumente

1 Défense de la tradition et des saints Pérès, première part., liv. I, chap. xxn.

2 Vingt-deuxième prop. condamnée par le Syllabus de Vie IX.

contre nos erreurs, quelle humiliation et quelle peine peut-il y avoir pour un fils d'appuyer avec conliance sa tète sur le sein de sa mère, de regarder ses yeux pleins d'amour et de lui dire : — « Je me trompais; mère, vous avez

> raison! » Déjà les grandes âmes se préparent à cette filiale obéissance. Un de nos Évèques, en quittant son Église, lui adressait naguère pour adieux ces généreuses paroles : « D'avance » obéissant, et obéissant jusqu'à la mort, » j'adhère aux décisions du chef de l'Église et

> du Concile, j'y adhère du fond du cœur et » de toute mon âme, quelles que soient ces dé- » cisions, conformes ou contraires à ma pensée » particulière, qu'elles viennent la confirmer » ou la contredire.... La soumission sera notre » victoire, et vous nous ferez à tous la grâce, t ô mon Dieu, de trouver la paix dans la foi et » la joie dans l'obéissance. Car notre victoire, » c'est notre foi, hœc est Victoria... fides nostra, et » la nation des justes n'est jamais qu'obéis- » sance et amour, natio justorum obedientia et di- » lectio l.r>

1 Lettre de .Mgr Oupanloup, Évoque d'Orléans, au clergé et aux £$6, ayant son départ pour Rome.

Soyez généreux, c'est-à-dire allez aussi loin que possible dans votre filial abandon. Suivez le conseil de cet incomparable orateur, mon Père bien-aimé, dont je saluais l'ombre illustre en me présentant à vous. «Dans des matières » si graves, écrivait-il à un de ses amis, dans » des temps si difficiles où toutes les questions » se compliquent, il est sage de n'être qu'à » l'Église.... Confiez-vous à elle; laissez-la vous » gouverner ; soit qu'elle vous parle ou qu'elle t> se taise, soit qu'elle ordonne ou qu'elle in- » sinue, prenez-la toujours pour votre bous- » sole. C'est ma règle de conduite la plus sa- » crée, celle de tout catholique1. »Bossuet avait tracé cette règle lorsqu'il disait : * Il est de » notre piété, si nous sommes vraiment enfants » de l'Église, non-seulement d'obéir aux » commandements, mais de fléchir aux moin- » dres signes de l'autorité d'une mère si bonne d et si sainte 2. »

Soyez généreux, c'est-à-dire soumettez-vous

i Lettre du R. P. Lacordaire à un de ses amis, citée par le Monde, r< produite par la Morale indépendante, n. du 17 octobre 18C9.

» Premier sermon sur la Conception de la Sainte Viergs.

quand même on résisterait autour de tous, quand même, ce dont Dieu nous garde, il plairait aux pouvoirs humains de déchirer, d'une main sacrilège, les bulles où seront écrites les règles de votre foi et de votre conduite. Ce ne sont pas les pouvoirs humains qui vous jugeront, mais Dieu, Père, époux et docteur de l'Église.

Soyez généreux, c'est-à-dire devenez les apôtres des décisions de l'Église, après en avoir été les disciples. Ne laissez pas entrer la lumière divine en votre âme, comme dans un antre ténébreux d'où elle ne peut sortir, mais placez-vous devant elle comme un miroir, et répandez-en de toutes parts les rayons victorieux. Ne fermez pas vos portes pour chanter timidement le concert de la foi , mais ouvrezles toutes grandes, et dites comme le Roi-prophète : c J'ai cru, c'est pour cela que je veux * parler. Credidi, propter quod locutus sum {. » Plus vous êtes intelligents, plus votre parole a d'autorité; la foi vous rendra éloquents. Il le faut, Messieurs, il le faut. La lâcheté du si-

ime ci"".

lence, au milieu des bruits confus qui étourdissent les esprits , perdrait la cause catho* lique. Voyez Terreur, elle ne se tait pas, elle, car elle a pour maxime que la fortune est amie des grandes audaces, audaces fortuna juvat. Eh bien, soyez plus audacieux qu'elle. Votre fortune, c'est la grâce de Dieu, elle ne vous manquera jamais.

J'ai fini, Messieurs, et je vous quitte en emportant, d'auprès de vous, le meilleur et le plus cher souvenir de ma vie. Surpris par un malheur que Dieu réparera bientôt, je le demande et je l'espère, j'ai consacré au travail mes jours et mes veilles, pour ne pas laisser chômer vos âmes de la parole de Dieu. Vous m'avez récompensé au delà de mes espérances par votre concours, par votre religieuse attention et surtout par votre bienveillance, où j'ai vu des promesses pour l'avenir. Je vous remercie ou plutôt je prie Dieu, qui m'a tant aidé dans ma carrière, de vous remercier luimême en vous bénissant, au commencement de cette nouvelle année. Qu'il bénisse tout ce que vous aimez, vos mères, vos femmes, vos sœurs, vos chers petits enfants, vos parents, vos

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