DE L'ÉGLISE DEVANT LE MONDE
Messieurs,
Le chef de l'Église a convoqué tous les évêques de l'univers catholique. Je vous ai expliqué Iahaute signification de cet acte souverain, et j'ai pris, de là, occasion d'établir ce que j'ai appelé la synthèse de nos espérances : synthèse qui répond à bien des vœux, mais dont je déclare assumer entièrement la responsabilité J'ai ensuite déterminé, d'après la teneur des lettres apostoliques adressées à tous les fidèles, la part qui nous revenait dans cette grande
fête et ce grand travail dont Rome est aujourd'hui le théâtre. Maintenant , je dois vous faire connaître l'attitude de l'Église devanUe monde.
En dépit de toutes les appréhensions et de toutes les intrigues souterraines dont l'histoire révélera le secret à la postérité, le Concile est rassemblé. Qu'est-il pour les incrédules? — La dernière agitation d'un mourant. — J'ai fait justice de cet étrange affirmation où la peur se cache sous les apparences du mépris.
Qu'est-il en réalité ?
C'est, en premier lieu et selon les vues humaines, la plus forte et la plus imposante des autorités appuyée sur cette grandeur suprême qu'on appelle majesté.
C'est, en second lieu, — si, de la manifestation contemporaine de l'Église, on remonte à son origine, — la majesté et l'autorité même de Dieu.
Je restreins le développement de ces deux propositions au point de vue purement doctrinal. Vous comprendrez facilement, Messieurs, que la plupart de mes arguments peuvent s'appliquer à l'autorité législative de l'Église.
Saint Thomas, généralisant, comme ceia doit être, la connaissance de la vérité religieuse et morale, et plaidant la cause de la multitude, réclame pour elle un moyen qui la mette en possession du bien intellectuel, auquel elle a droit, tout autant que les hommes d'esprit et de loisirs. — « Soit que les forces intellectuelles lui manquent, soit que la nécessité l'opprime, soit que les passions retardent ses mouvements, la multitude, dit-il, est incapable de ces opérations ardues etde ce labeur opiniâtre, dont la connaissance des plus indispensables vérités est la récompense. Soumise à ce tyran domestique qu'on appelle l'intérêt de famille, rem familiarem, elle n'a même pas le temps de suivre les patientes démonstrations de la raison, ni ses longs démêlés avec l'erreur. Eutelle le temps, elle n'y comprendrait, rien. Ces choses n'ont point d'écho dans son âme, car elle ignore le mécanisme et la force même de la démonstration, et ne sait pas échapper aux raisonnements sophistiques qui retirent
du sein des principes, les plus clairs en apparence, des conclusions erronées1. »
Ce que le grand Docteur nom me la multitude, vous le devinez, Messieurs, c'est l'immense majorité du genre humain. Si telle est son impuissance, originelle ou préparée, relativement à l'acquisition de la vérité religieuse et morale, comme il ne faut pas qu'elle en soit privée, quelle route cette vérité prendra-t-elle pour arriver jusqu'à elle? — Humainement parlant, il n'y en a pas d'autre que l'autorité procédant sommairement par l'affirmation, et relevant son affirmation par la majesté. Or, sans définir encore la nature supérieure des vérités enseignées par l'Église, et sans tenir compte du caractère propre de sa mission, on peut prétendre hardiment que, de toutes les autorités doctrinales, c'est la plus respectable, la plus sûre, fa plus persuasive, la plus digne d'être crue. Vous en serez convaincus, Messieurs, lorsque je vais rapprocher, tout à l'heure, son affirmation de sa grandeur, unique entre toutes les grandeurs.
1 S. Thomas. Sum. Cont. gent., 1. ï, c. iv, n"1 i et 2. (Voyez mon Introduction au dogme catholique, Conférences du couvent de Saint-Tliomas-d'Aquin, VI' et VIIe conférences, où !e texte de saint Thomas est longuement commenté.)
Il y a dans la force matérielle une certaine majesté, qu'elle tient de sa ressemblance avec la puissance dont Dieu use, à l'égard des créatures inintelligentes ou rebelles. Elle frappe les sens, et répand la terreur dans les régions inférieures qu'habitent nos passions. Son ministère peut être utile pour contenir, en nos âmes, des explosions funestes à l'ordre et à la paix publique; mais elle ne peut, toute seule, patronner, de sa grandeur terrible, un enseignement quelconque ni l'imposer à notre intelligence. Les âmes viles s'inclineraient sans doute devant elle, et répondraient à ses prétentions violentes par des hypocrisies ; les cœurs généreux n'auraient pour elle que des mépris.
Éloignons donc la force. — La majesté, à laquelle il appartient de relever une affirmation religieuse et morale, doit apparaître d'abord au lieu où se forment les convictions, et revêtir de ses splendeurs l'affirmation ellemême; c'est-à-dire, Messieurs, que, pour affirmer avec quelque chance d'être cru, il faut dans l'âme, patrie delà lumière et de la vérité, trois choses à un degré éminent ; la science, l'expérience, la vertu, et dans l'affirmation trois
choses : l'unité, la constance, le dévouement.
Un ignorant, ne peut avoir aucune autorité sérieuse sur les esprits; un arrogant, un présomptueux, laisse percer dans sa parole toutes les petitesses de son orgueil, et blesse ceux qu'il voudrait convaincre; un corrompu ne peut persuader que ceux qui lui ressemblent, en flattant leurs passions ; les âmes honnêtes se tiennent en défiance contre ses discours, lors même qu'il prêche l'honnêteté. Mais, où l'affirmation commence à prendre de la force, c'est lorsqu'elle procède de celui qui a passé la plus grande partie de sa vie en tête à tête avec la vérité, et en a pris possession par la conviction ; qui joint aux spéculations laborieuses et patientes une longue et consciencieuse pratique des choses et des hommes; qui jamais ne s'est servi de la lumière que pour faire régner en lui tout bien et toute justice. 11 parle, et l'âme droite croit entendre, en ses paroles, comme l'écho lointain d'une musique céleste.
Toutefois, Messieurs, un homme, si savant, expérimenté et vertueux qu'il soit, n'est point le docteur qui convient à cette multitude innombrable dont saint Thomas nous a révélé les
incapacités. La grandeur, n'atteignant pas en lui ce degré suprême où elle s'appelle majesté, ne peut soutenir le poids d'un enseignement universel, ni offrira tous des garanties suffisantes, contre les possibilités d'erreurs qui menacent l'esprit le plus éclairé et le plus pratique, le cœur le plus droit et le plus juste. La science, l'expérience, la vertu d'un seul, veulentêtre contrôlées par la science, l'expérience, la vertu de plusieurs. Enfin, ce qu'il faut à cette immense majorité du genre humain qui réclame le grand bien de la vérité, c'est un corps enseignant, nombreux et imposant, où brillent jusqu'à la majesté les qualités intellectuelles et morales qui relèvent une affirmation, dans laquelle sont engagés les plus graves intérêts de la vie humaine.
Remarquez encore que la majesté doit apparaître dans l'affirmation elle-même. Elle doitêtre une, sans quoi le corps se divise, se rompt et perd son prestige ; elle doit être constante, sans quoi l'esprit hésite entre l'enseignement d'hier et l'enseignement d'aujourd'hui. Elle doit être dévouée, sans quoi elle n'atteint pas tout le monde, elle ne se produit que timide-
ment, et les contradictions brutales des passions finissent par l'étouffer.
Maintenant, Messieurs, cherchez un corps enseignant qui réalise toutes les conditions que je viens d'énumérer. Moi je n'en connais pas. Je vois des travailleurs qui se rassasient, la plupart du temps, de découvertes solitaires et égoïstes; des rêveurs qui se perdent dans le champ d'une stérile spéculation ; des esprits remuants qui veulent agiter les hommes et les choses, sans éclairer leur action de la lumière des principes ; des vies plus que vulgaires, quand elles ne sont pas repoussantes, sous des gerbes de lumière intellectuelle; des hommes respectables mais isolés; des écoles et des partis, des académies, des universités, des sociétés de propagande qui n'ont d'unité que le nom; des contradictions qui s'accusent ; des variations infinies ; des doctrines au jour le jour; des intérêts subalternes mêlés au prosélytisme ; des parleurs qui se plaisent aux petites enceinte? et aux applaudissements d'un public d'élite, mais qui dédaignent de descendre jusqu'au peuple, et de dissiper les ténèbres de son esprit; des agitateurs qui
spéculent sur l'ignorance et les passions des masses; de faux martyrs qui prêchent la Révolution, en assaisonnant leurs diatribes des complaintes de l'exil et de la persécution. — Dieu me garde d'insulter le malheur. Je le respecte, quand il se contente de gémir et de protester avec dignité, non quand il se met à hurler, et à dire des. impertinences et des malhonnêtetés. — Bref, Messieurs, je vois des individualités sans soutien, des grandeurs diffuses et sans majesté, d<s docteurs sans contenance et sans prestige, des prétentions sans titre, et, par contre, des affirmations la plupart du temps acceptées sans raison suffisante, par entraînement et sous l'inspiration des passions ; mais un corps enseignant dont on puisse toujours accepter raisonnablement les affirmations religieuses et morales, un corps vraiment majestueux parce qu'il se compose d'un grand nombre d'hommes de science, d'expérience, et de vertu, s'accordant et persistant dans une même affirmation, avec la ferme volonté de la répandre partout, même au péril de la vie ? — Je n'en vois pas.
Je me trompe, Messieurs. Il est un corp*
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enseignant qui, depuis plus de dix-huit cents ans, attire à lui tous les chercheurs sincères de la vérité, et impose au monde par l'exceptionnelle grandeur de ses qualités et de son affirmation. Vous l'avez déjà nommé ; c'est l'Église. Ne retournons pas vers le passé de sa longue vie ; mais prenons-la dans la manifestation contemporaine de sa majestueuse autorité. Elle siège aujourd'hui près du Vatican, sous les voûtes d'un temple dédié à . celui qui fut son premier chef. Plus de neuf cents prélats rassemblés délibèrent, et se préparent à rappeler au monde les vérités qui doivent être la règle de sa vie. Voilà l'autorité dont j'ai dit plus haut que, au point de vue purement humain, elle était, de toutes les autorités doctrinales, la plus respectable, la plus sûre, la plus persuasive, la plus digne d'être crue, parce que toutes les grandeurs réunies s'y rencontrent à la fois : la science, l'expérience, la vertu, l'unité de l'affirmation, la constance de l'affirmation, le dévouement de l'affirmation.
Pour apprendre à l'homme les vérités su- \ périeures qui intéressent sa vie religieuse et
morale et l'éclairent sur ses destinées., il me semble que l'esprit doit s'appliquer, comme d'office, à l'étude de ces vérités. Les apercevoir, en traversant un monde inférieur où pénètrent leurs rayons, cela ne suffit pas pour qu'on puisse les enseigner. Il faut les voir de près, les méditer, les contempler avec recueillement, les faire entrer en quelque sorte jusqu'aux moelles de son intelligence. N'est-ce pas à cette grande œuvre qu'est employée la vie de ceux que nous appelons les pasteurs des peuples et les maîtres de la foi? S'ils parlent de Dieu, de notre dignité, de nos devoirs, de nos espérances, c'est que, depuis -longtemps, ils habitent, par la pensée, un monde mystérieux où toutes ces choses se révèlent à eux dans une lumineuse évidence. Ils scrutent des livres, plus vénérables par la doctrine qu'ils contiennent que par leur antiquité. Héritiers de la sollicitude de ceux qui les ont précédés dans le gouvernement et l'éducation du troupeau de Jésus-Christ1, ils possèdent
1 Haereditario namque, in hanc sollicitudinem, jure constringimur, quicumque, per diversa terrarum, eorum vice, nomen Dei praedicamus. (S. Cœltstin. ad Syn. Eph. Epist. n9 2.;
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leurs admirables écrits, et vont y chercher des interprétations savantes. Des faisceaux de lumière, partant de tous les points du temps et de l'espace, convergent vers leurs têtes augustes. Ils sont ensemble, ils s'interrogent, se répondent, lisent, discutent, réfléchissent !, mettent en commun leurs idées, et forment, de leur savoir particulier, une sorte de savoir collectif qu'aucun savoir n'égale.
Presque tous ont des cheveux blancs, et sont arrivés à cet âge grave où l'on a beaucoup vu et beaucoup appris des hommes et des événements. L'expérience vient en aide à leurs études solitaires. Us ont vu de haut, parce qu'ils étaient haut placés; ils ont vu de près, parce qu'ils ont eu de fréquents et intimes commerces avec les âmes ; ils ont vu partout, parce qu'ils ont connu les grands et les pe ils ont vu l'univers entier, parce qu'ils viennent de tous les points de l'univers ; ils ont vu les siècles, parce qu'ils possèdent l'histoire fidèle des travaux de leurs devanciers et de
1 Patres in concihis debent rem ipsam quœrere, id est, conclu iionosinvestigare, dispatando, le?°ndo, cogitando.
leur influence sur les sociétés. Personne ne peut faire comme eux la comparaison des lieux et des temps, la statistique des besoins intellectuels et moraux du monde moderne^ et la fusion de ses plus hauts et plus chers intérêts. Personne n'est mieux armé que leur sage assemblée, contre les idées étroites et mesquines qu'une expérience tronquée laisse pénétrer dans les meilleurs esprits.
Vous dirai-je qu'ils sont vertueux? — Vous le savez, tout le monde le sait. Leur état s'appelle, dans l'Église, l'état des parfaits. Placés en un lieu éminent où tout le monde peut les voir, et chargés de former à la vertu le troupeau qui leur est confié, comment ne s'appliqueraient-il pas à faire disparaître en eux des imperfections qui pourraient scandaliser les faibles, et frapper d'impuissance leur grand et sublime ministère ? La règle de ieur vie a été écrite par un saint à un autre saint. Ils oni souvent sous les yeux, toujours dans !e cœur, ces paroles de l'Apôtre : — « L'évêque doit être » irrépréhensible, sobre, prudent, chaste, dé- >cent, hospitalier, modeste, désintéressé, * doux, docile, patient. — Qu'il évite les con^
« versations profanes et vaines, les questions » sottes et sans règle. — Qu'il prenne garde à » lui et à sa doctrine, qu'il ne néglige pas la )) grâce qu'il a reçue par l'imposition des » mains, mais que chaque jour il s'y fortifie. i — Que toute sa vie se passe dans la vigi- » lance et le travail. — Que ceux du dehors » lui rendent bon témoignage, car aucune i tache ne doit souiller sa réputation. -— Qu'il » soit l'exemple des fidèles, et que ses progrès » dans la vertu soient manifestes aux yeux » de tous. — Que Dieu l'approuve, et voie en » lui un ouvrier irréprochable *. » — Quelle règle austère et parfaite ! C'est à cette règle que chaque jour les évêques comparent leur vie. C'est à cette règle que revient sans cesse leur âme souvent purifiée. Comment ne seraient-ils pas vertueux?
Ornés de science, d'expérience et de vertu, douce et sainte majesté de l'âme, ils vont affirmer, et rien ne manquera à la majesté de leur affirmation.
Cumme ils se sont réunis de corps ils se
' Epist ad Tiniûtli et 'fit. passim.
DU GONXILE 175
réuniront d'esprit. Bien que différents de nationalité, de coutumes, de caractère, d'opinions, ils diront une seule et même chose ; ceuxlà même qui ne croyaient pas la dire inclineront humblement leur intelligence soumise, et, d'une main sûre, écriront ces mots significatifs de leur adhésion : — « Moi définissant » j'ai souscrit. Ego definiens subscripsi. » — C'est la bi, l'invariable loi des conciles. Souvent commencés dans le dissentiment, ils finissent tous par l'unité d'affirmation. Celui qui s'y refuse perd tout droit à l'enseignement; sa parole n'est plus qu'une parole réprouvée.
Ce qui est un sera stable : l'affirmation est prononcée en présence de l'éternité, et l'anathènie tombera sur quiconque osera désormais y contredire. Cette admirable constance est dans les mœurs de l'Église. Elle n'a pas un enseignement d'hier et un enseignement d'aujourd'hui ; mais, si vous remontez à travers les flots du temps, vous verrez que sa doctrine se confirme à mesure qu'elle se développe. Le nouveau et l'imprévu n'y font point d'apparition; les définitions ne sont, que les saillies ae vérités qui datent des premiers
jours où l'Église a parlé. Le concile moderne ne changera donc rien aux conciles anciens ; les conciles de l'avenir ne changeront rien au concile du xixe siècle. Tant qu'il y aura au monde une bouche d'évêque, elle enseignera ce qui va être enseigné tout a l'heure.
Une et constante, l'affirmation sera dévouée. De Rome elle jaillira jusqu'aux extrémités de l'univers : grands et petits, savants et ignorants, civilisés et barbares, tous l'entendront. Les cieux, qui racontent 1a gloire de Dieu, le firmament, qui publie l'œuvre de ses mains, ne parlent pas avec une plus universelle éloquence que ne parleront les docteurs devenus apôtres. Toute la terre retentira du bruit de leurs voix, et les confins du monde en seront ébranlés. C'est qu'ils ont, ces pacifiques définiteurs, la sublime passion des âmes, et que rien ne résiste à l'ardent amour qu'ils éprouvent de répandre partout ce qu'ils croient la vérité. N'ont-ils pas déjà, en plus d'un endroit, tenu tête aux pouvoirs oppresseurs, qui leur demandaient de sacrifier la sévérité de leurs principes, et de composer avec des exigences impies? N'y en a-t-il pas, parmi
eux, qui ont quitté parents, amis, patrie, déchiré leur propre cœur et le cœur de ceux qui îes aimaient, pour aller à la rencontre de peuples inconnus que notre avidité dédaigne? Combien qui ont laissé, là-bas, des cadavres et qui reviennent épuisés, presque mourants3 des pays incléments où leur existence a couru mille périls f Ah ! s'ils vous montraient, à nu; leurs membres vénérables, vous y verriez, ou. le tarissement de la vie, ou les stigmates sacrés de la persécution 1 Eh bien, ce qu'ils ont fait, ces hommes, ils le feront encore, afin que la devise où se révèle la majesté de leur affirmalion soit complète : unité, constance , dévouement !
Maintenant, Messieurs, je fais appel à votre bon sens. A supposer que nous appartenions à cette multitude innombrable qui requiert la vérité sur Dieu, sur ses devoirs, sur ses destinées, où irions-nous? — L'ignorance pèse sur nos esprits et les tient dans l'omore; les passions et mille erreurs ennemies de notre dignité, de notre repos, de notre bonheur nous poursuivent : il nous faut un point d'ap^ pui, de la lumière, un refuge. Or je vois, ici.
des petitesses, — là, des grandeurs; ici, des lueurs vagabondes qui vont, vannent, &<> rapprochent, s'écartent, — là, un phare magnifique dans tous ses feux; ici, des bataillons qui nous appellent, flottants, dispersés, sans chef, sans ordre, peut-être pleins de traîtres. — là, une phalange qui nous attend, serrée, compacte, aux armes étincelantes. Il n'y a pas à hésiter, Messieurs, allons aux grandeurs, et qu'elles nous relèvent; courons au phare, et buvons sa lumière; entrons dans la phalange, et que, après nous avoir protégés, elle nous instruise, nous discipline, et fasse de nous de vaillants soldats de la vérité; en un mot, croyons à Yauîorité enseignante où nous voyons la majesté.
Je viens de vous montrer, Messieurs, le côté humain par lequel l'autorité doctrinale de l'Église se recommande à ceux qu'elle enseigne; mais ce n'est que la plus petite partie de ma tâche. Par la nature des vérités sur lesquelles porte son affirmation , mystères
profonds que îa raison ne peut ni concevoir ni comprendre , l'Église assume une responsabilité redoutable. Les grandeurs humaines ne lui suffisent plus, il lui faut la majesté incomparable et l'autorité irrésistible de Dieu luimême.
Ces deux choses ne lui manquent pas. Si vous voulez vous en convaincre, écoutez l'affirmation sommaire et fondamentale sur laquelle l'Église appuie tous ses enseignements. — — « Je suis née de Dieu, dit-elle, et ce que s j'ai vu de lui, ce que j'ai entendu de lui, je » l'annonce au monde. Quod vidimus et audi- » vimus annuntiamus vobis1. » Comment constaterons-nous cette genèse de l'Église et la véracité de son témoignage? — Rien n'est plus facile, Messieurs. L'Église descend comme un fleuve d'eaux vives jusqu'à l'océan de Péternité; il suffit de remonter son cours pour arriver à sa source divine. Nous voguons sur des eaux, tantôt paisibles, tantôt agitées; tantôt claires et limpides, tantôt colorées de la pourpre du sang répandu. Les rivages chan-
1 Joan., cap. i, v. 3.
zeni d:aspect; tour à tour, ils nous apparaissent riants et magnifiques, tristes et sauvages. Il en vient, ou des cris barbares, ou de9 chants harmonieux; mais le fleuve est toujours le même, onde mystérieuse et sacrée, oléine d'une céleste vertu. Ses nombreux tournants, à travers tant de régions et tant d'âges divers, ne nous égarent pas; ils nous mènent aux pieds d'un homme qui, lui aussi, rend témoignage de son origine et de sa mission. — Que dit-il cet homme? — «Je suis * sorti de mon Père pour venir dans le o monde : Ego exivi à Pâtre et veni in mundum *. i Mon Père et moi, nous ne sommes qu'un : i Ego et Pater unum sumus 2 : Qui me voit, voi; » mon Père. Qui videt me videt et Patrem 3. » — Et quel est ce Père? — Dieu lui-même. — Ainsi Jonc, en remontant la vie de l'Église, nous arrivons à Jésus-Christ ; en remontant la vie Je Jésus-Christ, nous arrivons à la majesté infinie, à l'autorité suprême.
Messieurs, je ne puis me contenter d'énon-
: S. Joan., cap. xvi, v. 28.
2 S. Joan., cap. x, v. 30.
? S, Joan., cap. xiv, v. 9,
cer ce grand fait; je veux le voir de près avec vous. — Jésus-Christ dit de lui-même: «Qui me voit, voit mon Père ° » Or il y a deux côtés en Jésus-Christ : le côté de l'ombre et le côté de la lumière. Du côté de l'ombre, il est petit comme les enfants des hommes, pauvre et humilié jusqu'à l'anéantissement, méprisé, déshonoré, maltraité, souffrant et mourant d'une mort infâme. Voilà ce qu'on peut appeler, avec saint Paul, un scandale; le scandale de la misère dans son plus triste et son plus redoutable appareil. Il ne nous est pas permis de nous arrêter à ce scandale, de rester du côté de l'ombre; la lumière nous attire, et, quand nos regards en ont été abreuvés, l'ombre se dissipe peu à peu, le côté ténébreux de la personne du Sauveur qui offense notre faiblesse s'illumine, se colore, prend des teintes vives, sous lesquelles nous sentons l'approche de la divinité. C'est l'éclat d'une perfection sans rivale, défiant toute imitation.
Nous aimons à vivre au milieu des hommes illustres dont l'histoire nous a conservé le souvenir. Ils parlent à notre âme, et l'emportent vers les faites où s'est élevée leur vertu
%Stà MAJESTÉ ET AUTORITÉ
avec leur génie. Cependant, tout en demeurant enchaînés par le respect et l'admiration à leur grande renommée, nous n'abdiquons pas, pour cela, le droit de les juger. Leur vie, passée au tamis de notre critique, nous laisse voir toutes leurs faiblesses, et leurs faiblesses, en nous donnant le droit d'établir des comparaisons, nous donnent aussi le droit de ne les point croire inimitables.
Il n'en va point ainsi, Messieurs, de cette lumineuse et auguste figure de l'histoire qu'on appelle Jésus-Christ. Sa perfection sans tache intimide nos jugements, et sa grandeur unique décourage toutes nos prétentions. A première vue, Jésus est grand, je ne dis pas assez, Jésus est surhumain, dans son âme, dans sa parole, dans ses œuvres.
Jésus est surhumain dans son âme : car son esprit pénétrant va droit aux pensées et les voit toutes faites, quand à peine elles se forment. Il hâte l'éclosion des objections captieuses qui s'apprêtent à le surprendre. Les temps s'ouvrent devant lui, et il en retire des prophéties, qui semblent régler les événements au milieu desquels sa vie se déroule. — Son
cœur est tout amour : amour suave, tendre, généreux, immense comme le monde; amour immaculé, chaste flamme d'un sanctuaire jamais profané par les souffles impurs du doute et du soupçon. — Sa volonté ferme marche, sans fléchir, dans la plus audacieuse des entreprises, la transformation religieuse de l'humanité, sans offenser, cependant, ni la prudence, ni la douceur, ni la justice. A ses ennemis il peut jeter ce fier défi : « Qui de vous m'accusera de péché l ? »
Jésus est s urhumain dans sa parole. Elle révèle des i érités profondes, que les plus grands esprits ont ignorées ; elle monte, sans effort et comme d'habitude, au sublime, toujours modestement velue d'une simplicité qui lui donne un charme inexprimable.
Jésus est surhumain dans ses œuvres. Il commande aux tempêtes, il multiplie les substances, il guérit tous les maux, il redemande à la mort ses victimes, il ébranle de son dernier soupir et la terre et les cieux. — Évidemment Dieu agit en lui. N'est-ce pas ce que veut
1 Quis tx. vobis arguel me de peccato? (S. Joan.; ■ ap vîi, v. 46.)
18 i MAJESTÉ ET AUTORITÉ
dire cette parole : « Qui me voit, voit mon Père. » Dieu, le Père des choses, se révèle eu toute perfection créée. Les mouvements et la vie partout répandus, les lois qui les gouvernent, les voix sans nombre qui murmurent à travers le monde, les diamants qui brillent aux cieux, et ceux qui se cachent dans les profondeurs de la terre, les arbres et les fleurs, les oiseaux chantres des palais de verdure, les animaux de la plaine et du désert, l'homme roi des êtres, son corps édifice sublime, son âme souffle invisible, principe de vie, sanctuaire de la pensée, de Pamour ,de la liberté; tout nous montre, tout nous fait voir la puissance, la sagesse, la bonté, l'infinie perfection de Dieu. Qui voit le monde voit le Père du monde. Gomment ne le verrions-nous pas dans la plus grande merveille de la plus merveilleuse partie du monde, dans la personne de Jésus-Christ?
Cependant, Messieurs, ce que nous voyons de Jésus-Christ ne nous explique pas cette parole : — « Qui me voit, voit mon Père. • Nous ne pouvons bien la comprendre qu'en écoutant ce que Jésus-Christ dit de lui-même.
Or, Jésus-Christ dit de lui-même une chose unique, une chose que personne, ni avant lui, ni après lui, n'a osé dire comme il l'a dite : Jésus-Christ dit, sérieusement, solennellement, constamment, qu'il est Dieu, vrai fils du Dieu vivant. Il le dit à ses disciples, il le dit au peupie, il ie dit à ses ennemis, il le dit à ses juges, il le dit à la mort. Cette affirmation estelle un mensonge audacieux ou l'effet d'une illusion? — Impossible, Messieurs, que le mensonge et l'illusion s'appuient sur les grandeurs surhumaines qui viennent de passer sous vos yeux. Jésus-Christ dit donc vrai. S'il dit vrai, cette parole s'explique : « Qui me voit, voit mon Père; » car Dieu ne peut enfanter que son semblable, sa vivante image, le caractère subsistant de sa propre substance. Characterem substantiœ ejus.
0 Jésus 1 vous êtes le Fils de Dieu. Nous le pressentions en vous voyant si beau, si admirable ; vous le dites, nous le croyons. Quand le soleil va paraître à l'horizon, il teint de la pourpre de ses rayons les nuages de l'aurore; nous l'attendons. Tout à coup les nuages éclatent ; des flèches ardentes s'élancent dans l'es-
pace; un astre radieux sourit à la nature : c'est lui, c'est le roi du jour. Ainsi, mon maître, vous teignez des splendeurs de votre divinité, le nuage de votre humanité. Ce nuage s'entr'ouvre ; le Verbe divin s'affirme : c'est lui, c'est le fils de Dieu, le roi immortel des siècles, à qui soit à jamais honneur et gloire.
Vous voyez, Messieurs, jusqu'où nous a conduits cette affirmation de l'Église. — «Je suis » née de Dieu, ce que j'ai vu de lui, ce que » j'ai entendu de lui je l'annonce au monde. » Quod vidimus et audivimus aununtiamus vobis. » — Nous sommes en Dieu, Père de Jésus-Christ; maintenant il faut descendre de Dieu à l'Église. Ce mouvement ne sera pas plus difficile que le premier.
Dans le mystère des cieux, le Père engendre son Verbe ; de l'aspiration du Père et du Verbe procède l'Esprit-Saint. Ils sont tous trois infiniment beaux, parfaits, heureux. Aucun souffle de notre monde ne peut troubler la quiétude de leur vie fortunée. Cependant, touché d'une immèiise compassion pour nos maux, le Père envoie vers nous son Fils. Vous l'avez vu dans Loule sa grandeur, et lui-même vous a révélé
le secret intime de sa personne. — Que vientil faire? — Il le dit lui-même : « Je suis venu » au monde pour rendre témoignage à la vé- » rite : Ego in hoc natus sum ut testimonium perhi- » beam veritati l. » Cette vérité, il l'a reçue de son Père ; elle tombe de sa bouche comme d'un vase précieux où rien n'altère sa limpidité native. Il a soin de nous en avertir : « La » parole que vous entendez n'est pas la » mienne, mais celle du Père qui m'envoie; » Sermoncm meum quem audistis non est meus, sed » ejus qui misit me Patris 2. » — « Le Père, qui » m'envoie, a réglé par son autorité souve- » raine ce que je dois dire; Qui misit me Pater, » ipse mihi mandatum dédit quid dicam et quid /o- » quar 3. » — Je ne parle que comme mon » Père m'a dit de parler; Quœ ego loquor sicut » dixit mihi Pater sic loquor 4. »
Vous me direz, Messieurs : Rien ne nous serait plus facile et plus doux que d'accepter de la bouche de Jésus -Christ toute vérité, si
« S. Joan., cap. xvim, v. o7.
1 S. Joan.. cap. Xiv, v. "24.
' S. Joan., cap. xn, v. 49.
* S. Joan., cap. xn, v. fQ,
188 MAJLSTÉ ET AUTORITÉ
profonde et mystérieuse qu'elle soit ; mais où est Jésus-Christ? — Attendez un peu. — Le Père, qui l'a envoyé, en réglant sa parole, a mesure sa vie. Il appelle son Fils, et le Fils obéissant s'écrie : t Je retourne vers celui qui » m'a envoyé ; je m'en vais vers mon Père ; » et il s'en va. Par les miséricordieuses entrailles de Dieu, je protesterais contre cette courte apparition, si le maître de la vérité disparaissait tout entier! Mais Dieu a pris ses précautions contre l'abandon. Ce qu'il a fait, au commencement du monde, pour le premier homme, il le fait, au renouvellement du monde, pour son Fils : il lui donne un aide semblable à lui. Jésus-Christ, pour engendrer le monde à la vérité, doit avoir une épouse. Il la prépare, pendant les jours de sa vie mortelle, et c'est le Père qui accomplit, par son ministère, cette grande œuvre. Pater in me maliens ipse facit opéra l. Le chef admirable de cette épouse est déjà façonné ; il est dur comme le roc pour résister à tous les assauts des puissances infernales ; il sera plein de sève et de vie pour sou-
' S. Joan , cap. xiv, v. 10.
tenir les défaillances des membres, et leur envoyer le suc divin de la vérité, qui doit les alimenter; hs membres se groupent autour du chef; tout est prêt. — Écoutons le mystère. Adam s'endort sur les fleurs du paradis. Dieu s'approche de lui, entr'ouvre son côté, et en retire la compagne de sa vie, la femme, jeune, charmante, pudique, exprimant en toute sa personne les sublimes beautés de la grâce. Jésus s'endort, du sommeil de la mort, sur l'arbre sanglant de la croix. Le fer d'un soldat, armé par la justice divine, traverse son cœur; un fleuve de sang s'en échappe, et se répand sur les éléments préparés de l'Église. Dans ce bain, elle prend vie; elle en sort sainte et immaculée. Adam voyant son épouse lui dit: « Tu es l'os de mes os, la chair de ma chair; » c'est pourquoi l'homme quittera son père et > sa mère, pour s'attacher à sa compagne, et e ils seront deux dans une seule chair l. » Jésus-Christ, voyant son Église, s'écrie : t Tu es » une avec moi comme je suis un avec mon » Père2 ; toi et moi nous n'avons qu'une même
1 Genèse, chap. n, vv. 23-24.
1 S. Jean, chap. xvn, v. 22.
» vie. Mon Père sait que je t'ai donné les * paroles qu'il m'a données l. Ma vérité est ta » vérité ; ma puissance, ta puissance Si tu en- » seignes, c'est moi qui enseigne. Va; comme » mon Père m'a envoyé, je t'envoie 2. Prêche » l'Évangile aux nations ; apprends-leur à » garder ma doctrine et mes lois3. Qui t'écoute > m'écoute; qui te méprise me méprise4. In- » visible à tous les yeux, je serai pourtant » avec toi jusqu'à la consommation des siècles. » Ecce ego vobiscum sum usque ad consummationem » sœcu'i s. — Le gage de ma présence, cadeau » de mes noces mystérieuses, c'est mon esprit. y Je te le donne pour qu'il reste toujours avec s toi. Ut manext in œternum. Il t'enseignera toute e vérité6 ; non pas qu'il t'apprenne des choses » nouvelles, car il ne te dira que ce qu'il a » entendu7; mais il te fera entrer dans les » sacrées profondeurs de ma doctrine, et te
1 S. Jean, chap. xxsi, v. 8.
' S. Jean, chap. xx, v. 21.
* S. Matthieu, chap. xxv.n, v. 39. — S. Marc, chap.xvi, v. lo. 4 S. hue, chap. x, v. 16.
1 S. Matthieu, chap. xxvm, v. 20.
* S. Jean, chap. xvi, v. 13.
T S. Jean, chap. IVI, v. 13.
> préservera de toute erreur. Si tu parles, c'est * lui qui parlera par ta bouche. »
Voilà re mystère, Messieurs; admirable confirmation du témoignage de l'Église. Fille du Père, épouse du Verbe incarné, temple indestructible de l'Esprit-Saint, l'Église est prise dans les embrassements adorables de la Trinité. Lorsqu'elle enseigne, avec l'assistance de l'Esprit-Saint, ce qu'elle a vu et entendu de son époux Jésus-Christ, mandataire du Père éternel, elle a donc l'incomparable majesté et l'infaillible autorité de Dieu lui-môme, Père, Fils, Esprit-Saint. N'est-ce pas à elle, plutôt qu'aux livres sacrés dont elle est la divine interprète, qu'on doit appliquer ces paroles d'un illustce protestant : « Je trouve là ce dont » mon âme a surtout besoin ici-bas : une auto- » rite devant laquelle mou esprit s'incline sans » que mon âme s'abaisse1. »
La majesté et l'autorité de l'Église enseignante sont-elles choses intermittentes dans sa vie? — Non; Messieurs; qu'elle soit dispersée, quelle soit réunie, elle les possède à toute
« M. Guizn.
heure; car, à toute heure, elle doit faire l'éducation religieuse et morale du genre humain. Dispersée, l'Église enseigne par son chef, autant humain qu'un autre dans sa vie privée, et comme homme particulier; tellement divin, dans l'action publique de son souverain pontificat, que tout le monde est d'accord qu'il faut lui obéir. S'il parle seul à toute l'Église, et comme sa tête, pour condamner l'erreur ou définir la vérité, il ne sHsole pas de l'Église et n'édite pas ses idées propres et individuelles; mais il exprime ce qu'il sait et sent être la tradition catholique et l'enseignement de Dieu ; comme la bouche d'un homme sincère exprime les impressions générales de souffrance et de bien-être, que la tête, centre de la sensibilité, sait et sent être dans le corps entier. Si le chef de l'Église pouvait se tromper, le sens des paroles que le Christ lui adresse dans la personne de Pierre, dont il est le successeur, serait tellement troublé qu'on n'y reconnaîtrait j)lus le caractère distinctif des sentences évangéliques : la clarté, la droiture et la simplicité. Or, le Christ a dit à Pierre et, en sa personne, à tous les souverains pontifes : « Tu
» es Pierre, et sur cette pierre je bâtirai mon » Église; jamais les puissances de l'enfer ne » prévaudront contre elle *. i — « Je te donne » les clefs du royaume des cieux, tout ce que tu » lieras sur la terre sera lié dans le ciel ; tout » ce que tu délieras sur la terre sera délié dans » le ciel 2. » — c J'ai prié pour toi afin que tu » ne défailles pas, confirme tes frères 3. b — « Pais mes agneaux, pais mes brebis4. » — Eli quoi, c'est sur lui que s'appuie l'édifice de la vérité, et il pourrait le faire crouler? Dieu lui a donné les clefs du ciel et il pourrait nous conduire aux portes de l'enfer? Il a le pouvoir de lier et de délier, et il pourrait briser les liens sacrés de la vérité, nous ceindre des chaînes de l'erreur, et cela serait ratifié dans le ciel ? Il lui appartient de ne point défaillir et de confirmer ses frères, et il pourrait tomber et nous entraîner dans sa chute ? Il doit paître les pasteurs aussi bien que les fidèles, et il pourrait leur donner à tous une nourriture empoi-
* S. Matthieu, chap. xvi, v. 18.
* S. Matthieu, chap. xvi, v. 19.
* S. Luc, chap. xxii, v. 32.
i>. Jean, chap. xxi, v. 15 et 17.
10 'i MAJESTÉ ET AUTORITÉ
sonnée? Messieurs, il y a là autant d'absurdités que de suppositions. « C'était manifeste- > ment ie dessein de Jésus-Christ, dit Bossuet, » de mettre premièrement dans un seul ce que » dans la suite il voulait mettre dans pluj> sieurs ; mais la suite ne renverse pas le com- » mencement, le premier ne perd pas sa place. » La puissance donnée à plusieurs porte sa res- » triction dans son partage, au lieu que la » puissance donnée à un seul et sur tous, sans » exception, emporte la plénitude. Nos anciens » docteurs ont tous reconnu, d'une môme voix, » dans la chaire de saint Pierre, la plénitude » delà puissance apostolique; c'est un point » décidé et résolu. Par cette constitution tout » est fort dans l'Église, parce que tout y est i ili vin et que tout y est uni; et, comme chaque » partie est divine, le lien aussi est divin, et 9 l'assemblage est tel que chaque partie agit » avec la force du tout *. »
Cet assemblage de l'Église existe et fonctionne dans la dispersion ; mais, Messieurs, où on le v<*it mieux, c'est dans la réunion des
' Discours sur l'uuttc do ÏÉjlise.
conciles; lorsque ces augustes assemblées deviennent nécessaires pour enseigner avec plus de solennité les vérités catholiques, en présence de vastes et profondes erreurs. Quaml la parole tranquille d'un homme convaincu ne suffit plus pour convaincre, il y ajoute l'éloquence de tout son corps : de son cœur dont chaque palpitation semble se traduire dans les vibrations de sa voix, de ses yeux qui brillent comme des éclairs, de ses membres qui repoussent, attirent, embrassent, affirment, préviennent la pensée ou la développent. Ainsi, Messieurs, quand l'enseignement de la sainte, catholique, apostolique Église de Rome, qui, selon la parole d'un grand évoque de l'antiquité l, « peut et doit suffire à tous les fidèles > pieux et dévoués, » a peine à se faire entendre dans les troubles du monde, le chef et les membres de l'Église enseignante parlent ensemble. Leur union dans une même définition est la manifestation suprême de la majesté divine de l'Église, l'éloquence suprême de son autorité infaillible. Il n'y a rien, il ne peut y
• Hincmar de Reims.
avoir rien de plus grand et de plus fort en ce monde. C'est quelque chose comme ce qui doit se passer à la fin des temps, lorsque Jésus- Christ, pour justifier le gouvernement de Dieu et venger sa gloire outragée, viendra sur les nuées du ciel, avec une grande puissance et une grande majesté, entouré du sénat apostolique, siégeant sur des trônes, pour juger les tribus d'Israël.
0 admirable ! ô vénérable assemblée 1 je vous salue avec tous ceux qui, dans le cours des siècles, ont entouré les conciles œcuméniques do leur respectueuse admiration. — Salut, imago de la Trinité sainte dont la puissance est une et indivisible, évoques du monde qui, venus de tant de lieux divers, ne formez qu'une seulo Église * ! — Salut, princes du sacerdoce, que lo Christ appelle de partout, afin que la divine tradition de l'Eglise catholique reçoive sa confirmation de votre commun suffrage2! — Salut,
1 Ad trinitatis instar, cujus una atque individua potestas, unum est per diverses antistites sacerdotium. (S. Symruaq. Pap. Lpist. I.)
* Christus nos undique sacerdotii principes convocavit... qno divina traditio Eccleske catholicœ communi suffragio flrmitateia accipiat.(Gc2cile Niesa. Il, œcum. VJI.)
DU GONGILE 197
pontifes dont la réunion atteste la présence de l'Esprit-Saint * ! — Salut, sacré synode instruit par celui qui est l'esprit de sagesse et d'intelligence, de conseil et de piété2. — Salut et merci! Nous attendons que vous disiez aux peuples : « Peuples, croyez : voilà ce qui a » paru bon à l'Esprit-Saint et à nous. Visum » est Spiritui Sancto et nobis. »
Messieurs, on nous a menacés d'un autre concile. Que pourrait-il faire contre celui-là?
— Nier un peu plus fort ce que tant d'hommes nient? — Et après? — Exciter les peuples démoralisés par l'impiété à la haine de l'Église?
— Et après ? — Lancer des nuées de miserablés contre l'épouse du Christ, la persécuter, la blesser à mort? — Etaprès? — Renverser les pouvoirs établis, au profit d'ambitions depuis trop longtemps impatientes d'arriver à l'extrême liberté des plus viles passions? — Et après? — Après! ils se mangeraient entre eux, ces énergumènes de la libre pensée et de la
* Spiritus Sancti testatur praesentiam congregatio sacerdoium. (S. Cœlest. Epist. ad Synol. Eplies.)
2 Sancla ipsa Synodus a Spiriiu Sancto, qui spiritus est sapien* tia:- et intellectus, consilii et pietatis, edocts, 'Syn. Trid , Sess. xxi, cap. i.)
libre vie. — Après 1 ils broieraient l'humanité dans leurs sauvages collisions. — Après! on entendrait sortir des voix du sein des ruines faites par eux ; la voix triomphante de l'Église chantant ; « On me croyait morte, je n'étais » qu'assoupie. Aujourd'hui je me réveille, car » le Seigneur m'a prise entre ses bras. Ego dor- > mivi, et soporatus sum. et exsurrexi, quia Dominus » suscepit me l. » Et puis la voix gémissante de l'humanité disant : • 0 sainte Église ! je viens » à vous; car a qui irais-je maintenant: vous » avez les. paroles de la vie éternelle?Ad quem ï> ibimus, verba vitœ œternœ hahes-7! »
• Psaume m.
* S. Jean, Vi, v. &.
SIXIÈME CONFÉRENCE