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QUATRIÈME CONFÉRENCE

Noël, 1848.

Jésus Christus heri, et hodiè, et in secula. " Jésus Christ était, hier, il est aujourd'hui, " et il sera dans tous les wièdes." — Heb. c. 13. v. 8.

Monseigneur,

Mes Frères :

Voilà f homme : il vient d'être créé, instruit de sa nature, de ses destinées et de ses devoirs ; mis en rapport d'union intime avec son créateur ; entouré de plaisirs, couronné de fleurs, heureux du bonheur que donne la parfaite innocence.

Voilà V homme : Quatre mille ans s'écouleront, et cette même parole désignera l'innocence même, couronnée d'épines, entourée de bourreaux, achevant d'expier dans la douleur, dans le sang, les crimes du premier homme

et de nous tous, ses coupables enfants : Ecce homo !

Adam est seul, résumant en lui tous les élus, toute l'Eglise, tout le genre humain. Un nouvel et grand mystère va terminer l'ouvrage du sixième jour. Il faut pour V homme, dit le Seigneur, une aide, une compagne, semblable à lui. Et cette aide, d'où lui viendra-t-elle ? du sein de la terre ? — non • du sein des eaux ? — non, mais du sein d'Adam. Dieu lui envoie ce sommeil surnaturel où les interprètes croient que toutes les générations futures et tous les événements de l'histoire se déroulèrent devant ses yeux — "po- " sant alors la main sur son cœur, il lui arrache " une partie du bouclier naturel qui le couvre ; " il en forme un être semblable à lui, il l'éveille, " le lui présente, " et ces paroles d'amour saint, de prophétie se font entendre : Os de mes os, chair de ma chair ; elle s appellera homme-mère, tirée de l'homme ; mes fils à jamais quitteront père et mère pour s attacher à elle, et les deux ne feront quun : et ertint duo in carne unâ.

J'ai dit que c'était un grand mystère:

quatre mille ans plus tard, le nouvel adam, plongé dans un sommeil encore plus profond,

ayant pour lit, non des roses, mais un tronc d'arbre dépouillé, nouvel arbre de vie, verra sortir de son côté ouvert une épouse, de laquelle lui naîtra une postérité/?/^ nombreuse que les étoiles. Cette épouse, c'est l'église, embellie de la chair et du sang de Jésus son époux, chair de sa chair, os de ses os ! Pour s'unir à elle, il aura quitté son père, Y Ancien des Jours, et sa mère, la synagogue ; les deux ne feront à jamais qu'un : nulle puissance humaine, nul effort de V enfer ne pourra les séparer.

— Le mariage est établi, un, saint, indissoluble. Cette fois, Dieu lui-même sert de témoin et de prêtre, lui-même il prononce la première bénédiction nuptiale : Benedixit tis. Croissez, leur dit-il, et imiltipliez-vons ; remplissez la terre, soumettez-la ; domptez toutes les races tTanimaîcx et jusqu'aux monstres de la mer : le globe et tous ses habitants seront votre dot et votre héritage. Comme vous voyez, mes frères, nos titres de propriété datent d'assez loin et d'assez bonne source : nous verrons bientôt les partages et les successions.

Tel fut au commencement le mariage, institution divine, si longtemps oubliée, si cruelle-

ment outragée depuis. Et tel est encore le modèle des mariages chrétiens : choix de la Providence, choix que la vertu prépare, que la vertu seule a droit de connaître ; amour noble et pur ; capacité pour le travail, dévouement au travail de part et d'autre.

L'homme savait déjà gagner sa vie et pourvoir à sa descendance ; la femme lui est donnée instruite de ses devoirs, attachée à ses devoirs ; elle lui est donnée, non pas pour fardeau à soutenir, mais pour compagne, pour aide, semblable à lui : in adjutormm simile sibi.

La société domestique, la famille est fondée, base et modèle de toutes les sociétés civiles ou politiques, qui n'existent que par elle et pour elle. Leur stabilité dépend des garanties qu'elles fournissent aux droits et aux intérêts de la famille, mettant au premier rang la sûreté de la vie, ensuite celle de la propriété. Travailler à construire un édifice social sur les ruines, soit de la propriété, soit de quelque autre élément naturel de la famille, c'est imiter la folie d'un architecte qui pour orner une façade arracherait les retombées des voûtes : c'est bâtir en l'air. . Xlesclavage transforme

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la famille en un vil troupeau ; la tyrannie, sous divers noms, quelquefois sonores et imposants, a de tout temps entamé les droits du père, de la mère, ou de l'enfant. Mais l'esclavage se brise, la tyrannie s'use, et la famille survit à toutes les révolutions humaines : comment pourrait-elle périr ? Dieu ne le veut pas.

O que de choses à dire ici ! qu'il me tarde de pouvoir parler le langage de la foi, du zèle, de l'amitié, en m'adressant spécialement à chacun des membres de la famille chrétienne !

Jeunes gens, qui vous pressez sur le seuil de la vie, pleins d'espoir et de courage ; impatients dans vos rêves de bonheur ; trahis, trompés à tout moment par cet implacable ennemi qui ne dort jamais : j'ai des conseils à vous offrir, des vérités à graver, s'il se peut, au fond de vos âmes ; conseils et vérités qui vous regardent, et comme enfants de cette patrie qui vous est si chère, de cette patrie dont le sort religieux est peut-être entre vos mains.

Jeunes personnes du sexe, élevées dans la crainte de Dieu et l'amour de vos devoirs ; dignes du plus heureux avenir, mais exposées

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à de terribles mécomptes dans le choix des moyens de vous l'assurer, cet avenir : j'ai à vous parler aussi ; quand le moment en sera venu, puissent la prudence et la persuasion régner à la fois sur mes lèvres !

Et vous pères et mères, vous ne serez point oubliés. Je veux encourager votre sollicitude, tout en vous demandant si vous gardez et exercez fidèlement l'autorité dont Dieu vous a revêtus ; si la tendresse paternelle ou maternelle ne serait point trop aveugle, trop confiante ; si vous ne vous prépareriez point pour vos vieux jours des reproches, des remords, de sombres et cruels chagrins ? Mais ce n'est point en passant qu'on doit traiter ces graves matières ; il faut leur donner un temps et une place convenables : nous le ferons, s'il plaît à Dieu. Revenons au berceau de l'humanité.

Après avoir béni et doté les deux époux, Dieu leur renouvelle la loi du travail ; leur désigne pour nourriture les plantes et les fruits, ce qui semble supposer que l'usage des viandes n'était point permis jusqu'au déluge ; une main céleste fixe encore une fois leurs regards sur V arbre mystérietcx ; encore une fois se répètent ces paroles fatidiques :

Vous rie7i mangerez point — puis le Seigneur s'éloigne, les laissant pleins de joie, d'admiration, d'amour, de reconnaissance.

L'univers est achevé, approuvé, béni ; la nature et ses deux interprètes entonnent un concert de louanges : Benedicite omnia opéra Domini Domino. L'Eternel rentre dans son éternel repos, et le septième jour commence.

Ce fut sans doute de Dieu même et en mémoire de la création, que nos premiers parents apprirent à sanctifier par le repos et la prière la septième partie de leur vie : loi fondée sur ce que l'homme ne saurait se passer d'intervalles réguliers de repos corporel ; moins encore son âme peut-elle remplir ses destinées, si elle n'interrompt fréquemment son travail pour se reposer en Dieu. Plus tard, cette loi fut promulguée solennellement sur le mont Sinaï : c'est la troisième du décalogue.

Certes, mes frères, c'est quelque chose de bien ancien et de bien saint que ce jour du sabbat, qui est notre dimanche. Fêté d'abord par Dieu lui-même, fêté par l'homme innocent, il a reçu partout depuis sur la terre une consécration spéciale. Je vais vous citer à ce sujet deux témoignages frappants. Le

premier est d'un ennemi furieux de la révélation ; c'est le trop célèbre Diderot, auteur d'une foule d'ouvrages impies, qu'heureusement on n'a guères lus, parcequ'ils sont inintelligibles :

" De tout temps et en tous lieux, chez les peuples anciens comme chez les peuples modernes, dans les pays civilisés comme chez les barbares, partout en un mot, a régné l'usage de la semaine, et celui d'en employer le septième jour au repos de l'homme et au culte de la Divinité."

L'autre témoignage est de M. Laplace, un des plus grands géomètres qui aient jamais existé :

" La semaine, depuis la plus haute anti- " quité, dans laquelle se perd son origine, " circule sans interruption à travers les siè- " clés, en se mêlant aux calendriers successifs *' des différents peuples. Il est très-remar- " quable qu'elle se trouve la même par toute " la terre. C'est peut-être le monument le " plus ancien et le plus incontestable des " connaissances humaines. Il'paraît indiquer " une source commune d'où elles se sont " répandues."

Laplace en écrivant cet aveu, était încré-

dule. On assure qu'en mourant il eut, comme tant d'autres, le bonheur d'ouvrir les yeux à la vérité. L'émule de Newton pouvait-il ne pas mourir chrétien ?

Arrivons à la fatale catastrophe. Vous en connaissez l'histoire, si naïve dans sa forme, si effrayante dans sa profondeur, telle que l'écrivain sacré nous l'a transmise ; histoire qui, de bouche en bouche, de colonne en colonne, est parvenue à toutes les nations anciennes et modernes ; histoire, hélas, que nous n'avons nul besoin d'aller lire dans les collections de l'antiquaire, sur les pyramides de l'Egypte, les pagodes de l'Inde ou les tombeaux du Mexique : elle est au-dedans de nous ; elle se répète à chaque cri de notre conscience, à chaque pulsation de notre cœur malheureux et coupable ! Je ne ferai qu'en rappeler les circonstances essentielles.

Disons d'abord qu'avant l'homme, c'est le témoignage unanime de toute l'écriture et de toutes les traditions, Dieu avait créé un monde de pures intelligences : il les avait créées libres aussi ; il les avait soumises à une épreuve, dont tout ce que nous savons est que les unes se perdirent par l'orgueil et

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furent à jamais privées de sa présence, tandis que les autres furent confirmées à jamais dans son amour et dans un état de parfait bonheur. Nous savons qu'aux premières, devenues éternellement malheureuses, a été laissé le pouvoir de nuire à l'homme par suggestion, mais non pas jusqu'à lui ravir sa liberté. — Bien entendu qu'ici les géologues ne sont plus à consulter ; il n'y a point d'esprits à l'état fossile, pour une foule de raisons excellentes. Mais la parole de Moïse et des prophètes, ainsi l'a décidé celui que l'erreur ou le mensonge ne saurait surprendre, vaut bien la dépouille d'un mort qu'on retirerait du sein de la terre ou même du fond des enfers. La raison seule, sans le secours de la révélation, démontre la possibilité des anges ; elle présume d'après ce que nous voyons des plans du créateur qu'il doit exister des êtres supérieurs à nous, d'une nature plus rapprochée de celle de Dieu, un monde d'ESPRrrs enfin : elle croit le reste sur une autorité infaillible.

Je le sais, les peuples de la terre sont tombés à cet égard dans un abîme de superstitions et d'impiétés. Plusieurs d'entre eux, ne pouvant expliquer le grand fait de la dépravation de l'homme, ont imaginé un

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double Dieu, l'un bon, l'autre mauvais, tous deux éternellement en guerre. Cette idée, preuve si saillante du péché originel, régnait surtout en Orient et chez nos aborigènes d'Amérique. Elle s'est introduite jusque sous le christianisme : c'est d'elle qu'est née la secte des Manichéens.

Mais la plupart des nations infidèles ont imaginé une hiérarchie, une gradation de génies ou d'esprits, de plus en plus puissants, soit pour le bien, soit pour le mal ; ils leur ont érigé des temples, et les ont adorés, surtout les mauvais génies, par un culte accompagné de sacrifices. Toutes ces affreuses erreurs supposent la vérité — nous y reviendrons plus d'une fois.

— Adam et Eve étaient justes et saints ; ils avaient le cœur droit ; toutes les grâces, tous les motifs d'obéir les entouraient- — mais enfin, ils étaient libres — autant qu'il nous est possible de concevoir leur heureux état, la tentation devait leur venir du dehors.

Il n'y a rien de plus touchant dans Milton que cette visite de l'ange Raphaël à nos premiers parents. Il engage avec eux un long entretien, leur raconte ce qui s'était passé avant leur naissance, écoute le récit de leurs

impressions, et les affermit dans le dessein de demeurer fidèles. Quand il les quitte, se retournant vers Adam, il prononce cet écho de la fatale défense :

Le ciel t'a créé libre, et ta jiostéiité Te devra sou malheur, ou sa félicité.

— Plaçons nous à la porte de ce mémorable jardin, nous les exclus, nous les exilés.

L'ennemi le plus rusé qui fut jamais s'approche— que nous importe la forme ou la manière — un serpent visible fut l'instrument de la tentation — il s'adresse à la partie la plus faible — Eve est seule, péril déjà, leçon épouvantable à tout l'avenir.

— Pourquoi Dieu vous a-t-il défendre de manger dti fruit de tous les arbres (mensonge) de tous les arbres de ce jardin ?

Voilà le premier pourquoi, le pourquoi du doute, de l'incrédulité, le pourquoi du démon ! Ce fatal pourquoi n'a cessé depuis de retentir dans le monde. Qui ne l'a pas entendu ? qui ne l'a pas répété ? A qui cette parole n'estelle pas cent et cent fois échappée, soit du cœur, soit des lèvres ! — Pourquoi cette défense ? Pourquoi résister à mes penchants ? Quel mal peut-il m'en arriver ? Quel crainte dois-je avoir des suites de mon crime ?

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La femme écoute, au lieu de fuir ; l'abîme se prépare — elle répond ; elle y tombera !

— Nous mangeons du fruit de ces arbres, mais pour celui de V arbre qui est au milieu du Paradis, Dieu nous a commandé de n'en point manger, et de ri y point toucher, de peur que nous ne fussions exposés à un grand malheur qu'il appelle la mort /

" Dieu affirme, la femme doute, le diable nie : " c'est le mot de St. Bernard.

— Assurément vous ne mourrez %>as' Mais Dieu sait qu aussitôt que vous aurez mangé de ce fruit, vos yeux seront ouverts (ah ! oui, ils seront ouverts ! .... vous serez comme des Dieux ; vous connaîtrez le bien et le mal (oui, vous les connaîtrez !).

— -Les yeux, les yeux, éternelle occasion de péché, se fixent sur le fatal objet de la défense ; la curiosité, l'amour-propre, la vanité, I'orgueil pénètrent tour-à-tour jusqu'au cœur de notre mère infortunée ; l'appétit

sensuel s'enflamme C'en est fait la

main obéit.. ..elle cueille Eve a mangé !....

Adam devient complice par amour Adieu

l'innocence adieu la paix adieu le

bonheur d'ici-bas !

C 'était hier ; nous y étions tous, mes frères,

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et cette route du cœur, croyez-vous que l'enfer l'ait oubliée ?

—Et voilà la Pomme d'or, voilà la boite de Pandore ouverte par une femme, et d'où tous les maux étaient sortis ne laissant au fond que 1 espérance. Voilà la déesse Atis, chassée de l'Olympe ; la femme trompée par la couleuvre des Perses ; le Typhon ou Dragon des Egyptiens, qui remplit de malheurs la mer et les terres ; le serpent Kaly des Indous, qui fait tant de ruines que le Dieu Vishnou s'incarne pour les réparer. Voilà le serpent, ou la femme-serpent des Japonais, des Chinois, des Scythes, des Gaulois, des Mexicains et des Péruviens !

" La croyance que l'homme est déchu et " dégénéré se trouve chez tous les anciens "peuples," avouait le chef des impies modernes.

Il ne s'agit point de dire : je ne comprends pas ; il s'agit d'un fait, et vous savez le proverbe : Rien n'est si entêté qu'un fait.

" Le nœud de notre condition, disait Pas- " cal, prend ses replis dans cet abîme (du "péché originel): de sorte que l'homme est "plus incompréhensible sans ce mystère, que "ce mystère n'est inconcevable à l'homme."

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Rappelez-vous notre dernière conférence.

" La chute et la réhabilitation, le péché ori- " ginel et la rédemption, sont les deux pôles " autour desquels roulent tous les mystères " de la nature humaine." Nous aurons beaucoup à dire sur ce grand sujet.

Ecoutons le pourquoi de Dieu, du remords, de la conscience ; il retentira, lui aussi, dans le monde, jusqu'au dernier soupir du dernier des vivants ! Ce pourquoi est terrible, il est assourdissant ; étouffez-le, il renaît, il revient ; s'il s'affaiblit un instant, c'est pour redoubler de force : il ne meurt jamais. Je n'ai point ici besoin de chercher des témoignages.

- — Adam, où êtes-vous ? — J'ai eu peter de votre voix, 6 mon souverain maître ! Je ri ose me présenter devant vous. Un feu honteux s'est glissé dans nies veines / — Votes avez donc mangé du fruit de cet arbre, qui vous couvre sans vous cacher, et pourquoi ? — La femme que vous m avez donnée pour compagne, me Va offert, et fen ai mangé. — Et vous, ô femme / pourquoi ? — Le serpent m'a trompée !....

Plaie profonde du péché originel; preuve de son indicible énormité ! Ils n'implorent point la pitié de leur juge ; ils s'excusent,

l'homme sur la femme, la femme sur le serpent infernal ! Cependant l'infinie miséricorde prévient même leur repentir; le ciel s'ouvre pour leur annoncer les desseins de l'éternel conseil de Dieu : et quel moment» mes frères, plus propice pour vous les rappeler, que l'aimable, la sainte, la toute consolante fête de Noël ! Ecoutons :

Une voix terrible se dirige vers le tentateur ; pour lui, point de grâce. — Maudit soit le serpent ! qu il traîne sur la terre ses replis tortueux ; quil se nourrisse de boue (ah ! oui !) ; qu'une haine éternelle règne entre lui et la femme. Il tendra des pièges à la femme et au fils de la femme ; mais la femme (ou le fils de la femme) lui écrasera la tête : Ipsa conteret caput tuum /....

Jour de Noël, vous vîtes l'accomplissement de cette adorable promesse ! Mais écoutons encore :

La mère de tous les vivants est là, tremblante, accablée de honte et de remords. Que lui dira cette voix qui vient de maudire l'auteur de sa ruine ? — Deux paroles où nous verrons son histoire, et l'histoire de ses filles pendant cette longue suite de siècles qui doivent s'écouler jusqu'à la naissance de son

divin libérateur, que dis-je, jusqu'à présent, chez une foule de nations encore assises dans les ténèbres et dans T ombre de la mort. Quelles sont donc ces paroles fatidiques ? — Souffrance ! DÉGRADATION !

O vous, qui composez une portion si respectable de mon auditoire, vous que ces paroles effraient, vous à qui le christianisme rendit en ce jour même, vos droits et votre dignité première : permettez que, pour vous montrer quelle reconnaissance et quel amour vous devez à Jésus et à Marie, je déroule un instant ici les annales lugubres de celle qui, dès V origine était la compagne, l'appui, l'égale d'affection, le bonheur de l'homme.

Ailleurs que chez les Hébreux, qu'on ne put même entièrement ramener à la loi primitive, tant ils demeuraient frappés de ce souvenir quej>ar la femme tous les maux étaient entrés dans le monde ; ailleurs que chez les Hébreux, que trouvons-nous ? La femme généralement descendue à l'état de pur esclavage ; regardée comme une chose, uneflroflriétéquon. acquérait par vente et achat, par droit de guerre, de vol ou de brigandage; tantôt prisonnière au fond d'un appartement, tantôt partageant les travaux d'un animal dômes-

tique ; traitée comme un être à part, qui ne devait pas même toucher aux aliments de l'homme; n'osant s'asseoir à la table d'un mari, ni lui donner d'autre nom que celui de maître, de Seigneur ; sans aucune culture intellectuelle. — Incertaine de son sort, pouvant être répudiée, renvoyée, chassée, quand l'âge et les infirmités commenceraient à peser sur elle ; privée de tous droits sur ses enfants, même du droit de leur conserver la vie. — Presque partout victime de l'exécrable polygamie et de ses suites révoltantes ; offerte en sacrifice aux dieux, brûlée ou égorgée sur la tombe d'un époux.. ..et combien d'autres traits du tableau, trop affreux pour être dévoilés dans un lieu si saint ! tableau," je le répète, du monde actuel, presque partout où le Rédempteur n'a point étendu son règne visible. Voyez l'Asie toute entière ; voyez le sort de cinquante millions de femmes dans les pays musulmans ; de cent millions à la Chine. Voyez l'Afrique, l'Océanie, nos sauvages infidèles de l'Amérique : lisez les annales de la Propagation de la Foi.

Il ne s'agit pas d'une princesse ici, d'une beauté là ; d'individus épars, de peuplades se rapprochant des mœurs patriarcales ; il s'agit de la femme, de la moitié du genre humain.

O femme chrétienne, que vous avez coûté cher à Jésus- Christ, à son Eglise ! Qu'il a fallu de sang et de sacrifices pour vous régénérer ! Votre divin libérateur, avant même de naître, posa la pierre fondamentale de votre réhabilitation, en choisissant pour sa mère Marie, la nouvelle Eve, Marie, la plus noble, la plus parfaite de toutes les créatures ; Marie qu'il aima et respecta comme jamais fils n'aima et respecta une mère. Son premier miracle avait pour but de consacrer votre union avec l'homme, de l'élever, cette union, au rang des mystères de son Eglise. Il défendit partout vos droits, fulmina l'anathème contre l'époux qui vous abandonne ; vous prodigua les marques de sa compassion, de sa bonté toute-puissante ; vous adressa ses dernières paroles, vous rendit les premiers témoins mortels de sa résurrection. Ses apôtres, en publiant l'évangile, proclameront votre liberté ; ils diront que l'époux doit vous aimer comme Jésus aima son Eglise, jusqu'à donner son sang pour elle. L'Eglise naissante bravera pour vous le glaive de la tyrannie ; combattra pour abolir toutes ces clauses d'esclavage, de vente, de répudiation, toutes ces chaînes humiliantes qu'avait forgées contre vous la législation païenne ; ses veuves, ses vierges sa-

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crées seront protégées et nourries avec une constante sollicitude ; elle entourera leurs asiles de barrières inviolables ; elle assemblera ses conciles pour flétrir des sectes qui voudraient vous replonger dans l'infamie ; elle donnera au mariage toutes les garanties possibles de liberté, de sainteté, et partant de bonheur.. ..et plutôt que de vous sacrifier aux passions des princes, elle verra des royaumes entiers se séparer de sa communion.

Il est temps de le dire, la femme chrétienne a été reconnaissante. En mettant le pied sur la tête du serpent, elle s'est relevée grande, sublime, digne d'elle-même et de sa nouvelle mère. Elle a aimé son libérateur, elle l'aime encore ; elle s'empressa tant qttil a conversé parmi les hommes, de l'écouter et de le servir ; elle lui demeura fidèle, quand tous, jusqu'à ses disciples, l'abandonnèrent ; elle le pleura sur le calvaire, veilla près de sa tombe, courut annoncer sa victoire sur l'enfer, recueillit ses dernières bénédictions à la terre, attendit dans le jeûne et la prière la venue de l'Esprit Consolateur. Au sein de l'église apostolique, elle se distingua par tous les genres d'héroïsme ; elle peupla le ciel de martyres ; ses vertus étonnèrent le monde romain ; le monde barbare se prosterna devant elle.

Rentrée chez elle, rétablie dans ses droits la femme chrétienne a compris sa belle et glorieuse position ; depuis lors, elle exerce ce doux et paisible, mais immense pouvoir de civilisation qu'on attribue, sans y penser, à une toute autre cause : car c'est à sa présence que nous devons ce respect, ces égards pleins de délicatesse, cet ensemble de rapports qui font le charme de nos sociétés. Que le soidisant philosophe ne réclame point pour lui l'honneur d'un tel progrès ; le but de ses flatteries immorales a été d'abaisser, de dégrader le sexe dont il a osé se dire le " vengeur," d'en faire de nouveau le jouet et la victime des caprices et des passions de l'homme. Voulez-vous, mes frères, en trois mots une preuve? — L'incrédule a honte et horreur de son ouvrage : trouvez-moi, je ne dis pas un chrétien, trouvez-moi un impie qui voudrait unir son sort à celui d'une femme sans religion ! Il y a là tout un procès, avec jugement péremptoire.

La Mère chrétienne, elle-même instruite, s'est souvenue qu'à elle appartient l'éducation domestique. Son enfant, à demi-chrétien avant de naître, a pu reposer entre ses bras, sans craindre d'être étouffé par elle, ou dévoré par la dent d'une bête sauvage ; d'elle

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il apprend à nommer, à chérir Marie, son autre mère, et le petit Jésus son sauveur et son frère. " Dieu se découvrit à l'intelli- " gence d'Adam sous une forme angélique ; " c'est un ange qui le révèle au chrétien " naissant, et cet ange, c'est sa mère." Laissez-le croître ; s'appuyant sur les genoux de sa mère, il fera la première offrande de son cœur ; il priera avec elle et pour elle : comment pourrait-il n'être pas exaucé ! Sa mère le bénira lorsqu'il s'endort, lui enseignera la loi d'amour à son réveil. A-t-il grandi ? jeune fille, en imitant sa mère, il devient digne de lui succéder dans sa mission pieuse et civilisatrice ; jeune homme, au milieu des plus fougueux élans des passions, il s'arrête pour écouter une mère chrétienne ; il se laisse vaincre, si non par ses paroles, du moins par ses larmes. Plus loin sur le chemin de la vie, vous verrez l'époux, soit incrédule, soit indifférent, céder aux tendres inspirations d'une femme qui le ramène à la foi par le

seul ascendant de sa vertu et combien de

fois le vieillard, rejeté avec dédain, refoulé dans la solitude par un monde ingrat qu'il a trop longtemps servi — oubliant ses chagrins et ses noirs pressentiments relève la tête, regarde le ciel et retrouve les beaux jours de

sa jeunesse, aux accents de sa fille, qui lui apparaît douce et radieuse comme l'étoile du soir après la tempête ; de sa fille qui lui redit en caressant ses cheveux blancs : Aimons Dieu, papa, aimons Dieu ; lui si bon, lui qui nous aime !

Vous pensez, peut-être, mes frères, que je vous ai rappelé toutes les gloires rendues à la femme par le christianisme, et au christianisme par elle ? Détrompez-vous ; il en est bien d'autres. J'aurais surtout à vous présenter l'enfant de Marie par excellence, la vierge chrétienne, devenue I'épouse de I'agneau, qu'elle suivra jusque dans le ciel ; pratiquant des vertus inconnues aux siècles païens ; se consacrant par troupes innomblables, au soulagement de tous les besoins, de toutes les misères de l'humanité : c'est le sacerdoce de la femme ; ministère divin, tout de foi, d'humilité, de charité sans bornes. Ah ! mes frères, j'aurais un sujet trop vaste à parcourir ; il y aurait là trop de couronnes à distribuer !

Sans sortir de votre pays, quelle ample moisson de gloire et de mérites a été cueillie par la femme, par la vierge chrétienne ! A qui, après Dieu, cette Nouvelle France

1 io.

doit-elle son bonheur social et moral ? Que fut-elle devenue si elle eût ignoré les noms et les sacrifices d'une duchesse d'Aiguillon, d'une dame de la Peltrie, d'une demoiselle Manse, de l'humble Marguerite Bourgeois, d'une dame d'Youville, et des milliers d'héroïnes infatigables qui ne cessent de reproduire à nos yeux leur zèle et leur dévouement ?

Mais le temps s'envole, et dans son cours rapide m'avertit qu'il faut renvoyer à une époque encore incertaine la suite de ces graves entretiens. Priez, en attendant, mes frères ; priez pour qu'ils servent à vos immortels intérêts. Car c'est là tout mon désir, toute mon ambition : une âme éclairée, une seule âme sauvée, mon Dieu, quelle riche récompense de mes peines !

—Et pourtant il me reste quelques mots à vous dire Q) : J'insistais avec bonheur, sur ce que devaient à la femme chrétienne les pauvres, les malheureux de tous genres, et voilà qu'en ce moment même elle se présente pour réveiller votre compassion et solliciter

1. Une quête par huit daines de la paroisse au profit <le la Société de St.. Vinceut-de-I'aul, s'est faite au sortir de la conférence. On avait prié 'e prédicateur d'eu dire uu mot.

vos dons. L'Enfant Jésus a faim, il a froid, il est nud, il est malade, il est abandonné aux rigueurs d'un long et dur hiver. Vous ne connaissez peut-être pas le chemin de l'étable où il pleure, où il attend vos généreuses aumônes ; mais il a des " frères," accoutumés à le voir, à le chercher, à soulager ses soufrances. Ces frères si dignes de votre confiance, si nombreux, si humbles, si dévoués, lui porteront ce que le cœur vous dira de verser entre les mains des dames qui s'avancent vers vous. Faites-leur donc bon accueil : Jésus et Marie vous seront reconnaissants.

Bénissez, Monseigneur, cette belle œuvre de St. Vincent-de-Paul ; bénissez encore la mienne, ou plutôt la vôtre, car c'est à vos aimables instances et à celles du bon pasteur de Notre-Dame de Québec, que j'ai osé commencer un travail qui demandait bien d'autres forces physiques et morales. Si quelque chose a pu m'encourager, ça été la vive attention que de concert avec cette foule de nos concitoyens, vous avez constamment daigné prêter à ma faible parole. Bénissez donc cette parole : que semblable au grain de sénevé de l'évangile, elle croisse, s'étende et fructifie pour la vie éternelle.

CINQIÈME CONFÉRENCE. Q)

11 Mars, 1849.

Jfl8ti8-Ghri8t était hier, il est aujourd'hui c 13 v s'" t0"8 le8 Biôcle8.»-Heb

Monseigneur,

Mes Frères :

Au milieu de l'effrayante série de catastrophes et de crimes qui se sont succédé si rapidement en Europe depuis que nous nous sommes séparés, auriez-vous par hasard entendu raisonner ainsi : Mais, où en sera votre conférendaire avec son Eglise immortelle, dont le chef s'en va? La papauté est en ruines ; la ville éternelle est au pouvoir de maîtres qui ne sont pas même chrétiens ; rome renie son passé, veut un autre

l. La révolution de Rome, arrivée en novembre 1818. donna lieu à Mieux conférence,,: la marche historique des quatre première 8t

urina h a ««nt Àmo l i-»oiuieiea est

ces

reprise à lu septième.

avenir ; le vieillard du Vatican n'est plus qu'un fantôme qui voltige sur les bords de la Méditerranée ; Plus de pape : donc plus d'église !

Cette parole-là : " Plus de pape, donc plus d'Eglise," s'est répétée bien des fois depuis dix-huit siècles, et sur bien des tons différents. Elle fut dite d'abord, du moins quant au sens réel, sur la fosse d'un géant, qui venait de soutenir contre cet antique serpent que vous connaissez, au sommet d'une montagne qui avait nom calvaire, une lutte qui fit trembler la terre et pâlir le soleil : Scductor il le Signantes lapident cum cnstodibus. Pendant trois cents ans, elle retentissait chaque matin sous ces voûtes silencieuses qu'on appelle les catacombes, alors dernier asile de la liberté. Pendant cent autres années, des princes et des peuples séduits par le traître Arius, la chantèrent jusque dans les plus beaux temples du christianisme. Cette parole fut le refrain du soldat de la Mecque, du Byzantin, de l'Albigeois, de l'incendiaire Wicklef, et surtout de Luther, inventeur (qu'on me pardonne cette rude allégorie ; lui, Luther, s'en est permis bien d'autres), inventeur d'un orgue à mille tuyaux, dont le principal, ou, pour mieux dire, l'unique accord consistait en cette

espèce de tonnerre longtemps redouté :

" Plus de pape, donc plus d'Eglise ! " Enfin, rappelez-vous notre seconde conférence, tout ce qu'il y avait presque en Europe de poumons robustes, se réunit en 1799, à la veille du Jubilé séculaire, pour crier sur la tombe de Pie VI : " Plus de pape, donc plus d'Eglise !

Nous vivons en 1849 ! au bout de cinquante ans, nous voici à la veille d'un autre Jubilé ; Pie ix, l'immortel Pie ix, n'est pas encore enterré ; il n'est pas même mort. — Ne serait-ce pas sage, après tant de mécomptes, d'y mettre au moins une réticence avant d'annoncer la vieille nouvelle : " Plus de pape, donc plus d'Eglise ?"

Quoi qu'il en soit, mes frères, j'ai cru rencontrer vos justes désirs, en suspendant la marche que nous avions commencée, pour jeter avec vous un coup d'œil rapide sur l'histoire de cette papauté, que les plus hardis frondeurs n'osent regarder qu'en baissant les yeux ; de cette papauté, l'orgueil du chrétien catholique ; de cette papauté, qu'entourent les marques les plus visibles d'une institution divine.

Au fond, ce n'est pas quitter le vaste sujet

qui nous a occupés jusqu'ici ; c'est l'envisager sous un point de vue différent. L'amateur qui se place devant un monument d'architecture, ne se croit pas obligé de suivre en l'étudiant le travail des ouvriers : il veut contempler librement et tour-à-tour le péristyle, les colonnes, les façades, les frontons, et surtout le dôme, le dôme, qui couronne toutes les autres beautés.

La tâche est gigantesque, je le sais, mais je compte sur un secours qui ne l'est pas moins. Demandons-le avec confiance à celui qui nous l'a promis pour la défense de sa cause, et sans autre prélude, ouvrons l'histoire, l'histoire de la papauté.

Jésus sortait du désert ; il venait de se préparer, par un jeûne de quarante jours à la prédication de son évangile. Il s'éloigne de Nazareth, où il avait passé les trente années de sa vie mortelle, et pour accomplir une prédiction d'Isaïe, ses pas divins se dirigent vers la mer de Galilée. C'est de là que la parole du Verbe va se répandre, que va jaillir cette grande lumière qui réjouira le cœur humain. Faites pénitence, est son texte

solennel ; faites pénitence, car le royaume des Cietix approche. Il est seul encore, seul dans cet univers qu'il doit renouveler ; qui sera son premier représentant, son premier apôtre ? Il descend au rivage ; il y trouve deux pêcheurs qui jettent leurs filets ; il leur dit : Suivez-moi ; vous allez être pêcheurs d'hommes. C'était Pierre, Simon-Pierre, et André son frère. Sans hésiter, tous deux quittent leur barque et leurs filets, et se joignent à lui : voilà pour la vocation. Le Sauveur leur en associe dix autres, et voilà le collège apostolique formé : Pierre en est le Chef, reconnu comme tel, désigné comme tel partout dans l'évangile : Primus Petrus.

Jésus instruit les douze, les rend témoins de sa doctrine et de sa toute-puissance. Un jour, à la suite du miracle de la multiplication des pains, figure si admirable de l'eucharistie, comme il marchait devant eux, il se retourne tout-à-coup et leur fait cette demande : Que dit-on de moi dans lé monde ? Qui croit-on que je suis ? Ils répondent : Les uns disent que vous êtes J 'ean- Baptiste ressuscité ; d'autres Elle ; d'autres Jérémie ou quelqu'un des propJiètes. — Mais vous, mes disciples : qui dites-vous que je suis ? — Pierre

s'avance et lui dit : Vous êtes le Christ, le fils du Dieu vivant. Ecoutez la mémorable réponse : — Vous êtes heureux, Simon, fils de Jean : C'est mon Père qui est dans le ciel qui vous a révélé cette parole. Et moi, je vous dis : Vous êtes pierre, et sur cette pierre je bâtirai mon église, et les portes de V Enfer ne prévaudront jamais contre elle ; et je vous donnerai les clefs du royaume des deux, et tout ce que vous délierez sur la terre sera délié dans les deux, et tout ce que voies lierez sur la terre sera lié dans les deux. Il était bien évident que la portée d'une si haute promesse s'étendait au-delà de la vie de Pierre, à des successeurs, qui seraient revêtus de sa dignité et de ses pouvoirs. Mais voici d'autres garanties : —

La veille de sa mort, dans la dernière cène, après avoir nourri les siens de son corps et de son sang, prédit la trahison de Judas, publié la loi de charité universelle, et celle d'humilité, autre caractère divin du christianisme ; Jésus s'adressant à Pierre, lui dit : Simon, Simon, voilà que Satan veut vous cribler, comme on crible le froment ; mais j' ai prié pour vous afin que votre foi ne manque point. Quand vous serez converti, confirmez vos frères : vos

frères dans l'apostolat et leurs successeurs par les vôtres. Ce n'est pas tout : les droits et la primauté de Pierre lui sont encore assurés lors d'une apparition solennelle du Sauveur ressuscité, apparition dont Pierre est le grand objet, et dont toutes les circonstances se rapportent clairement à la fondation de la papauté en sa personne.

Dix ou douze jours après la Pâque, Pierre, Jean et cinq autres disciples s'occupaient de pourvoir à leur subsistance en retournant à la pêche sur cette même mer de Galilée où trois ans plus tôt ils avaient tout quitté pour suivre Jésus et devenir pêcheurs d'hommes. Ils montent dans une barque sous la conduite de Pierre, jettent leur filet, passent la nuit sans rien prendre. Vers le jour, Jésus leur apparaît, se tenant debout sur le rivage. — Mes enfants, leur dit-il d'une voix qu'ils ne reconnurent pas, avez-vous réussi? Avezvous trouvé à manger ? — Rien ; nous n avons rien pris. — Jetez du côté droit de la barque. Ils se sentent irrésistiblement portés à obéir ; le filet jeté, ils ne peuvent le retirer, il est plein ! St. Jean dit : C'est le Seigneur qui est là. A ce mot, Pierre regarde, se jette à la mer, gagne le rivage, tandis que les autres le

suivent, traînant avec eux la barque et leur belle capture. Tous descendent à terre : leur cœur est saisi de joie et de vénération, mais ils n'osent parler ; devant leurs yeux est un feu allumé ; sur ce feu, du poisson rôti ; près de là du pain. — Apportez, dit leur bon maître, apportez quelque chose de votre pêche. — Pierre amène le filet, aidé des bras de ses compagnons, on y trouva cent cinquante trois gros poissons, et le filet ne se rompait pas. — Venez ma/ngàr. Jésus lui-même sert le repas, leur distribue le pain et le poisson. Quand ils eurent achevé, il dit : Simon, fils de Jean, ni < limez-vous ? — Oui, Seigneur ; vous savez je vous aime. — Paissez mes agneaux. Après une pause, même demande et même réponse : — Paissez mes agneaux. Pour la troisième fois, cette parole tendre et pressante se réitère : Simon, fils de Jean, m aimez-vous ? Les larmes commencent à couler. — Seigneur, vous roi) naissez toutes choses, vous savez que je vous aime. — Paissez mes brebis : agneaux et brebis, peuples et pasteurs, vous sont confiés. Soyez le berger universel. Puis lui ayant annoncé, non pas le lieu, mais le genre de sa mort, la croix, Jésus disparaît en lui disant : suivez-moi.

Et il l'a bien suivi, il a bien compris et rem-

pli la charge qui venait de lui être si formellement renouvelée. Partout désormais on le verra chef de l'Eglise, objet du respect et de l'amour des fidèles, dont il est le guide et l'oracle. Après l'Ascension du Sauveur, les cent-vingt disciples assemblés dans le cénacle, à l'ordre de Pierre, font choix d'un successeur à Judas. Au grand jour de la Pentecôte, Pierre à la tête des onze, ses collègues, le premier fait entendre sa voix inspirée, et trois mille reçoivent le baptême. Quelques jours se passent, et il monte au temple, guérit à la face du soleil un homme perclus de naissance, connu de tout Jértisalem, et le tenant par la main, il parle encore: cinq mille se convertissent. On emprisonne les apôtres ; on les conduit devant le Sanhédrin, qui les interroge ; Pierre répond au nom de tous, tenant encore l'homme guéri à ses côtés. On leur défend de prêcher. — Jugez> dit Pierre, si Von doit vous obéir plutôt guà Dieu : parole de puissance, d'autorité pontificale, répétée par tous ses successeurs, et dont les échos sortant de la bouche de Sa Sainteté Pie IX, viennent de parcourir le monde !

L'église de Jérusalem est constituée ; les fidèles qui la composent ont pour évêque St.

Jacques-le-Mineur, parent de Jésus-Christ ; le peuple juif même ne cesse d'admirer leur foi et leur charité, qui leur font pratiquer les plus sublimes conseils évangéliques. Mais voilà qu'à l'étonnement succède la crainte, quand, à la voix de Pierre, le mensonge est puni par la mort subite d'Ananieetde Saphire. A quelque temps de là, nouvelle punition, mais dans l'ordre spirituel ; c'est l'anathème prononcé contre un simoniaque. — Que ton argent périsse avec toi, qui as cru pouvoir acheter les dons de Dicte : première foudre de l'Eglise, première excommunication, justement lancée contre l'indigne trafic des choses saintes et des biens de l'Eglise. On croirait entendre un Grégoire VII, un Urbain II, un Innocent III, un Boniface VIII, un Pie VI, VII, IX!

Les miracles se multiplient par les ouvriers apostoliques ; les malades sont portés jusque dans les rues, pour que Xombre de Pierre, en passant, leur pende la santé-

Hâtons-nous s'il est possible.

Etienne est mort ; Saul (désormais Paul) converti, présenté à Pierre, confirmé dans l'apostolat. L'Eglise, après une première tempête, remplit la Judée, la Galilée, et la Sa-

marie : Pierre en fait la visite comme pasteur du troupeau : il va de ville en ville, instruisant, réglant, convertissant, opérant d'autres prodiges en faveur de l'humanité souffrante. " On croit voir, disait St. Chrysostôme, un " général d'armée qui parcourt ses légions, et ,, s'assure que tout est prêt pour le combat." Le moment de la conversion des gentils arrive : une vision mystérieuse l'annonce à Pierre, et aussitôt l'ange de Dieu lui fait rencontrer le centurion Corneille, qu'il baptise avec sa familie. Corneille est italien. Je vois Rome ! Pierre la verra ; mais auparavant il aura passé sept ans à Antioche, l'une des plus florissantes et des plus savantes villes d'alors ; à Antioche, où les disciples prirent pour la première fois le nom de chrétiens ; il aura prêché l'évangile dans plusieurs royaumes de l'Orient ; il y aura fondé et confirmé une multitude d'églises.

Vint le moment de la dispersion finale des apôtres. Douze ans après la mort du Sauveur, ils se réunissent à Jérusalem pour se partager le monde. — Quel sera le Lot de Pierre ?

Du haut des murs de l'antique Sion, murs qui vont tomber, il le sait, Jésus l'a dit

les regards de Pierre embrassent l'Aquilon, le Midi, l'Orient, le Couchant ; il est pasteur universel, agneaux et brebis sont commis à sa garde : toutes les nations doivent entendre sa voix, se courber sous sa houlette. C'est donc vers le centre des nations qu'il dirigera sa course, vers cette ROME, ivre de sang, engraissée des dépouilles de l'univers, vaste temple d'idoles, siège de toutes les erreurs, foyer de tous les crimes. Mais avec quelles armes, direz-vous, le vieillard futur du Vatican ira-t-il livrer bataille à la tyrannie toute-puissante ? Par quels moyens résister à ces empereurs féroces et capricieux, dont un signe de tête est un arrêt de mort pour des milliers d'hommes ?

Quelles armes ? — quels moyens ? — L'épée de la parole — le bâton de la croix !

Grande a dû être la joie de ces fidèles de Rome, admirables déjà, même entre les enfants de l'église primitive : quelle vénération, quels élans de tendresse filiale durent éclater lorsqu'ils virent au milieu d'eux le représentant de Jésus sur la terre ! Ils allaient avoir besoin de sa présence. A peine est-elle posée, cette pierre destinée à soutenir l'éternelle colonne de vérité, qu'un édit de l'em-

pereur Claude oblige tous les chrétiens a sortir de Rome. Pierre s'éloigne pour un temps, va confirmer ses frères, en d'autres lieux; se retrouve à Jérusalem : n'oublions point ce que lui arrive dans cette occasion.

Le roi Hérode, pour capter la bienveillance des juifs, avait fait trancher la tête à St. Jacques-le-Majeur ; leurs applaudissements l'enhardissent à de nouveaux actes de cruauté. C'était le temps de la Pâque. Il apprend que Pierre Confirme les chrétiens de la ville sainte ; il le fait saisir, se proposant de le faire exécuter devant tout le peuple, lorsque la fête sera terminée. L'église entière est avertie du malheur qui la menace. Ses prières, c'est le texte formel de l'écriture, ses prières nuit et jour s offrent à Dieii pour lui, pour sa délivrance : elles sont exaucées. A minuit, pendant que Pierre dort dans sa prison, entre deux soldats, lié d'une double chaîne, d'autres soldats étant debout à la porte, un ange s'approche de lui, dissipe les ténèbres, le frappe, l'éveille : — Lève-toi prompte7nent. — Les chaînes tombent sans bruit. — Prends ta ceinture, mets ta chaussttre, ton vêtement, et suis-moi. Pierre obéit ; il marche, n'osant dire si c'est un songe ou une réalité ; tous

deux passent la première et la seconde garde ; la grande porte de fer s'ouvre d'elle-même ; ils vont jusqu'au bout d'une rue, l'ange disparaît, Pierre revient à lui : Je le vois, dit-il, cest le Seigneur qui me délivre de la main tTHérode et de toute V attente du peîtple juif. Eux aussi, sans doute, se préparaient à chanter : " Plus de pape ; donc plus d'Eglise !"

A quelque temps de là, Hérode expirait rongé par les vers ; et le Vieillard du Vatican, de son siège de Rome, adressait une épître, vraie encyclique, aux fidèles d'Asie. L'an 49, sept ans après sa première entrée, Pierre est encore banni de Rome. L'an 51, on le voit présider à Jérusalem le premier concile, dont il dicte les décrets, qui commencent par ces mots sacramentels, répétés par tous les conciles depuis : // a plu au Saint-Esprit et à nous. Il s'agissait d'une controverse sur la loi de Moïse, que le zèle outré des Pharisiens convertis voulait imposer à tous les nouveaux fidèles.

Vingt-quatre ans s'étaient écoulés depuis la fondation du siège apostolique, et trente-six ans depuis la mort du sauveur. Un monstre sous forme humaine, Néron, est assis sur le trône des Césars ; la première grande perse-

cution va inonder la terre de sang chrétien. Le Vieillard du Vatican sent que sa fin n'est plus éloignée ; il adresse, " urbi et orbi," aux

fidèles en tous lieux Pierre, serviteur et

apôtre de J ' esus-Christ, (c'est ainsi qu'il commence) adresse une seconde épitre catholique, qui a tous les traits d'un testament spirituel. Il y parle de sa mort prochaine. " Le mur de boue va tomber." Je vais bientôt plier ma tente, la tente du pêcheur !

Saint Paul était venu se joindre à ses travaux. Les deux apôtres réunis confondent par un miracle l'imposteur Simon, qui prétendait imiter l'Ascension du Sauveur : leurs prières le précipitent du haut des airs, et " celui," " disait un grand pape, qui avaitpris des ailes " pour voler, n'eut plus de jambes pour mar- " cher." La colère de Néron, à qui ce magicien était cher, s'allume contre les auteurs de sa disgrâce ; les fidèles engagent leur pontife bien-aimé à conjurer l'orage par la fuite. Il s'éloignait déjà des murs, nous apprend une pieuse tradition, lorsqu'il rencontra Jésus- Chrit qui s'avançait d'un pas empressé. — Où allez-vous, Seigneur ? — Je vais à Rome pour être crucifié. Pierre a compris ; il revient, est arrêté, passe avec Paul huit mois dans la

prison Mamertine, et meurt en croix, l'an 65 de l'ère chrétienne.

Mais la tempête gronde, furieuse et terrible : — " Exterminons, exterminons cette race " exécrable, en haine aux dieux et aux hom- " mes ; effaçons le nom chrétien de dessous le " soleil ! " L'Eglise de Rome, chassée du sol, descend au séjour des morts, aux Catacombes, inter mortuos liber. Là, on prie, on immole sur un autel de bois la victime sans tache, on communie ; on écoute la voix du successeur de Pierre ; on se raconte ses périls, ses combats ; on s'encourage au martyre ; on se donne le baiser de paix ; on se dit en partant : Adieu jusqu'au ciel !

Mais comment, du fond des Catacombes, le berger veillera-t-il sur son troupeau ? Il sortira de terre ; il apparaîtra aux tyrans comme une ombre vengeresse ; il regardera d'un œil de triomphe le monde qui se convertit à mesure que coule le sang des disciples de l'Agneau ; ses ordres parviendront jusqu'en Orient, en Afrique, en Grèce, dans les Gaules, jusqu'aux extrémités de la Grande-Bretagne. C'est la "voix de Pierre," on le sait, on écoute ; qui refuse d'obéir n'est plus enfant de l'Eglise, n'est plus catholique.

Il ordonnera des prêtres, des évêques ; il assemblera des Conciles, à la lueur des bûchers, aux rugissements des lions de l'Amphithéâtre ; il réglera la discipline, foudroiera les nouvelles erreurs : ces devoirs remplis, il inclinera sa tête sous la hache des bourreaux ; un autre Pierre sort des Catacombes.

Pendant trois cents ans, deux papes seuls meurent dans leur lit, et encore, c'était l'âge qui se montrait plus prompt que les tyrans. Dites, après cela, si le " nautonnier galiléen" doit s'effrayer parce que les vents se déchaînent, que les vagues s'amoncèlent, que la barqiie agitée s élève vers les cieux et descend vers V abîme ? Modicœ Jîdei, quare dubitasti ?

Voilà qu'à force d'être arrosée, la terre partout se couvre de moissons. Le christianisme, qui depuis longtemps avait pénétré dans le palais des Césars, dans les armées, dans toutes les conditions de la société romaine, va s'asseoir sur le trône avec le grand Constantin. La croix, jusqu'alors objet de honte et d'opprobre, devient le plus bel ornement de la couronne des princes, l'étendard du soldat, le signe extérieur auquel on reconnaît la maison de Dieu. On cherche maintenant le pontife successeur de Pierre, mais c'est pour lui pro-

diguer les témoignages de respect et de vénération. La Papauté sort définitivement des Catacombes, et la mort y reprend son paisible empire. De tous côtés dans Rome, se construisent de superbes basiliques, enrichies, celle surtout qui recouvre le tombeau des saints apôtres Pierre et Paul, des dons des empereurs et de la chrétienté entière. Le Pape aura son palais et de vastes domaines : le pauvre, l'étranger, la veuve et l'orphelin, les malheureux et les persécutés de tous pays partageront ses revenus : " Saint- Pierre du Vatican" sera sa demeure habituelle.

Mais il est écrit qu'ici-bas l'Eglise sera toujours militante: Depuis ma jeunesse, dit-elle, on ma fait la guerre : les impies m ont frappé sur le dos comme on frappe sur une enclume ; ils nont pu réussir : leurs forces se sont usées, les marteaux se sont brisés, l'enclume est encore là, prête à en briser d'autres.

Ah ! oui, mes frères, l'Eglise est " militante." Si les ennemis du dehors ce lassent, ses enfants lui susciteront des guerres encore plus cruelles, encore plus acharnées. L'infâme hérésie d'Arius la conduit à deux doigts de sa ruine : pour venger et définir la foi, pour remédier à un déluge de maux que l'erreur

occasionne, un concile général de trois cents huit évêques s'assemble, sous la présidence des légats du pontife romain. Un des décrets du concile assigne à l'église de Rome, à son évêqne, la primauté sw toutes les églises.

Alors, mes frères, surgit un événement qui décèle de la manière la plus visible les desseins de Dieu sur la papauté. Rome, fondée depuis déjà plus de mille ans, était la capitale du monde civilisé ; les monuments dont elle était ornée, étonnent encore, à l'heure qu'il est, l'œil et la pensée du voyageur ; elle semblait ne pouvoir cesser d'être le séjour obligé des maîtres de l'univers. Eh bien, il en fut autrement: un bon jour de l'an 330, Constantin saisit son trône, l'emporte au Bosphore, à Bysance, qu'il nomme Constantinople ; et jamais, jamais depuis, Rome n'a eu de vrais souverains, fixes et résidents, que ses pontifes, ses Papes. L'empire se partage à la mort de Théodose; c'est Milan qui est la capitale d'Honorius. Les Barbares Ostrogoths viennent ensuite ; ils établissent à Ravenne le centre de leur faible domination. Les Lombards s'emparent, à leur tour, de la péninsule italienne ; ils font choix de la ville de Pavie ; nous verrons bientôt qui doit leur succéder.

Nous passons, sans pouvoir nous y arrêter, l'ère des grands hommes de la nouvelle loi ; l'ère des saints pères, qui par leurs talents sublimes, leur science et leurs vertus brilleront comme des étoiles dans le firmame?it de r Eglise, jusqu'à la fin des siècles : Athanase, Basile, Grégoire de Nazianze, Cyprien, les deux Cyrille, Hilaire, Chrysostôme, Jérôme, Ambroise, Augustin, Lactance et une foule d'autres, sans parler de Tertulllen, d'Origène, et des brillants apologistes qui suivirent de près les apôtres mêmes. Ce fut aussi une ère de saints et savants pontifes romains : on n'en compte pas moins de trente qui sont honorés d'un culte public, précédés de trente autres de l'ère des martyrs. Saint Silvestre, qui baptisa Constantin, ouvre la liste des premiers: vers le milieu est Saint Léon-le-Grand, la terreur d'Attila ; vers la fin est Saint Grégoire-le- Grand, à qui l'Angleterre doit sa conversion. C'est l'ère des premiers ordres religieux : de ces milliers de solitaires de la Thébaïde et de l'Orient : de ces moines de St. Augustin et de St. Benoît, qui travaillèrent si puissamment, sous la direction des papes, à la civilisation des Gaules, des deux Bretagnes et de l'Irlande.

Laissons s'écouler quatre cents ans, à par-

tir de la translation de l'empire à Byzance. Toute l'Europe est inondée de Barbares : les Francs ont passé le Rhin ; les Saxons se sont emparés de la " terre d'Albion ; " les musulmans se préparent à envahir les extrémités méridionales. Les empereurs d'Orient, au lieu de protéger l'Italie contre les Barbares, y envoient une armée pour faire la guerre, à quoi ? — aux images, qu'ils arrachent, brûlent, détruisent partout dans les temples catholiques. Les Romains exaspérés, sans défense contre les Lombards, qui pillent et ravagent de leur côté, se resserrent autour du pape, et commencent à dire tout haut qu'ils ne veulent plus reconnaître d'autre chef que celui qui les a déjà tant de fois sauvés, et qui seul depuis longtemps, peut-être pourrait-on dire depuis le départ des empereurs, exerçait parmi eux les plus hautes fonctions de la magistrature.

Encore un demi-siècle de troubles, et la papauté revêtira les formes providentielles qu'elle a conservées depuis onze cents ans. Un roi français passe les Alpes, arrive en Italie, défait en bataille rangée Astolphe, le dernier prince lombard ; reçoit la couronne des mains du pontife Etienne II, le reconnaît comme souverain de Rome, et lui fait pré-

sent d'un territoire assez vaste pour lui assurer cette modeste indépendance que l'état de l'Europe rendait désormais nécessaire : ce roi, ce vainqueur, ce donateur, est Pepinle-Bref, qui dépose sur le tombeau de St. Pierre les clefs des villes comprises dans le territoire. " C'est une offrande, un don irrévocable, dit-il, que nous faisons à dieu,' et que nous mettons sous la garde de St. Pierre : " de là le nom de patrimoine de pierre, sous lequel l'illustre et malheureux Pie IX vient de réclamer ses possessions, sa souveraineté, c'est-à-dire, comme un bien inaliénable de l'église catholique. Charlemagne, l'an 800, reçoit de pape Léon III la couronne impériale ; il confirme et agrandit la donation de son père.

Avant un autre siècle, Constantinople et les perfides grecs qui l'habitent se séparent par le schisme de l'arbre apostolique, et n'ont cessé d'offrir au monde le plus triste spectacle de décadence religieuse, morale et civile ; tandis que l'Occident, uni de plus en plus étroitement à la papauté, soutenu, conservé par la papauté, devint le centre des affaires, des progrès, de la civilisation, autant qu'on pouvait l'espérer sous les coups de

massue de ces guerriers du Nord, qui s'entrechoquaient, se battaient, se supplantaient parmi les débris de l'empire romain.

Ici, mes frères, se présentent deux graves questions, que les maîtres passagers de la ville éternelle voudraient bien être seuls à décider : la première est la nécessité de ce pouvoir temporel du chef de l'Eglise ; la seconde est la validité de ses droits au patrimoine de Pierre, je croirais insulter à votre foi, comme à votre intelligence, si je m'arrêtais beaucoup, soit à l'une, soit à l'autre. Quant à la première, des voix bien éloquentes ont tout dit, et l'Europe, comme l'Amérique, fait écho à la parole de nos défenseurs. Tous les peuples civilisés comprennentla situation : nous sommes là, deux cents millions de catholiques, pour demander, tant énergiquement qu'on voudra, que le pasteur universel soit libre ; que ni roi, ni reine, ni empereur, ni président, ni qui que ce soit en-deçà de Dieu, ait à lui dicter une ligne de conduite, ou soit même soupçonné d'avoir part à ses décisions. Heureusement, en sus du bon droit, les intérêts des gouvernements et les rivalités nationales suffiront pour garantir au pape sa parfaite indépendance : il restera chez lui.

Quant à la seconde question, la réponse est encore plus facile. Si une suite de donations librement faites et librement acceptées ; si les conquêtes d'une guerre juste, possédées pendant huit cents, onze cents, quinze cents ans, ne constituent point le droit, la propriété — tous les rois et reines de l'Europe peuvent bien dire adieu au trône et s'embarquer pour la Nouvelle- Hollande; et nous, peuples blancs d'Amérique, nous n'avons qu'à regagner en toute hâte les forêts de la Germanie, laissant à "l'homme rouge," au sauvage, la tranquille jouissance du sol qui nous a vus naître, et que l'homme rouge occupait tout entier, il n'y a pas quatre cents ans.

Ne cessons de le répéter, ces Etats de l'Eglise (car c'est le nom sous lequel l'Europe entière les reconnaît) n'appartiennent pas, comme souveraineté, comme puissance, au seul petit peuple qui les habite, moins encore aux brigands étrangers qui les exploitent en ce moment. Il sont à nous ; à nous qui les avons donnés, embellis, protégés ; à nous, sans qui leurs occupants ne feraient qu'une très-pauvre, très-mince figure dans l'univers. Qu'ils soient bien gouvernés, oui, sans doute : que leurs intérêts matériels, leur bonheur so-

cial, soient l'objet d'une constante sollicitude. Mais qu'à leurs destinées préside le père commun de la chrétienté. C'est notre droit inaliénable : le patrimoine de Pierre est notre

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