DISTRICT FÉDÉRAL
L'histoire va nous montrer bientôt 1er terribles inconvénients pour la paix et l'honneur de l'Eglise, où l'entraîne la dépendance de son chef, vis-à-vis des puissances temporelles.
Nous voici donc arrivés au cœur du moyen age. Les états modernes sortent par degrés de la barbarie ; leur conversion à l'Eglise s'avance avec rapidité. Partout le pape est à la tête de cette grande œuvre : envoyant de tous côtés évoques et missionnaires apostoliques ; travaillant de concert avec eux à l'instruction des princes et des peuples ; réclamant pour tous la paix, l'ordre, la liberté, les droits de la conscience ; protégeant les faibles, luttant généreusement et vaillamment contre la tyrannie.
On a beaucoup écrit, beaucoup parlé de ce
moyen-âge, et du rôle immense que les papes
eurent à fournir pendant près de mille ans.
Le dernier siècle surtout a fait pleuvoir sur
eux les accusations les plus haineuses, les
calomnies les plus absurdes : sans les papes
et leurs dociles esclaves, les moines, à en croire nos libres-penseurs, ces torrents de Barbares que versaient sur l'Occident la Scythie et la Germanie — ces torrents de Barbares sans frein, sans pitié, buvant dans le crâne de leurs ennemis, brûlant ou détruisant jusqu'aux moindres traces des lettres et des arts — sans les papes et les moines, auraient ramené en Europe, si non l'âge d'or, au moins le siècle immortel de Louis XIV !
Pourtant on veut être libéral : on avoue que les papes* et les moines sauvèrent quelques restes d'histoire et de littérature ancienne ; mais on se hâte d'ajouter que ces papes au génie étroit et ces " très-pauvres" moines tenaient tout cela renfermé sous d'épaisses murailles, scellées du sceau de l'ignorance et de la superstition : gardiens aveugles de trésors enfouis !
Ignorance, superstition, siècle de fer, "nuit des temps modernes ! " c'est bientôt dit. Et voilà que le XIXe siècle s'avise d'y aller chercher et trouver, chez des papes et des moines, une profondeur de recherches, une soif de connaissances, une fureur d'étude à peine croyables ; que dis-je, d'aller chercher et trouver chez des papes et des moines, le
germe de nos plus brillants progrès philosophiques et matériels.
C'est un moine français, Gerbert, depuis pape sous le nom de Silvestre II, légal d'Archimède, qui introduit en Europe l'arithmétique arabe : construit un orgue (vous comprenez que ce n'est pas celui de Luther !) un orgue muy assure-t-on, par la vapenr, des horloges à roues, et je ne sais combien d'autres merveilles de mécanique
C'est un Gui d'Arezzo, à qui nous devons les notes de la musique, qu'il désigna et que nous'désignons encore par les premières syllabes de la première strophe de l'hymne de St. Jean-Baptiste. C'est un St. Anselme, docteur de l'Eglise, et l'un des " pères " de la philosophie intellectuelle. C'est le franciscain Roger Bacon, qui fait la cloche des plongeurs, divers miroirs d'optique, des télescopes, reconnaît la direction de l'aiguille magnétique, invente la poudre, la poudre à canon. C'est un Raymond Lulle, écrivain prodigieux, à qui des antiquaires ont attribué jusqu'à mille ouvrages différents ; preuve au moins d'un travail qui dépasse toute imagination. C'est un Vincent de Beauvais, surnommé " l'Encyclopédiste du XII le siècle." C'est un Al-
bert-le- Grand, maître de St. Thomas d'Aquin ; Albert-le- Grand, dont on disait qu'on aurait pu brûler son corps avec ses seuls écrits. C'est un Linna, moine d'Oxford, qui à l'aide de la boussole fait le voyage d'Islande, c'està-dire, de 1' Amérique ! la Providence ne voulait point encore que ce fût le Canada !... Et combien d'autres, papes, moines et 'leurs élèves, se sont illustrés dans tous les genres, depuis Alcuin, le précepteur de Charlemagne, Alcuin, surnommé le " sanctuaire des arts libéraux, " jusqu'au Dante, à Pétrarque, au Pic de la Mirandole ?
On va jusqu'à dire qu'avant le XI le siècle les moines allemands se servaient de caractères pour imprimer des livres entiers en lettres d'or: ne laissant, que l'invention de la " presse" au fameux Guttenberg.
Tout cela est fort bien, me répondra-t-on peut-être ; mais le " hasard " est le vrai père des inventions que vous citez à lo gloire des moines : ils n'y ont pas grand mérite.
Le " hasard " est un mot vide de sens. L'homme réinvente guère clans le monde physique ; il trouve, il découvre, quand Dieu le veut, pas plus tôt, ni plus tard. En voulezvous, mes frères, une preuve à jamais mémo-
rable ; voyez ces quatre leviers qui remuent et changent aujourd'hui la face de la terre :
Depuis la création d'Adam, ne connaissaiton pas le feu et l'eau ? N'étaient-ils pas partout en présence l'un de l'autre ? L'homme pouvait-il ouvrir les yeux, regarder le ciel ou même son foyer domestique, sans voir la force expansive de la vapeur ? Ne .s'en servait- il pas à tout instant, pour les arts de premier besoin ? — Et au bout de six mille ans, il s'avise enfin d'employer cet élément qu'il voyait fendre les rochers et briser les vases d'airain, de l'employer, dis-je, à faire tourner une roue !
De tout temps ne possédait-on pas les cachets, les médailles, la monnaie, les inscriptions métalliques ? N imprimait- ox\ pas sur la cire, le bois, et cent autres substances ? Le saint homme Job, il y a plus de trois mille ans, ne disait- il pas : Qui me donnera de graver sur tme hune de plomb avec un style de fer mon attente du rédempteur ; ou bien de T écrire sur le roc à l'aide du ciseau f Que nous manquaitil ? — De rassembler des cachets mobiles ; d'en former des lignes, des pages, des volumes, On imprimait en lettres d'or ; on avait l'encre, on s'en servait pour écrire : qui fera le dernier pas ? Guttenberg, serviteur et protégé d'un évêque de Mayence !
Le charbon, le soufre, le salpêtre, existaient depuis que le monde est monde ; ils avaient des milliers de fois produit de vastes explosions dans la nature ; on les avait peut-être souvent mêlés dans un mortier ; on n'avait pas encore donné le coup de pilon de dépit. Oui le fera ? — Un moine anglais — il recommence — voilà tout. Grand Dieu ! qu'auraitil pensé, qu'aurait-il fait, s'il eût prévu le reste !
Les plus anciens peuples parlaient de la vertu attractive de l'aimant et des barreaux magnétiques ; ils leur connurent des pôles, et plus tard, une direction. A qui viendra l'idée de poser un de ces barreaux en équilibre sur un pivot ? Encore au moine anglais ; d'autres ajoutent, en même temps à l'Italien Gioja. — Sans cela, point de Nouveau-Monde. — Québec serait, si l'on veut, la capitale du Cannata ; mais ce Cannata serait le séjour d'une horde d'anthropophages !
Je vous nommerai un autre de ces prétendus hasards, et l'un des plus récents.
On savait filer ; on connaissait les étoffes : les premiers hommes ne furent pas longtemps à ne s'habiller que de peaux de bêtes, d'écorces et de feuilles. — Qu'arrivera-t-il à une fileuse du dernier demi-siècle ? Un jour,
son rouet se renverse, et s'éloigne de plusieurs pieds en filant toujours — l'accident n'était pas nouveau, mais un ouvrier ingénieux est là: "Je ferai mieux," dit-il: " dix, vingt, cinquante broches iront et reviendront au vol, et feront voler l'ouvrage" — le branle est donné ; les améliorations se succèdent rapidement : dans quelques années l'Europe se couvrira de manufactures, où des millions d'hommes, de femmes et d'enfants iront chercher leur vie, et souvent trouver leur mort.
Je m'écarte, direz-vous, fort loin de mon sujet. — Eh bien, achevons.
Presque toutes les universités célèbres datent du moyen -âge, et furent établies par des papes, ou avec leur concours. Les conciles et les évêques d'alors insistaient sur la nécessité d'ouvrir des écoles, même gratuites, jusque dans les plus petits villages : de ces humbles écoles sortaient à leur tour, prêtres, abbés, évêques, et souverains pontifes. Le pape Adrien IV était fils d'un mendiant anglais ; il fut écolier, serviteur des chanoines, religieux, supérieur d'un monastère, cardinal, légat en Danemark, et enfin successeur de Pierre : il se montre digne de son élévation.
Les moines tenaient si peu à cacher sous le boisseau cette lumière dont la garde leur était confiée, qu'ils joignaient universellement à leurs couvents de vastes collèges. L'abbaye de Fulde avait cinq mille étudiants, qu'on obligeait de transcrire chacun deux volumes par année ; c'était le prix de leur éducation. Voilà en douze mois, dix mille volumes sortant d'une seule école pour nourrir l'ignorance contemporaine ! Partout les moines élevaient des chaires publiques de philosophie, d'histoire, de droit, de médecine ; ils avaient des auditeurs ; les villes accouraient pour les entendre ; on les suivait jusqu'en pays étranger pour recueillir leurs doctes leçons : et tel savant professeur de nos jours, qui ne sait que ridiculiser les moines, a des élèves qui l'écoutent quand on lui envoie un piquet de soldats pour commander le silence !
Ils ont conservé les livres — grand merci de votre reconnaissance. Dites aussi par quels soins, quels travaux, quels sacrifices ? Les guerres incessantes, les incendies faisaient chaque jour disparaître les archives de l'antiquité. Il ne fallait rien moins que le dévouement et les mille bras des ordres
religieux, pour les renouveler et les multiplier autant que les églises ; car chacune voulait avoir sa bibliothèque : " Une église sans un trésor de livres," disait le chanoine Geofïroi, compagnon de voyage de saint Louis, " est une citadelle sans munitions."
On ne se bornait pas à l'immense travail des transcriptions ; oa, allait chercher jusque chez les musulmans, jusqu'en Perse, jusqu'aux Indes, les manuscrits rares et précieux ; on les achetait au poids de l'or ; on en traitait avec des rois, comme pour la possession d'une nouvelle province ; on comparait les éditions, on les étudiait, on les traduisait, on les connaissait mieux, cent fois mieux que nous : et cela parmi des convulsions politiques affreuses, au sein de la guerre, de la peste et de la famine.
Où en serait notre orgueil scientifique et littéraire, si les papes et les moines eussent fait place à ces Califes qui brûlèrent les sept cent mille volumes des Ptolémées ? si les barbares du Nord, les Huns, les Alains, les Vandales, eussent ouvert entre nous et l'antiquité l'abîme de l'oubli ?
Disciples ingrats d'hommes qui vous ont appris à lire ; d'hommes dont la gloire gran-
dit à mesure que vous, avec la vôtre, vous descendez sous une nuit autrement sombre que celle du moyen-âge : vos fades plaisanteries, vos pitoyables sarcasmes rappellent ces petits envieux de l'orateur d'Athènes, qui disaient que " ses discours sentaient l'huile ! " ou les détracteurs de Colomb, qui " ne voyaient rien que de fort aisé dans la découverte de l'Amérique ; il ne fallait qu'y penser ! '' Eh oui, et c'est ce que vous ne faites guères !
Un pape français aurait inventé nos horloges, le mouvement " par la vapeur ? " — Il serait bien juste qu'une dixaine de steamers français, montés de quelques milliers de braves allassent briser la junte misérable qui tient Rome dans la terreur, et faire vibrer encore à l'oreille de Pie IX le timbre majestueux de l'horloge du Vatican !
A dimanche.