‹ Conférences de Notre-Dame de QuébecChapitre 8 sur 9 · IÔ · texte numérisé non relu

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des électeurs. Grégoire attend, prie, espère ; frappe autour du monarque d'illustres et coupables favoris : mais en vain. Henri n'écoute que son avarice et un libertinage dont les excès sont trop odieux à raconter. La sentence bien méritée, l'excommunication se fulmine.— Henri appelle aux armes ses vassaux; Grégoire les appelle à la réforme des abus. La lutte fut vive et terrible ; Henri défait et détrôné, vient demander grâce ; l'obtient ; recommence sa carrière de crimes. — Nouvelle lutte : Henri passe les Alpes, s'empare de Rome, crée un anti-pape, qui le couronne ; Grégoire chassé de son siège, revient soutenu par Robert Guiscard et les Normands de Sicile. Henri se voit forcé de reprendre le chemin d'Allemagne, mais les violences des Normands soulèvent les Romains contre leur pontife qui s'enfuit à Salerne ; il y meurt avec cette noble devise: " f ai aimé la justice, f ai haï le mal ; c'est pour cela que je finis mes jours en exil." — Sa défaite n'était qu'apparente.

Les Normands se retirent, le calme se rétablit ; Victor III, et après lui Urbain II, poursuit avec vigueur les mesures de réforme. La liberté de l'Eglise était sauvée : désormais

papes, évêques et pasteurs inférieurs reclameront et feront respecter leur droit d'être élus et maintenus suivant la teneur des canons. Il y aura encore des abus, mais le droit triomphera. — Quel fut le sort d'Henri ? Trompé, trahi, dépouillé par ses propres enfants, abandonné de tous, il mourut dans la plus affreuse misère, lui qui avait ceint trois diadèmes etKvré plus de soixante batailles. — Ce n'est pas X enclume qui se brise, c'es le marteau.

J'aurais aimé à vous citer, sur cette grande affaire, Schlégel, un des littérateurs modernes les plus distingués, longtemps l'arbitre du goût en Allemagne : mais les moments nous pressent, et ne me permettent que d'indiquer son témoignage. Elevé dans le protestantisme, il s'est converti par l'étude de l'histoire ; il est mort en 1829.

Les Croisades, qu'on a tant louées et tant blâmées : les Croisades, ces guerres, non plus de peuple à peuple, mais du monde chrétien contre le monde musulman — guerres le plus souvent malheureuses, par le défaut d'union entre les princes croisés, mais qui sauvèrent l'Europe : l'affranchirent de la tyrannie féodale ; préparèrent les voies au commerce,

aux découvertes, aux progrès des arts et des sciences — les Croisades furent une des époques les plus brillantes de la papauté. Commencées sous Urbain II (Grégoire VII en avait eu la première idée), elles durèrent par intervalles pendant près de deux cents ans, et ne furent abandonnées qu'à la mort de St. Louis. Parmi les pontifes romains d'alors, je ne citerai qu'un seul, Innocent III, mort en 1216 ; Innocent III, vrai grand homme, admirable de fermeté, d'activité, de zèle pour la foi et pour la réforme des mœurs ; suscité comme Grégoire VII, par celui qui veille sur la barque de Pierre, vrai nautonnierdes temps périlleux. Aucun pontife n'eut sur les bras plus de souverains ; aucun ne se montra plus puissant, non par les armes, mais par cette force que donne une juste et sainte cause. A Uthon IV, il arracha le patrimoine de Pierre, que cet empereur tenait asservi. Contre Philippe II de France, il soutint les droits d'une reine intéressante par sa vertu, sa beauté et ses malheurs ; indignement répudiée par le caprice de son époux. Aux princes espagnols, il fit respecter la sainteté du mariage. Il obligea le monstre Jean-Sans-Terre de rendre aux églises de son royaume leurs libertés, que plus tard les évêques et les ba-

rons anglais firent insérer dans cet acte fameux, la Grande Charte, qui est encore aujourd'hui le boulevard des droits du sujet britannique.

Les Albigeois, ces socialistes du moyenâge, qui joignaient au fanatisme religieux toute la férocité des Vandales ; les Albigeois ne furent pas un des moindres embarras du règne d'Innocent III. Il s'efforça de les ramener par la douceur et la persuasion, et s'il consentit enfin aux moyens de rigueur employés par les princes catholiques, ce fut pour sauver l'Europe d'une invasion aussi dangereuse que celle du Croissant.

C'est ici, mes frères, le lieu de répondre à quelques objections qui ne peuvent manquer d'être entendues souvent dans un pays comme le nôtre.

Les papes ont abusé, dit-on, de cette puissance médiatrice que l'intérêt des peuples et le consentement des princes leur attribuaient durant plusieurs siècles. N'ont-ils pas occasionné des guerres, fomenté des divisions au sein de leur vaste troupeau ? N'ont-ils pas eu pour idée fixe d'abaisser tous les rois, et d'arriver eux-mêmes à la domination universelle ? — Quand il en serait ainsi, quand les

accusations seraient aussi fondées qu'elles sont calomnieuses, que voudrions-nous conclure ? — Que c'étaient des hommes et non des anges : lisez l'histoire, et vous verrez à quels anges ils avaient affaire.

— Etait-il écrit quelque part que l'assistance divine rendrait infaillible cette puissance de médiation temporelle ? Elle allait sans doute à conserver dans tout son éclat, dans toute sa pureté, le dépôt de la foi et de la morale. Mais le divin fondateur du christianisme avait-il dit que la barque de Pierre ne devrait point de malheurs à son pilote même ? — Non : il promit que toujours sous la conduite de Pierre la barque surgirait, q?ie toujours le pilote invisible serait avec elle ; que ni les portes d'Eole, ni tous les efforts de V enfer ne la pourraient submerger. Du reste, à des coups de gouvernail téméraires, si l'on veut, auront répondu des secousses violentes, qui jettant l'effroi parmi les " passagers, " auront mis à l'épreuve toute la sagesse du pilote, et toute l'énergie de 1' "équipage." Mais nous sommes bien peu en état d'apprécier les événements qui soulèvent tant d'indignation amère. Spectateurs dans le lointain, nous voyons le combat des flots, la fureur des

vents, les périls de cette Arche de l'Eglise qu'environnait le déluge des erreurs et des .passions humaines : nous croyons follement ' que si nous eussions été là, tout eût été à merveille !

Ceux qui ont approfondi l'histoire, savent que durant plusieurs siècles, ainsi que je vous le remarquais tout-à-l'heure, les papes avaient à démêler les affaires les plus compliquées, les plus difficiles. De tous les points de la chrétienté on s'adressait à eux, on les prenait pour arbitres, surtout dans les querelles de prince à prince, de pays à pays ; on ne connaissait point dans l'univers de juges aussi équitables, aussi désintéressés. Ordinairement on souscrivait de bon cœur à leurs décisions. C'eût été beau d'y voir un congrès de Vienne, de Gand ou de Bruxelles, &une convention, un protocole, une assemblée de diplomates ! Une fois on s'en était rapporté à l'avis d'un prince renommé par ses vertus et sa haute prudence : c'était Saint- Louis.

Il examina la cause, jugea selon la justice

et les parties adverses se battirent après comme auparavant.

J'aurais à vous présenter sur cette matière une foule d'écrivains illustres, dont plusieurs

figurent au premier rang parmi les grands hommes du jour ; mais déjà il faut précipiter notre course, si nous voulons garder une place pour deux ou trois magnifiques citations qui résumeront presque en entier ce que mille témoignages passés et présents auraient pu nous dire. Je me bornerai pour le moment à une courte remarque du chancelier Kent, I surnommé le "Blackstone" de notre Amérique — ce qui me le fait choisir, c'est que nourrij dans tous les préjugés puritains de la Nou-j velle-Angleterre, il n'a pu rendre quelque! hommage à la vérité dont il s'agit qu'à l'aide! des plus fortes convictions :

" L'histoire de l'Europe durant la pre- " mière partie des temps modernes (moyen-j " âgeN, abonde en preuves intéressantes et 11 fortes de l'autorité qu'exerçait l'Eglise " (par ses chefs) sur des princes turbulents et " de féroces guerriers ; en preuves, dis-je, qui " démontrent l'effet de cette autorité pour "adoucir les mœurs, réprimer la violence, taire " aimer la paix, la modération et la justice.' Singulière tendance vers la dominatioi

universelle ! Les papes, si l'on en croit leuflj juges-philosophes, auraient possédé mille an

un pouvoir presque sans contrôle ; ils auraie

eu à leur disposition de vastes trésors, des flottes, des armées nombreuses : cependant tous leurs efforts n'auraient abouti qu'à maintenir l'équilibre entre les princes de l'Europe, et à garder pour eux, encore avec des peines infinies, cette même étroite lisière de pays qui fut, il y a onze cents ans, le prix d'une journée de bataille contre les Lombards ! Certes, voilà une ambition bien maladroite, bien mal servie ! Les héritiers de la Pologne s'entendaient mieux en fait de partage et d'agrandissement.

Voyez, mes frères, quels appuis, quelles consolations la Providence sait ménager à notre foi. Les deux pontifes romains dont les " envahissements et la tyrannie " ont le plus excité la colère du XVI Ile siècle, sont Grégoire VII et Innocent III, dont je vous ai fait connaître les luttes glorieuses pour l'indépendance du siège apostolique : eh bien, nos savants contemporains ont changé d'avis ; ils déclarent hautement que c'étaient des hommes qui comprenaient leur position et leur devoir ; et deux historiens protestants Voigt et Hurter, après de longues études, publient à la face de l'Europe, l'un la vie de Grégoire VII, l'autre celle d'Innocent III,

abjurent leurs erreurs et rentrent dans le sein de l'Eglise catholique ! — le baron Ranke, auteur d'une histoire " de la papauté, " se prépare sans doute à les siuvre.

Mais il y a eu de mauvais papes ?

" Oui," disait aux gens du monde un écrivain spirituel, " il y a eu de mauvais papes, parce que c'est vous qui les avez faits." — A quelles époques ont-ils jeté leur ombre sur la chaîne radieuse des successeurs de Pierre ? — principalement durant le Xe siècle et une partie du Xle, quand Rome était déchirée par les factions civiles ou esclave des empereurs allemands ; il y en a eu quelques-uns, et par des causes semblables, vers le temps de ce séjour d'Avignon que nous ne passerons point sous silence. Il y a eu de mauvais papes, trois fois, dix fois moins que la haine aveugle des sectaires ne l'a osé prétendre ; trois fois, dix fois moins que d'hommes dignes à tous égards de respect et d'admiration. Sa Sainteté actuelle est le deux cent cinquante-neuvième : sur ce nombre plus d'un quart sont des saints canonisés, soit sous le titre de i7ia7'tyrs, soit sous celui de confesseurs-pontifes : honneur auquel une vie sans tache et des vertus héroïques pouvaient

seules aspirer. Mettez encore deux quarts, se composant d'hommes éminents par la science, la piété, tous les talents propres au gouvernement de l'Eglise. Pour ce qui est des autres, vous pouvez les comparer sans crainte aux rois et reines de la plus vertueuse dynastie profane. " La plupart des papes," disait le protestant Roscoe, " étaient supérieurs aux temps où ils ont vécu." — Most of the popes were excellent men ajoute, malgré ses préjugés, un auteur plus récent.

Même à part la protection spéciale de Dieu, il n'en pouvait être autrement : ce ne sont point des souverains par héritage ; ce sont presque universellement des sujets que le mérite personnel élevait à ce rang suprême ; tous les pays, toutes les conditions avaient droit d'y prétendre ; pas une chaumière dans la chrétienté d'où ne pût sortir un pontife romain.

La conduite privée de quelques-uns était scandaleuse ; elle n'ôtait ni leur mission divine, ni la sagesse des conseils dont ils étaient entourés, ni même le soin de paître le troupeau de Jésus-Christ. Eux étaient le plus à plaindre ; on leur appliquait l'oracle : Ils sont assis sur la chaire de la céleste doc-

trine ; faites ce quils disent, et non ce cuits font.

J'ai jeté un coup d'œil sur la suite des papes qui ont porté le nom de l'illustre exilé de Gaète ; je les trouve tous hommes vénérables. Le premier, martyr de l'Eglise primitive ; les huit autres réduits à six, parce que deux du nombre, Pie III et Pie VIII n'ont régné que fort peu de temps ; les six, ainsi partagés : trois, Pie II, IV, V, luttant avec des efforts incroyables contre la puissance ottomane, qui, depuis la prise de Constantinople, menaçait de**nouveau l'Europe entière ; Pie II veut marcher lui-même contre les Turcs, à la tête d'une expédition levée aux dépens de l'Eglise, et meurt comme il allait s'embarquer à Ancône ; Pie V rassemble contre eux les flottes chrétiennes, et les écrase à la fameuse journée de Lépante, en 1571, journée fatale au Croissant, dont l'éclat n'a presque cessé de s'éclipser depuis ; les trois autres de ce glorieux nom, Pie VI, VII, IX, tous victimes glorieuses, mais bientôt, j'espère, tous vainquetirs des turcs révolutionnaires de l'Occident !

Achevons de parcourir, à grands pas, nos dix-huit siècles ; les citations que je vous

réserve, me permettront d'aller plus rapidement que jamais.

Au sortir des croisades, nous tombons au XlVe siècle, qui avec le commencement du XVe fut l'époque des plus affreux troubles intérieurs, des plus cruelles agitations qu'ait jamais essuyées la barque de Pierre. Un prince despote et fourbe, sombre et implacable, Philippe-le-Bel, entreprit d'humilier la papauté, et par elle l'Eglise ; de ressaisir cette jurisdiction, cette collation des bénéfices qu'un Grégoire VII, un Innocent III, avaient si difficilement arrachée aux mains des princes temporels. Le pape Boniface VIII lui oppose la résistance la plus fière, la plus indomptable, et ne succombe qu'à la force brutale. Enlevé de son palais par les soldats du roi, il meurt de leurs coups et de leurs mauvais traitements. Un saint (Benoît XI) lui succède, mais pour quelques mois seulement, au bout desquels l'influence de Philippe fait élire un pape français, qui consent à quitter Rome pour habiter Avignon, exemple funeste qu'imitèrent ses six premiers successeurs, tous français, tous plus ou moins asservis à la cour de France. — A quel abîme va conduire cette perte de l'indépendance du pasteur suprême et ce

veuvage de l'Eglise romaine ? — au grand schisme d'Occident !

L'an 1378, à la mort de Grégoire XI, qui d'Avignon était retourné à Rome, le peuple devenu furieux par la longue absence de ses pontifes, fît sommer les cardinaux d'élire un pape né en Italie. Les cardinaux déférèrent à ses vœux, mais l'élection fût contestée, comme n'ayant pas été libre. Voilà partage d'opinions ; voilà qu'on élit un pape français ; voilà deux papes, l'un à Rome, l'autre à Avignon, et la lutte se prolonge pendant trenteneuf ans ! Grande fut la consternation

des " passagers ; " la barque alloit donc s'entr'ouvrir ; c'en était donc fait : " Plus de pape ; donc plus d'Eglise 1 " Les fidèles dans l'incertitude, le clergé se rangeant sous deux bannières ; les erreurs nouvelles profitant du désordre et se répandant de tous côtés en Europe ; les royaumes sur le point de se détacher, l'un après l'autre, comme le mâts d'un navire sous l'effort de l'ouragan.... L'œuvre éternelle allait donc périr ? Les portes de IJEnfer allaient donc prévaloir ?

Disciples de peu de foi, que craignez-vous? Le grand œil est là qui veille ; Dieu n'a qu'une parole.

Le sentiment du danger réunit tous les cœurs catholiques : Sauvez-nous, Seigneur, nous périssons, est le cri de la chrétienté entière ; rendez-nous l'unité, non de croyance, nous la tenons, mais de chef, mais d'Eglise ! L'"équipage" se remue, comme il le doit au jour du danger : concile sur concile se rassemble à Constance, à Bâle, à Florence ; un pape unique, Martin V est élu, et jamais cérémonie religieuse ne fut plus belle et plus touchante que celle de son installation : l'empereur et l'électeur Palatin tenaient la bride de la " haquenée blanche;" derrière eux marchaient une foule de princes, un concile général en masse, une multitude innombrable de Rome, de l'Italie, du monde chrétien. La liberté du pouvoir spirituel se proclame ; les doctrines perverses sont condamnées ; une vaste réforme réjouit les âmes pieuses, et ferme la bouche aux novateurs ; la papauté se relève, s'affermit dans son indépendance et se place même à la tête du progrès intellectuel. Il lui restera quelques nuages à traverser ; quelques hommes profanes obscurciront un instant sa gloire ; mais les scandales seront de courte durée, et depuis Léon X, le patron des sciences et des beauxarts, Léon X, l'Ante-Christ du moine apos-

tat d'Erfurt, jusqu'à Pie IX, l'amour et l'admiration de l'univers civilisé, la vertu, les lumières, la sagesse, la grandeur d'âme, l'enegie ont brillé, presque sans interruption, sur le trône apostolique. Il ne fallait rien moins pour soutenir trois siècles et demi d'épreuves aussi difficiles, et plus d'une fois aussi sanglantes que sous l'ère des Césars.

Je vous ai promis, mes frères, de faire parler à ma place quelques auteurs contemporains ; leurs magnifiques hommages termineront et compléteront le tableau qui a fait le sujet de ces deux conférences. Ne pouvant vous les présenter tous, je vais m'attacher à deux publicistes bien connus en Europe, qui n'avaient ni l'un ni l'autre, au moment d'écrire les belles pages que vous allez entendre, le bonheur d'être catholiques.

Voici ce qu'écrivait en Belgique, il y a douze ans, M. Eugène Robin :

" Un homme d'esprit et de cœur dit un jour devant moi (j'étais encore enfant alors) : Aujourd'hui il n'y a rien au monde de fixe et de stable à quoi l'on puisse rattacher sa vie. Les idées et les rois passent ; tout se déplace,

tout s'use avec une dévorante rapidité. La société change dix fois de face entre le berceau et la tombe d'un mortel. En vérité, au milieu de cette versalité des choses, il n'y a qu'une ville et qu'un homme qui, par leur immobilité dans l'océan du temps, présentent à notre esprit, une image de suite et de perpétuité, Rome et le pape. Trouvez-moi, pour ceux qui sont las d'errer à la merci de tous les vents, et qui demandent à la vie le calme de l'éternité, un refuge assuré où chercher un abri, un port toujours ouvert où amarrer leur barque, si ce n'est ce rocher plus haut que les tempêtes, Rome et la papauté."

•' Cette parole, jetée sans prétention au milieu d'une causerie tour à tour frivole et sérieuse, est tombée en moi, et y est demeurée depuis, tant elle avait frappé mon imagination. En effet, pour les cœurs indifférents ou distraits, pour les esprits irrésolus ou ceux que retient la honte d'avouer leur erreur, pour l'incrédulité systématique, pour les convictions les plus rebelles, pour tous tant que nous sommes enfin, âmes égarées dans les ténèbres du doute, n'est-ce pas un spectacle capable de réveiller le sentiment croyant endormi ou étouffé en nous, que cette formida-

ble immutabilité où le temps, la guerre, le mépris, se sont brisé le front : que cette fixité d'un seul point au milieu de tout ce qui passe, que cette lumière traversée par le souffle de toutes les tempêtes, et qu'aucun souffle n'éteint : que cette foi toute mystique, toute immatérielle qui éclate aux regards de l'humanité par l'évidence d'un fait matériel unique dans l'histoire du monde ?

" Un fait comme celui-ci : l'apostolat confié par le Christ, il y a dix-huit cents ans, à l'un de ses disciples, s'est perpétué de pape en pape jusqu'à nos jours ; pouvoir dire cela aujourd'hui et être sûr qu'on le dira demain, cela doit bien signifier quelque chose. Et si l'on songe que depuis le jour où cette parole {tit es Pierre) a été prononcée en Judée, la barbarie, le schisme, la réforme, la philosophie se sont ruées tour à tour, la torche et le fer en main, sur le siège occupé par le même apôtre continué dans mille vies ; que Rome, la ville éternelle des temps modernes, comme elle l'était des temps antiques, a été prise, reprise, occupée, saccagée par tous les fléaux venus de l'Orient et de l'Occident ; qu'il n'y a pas plus de trois siècles, des soldats ivres, conduits par un re-

négat (le connétable de Bourbon) y sont entrés au nom de Luther ; qu'il n'y a pas trente ans qu'un empereur, son souverain par la conquête, lui envoyait un préfet, comme faisaient ceux de Constantinople, dans les premiers temps de ses pontifes : oh ! alors le fait grandit à la taille de l'idée, devient immense comme le dogme ; et, quoi qu'il y ait, il faut bien, je le répète, que ce fait sans pareil signifie quelque chose."

Après de courtes réflexions dans le même sens, il ajoute :

" Le rêve de la philosophie était d'abattre la papauté, parce qu'elle comprenait que là est la tête, là est le cœur du catholicisme, et que s'il pouvait mourir, c'était à ce cœur et à cette tête qu'il fallait viser ; car la papauté et le christianisme même sont inséparables.... La durée de la papauté était donc pour nos pères (du dix-huitième siècle) toute la question d'avenir. Dix-huit cents ans sont d'une belle haleine, sans doute, dans le cours des choses ; mais la papauté détruite, la philosophie gagnait son procès, qui était de prouver qu'elle n'avait jamais existé qu'à l'aide de l'ignorance et de la barbarie. La révolution est venue ; elle avait le mot d'ordre ; elle a

visé au cœur ; elle a traîné le pape dans l'exil ; il y est mort ! Un autre pape lui a succédé, la chaîne de perpétuité ne s'est pas plus rompue qu'elle ne s'était brisée au jours les plus mauvais de la vie du catholicisme ! Maintenant, la philosophie a fait son temps. Les destructeurs dorment dans le passé, à côté de Luther, l'Encyclopédie, la République, et l'Empire. Rome est toujours debout ; et à ce centre de la chrétienté déchirée par les ravages de l'incrédulité et de l'indifférence, il y a un pape comme il y en avait un sous Néron, alors que le christianisme naissant était déchiré dans le Cirque par les bêtes féroces."

" Autour de cette miraculeuse continuité, l'Europe a changé trois fois de face ; l'antiquité s'est éteinte, le moyen-âge est mort. Trois empires, celui de Charlemagne, celui de Charles-Quint, celui de Napoléon se sont élevés et ont disparu. Un monde découvert (l'Amérique) est échu en partage à la puissance temporelle et à la puissance spirituelle ; celle-ci seule a gardé sa part. Tout a fait son temps ; idées, peuples et empires. Rome seule est restée debout : le pape seul est resté. Il y a dans

ce fait, je ne saurais trop le répéter, quelque chose qui vaut bien la peine qu'on y réfléchisse un peu."

Repliant de nouveau sa pensée sur les événements qui terminèrent le XVIIIe siècle, il s'écrie :

11 La papauté, de son inexpugnable hauteur, aurait contemplé avec un regard plein d'une tendre commisération et d'une certitude entière dans les promesses divines, nos terribles révoltes, nos puissants enfantements, nos incendies allumés à tous les coins du monde, le sang versé à faire bondir le cceur, ce fracas d'empires et de rois tombés à confondre l'esprit. ..tout cela comme un vieux marin regarde de la plage la lutte des éléments, assuré qu'il est par les signes qu'il a vus dans le ciel, que demain tout ce grand bruit aura cessé, et que l'océan débordé rentrera dans ses abîmes ! "

Il passait pour incrédule ; il est catholique.

Écoutons maintenant l'un des premiers écrivains de la Grande-Bretagne ; c'est M. Macauley, naguère membre du parlement et ministre de Sa Majesté. Vous remarquerez le singulier rapprochement d'idées entre des hommes si différents d'origine, de caractère

et de préjugés : c'est qu'apparemment la vérité n'a qu'une langue et qu'un pays.

" L'histoire de l'Eglise catholique romaine relie ensemble les deux grandes époques de la civilisation. Aucune autre institution encore debout ne reporte la pensée à ces temps où la fumée des sacrifices s'échappait du Panthéon, tandis que les léopards et les tigres bondissaient dans l'Amphithéâtre-Flavien.

Les plus fières maisons royales ne datent que d'hier comparées à cette succession des souverains pontifes, qui, par une série non interrompue remonte du pape qui a sacré Napoléon, dans le dix-neuvième siècle, au pape qui sacra Pépin, daus le huitième. Mais bien au-delà de Pépin l'auguste dynastie apostolique va se perdre dans la nuit des ères fabuleuses. La république de Venise, qui venait après la papauté, en fait d'origine antique, était moderne comparativement à elle. La république de Venise n'est plus, et la papauté subsiste. La papauté subsiste, non en état de décadence, non comme une ruine, mais pleine de vie et d'une jeunesse toujours nouvelle. L'Église catholique envoie encore jusqu'aux extrémités du monde des missionnaires aussi zélés que ceux qui débarquèrent dans le comté de Kent avec

Augustin, des missionnaires osant encore parler aux rois ennemis avec la même assurance qui inspirait le pape Léon en présence d'Attila. Le nombre de ses enfants est plus considérable que dans aucun des siècles antérieurs. Ses acquisitions dans le nouveaumonde ont plus que compensé ce qu'elle a perdu dans l'ancien. Sa suprématie spirituelle s'étend sur les vastes contrées qui sont situées entre les plaines du Missouri et le cap Horn, contrées qui, avant un siècle, contiendront probablement une population égale à celle de l'Europe. Les membres de sa communion peuvent facilement s'évaluer à cent cinquante millions (c'est plutôt deux cent millions), et il est facile de montrer que toutes les autres sectes réunies (y compris l'église grecque) ne s'élèvent pas à centvingt millions. Aucun signe n'annonce que le terme de cette longue souveraineté soit proche. Elle a vu le commencement de tous les gouvernements et de tous les établissements ecclésiastiques qui existent aujourd'hui ; et nous n'osons pas dire qu'elle n'est pas destinée à en voir la fin. Elle était grande et respectée avant que les Saxons eussent mis le pied sur le sol de la Grande-Bretagne ; avant que les Francs

eussent passé le Rhin ; quand leloquence grecque était florissante à Antioche ; quand les idoles étaient adorées dans le temple de la Mecque : elle peut donc être encore grande et respectée, alors qu'un futur voyageur de la Nouvelle-Zélande s'arrêtera, au milieu d'une vaste solitude, devant une arche brisée du pont de Londres, pour dessiner les ruines de Saint-Paul ! "

Il croit, lui, que la papauté et l'Eglise pourront bien fleurir quand Londres ne sera plus. Messieurs qui parlez de " funérailles," prenez patience.

L'illustre écrivain entre alors dans une exposition rapide des combats de l'Eglise depuis le Xle siècle. Après avoir parlé des Albigeois, de Philippe-le-Bel, du Grand- Schisme et de Wiclef, il passe aux conquêtes de Luther, commencées cent ans plus tard, en 15 17. Une multitude de circonstances, dit-il (je ne puis qu'analyser brièvement cette partie de son travail), les favorisaient et semblaient devoir les éterniser ; néanmoins cinquante ans s'étaient à peine écoulés depuis le jour où Luther brûla la bulle du pape devant les portes de Wittemberg, que son œuvre allait en déclinant. Le zèle catholi-

que se réveille ; un esprit de réforme s'empare de l'Eglise de Rome, et une seule génération la renouvelle ; les ordres religieux sont refondus, épurés, et produisent des fruits de sainteté dignes des anciens fondateurs ; les pontifes romains surtout offrent dans leur

personne toute l'austérité des anachorètes

Paul IV porte sous la tiare la même tendre piété qui l'avait conduit au noviciat des Théatins. Pie V (canonisé), sous ses vêtements splendides, cachait le cilice d'un simple moine, marchait nu-pieds à la tête des processions, édifiant son troupeau par des exemples sans nombre d'humilité, de charité, de pardon des injures, en même temps qu'il soutenait l'autorité de son siège et les doctrines catholiques avec toute l'obstination et la véhémence d'Hildebrand. Grégoire XIII s'efforce, non-seulement d'imiter, mais de surpasser Pie V dans les vertus sévères de son état. Telle était la tête, tels étaient les membres. L'histoire des deux générations qui suivent, est celle de la lutte entre l'Eglise et le protestantisme pour la possession de l'Europe centrale, c'est-à-dire, principalement de la France, de la Belgique, du Midi de l'Allemagne, de la Hongrie et de la Pologne ; l'Église eut l'avantage sur tous

les points, et ses ennemis, en deux cents ans, n'ont pu regagner le terrain qu'ils perdirent alors. Il ne faut pas se dissimuler, dit M. Macauley, que cet étonnant triomphe de la papauté est dû, non à la force des armes, mais à une grande réaction de l'opinion publique en sa faveur. Vient, au bout d'un siècle environ après la paix de Westphalie, la grande guerre de l'irréligion, de la philosophie, dont M. Macauley retrace avec des traits de feu les excès en France.

Puis il ajoute :

" L'esprit révolutionnaire se fit conquérant, et envahit toute l'Europe. L'Espagne devint sa vassale, l'Italie sa sujette. Les couvents de Rome furent pillés. Le drapeau tricolore flotta sur le château St. -Ange. Le successeur de Pierre, emmené captif par les impies (c'est un protestant qui parle), mourut entre leurs mains, et les honneurs de la sépulture furent longtemps refusés à ses restes. Il n'est pas étonnant qu'en 1799 des observateurs, même doués de sagacité, aient pu penser que la dernière heure de l'Eglise de Rome fût arrivée : un pouvoir ennemi triomphant, le Pape mourant dans la captivité, les plus illustres prélats de France vivant en pays

étrangers, de l'aumône des protestants ; les plus beaux édifices que la munificence des siècles avait consacrés au culte de Dieu, devenus des temples de la Victoire ou des salles de banquet : de tels signes pouvaient bien être regardés comme les indices certains de la fin de cette longue domination."

" Mais ce n'était point la fin. Blessée à mort encore une fois, la biche blanche (emblème employé par le poëte Dryden pour désigner l'église, sa mère), la biche blanche ne devait point mourir. Avant même que les funérailles de Pie VI fussent accomplies, une grande réaction avait commencé, et après un espace de quarante années, elle semble encore en progrès. L'anarchie avait eu son jour. Un nouvel ordre de choses sortit de ce chaos ; de nouvelles dynasties, de nouvelles lois, de nouveaux titres, et au milieu de tout cela l'ancienne religion renaissait."

" Une fable des Arabes raconte que la grande pyramide fut bâtie par des rois antédiluviens, et que seule parmi les œuvres de l'homme elle a survécu au déluge. Tel fut le sort de lapapauté ; elle avait été ensevelie sous la grande inondation, mais ses bases profondes n'en furent point ébranlées, et quand les eaux

baissèrent, elle apparut seule au milieu des ruines du monde qui venait d'être détruit. La république de Hollande, l'empire d'Allemagne, le Conseil de Venise, la vieille ligue helvétique, la maison de Bourbon, les Parlements et l'aristocratie de France avaient disparu ; l'Europe était pleine de créations

nouvelles un empire français, un royaume

d'Italie, une confédération du Rhin l'esprit et la composition des sociétés avaient dans presque toute l'Europe catholique subi un changement complet : mais l'Eglise immuable était toujours debout."

Voilà comme nous parle un écrivain non encore catholique. La vérité, qui reçoit une hospitalité si noble, si généreuse, demeurerat-elle toujours étrangère ? La conquête serait belle ; espérons, prions.

Terminons, mes frères, par un souvenir d'histoire contemporaine.

Le pape Pie VII, enlevé de son palais du Quirinal, et conduit en France par l'ordre de Napoléon, était étroitement gardé à l'évêché de Savone, où des satellites mercenaires l'obsédaient nuit et jour, lui demandant

des concessions incompatibles avec sa dignité, comme avec ses devoirs. Sur ces entrefaites, Canova fut appelé aux Tuileries ; on voulait un buste de Marie- Louise, dont il venait dessiner les traits, et souvent l'empereur se trouvait présent aux séances de l'artiste. La conversation un jour tomba sur les brigandages que les troupes françaises avaient exercés dans Rome, pillant et dépouillant les monastères, les monuments publics, les églises, les palais, emportant ou vendant à vil prix une infinité de chefsd'œuvre de peinture et de sculpture. — " Mais, sire," continua l'artiste, avec cette noble indépendance qui convient à un roi des beauxarts, et cette tendre affection qu'il portait au pontife son bienfaiteur — "mais sire, Rome a d'autres douleurs bien plus profondes. Cette capitale est désolée depuis l'absence du pape ; elle a perdu le souverain, quarante cardinaux, les ministres étrangers, plus de deux cents prélats, une foule d'ecclésiastiques que deviendra-t-elle ? L'herbe va

pousser sa graine dans les rues Votre

gloire me permet de parler aussi librement... L'or ruisselait dans Rome ; aujourd'hui il n'en coule plus." — " Nous ferons Rome ca- " pitale de l'Italie, et vous y joindrez Naples,

" qu'en dites-vous ? serez-vous content ?" — " Les arts," répliqua l'artiste, pourraient ramener la prospérité ; la religion favorise les arts. Chez les Egyptiens, les Grecs et les Romains, sire, la religion seule a soutenu les arts. Tous les travaux des romains portent le sceau de la religion. Cette salutaire influence sur les arts les a sauvés en partie des ravages des Barbares. Toutes les religions sont les bienfaitrices des arts. Celle qui est plus particulièrement leur protectrice et leur mère, c'est la vraie religion, notre religion catholique romaine".... Napoléon vit bien où tendait ce discours, qu'il ne tarda pas à détourner. Un autre jour Canova lui dit : " Mais, sire, pourquoi votre majesté ne se reconcilie-t-elle pas en quelque

manière avec le pape ? Je vous le dis,

si vous ne soutenez Rome, elle devient ce qu'elle était lorsque les papes habitaient Avignon."

Ecoutez des paroles à graver sur toutes les colonnes de l'histoire :

" — Il m'a opposé des résistances : voilà " pourquoi je l'ai brisé !.... Moi, monsieur, " j'ai soixante millions de sujets, hu.it à neuf " cent mille soldats, cent mille chevaux. Les

"Romains eux-mêmes n'ont jamais eu tant " de forces. J'ai livré quarante batailles ; à " celle de Wagram, j'ai tiré cent mille coups " de canon."

L'artiste se tut ; Dieu se chargea de répondre.

— Quatre ans ne s'étaient pas écoulés que l'homme aux soixante millions de sujets n'en avait pas un seul ! l'homme aux neuf cent mille soldats voyait à ses côtés une garde ennemie ; l'homme aux cent mille coups de canon, lancé à deux mille lieues du foyer de sa gloire, était allé s'éteindre "comme une étoile tombée," parmi les flots de l'Atlantique et le vieillard qu'il pensait avoir

brisé, de retour au Quirinal, lui envoyait sur l'aîle des vents un messager de paix et d'amour, un prêtre, pour le consoler dans son immense malheur, et recueillir son dernier soupir !

Qu'en dites-vous, mes frères ? Pie IX, qui n'a pas affaire à Napoléon, doit-il se désespérer ?

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