‹ Conférences de Notre-Dame de Québec [microforme] (volume 2)Chapitre 11 sur 11 · LL · texte numérisé non relu

LL

résolus ou ceux que retient la honte d’avouer leur erreur, pour l’incrédulité systématique, pour les convictions les plus rebelles, pour tous tant que nous sommes enfin, âmes égarées dans les ténèbres du doute, n'est-ce pas un spectacle capable de rtveiller le sentiment croyant endormi ou étouflé en nous, que cette formidable immutabilité où le temps, la guerre, le mépris, se sont brisé le front ; que cette fixité d’un seul point au milieu de tout ce qui passe ; que cette lumière traversée par le souffle de toutes les tempêtes, et qu'aucun souffle n’éteint ; que cette foi toute mystique, toute immatérielle qui éclate aux regards de l'humanité par l'évidence d’un fait matériel unique dans l’histoire du monde ? ”

Un fait comrue celui-ci : l’apostolat confié par le Christ, il y a dix-huit cents ans, à l’un de ses disciples, s’est perpétué de pape en pape jusqu’à nos jours ; pouvoir dire cela aujourd’hui et être sûr qu'on le dira demain, cela doit bien signifier quelque chose. Et si l’on songe que depuis le jour où cette parole (fu es Pierre) a été prononcée en Judée, la barbarie, le schisme, la réforme, la philosophie se sont ruées tour à tour, la torche et le fer en main, sur le siége occupé par le même apôtre continué dans mille vies ; que Rome, la ville éternelle des temps modernes, comme elle l'était des temps antiques, a été prise, reprise, occupée, saccagée par tous les fléaux venus de l'Orient et de l'Occident ; qu’il n’y a pas plus de trois siècles, des soldats ivres, conduits par un renégat (le connétable de Bourbon)

y sont entrés au nom de Luther; qu'il n’y a pas trente ans qu’un empereur, son souverain par la conquête, lui envoyait un préfet, comme faisaient ceux de Constantinople, dans les premiers temps de ses pontifes: oh! alors le fait grandit à la taille de l’idée, devient immense comme le dogme ; et, quoi qu’il y ait, il faut bien, je le répète, que ce fait sans pareil signifie quelque chose. ”

Après de courtes réflexions dans le même sens, il ajoute :

“ Le rêve de la philosophie était d'abattre la papauté, parce qu’elle comprenait que là est la tête, là est le cœur du catholicisme, et que, s’il pouvait mourir, c'était à ce cœur et à cette tête qu’il fallait viser ; car la papauté et le christianisme même sont inséparables....…. La durée de la papauté était donc pour nos pères (du dix-nuitième siècle) toute la question d'avenir. Dix-huit cents ans sont d’une belle haleine, sans doute, dans le cours des choses ; mais la papauté détruite, la philosophie gagnait son procès, qui était de prouver qu’elle n'avait jamais existé qu’à l’aide de l'ignorance et de la barbarie. La révolution est venue ; elle avait le mot d'ordre ; elle a visé au cœur ; elle a trainé le pape dans l'exil; il y est mort! Un autre pape lui a succédé, la chaine de perpétuité @e s’est vas plus rompue qu'elle ne s'était brisée aux jours les L'us mauvais de la vie du catholicisme ! Maintenant, la philosophie a fait son temps. Les destructeurs dorment dans le passé, à côté de Luther, l'Encyclopédie, la République, et l’Empire. Rome

est toujours debout ; et à ce centre de la chrétienté déchirée par les ravages de l’incrédulité et de l'indifférence, il y a un pape comme il y en avait un sous Néron, alors que le chistianisme naissant était déchiré dans le Cirque par les bêtes féroces. ”

“ Autour de cette miraculeuse continuité, l’Europe a changé trois fois de face ; l'antiquité s’est éteinte, le moyen-âge est mort. Trois empires, celui de Charlemagne, celui de Charles-Quint, celui de Napoléon se sont élevés et ont disparu. Un monde découvert (l'Amérique) est échu en partage à la puissance temporelle et à la puissance spirituelle ; celle-ci seule a gardé sa part. Tout à fait son temps ; idées, peuples et empires. Rome seule est restée debout ; le pape seul est resté. Il y a dans ce fait, je ne saurais trop le répéter, quelque chose qui vaut bien la peine qu’on y réfléchisse un peu. ”

Repliant de nouveau sa pensée sur les événements qui terminèrent le XVIIIe siècle, il s’écrie :

La papauté, deson inexpugnable hauteur, aurait contemplé avec un regard plein d’une tendre commisération et d’une certitude entière dans les promesses divines, nos terriblés révoltes, nos puissants enfantements, nos incendies allumés à tous les coins du monde, le sang versé à faire bondir le cœur, ce fracas d’empires et de rois tombés à confondre l’esprit....tout cela comme un vieux marin regarde de la plage la lutte des éléments, assuré qu'il est

par les signes qu’il a vus dans le ciel, que demain R

tout ce grand bruit aura cessé, et que l'océan débordé rentrera dans ses abîmes !”

Il passait pour incrédule ; il est catholique.

Écoutons maintenant l’un des premiers écrivains de la Grande-Bretagne ; c’est M. Macauley, naguère membre du parlement et ministre de Sa Majesté. Vous remarquerez le singulier rapprochement d'idées entre des hommes si différents d’origine, de caractère et de préjugés : c’est qu’apparemment la vérité n’a qu’une langue et qu’un pays.

&“ L'histoire de l'Église catholique romaine relie ensemble les deux grands époques de la civilisation. Aucune autre institution encore debout ne reporte la pensée à ces temps où la fumée des sacrifices s’échappait du Panthéon, tandis que les léopa 4 et les tigres bondissaient dans l’Ampithéâtre-Flavien. Les plus fières maisons royales ne datent que d’hier comparées à cette succession des souverains pontifes, qui, par une série non interrompue remonte du pape qui a sacré Napoléon, dans le dix-neuvième siècle, au pape qui sacra Pepin dans le huitième. Mais bien au-delà de Pepin, l’auguste dynastie apostolique va se perdre dans la nuit des ères fabuleuses. La république de Vénise, qui venait après la papauté, en fait d’origine antique, était moderne comparativement à elle. Le république de Vénise n’est plus, et la papauté subsiste. La papapauté subsiste, non en état de décadence, non comme une ruine, mais pleine de vie et d’une jeunesse toujours nouvelle. L'Église catholique envoie encore jusqu'aux extrémités du monde des

missionnaires aussi zélés que ceux qui débarquèrent dans le comté de Kent avec Augustin, des missionnaires osant encore parler aux rois ennemis avec la même assurance qui inspirait le pape Léon en présence d’Attila. Le nombre de ses enfants est plus considérable que dans aucun des siècles antérieurs. Ses acquisitions dans le nouveau-monde ont plus que compensé ce qu’elle a perdu dans l’ancien. Su suprématie spirituelle s'étend sur les vastes contrées qui sont situées entre les plaines du Missouri et le cap Horn, contrées qui, avant un siècle, contiendront probablement une population égale à celle de l'Europe. Les membres de sa communion peuvent facilement s’évaluer à cent cinquante millions (c’est plutôt deux cent millions), et il est facile de montrer que toutes les autres sectes réunies (y compris l'église grecque) ne s’élèvent pas à cent-vingt millions. Aucun signe n’annonce que le terme de cette longue souveraineté soit proche. Elle a vule commencement de tous les gouvernements et de tous les établissements ecclésiastiques qui existent aujourd’hui ; et nous n’osons pas dire qu’elle n’est pas destinée à EN vor LA FIN. Elle était grande et respectée avant que les Saxons eussent mis le pied sur le sol de la Grande-Bretagne ; avant que les Francs eussent passé le Rhin; quand l’éloquence grecque était florissante à Antioche ; quand les idoles étaient adorées dans le temple de la Mecque : elle peut donc être encore grande et respectée, alors qu’un futur voyageur de la Nouvelle- Zélande s'arrêtera, au milieu d’une vaste sollitude,

devant une arche brisée du pont de Londres, pour dessiner les ruines de Saint-Paul !”

Il croit, lui, que la papauté et l'Église pourront bien fleurir quand Londres ne sera plus. Messieurs qui parlez de “ funérailles, ” prenez patience.

L’illustre écrivain entre alors dans une exposition rapide des combats de l'Église depuis le XIe siècle. Après avoir parlé des Albigeois, de Philippe-le-Bel, du Grand-Schisme et de Wiclef, il passe aux conquêtes de Luther, commencées cent ans plus tard, en 1517. Une multitude de circonstances, dit-il (je ne puis qu’analyser brièvement cette partie de son travail), les favorisaient et semblaient devoir les éterniser ; néanmoins cinquante ans s'étaient à peine écoulés depuis le jour où Luther brûla la bulle du pape devant les portes de Wittemberg, que son œuvre allait en déclinant. Le zèle catholique se réveille ; un esprit de réforme s'empare de l'Église de Rome, et une seule génération la renouvelle ; les ordres religieux sont refondus, épurés, et produisent des fruits de sainteté dignes des anciens fondateurs ; les pontifes romains surtout offrent dans leur personne toute l’austérité des anachorètes.....…. Paul IV porte sous la tiare la même tendre piété qui l'avait conduit au noviciat des Théatins. Pie V (canonisé), sous ses vêtements splendides, cachait le cilice d’un simple moine, marchait nu-pieds à la tête des processions, édifiant son troupeau par des exemples sans nombre d'humilité, de charité, de pardon des injures, ên même temps qu'il soutenait l’autorité de son

siége et les doctrines catholiques avec toute l’obstination et la véhémence d’'Hildebrand. Gré: goire XIII s'efforce, non-seulement d’imiter, mais de surpasser Pie V dans les vertus sévères de son état. Telle était la tête, tels étaient les membres. L'histoire des deux générations qui suivent, est celle de la lutte entre l'Église et le protestantisme pour la possession de l’Europe centrale, c’està-dire, principalement de la France, de la Belgique, du Midi de l'Allemagne, de la Hongrie et de la Pologne ; l'Église eut l'avantage sur tous les points, et ses ennemis, en deux cents ans, n’ont pu regagner le terrain qu’ils perdirent alors. Ilne faut pas se dissimuler, dit M. Macauley, que cet étonnant triomphe de la papauté est dû, non à la force des armes, mais à une grande réaction de l'opinion publique en sa faveur. Vient, au bout d’un siècle environ après la paix de Westphalie, la grande guerre de l’irréligion, de la philosophie, dont M. Macauley retrace avec des traits de feu les excès en Frunce.

Puis il ajoute :

“ L'esprit révolutionaaire se fit conquérant, et envahit toute l'Europe. L'Espagne devint sa vassale, l'Italie sa sujette. Les couvents de Rome furent pillés. Le drapeau tricolore flotta sur le château St.-Ange. Le successeur de Pierre, emmené captif par les impies (c’est un protestant qui parle), mourut entre leurs mains, et les honneurs de la sépulture furent longtemps refusés à ses restes. Il n'est pas étonnant qu’en 1799 des observateurs,

mème do'iés de sagacité, aient pu penser que la dernière heure de l’Église ‘e Rome fût arrivée: un pouvoir ennemi triomphant, le Pape mourant dans la captivité, les plus illustres prélats de France vivant en pays étrangers, de l’aumône des protestants; les plus beaux édifices que la munificence des siècles avait consacrés au culte de Dieu, devenus des temples de la Victoire ou des salles de banquet: de tels signes pouvaient bien être regardés comme les indices certains de la fin de cette longue domination. ”

. # Mais ce n’était point la fin. Blessée à mort encore une fois, la biche blanche (emblème employé par le poëte Dryden pour désigner l’église, sa mère), la biche bianche ne devait point mourir. Avant même que les funérailles de Pie VI fussent accomplies, une grande réaction avait commencé, et après un espace de quarante années, elle semble encore en progrès. L'’anarchie avait eu son jour. Un nouvel ordre de choses sortit de ce chaos; de nou-

velles dynasties, de nouvelles lois, de nouveaux titres, et au milieu de tout cela Fopsienns religion renaissait. ”

“ Une fable des Arables raconte que la ner pyramide fut bâtie par des rois antédiluviens, :et que seule parmi les œuvres de l’homme elle a survécu au déluge. Tel fut le sort de la papauté ; elle avait été ensevelie sous la grande inondation, mais ses bases profondes. n’en furent point ébrunlées, et quand les eaux baissèrent, elle apparut seule au milieu des ruines du monde qui venait

d’être détruit. La république de Hollande, l’empire d'Allemagne, le Conseil de Venise, la vieille ligue helvétique, la maison de Bourbon, les Parlements et l'aristocratie de France avaient disparu ; l'Europe était pleine de créations nouvelles... un empirefrançais, un royaume d'Italie, une confidération du Rhin... l'esprit et la composition des s0ciétés avaient dans presque toute l’Europe catholique subi un changement complet : mais l’Église immuable était toujours debout. ”

Voilà comme nous parle un écrivain non encore catholique. La vÉRITÉ, qui reçoit une hospitalité si noble, si généreuse, demeurera-t-elle toujours étrangère ? La conquête serait belle ; espérons, prions.

Terminons, mes frères, par un souvenir d’histoire contemporaine.

Le pape Pie VIL, enlevé de son palais du Qurrr- Na, et conduit en France, par l’ordre de Napoléon, était étroitement gardé à l’évêché de Savone, où des satellites mercenaires l’obsédaient nuit et jour, lui demandant des concessions incompatibles avec sa dignité, comme avec ses devoirs. Sur ces entrefaites, Canova fut appelé aux Tuileries ; on voulait un buste de Marie-Louise, dont il venait dessiner les traits, et souvent l’empereur se trouvait présent aux séances de l'artiste. La conversation un jour tomba sur les brigandages que les troupes françaises avaient exercés dans Rome, pillant et

dépouillant les monastères, les monuments publics, les églises, les palais, emportant ou vendant à vil prix une iufinité de chefs-d’œuvre de peinture et de sculpture.—“ Mais, sire, ” continua l'artiste, avec cette noble indépendance qui convient à un roi des beaux-arts, et cette tendre affection qu’il portait au pontife son bienfaiteur—* mais sire, Rome a d’autres douleurs bien plus profondes. Cette capitale est désolée depuis l'absence du pape ; elle a perdu le souverain, quarante cardinaux, les ministres étrangers, plus de deux cents prélats, une foule d’ecclésiastiques....….que deviendra-t elle ? L’herbe va pousser sa graine dans les rües.... Votre gloire me permet de parler aussi librement... L'or ruisselait dans Rome; aujourd’hui il n’en coule plus.”—“ Nous ferons Rome capitale de l'Italie, et “ vous y joindrez Naples, qu’en dites-vous ? serez- “ vous content ? ”—“ Les arts, ” répliqua l'artiste, “ pourraient ramener la prospérité ; la RELIGION favorise les arts. Chez les Egyptiens, les Grecs et les Romains, sire, la religion seule a soutenu les arts. Tovs les travaux des romains portent le sceau de la religion. Cette salutaire influence sur les arts les a sauvés en partie des ravages des Barbares. Toutes les religions sont les bienfaitrices des arts. Celle qui est plus particulièrement leur protectrice et leur mère, c’est la vraie religion; no:: 2 religion catholique romaine ”.....…. Napoléon vit bien où tendait ce discours, qu’il ne tarda pas à détourner. Un autre jour Canoôva lui dit : “ Mais, sire, pourquoi votre majesté ne se reconcilie-t-elle

pas en quelque manière avec le pape ?....…. Je vous le dis, si vous ne soutenez Rome, elle devient ce qu’elle était lorsque les papes habitaient Avignon.”

Ecoutez des paroles à graver sur toutes les colonnes de l’histoire :

‘—Il m'a opposé des résistances : voilà pour-

“ quoi 5E L’AI BRISÉ !.... Moi, monsieur, j'ai soixante “ millions de sujets, huit à neuf cent mille “ soldats, cent mille chevaux. Les Romains euxmêmes n’ont jamais eu tant de forces. Jai livré “ quarante batailles ; à celle de Wagram, j'ai tiré “ cent mille coups de canon.”

L'artiste se tut ; Dieu se chargea de répondre.

—Quatre ans ne s'étaient pas écoulés que l’homme aux soixante millions de sujets n’en avait pas UN SEUL ! l’homme aux neuf cent mille soldats voyaient à ses côtés une garde ennemie ; l’homme aux cent mille coups de canon, lancé à deux mille lieues du foyer de sa gloire, était allé s’éteindre “ comme une étoile tombée,” parmi les flots de l'Atlantique... et le VIEILLARD qu'il pensait avoir BRISÉ, de retour au QUuIRINAL, lui envoyait sur l’aîle des vents un messager de paix et d'amour, un PRÊTRE, pour le consoler dans son immense ‘malheur, et recueillir son dernier soupir !

Qu'en dites-vous, mes frères ? Pie IX, qui n’a pas affaire à NapoLÉon, doit-il se désespérer ?

Page 1