SIXIÈME CONFÉRENCE
18 Mars, 1849.
Jesus Christus heri, et hodiè, et in secula.
16 Jésus-Christ était hier, il est aujourd’hui, ‘etil sera dans tous les siècles. ”—Heb.
MonsEIGNEUR, Mes FRÈRES :
Nous avons vu, dimanche dernier, la fondation de la papauté par Notre-Seigneur Jésus-Christ ; nous en avons admiré les développements dans la vie de St. Pierre, et nous en avons parcouru rapidement l'histoire jusqu’au temps des descendants de Charlemagne, c'est-à-dire, jusqu'au cœur du
moyen-âge. C’est là que nous devons la reprendre, pour l4 conduire, à travers une immense suite de faits etde révolutions, jusqu’au troisième mois de cette mystérieuse année MIL-HUIT-CENT-QUARANTE- Neur. Il nous faudrait le coup d'œil de l’aigle, et encore ue saisirions-nous que les traits dominants du tableau.
Plaçons-nous donc sur l’une des sept collines de la ville éternelle, au commencement du Xe siècle ; regardons vers les quatre coins du monde, et comprenons les étonnantes destinées des successeurs de Pierre. Que voyons-nous ?
Au Nord, des nations fières et farouches, qui s'agenouillent devant la croix, mêlent à l’onde régénératice du baptême les larmes d’une foi chaleureuse, et se relèvent pour tirer l'épée en s’écriant comme Clovis au récit de la Passion de Jésus : Que n’étions-nous là pour le venger? ”—se dépouillant avec peine de leurs instincts de guerre— fortement attachés à ces institutions féodales, qui faisaient de l’homme des champs, une propriété ; du seigneur, un esclave titré ; du plus fort ou du plus vaillant un roI—remplis de vénération pour le clergé, mais croyant bonnement que la mître pouvait au besoin faire place au casque d’airain, la crosse à la terrible framée ; que le possesseur d’une terre d'église, fût-il prêtre, abbé, prélat, pape même, tombait dans la dépendance de quelque suzerain, corps et âme, si je lose dire, par le serment qui l'obligeait à épouser toutes les querelles du suzerain, à le secourir, à le défendre “envers et contre tous.”
AlOrient, c'est d’abord Constantinople et l’église grecque : Schisme, décadence, troubles affreux, combats incessants avec les Barbares ; crimes et forfaits de tous genres, qui ensanglantent de jour en jour les degrés d’an trône de plus en plus charvelant, Plus loin, à l'Est et au Midi, l’étendard de Mahomet, le “ Croissant, ” qui domine l'Asie; l'Afrique et l'Espagne : l’Europe entière tremble, elle prie, et retrouve un peu d’espoir à la vue des guerres du Califat, qui partagent et détruisent les forces de l'empire musulman.
A l'Ouest, encore des Barbares convertis, mais plus rapprochés des mœurs évangéliques. Ce sont les Gaules, les Deux-Bretagnes, l’Irlande, où de vastes abbayes, de nombreuses et ferventes com: munautés de l’un et de l’autre sèxe, donnent au monde le spectacle des plus beaux dévouements ; forment les missionnaires et les enfants des princes, qu’on voit souvent (ces derniers) quitter la couronne pour s’ensevelir dans la retraite avec leurs pieux instituteurs ; recueillent les- malades, les pauvres, les pélerins ; attirent les peuples vers les travaux de l’agriculture et les arts utiles, qu’ils pratiquent eux-mêmes ; cultivent aussi les lettres, et sauvent, comme nous le disions dimanche, les débris de la savante antiquité. Du reste, même esprit féodal, même amour de la guerre, mêmes idées confuses sur la limite qui sépare les choses sacrées et les choses profanes, les droits du souverain temporel et les droits de l'Eglise.
Eh bien, quel sera le rôle de la papauté ?
—ÆElle tendra la main à ces perfides grecs d'Orient ; fera des démarches sans nombre pour les ramener au sein de l’unité catholique ; obtiendra des promesses, des efforts même, que l'ambition des patriarches et les haines nationales rendront toujours inutiles : mais l’église de Byzance, aujourd’hui l'église russo-grecque, restera vigne desséchée, sans fruits, sans beauté et sans gloire: Sicut palmes... .… arescet.
Aux yeux des Sarrasins, des fanatiques soldats de Mahomet, la papauté fera briller le glaive, en attendant de leur part le retour de la raison et de la justice. Elle armera, elle bénira ces preux chevaliers, qui partout invincibles, voleront partout où le danger presse. Avec eux, à la voix des papes, l'Europe s’unira pour ces expéditions gigantesques connues sous le nom de CROISADES : tout à l'heure nous y reviendrons. |
Aux nouvelles chrétientés du Nord, aux nations demi-civilisées de l'Ouest, c’est-à-dire, aux pays dé nos ancêtres à nous, les papes s’offriront comme pères, comme tuteurs, comme arbitres des hautes contestations, défenseurs des peuples, gardiens de la sainteté du mariage et du célibat, juges-nés des affaires ecclésiastiques: position infiniment pénible, chaque jour se compliquant de graves embarras, suscitant à la barque de Pierre de nouvelles tempêtes, de nouveaux dangers. Ce qui mit le comble aux malheurs de l’époque dont nous parlons, ce fut l’asservissement où une foule de tyrans réduisirent la puissance spirituelle, surtout lorsque les empe-
reurs d'Allemagne se furent arrogé le prétendu droit de nommer les évêques et même les papes, dé les installer, de les déposer au gré de leur ambition, de leur avarice, ou de leur vengeance.—“ C’en est fait,” aurions-nous dit peut-être, “ plus de mission divine, plus d'élections canoniques : ” plus de pape ; donc plus d’Eglise ! ”
Disciples ac peu de foi, que craignez-vous ? Celui qui a promis que Les portes de l'enfer ne prévaudraient point contre sn œuvre, a ses hommes qu'il tient prêts, hommes que lui-même a choisis, pilotes des temps d'orage, instruments obligés des grands coups de sa Providence.
C'était vers l’an mil-cinquante.
A la tête d’un monastère célèbre, Clunyen Bourgogne, vivait un saint et savant abbé, du nom d'Hizorsranp: de mœurs austères; d’un zèle immense pour la réforme des abus et la gloire de l'Église ; d’un courage que les obstacles enflummaient, que le danger ne pouvait faire fléchir. Un jour, il donne l'hospitalité à l’évêque de Toul, qui s’en allait à Rome, élu pape, et par qui ?—par l’empereur Henri III, son cousin. Du reste, on eût trouvé difficilement un homme plas digne à tous égards de la charge qui lui était confiée par des mains si profanes. Hildebrand lui dit sans hésiter qu'il ne devait pas accepter ainsi la tiare. “ Si vous “ voulez relever le siége apostolique, je m'’en- “ gage à vous faire élire par les fidèles et le clergé “ de Rome. ” ‘“ Quoi, ” s’écria-t-il, ‘‘ la dernière ‘“ femme du peuple peut épouser librement son
“ fiancé, et l'épouse de Jésus-Christ ne sera pas libre “ de choisir le sien ? ” Il tint parole ; l'élection se fit canoniquement, et Léon IX monte sur le trône pontifical. Ce n’était que le premier service-rendu par Hildebrand à la papauté, et par elle à l'Église. Après trente ans de travaux héroïques, il devint pape à son tour, et ce fut un signal de guerre entre le sacerdoce et l'empire. Henri IV d’Allemagne, tyran hypocrite et cruel, d’une vie infâme, vendait ouvertement au plus haut enchérisseur évêchés, abbayes, bénéfices de tous grades ; quelquefois les mêmes à deux ou trois aspirants ; déposait les titulaires et les remplaçait par- ses créatures : c'était la simonie la plus en grand, la plus éhontée qu’on eût jamais vue. GRÉGOIRE VII, ainsi se nommait le nouveau pontife, avertit l’empereur, l’exhorte au repentir, le menace, lui rappelle ses serments, qui, d’après le droit public d'alors, l’obligeaient à respecter la loi de Dieu et les libertés de l'Eglise, sous peine d’être abandonné de ses propres sujets. Les princes Saxons, représentent au pape qu'Henri a forfait sa couronne, et le supplient de convoquer, suivant l'usage, une nouvelle assemblée des électeurs. Grégoire attend, prie, espère ; frappe autour du monarque d'illustres et coupables favoris: mais en vain. Henri n’écoute que son avarice et un libertinage dont les excès sont trop odieux à raconter. La sentence bien méritée, l’'excommunication se fulmine.—Henri appelle aux armes ses vassaux ; Grégoire les appelle à la réforme des abus. La lutte fut
vive et terrible ; Henri défait et détrôné, vient demander grâce; l’obtient ; recommence sa carrière de crimes.—Nouvelle lutte : Henri passe les Alpes, s'empare de Rome, crée un anti-pape, qui le couronne ; Grégoire chassé de son siége, revient soutenu par Robert Guiscard et les Normands de Sicile. Henri se voit forcé de reprendre le chemin d'Allemagne, mais les violences des Normands soulèvent les Romains contre leur pontife qui s’enfuit à Salerne ; il y meurt avec cette noble devise: “ J'ai aimé la justice, j'ai haï le mal ; c'est pour cela que je finis mes jours dans l’exil. ”—Sa défaite n'était qu'apparente.
Les Normands se retirent, le calme se rétablit ; Victor III, et après lui, Urbain II, poursuit avec vigueur les mesures de réforme. La liberté de l'Église était sauvée : désormais papes, évêques et pasteurs inférieurs réclameront et feront respecter leur droit d’être élus et maintenus suivant la teneur des canons. Ily aura encore des abus, mais le droit triomphera.—Quel fut le sort d'Henri ?
Trompé, trahi, dépouillé par ses propres enfants, abandonné de tous, il mourut dans la plus affreuse misère, lui qui avait ceint trois diadèmes et livré plus de soixante batailles.—Ce n’est pas l’encume qui se brise, c’est le marteau.
J’auraisaimé à vous citer, sur cette grande affaire, ScHLÉGEL, un des littérateurs modernes les plus distingués, longtemps l'arbitre du goût en Alle. magne: mais les moments nous pressent, et ne me permettent que d'indiquer son témoignage. Elevé
dans le protestantime, il s’est converti par l'étude de l'histoire ; il est mort en 1829.
Les CaoisapEs, qu'on a tant louées et tant blâmées ; les Croisades, ces guerres, non plus de peuple à peuple, mais du monde chrétien contre le monde musulman—guerres le plus souvent malheureuses, par le défaut d’union entre les princes croisés, mais qui sauvèrent l'Europe ; l’affranchirent de la tyrannie féodale ; préparèrent les voies au commerce, aux découvertes, aux progrès des arts et des sciences—les Croisades furent une des époques les plus brillantes de la papauté. Commencées sous Urbain II (Grégoire VII en avait eu la première idée), elles durèrent par intervalles pendant près de deux cents ans, et ne furent abandonnées qu’à la mort de St. Louis. Parmi les pontifes romains d'alors, je ne citerai qu'un seul, Innocent III, mort en 1216; Innocent III, vrai grand homme, admirable de fermeté, d'activité, de zèle pour la foi et pour la réforme des mœurs; suscité comme Grégoire VII, par celui qui veille sur la barque de Pierre, vrai nautonnier des temps périlleux. Aucun pontife n’eut sur les bras plus de souverains ; aucun ne se montra plus puissant, non par les armes, mais par cette force que donne une juste et sainte cause. À Othon IV, il arracha le patrimoine de Pierre, que cet empereur tenait asservi. Contre Philippe II de France, il soutint les droits d’une reine intéressante par sa vertu, sa beauté et ses malheurs ; indignement répudiée par le caprice de son époux. Aux princes espagnols,
il fit respecter la sainteté du mariage. Il obligea le monstre Jean-Sans-Terre de rendre aux églises de son royaume leurs libertés, que plus tard les évêques et les barons anglais firent insérer dans cet acte fameux, la GRANDE CHARTE, qui ést encore aujourd’hui le boulevard des droits du sujet britannique.
Les Albigeois, ces socialistes du moyen-âge, qui joignaient au fanatisme religieux toute la férocité des Vandales ; les Albigeois ne furent pas un des moindres embarras du règne d’Innocent III. Il s’efforça de les ramener par la douceur et la persuasion, et s’il consentit enfin aux moyens de rigueur employés par les prinees catholiques, ce fut pour sauver l'Europe d’une invasion aussi dangereuse que celle du Croissant.
C’est ici, mes frères, le lieu de répondre à quelques objections qui ne peuvent manquer d’être entendues souvent dans un pays comme le nôtre.
Les papes ont abusé, dit-on, de cette puissance médiatrice que l'intérêt des peuples et le consentement des princes leur attribuaient durant plusieurs siècles. N’ont-ils pas occasionné des guerres, fomenté des divisions au sein de leur vaste troupeau? N'ont-ils pas eu pour idée fixe d’abaisser tous les rois, et d'arriver eux-mêmes à la domination universelle ?— Quand il en serait ainsi, quand les accusations seraient aussi fondées qu’elles sont calomnieuses, que voudrions-nous conclure ? —Que c'étaient des hommes et non des anges: lisez l’histoire, et vous verrez à quels anges ils avaient affaire.
—Etait:il écrit quelque part que l'assistance divine rendrait infaillible cette puissance de médiation temporelle ? Ellé allait sans doute à conserver dans tout son éclat, dans toute sa pureté, le dépôt de la foi et de la morale. Mais le divin fondateur du christianisme avait-il dit que la barque de Pierre ne devrait point de malheurs à son pilote même ?—Non: il promit que toujours sous la conduite de Pierre la barque surgirait, que toujours le pilote invisible serait avec elle ; que ni les portes d’Eole, ni tous les efforts de l'enfer ne la pourraient submerger. Du reste, à des coups de gouvernail téméraires, si l’on veut, auront répondu des secousses violentes, qui jettant l’effroi parmi les ‘ passagers,” auront mis à l'épreuve toute la sagesse du pilote, et toute l'énergie de l’ “équipage. ” Mais nous sommes bien peu en état d'apprécier les événements qui soulèvent tant d’indignation amère. Spectateurs dans le lointain, nous voyons le combat des flots, la fureur des vents, les périls de cette Arche de l'Église qu’environnait le déluge des erreurs et des passions humaines : nous croyons follement que si nous eussions été là, tout eût été à merveille !
Ceux qui ont approfondi l’histoire, savent que durant plusieurs siècles, ainsi que je vous le remarquais tout-à-l’heure, les papes avaient à déméler les affaires les plus compliquées, les plus difficiles. De tous les points dela chrétienté.on s’adressait à eux, on les prenait pour arbiîtres, surtout dans les querelles de prince à prince, de pays à pays; on
ns
ne connaissait point dans l'univers de juges aussi équitables, aussi désintéressés. Ordinairement on souscrivait de bon cœur à leurs décisions. C’eût été beau d’y voir un congrès de Vienne, de Gand ou de Bruxelles, une convention, un protocole, une assemblée de diplomates ! Une fois on s’en était rapporté à l’avis d’un prince renommé par ses vertus et sa haute prudence : c’était Saint-Louis. Il examina la cause, jugea selon la justice—et les parties adverses se battirent après comme auparavant.
J'aurais à vous présenter sur cette matière une foule d'écrivains illustres, dont plusieurs figurent au premier rang parmi les grands hommes du jour ; mais déjà il faut précipiter notre course, si nous voulons garder une place pour deux ou trois magnifiques citations qui résumeront presque en entier ceque mille témoignages passés et présents auraient pu nous dire. Je me bornerai pour le moment à une courte remarque du chancelier Kent, surnommé le “ Blackstone ” de notre Amérique—ce qui me le fait choisir, c’est que nourri dans tous les préjugés puritains de la Nouvelle-Angleterre, il n’a pu rendre quelque hommage à la vérité dont il s’agit qu’à l’aide des plus fortes convictions :
‘“ L'histoire del’Europe durant la première partie “ des temps modernes (moyen-âge), abonde en ‘ preuves intéressantes et fortes de l'autorité qu’ex- “ erçait l'Église (par ses chefs) sur des princes tur- “ bulents et de féroces guerriers ; en preuves, dis- ‘“ je, qui démontrent l'effet de cette autorité pour
“ adoucir les mœurs, réprimer la violence, faire
aimer la paix, la modération et la justice. ” Singulière tendance vers la domination universelle! Les papes, si l’on en croit leurs jugesphilosophes, auraient possédé mille ans, un pouvoir presque sans contrôle ; ils auraient eu à leur disposition de vastes trésors, des flottes, des armées nombreuses : cependant tous leurs efforts n’auraient abouti qu’à maintenir l'équilibre entre les princes de l’Europe, et à garder pour eux, encore avec des peines infinies, cette même étroite lisière de pays qui fut, il y a onze cents ans, le prix d’une journée de bataille contre les Lombards? (Certes, voilà une ambition bien maladroite, bien mal servie! Les héritiers de la Pologne s’entendaient mieux en fait de partage et d’agrandissement. Voyez, mes frères, quels appuis, quelles consolations la Providence sait ménager à notre foi. Les deux pontifes romains dont les “envahissements et la tyrannie ” ont le plus excité la colère du XVIIIe siècle, sont Grégoire VII et Innocent III, dont je vous ai fait connaître les luttes glorieuses pour l'indépendance du siége apvstolique : eh bien, nos savants contemporains ont changé d'avis ; ils déclarent hautement que c’étaient des hommes qui comprenaient leur position et leurs devoirs; et deux historiens protestants, Voigt et Hurter, après de longues études, publient à la face de l’Europe, l’un la vie de Grégoire VII, l’autre celle d'Innocent III, abjurent leurs erreurs et rentrent dans le sein de l'Église catholique !—le baron Ranke, auteur
cé
d'une histoire ‘ de la papauté,”” se prépare sans doute à les suivre.
Mais il y a eu de mauvais papes ?
“ Oui,” disait aux gens du monde un écrivain spirituel, “ il y a eu de mauvais papes, parce que c’est vous qui les avez faits. ”—A quelles époques ont-ils jeté leur ombre sur la chaîne radieuse des successeurs de Pierge ?—principalement durant le Xe siècle et une partie du XIe, quand Rome était déchirée parles factions civiles ou esclave des empereurs allemands ; il y en a eu quelques-uns, et par des causes semblables, vers le temps de ce séjour d'Avignon que nous ne passerons point sous si: lence. Il y a eu de mauvais papes, trois fois, dix fois moins que la haine aveugle des sectaires ne l'a osé prétendre; trois fois, dix fois moins que d'hommes dignes à tous égards de respect et d’admiration. Sa Saintcté actuelle est le deux cent cinquante-neuvième : sur ce nombre plus d'un quart sont des saints canonisés, soit sous le titre de martyrs, soit sous celui de confesseurs-pontifes : honneur auquel une vie sans tache et des vertus héroïques pouvait seules aspirer. Mettez encore deux quarts, se composant d'hommes éminents par la science, la piété, tous les talents propres au gouvernement de l'Église. Pour ce qui est des autres, vous pouvez les comparer sans crainte aux rois et reines de la plus vertueuse dynastie profane. “ La plupart des papes, ” disait le protestant Roscoe, ‘ étaient supérieurs aux temps où ils ont
vécu. ”—Most of the popes ere wexcellent men Q
ajoute, malgré ses préjugés, un auteur plus récent.
Même à part la protection spéciale de Dieu, il n’en pouvait être autrement : ce ne sont point des souverains par héritage ; ce sont presque universellement des sujets que le mérite personnel élevait à ce rang suprême ; tous les pays, toutes les conditions avaient droit d'y prétendre ; pas une chaumière dans la chrétienté d’où æe pût sortir un pontife romain.
La conduite privée de quelques-uns était scandaleuse ; elle n’ôtait ni leur mission divine, ni la sagesse des conseils dont ils étaient entourés, ni même le soin de paître le troupeau de Jésus-Christ. Eux étaient le plus à plaindre; on leur appliquait l'oracle: Ils sont assis sur la chaire de la céleste
doctrine ; faites ce qu’ils disent, et non pas ce qu’ils
font.
J'ai jeté un coup d'œil sur la suite des papes qui ont porté le nom de l’illustre ExILÉ DE GAÈTE ; je les trouve tous hommes vénérables. Le premier, martyr de l’Église ‘primitive ; les huit autres réduits à six, parce que deux du nombre, Pie III et Pie VIII n’ont régné que fort peu de temps ; les six, ainsi partagés: trois, Pie II, IV, V, luttant avec des efforts incroyables coûtre la puissance ottomhne, qui, depuis la prise de Constantinople, menaçait de nouveau l’Europe entière ; Pie II veut marcher lui-même contre les Turcs, à la tête d’une expédition levée aux dépens de l’Église, et meurt comme il allait s’embarquer à Ancône ; Pie V rassemble contre eux les flottes chrétiennes, et les écrase à la
fameuse journée de Lépante, en 1571, iournée fatale au Croissant, dont l’éclat n'a presque cessé de s'éclipser depuis—les trois autres de ce glorieux nom, Pie VI, VII, IX, tous victimes glarieuses, mais bientôt, j'espère, tous vainqueurs des turcs révolutionnaires de l'Occident !
Achevons de parcourir, à grands pas, nos dixhuit siècles; les citations que je vous réserve, me permettront d’aller plus rapidement que jamais.
Au sortir des croisades, nous tombons au XIVe siècle, qui avec le commencement du XVe fut l’époque des plus affreux troubles intérieurs, des plus cruelles agitations qu’ait jamais essuyées la barque de Pierre. Un prince despote et fourbe, sombre et implacable, Philippe-le-Bel, entreprit d’humilier la papauté, et par elle l'Église ; de ressaisir cette jurisdiction, cette collation des bénéfices qu’un Grégoire VII, un Innocent IIL, avaient si difficilement arracaée aux mains des princes temporels. Le pape Boniface VIII lui oppose la résistance la plus fière, la plus indomptable, et ne succombe qu’à la force brutale. Enlevé de son palais par les soldats du roi, il meurt de leurs coups et de leurs mauvais traitements. Un saint (Benoît XI) lui succède, mais pour quelques mois seulement, au bout desquels l'influence de Philippe fait élire un pape français, qui consent à quitter Rome poyr habiter Avignon, exemple funeste qu’imitèrent ses six premiers successeurs, tous français, tous plus ou moins asservis à la cour de France.—A quel abîme va conduire cette perte de l'indépendance du pasteur suprême
et ce veuvage de l'Eglise romaine ?—au GRAND SCHISME D'OCCIDERT !
L'an 1378, à la mort de Grégoire XI, qui d’Avignon était retourné à Rome, le peuple devenu furieux par la longue absence de ses pontifes, fit sommer les cardinaux d’élire un pape né en Italie. Les cardinaux déférèrentàses vœux, mais l'élection fût contestée, comme n’ayant pas étélibre. Voilà partage d'opinions ; voilà qu’on élit un pape français ; voilà deux papes, l’un à Rome, l’autre à Avignon, et la lutte se prolonge pendant trenteneuf ans !...…. Grande fut la consternation des “ passagers ; ” la barque allait donc s’entr'ouvrir ; c'en était donc fait : “ Plus de pape; donc plus d'Église!” Les fidèles dans l'incertitude, le clergé se rangeant sous deux bannières ; les erreurs nouvelles profitant du désordre et se répandant de tous côtés en Europe ; les royaumes sur le point de se détacher, l’un après l’autre, comme les mâts d’un navire sous l'effort de l'ouragan... L'œuvre éternelle allait donc périr? Les portes de l'Enfer allaient donc prévaloir ?
Disciples de peu de foi que craignez-vous !
Le GRAND œIL est là qui veille ; Dieu n’a qu’une parole.
Le sentiment du danger réunit tous les cœurs catholiques: Sauvez-nous, Seigneur, nous périssons, est le cri de la chrétienté entière ; rendez-nous l'unité, non de croyance, nous la tenons, maïs de chef, mais d'Église! L’ “équipage ” se remue, comme il le doit au jour du danger : concile sur
concile se rassemble à Constance, à Bâle, à Florence; un pape unique, Martin V est élu, et jamais cérémonie religieuse ne fut plus belle et plus touchante que celle de son installation : l’empereur et l'électeur Palatin tenaient la bride de la “ haquenée blanche ;” derrière eux marchaient une foule de princes, un concile général en masse, une multitude innombrable : c'était le triomphe de Rome, de l'Italie, du monde chrétien. La liberté du pouvoir spirituel se proclame ; les doctrines perverses sont condamnées ; une vaste réforme réjouit les âmes pieuses, et ferme la bouche aux novateurs ; la papauté se relève, s'affermit dans son indépendance et se place même à la tête du progrès intellectuel. I] lui restera quelques nuages à traverser; quelques hommes profanes obscurciront un instant sa gloire ; mais les scandales seront de courte durée, et depuis Léon X, le patron des sciences et des beaux-arts, Léon X, l’'Ante-Christ du moine apostat d'Erfurt, jusqu’à Pie IX, l'amour et l'admiration de l’univers civilisé, la vertu, les lumières, la sagesse, la grandeur d'âme, l’energie ont brillé, presque sans interruption, sur le trône apostolique. Il ne fallait rien moins pour soutenir trois siècles et demi d'épreuves aussi difficiles, et plus d’une fois aussi sanglant que sous l’ère des Césars,
Je vous ai promis, mes frères, de faire parler à ma place quelques auteurs contemporains ; leurs
magnifiques hommages termineront et complèteront le tableau qui a fait le sujet de ces deux conférences. Ne pouvar* voens les présenter tous, je vais m'attacher à deux publicistes bien connus en Europe, qui n'avaient ni l’un ni l’autre, au moment d'écrire les belles pages que vous allez entendre, le bonheur d’être catholique.
Voici ce qu'écrivait en Belgique, il y a douze ans, M. Eugène Robin :
“ Un homme d'esprit et de cœur dit w:: jour devant moi (j'étais encore enfant alors) : Aujourd'hui il n’y a rien au monde de fixe et de stable, à quoi l’on puisse rattacher sa vie. Les idées et les rois passent ; tout se déplace, tout s’use avec une dévorante rapidité. La société change dix fois de face entre le berceau et la tombe d’un mortel. En vérité, au milieu de cette versalité des choses, il n'y a qu'une-ville et qu’un homme qui, par leur immobihité dans l'océan du temps, présentent à notre esprit, une image de suite et de perpétuité, Rome et le pape. Trouvez-moi, pour ceux qui sont las d’errer à la merci de tous les vents, et qui demandent à la vie le calme de l'éternité, un refuge assuré où chercher un abri, un port toujours ouvert où amarrer leur barque, si ce n’est ce rocher plus haut que les tempêtes, Rome et la papauté. ”
Cette parole, jetée sans prétention au milieu d'une causerie tour à tour frivole et sérieuse, est tombée en moi, et y est demeurée depuis, tant elle avait frappé mon imagination. En effet, pour les cœurs indifférents ou distraits, pour les esprits ir-