OF
NOTRE-DAME DE PARIS
AWIVEE I849.
CIINQÜANTE-ÏROISIÈME CONFÉRENCE.
DU COlINEnCE SURNATUREI. DE l’iIOMHE AVEC DIEU,
Monseigneur',
Messieurs,
Constatons d’abord le point où nous sommes parvenus dans l’exposition du mystère des destinées, tel ((lie le professe la doctrine catholique. Selon cette doctrine, il existe un être infini, éternel, subsistant par lui-même, qui est un sans être seul; car, il trouve
* MoiiM'ignctir Silionr, nrclicvèqiic do Poris.
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ilmis sa propre essence les rclalions d’où résulle avec le mouvement nécessaire de sa vie la plénitude absolue de sa perfection et de sa félicité. Être unique et plein, Dieu se sullisait à lui-même. Aucune nécessité, aucune utilité ne l'appelait hors de lui ; il voyait dans son inlclligcucc l’image inépuisable d’une multitude d’êtres dilTércmment limités; il se sentait la puissance de les faire passer de l’état possible à l’état réel : mais parfait et beureux dans le développement intérieur de sa triple ))(U'sonnalité , il était libre de ne pas user de sa puissance et de laisser en repos au fond de son esprit * le spectarle éternel des mondes qui n'étaient pas. La bonté seule le portait à communiquer gratuitement la vie; et c’est pourquoi, au jour qu’il lui plut, ou plutôt dans ce jour indivisible qui n’a de momens distincts (|uc pour les êtres passagers qui le. regardent. Dieu créa l’univers. Il le créa de manière à réaliser la perspective indéfinie du possible, tel qu’il le voyait dans son intelligence, et l’homme, qui en rassemblait dans sa double nature tous les élémens et tous les traits, fut )dacé au centre de cette œuvre pour en être le lien et la plus complète représentation. Dieu est ainsi le principe des choses. Mais, par la même raison qui l’a déterminé à en être le principe, il en est aussi la fin, c’est-à-dire le terme ou le but. Car, ayant créé par bonté , il a voulu communiquer à ses ci éatures sa propre perfection et sa propre béatitude, ce qui ne peut s’accomplir que par l’union intime de leur vie avec la sienne. D’où il suit que la loi géné-
»iilc (11' Ions l(‘S ôtirs oréés est d'aspirer à Dieu , les esprits par un effort libre et direct, les corps par leur association aux esprits dans la personne de rhomme. Et alin que cette ascension du fini vers l'inlini fût possible, Dieu, auteur des intelligences, leur donna, au jour même de leur création, la vérité et l'amour, la vérité pour le connaître, l'amour pour l'aimer, et le. père des êtres se trouva tout ensemble et dans uii même moment leur principe, leur (in et leur moyen.
Tel est. Messieurs, le premier plan de la doctrine catholique et le premier plan de nos destinées.
Mais est-ce là tout? Dieu, pour nous attirer à lui, s’est-il borné à mettre sous nos yeux le spectacle de la nature, et à allumer dans notre intelligence l'astre de la raison? Toute autre communication entre lui et nous, une communication plus directe, plus proche, plus profonde, est-elle impossible? Jusqu'au jour où le mystère de notre création se consommera dans l'éternité , n’avons-nous rien de plus à espérer ou a prétendre? Le rationalisme l'affirme; il déclare, et c'est là ce qui le sépare de nous par le fond mémo de son essence, qu’il n’y a rien entre Dieu et nous quepar l'intermédiaire de la raison, que toute autre voie est chimérique , tout autre commerce une imposture ou une illusion. La doctrine catholique n’aceepte pas cet arrêt; elle croit, elle enseigne que la nature et la raison ne sont que le péristyle de la vérité, Ic premier flambeau du temple, et que l'homme, avec ce secours, si grand (|u'il soit, est un être incouiplel
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(|ui ne saurait ulleindrc au terme de scs destinées, c’est-à-dire à Dieu. Voilà, Messieurs, In question formidable qui est devant vous. Au fond, tout ce que je vous ai dit, l’an dernier, des dogmes chrétiens ne renferme qu'une philosophie spiritualiste; il y a des sages qui s’inclinent avec respect devant celte portion de la vérité religieuse, et si nous n’allions pas plus loin, nous reslcrions au dedans des limites de la sagesse humaine. La doctrine catholique ne nous le permet pas ; elle nous contraint de franchir ces étroites limites, cl de vous enseigner qu’au-delà et en outre de l’action créatrice à qui nous devons les élémens de vie, de connaissance cl d’amour qui sont en nous, il existe à notre égard une action de Dieu plus pénétrante et plus profonde. Quelle est celte action ? Existet-elle en réalité? C’est ce qu’il faut savoir.
Monseiü.xeub,
Vous êtes le troisième archevêque de Paris devant qui j’annonce la parole de Dieu, du haut de celle chaire. Vos deux derniers prédécesseurs ont été tous deux frappés de la foudre; ils ont tous deux porté à Dieu prématurément le compte rempli et pourtant inachevé de leur épiscopal. L’un avait vu son palais renversé de fond en comble par les mains delà multitude, cl après avoir répondu à ccl acte de fureur par dix années de bienfaits, il est mort sans avoir obtenu de la
justice des lioniincs la réparation qui était due é sa piété, à son courage et à sa bonté. L’autre s’est oiïert lui-ménie en holocauste; il est tombé en désarmant la guerre civile, et le peuple, ému de cette victime devenue son pacilicateur, l’a ramené dans ce temple où il lui a fait un sépulcre plus grand que n’était son trône et une résurrection aussi glorieuse que l’avait été sa mort. Dieu vous a choisi , Monseigneur, pour succéder à ces deux hommes et pour continuer l'histoire du siège de saint Denis; il vous a jugé digne de tenir une place où ne pouvait plus s’asseoir que la charité qui fait le martyr, et que la grandeur d'ame qui fait le citoyen. Je vous souhaite des jours plus heureux que n’ont été les leurs, une gloire moins agitée, une lin moins précoce; non pas que je doutasse de votre cœur si Dieu vous appelait à les égaler dans le péril et dans l’honneur des tribulations , mais parce qu’il n’appartient qu’à Dieu de souhaiter aux hommes et de leur envoyer des malheurs aussi grands que leurs vertus.
Messieijiis,
Je ne vous rendrai pas compte de mes actes publics dans l’année mémorable qui vient de se fermer. Le temps peut-être s’est chargé de les expliquer et de les ratifier; je ne vous en dirai pas plus que lui. Ma mission n’est pas de vous parler de moi , mais de vous
parler de Dieu el de vous dans vos rapporLs avec Dieu. C’est là 1a montagne où j’ai assis ma vie cl où je veux asseoir la vôtre. Montons- y tous ensemble, el de ce haut lieu <|ui domine le temps el les passions, disons à la terre les seules vérités qui la sauvent.
Puisque Dieu est la lin de l’homme, puis(|u'il nous a créés pour être parfaits et heureux en lui, il est manifeste qu’à moins que les plans de la 'création ne soient ici-bas cutiércmenl trompés, il doit se trouver des homme.s qui tendent à leur (in en cherchant et en aimant Dieu. El cependant aussi, à cause de la liberté humaine, il doit se trouver d’autres hommes qui négligent Dieu, leur principe el leur fin, pour s’abandonner à la séduction des choses créées. Tel est, en elTel, le spectacle que nous présente sans interruption l’histoire du monde. A quelque époque qu’on la consulte ou qu’on la regarde, on y voit aux prises deux grands partis qui se disputent le gouvernement des esprits, le parti de Dieu et le parti de l'homme, le parti de.x saints et celui des sages. Or, s’il est vrai que nous n'ayons d’autre moyen pour arriver à notre fin divine que lu nature el la raison, il est manifeste que le parti de Dieu a dù prendre son point d’appui dans les seules ressources de l’ordre naturel. Et pourtant. Messieurs, il n’en est rien. Le parti de Dieu existe, il a toujours existé, il est doué d’une force qu'aucun autre n u pu abattre, ni les siècles, ni les rois, ni les sages. Les siècles sont venus avec l’empire el les ruses de la durée: le parti de Dieu les a regardés couler el s'est servi
li eux pour leur survivre. Les rois oui leiiu ilans leurs mains luiite la puissance de riioinine : le parti de Dieu a béni ou maudi leur passage, el, dans un cas comme dans l'autre, il a mis de la terre sur leur tète el il est demeuré vivant. Les sages ont écrit des livres et se sont fait des noms ; le parti de Dieu s'csl emparé de leurs livres, et maintenant que leur renommée n'est plus qu'un souvenir sans vertu, il se sert encore de leurs cendres pour garantir sa propre immortalité.' Eli bien! cet opiniâtre et victorieux parti, où puise-til, au sein de la caducité générale, son imperturbable vie? Je vous l'ai dit. Messieurs, ce n'est pas dans la nature et la raison. Il reconnaît leurs droits .sans doute; il en use à sou prolit, niais comme de principes qui n'ont point une élévation correspondante a la grandeur de nos destinées, cl qui ne sont que l'aurore d'un jour plus parfait. Sa force , il le déclare luimême, est dans une doctrine qui ne vient pas de la nature et qui déconcerte la raison. C'est là, dans ce foyer mystérieux, que le parti de Dieu puise la lumière qui le guide, la vertu qui le purilie, le courage qui l'éléve au-dessus des persécutions du temps'. Il ne s'en cache pus, il s'en glorilie.
Si maintenant , au contraire , nous considérons l'autre parti, le parti de l'homme , et que nous cberebious à connaitre le fondement de ses convictions et de ses actes, il ne s'en cache pas non plus; il nous déclare trés-baut qu'il n'y a pour lui d'autre .science
f|ue celle de la nature, d’autre vérité que celle dont la
raison est le principe, le siège cl la démonslralion. Que si par delà l'univers il existe un être invisible , aiïranclii des limites où tous les êtres sont resserrés, le . parti de l'homme prétend n'en avoir d’idée que par la révélation intérieure de l'esprit ou par la conclusion qui se tire des phénomènes du monde. Mais soit qu'il admette ou qu’il repousse l’existence de cet être supérieur, le parti de l’homme n’eutretient avec lui aucun * commerce réel. Ceux des sages qui ont laissé, comme Platon, une mémoire religieuse, étaient tous pénétrés d’un sérieux respect pour les vestiges d’une tradition dont ils ignoraient rhisloirc.- Ils avouaient l’infîrmilé de la pensée humaine abandonnée à ses propres ressources, et ils tâchaient de s’élever vers Dieu par l’effort irrationnel de la prière. Ils appartenaient au parti des saints par le désir, au parti des sages par l'ignorance.
Voilà le fait. Messieurs : partout où Dieu est adoré, il l’est en vertu d’une doctrine surnaturelle ; partout où il est méconnu, il l’e^l au nom de la nature et de la raison. Quelque étrange que soit ce résultat, il n’est pas possible de le nier. Tournez les yeux où vous voudrez, entrez dans tel temple qu’il vous plaira, vous y trouverez au seuil même la prophétie et le sacrement : la prophétie , qui est une parole de Dieu contenant des vérités inaccessibles à la raison ; le sacrement, qui est un acte doué par Dieu d’une efficacité supérieure à toutes les forces de la nature. Et quiconque méprise ces deux- choses^ vous le verrez,
mfiiilliblcinenl courbé vers la lerre, iic sachanl de Dieu que son nom el n'ayanl avec lui d'aulres rapporls que l’ingralitudc el l’oubli.
Encore une fois, Messieurs, voilà le fait. Mais que faut-il en conclure? Il faut en conclure que le commerce de l'homme avec Dieu u'esl pas fondé sur l'ordre purement naturel , mais sur un ordre plus intime et plus profond, qui met en contact direct lu personnalité humaine et la personnalité divine. Si vous vous refusez à cette conclusion, vous êtes libres, mais sachez que vous anéantissez tout commerce de l'homme avec Dieu , puisqu'on réalité il n'en e.xisle pas d'autre sur la terre. Peut-être direz-vous qu'il vous importe peu , et que votre opinion est précisément que ce commerce n'est autre chose qu'une imposture ou une illusiou.
Ici, Messieurs, la question change de face. Il ne s'agit plus de savoir quel est en réalité dans le genre humain le mode des actes religieux, mais quelle est la valeur logique de ces actes , tels que le genre humain les accomplit. Je dis le genre humain, et c'est la premièi*e chose que je dois établir pour donner une base à mes raisoiinemens. L'humanité est-elle religieuse? Est-elle religieuse sous la forme surnaturelle?
Il semble qu'on ne puisse pas prétendre que l'humanité soit religieuse , puisque j'ai confessé moiinéine qu'elle se divisait eu deux partis , le parti de Dieu et le parti de l'homme, le parti de lu fui et celui de l'incrédulité. Mais il est aisé de voir que cette di-
vision, iDiite réelle <|u’elle soil, ne délruil p:is riiiiivei’S.TÜté cl la perpcluilé du culte rcligiciix parmi les lionmics, cl ainsi ne nous ôte pas le droit d’aftiriner <|uc l'humanité est religieuse, l'ii effet, tandis que nul peuple n’apparait dans l'hisloire sans le signe et le palladium d'une fui positive, sans temple, sans autel, sans sacerdoce, c’csl-à-dire sans une religion constituée, l’incroyance ne s’y montre que sous une forme individuelle, tantôt proscrite, tantôt tolérée, rarement puissante, et ne parvenant jamais à s’asseoir comme l’expression publique et sociale d'une nation. Loin de s’élever à un caractère universel, l’incroyance n’atteint pas même à l’honneur de la nationalité; elle serpente d’homme à homme, à la façon d’un venin qui s’inocule, cl qui, fût-il devenu la peste, reste encore dans son expansion à l’état d’accident cl de fléau. Il y a des portions considérables de l’humanité qui ne l’ont jamais connue : tel est l’Orient. Là, sous un ciel splendide et chaud, l’homme lève plus naturellement ses yeux vers la sphère invisible habitée par Dieu; il croit, il prie, il adore, il contemple, pour ainsi dire, sans y penser, et le doute ou l’incroyance, s’ils abordent son esprit, y laissent plutôt la trace d’un rêve que d’une tentation.
Il en est des temps comme des peuples. Les temps, pris dans leur suite, sont religieux. Si quelques-uns forment une exception, c’est-à-dire présentent un plus grand nombre d’apostasies individuelles, ce sont des temps de décadence qui , en achevant leur cycle dou-
loiiiTiix (*l i'on’om|m , rainùneitl bienlül «lu fond de rétcinilé avec des jours plus jeunes des croyanees plus resppclées. Et de même qu’il y a des raees à qui rirréligioii n'est pas connue, il y a aussi des âges où ec mystère d'iniquité n'a pas même de nom. Tels furent les premiers siècles de la république romaine ; telle celte époque mémorable où le christianisme ayant achevé le baptême de l'Europe, en retenait les nations passionnées sous le sceptre d'une foi encore unauime.
Soit donc que l'on considère l'humanité dans l'cnsemhic des peuples qui en forment le corps total, soit qu'on l'envisage dans son développement séculaire, l'incrédulité ne s’y montre qu’à l'étal de protestation, avec la faiblesse de risolemciil jusque dans le nombre, avec l'impuissance de la perpétuité jusque dans la durée, et l'homme demeure aux yeux de tous pur son cœur et son histoire un être religieux.
Mais sons quelle forme l'cst-il? Kicn assurément n'est plus varié que le spectacle des cultes qui remplissent la terre. Ils dilTérenl par la doctrine, par la morale, par les cérémonies, par le sacerdoce, par leurs inimitnss, cl il semble impossible, de quelque côté qu'on les regarde , de les ramener à une commune architecture. Et toutefois, .Messieurs, il n'en est pas un seul qui, sous le rapport de la forme, n'ait le même point de départ cl la même constitution. Tous ilcmandenl à leurs prosélytes de s'incliner avec le respect et l'obéissanec de la foi devant un dogme sacré, c'est-à-dire devant une doctrine descendue de Dieu
par' une révélalioii inspirée ou prophétique. Tandis qiic la science pari de robscrvation de la nature, et la philosophie de TinvesUgation de la raison, partout et toujours la religion invoque la prophétie, c'est-à-dire la parole de Dieu comimini((uée d’ahord à un envoyé, puis transmise par la tradition jusqu'aux lèvres du prêtre qui la donne, comme il l’a reçue, pour un héritage inviolable d’en haut. Le savant, le philosophe et le prêtre sont les organes d’un triple enseignement dont les lumières peuvent s’aider d’un reflet mutuel, mais qui tous trois ont leur principe propre et leur incommunicable caractère. Nul ne s’y trompa jamais. Le savant constate, le philosophe raisonne, le prêtre aflirme au nom de Dieu. Et ainsi la déflnition même de ces trois genres d’hommes nous démontre que tout culte est fondé sur une prophétie, soit que réellement l’auteur fût inspiré de Dieu, soit qu’il ait usurpé par une coupable imitation le titre et la puissance ,de prophète. Nous verrons bientôt. Messieurs, quel est le moyen de discerner le vrai du faux dans une matière où l’imposture a de si graves conséquences; mais ici l’imposture elle-même prouve la vérité que je veux établir. Car, je vous le demande , pourquoi faire un mensonge du nom de Dieu, si le nom de Dieu, appelé en témoignage du dogme, n’était pas nécessaire à la vie de toute religion?
Aussi de même que chaque peuple garde la mémoire du législateur ou du conquérant qui le fonda, chaque culte, vrai ou faux, a consacré rbisloire du prophète
i|iii lui apporta du riel la parole de Dieu. Les clirétieiis noninient J6sus -Christ , les Juifs Moïse, les Perses Zoroastre, les Hindous Boudha, les Musulmans Mahomet, et s'il est des cultes qui ne connaissent pas personnellement leur divin instituteur, cette ignorance tient à ce qu'ils ne sont , comme le polythéisme des firecs et d(*s Romains, «|u'une corruption confuse de systèmes antérieurs.
Voilà donc toutes les religions , c'est-à-dire l'humanité elle-même en tant que religieuse, qui confesse que le commerce de l'homme avec Dieu repose sur des vérités d'un autre ordre que celles de la raison , sur une lumière diiïérente et plus haute que celle qui éclaire naturellement les intelligences créées. Ce n'est pas tout : à côté de la prophétie, flambeau universel et perpétuel où s'allume la foi, se manifeste et s'impose le sacrement, autre institution réputée divine, qui a pour but la purification, l'élévation , la sanctification de l'ùme, son union à Dieu, par une vertu qui surpasse et étonne les forces de la nature. Vous, Iffessieurs, qui m'écoutez, vous êtes les fils du sacrement. Vous respiriez à peine, vous n'aviez pas encore ouvert les yeux, vous n'aviez pas pensé, vous n'aviez ni désiré ni demandé, que déjà ceux qui vous aimaient, pleins d'une sollicitude inquiète, vous enlevaient aux premiei-s regards d'une mère pour vous porter sous l'ombre vaste et silencieuse d'un lieu mystérieux. Un homme est venu ; il a versé de l'eau et prononcé des paroles sur votre tête ; il a ordonné aux esprits eu-
iipmis de se retirer de vous; il est entré dans votre âme pour y ôter le mal et y semer le bien ; il vous a donne sa foi et celle de vos pères, une espérance inlinie , un amour que la beauté de toutes les créatures ensemble n'aurait pas été capable de vous donner; il vous a tirés des limites de la nature et des obscurités de la raison; il vous a faits membres vivans d'une invisible cité, fils et cohéritiers de Dieu, dignes d’entendre et de répéter son nom , de contempler scs œuvres , de les trouver trop étroites pour vous, et d’aspirer enfin à son éternité comme à votre naturelle et vraie patrie. Tout cela s’est accompli pour vous sans vous. On était pressé, on craignait qu’un jour ne vous enlevât le bénéfice de cette incompréhensible action , et s’il eût fallu choisir entre votre mort présente et votre vie future, ceux qui vous aimaient le plus et, qui vous aimaient les premiers, votre mère n'eût pas hésité à vous perdre dans votre naissance , pourvu que vous emportassiez avec vous le signe de la croix dans le signe de l'eau. Vous pouvez aujourd'hui mépriser ces dons; mais, quoi que vous vouliez, vous les avez reçus, quoi que vous fassiez, ils existent, et la foi de trois cents millions d’âmes, appuyée sur la foi <le cent générations, vous affirme que le sacre de votre baptême est d’une immortalité contre laquelle aucune révolte n'a de prise ni d’efl’el.
Je passe. Messieurs, sur les autres sacrcmens du chri.stianismc; vous les connaissez tous, et nul de vous ne doute qu'ils ne soient une partie es.sentielle de la
religion du Christ, le moyen qu elle nous offre pour nous élever de la terre au ciel. Mais en est-il de même dans les autres cultes? Le sacrement est-il chez tous le mode inviolable des communications de l’homme avec Dieu? Oui, chez tous. Messieurs : des forêts sacrées de la Scandinavie, aux pagodes bizarres de la Chine, de la pierre des Druides à l’autel de la Crèce, des temps les plus modernes aux âges les plus reculés, partout et toujours le culte est sacramentaire comme le dogme est prophétique. Sacrifices, eaux
lustrales, expiations, initiations, rites sanglans ou
joyeux, voilà ce qui est l’àme de toutes les liturgies et la fonction de tous les sacerdoces. Un seul culte, celui de Mahomet, s’en est montré avare, parce qu’il n’est guère qu’un déisme revêtu de révélation, et en- •core Mahomet a-t-il conservé le vestige du sacrifice en meme temps qu’il faisait de la prière le fondement pratique de son édifice religieux. Or, la prière est elle-même un sacrement, lorsqu’on lui suppose une efficacité d’impétration qui surpasse évidemment la portée d’un acte naturel.
Au lieu donc que la morale devrait être le seul et vrai moyen de nous unir à Dieu , si nous ne consultions que la lumière de la raison, voici que tous les cultes nous présentent pour atteindre à ce but suprême je ne sais quelles opérations dont la vertu gii uniquement dans la volonté qui les institua; et comme la raison est subordonnée à la foi dans l’ordre de l’esprit, la morale est subordonnée au sacrement dans
l’ordre de Ui voloiüé. Non pas que la foi doive dé- Iruire lu raison ni le sacrement la morale , mais au contraire la foi est donnée pour agrandir la raison et le sacrement pour i)erfectionner la morale. Or, plus ce résultat est extraordinaire, plus son universalité et sa perpétuité, loin de nous inspirer un stérile étonnement, méritent de nous une féconde et respectueuse considération.
C’est pourquoi je vous prie de remarquer que la prophétie et le sacrement ne sont pas une œuvre secrète, cachée au fond des sanctuaires et révélée sculemcul à des initiés; mais qu’ils lèvent tous les deux leur tète avec la hardiesse de la foi , qu’ils sont tous les deux publics comme la religion.
Or, Messieurs, ce u’est pas peu de chose que la puldicitè, et surtout une puhiicitè universelle etperpétuelle. Plus qu’en aucun autre siècle, vous pouvez juger combien l’épreuve en est redoutable , puisque tout est plein des ruines ([u’elle accomplit chaque jour, et par où elle répond à l’audace de ceux (|ui l’affrontent avec d’autant plus d’irréllexion qu’il n’y eut jamais dans le monde moins de détiance de soi et plus de facilité de parler très-loin cl très-haut. Autrefois, lorsqu’un homme doué des plus grands dons de l'intelligence, Pjthagore, par exemple, croyait avoir reçu du ciel une pensée utile au bonheur des humains, il en était, en quelque sorte, effrayé : il la considérait longtemps eu lui-tneme, puis incertain de son propre génie, il
allnil (le saiictiiaiie en sanctuaire interroger les sacerdoces fameux par leur tradition, les sciences blanchies pai' l'ùge, selon le mol de Platon, et après des années nourries de ces divins entretiens, à peine se croyait-il le droit d’ouvrir scs lèvres pour enseigner à son tour. Ce n’était pas à la foule qu’il osait livrer le fruit de scs longues méditations, mais à de rares disciples, en s’éprouvant avec eux dans des abstinences, des jeûnes, et toutes les austérités d’une vie retirée des hommes. Aussi la gloire, à tout le moins, récompensait ce respect pour la vérité; le nom de Pylliagore vivait si sa doctrine ne vivait pas. 11 en est autrement de notre siècle. Messieurs; le plus Jeune de nos contemporains ne craint pas, dès qu’il découvre une idée dans son esprit, de la livrer au veut de la publicité; il parle, il écrit, il imprime, il est mécontent si sa pensée ne fait pas eu huit Jours le tour de l’Europe. La publicité lui obéit; elle emporte de l’occident à l’orient la feuille légère qu’une conscience intrépide vient de lui confier, mais elle rapporte le lendemain plus vite encore le silence et l’oubli. Ce que le mystère eût protégé, la publicité le lue. Il est vrai que la publicité est la grande route des intelligences; mais il ne suffit pas de prendre une grande route, il faut la suivre Jusqu’au bout, et rien n’est plus difficile ni plus rare, à en Juger par le spectacle dont nous sommes les témoins. Notre siècle est le siècle des grandes voies, mais des voies qui sont courtes.
C’(‘St <|u’en cITel , la publicité renferme une con-
fronlalion immense de In pensée avec tous les esprits, avec tous les droits, tous les intérêts, tous les établisscmens , toutes les vérités acquises , toutes les mœurs assurées, avec tout ce qui se meut dans l’cspaec et dans le temps. Elle est une lutte du nouveau contre l’ancien, du progrès contre la stabilité, et réciproquement de l'ancien contre le nouveau , de la stabilité contre le progrès, lutte sanglante et quotidienne, où il est impossible à ce qui est vain de résister longtemps. C’est pourquoi. Messieurs, meme aujourd’hui, l’erreur cherche l’empire dans les ombres du secret. Vous croyez peut-être que le péril du dixneuviéme siècle est dans une publicité sans frein, et il est vrai que cette publicité entraine beaucoup de maux, mais non pas comparables à ceux qui se préparent dans les complots invisibles de la pensée. Le grand jour n’est que le reflet de la nuit, la publicité n’est que l’écho du sileni e. Avant que la foudre s’échappe des bouches du volcan, elle a creusé sous terre des sillons d’où elle tire son énergie. Si l’Europe tremble, ce n’est pas parce qu’elle parle , mais parce (|u’clle s’est tue longtemps dans les ténèbres des sociétés secrètes. Maintenant, c’est l’heure du jugement, car c’est l’heure de. la publicité. Il faut que les doctrines comparaissent au tribunal de l’esprit humain et de l’expérience historique; il faut qu’elles se dépouillent du charme de l'inconnu et des voiles de I hypocrisie, qu’elles répondent à toute question, qu’elles satisfassent tout besoin, qu’elles vivent d’elh's-mêmcs
aux prises avec i'incoiislance de nuiinaiiilé. Aussi, tout jeunes que vous êtes, combien déjà n’en avez-vous pas vu mourir? Combien ne mourront pas avant que votre propre mortalité vous enlève à ce spectacle d’impuissance et de changement? Il est dur d’y assister, Messieurs, mais du moins nous y apprenons la vanité de l’erreur devant l’épreuve de la discussion et de la durée.
Admirez donc avec moi dans l’institution sacramentaire et prophétique une publicité de soixante siècles. Les temples étaient ouverts , la fumée du sacrifice montait librement vers le ciel, le sang et l’eau coulaient sur le front des fidèles à la face de l’impie : le monde a vu et voit encore. On ne lui a rieii caché, on ne lui cache rien. Regardez, voici l’urne du baptême; voici le lieu où la foi s’agenouille eu avouant et réparant ses fautes ; voici le tabernacle où repose sous le signe du pain la chair vivante d’un Dieu : et la parole qui révèle et anime toutes ces choses, vous l’entendez, elle ne s’enfuit pas devant vous, elle vous saisit en face, elle vous presse, elle vous commande au nom de Dieu. Riez, il vous est permis; frappez votre poitrine, vous le pouvez. Mais que vous répondiez par l’insulte ou par l’adoration , la prophétie subsiste, le sacrement persévère ; demain vous mourrez, et demain ils scelleront votre tombeau. Ne faut-il pas que vous y pensiez? Ne faut-il pas que vous sachiez d’où vient à cette étrange institution une durée égale à sa publicité, une durée de tous les siècles devant une publicité de tous les temps?
Kiiioïc la puldiiilé n'est-dlc pus le tieiiiier caractère par où nous pouvons juger du rôle que jouent dans riiuinanilé la prophétie et le saeremeul. Si l’huinanilé a des destinées qui ont Dieu pour terme, elle en a aussi qui ont la nature pour horizon; si clic forme par scs rapports avec Dieu une société divine, clic forme pendant son séjour ici-has une société purement humaine. Entre ees deux sociétés, si dilférentes par leur objet, leur mode et leur but, il semble qu’il ne devrait y avoir aucun point de contact, ou du moins (|uc les moyens surnaturels de l’une devraient être étrangers aux effets naturels de l’autre, il n’en est rien. La prophétie et le sacrement, qui .sont la ha.se de la religion, le sont aussi de la société civile. L’est ce qu’ont estimé tous les peuples, puist|uc tous ont agrégé la religion, sous une forme ou sous une autre, « à la eho.se, publique, et ont vénéré dans le sacerdoce un des principaux instruinens de la solidité des empires. Le prêtre, le guerrier, le magistral, tels ont été toujours les trois colonnes de la société humaine: le magistrat par la justice, le guerrier par l’épée, le prêtre par la prophétie et le sacrement dont il est la vivante incarnation. Ce n’est pas que beaucoup d autres offices ne concourent à la stabilité coinine au mouvement île l’ordre social; tous même, quels qu ils soient, y ont une honorable part : mais riiouneur a sa hiérarchie aussi bien que tout le reste, et il est assurémeiil remarquable, pour ne )>as dire piodigicux, qu’entre tant de ministères liumaius dont l’utilité et
îu gloire ne sont pus coiilcslces, le iniiiislère sunialnrel (iii prclrc ail obtenu des peuples une aussi haute place dans Torganisalion de leur vie temporelle. Meme aujourd’hui, Messieurs, où s’est introduite pour la première fois l’idée de la séparation des choses humaines et divines, cela ne veut pas dire que la religion soit reléguée en dehors des affaires et des intérêts nationaux, mais seulement qu’elle doit agir sur eux par une action plus indépendante de leur maniement extérieur. Elle n’a rien perdu, dans cette situation, de son influence sociale; elle n’en est pas moins l’ame reconnue de la civilisation du temps, et peut-être y eut-il rarement une époque où sa nécessité, comme principe de l’ordre même humain, fut plus vivement ressentie. Que de ruines. Messieurs, autour de nous! à quoi, depuis soixante ans , la main de la France n’a-t-elle pas touché pour le détruire? Que reste-t-il debout? Qu’y a-t-il qui ne soit au moins blessé? La vénération s’est enfuie des rois; ni la guerre, ni l’hérédité, ni le choix des révolutions n’ont pu nous créer une monarchie ; nous abattons les trônes sans avoir la foi des âges républicains : le respect nous manque envers nos propres œuvres, et nous n’avons plus de force que pour remuer nos ruines. Je me trompe, quelque chose est demeure grand et honoré dans ce naufrage de toutes les institutions : c’est le magistral sous sa toge, le soldat sous ses drapeaux, le prêtre dans son temple. Voilà ce qui nous reste , et parce que cela nous reste, tout est encore sauvé.
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Que faut-il (le plus pour conclure enfin avec certitude que la prophétie et le sacrement ont pénétré jusqu'à la racine de la vie humaine , et dés lors que l'humanité est religieuse sous la forme surnaturelle? Je ne pense pas que vous puissiez contester le fait; vous ne pouvez plus qu'en repousser les conséquences, et ce sont ces conséquences que je dois établir.
Déjà plus d'une fois, dans le cours de nos entretiens, j'ai appelé votre attention sur l’importance logique de tout établissement qui porte en soi les caractères d'universalité, de perpétuité, de publicité et d'organisation. Ces caractères significatifs, nous les retrouvons dans l'établissement prophétique et sacramentaire, mais avec une force nouvelle qu’ils puisent dans l'essence même de la prophétie et du sacrement. Car, au lieu que les institutions où on les rencontre d'ordinaire dérivent des besoins et des facultés de riiommc, c'està-dire de la constitution naturelle de sou être , ici nous ne pouvons plus en expliquer la présence par ce motif, puisque la prophétie et le sacrement appartiennent à un ordre qui confond la nature humaine plus encore qu’il ne la satisfait. Que l'humanité soit religieuse, nous l’entendons volontiers; lu raison nous annonce l'existence d'une cause suprême, à qui nous devons tout ce que nous sommes, de qui seule nous pouvons espérer tout ce qui nous manque, et la religion n’étant autre chose qu'un commerce de dépendance, de gratitude et d’amour envers cette cause suprême, il est facile à un cœur droit d'en concevoir
la justice eld’en suivre le goût intérieur. Mais au-delà de ce cercle, la raison ne rencontre (|ue des abiines, ou du moins elle ne découvre rien dans sa propre lumière qui lui indique un autre mode de connaître , d'aimer et d'adorer Dieu. Par conséquent ce n'est pas elle qui pousse l'humanité vers cet autre mode; ce n'est pas elle qui ouvre devant nous la carrière obscure où les sacerdoces ont conduit tous les peuples et tous les temps. Rien ne se fait que par un principe d'impulsion; aucune impulsion ne se donne que conformément au principe d’où elle émane. La raison pouvait créer un culte de raison ; elle ne pouvait pas créer un culte dont elle ne possédait aucun élément.
Mais, chose plus remarquable encore, eu aucun siècle et en aucun lieu la raison n’a même créé un culte rationnel. Partout, toujours, le culte prophétique et sacramentaire a étoufTé le culte rationnel eu l'empêchant de se produire. Si ce culte a existé dans quelques cœurs , comme ceux de Pythagore et de Platon, il y est demeuré incertain de lui -même, à l’état d’une aspiration qui cherche à se déterminer sans y parvenir ; état incomplet et douloureux , qui arrachait au plus grand des sages, cette confession tant de fois citée : < Il faut qu'un maître vienne du ciel pour nous instruire. »
Comment donc la raison , incapable de se donner un culte à cllc-méine, aurait-elle poussé l'bumanité tout entière vers une forme religieuse dont elle n’a ni la conscience, ni rintelligence'? Et si ce n’est pas la ^
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raison qui est l’auleur de cette forme religieuse, qui donc eu est l’auleur? Qui a eu la puissance de l’imposer au genre humain? Vous direz peut-être ceci ; L'homme est fait pour Dieu; il le sent, il le sait; il est à l’étroit sur cette terre qui ne lui donne qu’un abri triste et peu durable ; il aspire par le ressort naturel de toutes ses facultés vers la région infinie qui est le terme de sa destinée. Mais il ne connait pas clairement ce terme où il est attendu; il en a le pressentiment plutôt que la science, et |)ar l’cITet combiné de ce qu’il veut et de ce qu’il ignore , il se crée pour aller à Dieu des moyens qui le rassurent dans sa foi et le consolent dans son désir, il se persuade que Dieu lui parle; il suppose que certains actes faits en son nom reçoivent de cette invocation sublime une efficacité que la nature toute seule ne peut donner à rien. La prophétie est le songe d’une vérité, le sacrement est l’erreur d’une espérance. Dans le commerce d’un être borné avec un être infini , l’impossible devient naturel et re.\travagance semble un effort de la raison.
Messieurs, Lucrèce invoquait la peur comme la créatrice des dieu.\ et de leur culte; vous en appelez à de meilleurs sentimeus pour cxpli((ucr ce mystéi'c, et dans le fait, s’il ne s’agissait que de pratiques individuelles ou locales, on j)ourrait peut-être considérer les religions |)ositives comme une aberration plus ou moins excusable des sentimeus rcligicu.x. Mais l’abeiration, quels que soient le prestige qui la cause cl lc>.
noms (Icnl nii la tlécorc, no suiiruil olie la loi de I liuluanilê. C'esl riiuinaiiilé <|iii eroit à la |)ro|)hétie el au sacreinenl ; c’esl elle, sans exeeplion , qui s’est soumise à des dogmes dont l'esprit n’a pas l’évidenee, à des rils dont la raison n’acce|)te pas la solidarité : c’est elle, dans ses peuples éminens comme dans scs races dégénérées , dans scs siècles de civilisation comme dans ses âges de barbarie , dans scs sages aussi bien que dans scs simples de cœur. Il est impossible que l’humanité tout entière ait subi pur rapport à Dieu une éclipse aussi persévérante de sa vraie et naturelle lumière; il est impossible que Dieu l’ait permis. La vérité est le premier bien que nous ayons reçu de son équitable bonté; elle est en toutes clioses le principe de notre perfection et de notre béatitude ; nous ne pouvons la perdre , sans perdre la racine de tous les dons divins. Et ce serait Dieu lui-même, ses actes, sa mémoire, ses droits sur nous, qui seraient devenus la source corrompue d’une universelle et invétérée superstition! la vérité mathématique se serait conservée , la vérité religieuse aurait disparu de la terre! Sans doute la liberté humaine a donne lieu à des égaremens de toute nature; mais, outre qu’ils n’ont jamais détruit universellement rien de nécessaire à la vie du genre humain , ils conservaient encore des traces de la vérité. On y reconnaissait la source d’où les passions de l’homme s’étaient détournées, et l’impuissance où il est de créer même une erreur. L’erreur n’est qu’une déviation du vrai, une
ultéralioii de l’ordre nalurci des clioses, i|ui ne |ieiil cire luUileincnl anéanti ou changé, si ce n'esl par Dieu.
Or ici , l'on suppose un égarement universel , qui cependant n'aurait aucune racine dans la constitution physique, intellectuelle et morale de l'homme. D'après cette constitution, telle que le rationalisme se la représente, l'homine ne renferme aucun élément supérieur à la raison ; la raison est le point le plus élevé de sou être , le principe et le modérateur de toutes ses autres puissances; en dehors d'elle, il n'aboutit qu'à des rêves, à des chimères, à des folies. Dès lors il est manifeste que tout ce qui n'est pas rationnel est antipathique à l'humanité, cl que par conséquent il est impossible de concevoir où l'humanité aurait pris la pensée d'entrer avec Dieu dans des rapports issus d'une autre source que la raison.
Mais, dites-vous, bien que la raison soit véritablement le point le plus élevé de la nature humaine, cependant elle ne connail pas Dieu avec une clarté suflisante pour s'unir à lui par les forces qu'elle possède, et c'est pourquoi elle aspire à celte union par des procédés qui ne lui sont pas propres, tels que la prophétie et le sacrement.
Messieurs, pardonnez-moi de vous le dire, mais il est impossible de rassembler en une seule phrase plus de contradiction et de non-sens. Quoi! la raison n'a pus en clic le moyen de s'unir à Dieu, et pourtant elle veut s'unir à Dieu! Mais pourquoi le veut-elle?
Qui l'y oblige, (|iii l'en presse, puisqu'elle manque des facultés qui justifiaient celte ambition? Ou Dieu a voulu que riioinine entretint un commerce avec lui par l’intermédiaire de la raison, ou il ne l'a pas voulu. Dans le premier cas, il a évidemment donné à notre ressort intellectuel une vibration assez puissante pour s’élever jusqu'à lui; dans l'autre cas, la raison, n’étant point appelée à cette haute prérogative , n’en sentira pas plus le besoin que le devoir. Il faut choisir , et quoi que vous choisissiez, vous n'expliquerez pas comment l'homme, être purement rationnel, tend à Dieu par une voie étrangère à sa nature.
Le vulgaire des gens d'esprit résout la difflcullé en supposant que le genre humain a été victime d'un certain nombre d’imposteurs qui, de siècle en siècle, ont abusé de sa bonne foi. Primitivement, pensent-ils, l’homme n'avait pour prophète que sa raison , pour sacrement que son emur; il parlait à Dieu et Dieu lui parlait dans le sanctuaire de l'âme; la philosophie et la religion se confondant par leur objet et leur méthode, n’étaient qu’une seule et môme institution. Il n'y avait ni autel, ni culte, ni sacerdoce; il n'y avait que l'homme cl Dieu. Mais comme il se rencontra un ambitieux pour fonder le premier trône, il s’en rencontra un autre potir fonder le premier temple. Un second suivit, puis un troisième, et bientôt la lèpre prophétique et sacramentaire , consacrée sous le nom de révélation, couvrit de son irrémédiable impureté la conscience du genre humain. La philosophie se
si-para de la relisçioii; quelques sages épars eouservéreiil dans leur cœur la pure lumière el la sainle liiterlé des premiers âges du monde; le rcsle, vil troupeau de l’erreur, se (raina captif sous le joug d’une superstition que rien n’a pu déraciner, sans doute parce qu’elle a pour appui l'habitude, l’antiquité, le nom de Dieu, et aussi la faiblesse innée de la plupart des esprits.
Je ne relèverai pas , Messieurs , l’injure que cette doctrine fait à l'humanité; vous savez qu’elle est ordinaire en ceux qui sc séparent de la foule. Laissons à l’orgueil l’argument du mépris, et donnons-nous la gloire d’une logique calme et digne de la vérité.
Qu’il y ait de faux prophètes, la chose n’est pas douteu.se; que plusieurs aient réussi, l'histoire le prouve et le christianisme le veut. Mais pourquoi outils réussi? N’ont-ils pas réussi, précisément parce qu’il y en a de vrais? N’ont-ils pas réussi, parce que, tout en corrompant la religion, ils eu acceptaient la hase dogmatique et pratique, insérant dans ce tronc divin des branches étrangères qui y puisaient leur vie? N ont-ils pas réussi , parce qu’ils trouvaient dans le cœur de l'homme, tel que Dieu l’a fait, un complice |)réparé? L’imposture a besoin, comme toute chose, d’un terrain analogue à sa semence; elle ne germe qu’en vertu d’une fécondité qu’elle re«!oit de l’unique source de toute fécondité qui est la nature. Supposez un fourbe qui ne s’adresse à aucune idée reçue , à aucun sentiment réel, é aucune force préexistante :
CTO) (’z- vous qu’il piirvipniio à séduire un homme et une heure? El cependant, pour expliquer par l’imposlurc le mystère qui nous préoccupe, il faut qu’il séduise tous les siècles et toutes les générations. Nous possédons l’histoire de quelques-uns de ces hommes extraordinaires qui ont mis au monde une fausse religion; nous connaissons, tout proche de nous, Luther et iMuhomel : qu'etaicnl-ils, sinon des plagiaires et des fulsificalcurs? Issus d’une institution religieuse préexistante, ils y ont porté une main téméraire, en s’aidant, pour la tronquer, des passions de leur temps. Ils ont dégradé le temple, ils ne l’ont pas bâti. Une portion de l’humanité les a crus, parce qu’elle croyait déjà ; clic les a crus prophètes , parce qu’elle croyait aux prophéties; elle a reçu leurs sacrcmcns, parce qu’elle avait déjà des sacrcmcns. Us n’ont été des causes de l’erreur que par un elTcl de la vérité.
Voilà pourquoi, Messieurs, le dernier rendez-vous de la question est toujours dans la nature humaine elle-même; l'imposture n’ayanl de prise que par là, il faut délinitivemcnl (jucllc s’y appuie, et pour qu’elle s’y appuie, il faut qu’elle n’en contredise pas tous les élémens. Or, vous l’avez vu et je dois encore le répéter, si Dieu n'u ricii donné à l’homme au-delà de son corps et de son esprit, si la raison est le terme “suprême de nos facultés, il est clair que tout ce qui n’y prend pas son origine est pour nous innaturci, chimérii|ue et vain. Telle est la prophétie, nos advereaires l'avouent, tel le sacrement. Et ainsi ne peuvent-ils pas
élre le fruit de Timposlure , surtout le fruit universel d’une imposture continue, puisqu'il y aurait là un effet sans cause, un édifice sans fondement. Ce n'est donc pas au hasard que la doctrine catholique, après nous avoir exposé tout ce que Dieu a fait pour l’homme dans l’ordre sensible et intelligible, nous avertit que là n’est point la limite de l’action divine à notre égard, mais que pardessus ces dons précieux et premiers il en est un autre qui nous élève plus haut et nous met en communication immédiate avec l’auteur de notre être, avec le principe et la fin de nos destinées. Par l’acte créateur , Dieu nous avait suscités en face de lui comme une personnalité vivante et libre ; par l’acte t’évélateur, il entra en commerce avec nous et nous avec lui : il nous livra les secrets de sa pensée, les plans de sa volonté, et dans cette effusion à la fois extérieure et intérieure, extérieure par la parole, intérieure par la lumière et l’onction, il créa l’ordre surnaturel et religieux. Et de même que la nature sortie de sa toute puissante main persévère dans les conditions où il l’enchaîna, la religion , non moins fidèle, persévère sous la forme qu’elle reçut de lui. Autant il est insensé d’agir contre
la nature, autant il est vain d’agir contre la religion.
L’une et l’autre demeurent telles que Dieu les a voulues ; ce que le soleil et la lune sont au firmament visible, la prophétie et le sacrement le sont au firmament de la vérité. Vous ne ferez pas tomber les étoiles, et vous ne ferez pas taire la parole de Dieu. Et si, jaloux de l’œuvre divine, vous aspirez à créer quelque chose
par vous-mêmes , vous ne réussirez qu a produire des imitations, qui jusque dans leur impuissance attesteront le dogme dont vous avez peur, et illumineront la gloire que vous voulez détruire. Qu a fait Luther, sinon confirmer l’Eglise ? Qu’a fait Mahomet, sinon grandir Jésus-Christ? Qu’ont fait tous les usurpateurs du litre prophétique, sinon maintenir dans les ténèbres le souvenir et la nécessité de la révélation ? El que faites-vous en niant la révélation, sinon prouver par votre exemple que la religion s’éteint dans tout esprit qui nie la réalité d’un ordre surnaturel ?
Messieurs, le monde est à une heure remarquable de sa destinée. Depuis un siècle, il a essayé de fonder toutes les choses humaines sur la nature et la raison ; il s’est cru capable de régner par lui-méme, sans l’intervention d’aucune idée mystérieuse, d’aucune puissance indéfinie. Vous avez sous les yeux le résultat de celle grande tentative. La discipline sociale s'est brisée dans vos mains; les ressorts ingénieux où vous comptiez l’assujélir, se sont trouvés trop faibles contre les résistances et les agressions. Ce qu’il y avait de généreux dans vos plans de réforme n’a pas eu plus de bonheur que ce qui s’y rencontrait de chimérique , et la justice s’est étonnée de ne pouvoir donner à vos œuvres ni la durée , ni la majesté. Attendrez-vous longtemps encore pour douter de vous-mêmes ? .Ne soupçonnerez-vous pas que quelque chose vous manque, et douloureusement avertis par la providence innée des choses , ne lèverez-vous jamais les yeux vers le
pôle élernci où vous avez laissé la science du passé ol celle de l'avenir? Il en est temps; appelons Üieu à noire secours ; reconnaissons que nous avons avec lui des rapports plus profonds que ceux de la nature, et qu'y renoncer par faiblesse ou par orgueil, c’est ravir au genre humain , avec ses plus grands devoirs, ses plus hautes vertus et ses plus nécessaires facultés.