CINQUANTE-DEUXIÈME CONFÉRENCE
DU DOUBLE TBAVAIL DE L'iIOXHE.
Monseigneur,
Messieurs,
Il me resterait à vous entretenir de l'état où Dieu créa l’homme en tant qu’être physique, puis en tant qu’èlrc religieux. Sous le premier rapport, il le doua d'immortalité ; sous le second , il le prépara au partage de la vie divine elle-même par un don que la doctrine catholique appelle la grâce, c'est-à-dire le don par excellence. Ce devrait donc être là l'objet
préscnl de voire attention. Mais ayant plus tard à traiter devant vous du mystère de la résurrection des corps, je réserve pour ce moment tout ce qui concerne l’immortalité extérieure de l’homme; et quant à sa vocation au partage de la vie divine par l’effusion de la grâce, c’est une matière trop vaste pour y toucher dans un jour qui va clore nos Conférences de cette année. Je la réserve donc aussi, et je suis amené dès lors à la parole qui termine dans l’Ecriture le récit de la création. Cette parole est singulière ; la voici : Dieu acheva au septième jour iœuvre qu’il avait faite , et il se reposa de cette œuvre au septième jour ; il bénit le septième jour et le déclara saint, parce qu'en ce jour là il avait cessé de créer et de faire son œuvre * .
Par où vous voyez. Messieurs, que le monde n’avait pas été l’ouvrage d’un instant, mais que Dieu l’avait produit dans un ordre progressif distribué en six époques que l’Ecriture appelle des jours. Je ne m’arrêterai pas à vous exposer cet ordre qui est connu de vous, ni à le justifier. La science s’en est chargée depuis un demi - siècle ; chacune de ses découvertes est venue à l’improvistc constater la profondeur de la cosmogonie biblique, et enfin les entrailles de la terre mises à nu par de tardives investigations ont révélé dans l’état de leurs couches superposées la réalité de la formation successive qui est la base
' (icni^, cliap. 2, vci-s. 2 l'I 5.
du récit de la Genèse. Il a fallu reconnaître ou que Moise était inspiré de Dieu , ou qu'il possédait quinze siècles avant l'ère chrétienne une science qui ne devait éclore que trois mille ans plus lard. J'aborderais volontiers ce magnifique triomphe de notre foi si la nature de mes travaux me permettait d'y ajouter le poids d'une autorité personnelle, et s'il n'exigeait pas pour paraître tout ce qu'il est des développemens scientifiques mieux placés dans un livre que dans la chaire sacrée. Je me borne donc à ce fait incontestable, que la cosmogonie chrétienne est désormais assurée du respect de quiconque ne méprise pas le témoignage des plus authentiques réalités. Mais ce témoignage, qui suffit pour confondre les injures de l'esprit, ne suffit pas pour satisfaire son désir de savoir. Il se demande encore pourquoi Dieu a créé le monde graduellement, pourquoi il a en quelque sorte diminué sa puissance pour restreindre son action. On conçoit que le temps soit nécessaire, à une cause finie ; on ne conçoit pas le service qu'il rend à une cause qui peut tout par clle-méme. Comment Dieu s'est-il rabaissé à la mesure d'un ouvrier vulgaire? Comment a-t-il pris, quitté, repris son •Euvre ? Comment s'est-il reposé ? Toutes ces idées sont étranges, et en les voyant unies au premier acte qui nous a révélé Dieu, à l'acte de la créittion, l’intelligence vacille, et demeure sous le poids d'un inconsolable étonnement.
Messieurs, j'ose vous dire que votre instinct vou.s
trompe, et qu'il n’y a rien de plus grand en Dieu que son abaissement. Oui, Dieu s'est abaissé dans la création, comme nous le verrons plus tard s'abaisser dans l'incarnation cl la rédemption ; il s’csl abaissé, parce qu’il travaillait pour nous et non pas pour lui , parce que la force et la grandeur ne se communiquent jamais mieux qu’en descendant. Oui, Dieu n'avait pas besoin du temps pour auxiliaire de son éternité. Oui , aucun motif tiré de lui-même ne le portait ù diviser eu six périodes la formation de l'univers, et à attendre du concours des siècles ce qui dépendait d’un acte de sa souveraine pensée. Mais s’il était indifférent pour lui d'agir vile ou lentement , il ne l'était pas pour l'homme. Destinés dans notre passage sur la terre à un travail qui ne finira qu'avec elle et avec nous , il nous importait de connaitre la loi générale du travail, et Dieu, en |M)sant hors de lui l'opération d'où devait découler toute opération ultérieure, a voulu que sa manière de procéder contint cl révélât pour toujours la règle de notre propre activité. Celle règle, en cJfcl, ne s'est jamais effacée de la mémoire du genre humain. Elle a survécu au naufrage des plus saintes traditions, et on en retrouve le vestige dans le partage du temps usité chez la plupart des peuples anciens cl nouveaux. &iais afin de comprendre en quoi elle consistait, quel était son but et son importance, il est nécessaire de nous rendre compte du travail même de l'homme.
Ce mol de travail semble éveiller une idée incompatible avec l'état primitif où Dieu nous avait placés , étal de perfection et de bonheur que je vous ai dépeint, et qui emporte avec soi l'image d'un repos accompli. Le travail n'esl-il pas une fatigue ? n'esl-il pas un châtiment imposé à l'homme par suite d'une prévarication qui l'a fait déchoir des prérogatives de son étal premier ? Ct d'ailleurs , avant que cette catastrophe eût altéré l'harmonie de nos facultés et attiré sur la terre la malédiction divine, quel eût été pour nous l'objet d’un travail , soit du corps , soit de l'esprit ? Ces réflexions. Messieurs, me prouvent d'autant plus la nécessité où je suis de définir exactement le travail demandé à l’homme par le vœu de sa création.
Travailler, c’est faire. Ou peut faire avec peine ; mais la peine n'est pas de l'essence du travail. Son essence se résume dans ce mol énergique et glorieux : Faire. Or, vous ne pensez pas que Dieu, qui a tout fait, eût destiné l’homme à une immortelle oisiveté. L’étre le plus infime, en venant au monde, y apporte une mission qui correspond à la fin pour laquelle il a été créé, mission ou fonction qu'il accomplit par un travail. Le ver de terre lui-méme fait quelque chose ; il remplit une tâche ; il coopère à un but ; il appartient enfin à la milice sacrée des créatures utiles. Comment l'homme, élevé si haut par ses facultés et par la place qu'il occupe dans l'univers, n'eùl-il reçu d’autre fonction que celle d’un stérile
— HÿH —
(lésœuvrcmeiil f II n’en pouvait être ainsi, et ce n’é- (ait pas le langage d'un repos oisif que Dieu tenait à riiommc en lui disant, à l'heure de sa naissance : Croissez et multipliez - vous , et remplissez la ferre, et soumettez-vous la, et commandez aux poissons de la mer, aux oiseaux du ciel, et à tous les animaux qui se meuvent sur la terre * . Ce n’était pas une leçon d'oisiveté qu’il lui donnait en amenant en sa présence, selon le récit de la Genèse, tous les animaux de la création pour qu'il les nommât d’un nom qui exprimât leur nature et qui demeurât le leur « jamais*. Enfin, lorsqu'il l'introduisait dans un séjour appelé par l’Ecriture le Paradis de volupté, ce n'était pas pour s’y endormir dans le sommeil de l'inaction ; car il est dit que Dieu l'y plaça pour le travailler et le yarder, — ut operarelur et custodiret illum^. N’unissez donc pas dans votre esprit l'idée de la perfection et du bonheur, ni même l’idée du repos, avec celle de l’inoccupation ou de l’oisiveté, .\vant que Dieu sc fût donné dans la création et le gouvernement du monde un emploi digne de tous ses attributs, il était dijà l’activité infinie; il produisait en lui-même , par une éternelle action, le Verbe qui lui parle toujours, l’Esprit-Saint qui répond à tous les deux; il épanchait entre trois, par une fécondité aussi ancienne que lui , l’unité
' (ieiipso, chap. i, vers. 2S.
* diap. 2, Tcrs 19.
^ ll>i<leni, chnp. % vor$. lt>.
(l'une essence dont ce mouvcmenl intérieur est la perfection , la béatitude' et le repos. Loin que l'idée de faire, qui est celle du travail, soit incompatible avec la notion d’un état heureux et parfait, elle est l'élément nécessaire qui constitue tout ce que nous savons de cet état; car, penser c'est faire, vouloir c'est faire, aimer c'est faire, et apparemment on ne rejettera aucun de ces actes de la définition du bonheur et de la perfection.
Placé au centre des choses créées , appartenant par son âme au monde supérieur des esprits, par son corps au monde inférieur de la nature, ayant la terre pour passage et Dieu pour lin , l'homme se devait par un double travail à une double fonction. Sa première fonction était de tendre à Dieu qui lui avait donné la vérité pour le connaître, la charité pour l'aimer, la participation de sa propre vie pour perspective et pour terme, mais aussi avec tous ces dons celui de la liberté , qui , en l'élevant à la gloire d'une personne maîtresse d’elle-inémc, lui permettait de répudier sa fin légitime, et ouvrait devant lui la carrière honorable mais périlleuse de la vertu. Lù était son premier travail, le grand travail de l’homme. .Si pur qu’il fût dans son âme et dans son corps, il était libre; il pouvait s’éloigner de Dieu et périr. La prière , la réflexion , la vigilance, un soin perpétuel de son cœur lui était nécessaire pour ne pas déchoir de la splendeur virginale où Dieu l’avait créé.
Notre état présent, Messieurs, renferme d’autres difficultés qui ne nous laissent aucun doute sur la grandeur du travail spirituel imposé au genre humain. L'abus de la liberté a couvert de ruines toutes les parties de notre être ; notre intelligence s’esl obscurcie; noire amour s'est affaibli; la lutte du bien et du mal a pris avec le développement des générations un caractère de profondeur effrayant. Dieu, sans disparaître du milieu de nous, y a trouvé des ennemis conjurés contre sa mémoire, et employant à la détruire toutes les ressources de l'esprit et des passions. Il n’csl pas de tradition qui n’ait été niée, pas de devoir qui n’ait été Outragé, pas d’établissement divin qui n’ait subi le siège d’une impiété désespérée; cl si Dieu est demeuré visible dans toute la suite des âges, s’il règne encore sur la postérité de sa première créature, ce n’csl qu’au prix d’un combat plein de larmes et de sang. Vous assistez, Messieurs, à cette guerre divine, vous en faites partie, et vainqueurs ou vaincus, je n’ai rien à vous apprendre sur le prix douloureux de la vérité.
Encore si nous n’avions que le travail de l'âme; si l’homme pouvait tendre vers Dieu un regard libre de tout autre soin, une main affranchie de tout autre fardeau! Mais il n’en est pas ainsi. Dès l’origine, une fonction cl un travail d’un ordre différent nous avaient été confiés. Dieu, pour ne pas laisser sans emploi les forces du cor|)s par qui nous tenons au monde inférieur , nous avait appelés au partage de
.son gouverncmeul temporel. Il nous avait donné la terre à garder et à féconder, non pas d’abord au pri.\ de nos sueurs, mais par une administration qui* tenait de l'empire et ajoutait à nos autres prérogatives la gloire d'un utile commandement. La terre obéissante nous rendait en échange d'une culture royale et bénie une substance nécessaire au soutien de notre viagère immortalité. Voilà , nous avait dit Dieu, je vous donne pour nourriture toute plante qui porte sa (jraine et tout arbre qui porte ses fruits^. Ce commerce réciproque de la nature cl de l’homme n'avait rien primitivement qui fût un obstacle aux rapports de notre âme avec Dieu. L’âme y trouvait plutôt un aliment spirituel , une source de joie qui rejaillissait sans cITort jusqu'à son auteur. Mais cet étal ne dura point, et vous savez ce qu’est devenu pour la postérité (l’.yam le travail temporel. Une malédiction est dc.sccnduc sur lui ; la terre, qui s’inclinait sous nos désirs , nous refuse tout ce que nous ne lui payons pas d’avance eu sueurs et en gémisscmens ; elle nous mesure scs dons avec une avarice que rien ne peut fléchir , avec une incertitude que rien ne peut désarmer. La presque totalité du genre humain, le front courbé vers elle, l'implore par un dévouement assidu, et n'en recueille pour récompense que le pain amer d’une étroite pauvreté. Or, la pauvreté du corps entraîne aisément celle de l'âme;
‘ ücnvsc, iliiifi. I, \crs. 20.
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elle crée des servitudes qui enlacent de leurs plis et replis toutes les facultés humaines, et les plongent, en les étouffant, dans un état voisin de la mort. L’homme descend vers l'instinct de l'animal ; il oublie, sous la préoccupation de scs besoins matériels, son origine et sa fin ; il jette au vent la vie divine dont le germe est en lui, et ne se soucie plus que de forcer la terre à lui rendre les biens de l’éternité.
N'en accusons que nous-mêmes. Messieurs, Dieu n’est pas responsable de nos fautes et de nos aveuglemens. Il les avait prévus sans doute , et je vous ai dit pourquoi , malgré cette prévision, il ne nous avait pas refusé le bienfait de la liberté. Mais, puisqu'il les avait prévus, sa sagesse et sa bonté lui commandaient de venir à notre aide et de régler par une loi première, fondamentale et imprescriptible, le rapport du travail temporel au travail spirituel , tous les deux nécessaires » l'humanité, l'un comme le principe de sa vie divine, l'autre comme le principe de sa vie terrestre; tous les deux devant réciproquement se limiter sans se détruire, et se limiter dans une équitable proportion. Or, qui l'aurait découverte et qui l'aurait posée cette proportion, si Dieu ne l'eût fait? Qui aurait eu la science pour déterminer le temps que l'homme devait à .son âme et celui qu'il devait à •son corps? Qui aurait eu l'autorité pour obtenir dans une matière si contestable la sanction d'un respect universel? Qui aurait arraché l'homme à la tyrannie (le sa propre cupidité , cl à la tyrannie non moins à
craindre de la cupidité d'un plus fort que lui? C’est dans la question du travail que toute servitude a sa racine; c'est la question du travail qui a fait les maîtres et les serviteurs, les peuples conquérans et les peuples conquis, les oppresseurs de tout genre et les opprimés de tout nom. Le travail n’étant pas autre chose que l’activité humaine , tout s’y rapporte nécessairement; et selon qu’il est bien ou mal distribué, la société est bien ou mal ordonnée , heureuse ou malheureuse, morale ou immorale. Nous en avons aujourd'hui, Messieurs, une preuve que les plus aveugles sont obligés de comprendre. De quoi le monde s’émeut-il depuis vingt ans ? quel est le mot des guerres civiles auxquelles nous assistons? N'est-ce pas ce mol : Organüalion du travail ? N’est-ce pas cet autre mot : Vivre en travaillant ou mourir en combattant ? Et si nous remontons la chaîne des révolutions historiques, leur trouverons-nous jamais, quel que soit leur nom , une autre cause première que la question du travail? Les migrations des peuples, les invasions de Barbares, les guerres serviles, les troubles du forum tous les grands mouvemens humains se rattachent directement ou indirectement à cette terrible question qui renaît de ses cendres avec une opiniâtre immortalité. C'est l'axe où tournent les destinées du monde.
Et par conséquent , la première loi religieuse et civile, c’est la loi du travail. Or, qui devait, qui pouvait la poser? Qui le devait, sinon celui qui ne doit rien à iH'rsonne , mais qui , s'étant fait par amour le père
(les esprits , a voulu cire la lumière où ils puisent leur direction ? Qui le pouvait, sinon celui qui a créé l’éinc et le corps de l'homme , qui connail leurs besoins , qui a pesé leurs forces , et qui seul a le secret des limites parce qu’il n'en a point? Il était juste que, dans l'acte de la création. Dieu promulguât toutes les bases de l’ordre physique , moral et religieux, et qu’il les promulguât par des faits assez puissans pour que leur souvenir en portât le commandement jusqu’aux dernières générations. La parole n’y eût point sufG ; pas plus à l’origine des choses qu'au Sinaï et au Calvaire, Dieu ne s’est contenté de la parole pour édicter scs lois. Il les a constamment gravées dans des faits d’une éloquence plus durable que l'airain. La croix du Calvaire, les tables du Sinaï, les Ilots du déluge, les jours de la création , sont les quatre grands monnmens de la législation divine; monumens impérissables qui subsistent après tant de siècles aussi vivans que le premier jour. La croix du Calvaire couvre les cinq parties du monde; les tables du Sinaï se lisent aux mêmes lieux que couronne la croix; les (lots du déluge ont laissé leur empreinte des Alpes au Caucase, du Caucase à l’Hymalaya, de rilymalaya aux sommets des Cordilières ; et les jours de la eréatioii, religieusement conservés dans les couches du globe, font revivre sous le choc de nos charrues cette magnifique loi du travail qui a précédé toutes les autres, et qu’il faut enfin vous montrer de plus prés.
Déjà vous en avez entendu les termes : Diou , est-
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il dil, acheva au septièinc jour l'oeuvre qu'il avait faite , et il se re])0$a de cette œuvre au septième joiir; il bénit le septième jour et le déclara saint, parce qu'en ce jour là il avait cessé de créer et de faire son œuvre. Telle est la proportion du travail temporel au travail spirituel , du travail du corps au travail de lame, selon que Dieu la déterminée par l'exemple souverain de sa propre opération. Et certes, Messieurs, si la question eût dépendu de l'homme, on peut affirmer qu’elle n’eût pas été résolue de la sorte. Maintenant même que nous connaissons la loi, sommesnous capables de nous l’expliquer? Pourquoi le nombre sept exprime-t-il la totalité des deux genres de travaux? Pourquoi le travail spirituel ne doit-il s’élever qu’à la septième partie du travail temporel? Pourquoi celuici est-il de six joprs continus, et non pas d’un temps plus court ou plus long? Y a-t-il dans les forces du corps rien qui nous indique cette juste mesure? dans les relations du corps et de l'amc, rien qui nous conduise à cette proportion de six à un? Ou bien , est-ce la nature qui nous la révèle par riiarmonic générale de, ses lois? Non, Messieurs, ni les phénomènes de la nature, ni les nécessités du corps, ni les besoins de l’àme ne nous donnent les clémens d’une semblable induction. Lorsque les dictateurs rationalistes de la révolution française, par haine de toute origine traditionnelle et sacrée, voulurent clTacer du calendrier d’un grand peuple l’antique période des sept jours, ils ne surent où prendre la hase d’un calcul nouveau, si
<-e n'est dans la commodilc d’un système de numération. Ils décrétèrent que la semaine serait de di.x jours , afin d'introduire dans le travail comme dans les poids et mesures l'uniformité du mode décimal. Le citoyen français dut travailler neuf jours et se reposer le dixième, uniquement parce qu’on avait établi une semblable division dans toutes les choses de nombre , et qu’il est plus aisé d’aligner des chiffres par ce procédé que par tout autre. On ne s’inquiéta même pas de savoir si le corps de l’homme supporterait une telle aggravation de travail, et s’en fùt-on préoccupé , il est manifeste que toute limite précise eût été le résultat d'un choix arbitraire, et non le fruit de l’expérience ou du raisonnement.
Le nombre sept choisi par Dieu ne se rapporte à aucune convenance mathématique. .11 ne sc justifie pas non plus par le degré des forces du corps; car, un ne voit pas clairement, par exemple, que l'homme n’eùt pas pu travailler sept jours et se reposer le huitième. C’est un nombre pris dans une région plus élevée que l’ordre physique, et cela devait être, puisqu'il s’agissait de régler le rapport de deux sortes de travaux, dont l’un est matériel et l'autre spirituel. Evidemment, entre deux genres de choses aussi parfaitement diverses , le médiateur ne pouvait venir que d’un point qui dominât l’une et l’autre, c'est-à-dire l'âme et le corps. Or, Dieu seul domine tous les êtres (|ui ('oni|>osent la hiérarchie de l'univers, lui seul a dans .son essence universelle et créatrice l’exemplaire
Digitizc:'^, C'iO^k
de la leur, la raison de leur existence, la loi de leurs relations, le principe de> leur harmonie. C’est donc en lui-méme, dans les mathématiques supérieures et mystérieuses de sa propre nature, que Dieu a choisi le nombre qui convenait au réglement de notre double activité. Aussi, n'cst-ce pas seulement dans l’œuvre de la cosmogonie que ce nombre apparaît ; il joue un rôle considérable dans tout le reste des opérations divines, telles que l’Ecriture nous les a manifestées. Nous le voyons reluire dans les sept semaines d’années du jubilé hébraïque, dans les sept branches du chandelier de Jérusalem, dans les sept dons du Saint- Esprit, dans les sept sacremens de l’Eglise, dans les sept sceaux de l’Apocalypse, et dans une multitude d’occasions qu'il serait trop long d’énumérer. Presque t\ chaque page des saints livres , son importance nous est marquée par l’emploi que Dieu en fait directement ou indirectement.
Bref, Messieurs, aux yeux de la raison pure, le nombre sept est un nombre arbitraire ; aux yeux de la raison éclairée par la foi, c’est un nombre divin ; aux yeux de l’histoire, c’est un nombre traditionnel ; aux yeux de l’expérience, c’est un nombre qui a concilié les besoins et les devoirs du corps avec les besoins et les devoirs de l’àme. Six jours de travail temporel ont suffi à l'homme dans tous les temps et sous tous les climats pour gagner sa subsistance sans affaiblir scs forces, pour féconder la terre sans compromettre sa santé ni son bonheur; le septième jour
consacré au repos dans le culte de Dieu lui a sufü pareillement pour rajeunir son âme, conserver la vérité, réchauiïer son amour, marcher enfin paisiblement et joyeusement vers le terme auguste d'une créature bénie de Dieu. Quel que soit le jugement métaphysique que vous portiez sur cette mémorable division du travail temporel et du travail spirituel, il y a deux choses que vous ne pouvez nier : son universalité et son efGcacité ; universalité et efficacité d’autant plus remarquables, qu’on n’en voit pas rationnellement la cause, tout en étant forcé de conclure que cette cause existe quelque part. Voulez-vous rompre l'équilibre de l’activité humaine, engendrer l’avilissement des âmes, l'oppression des faibles, la cupidité de tous et la misère du plus grand nombre ? Le voulez-vous ? Il vous est facile : touchez à la loi du travail telle qu’elle a été promulguée par l’œuvre de la création ; augmentez le travail temporel ; diminuez par la violence ou la ruse le travail spirituel ; abandonnez l'homme à l'inspiration de sa convoitise et à la volonté de ses maîtres ; faites cela et vous serez assurés d'en recueillir le fruit dans une génération qui vous satisfera si vous aimez la dégradation morale et physique de l'humanité.
Je dis la dégradation physique autant que la dégradation morale; car, l’observance du septième jour n’a pas été établie seulement dans une vue de sanctification religieuse, mais aussi et directement dans une vue de conservation terrestre. C’est pourquoi l'Ecriture SC sert en. même temps de deux expressions rc-
marquablcs : elle dit que Dieu s'esl reposé le septième jour, et qu’il l'a sanctifié. El comme le but de Dieu était de nous tracer par son exemple la règle de notre activité, il s'ensuit qu’il nous recommandait deux choses à la fois , le repos et la sanctilication du septième jour. Et si vous en doutez, si vous ne croyez pas que Dieu tienne à si haut prix le bien-être équitable du corps de l’homme ,' écoutez-le proclamant de nouveau par Moïse, au pied du Sinaï, la grande loi du sabbat : Tu travailleras six jours ; le septième jour est le sabbat, c’est-à-dire le repos du Seigneur ton Dieu. Tu ne feras aucune œuvre en ce jour là , toi et ton fils et ta fille , ton serviteur et ta servante, et ton bœuf et ton âne, et tous tes animaux domestiques, et l’étranger qui est entre tes portes^. Voilà la loi. Or, écoulez-en la raison que Dieu donne immédiatement : afin , dit-il , que ton serviteur et ta servante se reposent comme toi^. El allant plus loin encore, il disait dans une autre rencontre à tout le peu|)le assemblé : Tu travailleras six jours ; le septième, tu cesseras de travailler, afin que ton bœuf et ton âne se reposent,et que se rafraichissent le fils de ta servante et l'étranger^. Ici, Dieu stipule en faveur des animaux qui partagent le travail de l’homme ; il les assoeie au bénéfice de sa miséricordieuse providence, et
' Dcnlcrimnincy cliop. ?#, vers, 13 et !i. ’■* ihiilem.
’ Kxotle, 23, vers. 12,
puisqu'ils se fatiguent avec la créature raisonnable, il veut que le repos de la créature raisonnable s’étende jusqu’à eux. Vous reconnaissez là, Messieurs, le cœur de Dieu , et si votre intelligence doutait encore tout à l'heure du sens temporellemcnt philanthropique attaché par l’Ecriture à la loi du septième Jour, il ne vous reste plus d’excuse devant des textes qui défient l'interprétation par leur clarté. Ecoutez cependant encore. Après que Dieu a recommandé à son peuple l’observance du sabbat au profit des plus pauvres et des plus laborieux, il termine par cette solennelle adjuration : Souviens-toi que tu as servi loi-méme en Egypte , et que le Seigneur ton Dieu t'a tiré de là avec une tnain puissante et un bras étendu, et c'est pourquoi il t'a ordonné d'observer le jour du sabbat '. Ainsi c’est en mémoire de la servitude d’Egypte, et en la leur rappelant, que Dieu impose à la postérité de Jacob la charte du repos dans le travail, c’est-à-dire la charte première et fondamentale de toute liberté. Car, qu’est-ce que la liberté d’un homme attaché à la glèbe d’un labeur sans rémission ? Qu’est-cc que la liberté d’un corps qui ne se relève jamais vers la voûte du ciel, et la liberté d’une àmc qui ne se relève jamais vers la lumière de Dieu?
C’est à vous. Messieurs, c’est à toutes les générations des maîtres d’autrui que s’adressent ces formidables paroles qui retentissaient, il y a trois mille ans,
* Dculéi’onomi', chap. î», vers. 15.
dans les déserts de la Mer Rouge : Souvietis-toi que
tu as servi toi-même en Egypte! Tous, dans nos
aïeux, nous avons servi, tous, dans notre postérité,
nous servirons en Egypte. C’est en vain que nous por- ^
tons sur nous les signes de l’affranchissement, et que
nous demandons à l’avenir la fidélité qu’il refuse aux
rois; nous sommes d’un sang que le travail servile
a pétri, que le travail servile pétrira de nouveau.
Regardez dans vos mains la trace de la terre; nous venons de la terre, et nous allons à la terre. Il n’y a d’exception pour personne, pas plus pour l’enfant du palais que pour l’enfant de la cabane. Tôt ou tard 1a longue main de l’infortune nous ressaisit et nous ramène au travail obscur qui fut notre berceau. Et s’il était ainsi dans des siècles de stabilité, combien plus aiijourd’bui que toute pierre angulaire a été détruite, et que nous bâtissons dans les orages de l’égalité le mouvant édincc de nos destinées. Ecoutez donc la parole qui vous rappelle la servitude de l’Egypte; respectez dans vos frères vivant du service le service qui fut le vôtre et qui le redeviendra. Ne leur ravissez pas le jour de trêve qui leur fut préparé dès l’origine pour être la liberté de leur âme et de leur corps, et qui leur fut préparé avec une munificence que vous ne soupçonnez peut-être pas.
Car, rcmarquez-le, Dieu n’a pas fait du sabbat une institution privée, un jour à prendre au hasard par ehacun de nous dans une suite quelconque de jours occupés. Non , il en a fait l’institution sociale ^
par excellence; il a convoqué le genre humain au même jour et à la même heure pour toute la suite des siècles, en l’invitant à se reposer, à se réjouir cl à s'édifier en lui. 11 a fondé, en un mot , une fêle périodique et perpétuelle pour l'humanité. Car l’homme a besoin de fêles. Retenu loin de la cité permanente qui est le terme de son pélérinage , cl portant au cœur la mélancolie de l'épreuve et de l'absence, il a besoin de sortir par des secousses de l'ombre monotone de sa vie. Il a besoin, comme Saul, d'entendre le bruit de la harpe, ou comme David de marcher en cadence devant l’arche de Dieu. .Mais qui donnera des fêles au pauvre peuple de ce monde? qui lui donnera des palais, des statues, des peintures, des voix, des flambeaux ? qui lui donnera des émotions dignes de lui , et celle joie rare où la conscience est ravie comme le cœur? Le peuple est pauvre et sans art; il n’u rien de grand que lui-même et que Dieu qui le protège. Le peuple cl Dieu se mettront ensemble, et ce sera la fêle de l'humanité. Voilà soixante siècles que tous deux sont fidèles à ce rendez-vous , cl qu’ils SC donnent sans interruption cette fête qui ne coûte rien au peuple que de s’assembler, et à Dieu que de le voir.
Les législateurs des nations ont reconnu ce besoin populaire de jouissances communes et publiques; ils ont cherché à le satisfaire par des pompes religieuses, par des spectacles, des triomphes, des jeux, des combats. Mais au lieu d'instruire et d’élever l'homme,
rien n'a servi davanlagc à le dégrader ; les passions les plus honteuses venaient chercher là des assouvissemens applaudis. Le sang et la volupté s’y donnaient rendez-vous devant les saintes images de la patrie, et la publicité, mère de la pudeur, n'y était pour la multitude qu’une débauche de plus. C’est qu’en eiTet, les plaisirs de la foule tournent aisément vers tous les vices. Un politique célèbre a dit : ■ qui assemble > le peuple l'émeut. » On pourrait dire avec non moins de vérité : qui amuse le peuple le corrompt. Dans les temps modernes, on a vu des législateurs rationalistes essayer de créer des fêtes pour remplacer celle du septième jour qu’ils avaient abolie. Ils n’ont réussi qu'à inventer des imitations de l’antique avec le ridicule de plus et le peuple de moins. Le sens public était devenu trop juste et trop profond sous l’inspiration du Christianisme, pour accueillir ces puériles rénovations. Il a donc fallu, dans les grandes occasions de la vie civile, se borner à des divertissemens vulgaires , et Dieu seul est demeuré en possession de donner au genre humain des solennités graves, qui le rassemblent , le remuent , l’améliorent et le reposent.
En est-il un seul parmi vous , Messieurs, qui n’ait été quelquefois touché du spectacle que présente une population chrétienne dans le jour consacré à Dieu ? Les voies publiques se couvrent d’une multitude ornée de ses meilleurs habits; tous les âges y paraissent avec leurs espérances et leurs peines , les unes
et les autres tempérées par un sentiment plus haut (le la vie. Une joie fraternelle anime les yeux qui se rencontrent ; le serviteur est plus proche de son maître; le pauvre est moins éloigné du riche; tous, par la communauté du même devoir accompli et par la conscience de la même grâce reçue, se sentent plus étroitement les fils du même père qui est au ciel. Le silence des travaux serviles compensé par la voix joyeuse et mesurée des cloches avertit des milliers d’hommes qu’ils sont libres , et les prépare à supporter pour Dieu les jours où ils ne le seront pas. Bien d’austère n’obscurcit les visages ; l’idée de l’observance est modérée par celle du repos , et l’idée du repos est embellie par l'image d’une fête. L’encens fume dans le temple , la lumière brille sur l'autel , la musique remplit les voûtes et les cœurs, le prêtre va du peuple à Dieu et de Dieu au peuple ; la terre monte et le ciel descend. Qui ne sortira plus calme ? Qui ne rentrera meilleur? Oh! pour moi. Messieurs, jamais ce jour ne m’a laissé sans attendrissement, et même ici, dans cette capitale où tant d’âmes ne le respectent pas, je n’en vois jamais l’effet populaire sans m’élever vers Dieu par une aspiration de reconnaissance et d’amour.
Tel est donc le sens , tel est le résultat de cette grande loi du travail que Dieu a voulu promulguer et consacrer dans I acte même de la création. Après vous lavoir interprétée, pourrais-je retenir un sentiment douloureux (jui m oppresse* ? Bourrais-je ne pas me
plaindre à vous qu’il y ail un peuple chrétien qui méprise celle loi , et que ce peuple soit le noire ? Est-ce bien la France qui méconnaît à ce point les devoirs les plus sacrés de l'homme envers l’homme? Est-ce elle qui déchire le pacte fondamental de l’humanité, qui livre au riche l’âme et le corps du pauvre pour en user à son plaisir, qui foule aux pieds le jour de la liberté, de l’égalité, de la fraternité, le jour sublime du peuple et de Dieu? Je vous le demande, estcc bien la France ? Ne l’excusez pas en disant qu’elle permet à chacun le libre exercice de son culte, cl que nul, s’il ne le veut, n’est contraint de travailler le septième jour. Car, c’est ajouter à la réalité de la servitude l’hypocrisie de l’alTranchissement. Demandez à l'ouvrier s’il est libre d’abandonner le travail à l'aurore du jour qui lui commande le repos. Demandez au jeune Jiommc qui consume sa vie dans un lucre quotidien dont il ne profite pas, s’il est libre de respirer une fois par semaine l’air du ciel cl l’air plus pur encore de la vérité. Demandez à ces êtres flétris qui peuplent les cités de l’industrie, s’ils sont libres de sauver leur âme en soulageant leur corps. Demandez aux innombrables victimes de la cupidité personnelle cl de la cupidité d’un maître, s’ils sont libres de devenir meilleurs, cl si le gouffre d’un travail sans réparation physique ni morale ne les dévore pas vivons. Demandez à ceux-là même qui sc reposent en cITel, mais qui se reposent dans la bassesse des plaisirs sans règle , dcmandez-lcur ce
(|uc devient le peuple dans un repos qui n'est pas donné et protégé par Dieu. Non, Messieurs, la liberté de conscience n’est ici que le voile de l’oppression ; elle couvre d’un manteau d’or les lâches épaules de la plus vile des tyrannies, la tyrannie qui abuse des sueurs de l’homme par cupidité et par impiété. Si la liberté de conscience était ici pour quelque chose, apparemment l’Angleterre protestante s’en serait aperçue; apparemment la démocratie des Etats- Unis d’Amérique s’en serait avisée : et dans quels lieux du monde le droit du septième jour fut-il plus respecté? Sachent donc ceux qui l’ignorent, sachent les ennemis de Dieu et du genre humain, quelque nom qu'ils prennent, qu’entre le fort et le faible, entre le riche et le pauvre, entre le maître et le serviteur, c’est la liberté qui opprime et la loi qui affranchit. Le droit est l’épée des grands, le devoir est le bouclier des petits.
Il en est temps. Messieurs, arrachons de la France cette lamentable erreur qui n’a que trop duré. Aussi bien les tempêtes nous avertissent qu’il n'est pas bon de violer les commandemens qui furent promulgués avec la création, renouvelés dans les foudres du Sinaï, et retrempés dans le sang du Calvaire. Qui est contre Dieu est contre l’humanité, et si quelques malheureux, armés de ce qu’ils appellent la raison, ne craignent pas de SC faire ces deux ennemis, nous pouvons nous fier de la vengeance à l’avenir tout seul, à «•et avenir qui est déjà le présent, et qui nous avertit
(ous de penser à nos fautes cl de les combattre généreusement dans une salutaire réparation. La France le fera ; oui , mon Dieu , la France le fera ! Nous en avons l'augure dans le respect qu'elle vous porte au milieu des ruines qu'elle vient si soudainement d'accomplir. Elle écoulera les prophéties de l'expérience ; elle se relèvera vers vous par les difficultés de s’asseoir d'elic-méme ; elle reconnaîtra pour principe de son salut celte belle parole que vous avez dite é tous les peuples du monde par Jésus-Christ, votre fils unique : Cherchez d'abord le royaume de Dieu et sa justice, et lereste vous sera donné par surcroît* . Entendez, mon Dieu, cette voix qui vous parle de la France, et lorsqu'une année descendue de votre éternité sur notre courte vie nous ramènera dans ce temple, faites que nous y retrouvions debout, plus fortes et plus glorieuses que jamais, la patrie et la vérité.
' Saint Hatliicu, cliap. G, vcn. 53.
NOTRE-DAME DE PARIS