AVEC DIEU
.Monseigneur,
Messieurs,
.Nous avons fait un grand pas. La question était de savoir si dans le commerce de l’homme avec Dieu il existe un ordre de rapports superposé à l’ordre de la nature et de la raison. Nous avons établi que cet ordre existait , puisque l’humanité se conduit partout et toujours comme s’il était réel. Répondant ensuite à une objection tirée du défaut d’unité que présente
l'ordre surnaturel dans l'ensemble des religions positives qui se partagent le monde, nous avons montre qu'en elTet il avait été altéré par l'action libre de riiommc , qui cependant n'avait pu le détruire nulle part : en sorte que nous avons ici en faveur de la vérité le témoignage même de l'erreur. Car, non-seulement l'erreur, malgré sa puissance corruptrice, n'a pas détruit la forme surnaturelle de l'établissement religieux, mais elle n'est point parvenue davantage à donner aux faux cultes un caractère spécieux de divinité. Le christianisme seul possède une physionomie surhumaine qui commande à l’esprit l’examen et le respect; seul il apparaît entre l'homme et Dieu comme l’expression possible de leurs rapports.
Cela fait. Messieurs, la question de l'ordre surnaturel n’est pas épuisée; nous n’en avons considéré que le côté extérieur, et le rationalisme nous appelle au dedans. Il nous demande ce que cela veut dire : un ordre supérieur à la nature et à la raison , un ordre qui suppose que l'intelligence manque du nécessaire pour connaître, et la volonté du nécessaire pour agir. Quand Omar fut consulté pour savoir ce qu'il fallait faire de la bibliothèque d'Alexandrie, il répondit : Ou hien les livres de la bibliothèque d'Alexandrie disent la même chose que le Koran, et en ce cas il faut les hrûler comme inutiles ; ou bien ils disent autre chose que le Roran, et en ce cas il faut les brûler comme dangereux. De meme ici , ou bien l’ordre surnaturel rentre dans la lumière et l’aclivité
(le l'ordre naturel, et alors à quoi sert-il ? Ou bien il ii'y rentre pus, et alors inintelligible à lu raison, inconciliable avec la nature, ù quoi sert-il encore? Quel motif, en outre, peut avoir eu Dieu de refusera notre organisation intérieure l’unité qu'il a mise en tousses ouvrages , et de nous former un esprit qui pour suffire à ses fonctions ait besoin de se compléter par un appareil venu du dehors?
Bref, on nous conteste la notion mémo de l’ordre surnaturel; on l’accuse d’introduire dans le plan de la création un ressort à tout le moins arbitraire et superflu. El moi , au nom de l'Eglise, j’affirme que ce ressort est nécessaire, nécessaire d’une nécessité absolue, posé que Dieu ait voulu nous donner de lui une pleine connaissance et une pleine possession, comme, dès le principe des choses, il l’avait en effet voulu et préparé. Je le prouverai pour l’un et l’autre élément de l’ordre surnaturel , c’est-à-dire pour la prophétie qui est le complément de notre lumière intérieure, et pour le sacrement qui est le cofnplément de notre activité libre.
Quand on vient à considérer. Messieurs, le travail intellectuel accompli par l’homme ici-bas, on ne peut retenir en soi un mouvement de stupeur et d’admiration. Placé, sur cette terre comme dans une ilc dont le ciel est l’Océan , l’homme a voulu counailre le lieu de son passage; mais d’innombrables barrières dressées autour de lui s’opposaient à son dessein , et lui interdisaient de prendre possession de son cm-
pire et de son e.\il. La mer lui opposait la jalousie de ses flots : il a regardé la mer, et il a passé. La proue de son génie a touché les plus inaccessibles rivages ; il en a fait le tour, il en a dessiné les plis, et après quelques siècles d'une audace plus opiniâtre que les tempêtes, dominateur paisible des eaux, il se promène où il veut et quand il veut à la surface soumise de leur immensité. Il envoie scs ordres à tous les écueils devenus des ports ; il leur emprunte , par des échanges qui ne s'arrêtent jamais, le luxe et l'orgueil de sa vie, mêlant ensemble tous les climats pour ne faire deux, si divisés qu’iLs .soient, qu'un serviteur unique obéissant sur tous les points du globe à ses désirs souverains.
Une autre mer, plus vaste, plus profonde encore, recueil de mystères infinis, épandait sur sa tête scs ondes peuplées d’étoiles. Lui, simple pâtre alors, errant à la suite de ses troupeaux, dans les champs de la Chaldéc , a regardé le ciel à travers le.s pures nuits de l'Orient. Aidé du silence, il a dit aux astres leur nom, connu leur marche, pénétré le secret de leurs obscurcissemens, prédit leur disparition et leur retour; et toute cette armée lumineuse, comme si elle eût pris ses ordres dans les yeux de l’horame , n’a cessé de se rendre , dans un cycle exact, au rendez-vous où l'attendait l’observateur. L’astre même qui n'apparaît qu’un jour en plusieurs siècles n'a pu nous dérober sa course ; appelé à heure fixe , il se détache des profondeurs inénarrables 'où nul regard
ne le suil, il vient, il aborde ù un point signalé d’avance notre étroit horizon , et saluant de sa lumière rintelligencc qui l’a prophétisé, il retourne aux solitudes où l'inlini seul ne le perd jamais de vue.
Mais entre la terre et le ciel , entre la demeure de l'homme et celle des étoiles, s'étendait un espace différent de tous les deux, moins subtil que l'un, moins grossier que l'autre, habité par les vents et les orages, et pénétrant de ses actives influences tous les ressorts de notre vie. L’homme a reconnu ces compagnons invisibles de son être; il a décomposé l’air qu'il respire , et saisi les nuances du fluide qui l’éclaire ; la vitesse de l'un ne lui a pas plus échappé que la pesanteur de l’autre. En vain la foudre , cette vive image de la toute-puissance divine , semblait délier la hardiesse de ses investigations : comme un géant qui a tout abattu autour de lui , et qui s’indigne de renroutrer un obstacle, il s’est pris corps à corps avec ce résumé terrible des forces de lu nature, et plus maître que jamais, il a traité la foudre comme un enfant qui se mène par un lil, tantôt l’arrêtant respectueuse au .sommet des palais et des temples , tantôt la forçant de se précipiter par des routes inoffensives dans les muets abîmes de la terre. La terre, la mer, le ciel et tous scs flambeaux, l’air et tous scs phénomènes, rien du dedans et du dehors n’avait pu se soustraire à l’esprit de l'homme; l’observation lui avait révélé les faits, les faits l’avaient eouduil aux causes et aux lois. El ces sciences particulières, rayons dispersés
(l'un foyer eominiin, venaioiil sc réunir el s'illuminer dans une science plus générale, qui, en nous livrant les mystères abstraits du nombre, de rétenduc et du mouvement , mettait à nu devant nous les élémens éternels de toutes les choses créées.
Mais est-ce là tout? Le roi du monde s’est-il arrêté là? Gardez-vous de le croire. N’eùt-il pas été plus loin, déjà ç’eût été le poète, le savant, l’artiste, déjà l'homme, mais non pas l'homme divin, ür, il était divin, et tous les mondes visibles n'avaient pas en eux de quoi rassasier son intelligence et reposer son cœur. Il est monté plus haut; il s'est demandé ce qu’il y avait au-delà des étoiles , quel est l'orbe qui meut tous ces orbes mesurés par son compas ; et il s'est répondu : l'iniiiii. Car, le fini, ne se contenant pas luiméme, ne peut être borné que par l'infini. Maisqu'estcc que l’infini? Est-ce un espace vide se multipliant sans cesse devant iui-méme , un abîme sans rivages appelant à lui, pour leur faire place, toute vie réelle et toute vie possible, sans être Iui-méme vivant? L’homme, qui avait regardé la mer et le ciel , a regardé sans pâlir cet autre ciel et celte autre mer; quelle que fût la nature de l’espace intellectuel où se jouait sa pensée au-delà de toutes les choses sensibles, il a compris que là n'était point le principe de l’étre, de la vie et du mouvement. Il a passé plus loin; il a débordé l'infini imaginaire pour contempler en face l’infini réel, et le voyant sans le voir, le définissant sans le définir, prvenu au terme de toute vérité, il a dit
d'une voix qui a élé la première el qui sera la dernière :
Par-delà tous les cieux , le Dieu des ciciix réside!
Ne me iroublez pas , Messienrs , laissez-moi tremblant devant la grandeur de l'homme; tout à l’heure il ne remuait que la poussière, et le voilà qui touche Dieu !
Et cependant, Messieurs, n'y a-t-il dans votre àme aucune tristesse? N’y a-t-il dans votre intelligence rien d’obscur et d’inconnu? Une fois, dans les beaux temps de la Grèce , un sage fut qui servait son pays de l'èpée, tout en le servant par des leçons qui ont mérité l'honneur do préparer la sagesse humaine à s’abaisser devant l'Evangile de la sagesse divine. Socrate, car c'était lui, sortit un matin de sa tente, s'assit au-devant , et sa tête cachée dans ses deux mains, il demeura pensif. Le soleil se leva, l’armée s’émut, les coursiers passèrent, tout le bruit d’un (^mp enveloppa sa rêverie ; mais lui , immobile et comme enlevé à lui-méme, laissa venir le soir sans qu'il eût la force ou la pensée de rappeler sa télé appesantie sur ses genoux. A quoi songeait ce grand homme ? Quel douloureux mystère avait été capable de lui cacher les heures cl de remplir le cadre d'une si persévérante méditation ? Hélas ! Messieurs , le meme mystère qui vous tourmente el qui vous amène ici. Sans vouloir maintenant insulter votre raison après l'avoir tant exaltée tout à l’heure , ne puLs-
— .ïSfi —
je vous demander avec Socrale : Que savez-vous^ Celle question, qu’il adressait aux sages de son temps, ne puis-je vous l’adresser à vous, lesenfans des sages? Vingt siècles écoulés depuis Socrale ont-ils changé la condition de l’esprit humain, et fait descendre en vous la plénitude de lumière qui manquait au maître de Platon? Une lumière, il est vrai, une grande lumière a jailli sur le monde depuis que la bouche de Socrale s’est fermée en buvant la ciguë ; mais elle descendait du Calvaire et non de la raison. Ceux qui ne l’ont pas reçue dans l’obéissance de la foi , loin d’élre éclairés par elle, ont vu s’accroître l’ombre et l’incertitude de leurs pensées; car, une question redoutable s’est ajoutée pour eux à toutes les questions dont l'énigme poursuit notre entendement. Je vous le (lis donc , sans craindre de le contredire et de vous offenser : il y a une chose que vous ne savez pas , (|uaud vous n’interrogez pour la savoir que votre propre intelligence. Philosophe ou pâtre, écrivant avec une plume d’or des pages qui rempliront la postérité d'un immortel encens, ou bien l’obscur ouvrier d’une vie sans lendemain, qui que vous soyez, il y a une chose que vous ne savez pas. Ce que vous savez, je l’ai dit; ce que vous ne savez pas, c’est vous, c’est votre âme, c’est la raison de votre âme, c’est votre destinée. Vous savez tout , excepté le secret de votre vie. Je n’en cherche pas encore la raison, j'expose le fait. Votre âme est-elle impérissable de sa nature? Pourquoi est-elle unie à un corps? Pourquoi s’en
sépare-l-clle à un certain moment? Où va-t-elle au sortir de sa prison d’un jour? Qu'est-ce que la mort? Qu’est-ce que ce lieu où vos pères sont descendus, où ils vous attendent, ce lieu qui vous appelle, qui vous dit par la voix de Bossuet , que les rangs y sont pressés? Le savez-vous avec certitude? Le savez-vous mieux que Socrate placé par l’injustice en face de l’avenir, et puisant dans sa condamnation une nouvelle assurance de notre immortalité?
Si je consulte l’histoire de la sagesse humaine , je la vois aboutir à ce mystère par tous ses chemins, mais par des chemins bien diiïérens. Platon aflirmc, Cicéron doute, Épicure nie, et constamment l’esprit humain se distribue dans ces trois zones de la pensée. Veut-il, après des âges de foi, restaurer dans les temps modernes la philosophie indépendante , Descartes commence par l’aflirmation , Bayle continue par le doute. Voltaire achève par la négation. Il ne faut pas deux siècles à l’activité philosophique pour accomplir ce cycle fatal, dont le résultat est ce que vous voyez, c’est-à-dire une société sans croyances assurées, rompue en mille opinions dont chacune se dit la vraie, dont chacune a scs hérauts, ses espérances, ses revers, et qui, se disputant pour édifier, ne se rencontrent qu’eu un point : détruire! Les Grecs avaient donné au monde ce spectacle, les Romains le renouvelèrent; et nous, deux mille ans après la leçon de ces ruines, nous avons voulu en recevoir de nous-mêmes le redoutable enseignement. Il est là. Messieurs, rcgardez-lc ;
apprcnez-y du moins la limite de votre intelligence, et le besoin que vous avez d’une autre lumière que la vôtre pour vous connaître vous-mêmes.
Mais d'où nous vient cette ignorance de nos propres destinées? D’où vient qu’ayant pénétré si loin et si haut dans les mystères de la nature, notre vue se trouble lorsque nous la reportons sur ce qui nous est intime et personnel? Messieurs, il n’est pas difficile d’en entendre la raison. Tous les phénomènes de la nature sont des faits présens sous nos yeux , et les lois mathématiques qui les régissent , outre qu’elles se manifestent dans des corps sensibles et limités, appartiennent à l’essence invariable des choses, laquelle est présente à notre esprit et constitue la lumière intelligible dont il est éclairé. L’étre divin lui-méme se révèle à nous par l’univers qui , tout grand qu’il soit, nous contraint de lui chercher une cause , cause qui ne peut être que l’infini à l’état personnel , c’est-à-dire Dieu. Nous tenons ainsi les deux extrémités de la chaîne, le fini et l’infini, le monde et Dieu. Mais quand il s’agit de pénétrer le secret de notre destinée , là nous font défaut tous nos moyens naturels de connailrc. Notre destinée n’est pas un phénomène présent à nos regards ; elle embrasse un passé qui nous est invisible , un avenir qui l’est également. Ce ii’cst pas non plus une loi appartenant à l’essence des choses , puisque nous pouvions être ou ne pas être , vivre un jour ou mille ans. Notre destinée est un rapport entre deux êtres
libres, duiil l'un est fini et l'autre infini. Klle dépend du concours de deux volontés düTéremment souveraines, dont l’une a donné ce i|u'clle ne devait pas, dont l’autre peut refuser ce qu’elle n’attendait pas.
Or, comment connaître rationnellement la volonté d’autrui? Comment la raison verrait-elle intérieurement et nécessairement un acte qui peut être ou ne pas être? Sans doute Dieu a dans sa nature des règles immuables de justice et de bonté , dont le reflet illumine notre conscience et nous met sur la voie de ses operations. Mais ni la justice ni la bonté ne lui imposent dans scs dons une mesure absolument déterminée. Il était libre de créer ou de ne pas créer, libre de nous appeler à la vie plus tôt ou plus tard, libre de s’unir à nous plus ou moins durablement et intimement? Qui dira , par exemple , que l’alliance de la nature divine avec la nature humaine par l’incarnation était métaphysiquement nécessaire? Or, si elle n’était pas nécessaire, elle était libre , et si elle était libre, comment l’intelligence l’auraitclle aperçue autrement que sous la forme d’une simple possibilité? Et c’est la possibilité même qui fait le mystère. Me voici , être vivant , me voici en face de l’éternité que mon esprit découvre tout autour de moi comme l'horizon naturel de mon être : y suis-je pour une heure , ‘pour un siècle, pour jamais? L’éternité , qui est mon principe , est-elle mon droit et mon but? .Si je voyais clairement que ■ non, il n’y aurait pas de mystère; si je voyais claire-