‹ Conférences de NotreDame de Paris (volume 2)Chapitre 13 sur 27 · I.IO · texte numérisé non relu

I.IO

nionl que oui , il n'y en aurait pas davantage : mais j'hésite devant le oui et devant le non, parce que tous les deux ont leur possibilité. Le nécessaire se voit , le possible s'entrevoit; le necessaire est le jour, le possible est la nuit. Qui lèvera le doute? Qui nous dira ; tie deux choses contradictoires également réali- .sablcs, c’est celle-ci qui s’est réalisée, c’est celle-ci qui est le réel? La raison ne le peut; car, elle ne le |iourrait qu’en changeant le possible en nécessaire, ce (|ui est absurde. J’avoue qu’entre le nécessaire et le possible se rcnconlre le probable ; mais le probable ne donne pas la certitude, il incline l’esprit sans le subjuguer. Socrate est mort en se vengeant de ses juges par l’espérance de rimmortalilé, et le Phédon est l’impérissable monument de celle héroïque vengeance : mais ce qui suflisait au remords de ses juges et à la grandeur de son âme ne suffisait pas à la consolation de scs amis. Lue autre mort que celle d’un sage, une autre parole que celle d’un homme devait donner au genre humain la certitude de son immortalité.

Puis, l’immortalité n’est |>as tout; bien des choses y demeurent obscures, et fùl-ellc assurée, l’esprit se demanderait encore : Qu’est-ce que rimmortalilé? V verrons-nous Dieu? L’y verrons-nous face à face? .Sera-t-il pour notre œil transfiguré ce qu’est aujourd’hui la nature pour notre œil mortel? L’abîme de l'infini n’a pas de fond, et c’est ici la seconde cause de l'impuissance où est In raison de se rendre un

« omple exacl des lins dernières de l’homme, ainsi que le chrislianisme appelle éloquemment le dogme des destinées.

En toute aulre seience , la question va du fini au fini. Les malhémaliques elles-mêmes ne sont que la loi générale des corps, et si on les considère d’une manière abstraite, en tant qu’elles assujettissent à leur calcul des quantités indéterminées, elles n’atteignent point au-delà de l’indéfini, c’est-à-dire au-delà d’une progression supposée constamment croissante ou décroissante, à laquelle l’unité .sert de point de départ. Mais dans la science des fins dernières, la question va du néant à l’infini. Il s’agit de savoir si la mort nous ramène à l’existence ou nous conduit à l’éternité, si nous sommes un simple phénomène mesuré par le temps ou un astre sorti de Dieu pour retourner à lui, et quelle est la loi de cette courbe que nous décrivons autour du centre qui est notre principe et notre fin. Même en laissant de côté l’intention de Dieu à notre égard, intention évidemment insondable par la rai.son, comme je viens de le démontrer , il reste encore la difficulté propre à l’infini considéré en soi. Saint Thomas d’Aquin a dit : « La vérité est l’équation de l’intelligence avec son objet. » Or, comment une intelligence finie serait-elle en équation avec un objet qui ne l’est pus? Et si cette équation est impossible, comment aurions-nous par nous-mêmes la vérité sur Dieu et sur nos rapports avec lui? Nous pouvons bien affirmer que Dieu est, parce que notre esprit, supé-

rieur à runivcre, y découvre le besoin J’uue cause plus liante que lui. Nous pouvons encore affirmer que celle cause est infinie, parce que si elle ne 1 était pas, elle ne serait qu’un autre univers, aussi incapable que le premier de subsister par soi. Mais notre esprit, quoique supérieur à l’univers, n’est pas égal à Dieu; il flotte entre ces deux extrêmes, surpassant l’un, surpas.sé par l’autre, et ne connaissant pas même tout entier celui qui est au-dessous de sa sphère, parce que la science totale du phénomène exigerait la science totale de la cause, qui est Dieu. Dieu, dit l’Écriture, habite une lumière inaccessible ; il est à la fois ce qu’il y a de plus clair et de plus impénétrable. Otez l’idée que nous en avons, toute clarté disparait de notre entendement; la vérité y devient un songe et la justice un nom. Mais aussi voulons-nous pénétrer jusqu’au fond de l’essence divine , notre oeil s’émousse , et nous n’apercevons plus dans un immesuruble lointain qu’une scintillation qui nous éblouit et nous dérobe la lumière par la lumière même. S’agit-il de la nature métaphysique de Dieu, par exemple, je me demande :• Dieu est-il un être solitaire ou a-t-il des relations en lui? Quoi que je me réponde, . je me réponds un mystère. S agit-il de sa nature morale, je me demande : Quelle est en Dieu la proportion de la justice et de la bonté? Quoi que je me réponde encore, je me réponds un autre mystère. Kt cependant si j’ignore ces choses., puisje savoir la loi dé mes rapports avec Dieu? Puis-je

savoir cc que je dois en craindre ou en espérer ?

Vous inc dii’cz peut-être : mais pourquoi Dieu ne nous a-t-il pas donné un esprit plus pénétrant? Eli! Messieurs, quelque pénétration qu'il nous eût donnée, eùt-elle égalé Jamais la profondeur de son essence, qui est innnie? Eût-elle satisfait à la déûnition de saint Thomas d’Aquin : « La vérité est une équation "de rinlelligence avec son objet?» Vous n’avez quê deux partis à prendre : ou nier cette définition , ou soutenir que Dieu avait la puissance de créer des es-

pi’its qui fussent ses égaux, c’est-à-dire Dieü. Dans le

premier cas, c’est affirmer que l’effet peut être plus

grand que sa cause; dans le second, c’est affirmer*

que ce qui existe par un autre existe cependant par

soi. Cédez à l’évidence. Messieurs,- et ne contestez

plus au christianisme cette grande et forte vérité,-

qu'aucune intelligence créée n’est capable par elle-

même de s’élever à une connaissance parfaite de Dieu,

et par conséquent à une connaissance certaine de sa

destinée. L’histoire vous le prouve, et le raisonnement

vient de confirmer l’histoire en vous l’expliquant.

Que faut-il donc pour que l’homme se connaisse lui-même en Dieu? Il faut qu’une lumière médiatr*ice • s’interpose, entre Dieu et lui, 'lumière qui aide sa nature sans la détruire, qui l’approche de l’infini sans être elle-même l’infini. El si celle médiation vous pa- ' rail impossible, écoulcz-moi encore un seul moment.

Vous à (|ui je parle,, vous êtes une àme, et moi qui vous parle,. je suis une âme aussi. Eh bien! eon-

naiïisez-vous imm àinc, el moi la voire? L’inlini ii'esl pas enlre nous, el ccpcndaiil , quoique nous nous louchions par nos corps , un abime nous sépare. Qui clés- vous el qui suis-je? Quel esl le mobile secrel de nos aclions? Où . tendons-nous par nos faiblesses et nos vertus? Quel esl le degré de noire puissance dans le bien ou dans le mal? Je le répéle : qui éles-vous et qui suis-je? Vous verrez bien dans mes actes, et moi dans les vôtres , un certain reflet de ce que nous sommes intérieurement ; la physionomie ajoutera sa révélation à celle de nos œuvres : mais pourrez-vous dire que vous me connaissez tel que je me connais , el moi pourrais-je me persuader que je vous vois tel que vous vous voyez? Lame ignore lame, et tant que leur essence ne se pénétrera pas par une vision directe , il n’y aura qu’un remède à ce malheur : la confidence ou la confession , c’est-à-dire l’ouverture de l’âme à l’âme au moyen d’une parole sincère. La parole est la lumière médiatrice entre les choses égales qui ne se voient pas, à plus forte raison entre les choses deux fois .séparées par leur invisibilité et leur inégalité. Pourquoi Dieu ne parlerait-il pas à l’homme? Pourquoi, nous voyant incapables d’atteindre jusqu’à lui par la faiblesse de notre nature , no conde.scendrail-il pas à s’ouvrir à nous dans une conlidence qui nous révélerait avec les mystères de son être l'ordre de ses pensées el de ses desseins? Je vous ai prouvé que celle révélation surnaturelle ou prophétique était nécc.ssaire au commerce de riiomme avec

Dieu, cl je viens de vous eu montrer rinslrumenl dans la parole. Achevons celte Conférence en vous prouvant aussi la nécessité du sacrement, non plus pour éclairer l’esprit, mais pour fortifier la volonté, non plus pour nous apprendre notre destinée , mais pour nous aider à la remplir.

L’esprit est le principe éloigné de nos actes , la volonté en est le principe immédiat; l’esprit voit, la volonté commande, l’homme fait. Qu’cst-ce donc que faire? Faire, c’est produire quelque chose. Si vous n’avez rien produit , si aucun résultat n’a été le fruit de votre vouloir, vous n’avez rien fait; c’est l’expression consacrée par la langue ellc-mémc. Aussi l’homme ne se meut-il que pour produire , et chacun de scs mouvemens , même lorsqu’il avorte , produit encore quelque chose, ne fùl-ce que du bruit. Mais pourquoi produire? Pourquoi l’homme n’cst-il pas au repos? Que cherche-t-il dans celle incessante production, qui est l’effet de son activité? Ce qu’il cherche. Messieurs, c’est la vie. S’il respire, c’est pour vivre; s’il creuse la terre, c’est pour vivre; s’il marche, c’est pour vivre; s’il dort, c’est pour vivre; s’il meurt, c’est encore pour vivre. Et il ne se repose jamais , parce que la vie lui échappe à mesure qu’il la produit. Il la boit dans une coupe avare, qui n’en contient et qui n’en verse qu’une goutte à la fois. S’arrêter, c’est mourir... ■Mais mourir, ne disais-je pas tout à l’heure que c’était vivre encore? Oui, dans le vrai de nos destinées, la mort est le grand passage de la vie, pourvu ipie nous

iiyüiis connu le secret de la trame où nous agissons, qui est de produire en nous la vie mùme de Dieu, vie pleine, vie stable, vie dont chaque instant renferme I ’ùternité, et qui n’a plus besoin de se faire parce qu’elle est. Voilà, Messieurs, le but véritable et dernier de toutes nos actions. Je vous l'ai démontré, en vous démontrant que Dieu est notre principe et notre lin. Quoi que vous fassiez, si vous ne faites pas cela, vous ne faites rien. Si vous ne faites pas cela, vous êtes semblables au pâtre qui s’assied au bord d’une eau courante, et qui bat le flot qui passe en s’amusant du bruit qu’il cause. La vie présente, quand elle n’est pas l’instrument de la vie éternelle, n’a pas d’autre image ni d’autre prix. En vain lui mettrez-vous au dos la pourpre des consuls; en vain l’appellercz-vous gloire, puissance, immortalité, noms illustres, qui n’élèvent le néant que pour le montrer de plus haut et de plus loin. L’histoire est pleine de ces phares éteints, mortels fameux qui , pour avoir conquis durant un jour les admirations de ce monde , s’estimaient grands dans la vie , et attendaient de leur tombe un règne persévérant. Faite.s cela si vous le voulez; bâtissez-vous des pyramides dans les solitudes dévastées de la mémoire ; creusez autour de votre mort des digues contre les siècles; rélernité vous le permet, comme elle permet à l’enfant qui trébuche dans ses premiers pas de monter aux bras de sa nourrice pour s’enorgueillir d’y être plus grand qu'à terre.

Mais si ces )Mièrililès vous vont mal, si vous avez

Iionte d’ajouter le ridicule au néant , considérez qu'il ijiigii ,1^ produire en vous la vie de Dieu, et cherchez dans votre nature si vous y trouverez rinslrumcnl d'une si haute ambition.

La vie de Dieu est infinie; elle consiste dans la perpétuité d'un moment indivisible où Dieu , un et plusieurs, se voit pleinement dans son essence et s’aime pleinement dans ses personnes. Or, nous avons d’une telle vie une totale incapacité. Soumis par notre nature à la succession et au cliangcmcnt , nous ne pouvons aspirer à l’état indéfectible d’une immuable durée; nous ne pouvons pas davantage voir face à face l’étre divin, ni l’aimer de cet amour parfait qui résulte en lui de la vue directe de son ineiïable beauté. Si nous le voyons, c’est à travers l'ombre des idées; si nous l'aimoüs , c’est comme le principe invisible des biens incompIcLs dont nous sommes entourés. Mais le voir dans sa substance , mais l’aimer de ce regard qui possède l’objet aimé, mais nous fondre en lui jusqu’à ne plus sentir que le mouvement immobile de son éternelle vie, c’est là un prodige dont le pouvoir est si loin de nous que la foi seule nous donne la certitude de son accomplissement futur. La raison se rit de cette espérance, tant elle se croit incapable de la réaliser. Pour elle, le plus grand avenir de l’homme est l’immortalité, c’est-à-dire l’avéïiemcnt de l’àme à une durée que les sens ne mesureront plus, à une vie dont les idées seules rempliront l’espace indéfini. On bien si la rai.son passe au-delà, elle

nous jette les rêves du puiithéisme , s'enorgueillissant (le nous faire Dieu à lu condition de nous perdre nousmêmes dans l’abstraite immensité de l’être. Le christianisme a marqué notre place entre ces deux excès ; sachant que Dieu est notre (in, il nous ordonne de commencer à vivre imparfaitement en lui , pour y vivre un jour dans la plénitude d’une vision qui, sans nous coufoudre avec l’essence divine, nous la donnera pour objet présent d’une connaissance directe et d’un amour de possession.

Or, soit dans sa forme initiale, soit dans sa forme dernière, cette vie divine, je viens de le démontrer, surpasse les forces de toute nature mortelle. De même qu’il n’y a pas d'équation naturelle possible entre une intelligence limitée et une vérité qui ne l’est pas , il ne saurait exister non plus d’équation naturelle possible entre la vie d’un être fini et la vie d’un être infini. .Si donc Dieu nous appelle à son éternité , si notre destinée est de vivre de lui, en lui et avec lui, il faut de toute nécessité qu’il commqnique à notre âme un élément médiateur, par où elle soit soulevée hors dises limites et portée vers lui pur un mouvement d’un ordre surnaturel ou divin. Notre vie présente est le creuset laborieux d’où doit sortir notre vie future; s’il ne s’y trouve que de la matière, fût-ce la plus précieuse, il n’en sortira que de la fange; s’il ne s’y trouve que de l'esprit, fût-ce le plus pénétrant, il n’en sortira (|ue des idées et des sentimens bumuins. Que Dieu donc intervienne, et qu’il y verse l’or de

son ctcrnilé , ou, pour |i<irlcr sans (ignrc, t|u il nous allire à lui par une action dirccle sur notre âme; ([u’il nous arraclie sans violence aux affections de la nature, et nous inspire un amour tel que la vie présente ne nous semble plus qu’un fardeau et la terre un exil.

Cel amour existe. Messieurs, vous ne pouvez le nier. David l’exhalait dans ses psaumes, les martyrs en embaumaient leur supplice , les saints l’ont chanté et glorilié de génération en génération ; tous , sur des modes divers, ont répandu devant Dieu la mélancolie d'une âme oppressée par le ferment d’un amour surhumain. Comme le cerf , disaient-ils, brame après l'eau dos fonluines, ainsi mon âme aspire après vous, 6 mon Dieu! Mon âme a soif du Dieu fort el vivant ; elle a soi f devenir et dcparailre devant la face de Dieu. Mes larmes ont été mon pain de l'aurore et de la nuit, lorsf/uils me disaient : Ouest ton Dieu? Je m'en suis souvenu, et j'ai versé mon âme en moi-même , parce fjue f irni jusqu'au lieu du tabernacle admirable , parce que j'irai dans la joie, dans la louange el le rassasiement, jusqu’à la maison de Dieu. O mon âme, pourquoi cs-lu triste et pourquoi me troublestu? Espère en Dieu, parce que je le louerai encore, parce qu'il est le salut que je verrai , parce qu'il est mon Dieu ‘ . Ces acceus-lâ. Messieurs, ne sont pas de la terre; ils jaillissent de cieui-s délivrés du

' l’sauniril.

l(>m|>s, cl qui habilcnl déjà, en une réalité commencée, la région qui dégoûte de tout le reste. Mais par où s’v sont-ils introduits? Est-ce par l’eflel naturel d’une contemplation de riniciligencc ou d'un mouvement de l’enlliousiasme? Non , assurément, et jamais, ni en Orphée, ni en Platon, ni en aucun esprit qui n'avait que l'esprit de l’homme, de telles vibrations n’ont ému le saueluaire de notre sensibilité. Elles procèdent d’un art qui se cache au génie, d’une tradition qui no dit son secret qu’aux saints. Interrogez les saints; ils n’ont pas la jalousie de leurs dons , ils les ont reçus pour rien , ils vous les livreront pour rien. Ils vous diront où ils puisent la vie douloureuse et consolée qui les ravit au monde. Hogardez là-bas : sous Ja garde d’une pierre taillée, sous le symbole plus vil encore d’un pain pétri par l’homme, repose l’invisible vertu qui donne la sainteté, cl qui avec la sainteté produit cl féconde dans l’àme le germe de la vie divine. Ce que la parole prophétique est pour l’iulelligence, le sacrement l’est pour la volonté. La prophétie nous révèle les mystères impénétrables de l’essence cl de la pensée de Dieu; le sacrement nous communique l’esprit, le désir, la faim de Dieu, le droit de le posséder par grâce, puisque nous ne le pouvons par nature , et même un goût réel avant-coureur de eclle possession.

L’expérience des saints ne vous suffit-elle pas, consultez l’expéi icnee opposée. Vous qui n’avez que le cœur pour aimer Dieu, comme vous u’avez que la rai-

son pour le connâilre, aimez-vous Dieu? Je ne vous demande pas si vous Taimez d’un amour tendre et profond, mieux que vos amis les plus chers, mieux qu’une nière n’aime son fils, mieux que toutes choses et vous-mêmes , non par une vue des biens visibles dont il est l’auteur , mais par une contemplation anticipée de la' beauté personnelle qui est en lui. Je ne vous demande pas si vous l’aimez jusqu’à trouver pour le dire quelqu’un des accens que David nous prêtait > tout à l’heure? Mais l'aimez-vous du dernier et du plus faible des amours? Votre pensée le cherche-t-elle jamais? Avez-vous en lui quelque plaisir caché? Estil une part, si légère que ce soit, du trésor de votre cœur? J’ose vous dire que non', et que la feuille emportée par le vent dans un soir d’automne vous touche plus que l’immensité des divines perfections.

Sénèque a dit : Amicitia pares invenit vel facit,—

V amitié trouve ou fait des égaux. Telle est la raison de votre froideur pour Dieu ; vous le savez infini , et vous ne concevez pas ce qu’il pourrait y avoir entre lui et vous. 11 est dans son lieu , vous dans le vôtre ; vous ne lui demandez que l’oubli, et ne lui donnez que la même chose que vous lui demandez. Et jamais, ' par le seul effort de la nature, vous ne sortirez de cet état d’insensibilité. La nature vous' inspirera des' passions ardentes, ou même, si vous le voulez , des affections héroïques, mais pour les choses qui se touchent et les beautés qui se voient; elles vous prosternera devant. un peu de poussière; elle fera de cette

|H)ussi»TC laine de votre vie, votre vie elle-même, et vous croirez mourir en perdant dans une dernière étreinte ce bien précieux d’un amour à qui mille fois vous aviez juré l'immortalité. Vous ferez mieux encore, vous mourrez pour un objet aimé; vous mourrez avec joie, lui faisant de voire dernier soupir l’holoeausle d’une éternelle adoration. Tout cela, vous le pouvez, quand il ne s'agit point de Dieu ; mais s'agit-il de Dieu , cette grande faculté de l’amour s’évanouit en vous, et votre cœur si prompt à tout le reste se refuse à l’infini. Si vous n’aimez rien, il ne faudrait que vous plaindre; aimant par nature et y mettant la félicité de votre courte vie, il faut s’étonner de vous voir insensibles à Dieu, et en conclure que quelque chose vous manque pour atteindre à celte suprême affection. Ce qui vous manque, un sage vient de vous le dire. De même que saint Thomas d’Aquin a défini la vérité, une équulion entre V inlclliijcnee el son objet, Sénèque avec une précision non moins éloquente a défini l’amour, une fusion qui trouve ou qui fait des êtres égaux. Or, l’égalité n’exislant point entre Dieu et nous, c’est à lui de se pencher vers sa créature par un mouvement de grâce , et de l’attirer divinement à une vie commune avec lui. Si nous y consentons, c’est notre mérite et notre salut; si nous n’y consentons pas , c’est notre faute aussi bien que notre perte.

Ces vérités dont j’essaie de vous donner la démonstration, Messieurs, saint Paul les annonçait un jour de\ant un proconsul romain et un roi de l’Orient as-

— ôiô —

<<cmblés bien plus par la curiosité de rcntcudre que par le désir de connaitre les voies de Dieu. Après qu'il leur eut raconté les fureurs de sa jeunesse contre Jésus-Christ, et comment celui qu'il persécutait lui était apparu aux portes de Damas pour lui confier l'Evangile des nations, il continuait ainsi son discours : Appuyé donc du secours de Dieu, je suis debout jusqu'aujourd'hui rendant témoiynnye aux petits et aux grands, ne disant rien que ce que les prophètes et Moïse ont annoncé de l'avenir, savoir, que le Christ souffrirait, qu'il serait le premier d'entre la résurrection des morts, qu’il donnerait la lumière à son peuple et à tous les peuples. Ici, le proconsul, l'arrêtant par un éclat de voix, lui cria : Vous êtes fou, Paul! Et Paul, sans s'émouvoir : Je ne suis pas fou, excellent Festus, ines paroles sont aussi pleines de sobriété que de vérité, et le roi devant lequel je parle sait bien ces choses qui ne se sont point passées dans l'obscurité d’un coin de terre. Puis, se tournant vers le roi : Roi Agrippa , croyez-vous aux prophètes? Je sais que vous y croyez. Et le roi : // s'en faut peu que vous ne me persuadiez d'ètre chrétien .Messieurs, c'est le même dialogue qui se passe en ce moment entre votre âme et la mienne; ni les vérités , ni les auditeurs n'ont changé. 11 y a ici des Eestus nourris dans l'orgueil de la raison, à qui l'histoire de leur propre faiblesse est inconnue, et qui ,

' Actes lies A|Hitics, cliap. iü, vers, 'ü et suiv.

ii’aput jamais senti le besoin du secours de Dieu, s'élonncnl qu'il faille traiter avec lui autrement que d’égal à égal. Ceux-là me répondent : Vous êtes fou , , 'Paul! Mais il y a aussi des Agrippa qui, plus enivrés de leurs passions que de leur science, avertis en secret de la misère de l’homme, lèvent quelquefois les yeux vers lu toute-puissante bonté qui les a faits. Ceux-là me répondent : H s'en faut peu que vous ne me persuadiez d'être chrétien! Et moi, sans faire de dis-

tinction entre les uns et les autres , entre ceux qui sont plus proches et ceux qui sont plus loin , me çon- (iant en celui qui est mort pour tous, je dis à tous, en imitant le langage de saint Paul : Plaise à Dieu que vous soyez comme moV! Plaise à Dieu que, reconnaissant l’impuissance de votre nature abandonnée à elle-même, vous chantiez dans la paix, dans la joie, dans la certitude des enfans de Dieu , ce cantique si ‘ court et si doux : Credo, — je crois!

' Aclcs des Apôtres, cliap. 2G, vers. 29.’

CINQÜAiNTE-SïXIÉME CONFÉRENCE.

DE LA PUOPIIÉTIK.

Monseigneur,

Messieurs,

La réalité cl la nécessité d'un ordre surnaturel , comme moyen du commerce de l’homme avec Dieu, vous étant démontrées, il nous reste à pénétrer dans la nature intime de cet ordre. Déjà vous avez vu qu’il se décompose en deux actes , l’un correspondant à notre faculté de connaître, c"esl la prophétie; l’autre, relatif à notre faculté opérative, c’est le sacrement. En

— .liü —

vous faisant entrer plus a fond dans le mystère de ces deux actes, j’atteindrai mon but, qui est de vous initier à l'intelligence de l'ordre surnaturel , autant que le permettent sa profondeur et les limites de notre esprit. Je commence par la prophétie.

La prophétie est une parole de Dieu manifestant a l’homme des vérités que sa raison ne saurait atteindre par elle-même , et qui cependant sont nécessaires à l’accomplissement de sa destinée.

Ce qui domine dans cette définition, c’est la parole; la parole est le premier élément prophétique. Mais qu’est-ce que la parole ?

Un homme vient au monde. Ses yeux, ses oreilles, ses lèvres, tous ses sens sont fermés. 11 n’a aucune idée du néant qui le rejette, ni de l’ètre où il arrive; il s’ignore lui-même et tout le reste avec lui. Laissezle tel que la nature vient de l’ébaucher, laissez-lc là nu, muet, plutôt mort que vivant : il vivra peut-être, mais il vivra sans le savoir , hôte informe de la création , àme perdue dans l’impuissance de se trouver elle-même. Ses yeux s’ouvriront sans qu’on y lise une pensée, et son cœur battra sans qu’on y sente une vertu. Heureusement quelque chose veille sur lui. La providence de la parole le couvre de ses fécondes ailes; la parole se penche incessamment vers lui, le regarde , le touche , le retourne , essaie par scs frémissemens d’éveiller cette âme endormie. Et enfin, après des jours qui ont été des siècles , tout à coup, de cet abime sourd et insensible, de cet enfant qni à^

peine a fait croire par un sourire qu'il entendait l'amour qui l'a mis au monde , la parole s'échappe et répond. L'homme vit cette fois; il pense, il aime, il nomme ceux qu’il aime , il leur rend en une parole tout l'amour qu'il en a reçu.

Mais ce n'est là que le commencement de l'homme. Lui, le prédestiné de l’infini , ne connaît encore que le sein de sa mère, son berceau, sa chambre, quelques images pendues aux murs, tout l'espace que l'œil embrasse d’une fenêtre : une heure est pour lui l’histoire, une maison l'univers, une caresse la fin dernière des choses. Il faut qu’il sorte de cet étroit horizon et se prépare à marquer sa place dans cette société haletante où tous, ayant les mêmes droits dans les mêmes devoirs, vont lui disputer la gloire de vivre. Toula l’heure il descendra l’escalier paternel, il paraîtra dans la place publique ; son oreille entendra le froissement douloureux des ambitions qui se heurtent et des idées qui se repoussent, et, comme une feuille tombée dans les Ilots d’une mer émue , il s'étonnera pour la première fois du prix que coûte la vie et des mystères qu'elle contient. Qui les lui expliquera? Qui l’introduira bien ou mal dans la science de l'homme , cette science dont les élémens sont le passé, le présent, l'avenir, la terre et le ciel, qui touche au néant par un de ses pôles, à l’infini par l’autre? Ce sera la parole encore : non plus la parole de son père cl de sa mère, mais une parole hasardeuse, qui ètoulTera peutêtre en lui les germes de la vérité , qui peut-être les

y développera , selon l’esprit des maîtres qui dirigeront le sien. Car il aura des maîtres; il ne peut se soustraire à ce second règne de la parole sur lui. La parole l'a mis au monde; la parole a donné l’éveil et le premier cours à sa pensée : quoi qu’il veuille, quoi qu’il fasse, pour son bonheur ou son malheur, la parole achèvera son rcuvre ; elle en fera un vase de foi ou d’incroyance , une victime de l’orgueil ou de la charité, un esclave des sens ou du devoir, et si la liberté lui demeure toujours contre le mal , ce sera pourtant à la condition d’appeler à son aide une meilleure parole que la parole qui l’aura trompé.

Voilà riiisloire de riiomme, écoutez celle du peuple. Un pcu|)le est assoupi dans les mœurs de la barbarie; il ne connaît pas meme le premier des arts, qui est d'assujétir la terre à ses besoins. Comme l’animal, il vit d’une proie. L’a-t-il rencontrée, il dort auprès du feu qui le chaulTc, ou de l’arbre qui le couvre, Jusqu’à ce que la faim lui commande de disputer aux forêts et au hasard son incertaine subsistance. Il n'a point de patrie. Le sol même où il est errant n’a reçu de son travail aucune consécration, de sa puissance aucune limite, et encore qu'il y garde les os de scs ancêtres, il y marche sans passé et sans avenir. Vient-on l’y trouhler, il s'y défendra comme une bête fauve dans sa tanière , mais sans pouvoir faire du morceau de bois qui lui servira de défense ni une épée ni un drapeau. L’i<léc lui manque, et avec elle la vertu, le progrès, l’bistoire, la stabilité.

.Mais voici que (oui diaiige. Ce peuple s'assied ; il dresse sa lente, il creuse des fossés, il pose des gardes, il a quelque chose de durable cl de saint à garder. Un Icmpic lui oiïrc sous une image sensible le Dieu qui a fait le monde, le père de la justice et l'babitanl des âmes. Il l'adore en esprit, il le prie avec foi. Le soleil ne passe plus sur sa tète comme un feu qui s'éteint le soir et se rallume au malin, mais comme la grave mesure des âges, apportant à chaque jour sou devoir, à chaque siècle sa durée. Il en compte les révolutions, cl distribue sa propre histoire dans le cycle où toutes les nations ont renfermé la leur. Ce peuple vit enün; il révèle sa présence par des hommes qui ont un nom , par des actes qui ont un empire. .Mais qui l'a tiré de sa mort antérieure? Qui a fait d’une peuplade barbare une société régulière et civi- ' liséc? Qui, Messieurs, qui? Eh! la même puissance qui a fait l'homme : la parole. Or|)hée est descendu des montagnes de la Thrace ; il a chanté, et la Créce est sortie toute vivante des acccus de sa lyre. Un missionnaire a |)aru dans des solitudes avec un crucifix pour harpe; il a nommé Dieu, et des sauvages simples jusqu à la nudité ont couvert de feuilles leur pudeur naissante. Les enfans ont souri à l'homme de la parole, et les mères ont cru aux lèvres qui apportaient à leurs (ils la bénédiction du grand esprit.

Voulez-vous d'autres scènes pri.ses aux sociétés vieillies? Un peuple, après avoii' tenu longtemps avec honneur le sceptre de sa destinée, a perdu peu à peu

— ôîiO —

le sens des grandes choses; il n'a plus su croire , ni délibérer, ni se dévouer; on l'a vu accroupi à un comptoir , pesant des écus dans une balance au lieu d'y peser le sort du monde, et n’ayant plus d’entrailles que pour le bruit monotone et sot de l’argent. Avec l’abaissement du caractère est venue la servitude; les tyrans le sont Joués de ce peuple en lui imposant des lois dignes de ses mœurs. Ils ont trouvé des complices Jusque dans les traditions de la liberté, et le forum , la tribune , le sénat , ont été les noms dont ils ont couvert l'avilissement des âmes et l'opprobre de leur tyrannie. Mais pendant que régnaient la corruption et la peur sur cette tourbe dégénérée; pendant que tout se taisait , excepté le mensonge , la calomnie, la délation, la bassesse de cœur et d'esprit, à un moment qu’on n'attendait plus, il s’est fait un réveil et un retour : Domitieu a disparu, Nerva lui a succédé. Qui a ainsi suspendu le cours des ruines? Qui a ramené, ne fût-ce qu’un Jour, des noms et des souvenirs honnêtes? Ne le demandez pas. Messieurs : la parole s’est glissée dans les interstices de la tyrannie; elle a rencontré ça et là, comme dans un champ moissonné, des âmes demeurées pures de leur siècle , et semant par elles le levain de la force antique, elle a ranimé le sénat, le peuple, le forum, les dieux éteints, la majesté tombée, et tous ensemble, ressuscitant en un même Jour, ils ont donné aux vivans et aux morts une sainte et dernière apparition de la patrie.

Au-delà du peuple, Messieurs, il u'y ti plus que le |;cure humain , et lui peut-être aussi aura-t-il éprouvé la puissauce magique de la parole. Lui peutêtre aussi , plongé dans la corruption et la servitude, aura-t-il une fois, dans le cours de sa longue histoire, connu le tressaillement divin de la résurrection. Si vous l’avic/, oublié, rappelez-vous ce qu'était le monde à l'aurore des temps que nous disons les nôtres. Assistez par la pensée à l une des fêtes ou il apportait à la fois scs dieux et scs mieurs, ses idées et ses joies. Choisissez le cirque ou l'amphithéàtrc , les jeux ou les mystères, telle scène antique qu'il vous plaira. Regardez : tel était le monde. Ce mondc-là n'est plus. Des autels chastes convient les générations au redressement laborieux de leurs sens, et la croix, signe de mortification et d'humilité, au lieu de donner l'esclave en spectacle à des maîtres cruels et dissolus , marche devant les princes pour leur enseigner la douceur, devant les peuples pour leur donner le courage d'une vie grave et pauvre. Le sang versé n'appelle plus d'appiaudissemens, si ce n'est quand on le donne dans un grand et volontaire sacrifice; la ehaii' déshonorée par l'impudeur de l'âme ne s'oITre plus à l'adoration publique, et la pureté sans tache a su se bâtir au milieu des grandes villes des retraites (|ui ne sont pas même illustres, Uuit le cœur de l'homme s'est élevé dans l'intelligence de la vertu. L'œil ne rencontre plus sur le front des passons des traces de mutilations; l'oreille n'est plus frappée du bruit abject

des supplices privés, et la justice publique ellemême irapparail que rarement aux regards respectés des citoyens. Une rue est un asile où se rencontrent des créatures qui ont toutes en elles-mêmes le signe de leurs droits, et Tinégalilé visible des conditions n’y enlève point aux pauvres leur place et leur dignité. Que dirai-je de plus? le cœur de l’homme est encore faible et dévoré de passions, et cependant riiumanitc est transfigurée ; elle porte au plus profond ' *de ses entrailles une semence de bien contre laquelle aucun crime ne peut prévaloir, et qui condamne au mépris de tous les mêmes choses qui avaient usurpé dans l'ancien monde les hommages de tous. Qui a fait cela? Encore une fois. Messieurs, et je me lasse de le répéter, c’est la parole. Un homme est venu qui s’est dit Dieu, et qui a dit au nom de Dieu : Bienheureux lespauvres! Bienheureux les doux ! Bienheureux ceux quLpleurent! Bienheureux ceux qui ont faim et soif de la justice ! Bienheureux les purs de cœur! Bienheureux ceux qui souffrent persécution pour la justice^, 11 a dit cela, et la parole qui fait l’homme, qui fonde la civilisation, qui affranchit les peuples, cette même parole sur les lèvres du Christ a donné une nouvelle force ou plutôt une nouvelle naissance à l’humanité.

11 est manifeste par là, Messieurs, que la parole est la première puissance du monde, qu’elle est la cause

' Sjinl Miitiiii'u , ch:i|). 1>, vci-s. .Ici suiv.

(lu toutes les révolutions heureuses ou malheureuses dont renehainement compose l’histoire, et qu'ainsi vous ne devez pas vous étonner qu'elle soit un élément de l'ordre surnaturel, et que prophétiser ce soit parler.

J'ai dit de plus, que la prophétie est une parole de Dieu. Et ici, le rationalisme, qui a consenti jusqu’à présent à mon discours , ne me permet pas d’aller plus loin. Il estime que l'idée de Dieu et celle de la parole sont deux idées incompatibles ; que Dieu étant un être purement spirituel et la parole un simple mouvement de l'air produit par les organes physiques de la voix , on ne peut sans dégrader la majesté divine lui attribuer une si vile opération.

Faut-il, Messieurs, répondre à cela? Faut-il vous Caire remarquer qu’on dégrade la notion de la parole pour la refuser à Dieu? Quoi! vous ligureriez-vous que de l’air agité, en quelque manière que ce fut, eût la puissance d'obtenir les cITcts prodigieux que je vous ai décrits ? Sans doute , à cause de notre état présent où l’àme est unie à un corps, la parole aussi a un corps; elle entraîne une action extérieure qui met de l'air en mouvement. .Mais ce n'est là que le fantôme de la parole. Fermez vos lèvres, recueillezvous, renfermez votre âme en cllc-méme : u’eutendezvüus pas qu’elle vous parle? N’entendez-vous pas que sans l'ébranlement d'aucun organe physique, elle articule intérieurement des mots, prononce des phrases, enchaîne un discours? N'entendez-vous pas (|u’cllc s'anime, s’échaulîe, quelle devient éloquente, qu’elle

vous persuade, et que ccpendanl tout i*6l immobile au centre et aux extrémités de votre corps? La parole extérieure n'est que la pâle et mourante expression de la parole intérieure, et la parole intérieure, c’est la pensée elle-même s'engendrant au fond de l'âme par une immatérielle fécondité. S’il en était autrement, si parler n’était que remuer de l’air, concevriez-vous que l’air fût le véhicule des idées et des senlimens, qu’il allât saisir votre intelligence dans ses impénétrables réduits et l’enlever à ses propres conceptions? La parole est une puissance spirituelle , unie dans l’homme à un organe sensible et lui donnant l’impulsion, comme l’âme , dans la totalité de ses forces , donne l’impulsion à tout le corps. Dieu, qui est esprit, peut donc être parole ; il peut nous parler intérieurement sans rémission d’aucune voix entendue des sens, et nous parler extérieurement, s’il lui plaît de donner à scs communications un caractère de publicité et d’authenticité. Il est vrai qu'en soi-même Dieu n’est pas uni à un corps > et qu’ainsi sa parole n’a pas un organe qui lui soit naturellement et personnellement soumis; mais la nature tout entière est à son égard plus obéissante que notre corps à nous-mêmes ; il a sur elle le droit de toute la puissance créatrice, et il lui est aussi simple d’en user qu’à nous d’user de la portion de matière organisée qui nous est assujétie.

En tant que puissance spirituelle, la parole appartient donc à Dieu. Mais elle lui appartient plus notoirement encore sous un autre point de vue. En effet ,

Messieurs, si, considérée dans sa racine première, la parole n'est autre chose que la pensée faisant son apparition au dedans et en face de l'âme , si elle est l’entretien de l'âme avec elle-méme, elle est aussi la faculté de l’âme d’entrer en rapport avec une autre âme, de l’initier à ses vues, à ses goûts, à ses volontés , de se verser en elle , s'il est permis de parler ainsi, et de recevoir à son tour, par un échange sympathique, la plénitude de l’âme étrangère. La parole est le lien des esprits, non pas seulement des esprits associés à un corps, mais des esprits purs et qui se sont réciproquement visibles dans la splendeur de leur essence; car, cette clarté où ils sont ne les livre pas à la merci les uns des autres. Ils ont leur sanctuaire fermé , le lieu libre où ils pensent en face d’euxmémes , et c’est par une parole volontaire , parole abstraite et sublime , qu’ils se penchent cœur à cœur pour se donner dans une plus grande et plus parfaite effusion. La parole est à la fois l’entretien des esprits avec eux-mêmes et avee les autres esprits ; elle est une faculté du dehors ainsi qu’une faculté du dedans; elle est le moyen d’initiation et de communion par excellence. Or, dites-moi , refuserons-nous à Dieu la puissance d’initier et de communier? Refuserons-nous â celui qui a établi tous les rapports des êtres entre eux, depuis le grain de sable jusqu’au séraphin , lui refuserons-nous le pouvoir d’entretenir des rapports avec les intelligences, de leur communiquer ses pensées et ses volontés, de leur parler enfin? Rien n’est

mns voix dans le monde dit l'apôtrc saint Paul; rien n’est sans voix, parce que rien n’est sans communication, et Dieu seul serait à la foi le silence et l’isolement! Dieu seul se tairait et se tiendrait à part dans un exil immense comme sa nature! Non, Messieurs, ma raison ne le conçoit pas plus que mon cecur, et c’est avec le transport de l’évidence que je répète ces mots du livre de la Sagesse : Uesprit du Seigneur a rempli toute la terrey et celui qui renferme toutes choses a la science de la voix^.

Vous entendez, Messieurs : Celui qui renferme toutes choses. En ciïct. Dieu étant le type primordial des êtres, ils ne possèdent rien que Dieu ne le possède plus parfaitement, et puisque la parole est en nous, il est nécessaire qu’elle soit en Dieu d’une manière inelTahle et intinic. C’est aussi ce qu’enseigne la doctrine catholique, et ce que l’apôtre saint Jean nous dit avec une si profonde élévation à l’entrée de son Evangile : Au commencement était Dieu y et le Verbe était enDieUy et le Verbe était Dieu^ . De même que votre parole est le fruit de votre àme, l’expression et l’épanchement de votre ôme , il y a aussi en Dieu quelque chose qui est le fruit, l’expression et l’épanchement de son âme, qui est Dieu de DieUy lumière de lumière y pour me servir des termes du concile de

, K® lipilre aux ('orinlhii'ns, chap. li, vers. 10. ^ Chap. I, vers. 7.

' Chap. 1, vers. 1.

Nicée. Et de même que toute la force de totre parole est dans voire âme, toute la force de la parole divine est aussi dans la source d’où elle jaillit. L’avez-vous remarqué, qu’il y a des paroles mortes et des paroles vivantes , des paroles qui tombent à terre comme une flèche sans vigueur , et d’autres qui tombent dans l’esprit comme une flamme qui dévore ? Et certes , vous n’avez pas cru que leur différence venait de l’air plus ou moins ébranlé par la force mécanique des poumons. Leur différence vient de l’âme, qui est le principe de la parole. Une parole morte est celle qui sort d’une âme morte; une parole vivante est celle qui sort d’une âme vivante. Lorsqu'un orateur , dans une matière capable d’éloquence, vous parle sans vous émouvoir; lorsqu’il vous laisse maîtres de vos résolutions , insensibles à l’erreur ou à la vérité , croycz-lc bien , Messieurs , c’est qu’une âme ne vous a point parlé. Car , il est impossible, si une âme vous eût parlé, que la vôtre lui fût demeurée étrangère; il est impossible à une âme de subir sans tressaillement le souffle d’une autre âme.

Et vous voudriez ôter à Dieu ce souffle de l’âme! Lui qui est l’âme éternellement et infiniment vivante, lui qui est toute vie, tout épanchement, toute effusion , vous voudriez lui ôter ce qui nous reste à nous sous les murailles glacées de la chair! Oh! que Dieu a horreur de cette prison où l’impie cherche à l’enfermer, et qu’il nous dit éloquemment dans son

Evangile: L’homme ne vit pas seulement de pain, mais de toute parole qui procède de la bouche de Dieu * /

En eiïet, tandis que la parole de l’homme, même la plus éclairée et la plus éloquente, ne contient par elle-même que des vérités insuffisantes à la vie du genre humain, la parole de Dieu nous verse eu abondance les trésors d’une sagesse à laquelle la nôtre ne peut atteindre qu’en l’acceptant. Elle est la lumière médiatrice par où l’intelligence infinie élève vers soi les intelligences créées, et leur communique des notions qui , tout en surpassant leur nature, les approche pourtant de leur fin. Cette opération. Messieurs, n’a rien que de très -concevable et de très-simple. Toute parole est nécessairement en équation avec la pensée dont elle est le jet et l'expression ; autant vaut la pensée d’un être, autant vaut sa parole. Or, la pensée de Dieu est aussi grande que lui-même, c’est-à-dire sans mesure, et par conséquent sa parole, soit qu’il la garde au dedans, soit qu’il la produise au dehors, contient nécessairement des vérités inaccessibles à notre esprit par voie d’évidence et de démonstration. Mais l’inévident et l'indémontrable ne sont pas inintelligibles , et énoncés par Dieu , affirmés par lui , ils deviennent pour l’intelligence qui les reçoit un incomparable foyer de certitude et de lumière. L’intelligence ne voit pas l'infini, mais elle le sait.

' Sailli Mathieu, cliap. i, vers. i.

Ce phénomène, toute proportion gardée, se montre à nous dans l'ordre purement humain. Quelle est, en elTel, l'action de la parole humaine sur l'homme à l'état d'enfance? N'agil-elle pas à son égard comme la parole divine à l'égard de l'humanité, c'est-à-dire par voie d'afflrmation et {l'initiation ? L'enfant croit à son père , qui lui communique dans un langage simple , mais affirmatif, des vérités que cette frêle intelligence n'est pas capable encore de se démontrer, et qui cependant tirent peu à peu l'homme de l'ignorance native où il est enseveli , forment sa pensée , élèvent son cœur, eu font un être mû par la connaissance et l'amour.

J'irai plu» loin. Messieurs, je dirai que dans toute parole qui enseigne il y a un mystère d'autorité et d'initiation. Je dirai que vous, mes contemporains, à quelque degré do l'àge viril que vous soyez parvenus, vous n'étes pas autre chose que les initiés de la parole du dix-neuvième siècle. Vous croyez peut-être que vous vous êtes faits vous-mêmes; vous vous trompez, c'est le dix-neuvième siècle qui vous a faits. Et qu'est-ce que le dix-neuvième siècle? Une âme qui s'exprime par une parole, laquelle parole s'est transformée en opinion publique , vit dans l'air que vous habitez , s'insinue jusqu'à vos os , et vous gouverne à votre insu , à moins qu’une parole plus puissante ne vous ait affranchis de celle-là en vous faisant respirer une autre et meilleure vérité. Telle force d’esprit que vous vous croyiez, telle grandeur de ca-

ô(iO —

raclèrc ou de génie dont la nature vous ait doués, au fond, nul de vous n'est par lui-méme indépendant de son siècle; nul de vous, par son propre timbre, ne rend une parole plus élevée que la parole de son temps. Môme quand vous le devancez, vous n’en êtes que les échos et les serviteurs. ^Tant l'homme a besoin d’ètre instruit par une pensée supérieure à la sienncl Tant il est dans sa destinée d’écouter, de recevoir et d’obéir! Or, à qui doit-il plus qu’à Dieu cette obéissance? La parole d’un siècle est sans doute une autorité digne de respect; elle est le résultat d'un grand mouvement de l’esprit humain, causé par une longue suite d’événemens qui ont fait pencher d’un côté la balance des choses et des idées. Mais ce n’est là qu’une station dans la vicissitude. Le vent de l’avenir portera bientôt sur d'autres ancres la mobilité du monde, et bien qu’une certaine logique subsiste dans cette inconsistance, il n’y a rien même dans tous les siècles pris ensemble qui ait un caractère à mériter notre foi. Nous la leur donnons pourtant, parce que l’ordre naturel lui-mème , quoique nous pressant de toutes parts, est si profondément complique, qu’il nous faut un maître pour nous dire le secret d’un seul jour.

Et nous ne voulons pas que Dieu nous dise le secret de l’éternité! Mais c’est en vain que nous nous y opposons ; il y a dans le monde un autre enseignement que celui des siècles, une autre parole que la parole de l'bomme. Celle-ci change et

. passe. Malgré tant de lèvres ingénieuses qui on ont été l’organe éloquent, malgré l'écriture qui a prêté son airain à l'immortalité des choses bien dites , lu langue humaine n'a pas pu fonder le temple de la vérité. Les colonnes en sont par terre , remuées d’âge en âge par des constructions où l'on grave la prophétie de leur durée, et qui tournent en ruines sons la main des édificateurs qui viennent après.. L'homme détruit l’Iiomme, et le temps moissonne , le temps.. Un seul édiflee est debout entre les décombres où gisent pêle-mêle les œuvres contradictoires de la parole humaine. Celui-là porte pour inscription : La jHirolc de Dieu. C’est cette parole qui,* après avoir créé le monde et l’homme, ne les a' pas abandonnés à la merci de leurs propres pensées, trop faibles devant un tel ouvrage, mais les a initiés au- mystère de -leur principe et de leur fin.

* , C’est cette parole qui ayant une fois dit son secret, . qti’elle seule connaissait, n’a plus cessé de le redire^ 9u ciel et à la terre, appelant par leurs noms les. âges et les races, suscitant des prophètes contre tous les oublis, des apôtres contre tous les mensonges, circulant dans l’esprit du genre humain comme son sang, souvent altérée, jamais éteinte, tirant des éclairs de l’erreur et la vie de la mort. C’est cette, parole qui est le christianisme, qui est l’Église, quiest l’unité et la stabilité, qui est tout ce qui demeure au milieu de tout ce qui s'en va. Otez-la du monde, si vous pouvez, qu’y rçstera-t-il? le temps et l’homiue,

. T- Ml.' ' . . '

le temps qui passe et l'homme qui doute. C'est trop peu pour une âme.

J'ai analyse la prophétie, Messieurs, en tant que la parole est son premier élément. Mon intention est de rechercher si elle n'en contient pas un autre , et quel serait ce second élément. Afln d'y parvenir , j'étudierai immédiatement avec vous le mécanisme de la parole , comme étant la racine prophétique où nous pourrons découvrir ce que nous ne connaissons pas encore.

L'effet de la parole est l'illumination de l'entendement et la direction de la volonté. Comment se produit ce miraculcu.\ phénomène? Par quel procédé la parole illumine-t-elle l'esprit et meut-elle le vouloir? Il faut d'abord supposer qu'elle s'adresse à une intelligence, c'est-à-dire à une faculté capable de connaître; car si elle s'adressait à un être, quel qu'il fût, incapable de connaissance, elle n'y déterminerait tout au plus qu'une sensation. Ainsi l'animal entend matériellement la parole, quelques-uns même la reproduisent avec fidélité , mais elle ne cause en eux que des mouvemens instinctifs liés à l'ordre sensible dont ils font partie. Cette première condition nécessaire à l'efficacité de la parole étant posée, que se passe-t-il entre l'intelligence qui parle et l'intelligence qui écoute? Evidemment la première présente à la seconde un objet intelligible, c'est-à-dire une vérité. Car toute vérité, si profonde quelle soit, est intelligible, et peut s’énoncer au moyen de la parole, qui est le moule et

la représentation du vrai. Je suppose, par exemple, que vous ignoriez les mathématiques, et que j'aie mission de vous les apprendre, voici une vérité de cet ordre que je devrais quelque jour vous présenter ; Si l’on construit un carré sur l’hypothénuse d'un triangle rectangle, la surface de ce carré sera égale à la surface des carrés que l'on construirait sur les deux autres côtés du môme triangle.

C'est là une proposition.de géométrie élémentaire qui est incontestable et démontrée. Cependant, Messieurs, ceux d'entre vous qui n'ont pas étudié les élémens de cette science ne m'ont pas meme entendu ; ils ont eu la sensation des mots que j'ai prononcés, et pas davantage. Pourquoi cela? Est-ce que cette proposition ne serait pas une vérité? Elle est une vérité. Est-ce que cette vérité ne serait pas à la portée de l'intelligence humaine? Elle est à la portée de l'intelligence humaine , et même à la portée d'un simple écolier de mathématiques. Pourquoi donc ne l'entendezvous pas? Manifestement parce qu'il ne suffît pas, pour que la parole ait son effet d'illumination, qu'elle présente à l'esprit un objet intelligible. Il faut, de plus , que les termes dont l'cncliainement logique constitue la parole aient leur évidence individuelle, afin que l'esprit en saisisse le sens , c'est-à-dire découvre sous chaque mot l'idée qui s'y trouve, et par suite l'idée générale que renferme le discours. C'est ce qui a lieu par la définition. Au moyen de la définition, la parole illumine la parole en la décomposant dans des élémens

si simples, que chaque mot devient un éclair, ou si vous l'aimez mieux, un rayon de la lumière totale qui fera l’évidence de l'esprit.

Laissez-moi vous en -donner la preuve en déûnissant la proposition que j'ai choisie pour e.\emple.

Un triangle est une ligure déterminée par trois lignes qui se rencontrent de manière à produire trois angles. Lorsqu’un des angles est droit, c’est-à-dire formé par deux lignes qui tombent perpendiculairement l'une sur l’autre, le triangle s'appelle rectangle. Dans ce cas-là, le côté du triangle opposé à l'angle droit est le plus grand des trois, étant manifeste qu’à mesure que les angles s’élargissent , le côté qui leur correspond s’agrandit en proportion. Ce grand côté du triangle rectangle est l’hypothénuSe. Si on le prend pour hase d’un carré, et que l’on en construise deux autres sur les petits côtés du même triangle, le carré de l’hypothénuse aura une surface égale à la surface des deux autres carrés.

Vous entendez maintenant la proposition. Elle n’est plus pour vous une suite de mots, mais une suite d’idées qui forment par leur liaison une idée nouvelle. I.a parole s’est éclairée elle-même en se déflnissant.

Mais est-ce là tout? Le mystère de l’initiation est-il accompli, la lumière s’cst-clle faite dans votre entendement? Non sans doute : vous voyez clairement ce que la parole veut vous dire, mais vous ne voyez pas encore si ce qu’elle vous dit est vrai. Rien ne vous assure qu’en effet le carré de l’hypothénuse soit égal en

surface aux deux autres carrés du triangle rectangle ; vous n’en avez ni l’évidence , ni la certitude. C’esf à la parole à vous les donner, et clic le fera par la démonstration , c’est-ïi-dire en vous montrant que cette idée nouvelle pour vous est cependant contenue dans d’autres idées, qui forment par leur invincible et primordiale clarté le fonds même de votre raison. La parole prendra l'idée obscure, la conduira pas à pas jusqu’au foyer intelligible qui est le centre et le flambeau de votre âme, la présentera là au principe d’où elle émane, et vous donnera dans le sentiment de leur unité ce trait de lumière qui est l’évidence, ce repos de l’esprit qui est la certitude. Ou bien, si la démonstration n’est pas possible, soit parce que la vérité proposée est d’un ordre qui n’a pas son principe dans l’entendement humain , soit parce quelle appartient aux profondeurs d’une science que vous n’avez pas le temps ou la volonté d'acquérir, alors la parole, vous initiant par une voie plus courte, vous présentera les caractères d’autorité qui revêtent l’idée d’une suffisante et légitime sanction.

Telle est, Messieurs, la stratégie naturelle de la parole. Et cependant malgré cette triple puissance de la proposition, de la définition et de la démonstration, la parole n’est pas assurée du succès. Vous pouvez lui résister; vous pouvez lui refuser votre assentiment, braver sa lumière, et retranchés dans le fort de vos convictions propres, ne pas même sentir, au remords lointain de votre conscience, que la vérité vous a

parlé. Vous êtes faibles cl libres ; la faiblesse et la liberté vous protègent toutes deux contre l'ascendant de la parole. La faiblesse vous dérobe l'éclat du vrai qu'elle contient, la liberté vous permet de n'en pas subir le joug. Il faut donc plus que vous proposer le vrai, plus que vous le définir, plus que vous le démontrer : il faut vous le persuader. Persuader, Messieurs , voilà l'éternel honneur de la parole humaine et divine ; voilà la victoire dont Montaigne devait dire , et non pas de Marathon ou de Platée , qu’elle est la plus belle que le soleil ait vue de ses yeux, puisqu'elle est la victoire de la pensée sur les deux plus grandes puissances du monde, la faiblesse et la liberté.

Mais comment et par quoi persuader? Ecoutez-en l'exemple.

En 1738, l'Angleterre était gouvernée par un ministre qui voulait la paix, et qui la voulait à tout prix. Or, en ce temps-là même, un matelot anglais fut pris sur mer, outragé et mutilé par des Espagnols, événement qui produisit dans toute l'Angleterre un grand mouvement d'indignation publique. Néanmoins le ministère entendait conserver la paix, et le parlement britannique y était décidé comme lui. Le matelot parut dans les rues de Londres, y montra les traces sanglantes des injures qu'il avait reçues, cl remua si bien par ce spectacle l’orgueil populaire, que le parlement ne put éviter de le voir et d'écouler sa plainte. Il entra donc à la chambre des communes , et après

avoir raconté avec une brièveté calme et simple l'attentat dont il avait été victime, il termina par ces mots : « Quand les Espagnols m'eurent ainsi mutilé, ils voulurent me faire peur de la mort, mais j’acceptai la mort comme J’avais accepté l'outrage , en recommandant mon âme à Dieu et ma vengeance à ma patrie. » La guerre fut déclarée. Cet homme sans lettres n’avait eu besoin que d'un quart d'heure pour changer les conseils de son pays, forcer le ministère à tirer l'épée , le parlement à voter les subsides , la nation à applaudir , et le sang humaiu à passer pardessus l'outrage. Il avait persuadé.

Et tous les jours. Messieurs, vous assistez à ces triomphes de la parole; ou du moins, s’ils sont plus rares que je ne dis, vous y assistez quelquefois, ne fût-ce qu’en souvenir, en vous reportant aux scènes fameuses de l’éloquence. Vous entendez Démosthénes obtenant la condamnation d’Eschinc , Cicéron faisant tomber des mains de Césûr l’arrêt de Ligarius, et vous vous demandez en quoi consiste cet art souverain sans lequel la raison et la justice ne sont pas sûres de vaincre , par qui l’erreur et la passion l’emportent trop souvent. Oui, la parole éloquente est une dominatrice qui se fait obéir : mais qu’est-ce (|ue l’éloquence? Que peut-elle mettre dans la parole de plus que la lumière et la vérité? Y a-t-il quelque chose au monde de plus |)crsua$if que la lumière, de plus fort que la vérité? Oui, Messieurs, ce qui est plus fort que la vérité, c’est le principe d'oû elle émane; ce

qui est plus persuasif que la lumière, c’est le foyer (Toù elle jaillit; ce qui est plus grand que la parole, c’est lame où elle vit et d’où elle sort. L’éloquence est Tâme même; l’éloquence est l’àme rompant toutes lcs .digues de la chair, 'quittant le sein. qui la porte et se jetant 6 corps perdu dans l'ame d'autrui. Après cela, étonnez-vous qu’elle commande, qu’elle règne : je le crois bien, c’est une âme mise à- la place de la vôtre. N’esl-il pas simple <jue cette âme qiii est chez vous, en vous, qui est vous-même plus que vous-méme, vous dise : Val et vous allez; viens! et vous venez; ploie le genou ! et vous ployez le genou.

Bref, le mystère de la parole'à l’état d’éloquence, c’est la substitution de l’àme. qui parle à l’âme qui

écoute; ou, pour parler avec une justesse qui ne laisse rien à reprendre : c’est la fusion de l’ame qui parle avec l’âme qui écoute. L'éloquence n’a qu’un rival, et encore ce rival ne l’est-il que parce qu’il est éloquent: c’est l’amour. L’amour, comme l'éloquence, fond les cœurs, et leur pouvoir, si dissemblable en apparence, a la môme cause et le môme effet.

Or, pas plus à Dieu qu’à l’homme, il ne suffit de proposer, de définir et de démontrer le vrai. Car Dieu rencontre à sa parole les mômes ôbslacles.que l'homme à la sienne, et de plus grands encore. Au lieu que la parole hu'maitie n’est que l’organe de pensées accessibles aux intelligences finies et qui ont leur racine avec leur preuve dans l’orbite naturelle de la raison , la parole divine, essentiellement révélatrice, apporte avec elle

des vcrilés doal l’univers est à peine l’orahre, dont la raison n'est qu’un reflet, et auxquelles nulle mesure n’est applicable que l'infini. Si donc l’Iiommc est faible devant les ehoses qu’il voit et qu'il luucitc, si sa propre histoire lui est un labyrinthe et son propre esprit un abîme, que sera-t-il devant l’infini dévoilé par une simple affirmation ? S'il est libre contre l’homme, combien le sera-t-il. plus contre Dieu, être placé si loin de lui, et d'autant moins violent dans scs opérations qu'il est le maitré absolu de tout? Sans doute, pour 'donner créance à sa parole. Dieu l’appuiera de signes éclatans; mais ces signes eux-mêmes seront sujets ù discussion, et encore que l'esprit muet en leur présence ne sût qu’opposer à la splendeur de leur témoignage, il trouvera toujours au dedans de lui-méme, soit par l’obscurité de la chose révélée, soit par le seul effort de la liberté, un principe de résistance et d’illusion. Les Juifs ont vu trois ans Jésus-Christ agir au milieu d'èux en souverain arbitre de la nature; ils lui ont amené trois ans toutes les infirmités du corps pour quelles fussent guéries par un souffle de sa bouche ou par le contact de scs vétemens; ils ont assisté aux miracles de sa mort après avoir été spectateurs des miracles de. sa vie : et cependant, malgré tant de signes dont ils étaient les témoins, malgré les prophéties antérieures dont ils étaient dépositaires et dont ils attendaient l'accomplissement , un voile est demeuré sur leurs yeux. Ils n’ont pu croire à l’humilité .de Dieu ; la foudre les eût convertis peut-être, la

bonlc en a fait des aveugles cl des ingrats. Dieu s'est trouve trop petit pour eux, et les majestés terribles du Sinaï leur ont caché la miséricorde qui les visitait. Il en est ainsi de celte foule d'âmes qui languissent ou s'irritent dans l'incrédulité. Les miracles de soixante siècles passent devant eux comme un hasard sans cause; ils confessent que cela est grand et étonnant, mais sans abaisser leur cœur au pied du mystère que couvrent ces magnificences perdues pour eux. Selon l’expression de l’Écriture, ils voient et ne voient pas, ils ' entendent et n'entendent pas^ : le livre de vie est sous leurs mains, avec l’inimitable sceau de la toute-puissance divine; ils le regardent, le touchent, y pensent un instant, et passent outre.

Et moi-méme ici , Messieurs , sous ces voûtes de Notre-Dame , si je ressuscitais des morts au nom du Christ, croyez-vous que vous sortiriez d’ici convaincus tous et tous convertis? Non; je suis assuré que non, et toute* rhisloire du christianisme en est l’irrécusable preuve.

Il ne suffit donc pas à la parole de Dieu, pour s'établir dans les âmes, de s'autoriser de miracles certains , il lui faut vaincre encore la résistance de l’homme à la vérité divine ; il lui faut ébranler, loucher, persuader enûn. Il faut que l’esprit de Dieu, seul capable de contenir l’infini, descende par une influence immédiate dans le vase étroit de notre cœur,

• Saint Luc, chap. 8, vci-s. 10.

l’échauflic , l'inspire, le Iransflgurc, y produise, mieux que l'éloquence humaine, l'assimilation de l'àme inférieure à l’àme supérieure. C'est là , Messieurs , que git tout entier le commerce de Dieu avec l'homme et de l'homme avec Dieu. Si l'âme éternelle ne s’approche point réellement de l'àme créée, même ici-bas, la religion n'est qu'un rêve sur lequel nous devons pleurer. Il faut écrire à la porte de ses temples, comme à la porte de l’enfer : Kou^ qui entrez, laissez l'espérance. C’est l'esprit de Dieu qui donne la vie à la parole divine, comme c'est l’esprit de l'homme qui donne la vie à la parole humaine. La parole séparée de son esprit n'est plus qu'un mort dans un tombeau. Or, Dieu étant toujours vivant, sa parole aussi l'est toujours. Une fois envoyée de son sein, quelque part qu'elle aille et en quelque forme qu'elle subsiste, elle est assistée de son père qui vit en elle et elle par lui. Tandis que la parole humaine s'en va mourir au premier sillon que creuse le temps, et ne rend plus à l'oreille des générations qu'un écho dédaigné de ceux qui croient' l’entendre encore, la parole divine sème son immortalité dans les ruines du monde. Elle est féconde * après mille ans comme au jour où elle fut dite; elle inspire la même foi, suscite les mêmes œuvres, se reconnaît aux mêmes signes, et les efface tous par celui de sa vie.

Cette vie a un nom célèbre dans l’histoire des rapports de l'homme avec Dieu; elle s'appelle la grâce, c’est-à-dire le don immérité, le don par exfel-

Icncc. Et quel don, en cITet, plus grand que l'esprit de Dieu lui-même mis en contact intime avec l'esprit de l'homme! Voilà la merveille commencée avec le monde, et dont les prophètes annonçaient d’heure en heure la consommation par le Christ. David disait : Seigneur, ne me rejetez pas de votre face, et n’enlevez pas de moi votre Esprit saint*. Salomon disait ; Seigneur, qui saura votre pensée, si vous ne donnez la sagesse, et si vous n’envoyez du ciel votre Esprit saint *. ! Isaïe disait ; L’Esprit du Seigneur se reposera sur lui; l'esprit de sagesse et d’intelligence , l’esprit de conseil et de force, l’esprit de science et depiété^. Joël disait au nom de- Dieu : Je répandrai mon esprit sur toute chair ; vos fils et vos filles prophétiseront; vos vieillards • songeront des songes et vos adolescens verront des visions Le précurseur disait : Je vous baptise dans feau, mais il viendra un plus fort que moi, dont je ne suis pas digne de délier la chaussure; celui-Uï vous baptisera dans l’Esprit saint et dans le feu^. Et Jésus-Christ disait : Quand vous serez livrés pour moi, ne pensez pas d'avance au langage que vous tiendrez , car la parole vous sera donnée en cette heure-là; ce n'est pas vous qui parlerez , mais CEs-

' l’vinnic KO, ver», tô.

' SagcMe, cliap. 9, vers. 17.

’ Cliap. Il, vers. 2.

• Chap. 2, vers. 28.

• Saint Luc, cliap. 5, vers.. 10.

prit de mon père qui parlera en vous'. Il disait encore : Je prierai mon père, et il vous donnera, pour demeurer éternellement avec vous, un autre Paraclct , l’Esjmit de vérité, que le monde ne peut pas recevoir, parce qu’il ne le voit pas et ne le sait pas; 7nais vous, vous le conimitrez , pat'ce qu’il demeurera en vous et vous en lui Non pas que Jésus-Christ, lits de Dieu et vrai Dieu , n'eût communiqué à ses disciples la grâce et la vérité dont il était rempli; mais parce qu'étant le Verbe éternel , il'avaitété chargé plus particulièrement de semer la parole, qui est le premier élément prophétique, tandis que l'elTusion de la grâce, second élément de la prophétie, avait été réservée dans toute sa plénitude à la troisième personne de la Sainte-Trinité, coéternellemcnt issue du Père et du Fils, fruit et lien de leur amour, terme dernier de leur fécondité divine, et à cause de cela devant mettre le sceau linal de la vie â l'œuvre de Dieu dans le temps. Il convenait aussi que les deux élémens prophétiques, la parole et la grâce, bien qu'inséparables l'un de l'autre, eussent cependant une émission distincte, afin que l'humanité, avertie par la grandeur de ce double avènement, ne se crut pas capable de communiquer avec Dieu, même au moyen de sa parole, sans l'assistance perpétuelle et intime de l'esprit divin. Tel fut le but, et tel est le sens de cette

' Saint MalhiPii, c!iap. tO, ver». 19 cl 20. Sfiint Jean, cha|>. vers. IG et 17.

fameuse journée où le Paraclet annoncé par Jésus- Christ descendit visiblement sur les apôtres , et leur arrachant les restes de faiblesse et d'obscurité qu'ils conservaient encore, en fit ces hommes dont le sang, après celui du Christ, a fondé sur la terre le règne de la vérité.

Il en est bien peu parmi vous. Messieurs, qui n'aient connu par une expérience personnelle la réalité du mystère prophétique. Tous, vous avez reçu la semence de cette parole qui ne ressemble à aucune autre; tous, un jour ou l'autre, enfans ou jeunes hommes , vous avez senti dans votre âme une onction qui la remplissait de lumière, èt vous apportait dans de chastes larmes le goût du bien, l'oubli des sens, la paix et la présence de Dieu. Ce jour-là , tout vous fut dit. Aucun homme ne vous en rendra la joie; aucun amour ne vous en ramènera le parfum, si ce n’est l'amour qui vous fut donné alors, et, qui, étant la bonté divine ellc-mémc , n'attend pour vous aimer de nouveau qu'un regret cl qu'un désir de vous. Puissiez-vous tirer de votre cœur ce désir et ce regret, et, par une seconde expérience de la grâce, redevenir pour toujours les enfans et les apôtres de la seule parole qui ne trompe jamais !

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