CINQUANTE-HUITIÈME CONFÉRENCE
1>E l’acte IIINALN COKRESPOÎIDANT A LA PROPHETIE.
.Mo.nseigneur,
Messieurs,
Maintenant que nous avons expliqué la nature delà prophétie et éclairci les difficultés relatives à son objet, nous devons nous occuper de l'acte par lequel l'homme, instruit de Dieu prophétiquement, correspond à cette révélation ; car, la prophétie n’ayant pas d’autre but que d’établir un commerce surnaturel entre Dieu et l’homme, il ne suffit pas que Dieu agisse
(le sou côlé, il est nécessaire que rhoinine lui réponde par un acte positif. Quel est cet acte? Quel est l'aclc par lequel l’homme répond à Dieu, en tant que Dieu l’éclaire prophétiquement, c’est-à-dire lui manifeste, au moyen de la parole, des vérités qui surpassent la portée de son entendement rationnel? Cet acte. Messieurs, ne saurait être un acte de science; car la science suppose la démonstration , et Dieu , dans la prophétie, ne démontre pas, il affirme avec autorité. Il affirme, et l’homme croit. La foi est la réponse que sollicite la prophétie, non pas une foi aveugle, mais une foi motivée sur les caractères divins qui entourent et pénétrent le témoignage révélateur.
Déjà, Messieurs, dans nos deux dernières Conférences de l’année 1830, année si loin de nous, j’ai traité la question de la foi. Elle sc présente de nouveau, ramenée par l’inflexible enchainement des choses, et je la repousserai d’autant moins que je dois la considérer sous un nouvel aspect. Il s’agissait alors plus particulièrement d’en étudier la nature; aujourd’hui, supposant cette nature connue, je répondrai à deux difficultés qui achèveront de vous faire connaître ce qu’elle est.
On nous dit d’abord que l’acte de foi , par lequel l’homme correspond à la parole divine, est un acte qui n’a point son semblable dans l’ordre naturel, où tout se passe par voie de science et de démonstration; et qu’ainsi il y a, sous ce rapport, une anomalie qui détruit la synthèse entre les deux ordres naturel
<■1 surnaturel. Bien (|u'on ne voie pas clairement la nécessité d’une synthèse ou similitude constante entre ces deux ordres, je prouverai cependant qu'elle existe dans le cas dont il s'agit.
On nous dit en second lieu que l'aete de fui étant irrationnel de sa nature, puisqu’il n'est pas la conséquence d’une démonstration, l'homme n’est pas le maître de le produire quand il veut, par une simple application de son intelligence et de sa liberté; mais qu'il est le fruit du hasard, de la coutume, de certains penchans de l'âme, et qu’ainsi il ne saurait être un devoir absolu d'où dépende notre commerce avec Dieu. Je prouverai, contre cette objection, que l’acte de foi est un pouvoir régulier de l'homme, et que 1a révélation lui étant connue, l’incroyance est un refus libre de sa part, un refus coupable par conséquent, et qui brise scs rapports avec la lumière et l'amour divins.
Commençons par la première difficulté, celle de la synthèse entre l’ordre naturel et surnaturel sous le rapport de la foi.
Déjà, Messieurs, vous l’avez vu, ce n’est pas seulement la révélation prophétique qui introduit dans notre intelligence l'élément de l'incompréhcn.sible ; la raison elle-même y est assujétie, et ses plus sensibles clartés aboutissent de toutes parts à des mystères profonds. En même temps que la nature épanouit ses phénomènes, que lu science démontre, et que l'esprit se .satisfait dans l’évidence, l'incompréhensible apparaît
cl exige (le nous un iiete de foi. Je dis un acte de foi : car, en quelque manière que l'incompréhensible nous soit présente, lors même qu'une démonstration directe nous est donnée de son existence, il apporte à notre besoin de connaître une limite qui suppbse de notre part l'acceptation soumise dont le nom propre est la foi. Ce n'est pas sans doute une foi du même ordre que celle qui adhère aux dogmes révélés et qui a pour garant la parole de Dieu; mais c'est une foi réelle accordée au témoignage de la nature sur des réalités qu'elle ne nous explique pas, et qui s'enveloppent dans des ténèbres inaccessibles à tous les efforts de notre pénétration. Aussi de même que la parole de Dieu fait des incrédules, la nature et la science en font aussi de leur côté. Le scepticisme n'est pas autre chose qu'une révolte de la raison contre les obscurités où elle se perd dès qu'elle veut descendre un peu profondément dans les entrailles du vrai ; et c'est pourquoi la seience, aussi bien que la religion, veut de scs sectateurs cette humilité qui est une grande partie du sens commun. Le savant véritable , initié au secret de sa faiblesse par les merveilles qu'il a interrogées, s'incline devant celui qui a créé l'univers , et qui seul eu eonnail tous les ressorts. Il avoue qu'il ne sait rien , non pas comme le sceptique en un sens absolu, mais dans le sens qui implique un abaissement volontaire de l'esprit de l'homme devant l'esprit de Dieu, cl cet abaissement volontaire, c'est la foi même.
Du reste , la science , si imparfaite quelle soit, n’est pas l'état général de l'humanité; elle est le privilège d'ùu très-petit nombre d'hommes disséminés dans son sein. La multitude, asservie à des travaux qui ne lui laissent pas le loisir des soins de l'esprit, ignore la démonstration des choses dont elle use et des règles qu'elle applique à sa vie. Soit que l’erreur ou la vérité la gouvernent, elle est gouvernée par persuasion et par autorité, c'est-à-dire par la foi. Elle va où la pousse le bataillon privilégié des princes de l'intelligence, poussé lui-méme par un ascendant inconnu qui a sa source dans les siècles antérieurs et dans le flot logique de tous les événemens accomplis. Les révolutions de l’esprit humain n'ont pas d'autre cause ni d’autre loi; elles ne s'opèrent jamais par voie de démonstration , pas plus que les batailles ne se gagnent par la science du soldat. Le soldat ignore ce qu'il fait et pourquoi il le fait ; immobile sous le feu ou marchant à l'ennemi , il donne et reçoit la mort par des ordres dont le principe lui échappe , dont le résultat lui est un mystère Jusqu'au dernier moment. Il obéit dans les hasards à une pensée invisible dans laquelle il a foi, et cette foi même est la moitié de sa force et de la victoire; une armée qui doute est une armée perdue, une armée qui croit commande à la défaite et lui arrache sou salut, .\insi en est-il des batailles de rintelligence , de ces grands mouvonicns de l'opinion qui entraînent les peuples à de nouvelles destinées; la foule y suit des chefs qui
la persuadent, elle obéit en croyant commander. Vous en avez la preuve, Messieurs, dans l’histoire même dont vous faites partie. Enfans d’une ère féconde en vicissitudes, vous assistez à une révolution sociale qui ébranle l’Europe dans ses derniers fondemens : eb bien! combien croyez-vous qu’il y ait d’esprits en Europe capables de s’en rendre un compte exact et scientifique? Un parti s’était formé, qui, depuis soixante ans, dirigeait l’opinion et dispensait en souverain la popularité; il avait pour appui la plupart des foyers de science et de littérature, pour organes une multitude de feuilles qui portaient ses pensées jusqu’aux extrémités du monde, pour sujets des gouvernemens et des lois ; tout s’était abaissé devant lui, et il sc crut enfin sûr d’avoir fondé par la libre discussion un empire éternel. Hier encore il régnait; aujourd’hui c’est à peine s’il se défend. La publicité, la littéiature, la science , la liberté, sa propre force et son propre ouvrage se sont retournés contre lui, et le voilà qui relève autour de ses ruines, pour s’cn abritei , les ruines qu il avait faites et qu’il appelait superbement des reliques du passé. Comment ce règne a-t-il fini ? Par la même puissance qui l’avait mis au monde, par la foi. Une parole nouvelle s’est levée du milieu de la lassitude des esprits et de l’inconstance des choses; elle a maudit hardiment la parole qui l’avait précédée, et celle-ci, maîtresse si longtemps, s est trouvée faible en persuasion et en autorité. Sans dpute. Messieurs, il y en a une cause.
cl une cause logique; mais la multitude entraînée ne la discerne pas. Elle a changé de foi en changeant de chefs. Et jamais y sur cette terre ^ la parole qui persuade et qui commande ne se lait en un seul jour; elle ne périt dans une bouche que pour naître en une autre, et si le peuple cessait de l'entendre, n'ayant plus la foi et n’ayant pas la science, il ne lui resterait de l’intelligence humaine que la faculté d’une plus grande dégradation.
Mais rassurez-vous, ce qui est nécessaire à l’humanité, quoi qu'il arrive, ne lui manquera point. La science y subira des éclipses, parce qu’elle est la lumière du petit nombre; l’auloriléy survivra à toutes les catastrophes, et si, après avoir été l’organe de la parole qui en avait l’investiture , vous venez à la ' perdre, n’imporlc pour quelle cause, sachez qu’un autre ramassera le sceptre tombé de vos mains, cl que l’interrègne de la foi n’est pas plus possible icibas que l'interrègne de la vie.
Comment l’humanité connaîtrait-elle sa propre histoire si la foi de l'homme à l’homme pouvait subir une réelle interruption? L’histoire n’est pas visible d’clle-même à l’horizon de la postérité; une fois les acteurs et les spectateurs d’un siècle enlevés dans la tombe à leurs propres regards, ils disparaissent aussi devant les générations qui prennent leur place, et le cours des âges, en suivant son flot rapide, les rejette de plus en plus dans la solitude obscure où la mort les lient cachés. Qui les.fail revivre malgré le temps?
Qui tient debout en face de leur plus lointaine descendance l'image inensevelie des aïeux? C’est la fui seule y la foi de l’homme vivant à l'homme mort , le témoignage de celui qui a vu passant de mémoire eu mémoire à celui qui n’a pas vu. Essayez si une démonstration quelconque, en dehors de l’autorité humaine, amènera sous vos yeux Sésostris ou Cyrus, Babyloue ou Memphis , ou tel autre plan évanoui de l’antiquité. L’instrument qui poursuit les étoiles dans les profondeurs immesurables du firmament ne peut rien découvrir dans l’étroite orbite de la tombe , cl le calcul qui se soumet des nombres fuyant dans une perspective indéfinie ne peut compter, ni ranger, ni dire les morts. L’éternité seule les voit dans leur ordre et leurs secrets, et l’histoire, pâle copie de l’éternité, en propose le spectacle à tout homme qui croit en l’homme. Si vous n’y croyez pas, l’humanité perd sa propre trace, et scs générations ne sont plus qu’une chute de feuilles entre deux printemps qui s’ignorent l’un l’autre. Si vous y croyez, n’accusez plus la religion de vous demander pour Dieu la foi que vous avez en l’homme ; confessez qu’il est assez simple de connaître Dieu par la foi, puisque l’humanité ne se connaît pas autrement.
Vous venez de le voir pour le passé, arrivons au présent. Aujourd’hui, 1®' avril 1849 de l’ère chrétienne , nous voici sur la terre un milliard d’hommes partagés entre quatre ou cinq contineus et en cent nations. Comment nous connaissons -nous?
Combien avons-nous vu de ces êtres, nos semblables, qui respirent le même air, qui foulent le même sol , qui habitent le même temps , qui composent ensemble et dans le même travail la vie d'un seul corps? Nous en avons vu un ou deux mille tout au plus , et encore de ce nombre si limité , c’est à peine si nous nommerions la dixième partie. Tout le reste nous échappe, sauf par les relations que nous en apportent les livres et les voyageurs, c’est-à-dire par la foi que nous ajoutons aux récits qu’on nous en fait.
Allons plus loin, laissons nos contemporains absens et ne parlons que de ceux qui vivent avec nous, qui nous heurtent sur nos places publiques, et même, si vous le voulez, que de ceux qui sont ici , à Notre- Dame, dans les murs étroits de cette grande métropole de Paris. Rassemblés sous les yeux les uns des autres, nous touchant de nos regards, il doit nous être aisé de nous connaître d’une connaissance directe, où la foi n’ait aucune part : et cependant en est-il ainsi? Qui êtes-vous et qui suis-je? Quels sont vos sentimens et quels les miens? J’ai beau tendre les ressorts de mon esprit pour pénétrer de front et par une claire vue dans les replis de votre être; il n’en sort que des lueurs suffisantes pour m’attirer ou me repousser d’instinct, mais non pour me donner la science de votre cœur. L’homme est une âme, et l’ùme ignore l’ame, jusqu’à ce qu’une parole dite à l’oreille, dans les épanchemens de l’amilic ou de la^.
— ilO —
religion, en ait livré le mystère et mérité d’entendre cette réponse : Je vous crois. La foi est le nœud de tous nos rapports personnels; elle va, médiatrice infatigable et chère , de l’ami à l’ami , de l’époux à l’époux, de l’enfant à la mère, du droit qui commande à la liberté qui obéit, et dans les plus solennelles actions des empires comme dans les plus tendres effusions de l’amour, l’homme s’exprime tout entier par ces mômes mots ; Vous avez ma foi , je vous donne ma foi. On ne la vend jamais , on la donne , parce qu’elle est d’un prix si grand, que quiconque la vend est incapable de la tenir. Et sur ce seul mot : Je vous donne ma foi , l'homme expose sa fortune , sa vie, sa famille, son honneur. Il croit ou on le croit, c’est assez. Il lui vaut mieux tout perdre que de trahir sa foi, tant parmi les actes vils, celui-ci fait descendre bas le cœur qui en est convaincu. Le mensonge lui-mème, bien qu’il n’ait pas le caractère d'une trahison proprement dite, mais par cela seul qu’il manque à la confiance qu’un honnête homme doit à la parole d’un autre, le mensonge attire le mépris, et c'était une injure estimée la souveraine par nos ancêtres de la chevalerie , que l’injure de ces mots : Tu en as menti! En effet, quand un homme a menti, il n’a plus de parole, puisqu’il ne mérite plus de foi, et n’ayant plus de parole, que lui reste-t-il d’une âme?
.Mais qui le croirait. Messieurs, ce qu’il y a de plus matériel au monde, ce qui semblerait uniquement soumis aux lois du calcul , l’argent lui-même est un
'objet de foi entre les hommes, il ne passe de main en main, il ne se multiplie dans une circulation féconde que par l'cITet du crédit, et tout événement qui altère la confiance dans l'avenir tarit du même coup l'essor de l'argent. Tout à l'heure il sollicitait la main à le prendre ; sous la forme et sur la foi d'un vil papier, il courait d'un peuple à l'autre, partout accepté sous cette forme idéale qui en portait la valeur bien au-delà de sa réelle quantité ; et voilà que tout à coup ce papier tombe, l’argent se cache, les fabriques s'arrêtent, le commerce languit, le travail manque; une sorte de défaillance universelle lient tout en suspens et semble une paralysie de la société. Quel coup si profond l’a donc atteinte? Je vous l’ai dit, Messieurs, il y a eu en elle une soustraction de foi. Ce peuple a cessé de croire en lui; ses ressources morales ne lui ont point paru aussi grandes que ses périls, et tandis que Rome vendait le champ où campait Annibal, parce que Rome avait foi dans sa vertu, ce peuple-ci mesurant son sort à sa corruption s'est livré de lui-méme au châtiment de la peur. Il a caché son or, comme les anciens, dans les catastrophes de la patrie, cachaient leurs dieux. Otez la peur, et l'argent redevenu public et mobile ressuscitera le travail, l'industrie, le commerce, la richesse enfin, qui, vous le voyez, est une fille de la foi.
C'en est assez. Messieurs, pour établir que la foi joue un aussi grand rôle dans l'ordre humain que dans l'ordre divin, et qu'ainsi n’y a-t-il pas antithèse,
mais synlhèsc entre les deux ordres sous ce rapport. Pourtant il ne sera pas inutile, avant de finir, d'en rechercher la raison; car, si nous avons compris que la fui est nécessaire au commerce de l'homme avec Dieu, nous ne voyons pas bien pourquoi elle le serait au commerce de l'homme avec l'homme.
Sachons donc que la vie des esprits procède de deux pôles, l'un immuable et absolu, qui est le pôle de la vérité , l'autre mobile , qui est le pôle de la liberté. Sans le premier , les esprits détachés de tout point fixe iraient à l'aventure dans la nuit du doute et de l'ignorance ; sans le second , privés de mouvement propre , ils ne seraient que les satellites obéissans d'un mécanisme fatal. Leur vie est donc à la fois une oeuvre de vérité et de liberté. En tant qu'œuvre de vérité, elle est un objet de science; en tant qu'œuvre de liberté, elle est un objet de foi. Car, selon que le disaient les anciens, fluxi non est seientia, — il 7i'y a pas de science de ce qui passe. Or, rien n'est plus instable, plus rapide, plus imprévu que la liberté, et c'est pourquoi il est si difficile de se connaître soimème, tout présent que l'on soit à son propre cœur. Que ferai-je demain? Où me conduira l'inconstance de ma volonté? K quelles tentations serai-je soumis? Y succomberai-je, n'y succomberai-je pas? Je puis l’entrevoir peut-être, je ne puis m'en assurer absolument. Un livre qui me tombera sous la main , une parole que j’entendrai , une injure qui me sera faite, un ami que je disputerai vainement à la mort, une
feuille (]uc le vent jotera sous mes pieds, je ne sais quoi enfin, tout et rien sont capables de bouleverser mes sentimens et d'inspirer à ma volonté d'inattendues résolutions. Infortuné ! vous voulez que je vous donne la science de moi-méme , et inoi-méme je ne l'ai pas, moi-méme je m'ignore, moi-méme je me suis un objet de foi!
C'est la liberté , Messieurs, qui introduit dans les choses humaines l'élément de la foi , et qui en fait le seul moyen de nous connaître réciproquement. Si nous n'étions pas libres, la science disposerait de nous comme du reste de la nature ; elle pèserait un homme en la meme façon qu'un peu de terre, et toutes les lois de l'humanité se réduisant à des nombres, nous n'aurions besoin pour nous gouverner que d'une académie de mathématiciens. Tel est aussi à notre égard le rêve final du matérialisme. Persuadé qu'il n'y a rien dans l'homme qu’une matière organisée, il recherche la combinaison suprême qui tenant les passions en équilibre produirait un ordre purement scientifique, où le crime et la vertu n’auraient plus de place ni de nom. Rendez tous les hommes égau.\, par exemple, d'une égalité mathématique; faites-en des chiffres alignés; distribuez-leur selon une même mesure les objets qui flattent les sens et qui contentent l'orgueil : que leur manquerat-il pour être également et souverainement heureux? Rien sans doute , Messieurs , s'ils ne sont que des corps; mais si par hasard une âme vit en eux, et
dans celle âme la liberlé de vouloir, assurez-vous que le ciel, la Icrre cl la mer, donnés en pâlurc à chacun d'eux, n'assouviraicnl pas la jalousie réciproque de leur félicité. Un moment suffît à la passion pour dévorer des mondes, et si la liberlé n'esl pas l'infîni par la substance, elle est l’infini par le désir. C’est pourquoi il n’y a pas de mathématiques de la liberté, cl ceux qui en cherchent l'équation dans la matière sont semblables à cet enfant que saint Augustin rencontra sur un sable de l’Afrique , et qui se proposait d'épuiser la mer avec une coquille rejetée par les flots. Ces grands calculateurs sont les derniers des hommes pour le gouvernement de l'homme; ils s’étonnent naïvement de la résistance que rcncoutre leur génie, ne se doutant pas que la liberlé est plus vaste que tout empire, plus puissante que tout César, plus profonde que tout abime, et que la foi seule loi commande , parce que la foi est elle-même un acte de liberlé.
Ainsi , par la même raison que nous sommes des êtres libres, nous sommes des êtres de foi, et il faut dire dans l’ordre naturel ce que Jésus-Christ disait dans un ordre plus haut: ceMJTYWt n’onf pus vu et qui ont cru'! C’est-à-dire, bienheureux ceux qui n’ont pas besoin de la démonstration, parce que la démonstration n’atteint qu’un petit nombre d’intelligences , en des choses de seconde portée , tan-
‘ Jean, ehap. 2U, vci>.
— iib —
(iis que la foi, tout ensemble populaire el sublime, vu (le l'àme de tous à l'àme de tous, en des choses qui puisant leur racine dans la liberté sont le fondement de la vie humaine!
Je le répète, Messieurs, la foi est le corrélatif de la liberté , comme la science est le- corrélatif de la nécessité, et demander pourquoi nous devons croire, c’est demander pourquoi nous sommes libres. De là découle une conséquence que je ne puis vous taire , et qui achèvera de vous expliquer le grand rôle de la foi dans l'ordre purement naturel.
La science se rapportant à la nécessité, c’est-à-dire à ce qui est immuable en soi, il suffît de l'esprit pour être savant; il n’en est pas de même pour être croyant. La foi est un acte de confîance , et par conséquent une affaire de cœur. Elle suppose en celui qui l'accorde la même droiture qu’en celui qui l'inspire, el jamais n'en furent capables ni l'ingrat, ni le fourbe, ni l’égoïste, ni aucun de ceux que l'Écriture appelle énergiquement les en fans de la défiance^ Se confier c’est se donner; nul ne se donne que les magnanimes, ou au moins les généreux. Non pas que la foi exclue la prudence, el qu'il faille se livrer à la première parole tombée d’une bouche inconnue , mais parce que la prudence supposée satisfaite, il faut encore un élan pour arretchcr de. soi ce mot difficile : Je crois.
* Saint Paul, Épilre aux Ephesien^, chap. vcr$. 2.
Alexandre, rui de Macédoine, élail sur tes bords du Cydnus. Il y fut alleint d'un mal qui mena^'ait de sauver la Perse, et son médecin, qu'il aimait tendrement, dut lui préparer un breuvage décisif. Mats la veille, un billet tracé par une main connue avertit le malade d'étre en défiance de son ami comme d'un traître qui avait vendu ses jours. Alexandre se tut. Le lendemain , quand la coupe loi fut apportée, il tira de dessous son chevet le papier accusateur, le remit à son médecin , prit la coupe et l'avala d'un Irait. Toute l'antiquité a loué cette action d'Alexandre, et ses plus fameuses victoires, Granique, Issus, Arbelles, n’ont pas environné sa télé de plus d'admiration. Sur quoi un écrivain célèbre, mais que je ne veux pas nommer , se demande ce qu’il y a de si l)eau dans cette action si vantée : car enfin, Alexandre était le chef d’une armée nombreuse engagée sur un territoire ennemi , le maître d’un royaume naissant, l’homme de la Grèce, chargé de ses vengeances et de ses desseins ; il devait , à tous ces titres , respecter sa vie , d’où dépendait le sort de tant d’autres , et quel mérite était-ce de l’exposer sans défense aux hasards d’un empoisonnement? Mais l’écrivain que j’ai cité, après avoir fait ces remarques, se reprend et dit : ■ Ce qu’il y a de si beau dans
• cette action d’Alexandre I Infortunés, pourrez-vous
• le comprendre, s’il faut vous le dire? Ce qu’il y a
> de si beau , c’est qu’Alexandre croyait à la vertu .
> c'csl qu’il y croyait sur sa tête, au péril de sa vie! »
Voilà, Mossieui-s, une maguiliquc cxplicalion de la foi d'un grand cœur, et c’est aussi l’explication de toute foi , qu'elle s’adresse à l'homme ou qu’elle s'adresse à Dieu. Quiconque fait un acte de foi, qu'il le sache ou non, boit la coupe d’Alexandre; il croit sur sa tête, au péril de sa vie; il entre dans cette lignée d'Abraham appelé le père de tous les croyans\ parce que , dans sa vieillesse , épuisé d’âge mais non de cœur, il leva un fer obéissant sur le flis unique qui était tout son amour et toute sa race, espérant contre l’espérance en la parole qui lui avait promis une postérité. Et s’il est une créature , qui , à l’opposé de ces magnanimes souvenirs , n’ait jamais tiré de son âme un acte de foi , vous pouvez l’accuser sans crainte d’avoir déshonoré en elle l’ouvrage de Dieu. Car la foi n’est pas seulement une vertu , c’est-à-dire un effort généreux et efflcace vers le bien , elle est le portique sacré par où passent toutes les vertus, le prodrome sanglant où commencent les sacrifices et ou reviennent les victimes justement immolées au sanctuaire de Dieu, il n’y a pas un acte de dévouement , pas un acte d’amour , pas un acte honorable ou saint qui n’ait été d’abord un acte de foi, et telle est la raison pour laquelle l’Écriture déclare si souvent que c’est par la foi que l'homme est justiOé et sauvé. Les Juifs s'imaginaient que le principe du salut était l’observance de la loi en vue
Saint Paul, Épilrc aux Romaina, chap. 4, vers. il.
(les récompenses de Dieu; saint Paul ne cesse de leur
dire que les œuvres sont'impuissanles si elles ne sont
vivifiées par un élément supérieur. // n'y a qu'un Dieu y s’écrie-t-il, qui justifie le circoncis par la foi et V incirconcis encore par la /bi*. Qu’est-ce que les œuvres, en effet,- si elles sont accomplies sous l’impulsion d’une vue purement scienlifiqiie?’un simple calcul d’intérét ou de bonne administration de soi-méme et des autres. On est juste, sobre, économe, laborieux, fidèle observateur de sa parole ,* parce que c’est là un ordre dont l’exactitude rapporte plus qu’elle ne coûte ; mais placez ces esprits bien réglés en présence de la coupe d’Alexandre , c’est-à-dire en présence d'un sacrifice qui se peut éviter sans dommage, en face d'une vertu qui n’a pas sa rémunération visible, alors vous connaîtrez le vide d’un cœur où manque la foi. Je n’entends pas même la foi divine', mais cette foi vague, innommée, indescriptible, qui fait le fond de tout ce qui est grand. Aussi quand saint Paul prononce ce souverain arrêt ; Sans la foi il est Unpossible de plaire à Dieu^y on peut ajouter : et aux hommes.
De là vient , Messieurs , la faiblesse de la société dans les temps présens. Jamais la science n’a jeté sur les choses une plus vive et plus complète illumination qu’aujourd'bui ; jamais non plus le lien so-
* Ë|iilrc .nux Romains, chap. 3, vers. 30. ^
* Ëpilrc aux llëbreux, chap. tl, vers. 6.
— il9 —
riiil n'a élc si facile à sc rompre dans les mains qui essaient tour à tour d’en rassembler le faisceau. C'est que la science n'est pas le principe de l'ordre humain; elle n'en est qu'un glorieux ornement, et si elle opprime la foi au lieu de la soutenir, elle n'est que l'instrument parricide d'une ruine où l’homme reconnaîtra trop tard qu’il faut croire pour vivre un seul jour, même quand il ne faudrait pas croire pour vivre éternellement. La foi humaine est la vie de l'homme naturel comme la foi divine est la vie de l’homme surnaturalisé, et ces deux hommes n'en faisant qu’un, la foi divine entretient la foi humaine, comme la foi humaine appuie la foi divine , ne fût-ce qu’en prouvant la synthèse qui existe entre les deux ordres dont les élémens distincts, mais harmonieux, composent notre destinée.
Cette première difficulté résolue, on insiste, et l'on me fait remarquer uuc différence considérable entre la foi qui sert de moyen aux rapports des hommes entre eux, et la foi qui sert de moyen à leur commerce avec Dieu. Dans celle-là, dit-on, il est aisé de reconnaître quand et à quel degré l’on doit donner sa confiance à un témoignage purement humain relatif à des choses et à des idées qui ne s’écartent point de la sphère où nous sommes; dans celle-ci, au contraire, tout surpasse nos facultés, aussi bien la révélation divine en elle -même et dans ses signes extérieurs que les mystères qui y sont contenus. Nous croyons à riiommc volontiers et naturellement, parce
que l'homme c'est nous; nous croyons ù Dieu par hasard et difflcilement , parce que Dieu ce n'est pas nous. Comment dès lors faire de cette foi l’instrument privilégié de nos rapports avec le monde invisible? Est-ce notre faute si elle ne subjugue point notre coeur? Vous nous dites qu’elle est un effet de persuasion : eh bien! persuadez-nous. Nous voici au pied de votre chaire, nous vous écoutons : qui vous empêche de nous persuader? Tout à l’heure , dans une apostrophe que vous ovez crue éloquente , vous nous avertissiez que quand une parole perd son autorité dans le monde, elle trouve infailliblement un successeur qui s’empare du trône vacant. C’est ce qui est arrivé pour la parole dont vous êtes l’organe ; mais faut-il nous l’imputer ? Faut-il nous condamner ou nous plaindre si la parole humaine s’est substituée partout à la parole divine, si nous sommes nés dans un siècle où l’homme est plus puissant que Dieu , où l’on écoute plutôt les sages que les théologiens? Il est possible que notre génération se trompe ; mais elle n’est point l’auteur de ses ténèbres , elle en est la victime. Nos pères ont préparé la coupe où nous buvons ; ils y ont mis tant d’art et de puissance que nos lèvres s’y enivrent naturellement, et que la naissance et l’erreur ne sont pour nous qu’un seul acte dans un même jour. Que Dieu donc, au lieu de nous condamner, vienne à notre aide; qu’il parle, qu’il donne grâce à sa parole , et s’il est vrai que son fils, autrefois visible parmi nous, ait ressuscité
des morts, ah! qu’il ressuscite donc le genre liumain tout entier. C'est là le vrai mort. Vous nous avez dit que l'éloquence est la substitution de l'àme qui parle à l'àme qui écoute : eh bien! que Dieu soit éloquent. Est-ce trop lui demander pour le salut du monde? Et s'il ne le veut pas, s'il ne le fait pas, si l’incrédulité demeure notre état naturel, tandis que la foi n'est qu'un état d'exception , de quoi peut-il se plaindre ? Est-ce d’étre tels qu'il nous a créés?
Messieurs , votre objection suppose que la foi divine ou religieuse est un accident de l’esprit humain, et déjà bien des fois , dans le cours de ces Conférences, je vous ai prouvé qu'elle était l'état universel, perpétuel et public de l’humanité. Je vous le prouvais encore cette année même, au début de notre réunion quadragésimale, et sans revenir sur cette démonstration toute historique, je me bornerai à une remarque, c’est qu'il n'y eut jamais dans le monde que deux époques où l'incrédulité ait eu quelque espérance de domination : l'àge d'.\uguste et le nôtre, l'âge d’Auguste qui vit périr la république romaine, et le nôtre qui n’a produit encore que des tempêtes , deux époques en six mille ans, toutes deux marquées par les signes et les effets du déclin. Non que je veuille prophétiser votre ruine ; même au siècle d'Auguste, ce n'était pas la ruine : l'incroyance de l'ancien monde était l’avénement heureux d'un monde nouveau, du monde chrétien. Ainsi en sera-t-il de vous. Votre
vaisseau Ircmblc et descend; mais la vague qui le pousse dans l’abîme le reporlera vers le ciel , et voire postérité conduite au port admirera dans votre histoire et dans la sienne une nouvelle preuve que l’incroyance, loin d'être une station de l'humanité, en est à peine un écueil. Déjà quelques baumes avant-coureurs de l'avenir justifient ce pressentiment, et encore que mon espoir ne fût pas une preuve pour vous, il resterait toujours que la seule époque d'incrédulité dont nous connaissions le développement intégral a été suivie de l'exaltation du elirislianisme, c'est-à-dire de la plus grande et de la plus mémorable expansion de foi qui ait eu lieu dans le genre humain. Cela suffit pour me donner le droit de conclure que la fui divine ou religieuse n’est pas un accident de notre esprit, mais son étal général et vrai , et que l’homme croit à Dieu aussi spontanément qu'il croit à l'homme; ce qui ne veut pas dire qu’il y croit sans travail et même sans combat. Rien n'est plus naturel à l'homme que de vivre , et cependant la vie n’est pas chose qui ne coûte aucun effort. La vie est un travail et un combat: combien plus la foi , puisque la foi , dans sa définit tion même, emporte l’idée d’une vertu, et que toute vertu est d’un enfantement laborieux, à cause des passions qui s'opposent à son régne sur l'àme.
Ne vous étonnez donc pas s’il faut quelque soin pour croire, comme pour être juste, vrai, chaste, honnête homme, et même étonnez-vous qu'il faille si peu, la foi étant non seulement une vertu humaine.
mais une vertu divine et la porte de toutes celles qui conduisent à Dieu. Vous ne croyez pas, et vous en concluez que la foi est impossible ; pour moi, j'en conclus que vous ne faites pas ce qui est nécessaire pour croire , et je vais vous le prouver en peu de mots.
La première cause de l’incrédulité est l'ignorance volontaire. Pas plus la foi que la science ne peut s’acquérir sans une certaine application de l'esprit. Dés que l’esprit ne s’applique pas, il est inerte, il cesse d'étre une puissance, il est à l'égard de l'objet dont il se détourne comme s’il n’était pas. Qu’est-ce que les mathématiques pour une intelligence qui n'a jamais réfléchi aux lois du nombre, de l’étendue et du mouvement? Qu’est-ce que la philosophie pour un homme qui ne s’est jamais demandé ce que c’e.st que l’étrc, l’idée, l’absolu, le relatif, la cause et l’effet? Et par la même raison , qu’cst-ce que la foi pour une âme qui n’a jamais sérieusement pensé aux rapports nécessaires de la créature avec Dieu?
Messieurs, soyez vrais ; à quel âge et après quelles études avez-vous décidé que la religion était une erreur? Est-ce à quarante ans? Non, vous l’avez décidé dans la fleur de votre âge, au moment où, sortis des langes de l’enfance, le raisonnement et la passion faisaient ensemble leur joyeux avènement à la surface émue de votre être. Simples et soumis jusque là , pieux adorateurs des pensées de votre mère , vous n’aviez rien interrogé , rien contesté ; vous viviez
«l'une foi pure comme votre cœur. Mais à peine In double puberté de l'homme eut-elle fait connaitre à vos sens et à votre esprit son vif aiguillon , que sans vous donner le temps de mûrir votre puissance, impatiens des mystères de la nature et des mystères de Dieu, vous avez été saisis de la honte de croire en meme temps que vous perdiez cette autre honte qui est la divine gardienne de l’innocence. Incapables encore d’aucun acte viril , vous avez prononcé souverainement sur l'homme et sur Dieu; vous avez douté, nié, apostasié , méprisé vos pères , accusé vos maîtres , traduit à votre tribunal les vertus et les douleurs des siècles, fait enfin de votre âme un désert d'orgueil. Puis, cette ruine accomplie, vous avez choisi pour votre but une des ambitions de l'homme, la gloire des armes ou celle des lettres , ou moins haut encore, selon le hasard, et tout l’effort de vos facultés s'est tendu vers l'idolâtrie de votre avenir. Vous n’avez plus rien appris que pour être un jour le héros effectif de vos rêves ; vous avez sacrifié vos jours et vos nuits à cette image égoïste , n’en réservant une part secrète , inconnue , qu'à l’autre égoïsme de l'homme , la volupté. Et jamais, durant ce double et triste songe, la religion ne vous est apparue que comme un souvenir futile de vos premiers ans, une faiblesse ou une hypocrisie de l'humanité. Vous n'avez pas daigné lui donner une heure, une lecture , un désir, et si quelquefois , attiré par un nom célèbre , vous avez-franchi le seuil d’un livre
ou d’une basilique, vous l'avez fait avec la hauteur d'un esprit qui a jugé et qui n'entend |>as revenir de son arrêt. O confiance de la jeunesse dans l'erreur! ’O sécurité des âmes qui n'ont encore vu de la vie que sa première aube! Oh ! que Dieu a été bon de ne pas nous rappeler à cette heure de l'ignorance et de -l'enchantement! Car, déjà. Messieurs, vous n'en êtes plus pour la plupart aux certitudes naïves; le temps vous a ramené le doute et les pressentimens obscurs de la vérité. Vous comprenez que votre incroyance est née d'un acte puéril, et qu'elle a besoin, pour votre honneur et votre repos, d'une ratification.
C'est ce second travail , ce travail de retour et d’examen , qui fonde la foi dans l'homme et la maintient dans l'humanité. La foi sans doute est aussi un don de l'enfance; elle pousse ses racines dans l'âme qui vient de naître, mais c'est l'action lente de la vie qui la porte à sa maturité. Quand l’homme a vu l'homme pendant de longues années, quand il en a connu la faiblesse et la misère par des expériences qni ne lui laissent plus de doute, et que déjà la grande figure de la mort lui apporte de plus près la dernière des prophéties, alors son regard devient naturellement plus profond. Il discerne mieux la trace divine, parce qu'il connaît mieux ce que ne peut pas l’homme, et la lassitude des choses présentes lui ouvre aussi le goût des choses qui ne se voient point. C'est pourquoi un écrivain dont le nom m’échappe, a dit excellemment : ■ A vingt ans, ou croit la religion
> fausse; ù quaranlc ans, uu commence à soupçonner • qu'elle pourrait être vraie; ù cinquante ans, on
> désire qu’elle soit vraie; ù soixante ans, on ne » doute plus de sa vérité. » La lumière marche du même pas que la vie , et la mort , en nous désabusant de tout, achève celle révélation continue qui avait commencé pour nous aux lèvres de notre mère. L’enfant et la femme sont l'avant-garde de Dieu , l'homme mûr en est l’apôtre et le martyr : vous, jeunes gens, vous n’en êtes que les transfuges d'un jour.
Je sais bien. Messieurs, que l'ignorance volontaire n’explique pas toute seule le phénomène douloureux de l'incrédulilé , et qu’il est des hommes versés dans les choses religieuses qui n’arrivent point au bonheur dc la foi. L’exemple en est rare, mais je l’ai rencontré. Ceux-là sont les victimes d'une passion la plus opiniâtre de toutes, qui est l’orgueil de la science. L’orgueil de la science est celte infatuation d’un esprit enivré de lui-méme, qui se mire dans ce qu’il sait comme Narcisse dans son lac, et qui, estimant toute limite une injure à sa capacité ,. entend traiter avec Dieu d'égal à égal. Il n’étudie point par amour de la vérité, mais contre elle; il est heureux de soulever des nuages, de découvrir un grain de sable qui soit un blasphème et qu’il puisse rejeter contre le ciel. Regarde-t-il les astres, c’est pour y dérober le secrèt' ii^rélernilé du monde; descend-il dans les ei^llMk^ la terre, c’est pour y chercher des
— h'il —
armes cunlre un grand fait biblique; inlerrogc-t-il les nécropoles de l'I'gypte ou les ruines de Babylone , e’csl pour y entendre une voix qui nie quoique chose des plus authentiques traditions. Sa science n’est qu’un duel acharné entre lui et Dieu.
Qui pourrait demeurer vrai devant une telle passion? Qui l’accepterait pour juge? La foi, nous l’avons dit, est un acte de confiance; elle suppose la sincérité d’un cœur droit et aimant. Or, les gens dont je parle ne croiraient pas même à des démonstrations mathématiques , si elles avaient pour but et pour conclusion des vérités de l’ordre religieux. Comme Jean-Jacques , ils aimeraient mieux se déclarer fous que de se déclarer convaincus. Et certes. Messieurs, ce n’est point là une peinture imaginaire. Interroge/, les souvenirs de votre con.science : N'ave/.-vous jamais tressailli de joie en découvrant dans l'histoire ou dans la nature quelque chose qui vous a paru marqué du signe anti-chrétien? N'avez-vous jamais battu des mains quand on vous disait : Voici un argument contre Jésus-Christ? Demandez , et il vous sera donné; cherchez, et vous trouverez; frappez, et il vous sera ouvert ‘ .• telle est la première condition pour arriver à la foi. Le soleil s’arrête eu vain au plus haut du firmament, si la lumière n’est pour nous qu'une raison de lui refuser nos regards.
Enfin , .Messieurs, une troisième cause île l'incrèdu-
' Sailli M.illiii'u , ciiup. 7, viTs. 7.
lilé est la tlépravalion «les mœurs. Je ne veux pasdire <|uc loulcs les faiblesses de noire malheureuse chair soient en obstacle à la foi, puisque la fui est ellemême le principe de la chasteté, et que Jésus-Christ a prononcé contre les pharisiens celte divine parole : Los femmes que vous appelez perdues vous précciloront dans le royaume du ciel'. Il y a un vice humble, un vice qui se connaît, qui se méprise, qui frappe sa poitrine : je ne dirai pas qu’il est cher à Dieu, mais Dieu peut le guérir, comme il a guéri Madeleine. Il y a, au contraire, un vice empoisonné d'orgueil, un vice qui lève la tète, qui rit et se moque : celui-là Dieu le hait, et il est un obstacle presque invincible à la foi, parce qu'il est la réunion de deux perversités qui s'excluent par nature et dont la rencontre ôte à l'ùmc les dernières ressources du bien. Déjà l’orgueil tout seul est si insupportable à Dieu, qu’il préfère le vice humble à la vertu superbe : que sera-ce du vice enorgueilli? Or, rien n'est moins rare que celte lamculablc disposition du cœur : esclave que l'on est des plus vils peuchans et des plus honteuses prati- «|ues, on se drape dans la fierté d’une conscience sans reproche; on en appelle à son honneur, à sa probité, à son génie, et l’on couvre du nom de faiblesses aimables la prostitution de tous scs sens à la volupté. On emploie un demi-siècle à pervertir autour de soi l’ignorance de la jeunesse et la beauté de la vertu, cl
' Sailli MaÜiicu, diap. jl, veis. .'il.
après avoir prccipilé dans l'abjeclion nombre dames dont on ne daigne pas même respecter les ruines dans sa mémoire, au lieu de dire à Dieu comme suint Pierre : Seigneur, retirez-vous de moi, parce i/ue je suis un homme pécheur^, on se plaint du peu de lumière que Dieu a mis dans ses œuvres , et on lui impute le malheur qu'on a de ne pas le connaître et de ne pas le servir. Croyez-vous, Messieurs, que des miracles sont dus à de telles plaintes, et qu'il y ail faute à Dieu de ne répondre que par le silence et l'endurcissement? Obi oui, les femmes que nous appelons perdues nous précéderont dans le royaume du ciel, parce que presque toutes ont été victimes avant d’ëtre mercenaires, et que du fond de leur abaissement, il leur arrive de lever vers Dieu ce regard doux et humble qui est plus qu’un remords , s'il n’est pas encore une vertu. Dieu les entendra; il entend le moindre soupir sincère, et il achève toute larme que l’on commence pour lui. Mais l’orgueil de l’ignorance, l’orgueil de la science, l'orgueil du vice, il les méprise tous trois; il les attend au jour où les anges chanteront une seconde fois, en présence de tout l'univers assemblé, l'hymne du Dieu fait homme : Gloire à Dieu au plus haut du ciel, et paix sur la terre aux hommes de bonne volonté */
Messieurs, je ne terminerai pas sans donner une
' SainI Luc, chap. 3, vers. 8.
'' Saint Lac, chap. 2, vers. li.
pensée ù la grande semaine dont nous allons célébrer les douloureux souvenirs. Ce fut la semaine de notre salut, et ce l’est encore aujourd'hui. Du haut de cette croix que l'Eglise vient de couvrir d'un voile, non pour nous la cacher, mais pour nous en rendre le deuil plus présent et plus amer, voilà vingt siècles que la vérité, la justice et l'amour crient vers vous. Ecoutez-les enlin, et ne dédaignez pas une si grande patience dans une si grande lumière. Vous que l'àgc avertit des choses sérieu.ses, écoulez le conseil du temps qui s'ajoute pour vous à la voix de Dieu. Vous à qui la jeunesse promet de longues heures de grâce, écoutez ce qu'il y a de plus tendre pour vous dans l'appel sanglant de la Passion. II est écrit qu'aprés l'arrestation du Sauveur, lorsque tous ses disciples l'eurent délaissé, un vil un jeune homme qui le suivait par derrière enveloppé d’un linceul sur son corps nu. Les gardes se jetèrent sur lui pour l’arrêter, mais il leur abandonna le linceul et s'enfuit de leurs mains. Ce jeune homme. Messieurs, c’était vous; c'était la jeunesse qui devait naître un jour du christianisme, non plus déshonorée par des vices sans espérance, mais sujette à des séductions puis à des retours, conservant dans le mal la curiosité du bien, incapable de persécuter le juste et le suivant de loin dans les ombres du monde avec de sympathiques presscnlimcns. Tels vous étiez au soir de la Passion, dans ce jeune homme, votre précurseur, tels vous êtes aujourd'hui. Vous êtes nus, vous portez le linceul
de la niürl et (lu péclic, et peudant qu'au pied de cette chaire, vous écoutez incertains la parole sans tache de la vie, peut-être que la Providence va mettre sur vous cette main bénie qui a fait et qui cherche l’homme : ah! je vous en conjure , ne la fuyez pas, laisscz-lui votre linceul en lui rendant votre cœur.