CINQUANTE SEPTIÈME CONFÉRENCE
DU MYSTKRE E.% TANT QU'oBJET DE LA l'ROPlIKTIE.
Monseigneur ,
Messieurs ,
Il résulte de notre dernière Conférence , que les choses révélées de Dieu par la prophétie surpassent la portée naturelle de notre entendement , et sont ainsi pour nous en dehors de toute démonstration et au-dessus de toute compréhension. Si elles n'étaient qu'indémontrables, l'esprit s'y résignerait peutêtre encore, puisque, même dans l'ordre naturel, il
est des vérilés qui s’alteslcnl et ne se dcmoiUrcut pas, telles que les faits anciens dont se compose l’histoire; et si l’homme obtient créance à son témoignage . pour les choses humaines, on n’entend pas bien pourquoi on la refuserait à Dieu pour les choses divines. Mais il y a cette différence, que l’o1)jet de la prophétie est incompréhensible en même temps qu’indémontrahlc , ci c’est là ce que le rationalisme ne saurait lui . pardonner. Quoi ! dit-il , vous présentez la prophétie comme la lumière du monde, et cependant vous con< fessez vous-mêmes qu’on ne la comprend pas! Vous appelez vos dogmes du nom significatif de mystères; vous faites gloire en quelque sorte de l’obscurité qui • régne dans la révélation; vous vous écrièz à. la suite de vos livres : O profondeur de la sagesse et de la science de Dieu! Que ses jugemens sont inscrutablés et scs voies au-dessus de nos investigations^ ! Or, comment ce qui est mystérieux, obscur, iiîscrutablc, incompréhensible enfin, peut-il être la lumière* du monde? Pour nous, c’est-à-dire pour tout homme qui ne renonce pas à sa raison , le mystère est à la fois inutile et absurde : inutile, puisqu’on n’en saisit pas le sens ; absurde , puisque là où le sens échappe, il ne reste rien de ratiounel.
Telle est. Messieurs, la double difficulté qui surgit • devant nous , et qui exige de ma part un double éclaircissement. On nous dit que le mystère est
' Kpilrc :nt\ Hoinaim, chop. 1 1, \crs.
inutile : j'en prouverai rulililé. On ajoute qu'il est absurde : j’eu prouverai la rationabililé.
Il est certain , Messieurs , et ce serait une grande illusion de vouloir vous le cacher, il est certain que la parole de Dieu nous révèle des choses qui passent notre raison; et s'il en était autrement. Dieu n'aurait aucun motif de nous parler , puisque nous pourrions découvrir par nous-mêmes les vérités dont il lui plairait de nous entretenir. Mais Dieu est plus grand que nous; placé à l'horizon de l'inlini, qui est son essence, il voit ce que nous ne voyons pas , et nous dit ce que personne ne saurait nous dire que lui. Pourquoi nous le dit-il? Pourquoi, ne pouvant ou ne voulant nous] donner l'évidence des choses qu’il nous révèle, nous les révèlc-t-il? Où est l’utilité de cette communication? Il me semble, .Messieurs, qu’en vous prouvant dans une Conférence antérieure la nécessité du commerce surnaturel de l'homme avec Dieu, j’ai déjà répondu. Mais je l'ai fait métaphysiquement, et si vous le permettez, laissons aujourd'hui la métaphysique. L’utilité est une chose de fait. Vous niez 1 utilité de l’incompréhensible ; je la soutiens. Peu importe en ce moment la définition e.xactc de ces mots : comprendre, ne pas comprendre. Peut-être suffirait-il de les définir pour terminer la question; mais je ne le veux pas. Je les laisse dans votre esprit tels qu’ils y sont, et partant de l’idée vulgaire, qu'être utile c'est faire du bien , je me demande : L’incompréhensible fait-il du bien à I homme? b il fait du
bien à l’Iiomine, si l’hisloire le prouve avec une etitière évidence, tous les raisonnemens que vous opposerez à ce résultat tomberont comme des coups perdus. En matière d’utilité , le résultat décide de tout. Il n'importe qu'on s'explique ou qu'on ne s'explique pas le bienfait; le bienfait existe. Y a-t-il ici quelqu'un qui ait méconnu un bienfait, sous le prétexte qu’il ne se rendait pas compte du procédé par lequel son bienfaiteur l’avait servi?
Je renouvelle donc ma question, je me demande et je vous demande : L’incompréhensible fait-il du bien à riiommc?
Il y eu a parmi vous qui se croient assurés de ne rien devoir à cet étrange bienfaiteur. Disciples de lu raison, ils estiment qu'ils se sont formés par euxmémes, et qu’il n’est entré que l’évidence dans la composition de leur esprit. Mais encore que cela fût vrai, un bomme n’est pas l’homme, et Je parle de l'homme. Je parle de vous tous, contemporains du dix-neuvième siècle, liés par vos pères aux âges qui ont précédé, appartenant ensemble à un grand mouvement bistorique qui a changé lu face du monde, et qui a préparé à chacun de vous une autre destinée que celle dont l’eût doté le cours de l’ancienne civilisation . Voilà l’homme réel, celui que j’interroge , et non l'homme idéal qui s’est séparé, croit-il , de la paternité de son temps. Ur, cet homme réel, qui l’a fait? Qui a fait J’humauité moderne? .N’est-ce pas le christianisme? Et en est-il un seul parmi vous qui niera la supério-
i'ité de l'homme chrélieii sur tous ceux qui oui été les fils d'une autre génération. Si vous en doutiez, je vous dirais : Comparez-vous vous-mêmes à la plus illustre et à la plus parfaite humanité qui ait régné dans le monde avant et depuis vous. Certes, c'étoil une grande race que celle qui eut Athènes et Home pour patrie, race féconde en législateurs, en sages, en héros, mémorable dans la guerre par ses conquêtes, dans la politique par ses institutions , dans la paix par ses arts, et qui, éteinte depuis de longs siècles, nous appelle encore autour de ses ruines pour nous y donner des leçons. Mais si merveilleuse qu’en ait été l'histoire, qui de vous consentirait à renaître dans celte antiquité? Qui de vous sacrifierait les droits et les devoirs de l’homme chrétien a toute la gloire du Grec ou du Romain? En lisant les plus belles choses qu’ils nous ont laissées, nous sentons, depuis leurs dieux jusqu'à leui’s vertus, que ce sont des peuples enfans, et l’excellence même de leur littérature, loin d'être le voile de leur infériorité, en est l’éclatante et immortelle révélation. Les chefs-d'œuvre de ces deux langues iront jusqu'à la dernière poslérilc pour être un témoignage qu’on peut allier la barbarie des mœ.ursà une exquise t culture de l’esprit, et une grande faiblesse de pensées à une admirable science du style. Aussi, quand le christianisme, né avec le monde mais inconnu de lui, se leva pour apparaître à celle société ingénieuse et puissante qui n’avait jamais eu d’égale sur la terre, il n’eut qu’à parler et à mourir pour en ruiner la civili-
salion. L’homme jrrcc cl romain ne put lenir (levant l’homme chrélicn.
Ll qu’éiail-ce doue que l’homme chrélicn? Qu’apporlail-il avec lui de plus fort qu’Athènes et que Rome, Athènes maîtresse dans la science de dire, Home maîtresse dans l’art de combattre et de gouverner? Ce qu’il apportait, Messieurs, une seule chose qui contenait tout le reste : l’incompréhensible. Il annonçait au monde que la race humaine, souillée dés l’origine, recevait et transmettait avec son sang la solidarité d’une faute inexpiable; mais que Dieu, un en trois personnes, avait envoyé son (ils sur la terre pour prendre notre nature dans le sein d’une vierge, et nous raclieler par un sacrifice volontaire du péché et de la mort. 11 annonçait que ce mystère s’élail accompli , que le fils de Dieu venu en chair avait paru dans la Judée, qu’il y avait enseigné, et que mis à mort sur une croix, enseveli dans un sépulcre, il était ressuscité le troisième jour, assurant par sa mort son triomphe sur le péché, et par sa résurrection son triomphe sur la mort. Tel était le dogme chrétien, et tel aussi le principe de la civilisation qui vous a faits # ce que vous êtes en renversant toute l’antique société. Ou niez votre supériorité sur les idées et les choses du paganisme, ou reconnaissez l’utilité de l’incompréhensible.
Vous pourriez croire , Messieurs , que le christianisme renferme deux parties distinctes : l’une raisonnable, qui est la source du bien qu’il a opéré
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dans le momie; l'aulre mystérieuse, qui u est qu'une enveloppe dont ou a rouvert par hasard de hautes vérités et de saintes vertus. L'Évangile, en effet, ne se décompose-t-il pas ainsi naturellement? S’il y est question de miracles et de dogmes qui consternent la raison, on y voit plus souvent encore un sage qui enseigne au peuple une morale simple et sublime, la douceur , la modestie , la patience , le désintéressement, la justice, et ce qui comprend tout daus un .seul précepte, l'amour sincère de Dieu et des hommes. Paut-il s'étonner qu'un code aussi parfait, émané d'une âme pure qui soutint jusqu'à la mort les leçons qu'elle avait données, ait produit à la longue dans le genre humain un salutaire et mémorable effet? Il est impossible de lire l'Évangile sans souhaiter au moins de devenir meilleur, et ce vœu, devenu celui d’un grand nombre, a fini par .se réaliser dans quelquesuns qui, de siècle en siècle, ont orné le monde de leurs vertus. L'incompréhensible n'est là qu’un accessoire sans portée; c’est la fable qui précède ou qui revêt la vérité. Je conviens, .Messieurs, que le christianisme aboutit tout entier à l'amour de Dieu et des hommes, et que là git le secret du changement prodigieux qu’il a introduit et qu’il maintient parmi nous. Mais cet amour, si longtemps méconnu de la terre, si difficile encore aujourd’hui à connaître par sa propre expérience, loin d’étre la cause de la révolution morale opérée par le christianisme, est cette révolution elle-même dans son cftét dernier , dans son effet le
plus profond. L’Évangile, diles-vous, a fiiil aimer Dieu et les hommes : il est vrai, je le .sais, je le dis, mais comment est-il parvenu à les faire aimer, eux qui ne l'étaient pas depuis quatre mille ans? Par où a-t-il tiré le cœur humain de l’égoïsme de ses passions, et surtout de l’égoïsme de ses vertus? Est-ce parce qu’il a dit : Aimez Dieu, aimez les hommes? Hélas! Messieurs, s’il n’eùt dit que cela, il eût eu juste la puissance qu’exercent sur nous tant de philosophies mortes ou vivantes qui nous honorent de leurs conseils. On eût élevé une statue à Jésus-Christ au seuil d’une académie; on eût possédé son portrait dans les musées des peuples civilisés, et depuis l’imprimerie, on eût écrit dans toutes les langues de l’Europe que l’Evangile est un beau livre : mais le pauvre n’eùt connu ni le livre ni le sage , et le cœur de tous eût continué de jouir de soi dans les sens et dans l’orgueil.
Voulez-vous savoir comment Jésus-Christ nous a élevés vers Dieu et nous a penchés vers l’homme? Sortez de Notre-Dame, et regardez à votre gauche. Sur un monument sans mérite par rarchitcclure, vous lirez cette inscription : IIotf.i.-Dii;i:. Peut-être l’inscription a-t-elle disparu de la pierre, je l’ignore, mais elle subsiste dans la mémoire et dans la langue du peuple, ce qui suffit. Franchissez la voûte, montez l’escalier, levez les yeux sur l’image <|ui est au dessus de cette porte, vous y lirez : L’ilo.MMK-DtEi:. Allez plus loin encore, pénétrez dans la cellule d’une
de ces servanles volonlaires qui consacrent leurs jours aux infirinilés du pauvre; vous êtes jeune, beau, riche, et elle-même est revêtue d’une beauté qui sort de la vertu : offrez- lui votre main. Elle vous répondra : Moi, l’Epouse de Dieu! Si ces trois mots incompréhensibles, VUôlcl-DipM y V homme-Dieu y V Epouse de DieUy ne vous éclairent pas encore, demandez à cette âme pourquoi elle a quitté les espérances du monde pour se consumer dans un hôpital , entre des douleurs étrangères : elle vous dira son secret. De qui voulez-vous l’apprendre sinon de ceux qui ont l’amour dont vous cherchez la cause? Elle vous dira qu’elle aime Dieu , parce que Dieu l’a aimée jusqu’à mourir, et quelle aime les hommes, parce que Dieu, en prenant leur nature et en mourant pour eux, en a fait une partie de son adorable bonté. Si Dieu n’est pas homme, s’il n’est pas mort, assurez-vous qu’il n’y a plus d’épouse de Dieu, ni d’Hôtel-Dieu ; la vertu du chrétien sort de l’incompréhensible, comme la (leur sort de la terre. L’incompréhensible est l’àme du chrétien, il est sa lumière, sa force, sa vie, sa respiration. Dites que cela est fou , je le veux bien. Je n’ai pas entendu vous prouver que cela n’était pas fou, mais que cela vous sert. Voilà soixante ans que vous essayez de vous passer de cette folie, etdeconser-’ ver les bienfaits du christianisme en en répudiant les dogmes; c’est à vous de voir si vous avez réussi.
L’homme est un animal divin , et l’incompréhensible est sa nourriture. Si jamais ce don du ciel lui était
pli'iiietnoiil relirù, vous auriez un spcctuclr que je nipeux pas dépeindre, parce qu’on ne l'a jamais vu. Le paganisme liii-méme, tout dénué qu’il était, renfermait des restes confus de l'incompréhensible primordial, et c’est ce débris qui a fait sa grandeur en de certains peuples et en de certains temps. Quand Rome eut résolu d'asseoir sur une colline solitaire le centre et le fondement de sa puissance future, elle y bâtit à la fois un temple et un camp , laissant entre deux un espace vide, qui était comme le siège où clic se tiendrait debout, une main sur scs armes et l'autre sur le ciel. C’est de là qu’elle a regardé et dominé l’univers, y puisant une .sagesse aussi invincible que son courage , et lorsque ses triomphateurs lui amenaient les rois et les dépouilles des nations, ils montaient à ce Capitole comme nu lieu tutélaire où leurs victoires avaient pris iiai.ssancc dans la volonté des dieux qui l'habitaient. Ce caractère religieux dura autant que la vertu et la liberté de Rome. Les sacrés mystères présidaient â tout; on les portait jusque devant l’ennemi, et ces fameux généraux, qui avaient reçu de la fortune et de leur génie tant d’assurances de vaincre, n’osaient se conlier à une bataille sans avoir consulté par des augures l’impénétrable conseil des dieux du monde et (le la patrie. Mais quand Cicéron put avouer qu’il ne concevait pas que deux augures eussent le secret de se regarder sans rire, Rome tomba du Capitole au Palatin, du temple des dieux au palais des Césars, et bientôt Tibère suivi de Néron prodigua le mépris de sa
lyraiinic aux vivaiis et aux morls du |>euple-roi. liiez laiil qu'il vous plaira des poulets sacrés; mais sachez du moins que quand il n'y eut plus de poulets sacrés, il n'y eut plus de Scipions. Et le même spectacle, issu de la même cause, vous le rencontrerez partout dans l'histoire du monde. Partout la décadence des peuples est née de la décadence de l'incompréhensible , et la terre a dévoré tous ceux qui n'ont plus regardé du ciel que ce que l'œil en découvre à l'horizon.
J'aime donc les Egyptiens d'avoir placé le sphynx à l'entrée de leurs temples. C'est bien là le vieil ami de l'homme, et son naturel introducteur dans l'infini. Méprisez-le tant que vous le voudrez; appelez-en à la raison pure, aux droits sacrés de l'intelligence humaine : pour moi, je m'en tiendrai au sphynx, tant que je le verrai à la porte dés vertus qui fondent et des gloires qui ont une postérité.
Cependant, me direz-vous encore, pourquoi le sphynx? Pourquoi l'incompréhensible? Ici, Messieurs, vous changez de question, vous ne me demandez plus de vous prouver l'utilité de l'incompréhensible, mais de vous donner la raison de son existence dans le genre humain. Or, je crois vous l'avoir donnée dans la Conférence où je traitais récemment de la nécessité du commeree surnaturel de l'homme avec Dieu, et j'aeheverai peut-être de vous éclairer à cet égard dans ce qu'il me reste à vous dire au sujet de la rationabilitë des choses dont nous avons la certitude sans en avoir la compréhension.
Rien d'absurde ne pouvant être utile, et surtout utile à riiumanilé tout entière, il suffit que l'incomprélicnsible fasse du bien aux hommes pour eu conclure qu’il est essciiliellcment rationnel. C’est pourquoi quiconque dit du christianisme qu’il est le bienfaiteur du monde, celui-là dit en même temps que l’incomprchcnsible, loin de contredire la raison, en est le dernier et le plus magnifique effort. Cette preuve néanmoins, toute suffisante qu'elle soit, ne répondrait pas, je le sens, au besoin que vous avez d’approfondir un si grave sujet. Je veux donc prendre une voie plus directe, et vous montrer qu’en toute chose rationnelle il entre un élément incompréhensible, comme en toute chose incompréhensible un élément rationnel. Dès lors, il ne vous sera plus permis de penser que la raison et le mystère se repoussent mutuellement, puisque l’un n'est jamais sans l’autre, et que, comme l’ombre s’associe à la lumière dans la nature, il en est ainsi dans les profondeurs infinies où notre intelligence est aux prises avec la vérité.
J'afCrme d’abord qu'en toute chose rationnelle il entre un élément incompréhensible. Rien n’est plus à la portée de la raison que les corps qui peuplent l’espace, et surtout que les corps dont se compose le globe habité par nous; la raison les voit, les touche, les pèse, les mesure, les confronte, les analyse, elle en fait tout ce qu’elle veut. Et cependant comment noinme-t-elle ce (|ui dans les corps est soumis à ses observations? Elle le nomme un phénomène, c’est-à-
(lire quelque cliuse qui a|>|)uralt. Energique et sincère aveu, qui prouve qu’elle ne voit pas tout le c(»rps, et que si quelque chose s'y livre à sa curiosité, quelque chose s’y dérobe aussi. En doutez-vous? Considérez celte autre expression par où la science désigne le corps lui-même, expression bien autrement formidable et désespérée, et qui est au phénomène ce que la nuit est au jour. Elle appelle donc le corps une substance, c’est-à-dire ce qui est dessous, ce je ne sais quoi qui est sons l’apparent. Et, en elTet, Messieurs, qu’est-ce que le corps en soi ? Quand vous avez constaté sa couleur, son poids, le mode d’agrégation de ses parties, l’action qu’il exerce sur d’autres corps, savez-vous ce qu’il est? La chimie moderne, et avant elle l’alchimie, ont essayé sans doute de poursuivre la substance jusqu’à ses dernières profondeurs, et de lui ravir le secret de sa composition. Elles y ont même réussi à un degré (]ui tient du prodige et qui a mis à nu devant nous des mystères que la nature avait longtemps soustraits à nos investigations. Néanmoins l’ombre n’a fait que reculer sans disparaître, et la place qu’elle a cédée à la lumière n’a pas diminué pour nous l'abimc de l'inconnu. Nous savons que les corps, contraints par l'analyse , se ri'solvent en un certain nombre de substances que nous appelons des élémens : mais ce qu’est l’élément, nous ne le .savons plus. La matière se réfugie là comme dans un fort où elle brave l’orgueil de nos expériences et la dictature de notre volonté.
Il ou (1(1 ^'crme végétal el animal comme de l'élément minéral , mais avec une circonstance qu'il n'est pas inutile de remarquer. La science a prise sur l'élément minéral , en ce sens quelle peut le ramener à constituer de nouveau un corps proprement dit; mais quand l'analyse a décomposé les germes de l'ordre animal et végétal, elle est impuissante à y rappeler le principe de vie qui y était contenu. Elle n'a plus sous ses instrumeus que des débris inanimés ; elle voit, elle touche la poussière mystérieuse d'où devait s'élancer le chêne séculaire des forêts , ou l'agile habitant de leurs sentiers perdus : mais cette poussière est morte désormais. Pourquoi morte? D'où vient que le sépulcre brisé, l'être vivant a disparu? Qu'est-ce que la vie? La vie est dans un germe ; elle y demeurera des siècles, solitaire et silencieuse, sans se perdre et sans agir : mais que l'analyse y porte la main, la vie s'enfuit, comme si la nature jalouse tenait à devenir plus incompréhensible à mesure que son ouvrage devient plus parfait.
Vous en aurez dans l'homme une trop irrécusable preuve. L'homme est corps et il renferme dans son corps tous les inconnus de l'univers matériel , tous les faits qui se voient sans s'expliquer. Mais conjointement à ce premier mystère, dans le tissu complexe d'une personnalité unique, il porte un second abîme plus effrayant que le premier, l'abîme de la pensée. L'homme pense, il veut, il est libre, il se gouverne , toutes choses dont on ne voit aucune trace
(laii les corps, et toutes choses qui érhap|>eut aux prises les plus ingûuicusos de l’analyse scientifique. Jamais savant n'a pu attirer la pensée dans son creuset ; jamais il n'a pu la soumettre à aucune instrumentation. Le spiritualiste affirme qu'elle n’est pas fdle du corps, mais d'une autre substance qu'il appelle l'esprit, et qui, dénuée de ligure, d'étendue, de couleur, de poids, de tout ce qui nous est connu par les sens, constitue une réalité dont rien de visible ne saurait nous donner la plus obscure et la plus lointaine représentation. Ainsi tout à l'heure , au plus bas des êtres , l'élément minéral , bien qu'en restant sous nos yeu.x, échappait dans son essence aux efforts de notre investigation; un peu plus haut, dans le germe animal et végétal , la vie s'enfuyait devant nos recherches, et ne nous laissait pas même la consolation d'entrevoir le ressort d’où jaillit son activité; maintenant voici l’esprit qui, à aucun moment, sous aucune forme , par aucune image , ne se laisse approcher de nous, quoiqu’il soit nous. Le matérialiste, il est vrai, nie l'esprit et soutient que la pensée est un simple effet du corps parvenu à une certaine perfection : mais cola est-il plus clair? Nous expliquons-nous davantage comment la matière, qui ne pense point par elle-même, puise dans une organisation quelconque la faculté de penser?
Quoi qu'il en soit , nous pensons , et dans le mystère personnel de notre pensée il en surgit un autre plus profond encore , que nous appelons l’éternel ,
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i'inlini, lo principe, Dieu. De même que la nature est l'horizon naturel de notre «eil physique, Dieu est l'horizon nécessaire de noire <eil intellectuel. Nous ne pouvons soulever nos paupières sans voir l'espace indélini où se meuvent les corps, et nous ne pouvons éveiller notre pensée sans qu’elle découvre la cause première qui contient en soi tout le possible et tout le réel. L’impie peut lui refuser le nom de Dieu; il peut essayer de confondre la cause avec refTet en transportant au monde visible l’idée que nous avons de l’être subsistant par soi : mais cet efl'orl désespéré n’ôle rien à la profondeur du mystère qu’habite la pensée , et (|uoi qu’elle fasse , elle a devant elle l’éternité. D’ailleurs, Messieurs, je ne m’adresse jamais à l’athéisme ; enfant perdu des dernières débauches du cœur, il a de tro|> rares représentans pour qu'on lui parle dans une grande assemblée d’hommes : votre nombre seul m’annonce que vous croyez eu Dieu, et qu'ainsi mon droit comme mon devoir est d’opposer à votre ambition de tout comprendre l’incompréhensible lumière de sa nature et de son nom. O Messieurs! quelle est riulciligcncc placée en face de ce dernier abîme, qui dira : Je l’ai sondé! Quelle est l’àme, si vaste qu’elle soit, qui ne s’est arrêtée triste et pensive devant ce mol si court: Dieu! Un atome nous confond , cl nous voici en présence de I’inlini! Vous le représentez-vous? Vous représentezvous une substance sans commencement dans sa durée , .sans bornes dans son être , remplissant tout
lie sa présence et desun action, quoique concentrée eu une indivisible unité qui n’a de lieu qu'en cllc-mémc? Le jour fuirait avant que j'eusse achevé la nomenclature des mystères contenus dans ce mystère suprême où pourtant toute vie prend naissance avec toute clarté. Car, tel est notre sort de rencontrer les ténèbres aux choses mêmes où nous puisons la lumière. De la terre à l'esprit, de l'esprit à Dieu, dans les trois sphères de notre spéculation et de notre activité, une main avare autant que prodigue a savamment mêlé l'ombre qui nous aveugle à la splendeur qui nous ravit. En vain la raison s’indigne de cette adultère byménéc ; il faut qu'elle accepte rincompréheusible comme le rivage qui contient l'évidence, ou bien que renonçant à la vérité, elle lui dise dans le scepticisme un irrévocable adieu.
Le scepticisme , Messieurs , n’est que le désespoir d'une intelligence assez grande pour connaître qu'elle ne voit le tout de rien, selon l’expression de Pascal, mais trop faible pour respecter dans le mystère la limite inévitable imposée à l'esprit créé. Tandis que le rationaliste vulgaire, enivré de ses propres idées, croit comprendre tout ce qu’il pense , le sceptique , avec autant d’orgueil et plus de pénétration, discerne le côté faible de la science humaine et conçoit un dégoût sombre de la vérité. Promenant son mélancolique regard sur renebaînement progressif des choses et l’arrêtant à Dieu, il se demande : Est-ce que je comprends Dieu? Non; eh bien! ôtons Dieu. — Mais, moi-même.
mou esprit, esl-ee que je le comprends? Non; eli Lien! ùlons l’esprit. — Mais la matière à tout le moins! La matière sans doute, je la vois, je l’expérimente, et pourtant sais-je ce que c’est? Puis-je dire que je la comprends? Eh bien! ôtons la matière. — Ainsi, Messieurs, de degré en degré, de désespoir en désespoir, la raison s’évanouit en elle-même, selon l’énergique expression de saint Paul, et sur les raines incertaines de toute réalité, elle se dit avec une lamentable angoisse ; Que sais-je et que suis-je? Le doute, il est vrai, ne descend pas souvent jusqu'à cette profondeur où rien ne subsiste dans l’esprit; mais quelque part qu’il s'arrête, il est le meurtrier de Pâme, et plus haut ou plus bas, il n’a qu’une même cause, qui est le refus de consentir à l'incompréhensible comme à une nécessité et à un élément de la raison. Pour moi. Messieurs, si j’en étais là, si je ne reconnaissais le signe du vrai que dans une absolue clarté, je vous le déclare, je ne croirais pas plus à la matière qu’à l’esprit, pas plus à l’esprit qu’à Dieu ; je me serais à moi-méme une énigme douloureuse , un souffle dans le désert, une plainte dans un sépulcre, le jouet d’une existence sans principe ni but; j’irais dans mes jours au hasard de chaque soleil, entre la tristesse d’hier et la joie de demain, n’attendant rien de plus de la vie, rien de plus de la mort. Mais, grâce à Dieu, j’adore dans l’évidence l’ombre qui la limite; je sais que la vérité , objet unique et saint de mon âme tout entière, est grande comme l’inlini, et que l’inlini n’é-
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Uint comprébensiblo qu’à son égal, c'est-à-dire à luiméme, il est naturel que je ne voie rien jusqu'au bout, mais dans une mesure qui suffise pour connaître sans suffire pour épuiser.
De même , qu'eu toute chose rationnelle il se rencontre un élément incomprébensible, dans toute chose incompréhensible il se rencontre aussi un élément rationnel, c'est-à-dire l'idée. L'idée est tout ce que voit l’esprit, et l'esprit ne voyant rien que par sa lumière primitive, qui est la raison, il s'ensuit que toute idée, si problématique qu'elle soit, est un élément rationnel. Or, le christianisme, dont nous confessons que le dogme est incompréhensible, le christianisme porte évidemment dans son dogme même le trésor de l’idée, et si vous en doutez , je ne vous en donnerai qu'une preuve, c'est qu'il parle. Le christianisme parle , il parle dogmatiquement depuis dix-huit siècles : donc, si incompréhensible que soit sou dogme , son dogme est une idée, et par conséquent quelque chose de rationnel.
Est-ce que ce raisonnement vous étonne. Messieurs if Est-ce que vous n'auriez jamais réfléchi à ce que c'est que parler? Parler, c'est enchaîner des mots, et des mots n'étant que des idées vivantes sous une expression , parler c’est enchaîner des idées. Quiconque parle donne la preuve qu'il voit quelque chose dans son esprit, et qu'il transmet à l'esprit qui l'écoule tout ou partie de la lumière dont il est éclairé. S’il en était uulreinent , la parole ne serait qu'une suite île sons
T. III -iu
lomhanl dans l'oreille et non dans l'inlelligcncc; elle serait du bruit, et encore un bruit sans signilicalion. Mais quoi ! inc direz-vous , est-ce que l'absurde ne parle pas aussi? El puisqu'il parle, serail-il donc une lumière, une idée, un élément rationnel? Sans doute. Messieurs , il est tout cela , et s'il ne l'était point , il lui serait impossible de parler et d'être entendu. L'absurde est l'évidence du faux, et le faux n'étant qu'une vérité dont on abuse, c'est la vérité cachée dans le faux qui lui permet de s'énoncer, l'ne erreur absolue ne représentant rien à l'esprit, ne susciterait aucune expression dans la pensée; ce serait le néant pur. La gloire de la vérité est de vivre jusque dans l'erreur, et d'illuminer la parole qui l'exprime de manière à ce que l'absurde saute aux yeux de l'enlcndcmenl. Loin donc qu'il n'y ait pas d'idée ou de substance rationnelle dans l'absurde, elle s'y trouve à un si liant degré, que tout le monde dit à l'instant : Voilà qui n'a pas le sens commun. L'absurde est la seconde révélation du vrai , peut-être plus puissante que la révélation directe, et c'est pourquoi les mathématiques emploient si souvent celte forme de raisonner (|u'on .appelle démonstration par l'absurde.
Je reviens donc à ma pensée : le christianisme parle, il parle dogmatiquement depuis dix-huit siècles, et ainsi, tel incompréhensible que soit son dogme, son dogme est néce.ssairemeut une idée, c'est-à-dire quelque chose de rationnel. A la bonne heure, direzvous, mais quelque chose de rationnel à la façon de
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l'ahsurde; car puisque l'absunle parle autant que rincompréhensible, qui empêche de confondre l'incompréhensible avec lui? Ce qui en empêche, Messieurs, c’est que l'un n’est pas l’autre; c’est que l'absurde est l'évidence du faux, tandis que l'incompréhensible manque à la fois de l'évidence du faux et de l’évidcncc du vrai. L'incompréhensible est quelque chose que la raison ne s'explique pas, rien de plus. Nierez-vous son existence? .Nierez-vous cet état particulier de l'esprit humain? Mais je vous ai fait voir que l'incompréhensible nous poursuivait jusque dans les objets de la science ; je vous l’ai montré comme le terme nécessaire de nos plus hautes clartés. Si l'incompréhcnsiblc se confondait de sa nature avec l'absurde , il n’y aurait d'ombres nulle part , puisque l'absurde est aussi clair qu'une démonstration. Ktanl donc prouvé que l'incompréhensible est une catégorie distincte de l'esprit humain , un état à part , si vous l'aimez mieux, où rentendement n’a ni l’évidence du faux , ni l’évidence du vrai , il restait cette difficulté, que ne pas comprendre c’est ne rien voir. Contre cette difficulté, que devais-je faire? Vous démontrer que l'incompréhensible n’est pas l’e.xclusion de toute idée, et par conséquent de toute vision rationnelle. A cet effet , je vous ai dit : Le christianLsme est incompréhensible dans son dogme , et cependant le christianisme dogmatique est une idée; il est une idée, puisqu'il parle. Vous me répondez à cela , que l'absurde parle bien aussi. Oui , mais il
|»arle avec le caraclère de l'absurde, c’esl-à-dire avec révideiirc du faux, tandis que le christianisme parle avec le caractère de l'ineompréhensible , c’est-à-dire avec l'absence d'une décisive clarté, soit pour le faux, soit pour le vrai.
Cependant si l'exemple du christianisme vous embarrasse, par la préoccupation où vous seriez que sa doctrine est manifestement empreinte du signe de l'absiirde, je veux bien l'écarter du débat où il n'entre pas nécessairement, et je vous dirai : Comprenez-vous l'éternité, l'infini. Dieu? Comprenez-vous un être qui existe par soi , qui est parce qu'il est, sans commencement ni fin? Comprenez-vous l'uuion en une seule personne de deux substances aussi opposées que le corps et l'esprit? Comprenez-vous l'action du corps sur l’esprit, et de l'esprit sur le corps? Non assurément. Eb bien! tous ces mystères si profonds, si impénétrables, présentent-ils, oui ou non, quelque idée ' à votre enlenderaeul? Si vous me répondez que oui, et vous ne pouvez pas me répondre autrement, j'en conclus que l’incomprébeusiblc , malgré son obscurité , n'emporte pas avec soi l'exclusion de tout élément rationnel, et c'est la seule chose que j'avais à démontrer. Car , rcmarquez-le bien , il ne s'agit entre nous , dans ce moment , que de l’essence générale de l’incompréhensible. Vous m’avez dit que l'incompréhensible considéré en soi , dans sa nature même, était une absurdité. El moi, me tenant pas à pas sur vos traces , j’ai dû vous prouver que
cela n élait pas, elque proposer à rhoinine la coiUemplalion d'un mystère, loin de déshonorer son intelligence, c’élail l’élever dans des. régions dont il est le naturel et sublime convié. Car , ai-je dit , la raison elle-même renferme un élément incomj^réhensible , et riucompréhensible à son tour contient un élément rationnel ; révidcncc, en montant vers le pôle supérieur des choses, dont elle est le grand chemin, y rencontre l'obscurité, et le mystère en descendant du ciel nous apporte une lumière digne de son nom propre , qui est la révélation.
Par où vous voyez. Messieurs, que la différence entre l’ordre naturel et l’ordre surnaturel ne consiste pas en cc que tout est compréhensible dans le premier, tandis que tout est incompréhensible dans le second, mais en ce que les vérités de celui-ci ne sont pas susceptibles d’une démonstration directe , tandis que les vérités de celui-là découlent par voie de conséquence du germe lumincu.xqui est notre raison. Ainsi Dieu, quoique inscrutabic dans son essence, est un dogme de la nature , parce que nous le concluons de la lumière propre qui est en nous; mais l’unité de Dieu en trois personnes distinctes est un dogme de la révélation, parce qu’il nous est impossible de le déduire d’aucun principe rationnel.
A tout le moins , vous penserez peut-être qu’il y a plus d’obscurité dans rincompréhcusible surnaturel que dans l’incompréhensible naturel. Or, je ne puis que vous répéter ces paroles de Jésus-Christ : Je suis
la lumière du inuiuln; celui qui vient après moi ne marche point dans les ténèbres, mais il aura la lumière de la vie El ces autres: jf/o/, la lumière, je suis venu dans le monde, afin que quiconque croit en moi ne demeure point dans tes ténèbres^. El ccUcs-ci de l’apôlre sainl Paul aux chrétiens d’Ephèse : Vous étiez autrefois ténèbres, tnais maintenant vous êtes lumière dans le Seigneur; marchez comme des fils de la lumière^. Partout, dans l’Ecrilure, l'ordre naturel comparé à l'ordre surnaturel est appelé ténèbres, et celui-ei, la lumière, la vie, la voie, la vérité. C’est qu’en effet. Messieurs, si loin cl si haut que parvienne la raison la plus pure, elle ne connait Dieu que par des notions imparfaites dérivées du spectacle des choses finies ou de la contemplation d’elle-mêmc. Or, Dieu est tout. Qui ne le connaît pas ne sait rien; qui le connait mal sait mal; qui le connail peu sait peu. Et |>uisque la raison ne s'élève à lui qu'imparfaitement , comme il est trop visible, il est juste de dire qu elle est une faible aurore d’un grand jour, un miroir énigmatique et douloureux de la vérité. .Mais si Dieu , touché de notre ignorance naturelle , nous apporte sa propre science ; s’il nous confesse ce qu’il est, ce qu’il voit, ce qu’il sent, ce qu’il veut; s’il nous initie aux profondeurs de son
* Sainl Jenn, diap. vers. 12.
* fbidem, cliap. 12, vci>.
* Chap. îl, 8.
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éloniilé , ù son oclion sur le temps , uux nuKifs et aux plans de sa Providence : alors sans doute notre œil intérieur ne discernera qu’avec peine les lignes inlinies de cette révélation, il demeurera au-dessous de l'horizon céleste comme il est au-dessous de l'immensité créée , et toutefois qui dira qu'il ne sait pas davantage? qui n'appellera téitèbres son état précédent, et lumière son état nouveau? J’avoue que l'ombre s'augmente avec la clarté; mais c’est la loi de toute science et de toute lumière. Quel est le savant qui ne découvre plus d’abimes, à mesure qu’il pénétre plus loin dans la nature? Quel est le soleil qui, en tombant sur les corps , n’en fasse saillir une ombre d’autant plus forte que ses rayons sont plus ardens? Si le Uni lui-même, en s’ouvrant à nos regards, devient d'autant plus mystérieux qu'il devient plus visible, que sera-ce de l'infini? >
Embrassez , Messieurs , d’un esprit ferme , cette condition des choses , cette nécessité de l’incompréhensible qui nous suit partout. Marchez, comme Israël, sous la conduite de cette colonne, moitié nuée, moitié feu, la seule qui éclaire et guide encore le genre humain. Regardez l’ombre, pour y apprendre les bornes de votre nature ; regardez la lumière, pour y connaître la grandeur de vos destinées. Si l’une vous attriste, consolez-vous dans l’autre; si l'occident vous trouble, appuyez-vous à l’orient. Et enfin, portant vos yeux plus haut encore , attendez en patience et en foi le Jour sans tache <|ui nous est promis et i|ui se lèveia
(le.J éternité sur tout esprit digne de le voir. Car, bien qu'ulors l'incompréhensible ne puisse s'évanouir, puisqu'il appartient à la nature de l’infini considéré par le fini , néanmoins la vue de Dieu dans sa substance même nous en donnera une possession qui transformera le mystère en la joie de connaître toujours sans épuiser jamais.