SOIXANTE-QUATRIÈME CONFÉRENCE
DF.S SIGNES DE LA CHUTE DANS l'hUMAMTÉ.
Monseignei'h,
Messieurs,
Vous avez assisté à la chute de l'homme primitif; vous savez par quels profonds ressorts l’esprit du mal l'a conduit de la lumière aux ténèbres, de l’obéissance à la révolte, de l'innocence au crime , de l’union la plus parfaite avec Dieu à une sacrilège séparation. Mais, Messieurs, la faute d'Adam n'a-t-elle atteint que sa personnalité, ou a-t-elle atteint la nature humaine
qui t'Iail en lui comme dans sa source, et i|ui par lui devait s'épandrc au loin jusqu'aux dernières hranclies d’une indéfinie postérité? Il est clair que cette faute ne l'avait pas laissé le même qu'auparavani, qu’il en avait ressenti des effets désastreux, tels que l'obscurcissement de l’esprit, l'affaiblissement de la volonté, la prcdomincnce du corps sur l'àmc cl des sens sur la raison, conséquences lamentables qui nous sont trop révélées par l’expérience que nous avons faite en nousmêmes de l’empire du péché. Mais ces conséquences se .sont-elles arrêtées à la nature humaine telle qu’elle était circonscrite dans la personnalité d’Adam , ou bien, passant outre avec le péché lui-même, e.xercenlclles encore sur la sub.stance héréditaire de l’homme une lamentable efficacité? C’est là ce qu’il s’agit de savoir, et par là nous louchons non-seulement au dogme fondamental du christianisme, mais au dogme où tout ordre, toute morale, toute politique prennent avec leur source la règle de leur cours. Selon le parti qu’embrassent à cet égard les sages cl les conducteurs des nations , tout change , tout s’en va sur une pente ou sur une autre pour ne se rencontrer plus jamais. Car il est impossible qu’avec un point de départ aussi • différent sur l'état intérieur et natif du genre humain, on n’arrive pas à des conclusions pratiques d’une irrémédiable inimitié.
Nous sommes donc en présence de celle question ; Adam s’esl-il corrompu dans sa personne ou dans sa nature, dans sa personne intransmissible et ne pou-
vnnt appartenir qu'à lui, ou hieu dans sa ualure enmmuiiicable, dans cette partie de lui-même qui devait parvenir jusqu'à nous pour^être notre vie après avoir été la sienne? Le péché, séparation profonde et injuste de l’homme avec Dieu , s’csl-il arrêté à l’homme primitif, ou s’identifiant à la chair et au sang de l’humanité, a-t-il souillé l’espèce elle-même? Naissonsnous purs ou viciés, dans la sérénité du bien ou dans la confusion du mal? Encore une fois, c’est la question.
Il y a sur ce point un étrange partage de l’esprit humain, même au point de vue philosophique. Des sages ont été tellement frappés de l’état d’abaissement et de misère morale où la nature humaine est plongée, qu’ils n’ont pu se l’expliquer que par une dégradation primitive et universelle , suite de quelque faute qui aurait altéré le plan de la création. D’autres ont un si vif éloignement de cette pensée, qu’elle leur paraît être l’écueil du christianisme, et que rien ne peut les amener à entendre comment la faute d’un homme qui n’est plus a souillé des hommes qui n’étaient pas encore au moment où elle se commit. C’est entre ces deux courans contraires qu’il nous faut naviguer, l’un qui nous porte à pleines voiles dans les eaux du christianisme, l’autre qui nous repousse de leur sein comme d’une mer sans profondeur , où les récifs se montrent à la surface des flots. Mais, grâce à Dieu, nous avons une étoile pour nous conduire , et cette étoile ici c’est nous-mêmes, notre conscience, l’his-
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toirc de rhumanité au dedans et au dehors de nous. Pour connaître si nous naissons dans le bien ou dans le mal, si nous apportons au monde une blessure dont la cause est antérieure à notre existence, il suffit de sonder le cæur de l’homme, et c’est ce que je vous prie de faire avec moi.
Le tissu de la vie humaine se compose de deux sortes d’actions , les unes qui inspirent l’estime, le respect, l’admiration et l’amour; les autres qui engendrent l’cloigncment, le mépris et jusqu’à l’horreur. Que je vous rappelle Titus disant un soir à ses courtisans, ou plutôt à ses amis, puisque c’est le nom qu’il leur donnait: « Mes amis, j’ai perdu un jour, car aujourd’hui je n’ai fait de bien à personne ; » vous vous sentirez touchés, et franchissant les siècles par un élan subit, vous grossirez de votre voix la voix unanime du peuple romain donnant à son meilleur César le nom le plus beau qu’un homme ait jamais porté, le nom de dÆces du genre humain. Mais que je vous rappelle cet autre César envoyant un meurtrier au devant de sa mère sauvée d’un naufrage , et cette mère disant a l'assassin : frappe le ventre^ vous jeterez un cri et vous ajouterez votre malédiction à la malédiction qui pèse sur ce monstre. Et pourtant Néron était un homme aussi bien que Titus; son parrieide était la pensée et la volonté d’un homme aussi bien que répanchement de Titus, regrettant un de ses jours où l’occasion du bien lui avait été refusée. Or, que pensez-vous qui doive être le plus fréquent parmi
nous des actes qui nous rapproclienl de Titus ou de ceux qui nous rapproclient de Néron , des actes qui nous inspirent un pieux respect ou de ceux qui font naître l’indignation et le mépris? Il semble que ce devrait être les premiers, puisque nous sommes involontairement d'accord pour les environner d'honneur : mais hélas! il n'en est rien. Ce qui est commun, c'est le vice; ce qui est rare, c'est la vertu. En comparant le bien et le mal , tels qu'ils se produisent dans notre histoire à tous, nous remarquons d'abord du côté du mal une étrange et terrible prépondérance d“ facilité. Le mal ne nous coûte rien; pour le commettre, il suffit de se laisser aller. C’est un navire qui n’a besoin ni de voiles, ni de rames, ni d'aucun effort, pas même de la tempête, parce qu'il a en lui-même scs vents, ses flots, sa pente et son ouragan. Le bien, au contraire , ne sort de notre âme que par un enfantement douloureux; vaisseau fragile et mal armé, il faut qu'il remonte le cours des vagues, et qu’ayant contre lui toutes les fureurs du ciel cl de la mer, il SC tienne dans sa route sans décliner jamais. La vertu. Messieurs , est si difficile que nous l’avons appelée la vertu , c'est-à-dire la force par excellence , et qu'en toutes choses elle se montre au sommet comme le suprême effort de l'homme. Hors d'elle, tout est facile, la naissance, la fortune, le talent, le succès, la gloire même, et qui possède tout, ne la possède point encore. Qu’un prince vienne à monter sur le trône, il aura le jour même autour de lui, pour y choisir les
iiistruineiis de suii règne, des hammes de (oui mérite et de tout renom : mais si Dieu lui a donne la sagesse par une de ccs bénédictions qui consolent quelquefois la terre, il discernera du premier regard une place vide au milieu de ses courtisans, et le soir venu, couvert d'un habit obscur, il ira frapper à la porte de l'homme de bien pour le supplier, au nom de Dieu et de la patrie, de lui apporter le rare secours d'une vertu désintéressée. Que nous manque-t-il. Messieurs, dans ce grand empire français? Sont-ce les hommes d’esprit, les lettres, les arts, les sciences, la fertilité du sol, lu beauté des rivages et la puissance des mers? Non, le ciel a épuisé pour nous le mystère de ses dons; nul peuple n'a reçu davantage et nul peuple pourtant n'est moins le maître de son sort : que nous inanque-l-il donc? une seule chose, la vertu. Et, dans chaque siècle, quand un éc'oute de haut et en silence le bruit de l'histoire, l'âme est avertie que les passions dominent et que la vertu ii'a (|ue des heures et quelques héros.
Il y U donc en nous certainement prépondérance du mal sur le bien par la facilité. J'ajoute : par lu spontanéité. Le mal n'a pas besoin de culture; il nuit sans préparation, comme les ronces dans une terre abandonnée. Lais.se/ l'enfant au cours naturel de ses instincLs, que deviendra-t-il ? L'n égoïste, un despote, un petit inonstre, qui, après avoir abusé de su faiblesse contre sa iioui rice et sa mère , abusera de sa force contre ses compagnons d'age et de plaisir, jusqu'à ce
(|ue, |)üm-iiu ù la iiialurilê du vite, il ne prêseiKe plus qu'un spectacle inférieur à celui que donne le sauvage, le spectacle de l'animalité pure se repaissant de débauche et de cruauté. Il faut, il faut l'arrêter de bonne heure, châtier sa tyrannie, lui apprendre qu'il a des devoirs avant d'avoir des droits; il faut courber sa tête et ployer ses genoux ; il faut qu'il s'humilie, qu'il demande pardon de ses fautes , qu'il pleure d'avoir offensé, qu'il subisse avec persévérance l’instruction de la verge et l'iniliatiou de l'amour, et qu'abattu, relevé, froissé, taillé, caressé, il arrive au milieu des hommes, sinon doux et vraiment aimable, du moins poli comme un marbre au sortir de l'âme et des coups du sculpteur. Sans éducation, point de civilisation, c'est-à-dire que l'homme est nativement barbare, et que la bonté se développe en lui par une culture profonde dont l'art exige une sainte tendresse dans une mâle vertu. .Malheur à l'empire qui ne sait plus élever ses enfants! Malheur à l'empire qui confond l'enseignement avec l'éducation, (|ui croit que le bien jaillit de la science et de la littérature, quelles qu’elles soient, et qu'aligner des mots qui se pondèrent, c’est préparer l'âme de l'homme et du citoyen! L'éducation est la tradition de l'obéissance, du respect et du dévouement , à une âme impatiente du joug et pétrie d'égoïsme , tradition sublime dont rien ne répare l’absence et dont la nécessité prouve invinciblement la prépondérance spontanée du mal sur le bien.
Nous voici déjà bien loin dans la connaissance de
noire étal moral , et dès maintenant nous pouvons affirmer que la nature humaine est penchée dans un sens mauvais, puisque prise au berceau, avant toute action de l'homme , elle ne s'élève vers le bien que lentement, par des voies ardues et à l'aide d’une éducation qui lui vient du dehors , tandis que le mal se produit en elle d'un jet facile et spontané. Mais ce n'est pus tout : il n’y a pas seulement dans la nature humaine facilité et spontanéité du mal, nous y remarquons encore l’incapacité du bien sous des rapports très-essentiels. Je nomme Dieu. Dieu étant notre créateur, notre Père, le seul être qui ne nous dût rien et à qui nous devons tout , il est juste que nous soyons avec lui dans des rapports de reconnaissance et d’amour ; il est juste même que nous l’aimions pardessus tout, puisqu’il surpasse tout en bonté. Or, en est-il ainsi? Vous tous. Messieurs, qui n’avez d'autre règle que les principes et les sentimens de la nature, parce que vous avez rejeté céux du christianisme, vous tous sans exception, aimez-vous Dieu? Est-il présenta votre esprit? Vous élevez-vous vers lui par des actes positifs de bienveillance, d’actions de grâces, et même de simple souvenir? Non, évidemment non, et moi tout comme vous, lorsque je n’avais en moi que la nature humaine, je vous le confesse, je n’aimais pas Dieu, je n’y pensais même pas. J’allais à mes joies et à mes affaires de jeune homme, laissant Dieu à ses affaires et à ses joies. Tel était mon étal, tel est le vôtre, et cependant l'amour nous est si naturel , il est notre
si proche parent, que rien ne nous est plus facile et plus nécessaire que d’aimer. Demain , vous vous lèverez; il y aura dans l’air une douceur, un parfum du printemps; les arbres seront mollement émus par le pressentiment d’une belle journée ; vous ouvrirez votre fenêtre et un amour jaillira de tous vos sens pour aller ^u devant de la nature et s’y enivrer d’air, de lumière et de chaleur. Près de vous, suc la pierre extérieure , une fleur vous regardera , une fleur que vous aurez vue naître dans le froid de l’hiver et que vous aurez exposée aux premiers rayons d’un plus doux soleil ; vous lui rendrez son regard , vous la rapprocherez de vous, et tout inanimée qu'elle soit et impropre à l’amour, vous lui ferez de vous à elle cl d’elle à vous je ne sais quel commerce où le cœur ne sera pas étranger. Mais Dieu... Aht Dieu, moins que le vent, moins que l’air, moins que la lumière, moins que la petite fleur , vous n’y pensez pas. Qu’esl-ce que Dieu? Vous vieillirez ; votre jeunesse , en s’éloignant de vous, ne vous renverra plus que des souvenirs, tristes et fragiles images de vous-mêmes, cl les obscurcisseniens de l’àgc vous gagnant toujours, il ne vous restera bientôt que des ruines sans amitiés. En ce temps-là, par quelques jours d’automne, quand la solitude devient plus dure au vieillard à cause des mélancolies du ciel, vous descendrez pesamment dans la rue, et regardant ça et là, vous chercherez s’il n’y a point quelque pauvre animal abandonné comme vous et qui ail besoin d’un bon maître. Si 1a Providence
NOUS reiivoits vous le recueillerez douceiiieul dans les pans de voire habit, et le portant à votre foyer, vous lui ferez sa place comme à votre dernier ami, le dernier qui boira dans votre tasse et à qui vous donnerez de votre pain. El si vous êtes pauvre, souffrant à la fois de l’àge et du besoin, il se formera entre la bêle et vous une amitié d’autant plus forte et plus sacrée ; vous vous retrancherez de votre vie pour entretenir la sienne, et lui, vous réchauffant de sa jeunesse et de sa reconnaissance, tiendra votre cœur vivant jusqu’à son dernier soupir, jusqu’au jour où tout étant achevé, vos restes s’en iront accompagnés de deux seules créatures, le prêtre et le chien, le prêtre pour vous bénir encore une fois au nom de Dieu, le chien pour vous pleurer au nom de la nature. Conclusion , Messieurs : il nous est plus aisé d’aimer un chien que d’aimer Dieu, c’est-à-dire <|ue, par une incompréhensible ingratitude. Dieu nous est plus étranger que (|uoi que ce soit au monde. Est-ce là ce que nous devrions être? Est-ce là l’état où Dieu nous aurait mis par l’acte même de notre création?
Nous ne sommes pas avec nos semblables dans de plus justes rapports. Nous devrions les aimer, puisque la bienveillance est la loi des relations entre les èlre^ de même nature et de même sang : or , les aimonsnous? Aimez-vous l’homme? Vous flattez-vous d’aimer l’homme, je ne dis pas votre père, votre mère, vos frères, vos sœurs et vos amis; ce n’est pas là l’homme, c’est vous. Mais l’homme, celui que les
anciens appelaient si bien hostis, l'huniine du dehors, rétrauger, cet homme- là , l'aimez-vous? Vous êtes riche : pensez-vous à l'homme pauvre? Vous êtes dans la joie : pensez-vous à l'homme qui souffre? Si vous y pensez, et je le crois, ce n’est point au nom de la nature, mais en vertu d'un élément supérieur que vous tenez du christianisme et qui agit encore en vousméme lorsque vous en avez répudié la source , et combien est faible ce mouvement généreux! Combien il est loin de l'amitié! Vous croyez beaucoup faire en retranchant de vos plaisirs et de votre luxe un insensible superflu, et cela fait, vous vous reposez dans lu pensée que vous êtes humain ! Vous vous dites : J'ai payé ma dette au malheur, je puis être heureux tranquillement, qu’on ne m'en parle plus. Encore est-ce là , .Messieurs , l’effet d'une doctrine qui a changé le monde et y a introduit la charité. Que serait-ce si je • vous parlais de l’homme antique? Croyez-vous que les Spartiates aimassent les Ilotes? Que les vingt mille citoyens d’Athènes aimassent les deux ou trois cent mille esclaves dont ils avaient besoin |)our vivre? Que les Romains aimassent les débiteurs qu’ils torturaient dans leur Ergnstulum, et ces milliers de malheureux attachés à la glèbe de leur gloire? Voyaient-ils les uns et les autres, voyaient-ils leur prochain dans l’esclave et le vaincu? Ils y voyaient un instrument de leurs désirs, quels qu'ils fussent, une chair plus parfaite que celle de la béte fauve ou de la bête domestique, et lors(|u'ils la flétrissaient au goût de leur débauche et
(le leur cruaulê, lu pensée ne leur venu il inéine pus qu'ils manquassent de jusliee ni d'honneur. Ils montaient de la tribune au Capitole avec l'assurance d’élre un grand peuple, le maître du monde, l'ami des Dieux, et vous les eussiez jetés dans le plus rare étonnement, si vous leur eussiez appris qu'ils n'étaient que d'illustres et sacrilèges meurtriers. Tel est l'homme pour l'homme tant que la nature humaine n'est pas purifiée d'en haut par l'attouchement de la charité , et même après avoir reçu du ciel eette miraculeuse inauguration, il y reste un alTreux levain d'égoïsme qui se trahit par des préjugés et des actes inhumains. On nous a dit que nous sommes frères, nous le croyons, et malgré cette foi, il suffit de quelque avantage de naissance ou de fortune pour nous faire illusion sur la distance qui nous sépare de l'homme de travail et d'obscurité. Une femme chrétienne s'étonne d'ôtre de la même nature que ses gens, et la bonté qu'elle leur accorde lui parait un chef-d'œuvre d'humilité comparable à l'abaissement du Fils de Dieu sur la croix; elle se forme une vertu de ce qui n’est qu'une vérité. D’autres s’oublient jusqu'au mépris envers leurs serviteurs, envers ceux dont il a été dit par la bouche de Dieu même : Ce que vous ferez au pim petit d’entre mes frères, e'est à moi-même que vous Saurez fait*. Et enfin, après tant de siècles éclairés de l'Évangile, les races humaines, toujours séparées en peu-
' Sailli Mathieu, chap. 2S, ver». tO.
pics cl en parlis, se livrent des guerres donl rélcrncl aliment est l'ambition de tous contre tous. L’êpée, malgré la prédiction du prophète, ne s’est point encore convertie en soe de charrue' ; l'homme s’est adouci pour l'homme, il ne l'a point embrassé.
Mais du moins , Messieurs , séparés que nous sommes de Dieu et de nos semblables par nos instincts natifs , voués à cc double désordre , ne trouveronsnous pas au dedans de nous-mêmes une harmonie qui nous console de n’étre pas meilleurs? Hélas, sans doute, la paix devrait être en nous, puisque nous sommes un, et toutefois il n'est aucun lieu du monde où elle soit plus rare cl plus absente. La grande, l’immortelle guerre , la guerre sacrée , c’est en nous qu’elle a son théâtre. Notre être, malgré son unité, se divise en deux régions, l’âme cl le corps, donl chacune prétend à l’empire souverain, et, chose inouïe! cc n’est pas l’âme qui est assurée de régner. L’âme qui connaît et qui nomme Dieu, l’âme élevée par sa substance cl sa vie propre au-dessus de tous les élémens terrestres, l'âme sortie du ciel et dont le mouvement invincible est d’y retourner, l’âme se sent dominée par ce corps, entraînée par lui vers d’innomables passions. Même assistée de l’esprit de Dieu , elle ne surmonte qu’avec peine cette horrible tyrannie, et quand l’esprit de Dieu se relire d’elle, parce qu’elle en a méconnu le besoin, il ne lui reste contre l'ignominie de la .sei’-
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vilude que des remords impuissans qui nugmeiilenl sa lioole en lui prouvant sa liberté. Elle est libre et pourtant esclave; elle est libre par nature, esclave par le fait; elle peut, elle doit commander, elle ne commande pas. Sa supériorité subsiste dans son abaissement, sa responsabilité dans sa faiblesse, et chacune de ses fautes, irrécusable témoin de sa dégradation , l'accuse pourtant à son propre tribunal et la rappelle à sa grandeur. Elle souffre ainsi tout ensemble deux martyres contradictoires , le martyre de la chute qui- lui vient de son corps, et le martyre de la conscience qui lui vient d’elle-méme. Oli! qui de vous. Messieurs, non-seulement dans les ardeurs de lu jeunesse, mais sous les glaces de l'àge, n’a ressenti douloureusement cet incroyable état de notre personnalité! Qui de vous, s'il n'est abandonné tout à fait à l'abjection des sens, n'a pleuré des larmes mystérieuses sur lui-niéme et n’a levé vers le ciel des pensées incertaines et suppliantes! Aucune force d'esprit, aucune élévation de fortune ne nous défend contre les atteintes de ce mal qu'on pourrait appeler le mal caduc de l'âme. Les anciens le savaient, et ils nous l'ont dit dans une fable qui est demeurée célèbre entre toutes celles qui nous viennent de leur génie. Hercule, l'homme héroïque, avait vaincu les monstres et pacifié les empires; au comble de sa gloire, dans la maturité d'un âge qui ne lui annonçait plus que le repos d’une impérissable grandeur, il reçut des mains d'une femme une tunique précieuse qu'il se hâta de revêtir. L'infortuné! â peine eut-il sur sa
chair le tissu fragile qu'il se sentit consumé d'un feu dévorant; il y porte les mains, il veut l'arracher de ses membres généreux, c'est vainement, le (il empoisonné est plus fort que cette main qui avait abattu les tyrans. Hcreule, Hercule! ne l'étonne pas, l'homme peut vaincre les monstres , il n’arrache pas de dessus sa chair la tunique de Déjanire!
Et si ces accens vous semblent trop profanes, écoutez saint Paul, le jeune homme tombé de son cheval à Dvnas, et apportant au christianisme tout le feu d'upe âme qui passe de la persécution à l'apostolat. Ecoutez-le se plaindre des luttes déchirantes qu'une si haute prédestination n'avait |>as taries dans son sein: En vérité, je ne comprends pas ce que je fais; car le bien que je veux, je ne le fais pas, et le mal que
je hais, je l'accomplis Je me plais dans la loi
de Dieu selon l'iionune intérieur, mais je vois dans mes membres une autre loi qui est contraire à la loi de mon esprit et qui me captive dans mon corps sous le joug du péché. Malheureux homme que je suis, qui me délivrera de ce corps de mort'? Tel était le cri de saint Paul, vieilli déjà, portant dans sa chair la mortification cl les stygmates de Jésus-Christ, battu de verges pour sa foi , épuisé de ses longues pérégrinations et se hâtant au martyre qui devait con sommer sa cour.se. Cet homme, saint Paul, il ne fait pas ce qu'il veut, il fait ce qu'il ne veut pas, il frémit
de la dominalion mal étouffée de ses sens , et comme Hercule, sur le mont OEla, il demande à la mort de le délivrer, mais à une mort divine qu'Herculc ne connaissait point. Que sera-ce donc de nous, mon Dieu? Qui nous dira ce que nous sommes? Est-ce le crime qui est notre nature, est-ce la vertu? Si c’est le crime, comment en avons-nous le remords, et si c’est la vertu, comment son régne nous est-il si douloureux?
Soit donc. Messieurs, que nous considérions l'homme dans ses rapports avec Dieu , avec ses semblables et avec lui-méme , nous y remarquons une incapacité native du bien, un état de l'âme injuste et faux. Tout bien nous coûte un long apprentissage; même après en avoir acquis l’habitude , nous ne l’accomplissons presque jamais qu’avec effort, et enfln il est des vertus nécessaires qui surpassent nos forces naturelles, et dont le sanctuaire nous demeure inaccessible tant que Dieu ne nous y introduit pas à l'aide d'un secours divin. Du côté du mal, au contraire, tout est pour nous possibilité, facilité, spontanéité. Double phénomène, dont l'un confirme l’autre et d’où résulte la certitude que l’homme naît avec un libre-arbitre affaibli et incliné , pour me servir de l'expression même du Concile de Trente. Mais le libre-arbitre est le centre de notre activité morale; il résume en lui l’intelligence qui délibère, l'imagination qui ébranle, le cœur qui persuade, la volonté qui commande, et son affaiblissement est ainsi l’affaiblissement de toutes nos facultés, son inclinaison, l'inclinaison mauvaise de notre nature entière.
Remarquez que je ne vous parle point des maux physiques de l'Iiomme, de ses peines de corps et d'esprit. Cette peinture pourrait être vive, mais elle n’entralnerait pas la conséquence que l’homme soit déchu par sa faute de l’état primitif où Dieu l'avait créé. Car, bien que nous aimions à nous représenter la bonté divine comme incapable d’imposer une souffrance à qui ne l'a pas ))réalablement méritée, toutefois en comparant les délices de l'éternelle vie avec les afflictions de. la vie présente, on peut concevoir qu’une Providence aimable et douce ait mis la jouissance des unes au prix de l’acceptation volontaire des autres.
Je laisse donc de côté cet ordre de considérations, et j’admets sans réserve, ainsi que le veut la doctrine de l’Église, que Dieu aurait pu créer l'homme tel qu’il nait aujourd’hui , en ajoutant, comme le veut aussi la doctrine de l’Église, sauf le péché, sauf le mal moral. Or, n’cst-ce pas un mal moral que l’affaiblissement de notre libre-arbitre pour le bien et son inclinaison dans un sens opposé? N’est-ce pas un mal moral que l’extrême difficulté du bien comparée à l’extrême facilité du mal , et surtout que l’incapacité native d’arriver à des vertus sans lesquelles nous sommes avec Dieu, nos semblables et nous-mêmes, dans de fausses relations? L’homme doit naturellement . aimer Dieu et l’homme, il doit naturellement respecter son corps et n’en pas faire l’instrument des plus homicides et des plus honteuses voluptés; or, il est constant par l’observation, d’accord ici avec la foi, que notre
nature actuelle, abandonnée à ses seules ressources, n’est pas capable de remplir ces saintes et strictes obligations. Elle vient donc au monde dans un état non-sculcmcnt imparfait et inférieur , mais dans un état moralement mauvais. Assurément , Dieu est libre de créer des êtres à tel degré de perfection ou d’imperfection qu’il lui plaît, mais non pas dans un état contradictoire à l’essence qu’il leur donne, aux instincts qu’il leur inspire, aux devoirs dont il leur fait le commandement. Il peut refuser le libre-arbitre à une créature, s’il ne lui convient pas de l’élever à l’honneur et aux périls de l’ordre moral; mais s’il l’y appelle, s’il la soumet au fardeau de la responsabilité, il l’investira d’un libre-arbitre proportionné à cette généreuse vocation , et non d’un libre-arbitre affaibli et incliné, manquant de la puissance nécessaire pour répondre pleinement aux lois de son office.
Comment donc nous expliquer ce déplorable état dont nous sommes A la fois le sujet, la preuve et la victime? C’est là. Messieurs, cette fameuse question de l’origine du mal qui a tant occupé les sages, et qui est la première, en effet, de toute philosophie vouée à l’étude de l’homme et de ses devoirs.
Quand Alexandre , roi de Macédoine, eut pris Tyr ^ et franchi les bouches du Nil, il alla dans les déserts consulter l’oracle de Jupiter-Ammon. Sur quoi, un ancien philosophe, Maxime de Tyr, s’interpelle ainsi : • Voyons ce que ce grand homme va demander aux Dieux. » Alexandre demanda quclle.s étaient les sour-
ces du Nil , et le sage reprend : < Il eût été digne de lui et plus heureux pour nous, qu'il demandât quelles sont les sources du mal ; car il nous importe peu de quelle région descend le Nil, mais il nous importerait beaucoup de savoir d'où viennent les maux qui accablent l'humanité. > Ce que Maxime de Tyr attendait d'Alexandre et de Jupiter- .\mmon, tous les philosophes ont essayé de nous le dire , et il est nécessaire que nous parcourions rapidement leurs systèmes, afin d'en connaître la fragilité et de nous préparer par celte voie négative à la doctrine du christianisme.
La première explication nous est donnée par la meilleure des philosophies, par la philosophie spiritualiste. Que nous dit-elle? Persuadée de la vocation de notre âme au bien par un Dieu souverainement sage et bon , elle ne voit dans ces étonnantes misères de notre état moral qu'une épreuve à laquelle la divine Providence a voulu nous a.ssujétir pour nous donner lieu de mériter la récompense d'une plus parfaite vie. Il en est des peines de cet ordre comme des peines du corps; les unes et les autres ont le même but, le détachement de ce monde, l'éducation de l'âme, son progrès vers Dieu par la vertu. Si l'homme fût né dans un équilibre exact entre le bien et le mal , il eût sans doute mérité, mais il n'eût pas connu ces occasions formidables où , du milieu dos tentations et des faiblesses, le cœur s'élève jusqu'à l'héroïsme, cl rend plus de gloire à Dieu ()ar un seul sacrifice qu'en mille actes d'une vulgaire et facile bonté.
Ces idées, Messieurs, sont familières à beaucoup d'entre vous, à tous ceux qui, en repoussant le christianisme, veulent néanmoins sauver dans leur esprit les fondemens de l'ordre moral. Mais qu'ils sont loin d'y réussir! L'affaiblissement du libre-arbitre n'est ni une épreuve, ni un moyen d’épreuve; l'épreuve, nous l'avons dit , est l’occasion offerte à une intelligence libre de se sacrifier au devoir. Si forte que soit cette intelligence , si maîtresse d’elle-méme qu’on la suppose, il est toujours possible à Dieu de la mettre aux prises avec des difficultés qui éprouvent et exaltent sa vertu. Et la faiblesse de l’âme, loin de prêter à l'accroissement de ces difficultés, est au contraire une raison d'en diminuer le fardeau, de peur que la volonté ne succombe sous un péril plus grand qu’elle-méme. DieUy dit l’Ecriture, ne permet pas que nous soyons tentés au-dessus de nos forces *■ ; il detnande peu à celui qui a reçu peu, beaucoup à celui auquel il a été donné beaucoup^. C’est la loi même de l'équité. De là vient, dans. la Providence de Dieu sur les âmes , un progrès parallèle de l'épreuve et de la vertu ; à mesure que l’homme se fortifie dans sa souveraineté morale. Dieu agit plus librement à son égard et lui ménage avec moins de scrupule les occasions d(‘ faillir ou de s’élever. 11 ne demande d’abord à Abraham que le sacrifice de sa patrie; plus tard, lorsque
' Kpilro aux Corintliicns, cliap. iü, vits. ir). * Sainl Luc, chn|). t2, vers. IS.
le cœur du patriarche a grandi par l’exil, il ose lui dire : Prends ton fils unù/ue t/ue tu aimes, Isaac, va dans la. terre de vision, et là tu me l'offriras en holocauste , sur la montagne que je te ferai voir^. L’accroissement du libre-arbitre entraînant l’accroissement de l’épreuve, et la diminution de l’un étant la diminution de l’autre, il est sensible que le mystère de notre état natif ne s’explique point par la raison qu’en allègue la philosophie spiritualiste. Plus Dieu avait résolu d’éprouver l'homme, plus il a du le placer dans l’équilibre entre le bien et le mal , et même incliner la balance du côté qui assurait à ses actes la surabondance d’une pleine liberté.
D’après la philosophie spiritualiste, l’hoinme vient au monde avec une nature complète , se suffisant à elle-méine pour l’accomplissement de tous ses devoirs, n’ayant rien à guérir parce qu’elle n’apporte aucune blessure, rien à recevoir de Dieu parce que Dieu lui adonné selon l’étendue de ses besoins, mais faible comme tout ce qui naît et assujétie à la loi générale des êtres, qui est un développement progressif. Or, je vous ai montré que tel n’est point l’état natif de Phomme, mais qu’il y a en lui une misère morale dont la philosophie spiritualiste elle-même se demande la raison sans la découvrir, et à laquelle par conséquent elle est impuissante à porter remède, ce qui l'a rendue constamment inutile à l’amélioration de l’hu-
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inanité. Bornée à lu nature , la nature lui a répondu par uii opiniâtre refus de concours. Et c'était justice : car comment guérir le mal avec le mal? Et s'il est exagéré de confondre la nature avec le mal, à cause du bien qui reste en elle , du moins est-elle malade, et le malade ne se suffit pas pour sa guérison : il lui faut un secours du dehors, d'autant plus énergique que le mal est plus sérieux. La philosophie spiritualiste n'a pus même songé à le chercher , elle a fait quelques sages, si on peut les appeler des sages, mais elle a laissé l’homme tel qu'il naît et le genre humain tel que Jésus-Christ l'a trouvé. L'expérience l'a convaincue d'étre aussi impuissante à guérir qu’à connaître nos maux.
Comme l'ombre suit le corps , le matérialisme suit la philosophie spiritualiste. Fils dénaturé de la sagesse humaine , il rentre au sein de sa mère pour le dévorer, et ses doctrines parricides sont la grande vengeance de Dieu contre l'orgueil de la raison. Pour lui rien n’est mystérieux dans notre conscience ; car pour lui la conscience n'existe pas , il tue ce qui l'embarrasse, et fait sa lumière de la mort. Vous êtes attristés du déchirement intérieur que cause en vous la lutte du bien et du mal; vous pleurez votre faiblesse sans la comprendre, et demandez au ciel et à la terre le secret de cette douloureuse énigme; le matérialisme ' vous dit : Quelle étrange inquiétude est la vôtre? Le mystère qui vous tourmente, c’est vous qui le créez.
Il vous plaît d'appeler certaines choses du nom de
mal, cerluiiies autres ilu nom de bien, et d'opposer à lu nature qui vit et qui parle eu vous des lois qu'elle ne connaît pas. Faut-il vous étonner que vous ne soyez pas d'accord avec vous-mêmes, et que la nature revendique contre vos inventions son impérissable liberté 1 Vous faites le schisme en vous, et vous vous demandez d'où il provient : il provient de votre vouloir. Sortez des chimères, et vous retrouverez la paix avec l'unité. Qu'étes-vous? un corps qui a des désirs conformes à scs besoins, et des voluptés conformes à ses désirs. Quand vous écoutez vos désirs, vous n'écoutez que vos besoins, et quand vous écoutez vos besoins, vous ne faites qu'obéir à la nature qui vous récompense par des voluptés. Qu'y a-t-il de plus sim|>le, de plus juste et de plus invincible? Est-ce que la nature vous dit d'être chastes, et si elle ne vous le dit pas, qui a le droit de vous le dire? Dieu peut-être : mais Dieu , puisque vous y croyez, est-il autre chose que l'auteur de la nature, et dés lors la voix de la nature est-elle autre chose que la sienne propre? L’idée de Dieu ne sert qu’à diviniser votre corps, et par conséquent à diviniser vos besoins , vos désirs et vos voluptés. Le reste est un songe.
Je ne m’abaisserai pas , Messieurs , à réfuter cette explication de notre état moral : l'humanité, toute corrompue qu'elle est , l'a constamment méprisée. L’humanité fait le mal, mais elle croit au bien ; elle le veut, elle l'estime, elle le commande, elle dédaigne quiconque le lui refuse. Rome, jusc|ue dans scs orgies.
respectait le feu de Vesta; elle entendait qu’il y eût des vierges pour le garder, et, toute souillée des vices de sa décadence, elle abaissait encore les faisceaux de ses licteurs devant l’immémorial vestige de la chasteté. L’âme humaine est comme Rome. Déchue de sa sainteté première, elle s’en rappelle l’auguste tradition , elle en porte l’orgueil jusque dans l’opprobre de ses adultères, et si, pour tranquilliser ses remords, on la veut flatter de n’ètre qu’un peu de houe, elle se relève de soi-méme et confond par un regard cette insolente justification. Elle aime mieux souffrir et craindre que d'oublier sa gloire. C’est là , Messieurs, le sentiment qui survit à toutes nos misères, et qui sauve le monde des mains sacrilèges du matérialisme dogmatique. Nous nous laissons entraîner à nos penchans , mais nous sentons qu’il nous reste un sanctuaire où la vertu nous possède encore , et nous ne voulons pas que le vice en renverse faulel , tout abandonné qu’il soit. Si quelques-uns portent jusque-là l’impiété de leurs sens, le plus grand nombre ne consent pas à leur fureur, et une garde incorruptible veille autour des débris qui conservent à l’homme l’idée et l’espérance du bien. Si notre vie n’a pas été pure, la mort nous reste pour la réparer; si la mort n’y suffit pas, notre âme entrevoit de loin , par delà le tombeau , l’air sans tache de l’immortalité, où peut-être pourrat-elle, en se plongeant, trouver l’honneur et la paix qui lui manquèrent ici-bas. Ainsi jetons-nous l’ancre dos saintes pensées sur tous les rivages, et encore (jiie
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le inatérlalisnic nous arrache d'un point ou d’un autre, il nous retrouve debout quelque part nommant l'avenir, la justice et la vérité.
Entre les deux doctrines que vous venez d’entendre, l’une qui nie le mai pour en expliquer la présence dans la nature humaine , l’autre qui diminue cette présence pour en rendre raison , s'est placé dés longtemps un troisième et singulier système dont la fortune a été aussi étonnante que la chute en est aujourd'hui profonde. Je veux dire le manichéisme. Le manichéisme reconnaissait la différence du bien et du mal ; il avouait que le mal tient une grande place dans l’humanité, et que Dieu ne peut être l’auteur d'une si fausse situation. Hais ne connaissant pas la véritable cause de ce désordre, il cherchait à l’expli- (|uer par une pensée tout-à-fait étrange, qui était l’existence coéternclle de deux pouvoirs également souverains, l’un pour le bien, l'autre pour le mal. Cette doctrine parfaitement absurde, puisqu'elle supposait deux infinis contradictoires , eut au fond de l’Orient un succès qui parvint jusqu’aux plages européennes et menaça la sécurité de l’Evangile, tant l’esprit humain sent la profondeur de ses maux et a besoin d’en coiinaitre la source! La métaphysique manichéenne ne supportait pas l’examen, mais elle donnait au cœur une sensible satisfaction ; elle confessait une vérité , qui est la surabondance du mal <lans le monde, justifiait Dieu, et ne condamnait pus l'homme. C’était beaucoup. Si ses sectateurs eussent
(iré de leurs principes une épuration morale'., il est probable que leur succès eût été plus grand encore. Mais de même que le spiritualisme et le matérialisme concluent à l’immoralité, le premier par impuissance, le second par une intention directe, le manichéisme n'a pu échapper à cet inévitable résultat de toute doctrine qui ne sait pas le vrai fond de la nature humaine, et qui par conséquent ne peut la guérir et la purilicr. L’horreur métaphysique que les manichéens avaient de la chair, comme le siège principal de notre corruption , ne les a pas empêchés d’en être les victimes et de devenir à toutes les générations un exemple illustre de l'influence des faux dogmes sur les mœurs. Je ne vous en dirai pas davantage sur cette doctrine; la mort l’a jugée.
Au dernier siècle, parut un homme qui avait respiré en naissant cette belle lumière dont les ondes se mêlent aux flots du lac de Genève, et qui a créé tant d’ingénieux esprits, saint François de Sales, le comte de .Maistre, et entre eux deux, quoique bien différent, celui-là même dont je parle. Enfant de ces riches bords , il ne trouva pas dans son siècle et ne garda pas dans son âme la pureté de leurs eaux. On le vit de bonne heure s’en éloigner, pauvre, errant, incertain de son cœur autant que de son sort, lorsqu’enlin un jour le génie et la gloire s'éveillèrent en lui d’un même coup. L’artisan fut poète, le vagabond un sage, et celte lyre tardivement inspirée ne cessa de charmer son temps que pour laisser au notre des accens dont »
il a peine encore à se défendre. Mais tout n'avait pas grandi du même élan dans une aussi rapide fortune; la vertu n'y avait suivi que de loin le talent et la renommée. Pourtant, malgré de survivantes passions, cet homme ne put descendre dans le mal aussi bas que l'eût souhaité son siècle, et que l'eussent fait craindre les égaremens de sa pensée. 11 lui resta de sa jeunesse, de ses montagnes et de ses premiers malheurs, Je ne sais quoi de sincère et d'incapable qui lui permit toujours de se pleurer. Se jugeant donc et se sachant corrompu, il en cherchait la cause, et se disait à lui-méme : ■ Jean-Jacques, ne sens-tu pas que tu étais né bon? Qui t'a rendu mauvais? Qui a détourné les sources d'où coulaient en toi naturellement la simplicité et la bouté? N'est-ce pas ton siècle? N'estce pas la société où tu as vécu? Si, perdu dès ton enfance dans les solitudes , tu n'eusses rencontré que la nature, les champs, les bois, le ciel et sa douce lumière, est-ce que ton âme n'eût pas fleuri sans honte et sans gloire comme l'herbe des vallées? Est-ce qu'elle eût connu l'ingratitude qui naît de l'insolence des protecteurs, l’envie qui s’engendre de l’orgueil d’autrui, l’ambition qu'appelle le spectacle de la diversité des rangs, la débauche qui est fille de l'amour trompé , la dissimulation qui est une défense contre la duplicité des habiles , et tant d'autres passions , dont le monde t’a révélé le mystère en le justifiant? Uh! que n'eusscs-tu jamais du moins quitté tes monlagiirsct ton lac! Les grandes villes, en te donnant la
gloire, ne t’auraient point donné leurs vices, et mort ignoré de tous, tu eusses emporté sous ta simple tombe de meilleurs souvenirs!» Ainsi se parlait à lui* même celui des faux sages qui a mérité le plus de compassion , et cette rêverie mélancolique se traduisant enfin dans un système régulier, il posa cet étonnant axiome : •L'homme naît bon, mais c'est la société qui le déprave. »
Le règne de Louis XV entendit cette parole qui n’avait jamais été dite; elle tomba comme un jugement sur la société la plus corrompue qui eût été depuis la chute du paganisme,^ société mûre pour sa ruine et heureuse d’applaudir l’éloquence qui la préparait. Il ne fut plus question parmi ces efféminés que des délices et de rinnocence de l’état sauvage; on enviait, semblait-il, le bonheur de vivre au fond des forêts, loin des traces effacées de toute civilisation. La société n'était plus définie qu’un état contre nature ; on en cherchait péniblement les origines, et des académies se trouvaient pour autoriser ces recherches en les couronnant. Que s’était-il passé de nouveau sous le solcil'f Rien , Messieurs , rien : c’était l'éternelle question du mal reprise sous une autre face , mais toujours avec l’intention d’excuser l’homme et de justifier Dieu. Le naturalisme de. Jean-Jacques Rousseau, si extravagant qu’il fût, puisqu’il niait un fait aussi éclatant que le jour, savoir la sociabilité humaine , ce iiuturalismc était le fruit des mêmes besoins qui avaient enfanté les systèmes des âges antérieurs. Il
satisfaisait le remords en rejetant la faute sur une cause qui n’était plus le cœur du coupable, et il honorait la philosophie en écartant aussi de Dieu la responsabilité. Hélas! des fleuves de sang ont passé sur tout cela, sur la doctrine, sur le poète, sur la géné- * ration qui battait des mains a l'un et à l’autre, et aujourd’hui désabusés par l’expérience, quoique non pas convertis à la vérité , nous comprenons à peine l’enthousiasme qui accueillit les fables de l'Émile. On nous parle de changer la société de fond en comble, on ne nous parle plus d’apostasier de la civilisation; et ceux qui ne croient pas encore au christianisme le croient du moins plus moral que Jean-Jacques, que .Manès, qti’Épicure et même que Platon.
La moralité des conséquences, dans cette fameuse question de l’origine du mal , a jugé la vérité des principes. Aucun système, en dehors du christianisme, n’a pu fonder une puissance qui perfectionnât l’homme et la société. Tous ont cherché leur point d’appui dans la nature; le christianisme seul a dit : Il faut guérir la nature, et seul, en disant cela, il a donné à l’âme le secret d’une force qui ne lui avait jamais été entièrement refusée, mais dont elle ne savait pas ou ne voulait pas se servir. Il résulte de cette double expérience, i l’une qui a prouvé l’inefficacité de la philosophie humaine appliquée à la science et â la destruction du mal , l’autre qui a prouvé la puissance du christianisme appliquée à ce même travail de moralisation, qu’en effet, la nature humaine est malade, et qu’il y
a en dehors d'elle un baume destiné par Dieu à guérir sa blessure. Ce baume divin, antérieur au mal et que le mal n'a pas consumé, est le principe unique de la perfectibilité individuelle et sociale du genre humain; sans lui, l'homme ne parvient qu'à une vertu imparfaite, telle qu'on l'a remarquée dans les héros et les sages du paganisme, et les peuples, s'ils s'élèvent a une civilisation éclatante, n'y puisent qu'un moyen d'opprimer plus d'âmes sous l'injustice de leurs armes et de leur législation. L'homme est malade, il faut le guérir, on peut le guérir, le christianisme l'a guéri en partie : voilà , Messieurs , des vérités de fait qui nous acheminent à deux dernières questions, l'une qui est de savoir comment 'la chute de l'homme primitif s'est transmise à l'humanité toute entière; la seconde, comment l'humanité s'est relevée de cet état d'injustice et d'abaissement.