‹ Conférences de NotreDame de Paris (volume 2)Chapitre 23 sur 27 · SOIXANTE CINQUIÈME CONFÉRENCE · texte numérisé non relu

SOIXANTE CINQUIÈME CONFÉRENCE

DE U TRANSStISSIOS DE LA CHUTE A l’hIIMAMTK.

Monseigneur ,

Messieurs , '

La transmission héréditaire de la chute primitive, sous le nom de péché originel, est le fondement de la morale chrétienne; c'est sur cette hase que le christianisme a édifié la régénération du genre humain, et, ù la différence de tous les systèmes philosophiques qui sont demeurés de pures spéculations , il a seul réussi dans cette œuvre à la fois religieuse et sociale.

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l!n si étonnant succès ne parait pas compatil>le avec une erreur dogmatique , telle que le serait la transmission de la chute d'Adam à sa postérité, si elle n’avait rien de réel cl de certain. Nous pourrions donc nous borner à ces deux mots qui résument notre dernière Conrérencc : la nature humaine est penchée vers le mal et le christianisme la relève. Mais si nous nous arrêtions là, il resterait dans votre esprit des nuages dangereux sur la vraie notion du péché originel , en tant qu'il passe héréditairement à la suite indéfînie des générations. Vous n’entendriez ni la mesure ni la possibilité de ce triste héritage ; il faut vous faire connaître l’une et l’autre avec précision et clarté. A eel effet, je traiterai aujourd'hui de la transmission matérielle, puis de la transmission morale de la chute primitive , entendant par la première le phénomène purement physiologique d’une corruption héréditaire, par la seconde le mystère de responsabilité qui en est la conséquence aux yeux de la justice divine.

Écartons d’ahord. Messieurs, les idées puériles que l’ignorance se forme au sujet du péché originel. On se persuade que, d’après l’enseignement de l’Église, tout homme qui vient au monde a commis personnellement la faute dont le père du genre humain s’est rendu coupable : c’est là tout ensemble une démence et une hérésie. Pour que nous eussions commis en personne, par voie de perpétration ou de complicité, la faute adamique, il faudrait, de deux choses l’une, ou que la personne d’Adam eût été la nôtre, ou que l’acte même de sa

rébellion nous eût été transmis. L'une et l'autre de ces suppositions est absurde. D'une part, la personnalité est incommunicable, nul n'étant soi que soi-méme, et d'une autre part, les actes sont intransmissibles, parce qu'ils sont d'une nature essentiellement passagère , semblables au vol de l'oiseau qui fend l'espace, et n'y laisse aucun vestige. C'est pourquoi la doctrine catholique a toujours distingué nettement le péché originel du péché personnel, leur donnant des noms divers pour que la forcé du langage imprimât dans les esprits la diversité de leur essence. Le péché personnel est celui dont l'homme vivant et ayant conscience de lui-méme et de Dieu a volontairement posé l'acte; le péché originel est le péché d'Adam, transmis à tous par la propagation de la vie, — Peccatum Adœ propagatione transfusum omnibus : ce sont les expressions du Concile de Trente. Kemarquez-en la propriété. Le- Concile délinit le péché originel en l'appelant le pdc/tc d’Adam ; il ne l'attribue pas à chacun de nous par voie de perpétration ou de complicité , mais par voie de propagation : or, si nous en eussions posé l'acte, si nous en étions les auteurs ou les complices, tous ces termes manqueraient d'exactitude.

Faites une autre, remarque. Vous avez vu baptiser

‘ des hommes adultes, et vous savez que le baptême,

dans la doctrine catholique, a pour but et pour effet de purifier l'àme du péché originel. Or, le prêtre, en versant l'eau sainte sur le front du coupable héréditaire, lui a-t-il jamais demandé s'il se repentait de

^ celte faute? Nun ; ù tout autre pécheur celte question est posée, elle ne l’est pas à celui-ci. Pourquoi donc, s'il en était l'auteur ou le complice, s'il en avait produit l'acte, si cet acte lui était personnel ?

Ce n’est pas tout. Le crime mérite châtiment, et dans la doctrine de l'Église il mérite un châtiment éternel , si l’homme ne l’a point réparé avant d’ôlre appelé devant Dieu par la mort. Discedite a me maiedicli, in ignem œlernum, — Allez, maudits, au feu éternel ' : voilà quelle est dans l'Évangile la formule suprême de la condamnation. Par elle, le pécheur opiniâtre est à jamais séparé de la présence de Dieu , qui est le premier et le dernier besoin de sa nature, et le supplice qui résulte pour lui de celle irrémédiable privation est consommé dans son corps par une souffrance inférieure, mais terrible cependant. Or, tel n'est point le sort qne la doctrine catholique assigne aux âmes qui meurent chargées de la seule faute originelle. Saint .\ngustin, le plus dur des docteurs en celle matière , dit expressément que la peine du péché de naissance est la moindre de toutes les peines, levissimam omnium pœnam. El saint Thomas d'Aquin, outrepassant celte pensée déjà si bénigne, enseigne que les enfans morts sans baptême, avant toute autre culpabilité que celle qu’ils ont héritée d'Adam, ne souffrent ni la peine intelligible attachée à la privation de Dieu , ni la peine sensible qui est

' Sniiil Malliirii, clia|>. SU, vers. il.

dans les damnés la compagne inséparable de celle-là. Ils sont loin de Dieu sans doute, puisqu'ils n'ont pas reçu la semence de l'infini par le don de la grâce; mais précisément parce qu'ils ne l'ont pas reçue, ils ne souffrent pas de la privation qui en est la conséquence ; ils vivent dans la sphère des choses finies, image imparfaite de la bonté de Dieu , mais image qui leur suffit parce qu'ils ne se sentent point appelés plus haut. Leur corps , sans être transfiguré , n'est pas non plus soumis à la douleur ; ils y habitent en paix , sous un vêtement qui n'est point celui de la gloire divine, mais qui n'est pas davantage celui d'ùne ignominie contractée par des actes personnels de dépravation. Ce sont des êtres déchus plutôt que tourmentés, et, pour me servir d'une admirable expression de sainte Brigitte , iU sont plus près de la miséricorde- de Dieu que de sa justice. Encore, Messieurs, n'cst-ce pas là tout ce que la théologie catholique permet à ses docteurs au sujet de ces âmes, que Virgile lui-même, dans un vers fameux, avait rencontrées au seuil infranchissable de l'éternelle félicité. il en est qui ont affirmé que les enfans morts sans baptême parviennent à la perfection de l)éatitude que la nature peut donner. Le cardinal Cajetau at le cardinal Sfoudrate ont été de cet avis, aussi bien que le fameux Jérôme Savonarole dans sou traité de la vérité de la foi. ^

Que conclure de là, sinon que le péché originet' diffère autant du péché personnel que la peine de

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l'un dilTèrc de la peine de l'autre. C'est la peine qui est la mesure du péché, et là où elle est incomparablement moindre, pour ne pas dire toul-à-fait diverse, le péché aussi est à la fois et moindi-e et divers? Donc, nous n'avons point commis l'acte d'.\dam, il ne nous a pas été transmis , il ne nous est imputable ni par voie de perpétration ni par voie de complicité.

Ce pas fait. Messieurs, nous avons écarté l'absurde, mais nous n'avons pas pénétré dans l'intérieur du mystère pour nous en rendre raison.

Les actes étant intransmissibles de leur nature, si le 'péché n'était qu'un acte, il mourrait avec luimëme , et il n'en resterait rien que le souvenir dans la mémoire du coupable et dans la mémoire de Dieu. Mais il n'en est pas ainsi. Tout acte, bon ou mauvais, produit dans l'homme qui en a été l'auteur, pour ne parler que de l'homme, un état permanent qui affecte son âme et son corps, qui subsiste jusqu'à ce qu'il ait été détruit par une action contraire , et qui , à cause de la transmission substantielle de l'homme à sa postérité , est susceptible aussi de se communiquer avec la vie.

Je dis d'abord que le péché produit un état, c'està-dire une manière d'ètre permanente. En effet , l'homme, aussi bien que toute créature, est substance et action, rien que cela. L'action sort de la substance dont elle est l'efficacité, pour produire un effet au dehors; mais elle ne peut en sortir qu'en agissant sur elle , comme un volcan ne fait son éruption qu'en

étant la première victime de sa soudaineté. L'acte est la substance qui se meut, et la substance ne se meut pas sans subir son propre mouvement, sans en garder la trace et comme la cicatrice. Le mou\'cment se répète-t-il, la trace devient plus profonde, le retour de l'acte plus facile, et si l'acte est mauvais , c'est-àdire contraire aux lois de l'ètre qui ‘ l’a commis, la substance est nécessairement atteinte d’une plus nu moins grave altération. Faire mal, c'est se faire du mal à soi-méme, et il est impos.sible de se faire du mal à soi-méme sans blesser le fonds d'étre qui porte avec nos actes toute notre personnalité.

L'àme est la première qui ressent l'elTct substantiel de nos mauvaises actions. Simple et indivisible dans son essence , elle a des facultés altérables , l’intelligence, la mémoire , la volonté, la sensibilité; le mal y édifie des ruines d'autant plus subsistantes que la nature où il opère est moins prompte an changement. Sons ses coups redoublés, l'intelligence perd sa pénétration , la mémoire sa vigueur , la volonté sa rectitude, la sensibilité son entrainement. Mais tout intime que soit cette décadence, elle n’est encore que la superficie du .sépulcre que (Teuse en nous le péché. Avant son apparition dans notre âme, notre âme était unie à Dieu : le péché la sépare de cet hôte jaloux qui, en se retirant, la laisse pauvre et vide, tel que serait l'Océan si les eaux se tarissaient dans ses profondeurs. Sans doute l'âme demeure raistninahie, mais elle ces.se d’étre divine; elle n’a plus avec Dieu

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qu'un rapport indirect, qui la livre aux seules forces d'une nature Unie et détournée de sa vocation . Aucune ruine ne saurait être comparée à celle-là. En tout ce qui périt ou s'altère, la perte ou le changement n’est que de peu; la mort n'est qu'une décomposition d’élémcns bornés qui se retrouvent sous d'autres formes et se rajeunissent au sein même de la destruction, ici, la ruine est infinie, et rien ne sort d'elle qu'un anéantissement de plus en plus profond, à moins que Dieu ne retourne à cette âme perdue et ne lui rende avec sa présence le germe efficace de l'éternité. C'est pourquoi la tliéologie catholique appelle le péché la mort de Vûme, expression sublime qui peint admirablement l'état de cette substance immortelle de sa nature, et qui cependant, par la retraite de Dieu, tombe tellement au-dessous de ses besoins , de ses droits , de ses vertus et de sa destinée , que sa vie même devient une mort , et la persévérance de cette vie une mort éternelle.

Ainsi, tout rapide que soit le péché, ombre fugitive et déjà oubliée, il a fait à l’àme une blessure qui ne passe pas avec lui. L’acte n'est plus, l'état qui en est la suite persévère , état d'injustice et de privation , d'injustice à l'égard de Dieu relégué loin d'une créature qu’il avait faite par amour, de privation pour l'âme séparée de celui qui est le principe unique de sa perfection et de sa félicité.

Mais l'homme n'est pas seulement un être spirituel; il renferme dans sa personnalité un corps qui ne lui

esl pus plus élrungor (|ue son âme. Que devieiil le corps sous l’aclioii du péché? Y reslc-l-il insensible? iN’en reçoit-il aucun contrecoup qui en altère substantiellement les organes, et qui le rende à la fois complice et victime permanente des désordres de la volonté? ici, Messieurs, la science bumaine répond pour nous. Elle nous apprend que l’esprit et le corps vivent d’une communion perpétuelle et se renvoient réciproquement l’elTet de leurs actes , ou plutôt qu’ils les produisent ensemble par un concours où l’initiative et la principale puissance appartiennent tantôt à l’un , tantôt à l’autre des deux acteurs. Dans le mystère du péché, quelquefois les sens présentent à l'âme un objet qui ne la toucherait point sans eux, et l’unissant à leur convoitise, ils la souillent d’imaginations et de désirs auxqucjs son essence est étrangère et succombe pourtant. D’autres fois, c’est l’âme (|ui éveille dans son sein des passions intelligibles, telles (|ue l'orgueil, et qui ensuite appelle les sens au partage de voluptés qu’ils ne connaissent point. Dans l’un et l’autre cas, le corps conserve la trace de rébranlemcnl qu’a subi la personnalité tout entière de l’homme; la chair, au plus profond de ses replis, reçoit du péché des slygmates invisibles qui se traduisent ensuite dans les traits du visage et y composent cette physionomie honteuse, accusatrice incorruptible et publique des secrets de la conscience. En ces derniers temps, vous ne l’ignorez pas, Messieurs, la spéculation scientifique ne s'est pas contentée de démontrer les rapports généraux du phij-

siqve avec le moral, pour me servir de ses propres expressions; elle a voulu pénélrcr plus avant et surprendre la nature au siège même où s'opère la suprême rencontre de l'àme avec le corps. Comme le cerveau est le sommet incontestable de notre organisation extérieure, et que de lui partent tous les fils moteurs de notre activité , en même temps qu’y reviennent toutes les impressions rapportées du dehors par les sens, il s'est trouvé des esprits qui ont exploré l'enveloppe où repose cet organe souverain, et ont cru y reconnaître , à des signes infaillibles , l'action du bien et du mal. On peut abuser de cette découverte, si c'en est une, et la tourner au profit du matérialisme ét du fatalisme; mais il est aisé de la ramener à des termes chrétiens, et loin que la théologie ait lieu de la repousser, elle a toujours cru, d’une manière générale, à ce résultat de l’influence réciproque de l'âme et du corps. Soit que les sillons creusés dans la chair par le péché aboutissent finalement au cerveau et y laissent leur active empreinte, soit que leurs vestiges se déposent ailleurs ou partout , le fait est en lui-mème inévitable et certain. L'homme est un , et tous ses actes, émanés ensemble de su double nature, ébranlent substantiellement l'une et l'autre du même coup. Qui pourrait le nier, après avoir comparé la physionomie de l'homme de bien et de l'homme de péché? Quel observateur, même superficiel, ne devine au moins les grands coupables et les grands .saints? D'ingénieux esprits, aidés de l'histoire, ont décomposé

les traits dont le mélange forme les innombrables variétés de la ligure humaine, et ils ont rendu sensibles é l’œil le plus vulgaire, dans des lignes saisissantes, tontes les nuances du crime et de la vertu.

Vous croyez que c’est peu de chose, le péché! Un désir et un instant, dites-vous, qu’est-ce que cela! Ah! qu’est-ce que cela? Le désir passe, l’instant s’évanouit, mais l’ablme est fait. Le péché habite en vous*, selon la terrible expression de saint Paul ; il tient Dieu loin de votre âme, il corrompt vos facultés intelligibles, il donne à votre chair sa forme, il est plus que votre hôte, il est votre dominateur, selon cette autre parole de Jésus-Christ lui-même : Quiconque accomplit le , • j)€ché est l’esclave du péché^. Vous ne vous possédez plus , vous êtes possédés par un autre , et cet autre , c’est une faim contraire à votre raison, une faim d’animal qui vous pousse hors de vous, à la bauge et à la fange. Aussi toute l'antiquité , d'accord en cela avec le christianisme, disait qu’il n’y avait ici-bas qu’un homme libre, savoir l’homme de bien. L’homme de bien lui seul n’a point de maître, parce qu’il n’obéit qu’à la justice et à la vérité.

Je ne veux pas dire. Messieurs, que le péché ravit à l’homme l'usage du libre-arbitre, et le réduit à un état de servitude complet; non , vous l’avez vu dans la Conférence qui a précédé celle-ci , le libre-arbitre

^ ' Kpitrc aux Runmiii>, cliu|i. 7, Aor». 17.

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