‹ Conférences de NotreDame de Paris (volume 2)Chapitre 25 sur 27 · SOIXANTE-SIXIEME CONFERENCE · texte numérisé non relu

SOIXANTE-SIXIEME CONFERENCE

DE LA HÊPARATiOM.

Monseigneur,

Messieurs,

Si je vous demande : L'homme étant déchu par sa faute, Dieu l'abandonnera-l-il à lui-méme, lui retirerat-il le gouvernement de sa providence, le laissera-t-il aller à son sens propre et à la destinée qu'il voudra et pourra se faire? j'estime que vous me répondrez tous : Non, si coupable que soit l'homme. Dieu ne l'abandonnera point, parce qu'il a été victime dans

— r.'is

s:i cliuto (riiiie puissancs supceieurc, et qu'il porte dans sou sein une postérité unie sans do,ute à sa faute, mais qui ne l'a point commise pourtant par un acte propre de sa libre volonté. Ce sentiment, qui csl le vôtre, a été celui de Dieu. Dieu a voulu réparer l'homme , il a voulu lui rendre avec sa vocation première les dons et l'assistance sans lesquels cette vocation ne serait qu'un appel trompeur ^ivi d'un effort impuissant. Mais comment cette réparation devait-elle avoir lieu'? Suffisait-il que l'homme fut replacé dans le paradis Icrrcslrc revêtu de son innocence primitive, au hasard ’de recommencer la meme tragédie où il avait si misérahlement péri? La lui de réparation pouvait-elle être la meme que la loi de création , ou bien la sagesse" de Dieu exigeait-elle de lui un nouvel ' ordre plus fort que le premier , plus profond , plus capable de se maintenir à travers les ruines que la liberté de l'homme ne manquerait pas de susciter? Voilà, Mes-sicurs, ce qu'il nous faut savoir, et l'intérêt en est grand. Car si, à toutes les époques, le monde a ressenti sa chute et a eu besoin d’en connaitre le rë-^ mède, plus que jamais peut-être penché vers le mal, il aspire à retrouver le salut. Apprenons donc. Messieurs, ce que c'est que réparer un être déchu, ce que c'est que revivre après s'être retranché de la vie. Et si les nations, chancelantes sur les vieux foiidemeus que le christianisme leur avait donnés , ne veulent plus ou ne |ieuvcnt plus recevoir de Dieu l’ordre et la paix, nous les élus de la vérité, enfans de la science

dispersés au milieu des lènèbrcs , ne lialiissons pas noire devoir , qui esl de porter la lumière à ceux mêmes qui la rcrusent, cl de dire le chemin à ceux qui lui préfèrent l abime.

Il n'y avait pas de difficulté pour Dieu dans la création; car Dieu était seul à créer, il était l'unique puissance et l'unique vouloir. Mais une fois l'bommc tiré du néant avec le monde, il y avait en présence de la souveraineté divine un être actif, libre, profond, capable dc'mêlcr une œuvre ù l'œuvre de son créateur, et qui on effei avait produit quelque chose d’impos-' sibic ù Dieu : le mal. Le mal était; Dieu ne l’avait pas fait, il avait été fait mal^'ré lui, et par conséquent l'infinie sagesse se trouvait en face d'un obstacle *et dans un étal nouveau. Jusque-là toutes ses opérations avaient eu pour principe et pour régie la bonté; l.a bonté seule^avait tiré Dieu de son repos et lui avait inspiré l’univers. Maintenant que l’ingratitude et la révolte avaient été le prix de son œuvre, un autre sentiment s'élevait en lui, sentiment éternel comme son essence, mais qui n’avait pas encore trouvé d’ap-" plication : la justice. La justice est l’aversion du mal. S’il existe une différence réelle entre le bien et le mal. il est impossible que le mal cause à Dieu la même impression que le bien. Supposez que cette impression fût la même, il est manifeste que Dieu serait indifférent à l’un et à l’autre, et son indifférence étant la ■ vérité, parce que tout ce qui esl en Dieu esl vrai , il s’ensuivrait que le mal ne diffère pas du bien. Or,

il (lilTèro ; le bien est la conformité à la nature divine en tant qu’elle est boulé ; le mal est l'opposition à cette bonté qui fait partie de la nature divine. C'est la bonté que le mal attaque en Dieu , et Dieu’^ « ne fait que la défendre en se défendant contre le mal par la justice. La justice est le sentiment de la bonté outragée et l'arme qui la protège contre la méchanceté. Si Dieu n'était pas juste, il cesserait d'élre bon; il hait le mal, parce qu'il aime le bien. Mais le mal, ce n'est pas seulement un acte contraire à la bonté qui est en Dieu et qui est Dieu lui-méme, c'est aussi l'étre qui le commet librement, et qui par lui se sépare de la source unique du bien. Le mal, c'est le méchant. Dieu hait donc le méchant , parce qu'il hait le mal. *

Nous retrouvons en nous , Messieurs , cette double aversion. Faits à l'image de Dieu, aucun des sentimens qu'il éprouve ne nous est étranger; comme lui le mal nous est odieux, comme lui nous repoussons l'étre raisonnable qui s'y abandonne, et cet invincible éloignement ne liait pas en nous du tort que nous causent le mal et le méchant : non , même quand nous ne sommes pas atteints par eux , notre cœur se révolte contre eux. La justice n'est pas un mouvement de l'intérêt qui se replie sur soi-même , elle est un élan de la bonté qui se sauve de la méchanceté. C'est pourquoi Dieu , qui n'a rien à perdre , mais qui est souverainement bon, ressent plus qu'aucun autre cette grande commotion de la justice.

D'où il suit que, dans la loi de réparation, la justice ne pouvait pas être sacrifiée; il fallait qu'elle y trouvât sa place, une place éclatante et digne de Dieu. Il fallait que l'aversion de Dieu pour le mal et son auteur y fût manifestée en traits ineffaçables, et qu'une crainte salutaire apprit aux plus lointaines générations qu'il vient une heure où la bonté se change, par la force même de sa nature , en un autre et formidable attribut. Il fallait, en un mot , que la loi de réparation, pour sauver l'homme, sauvât la justice.

Mais tout en haïssant le coupable , à cause du mal qui est en lui, Dieu cependant ne laisse pas de l'aimer sous un autre rapport. Le ooupable est son ouvrage; c'est lui qui l'a mis au monde, qui l'a doué d'intelligence, qui l’a prédestiné à vivre en lui 'éternellement, qui a voulu en être aimé et qui l'a été en effet, ne fiït-cc qu'un jour. Le coupable est un enfant rebelle, mais c'est un enfant ; son corps, son âme sont quelque chose de précieux , un chef-d’œuvre de sagesse et de grâce. Dieu , en voyant cette ruine, y découvre encore des beautés qui n'ont pas péri , un reste de grandeur apercevable et doux à l'œil d'un père, quelques vertus peut-être d'un ordre inférieur, et par-» ^ dessus tout l'espérance de le ramener à force d'amour.

'Tout est-il perdu parce qu'il a péché? Son cœur ne* s'ouvrirait-il pas, s'il était cherché une seconde fois? Et puis ce coupable , si digne d'aversion qu'il soit, il nVsl pas seul , il porte en lui une postérité qui va périr sans avoir péché comme lui. L'amour crie au

cœur (le Dieu en nu'me temps que la justice, et si ce n’est plus cet amour vierge et premier qui se donne avant l’outrage , c’en est un autre exalté par l’ingratitude et qui veut aller au-delà de lui-même» pour s’ôter tout remords de ne pas réussir. La loi de réparation, qui doit manifester la justice, manifestera donc

aussi l’amour; elle le manifestera' en jine manière supérieure à la création , sous une forme nouvelle, indicible , qui ne laissera plus rien à espérer , parce que l’amonr en s’y surpassant y consumera son ardeur et son pouvoir.

Mais pour que l’homme retourne à Dieu dans cette seconde épreuve, pour qu’il réponde à son amour en satisfaisant sa justice, il faut qu’il demciKe libre et que l’œuvre de sa réparation ne s’accomplisse passons son concours. Privé d’y prendre part, il ne serait plus que la victime de son salut , ou du moins son salut ne lui étant pas imputable serait une œuvre d’amour et non de justice; elle manquerait à l’une des conditions de la loi’dont nous exposons les motifs. A la différence donc de la création où Dieu avait agi seul parce qu’il était seul, celte fois il aura l’homme pour coopéralcur, et la loi de réparation, loi de justice cl d’amour, le sera aussi de liberté.

Vous le voyez. Messieurs, l’œuvre était grande cl compliquée : tandis que Dieu, au jour de la naissance universelle, n’avait eu qu’à mettre sa puissance au .service de sa bonté et à dire ce mol aussi simple qu’infaillible ; Fini! mainlcnanl, il lui fallait mener de

IrunI trois choses pleines Je résistances et de contradictions, la justice qui renferme l’aversiou du coupable, l’amour qui rapproche de lui, la liberté qui peut fouler aux pieds la justice et mépriser l'amour. Il lui fallait rencontrer un point où ces trois choses se réconciliassent, un je ne sais quoi qui les réunit dans un seul acte ca[>able de sauver le genre humain. Ce je ne sais quoi était-il possible? Existe-il? Le connaissez-vous? Connaissez-vous un nom, une idée, une réalité, qui soit tout.cnscmble la plus haute inanifestaliun de la justice qui frappe, de l'amour qui pardonne, de la liberté qui consent à la justice et y adore l’amour? Levez les yeux au ciel , et parmi tous ces astres qui l’éclairent, cherchez s’il en est un qui vous révéle le secret de votre salut, qui vous nommera la chose que Dieu pouvait faire et qui devait tout purifier, tout régénérer, tout attirera lui. Hélas! moi qui la sais, j’hésite à vous la dire, tant clic est profonde et vulgl^gairc, tant vous l’avez vue sans la comprendre! Cette chose souveraine , incomparable , la plus belle que Dieu ait faite, la rédemptrice du monde, qui est tout ensemble le glaive de la justice, le sourire de l’amour et le choix d’un cœur libre... Baissez la tête et saluezla : c’est la mort! Je vous ai dit la mort, ce quelque chose dont Dieu avait menacé l’hommc’avant sa prévarication en lui disant : Tu ne mangeras point de T arbre de la science du bien et du mai, car au jour où tu en auras nianr/é, tu mourras de mort'.

Prophétie sublime, qui, en cuiitenaiit le pressentiment de la chute, annonçait déjà la voie'par où Dieu ferait passer l’homme pour le ressusciter de sa faute et le faire plus grand qu’il ne l’avait créé.

Mais je le .sens. Messieurs, je dois vous expliquer tout ce que je viens de dire, de peur que vous ne m’accusiez de sacrifier la raison à la poésie dans un si grave sujet. Étudions donc avec sang-froid celte grande figure de la mort qui vient de nous apparaître pour la première fois, et voyons si elle renferme, tous les élémens dont la rencontre était nécessaire à l’accomplissement de notre salut par la loi de réparation.

Celte loi exigeait d’abord que satisfaction fût donnée à la justice en manifestant l’aversion do Dieu pour le coupable : or, rien ne remplissait mieux que la mort ce redoutable ministère. La mort est la séparation violente et contre nature de l’âme et du corps , une scission opérée dans notre personnalité par la rupture des deux élémens qui la composent et hors desquelsj nous sommes à un état incomplet où nous nous cherchons nous-mêmes sans nous trouver. Ne vous figurez pas que la mort délivre l’àme du joug des sens comme si elle était leur prisonnière et abaissée par eux ; les sens ont prévalu contre elle par le péché, mais celle usurpation u’cTpoinl détruit leur caractère primitif, qui est de former avec l’intelligence une association néces- .sairc à la plénitude réciproque de leur vie cl dc:lcurs fonctions. La mort brise ces rapports sacrés ; elle isole l'àme en dissolvant le corps, elle fait de l’un une poussière insensible et de l’aulre une lyre qui n’a-

nime plus ses cordes, pnree (|u'uiie iniiiii harhare les a relranchées. C'esl donc un supplice que la niorl, et le plus grand de tous, mais un supplice correspondant à la nature du pécliê. Par le péché, nous nous séparons de Dieu, qui est le principe de la vie; nous prétendons nous suffire à nous-mêmes et trouver dans les ressources de notre être la perfection et la béatitude auxquelles nous fumes destinés. Si Dieu, touché de cette ingratitude , obéissait à la démence qu'elle contient, il n'aurait qu'à faire comme nous, à se retirer; aussitôt notre souffle, épuisé par l’absence du sien, se tairait dans nos entrailles desséchées, et notre vie tout entière en s’évanouissant paierait à sa justice le prix de notre apostasie. Mais Dieu nous a faits immortels et ses dons ne connaissent pas le repentir; il nous laissera donc vivre, il ne tarira pas dans notre, sein, tout ingrat qu'il soit, la flamme divine de l'immortalité, il dénouera seulement les ressorts de notre existence pour nous punir de notre éloignement et nous donner dans une mort imparfaite le goût de l'aféantissement que nous avons mérité. Sa justice se signalera dans les angoisses de notre trépassement, et des ombres du tombeau sortira la lumière qui éclairera toutes les postérités du genre humain sur le crime et la folie qu’il y a de se séparer de Dieu. Nulle créature humaine n'échappera dans sa personne aux terribles clartés de cette révélation; la plupart verront la mort avant de la recevoir, ils entendront sa voix^ ils en compteront les pas , ils jugeront du péché

par le châtiment, et maîtres de Dieu dans l'instant fugitif de leur puissance, ils connaîtront la borne où se brisera le char de leur orgueil et de leur témérité. Stipcndium enim peccati mors , — La mort ost la solde du péché * : cette parole est de saint Paul, elle ne laisse plus à la mienne que le silence, et à vous le saisissement et le respect d’une sainte peur.

Mais si la mort est le chef-d’œuvre de la justice de Dieu, elle ne l’est pas moins de son amour. .\ côté ^ de cette parole de l’Ecriture qui dit : Ijj v\orl est

la solde du péché , il en est une autre qui dit ; L’amour est fort comme la mort*. L'amour, en effet , vit de. dévouement, et tout horrible que soit la mort, il nous inspire le courage de la braver et de ^mourir pour ce que nous aimons. L'amour est audessus de la mort comme le ciel est au-dessus de l’océan , et Dieu, en nous l'imposant comme un supplice, nous l’a donnée aussi comme une faculté sublime,

‘ par où nous pouvons recouvrer l'innocence et la sur-

* passer, immortels, nous n’étions capables du bien que ^ dans la mesure de la vie; mortels ' nous aimons , *./ nous obéissons, nous servons jusqu'<à la mort, et le

J*, sacrifice volontaire de tout notre être nous fait une grandeur ^ui n'a pas son modèle en Dieu, et qu’un jour peut-être Dieu nous enviera jusqu’à souhaiter de

' Epitre aux Honiaiiis, cliap. 0, vers. 25.

' . ’ Canliipi«, rhap. 8, 'crs. G.

DigilL’i byCiOOgk

se ('approprier. Dieu donc, au lieu de désespérer l'iiomme dans un cliâtimenl qui n'eût fait que l'avilir, lui créa ce magnifique supplice de la mort qui ouvrait à son cœur des voies plus larges et préparait à la terre des vertus impossibles jusque-là. Le sang, corrompu par le péché , an lieu de couler dans des voluptés honteuses, pouvait désormais sortir à flots dans la gloire du sacriflce, et la vie, source de toute action et, semblait-il , de tout bien , se trouvait vaincue et découronnée par la mort, ou plutôt recevait d'elle un faite illustre dans un dernier et héroïque dévouement. Elle devenait la mesure de l'homme en devenant la mesure de son âme. Un sage avait dit à Crésus, heureux jusque-là sur le trône : « .Ne parlez point de votre bonheur avant de mourir. > Il eût mieux dit encore : Ne parlez point de votre gloire avant de mourir. Mais le monarque amolli dans les délices ne l'eût pas mieux compris ; arrivé à ce moment suprême dont lui avait parlé Solon comme de l'épreuve décisive, il s'écria douloureusement sur le bûcher oû l'avait appelé l'àrrët des batailles : «O Solon! Solon!» L'infortuné croyait perdre son bonheur en perdant la vie; il sc livrait en esclave, lorsque roi d'un peuple vaincu, il ‘ pouvait finir comme une magnanime immolation de la destinée nationale. Il ne savait pas quel don c'est de Dieu qu'un grand malheur envoyé du ciel à une grande fortune, et que la Providence ne peut mieux clore une carrière qu'elle veut honorer, qu'en lui faisant d'une mort éprouvée un immortel trépied. Tout

cc qui esl généreux, Messieurs, tout ce qui arrive à la pcrfeclion d'une mémoire sans ombre se signale là ultérieuremcnl et (inalemcnl. Malheur à vous , si vous ne m'entendiez pas ! Malheur au siècle qui ne comprend plus le don de la mort! Malheur aux princes, aux hommes d'Élat , aux écrivains , aux prêtres , aux nations, qui ne songent plus qu'à mourir dans leur lit, qui se préparent de loin par des lâchetés cachées ce qu'ils appellent une mort tranquille! Infortunés, que leur reste-t-il de la science du bien et de la science de la gloire? Que leur reste-t-il de ce qui est dans l'àmc du dernier soldat épargné par le sort, et qui , mourant loin des fanfares et des silences des batailles, regrette, en priant Dieu, dcn'étre pas tombé au champ de l'honneur?

La mort est le puits mystérieux d'où jaillissent les hautes vertus, et c'était sous ce rapport un divin présent fait par l'amour à l'humanité déchue : mais, par un autre coté non moins profond, la mort venait encore à noire secours. Le péché avait pénétré jusqu'aux entrailles et aux os de l'homme, jusqu'à ce point inexprimable où l'âme s'unit au corps et en reçoit, comme l'airain en feu jeté dans un moule d'argile, l'indestructible empreinte. Par la force de celte union, le péché s'était incorporé à la nature humaine, et de- -||^>... vail en transmettre l'opiniâtre vestige à toute chair ^ issue d'Adam. Pour le vaincre jusqu'au fond, pour en extirper 1a racine dans le granit vivant où elle s'était incarnée, il fallait que la ^ain de Dieu s'avançât jus-

qu'aux ligainens invisibles de l'ûme el du corps, cl brisât le moule impur où le péché même absous ferait encore sentir des restes de son eflicacité. II fallait que, sous celle main loule-puissanle, l'âme rejetât son corps, el ne le reprit un jour qu'après qu'il aurait perdu dans les angoisses de celte séparation el dans les ravages d'une dissolution complète la trace el l'activité du mal. La mort, en ramenant l'âme à Dieu et le corps à la terre , accomplissait ainsi en notre faveur un acte souverain de délivrance, et semait en nous le germe d'une renaissance totale et sans tache par la résurrection. Il faut nui Ire une seconde fois' : telle est la parole que le Sauveur du monde disait au pharisien venu dans la nuit pour l'interroger. Il faut nailre une seconde fois : el bien que la grâce, par une cirusion intérieure, dût suffire à nous remettre le péché , il convenait à l'amour non moins qu'à la justice de nous préparer pour l'âme el le corps le triomphe final de celle seconde naissance qui sera la résurrection.

Dès maintenant , 'Messieurs , nous ressentons ce bienfait de délivrance qui est dans la mort; car, bien qu’il ne nous soit pas permis de tuer le corps pour nous affranchir, cependant il' nous est permis de le mortifier, selon l’énergique cx|)ressiou de l’Évangile, c'est-à-dire d'en diminuer la puissance corruptrice en le sevrant des forces vitales qui ne lui sont pas néces-

suircs pour subsister. El sous un uutrc point de vue eiieorc, la mort est, dès aujourd’hui, notre libératrice, dès aujourd'hui , la plus précieuse garde de notre conscience et de notre liberté. Que restait-il au chrétien persécuté pour sa foi et paraissant devant les maîtres du monde comme coupable d’obéir à Dieu?

La mort. Que restait-il à Caton contre César, à Lucrèce contre l’adultère tout-puissant? La mort. Je ne les cite pas comme sans reproche : ils ont hâté la mort par un crime au lieu de l’attendre comme une vertu, moins heureux que Socrate qui reçut la ciguë de scs juges, cl leur dut de mourir innocent de sa mort cl libre par elle. L’homme abuse de la mort comme de tout le reste; mais elle n’en est pus moins l'arme dernière du juste contre la tyrannie. A ceux qui veu- # lent le contraindre au mal par un usage sacrilège de la puissance, il oppose cela même qui est l’etTort suprême de la puissance, et en tire sa gloire avec sou salut. Moui'ons dans noti-c simplicité * , disaient les Machabées, et ce cri sacré n’eùt-il pas sauvé leur patrie , eût toujours sauvé l^ur conscience , leur honneur et leur liberté. Car c'est la vertu demeurant maîtresse qui fait la liberté, et la vertu demeure maîtresse quand le juste peut dire à ses bourreaux ; Tuez-moi, si vous le voulez; je prendrai mon âme et * je m’eu irai; je ne vous verrai plus, je ne vous " entendrai plus, je ne vous retrouverai qu’en Dieu

' !'• livre des Maclialices, cliap. 2, vers. 37.

Digitizf'^y

pour vous plaindre, vous pardonner et vous aimer.

Telle est la force qui est dans la mort, et comment elle satisfaisait à la fois la justice et l’amour, la justice qui l'imposait comme châtiment, l'amour qui la donnait comme moyen de dévouen^nt , de déliv^ncc cl d’héroïque réintégration (|E^p‘bien. Hais elle ne pouvait prendre ce dernierte^^re que par un acte de concours de la liberté humaine. En dehors de cet acte , elle n’était plus qu’une nécessité fatale et de justice imposée par la volonté de Dieu. C'était à l’homme de lui prêter son aide pour la transGgurer et pour se transfigurer lui-méme dans sa vertu. C'était à lui de faire de la mort lâchement subie un simple et terrible supplice, ou bien, en l'acceplunt comme une expiation mérHè^d’en faire le trône de l'amour, de la gU|||k>t de il^^urrectioti. Ainsi l’élément de la liberffl^portaitSon tribut à lu loi de réparation : mourir, même quand on n’est pas le maître d’un quart d'heure de plus, mourir était l’acté d’un homme libre. Sans doute, la séparation matérielle de l'âme et du corps n’a point ce caractère, et je ne le dis pas ; je le dis de la séparation morale, .de l’âme criant à Dieu : « J'y consens, frappez la victime. » Les anciens euxmêmes n’ont pas ignoré que la mort était susceptible de cette grande transGguration, et c’est pourquoi, dans la loi des douze tables, la formule de lu condamnation suprême était celle-ci : Sncer esto, dévolus esta, — Qu’il soit saeré, qu'il soit dévoué aux dieux! Le supplice, meme dans l’idée de l’antiquité, se ehungeuit

en sacriiice. L'Iiommc condamné pour ses crimes entendait dans les expressions de la loi la révélation de sa grandeur; il se savait libre d'honorer Dieu dans la ^ justice et de s’honorer lui-môme en Dieu par racceptalion volontaire de sa mort; ^1 pouvait enfin entendre au. fond de sa conscience la réponse de rélernci amour au péché pardonné : « Fils de Dieu, iftônlez au ciel. »

La loi de réparation vous est maintenant connue, Messieurs , dans son essence abstraite et générale , comme loi de justice, d’amour et de liberté. Il nous reste à la considérer dans son application, c'est-à-dire dans la manière dont il plut à Dieu de l’accomplir pour lé salut du genre humain.

L’homme, mis en présence de la mort comme cliàliment et comme moyen de réintégration dans le bien, pouvait-il l’accepter, et en supposant qu’il l’eùl acceptée, celle imiuoialiou volontaire eût-elle suffi pour donner à la justice et à l’amour de Dieu une pleine satisfaction'? Je ne'le pense pas. Mourir en "Victime dévouée, c'est le suprême effort du bien, de la vertu, de l’amour; or, l’homme était dépos.sèdé du bien, de la vertu, de l'amour. Il n’aimait plus Dieu; le péché l’avait dépossédé de la source vive des senlimens surnaturels, et même à un point de vue inférieur,^ l’image de Dieu s’était obscurcie dans son cœur ej^> dans son entendement. La chair s’était emparée de' lui; il vivait dans l’abaissement* où sont plongés sous nos yeux tant d’infortunés qui ont hérité de lui sa déchéance et renié le bienfait de leur régénération.

Demandez-leur de mourir pour Dieu, pour effacer leurs péchés, ils ne vous comprendront même pas. L'orgueil cache à leurs regards les plaies de leur âme, et s’ils ont conscience de leur misère , ils la portent comme un fardeau naturel à l’humanité dont la mort est le terme fatal et non la libre réparation. L’homme ne pouvait donc pas par lui-méme se réintégrer dans le bien, à la condition de s'humilier et de se relever jusqu’à mourir; car, pour qu’il mourût volontairement en expiation de sa faute, il eût fallu qu'il recouvrât dans son cœur l'amour de Dieu, et pour qu’il recouvrât cet amour, il était précisément nécessaire qu’il mourût. C'était , selon la langue de l'école , un cercle vicieux. •

Mais n'en tenons pas compté : supposons l'homme ^sentant son crime, résolu à l'expier, et s’offrant à Dieu comme .un holocauste déjà immolé par du repentir et de l'ahioiir. Le voilà mort. Dieu , du haut (lu ciel, assiste à ce Spedtacle; il reçoit le .sang di^coupable , il le pèse dans sa justice et sa charité : est<e assez pour l’une, assez pour l’autre? Le croyezvous? Dieu, étant infini dans son essence, a des besoins infinis, c’est-à-dire que rien de borné,; en quelque matière que ce soit, ne salirait suffire à la plénitude i de sa, peusèe , de son cœur et de son vouloir. Sans doute, parce qu'il trouve en lui-méme sa béatitude, '♦ién du dehors ne lui est nécessaire, et il est libre d’accepter du d^ehors^*. qu’il «veut, plus, moins, rien ou beaucoup. Il pouvait donc, dans la .suppo.silion

que l'homme fùl mort pour rentrer en grâce avec lui, ne rien exiger davantage et voir dans ce sacrifice le terme extrême du regret et du dévouement d'ui^étre créé. Mais si aucune nécessité proprement dite ne l'obligeait à demander une plus haute réparation, il était libre aussi d’en vouloir une plus parfaite et de ne s'arrêter que là où se rencontrerait une manifestatiou infinie de la justice et de l'amour , capable de rassasier ses attributs et de lui faire dire : Consumtimtiimest, — H n’y a rien au-delà Or, telle fut sa résolution. Au lieu de s'arrêter devant la déchéance de l’homme et de s’avouer en quelque sorte vaincu dans sa bonté , il lui plut de tirer de cette bonté outragée une œu'^re qui surpassât toute pensée du ciel et de la terre, et qui fût à jamais sa justification d’avoir créé l'homme, sa preuve de l'avoir aimé, , sa consolation de n’avoir pas obtenu de tous l’amour qu’il portail à tous, cl enfin une inépuisable^ourcc de prodigieuses vertus. Celle loi de réparation dont il était l’auteur métaphysique par In combinaison iij^éricurc de scs attributs, il résolut d’en être l’exécuteur réel, 1a victime et le héros, mais de manière à ce que le mérite en rejaillit sur l’humanité et que l’Iiommc ' fût sauvé par un acte infiniment supérieur à lui sans lui être cependant étranger. Or, deux choses étaient*^

nécessaires à ce dessein : que Dieu se créât la possi-

bilité de mourié, cl qu’il établit entre lui et le genre

Sainl Jeun.

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humain une solidarité. Deux choses précisément les plus éloignées de la nature divine , qui d'une part est immortelle, et de l'autre exclut l’idée de toute communauté substantielle et morale avec quelque créature que ce soit, et par conséquent de solidarité. Mais l'amour , quand il ne connaît pas de limites, ne connaît rien d'absurde et d'irréalisable. Une pensée venue du cœur répondait en Dieu à toutes les difficultés que se forme notre impuissance; il n'avait pas fait l'homme sans le connaître, sans se connaître luiméme, sans savoir s'il était impossible à l'incréé de s'unir le créé, à l'éternel de revêtir le mortel , à Dieu de devenir homme, à la justice et à l'amour d'avoir dans une mort divine la satisfaction infinie de leurs contraires droits. Que cela vous étonne, je le comprends; mais que cela n’ait point étonné Dieu, je le comprends mieux encore. Car je suis homme, et dans la nature que Dieu m'a faite il entre un peu d'amour, amour faible et timide, et cependant, à cause de ce peu d'amour, je n'ai pas vécu sans souhaiter de mourir pour quelque chose d'aimé. Mon être a tressailli de cette pensée comme d'un rêve de béatitude ; ^t vous voudriez que Dieu n’eût pas été capable d’aimer jusqu’où aime une créature! Vous voudriez qu’il n'eût pu aimer jusqu’à mourir lorsque l'homme le peut!

Du reste, quoi que vous pensiez, oui ou non, voici le fait, un fait qui a tout dominé et tout vaincu. Un jour, pendant que les peuples offraient des sacrifices

aux dieux, poiuluiil (|U(> l'encens et la parole redisaient aux échos de riiuinanitê«e nom d’//H»jo7‘<ek qui leur avait été donné comme le plus auguste et le plus vrai de leurs noms , au milieu de cette unanime acclamation des haïmes tout à coup, sous le chaume du^ pauvre c^sous les frontons du Palatin , une voix descendit, voix inouïe qui apportait au monde celte étonnante nouvelle : Dieu est mort! Dieu est mort, il est mort hier, à tel lieu, de telles mains; on l’a vu, on l'a entendu, il a parlé, il est mort! Ne jurez plus par les dieux immortels, ne dites plus que Dieu est le Dieu vivant : c'était la plus haute expression de la foi, ce ne l'est plus aujourd'hui : car Dieu est mort! Il est mort!

Il a des amis qui lui survivent, et qui jurent par celte mort de leur Dieu. Tout est changé, rien n'a plus sa forme ni sa valeur, rien ne dit plus ce qu’il disait, rieu n’est plus vrai de ce qui était vrai : Dieu est mort! voilà la vérité. Que toute sagesse se taise, que tout front s'incline, que tout temple s'écroule, que toute politique se transforme, que toute la terre tressaille et joigne les mains : Dieu est mort!

Et comme la cause était inouïe, l'elTet pareillement fut inouï. On avait vu des révolutions d'empires, des trônes changer de maîtres, et c'était là, dans ces jeux de fortunes passagères, qu'avait éclaté le génie des plus grands d'entre les hommes. César, au Hubicon, s'était arrêté pensif; la main dans sa poitrine et le regard au-delà d’un ruisseau, il s'était dit à lui-méme:

• Moi, César, je fais une chose qu’aucun Romain n’a

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je fais un e

faile encore, je désobéis au D'une ré-

publique, maitrcèsedu monde, en j^iin^ce ruisseau, je fais un empire : .passoQS-Ie. »^éul^lre encore avait-on vu des révolutions dé I‘ 'I, quelques sages incliner la pensée d’une généra et comme César avait passé le Rubicon de la république, ceux-ci passer le RuJkicon de la vérité et substituer leur régne d’un

:rc encore

jour au régne d'un autre jour. Je ne sais s'il en fut ainsi , je l’accorde si vous vonlez , je crois à cette puissance de l'homme. Mais il se lit par cette parole :

Dieu est mort* une révolution que l’homme n'avait pas encore faite et qu’il n'a point imitée depuis, une • révolution dans le cœur humain. L’homme n'aimait pas Dieu , il aima Dieu ; l'homme n’aimait pas l’homme, il aima l’homme ; l'amour fut fondé sur la . terre, et lui qui n’y était qu’une passion y devint une vertu. Au culte de la beauté sensible succéda le culte de l’éternelle beauté qui est en Dieu, et qui de Dieu descend invisiblement sur les âmes. Il y eut des âmes, . un royaume des âmes, un service des âmes, une vie \ et une mort en faveur des âmes. La mort changea de physionomie-par l'amour, et ces deux choses, étroitc- <^ent embrassées firent du cœur de l’homme où leur ^ union s’opérait un miracle qui subsiste et qui est dc-

i. xant vous.

' - • 9* suscite après -dix-huit siècles des

apôtres, des martyrs, des vierges, des serviteurs de ^

son humanité dans la nôtre, et si vous demandez à tous l(*s possédés de cette folie d’où leur vient l’idée

el If courage île leurs venus, ils vous répondront avec la simplicité de la ccrlitiulc : Dieu est mort |mnr nous.

Ce sépulcre où fut Dieu contient leur âme, et chacun de leur dévouement répond à une plaie du Dieu qui .soulTrit et mourut.

.\près cela, que me direz-vous qui me touche et qui ébranle ma foi? A un point donné de l'histoire, une régénération iporale s’est accomplie dans riiumanité; elle a pris naissance sur la montagne du Calvaire, au pied d'une eroix où fut attaché nu , misérable el ^ abandonné, celui qui se disait le Fils de Dieu et le (Ils de l'homme, vrai Dieu et vrai homme, envoyé dans la ~ chair pour expier les péchés du monde et le ramener , ■ par ce sacrilicc ù la crainte et à l'amour de Dieu. Quiconque a détourné la tête de ce drame sanglant est demeuré ce qu'il était , un homme d'orgueil et de volupté; quiconque le regarde après tant de siècles y puise une vertu de transformation qui l'incline à devenir humble , doux , chaste , saint , ami de Dieu et serviteur de ses frères, détaché de ce monde qui passe comme une^figurc et l'œil ouvert avec une sereine joie sur l'aube blanchissante de l'éternité. Que |>eut le raisonnement contre une semblable expérience?. Tant qu’une autre source de régénération morale ne .s'ouvrira point sur la terre, la mort de Dieu restera ce qu’elle est, une idée sublime démontrée par une plus sublime réalité. On'jie la fuira que pour y revenir; on ne la blasphémera que pour le mieux adorer. Pendant que les passaiis crieront à la victime : Vas,

si tu es le Fils de Dieu descends de la croir, le Romain frappera sa poitrine en disant : Celui-là était vraiment le Fils de Dieu^. Une vertu se chargera de répondre à chaque insulte , une certitude à chaque objection, et la terre changera de face sans que la croix ait senti d'autre mouvement que celui de sa force et de son immutabilité.

Me demanderez-vous encore : Comment Dieu s'estil fait homme? Je vous répondrai : Il s'est fait homme pour mourir et vous sauver dans sa mort. Eh quoi t Vous êtes un esprit dans une chair, vous êtes par votre nature propre une incarnation, et vous disputez contre l'incarnation divine! Votre personnalité résulte du concours de deux substances distinctes, entre lesquelles la pensée ne saisit rien de commun, et vous refusez à Dieu d'opérer en lui la merveille qu’il opère en vous! Il vous suffit de respirer pour vous répondre; car votre respiration est un acte unique où vous avez *

(^science de l'union de votre âme et de votre corps en une seule personne. *

Me demanderez-vous comment l'innocent pouvait expier pour le coupable , comment Dieu pouvait être à la fois l’objet et l'instrumentHie la satisfaction qu'il se donnait par le mystère de sa mort? Je vous l’ai déjà dit, le genre humain n'avait péri que par voie desolidarité, c’est-à-dire par l'elfet de sa conununuutè substantielle et morale avec Adam, .son premier auteur;

' Saint Malliieu, clia|>. 27, vers. 40 cl 5t.

T lit. 42

il était donc juste qu'il pût être sauvé dans la mesure et selon le mode de sa perte, c'est-à-dire par voie de solidarité. Or Dieu, en prenant notre nature au sein d'une femme, s'était incorporé le sang, la forme et la vie d'Adam, et rendu par eux un membre effectif de la famille humaine, il était d’autant plus capable de l'investir d’un mérite solidaire que ce mérite était plus parfait étant pur de tout péché. Où Dieu ne voyait auparavant que ruines et séparation , il voyait désormais, par l'incarnation et la mort de sop Fils, un spectacle digne de le ravir. Le Fils de Dieu fait homme couvrait l’humanité, et chaque homme, en l'acceptant pour frère, puisait dans son innocence et son sacrifice, devenus le patrimoine commun , plus de droits à la bonté de Dieu qu’il n'avait trouvé de titre à sa colère dans l’héritage primitif du genre humain. Où le péché avait abondé, dit saint Paul, la ffrdce a surabondé* . Où la solidarité du mal avait tout perdu, la solidarité du bien a tout rétabli. ^

Quant à cette eoutradicliou qu'il y aurait à être à la fois l'objet et l'instrument d'une satisfaction, il est difGcile de lui donner un sens qui exige de le réfuter. Quoi! on ne peut pais mourir par amour, de peur d'ëtre à la fois l'objet et l'instrument de sa propre satisfaction; on ne peut pas expier pour un autre, de peur d’être encore à la fois l’objet et l'instrument. de sa propre satisfaction! Oui, Dieu était la victime du

' Epitre aux Roiiiaiii*, cliap. t(, vers. 20.

— (ial — ^

pcclié , cl il a voulu être la victime qui en a réparé l’oITensc et l'effet. Sa justice, en se manifestant, s'est satisfaite; son amour, en se livrant, s'est rassasié. Il a trouve en lui tout ce qui était nécessaire pour sauver l'homme, mais non pas cependant sans le concours de l'homme ; la loi de réparation , même accomplie par Dieu, est demeurée une loi de liberté. Il faut que *

l'homme la rende efGcace en s’appropriant les mérites de son libérateur par une personnelle coopération , et s'il est des âmes à qui cette coopération n'est pas directement demandée, parce que la mort prévient l'acte de leur libre-arbitre, cependant l'homme intervient encore dans l'œuvre de leur salut par une prière ou un sacrement qui met à leur félicité conquise le sceau du vouloir et du faire humains. *

Et de là vient. Messieurs, qu'au pied de la croi.x, devant la mort de Dieu, il s’est formé immédiatement deux races d'hommes, la race de ceux qui acceptent cette mort et la race de ceux qui ne l'acceptent pas, la race du péché originel et la race de la réparation.

La race du péché originel dit : Dieu est vivant ; la race de la réparation dit : Dieu est mort. La race du péché originel, e'est le monde; la race de la réparation, e'est l'Église. Le monde est l'ensemble des hommes qui ne cherchent point Dieu, mais qui se cherchent eux-mêmes dans les voluptés de l’orgueil et des sens; l'Église est l'ensemble des hommes qui, malgré leur misère native cl les restes inét^inls de la déchéance, recherchent Dieu de préférence à eu.x-métnes

et se le proposent comme le principe , la règle et lu fin de leur être. La race du péché originel est une source inépuisable de guerre et d’anarchie ; car les biens visibles où elle met son bonheur étant bornés, leur partage inégal et précaire en fait nécessairement un champ de bataille que ne cessent de se disputer les passions, tandis que la race des enfans de Dieu trouve la paix en celui qui leur prodigue l'infini de sa vie après leur avoir prodigué l'infini de sa mort. Le résultat du péché originel perpétué en ceux qui en demeurent volontairement la victime est une dégradation progressive et indéfinie; le résultat de la réparation en ceux qui se la rendent propre par un travail personnel est un perfectionnement progressif et indéfini fondé sur la parole du Sauveur : Soyez parfaits comme votre Père céleste est parfait'. De telle sorte qu'il y a dans l'humanité à la fois déchue et réparée deux progrès qui n’ont aucun terme absolument assignable, le progrès du mal et le progrès du bien, le progrès du mal dans le monde et par le monde , le progrès du bien dans l'Église et par l'Église. Et, comme tout le christianisme roule sur ces deux vérités, la chute et la réparation, l’une évidente et vivante dans le monde, l’autre évidente et vivante dans l’Église, il s'ensuit que le christianisme est visible dans sa démonstration à tout œil qui voit le monde et l’Église, cis deux parts collatérales et toutes deux prophétiques

' Saint Mathieu^ cliup. 5, \crs.

du genre humain. Mais le monde et l’Église ne sont pas seulement hors de nous, ils sont encore en nousmêmes; nous trouvons dans notre cœur la chute et la réparation , le progrès du bien et le progrès du mal , aux prises ensemble depuis le jour de notre naissance jusqu'au jour de notre mort, et nous révélant dans un langage intime plus fort que tout le reste la vérité des deux dogmes où le christianisme prend avec tous ses replis toutes ses clartés.

Maintenant qui vaincra? Qui vaincra de la nature humaine décline ou de la nature humaine réparée?. Ni l’uue ni l'autre complètement ici-bas, parce que la loi de réparation, en nous laissant le libre-arbitre, nous a laissé le choix de rester dans la vieille humanité ou de nous rattacher à la nouvelle, de profiter de la mort de Dieu pour nous réintégrer dans la vie ou de la rejeter comme une démence incapable de porter remède aux dépravations de notre cœur. Mais, bien que la nature humaine réparée ne puisse l'emporter complètement ici-bas sur la nature humaine déchue, néanmoins elle est la plus forte et il ne sera pas donné aux puissances de l'enfer de prévaloir jamais contre elle, pour deux raisons que je vais vous dire ; parce que l'œuvre de Dieu est supérieure à toute œuvre de l'homme, et parce que le mal lui-même a besoin du bien pour subsister. Séparé du bien, le mal se consumerait dans son propre délire en poussant tout à la mort physique autant qu'à la mort de l'ânie. C'est le bien qui donne au mal, en soutenant tout ce qu'il détruit, sa passagère

immortalité, et le mal, par l’instiucl de sa propre conservation , servira jusqu'à la fin des siècles au triomphe du bien.

(^tuoi que vous fassiez donc , Messieurs , soit que ^ • vous choisissiez de demeurer unis au premier .\dam,

fidèles à son sang cl à ses ruines; soit que vous vous retrempiez dans le sang régénérateur du Dieu fait homme et devenu le centre fécond de l'humanité réparée, dans l'un cl l'autre cas, quoique diiféremment, vous aiderez à l'oeuvre et à la victoire de Dieu. Soldats opiniâtres de votre corruption native, vous manifesterez dans vos actes à tous les yeux le vice originel dont vous avez reçu la tradition avec la vie, et le christianisme s’appuiera de vous pour asseoir le premier fondement de sa doctrine, qui est la transmission du péché d'Adam ù toute sa postérité. Enfans de Dieu, au contraire, captifs ^énis de la croix qu'il a portée pour nous sauver, vous serez une preuve <• vivante de la vertu qui est en ce sacrifice prodigieux, ♦ et le christianisme s'appuiera de vous pour asseoir le

second fondement de sa doctrine, qui est la délivrance et la sanctification du genre humain par la mort de Dieu. Et si tour à tour vous avez appartenu au mal et au bien, si des rangs de l'infidélité vous avez passé à ceux de la foi , le christianisme en appellera bien mieux encore à votre témoignage ; car vous aurez la double science d'Adam et du Christ , de la première et de la seconde vie, par une épreuve complète, et ce double aspect de votre cœur sera la révélation totale

(les deux vérités qui résument le cliristianismc^et qui lui ont assuré l'empire du monde. Jusqu'au dernier âge, tout sera là. Jusqu'au dernier âge, tout sera la lutte du hicn et du mal , du bien prenant sa source au Calvaire dans la mort de Dieu, du mal prenant sa source en Adam par une première prévarication. Entre ces deux extrêmes, il n'y aura rien qu’une sagesse stérile et des elTorts impuissans. O vous donc tous, fils de ce siècle tourmenté et cherchant des causes à soB salut , ne vous méprenez pas : il n'y a de salut qu'en Jésus-Christ mort pour nous , qu'eu sa croix d'ou. nous parlent avec une égale éloquence, la justice et l'amour de Dieu, qu'en la vertu d'abnégation qui découle comme un baume de cet arbre de vie et panse intérieurement les deux blessures de notre àine, l’orgueil et la volupté. Hors de là vous ne ferez rien , vous ne pourrez rien pour sauver cette génération, et si vous l’essayez , un jour viendra que , comme le comte de StralTord abandonné à ses ennemis par le roi dont il avait été le ministre et le confident, vous répéterez mélancoliquement ces paroles de David : JVe vous confiez pas aux princes , aux enfans des hommes en qui n’est pas le salutK Portez plus haut vos regards et plus loin vos es|)érances; mourez avec Dieu pour vivre avec lui. Enseignez à tous par vos œuvres l’acceptation volontaire de la souffrance, la résignation, la douceur, l'humilité, la pauvreté, la

' Fsaume 1 4S, vers. 3.

chasteté, le service des humbles et des petits : tout cela est descendu de la croix du Fils de Dieu, et cela seul sauve le monde.

Vous entendrez, Messieurs, vous porterez avec cou- • rage cette voix terrible et consolante qui tombe du Calvaire; elle ne 'vous dégoûtera point des enseignemens de cette chaire à laquelle vous vous êtes toujours montrés si fidèles, et où je vous convoque pour une autre année avec la même certitude qu’autrefois. Une année, c'est un siècle; mais Dieu ne compte pas les siècles, et l’homme qui croit en lui ne les compte pas non plus.

Année 1848< — De Dieu.

QüABi^lTE-ClMQlIlfeME CONFËBINCE. — DC l'exiSteDCe (IC

Uiou .J

Qvàbixtb-Sixiëiik Confëbrnce.— Ue la vioiDiimc de Dieu. Qt'ABÀNTB'SEPTifcME CoMFÈBEBCR. — Création du

monde par Uieu

^ t^tUABANTB-ilciTiËiiE Co^FtBE.^CE. — Du plan pénéral de la

créalton U3

QuABATTE-NEuvilaiE CoxFËBEBCE. — 1)6 l'homme en tant

qu'èire intelliftent...,,..^. 121

r.iRQOAMTiËiiE Conférence. — De l’homme en tant qu'être moral 157

CiNQOANTE-ET-CNifcME Conférence. — De riiomme en tant ^

qu'être social IU5

r.i,NqoANTB-DRCxifcME CONFÉRENCE. — Du double traraîl de 4- riiommc 223

Année 1 849. — Du commerce de l'homme avec Dieu.

CiNQUANTE-TROtsiÉME CONFÉRENCE. — Du commcrcc suma- I,

turel de l’homme avec Dieu 2.5t

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