‹ Conférences de NotreDame de Paris (volume 2)Chapitre 24 sur 27 · GIO · texte numérisé non relu

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n’esl pas détruit dans l’homme pécheur, il nesi ({M'affaibli et incliné. Mais cet affaiblissement et cette inclinaison suffisent pour lui ôter la pleine jouissance de son âme et la sainte indépendance d’un enfant de Dieu. Affranchi de Dieu , il sert quelque chose qui n’est pas même son corps, mais un instinct dépravé issu de la corruption réciproque des sens par l’esprit, et de l’esprit par les sens, et qui demeure en lui souvent plus fort que lui, jusqu’à ce que Dieu fasse des- .cendre au fond de cet abîme un rayon de sa lumière et un coup de sa vertu.

Soit donc que nous considérions l’homme dans sa partie supérieure et pensante, soit que nous le considérions dans sa partie inférieure et organique, ou même dans l’unité complexe de son indivisible personnalité, en haut, en bas et au centre, nous y trouvons le péché sous un mode permanent, attaché à ses os, rongeant sa substance et flétrissant sa vie. Cela posé, un tel état, ^qui est l’état de péché, est-il héréditairement transmissible? C’est demander si la nature humaine est transmissible avec les privations et les altérations qui l’affectent substantiellement. Or, qui ^ pourrait le mettre en doute? L’homme n’est pas un être sans aïeux et sans postérité ; il vient de plus loin que scs propres années, et se survit à lui-méme dans de longues générations. A la différence de l’esprit pur, qui n’a que Dieu avant et après lui , l’homme doit au corps dont il est revêtu l’inappréciable privilège de se perpétuer dans une race illimitée par la traiisniissioh

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(le son sang, de sa forme et de sa vie. Il irunsinel son sang personnel, celui qifil a roulé dans ses veines en lui communiquant Tardeur de son âme , et non pas un sang vague et indéterminé, qui ne serait pas plus le sien que celui d’un autre , et qui , appartenant à tous, serait incapable de lui donner un fils, son propre ouvrage et sa vraie continuation. Si, à ne considérer que la matière brute, le sang est uniforme, ce que j’ignore , et ce dont je ne me soucie pas, il s’en faut bien qu’il en soit ainsi moralement. Tout homme, par le sentiment habituel qui l’anime, souille ou purifie le flot qui c<)ule en lui , et en fait une liqueur vile ou généreuse , capable d’une race puissante ou méprisable. Le sang, modifié par Tâme, modifie à son tour la forme organique du corps , et l’homme , en vertu de sa faculté propagatrice , communique à sa postérité cette forme intérieure d’où jaillit la physionomie, et d’où sort la facilité du vice ou de la vertu. C’est cette forme qui constitue proprement la race, et qui donne à chaque famille et à chaque peuple ses goûts, son caractère, son histoire et son identité. Le fils est l’image du père par cette communication de la forme, et les enfans d’un même père, dans toute la suite des siècles , se renvoient cette image primitivement unique qui fait leur patrimoine et leur parenté. Patrimoine impuissant toutefois, parenté stérile, si la

vie ne pénétrait ces élémens profonds , la vie même du père, qui se poursuit au dehors de son sein, et qui ’ lui rend dans d’autres entrailles le battement de son

propre cœur. Entendez, Messieurs, entendez ces mystères : ce sont eux qui font Thumanité. Sans eux , rhornme existerait peut-être , mais non pas Thumanité. L'humanité est un tronc unique qui a fleuri dans la main de Dieu, son premier père, qui a poussé des rameaux sous toute l'étendue du ciel , mais des rameaux qui ne perdent jamais le sang et la forme et la vie de la souche patriarchale , où tous, morts et vivans, anciens et nouveaux, puisent leur ressemblance et leur unité.

Est-ce là tout? L'âme n'a-t-elle rien à faire dans la perpétuité du genre humain? Tout ce mystère est-il un mystère de fange organisée coulant dans un moule qui ne change et ne s’use pas? Oh! non, croyez-en vos pressentimens, l’âme n’est pas étrangère ici ; car l’âme est la grande chose de l’homme , et sans doute elle entre pour une part dans la constitution de l’humanité. Mais quoi ! L'âme n'est-elle pas une substance simple, indivisible, et par conséquent intransmissible? Oui, j 'en conviens , et cependant le fils ne pourrait être étranger au père par son âme sans perdre sa ressemblance avec lui et sans donner à la paternité un caractère purement extérieur et animal. Le père n’est père que parce qu’il engendre une personne humaine, composée de corps et d’âme, et qui le continue par une ressemblance prise des deux côtés «de cette double nature. C’est pourquoi, dans l’œuvre de la per- }>étuilé, l’homme ne transmet pas seulement sa substance materielle , il a reçu de Dieu un pouvoir plus

haut : être créé et incapable de créer à son tour , il pénètre par son vouloir Jusqu'à la toute-puissance créatrice, et en vertu de la loi qui a fait de la paternité une partie de son essence, il somme Dieu plutôt qu'il ne le sollicite de produire une àmc et de l'unir au corps qui doit perpétuer son sang, sa forme, sa vie, et lui donner, avec le concours de l'àme, le glorieux et doux nom de père. Dieu obéit; un souffle descend sur le limon obscur qui est déjà l'homme et qui ne l'est pas encore, qui l'est par la disposition de ses élémens, qui ne l'est pas encore parce qu'il y manque nn esprit capable de connaître et d'aimer. Ce souffle est celui-là même qui anima le premier homme; il reconnaît cette vieille terre préparée autrefois de la main de Dieu, il y verse avec, amour et respect une àmc (|ui n'était pas tout à l'heure, une âme née de la volonté de Dieu, pure, sans tache, vierge, ne portant en elle qu'une image, qui est celle de Dieu. Mais taudis qu'autrefois le limon primordial était pur lui-même et sans aucun droit ni pouvoir de paternité, ici l'àme rencontre deux forces auxquelles il lui faut sc plier, la force organique et assimilatrice du père et la force corruptrice du péché. Elle entre dans le moule paternel , alfaibli et vicié par l'absence de la grâce divine , par l'altération du sang, par la dégénération de la forme, par la pauvreté de la vie, et là, victime involontaire et qui ne se connaît pas encore , elle reçoit l'image de l'homme déchu et en continue la tradition.

On a demandé souvent pourquoi Dieu envoyait une

àme pure daus un corps souillé par le péché. Pourquoi, Messieurs, vous venez de le voir. Ce n'est pas Dieu qui envoie les âmes, c’est vous qui les évoquez. C'est vous , hommes doués d'une vie transmissible , investis du droit auguste de la paternité, c’est vous qui, sur l'ordre de votre chair, appelez les esprits à vous et les forcez de recevoir avec votre image la honte et la gloire d'étre votre postérité. Si cette puissance vous eût été retirée, c'eût été l’arrêt de mort du genre humain. Dieu, qui voulait sauver l’humanité, vous a laissé la vie dans sa plénitude ; il a maintenu la loi de la transmission héréditaire, sans laquelle demeurés au néant vous n'interpelleriez pas sa justice et sa sagesse , et accomplissant de sa part tout ce qu'il avait promis , il permet à votre misère de souiller les âmes qu’il crée pour vous, et à votre ingratitude de le blasphémer pour le mal dont vous êtes les auteurs.

Si je ne me trompe. Messieurs, j’ai prouvé deux choses : la première , que le pêché produit dans l'homme un état permanent de désordre, qui affecte son âme et son corps substantiellement; la seconde, que cet état de désordre est héréditairement transmissible d’une manière physiologique, c'est-à-dire comme une maladie, en vertu des lois générales qui régissent Tûme et le corps dans l’œuvre de la paternité. C’est beaucoup déjà, et pourtant ce n'est pas tout, car cette maladie du péché , elle est imputée à la victime qui la reçoit sans le vouloir, qui la subit comme une condition nécessaire de sa naissance, sans qu'il ait dé-

|)«nilu d'elle d'y donner ou d'y refuser son conseulement : comment cela peut-il être? Comment, aux yeux de la souveraine justice, l'homme déchu est-il autre chose qu'un être malheureux? Il a perdu Dieu par le crime de son premier père, on le convoil; Dieu, qui s'était donné gratuitement, a pu se retirer gratuitement de la race d'un cou|)al>lc et l'abandonner aux cfTets persévérans d'une corruption qui ne venait pas de lui. Mais appeler cette race elle-même coupable, lui imputer sa misère à crime et sa perte à châtiment, voilà qui confond notre cœur tel que Dieu lui-même l'a fait. Il est vrai , vous nous l'avez dit , le péché originel n'est pas puni dans la postérité d'Adam comme une faute personnelle, il s'en faut bien, mais enfin il est puni. Pourquoi? à quel titre? C'est une simple privation, nous avez-vous dit encore , et même une privation qui n'entraine aucune douleur de l'âme, parce que l'âme, n'ayant pas reçu la semence du bien éternel, est incapable de connaître et de ressentir ce quelle a perdu. Oui, mais cependant c'est une peine, et c'est à cause d'une faute que Dieu tient éloignés de lui des enfans qu'il avait faits. pour lui. Comment cette faute retombe-l-elle, si peu que ce soit, sur toute l'humanité?

Messieurs, je ne puis vous répondre que par un seul mot, mot célèbre, sans lequel il est impossible d'entendre l'histoire de l'homme et sa propre justice, mot qui est de toutes les langues, et que voici : solidarité. Que veut-il dire? Il veut dire nécessairement

quelque chose, cl quelque chose de vrai, saos quoi il n'exislerait pas. La solidarité, telle que le genre humain l'a toujours connue et comprise, est une communauté de mérite et de démérite , de gloire et de honte, entre des êtres liés ensemble par un principe d'unité. Partout où il y a unité, il y a communauté morale, et la communauté morale n'est pas autre chose que la solidarité. Ainsi, entre l'àme et le corps, si différens qu'ils soient, il existe un lien qui fait de l'un et de l'autre une seule personne. Eh bien! le corps, quoique incapable de bien et de mal, et par conséquent de responsabilité, est cependant comptable des actes libres de l'àme, et il ne s'est pas rencontré de législateur assez insensé pour dire : l'âme seule est coupable, l'àme seule doit être punie. El ne croyez pas. Messieurs, que l'on s'attaque au corps par impuissance de s'attaquer directement à l'âme ; non, la pensée commune n'est pas celle-là. En frappant le corps du coupable , la justice humaine entend faire un acte juste dans sa totalité, et non pas un acte qui passe par l'innocent pour atteindre le criminel. L'âme seule, il est vrai, conçoit le crime, seule elle le veut, seule elle le commande; mais indivisiblemeut unie au corps, elle ne conçoit, ne veut, ne commande et n'exécute qu'avec le corps ; la communauté de vie engendre la communauté morale, et chaque membre solidaire de tous ne s'étonne pas que le supplice parvienne jusqu'à celui qui n'a pas commis la faute, mais qui s'y trouve enveloppé par une involontaire

i'oo|H*ralioii. I,c liras a frappé, la léie en répond, ol Ionie la terre applaudit au vers du Cid :

QuamI le bras a fuilli, lun en punit l:) (etc.

De même et mieux encore, au sein de la famille, il existe un principe d’unité qui a sa source dans la transmission du sang, et pour conséquence une solidarité d'autant plus forte que l’on est plus près du tronc d’où elle s’épand. l’oute famille compte dans son patrimoine riionneur qu’elle a reçu de ses aïeux, et cet honneur ombrage la tête de l'enfant qui vient de naître avant même qu’il soit capable de nommer la gloire en nommant son père. En vain réclamerez-vous contre cette dispensation du mérite; en vain la traiterez-vous de préjugé sans fondement, le préjugé vous subjuguera vous-méme , et lorsqu’il s’agira d'unir votre sang à un autre sang, votre race à une autre race, vous n’estimerez rien plus que cet incompréhensible héritage de l’honneur, comme vous ne redouterez rien plus que la rencontre d'une souillure héréditaire, fût -ce dans l’objet le plus aimé et le plus digne de l’être. Je vous le demande, la main sur votre cœur, épouseriez-vous la lille, d’un misérable? Y a-t-il au monde un amour qui vous persuadât de faire à votre postérité C(‘ douloureux présent? \ous épouserez le malheur, jamais la Jionte , et ce jugement de ‘votre âme me suffit contre votre raison. Votre âme n’a pas tort : le lils est le sang, la vie, l'image, la conti- T hi.

iiualion du père; il perpétue, (|uoique imparfailemetil, la cause qui a fait le mal et trouvé l’opprobre dans le mal.

Vous me direz que celte condamnation n'est pas sans relevaillcs, qu’il y a des exemples d’un retour de l’opinion et qu’une solidarité de gloire s’est plus d’une fois superposée à une solidarité contraire. Oui, et qui le nie? Le mérite personnel peut racheter le démérite originel, et il n’en est pas du déshonneur transmis comme du déshonneur qui vient de nous. La justice humaine aussi bien que la justice divine distingue aisément ces nuances et ne se trompe pas sur le degré de responsabilité. Le coupable primitif est le vrai, le grand coupable; le coupable héréditaire, victime du sang qu’il porte,, est une infortunée prolongation d’autrui, et l’équité lui montre de loin la piscine laborieuse où tout grand cu?ur peut dépouiller le vieil homme et rajeunir son sang.

Au-dessus de l’unité de famille et de la solidarité ^ domestique est une unité plus vaste qui engendre une solidarité plus profonde, je veux parler des nations.

Un peuple n’est pas l’informe assemblage de quelques myriades d’hommes répandus sur un même territoire; il est la postérité d’un patriarche qui, de chef de famille et de conducteur de tribu , est devenu le père d’une race nombreuse et puissante, unie par les lois, les mœurs, les institutions, la terre et les souvenirs. Un peuple est une communauté qui n’a qu’une âme et qu’une histoire. Un peuple est un; identique à lui-

mémo dans toute la suite des siècles, il agit, selon l'expression de l’Écriture , comme un seul homme , mettant dans les affaires humaines le poids de sa masse et de son unité. C'est pourquoi il est responsable en tant que peuple , et le peuple ne commençant ni ne finissant jamais à tel ou tel point particulier, sa responsabilité enveloppe toutes les générations qui le composent et tous les actes qui constituent l'ensemble de sa vie. En doutez-vous? Doutez-vous que la France porte dans son sein la tradition solidaire de tout ce qu'elle a fait au monde? Doutez-vous que votre nom de peuple soit une réalité vivante qui accompagne chaque Français et rappelle en lui la mémoire des fautes et des vertus de nos aïeux? Doutez-vous de la grandeur commune qui est en chacun de vous, et ne vous estimez-vous qu’au poids de votre mérite personnel? Le Romain disait avec orgueil : Romanvs ciins stim ego. Vous le dites comme lui, parce que vous sentez comme lui qu'un grand peuple habite eu vous. Oui, nous revivons dans nos aïeux par le sang qu’ils nous ont légué , et nos aïeux revivent en nous par ce même sang que nous leur devons. Nous étions en Clovis, lorsque, sorti des austères forêts de la Germanie , il jetait au-delà du Rhin le regard qui promettait à sa race la possession des Gaules et la ruine des Romains. Nous étions en lui lorsqu’il écoutait Clor tilde sous sa tente, lorsqu’il priait à Tolbiac, lorsqu'il courbait la tête sous la bénédiction de saint Remy et le baptême du Christ. Nous étions en Charlemagne

passant les Alpes pour venger la papauté outragée et asseoir son indépendance au milieu des nouvelles nations. Nous traversions la mer avec Philippe-Auguste et saint Louis pour délivrer le Saint-Sépulcre. Nous étions de la ligue qui défendit notre antique foi contre les armes de l’hérésie, et plus récemment encore, on nous a trouvés sur l’échafaud où coulait le sang de nos pères pour nous conserver le titre et les droits de chrétiens. Tous ces mérites sont les nôtres, tous ces souvenirs parlent de nous-mêmes. Du haut de riiistoire où la posléritédes voit, la France apparaît comme leur cause indivisible et subsistante, et du haut du ciel où Dieu les récompense , sa justice ne couronne qu’une âme et ne proclame qu'un nom.

Ces exemples. Messieurs, vous font voir que la solidarité est une loi générale du monde, et que si les familles et les nations y sont sujettes , l’humanité tout entière, en la personne d’Adam qui la contenait et la représentait, a bien pu en ^uhir Faction. De même que chacun de nous porte les fautes de son sang, comme membre d’une race et d’un jieuplc, nous les portons aussi comme partie substantielle du genre humain, avec cette différence que les solidarités postérieures à la solidarité primitive sont nécessairement bornées et imparfaites, tandis que la solidarité primitive, étant le principe de la responsabilité humaine, surpasse toutes ses filles en étendue et en profondeur. Fn étendue, car Adam est le seul homme qui ait renfermé en'lui tous les hommes, qui leur ait transmis

à tous sans exception son sang, sa forme , et sa vie; en profondeur , car ii est le seul qui , par sa faute , ait séparé de Dieu le génre humain. Les fautes subséquentes des hommes, des familles et des peuples, trouvent cette séparation accomplie, et ne peuvent y ajouter qu’une aggravation. Nulle créature humaine, sauf Adam , n'est en droit de se dire : J’ai perdu le monde; comme nul autre que Jésus-Christ n’est en droit de se dire : J’ai sauve le monde. Adam a ouvert la série des crimes, Jésus-Christ la série des grâces et des vertus : chaque homme ajoute à ces deux tables ses mérites et ses démérites propres et greffe des solidarités secondaires sur la solidarité universelle; mais aucun n’est la souche , aucun n’est le fleuve , aucun n’est l’unilé primordiale d’où découle la perte ou le salut commun.

Vous voyez donc. Messieurs, pourquoi la transmission héréditaire de l’état de péché à la descendance d’Adam n’est pas seulement un malheur, mais une certaine participation qui a pour conséquence un degré d’imputabilité. Dieu, en considérant le genre humain avant toute réparation , n’y voit pas seulement un désordre perpétué , il y découvre encore la cause permanente de ce désordre, qui est la nature humaine elle-môme issue d’Adam et ne faisant qu’un avec lui. Cette cause, il est vrai, n’est plus entière; la personnalité d’.Adam y fait défaut et y est remplacée par la personnalité de ses de^cendans. C’est pourquoi l’état de péché qu’ils portent on eux ne leur est pas imputé

comme à leur premier père , seule cause intégrale de la séparation de l’homme avec Dieu. En Adam, la peine est tout à la fois privatise et afflictive; dans sa postérité , elle n’est plus que privative, sans aucune douleur, ni de l’amc, ni du corps. Dieu se tient retiré de l’homme qui s’est retiré de lui, voilà tout.

Que si cette condition des choses vous semble encore dure, considérez. Messieurs, que le don de Dieu à l’homme était gratuit, surnaturel, inflniment supérieur à toute espérance d’un être créé. Considérez, en second lieu, que la loi de la solidarité n’avait pas été établie de Dieu arbitrairement , mais qu'elle découlait dé la constitution même de l’unité humaine, et que, dans le plan de la création, elle ne devait entraîner que la communication et la düTusion du bien. C’est l’homme qui a corrompu la loi de la solidarité et en a fait un instrument de propagation du mal , et malgré cette corruption, l’elTet premier de la loi subsiste encore. Jésus-Christ, le sauveur du monde, s’en est emparé pour appliquer au genre humain tout entier, comme nous le verrons bientôt, le mérite expiatoire de sa vie et de sa mort; si la solidarité nous a perdus, c’est la solidarité qui nous sauve , et le bien qui en sort surpasse le mal qui en est le fruit. C’est pourquoi saint Paul ne craint pas de dire : Il n'en est pas du péché comme de la grâce. Si beaucoup^ sont morts par la faute (tun seul, combien plus la grâce de Dieu abondera-t-elle en beaucoup datis la. grâce d'un seul autre homme , Jésus-

Christ'! El déjà dans i'andeniie loi, au milieu des foudres du Sinai , Dieu disait à son peuple : Je suis le Seiyneur ton Dieu , le Dieu fort et jaloux ^ qui visite l'iniquité des pères dans les enfans jusqu'à la troisième et qiuitrième génération de veux qui me haïssent, et qui fais miséricorde jusqu'à la millième génération de ceux qui m'aiment et qui gardent mes commandemens^ . Paroles mémorables et qui montrent comment, d’une même loi d’où jaillit le bien et le mal, Dieu sait tirer plus de satisfaction pour la miséricorde que pour la justice.

Messieurs, faisons de même. Quels que soient nos vains raisonnemens, devenus pères à notre tour, nous portons dans les replis de notre cœur la destinée de ceux qui sortiront de nous. Fils d’une solidarité dont la puissance remonte au-delà de notre berceau , nous en créons une autre pour les générations qui hériteront de notre vie. Chacune de nos pensées, chacun de nos actes retentit déjà jusqu’à notre postérité , et les siècles à venir accuseront nos fautes dans leurs malheurs , comme ils loueront nos vertus dans leurs propres bénédictions. La solidarité active succède pour nous à la solidarité passive, et ce que la raison nous tenait caché, le dévouementMious le révéle. Hommes, pères, citoyens, chacun de ces noms vous avertit que vous n’éles pas seuls avec' vous-mêmes, mais que votre

' ÉpiU'c aux Itoinains, cliap. l>, verü. 15. ^ Exode, cliap. 20, vere. 5 el G.

àmc est un monde où d’autres âmes puiseront indéfiniment leur vie, leurs souvenirs et leur sort. Certes,, j’en tremble comme vous; je sens ce double fardeau qui m’accable en arrière et en avant de moi , en arrière par mes aïeux, en avant par ma postérité. Car moi aussi. J’ai une postérité; elle sort de mes lèvres avec la parole de Dieu; elle me demandera compte un jour de la grâce qui me fut donnée pour m’engendrer des fils en Jésus-Christ. .Mais tout pesans que soient sur mes épaules le faix du passé et le faix de l’avenir, le faix de ce qui n’était pas encore moi et le faix de ce qui ne sera plus moi, enfant et père, je ne maudis point la loi qui a étendu ma responsabilité hors de la mesure étroite de ma personne et de mon âge. Je rends justice à Dieu, mon premier ancêtre, à Adam, qui le fut après Dieu, à tous ceux qui ont tissu de leurs actes et de leurs pensées le fil compliqué de ma courte vie. Ils m’ont porté heur et malheur : mais que serais-je hors d’eux? Un roseau perdu dans la solitude, une goutte de pluie, un grain de poussière sans parenté avec la poussière clle-mémc; étranger à tout, sauf à moi, j’eusse passé dans le monde seul à seul avec mon âme et mon corps, mystère d’égoïsme et d’impuissance , n’ayant rien à pleurer , rien non plus à bénir. Oh! laissez-moi tel que je suis, ne m’ôtez pas l’amour et la grandeur'en m’ôtant mon fardeau. Laissez-moi ma part de l’humanité faite et de l’humanité à faire, je l'accepte. Responsable du inonde, le monde l'est aussi de moi; je le porte et il me porte,

il a préparé mon sort cl je (ravaillc au sien. La solidarité, c'est la vie de tous en toits; c'est la puissance dan^la faiblesse, l’étendue dans la borne. L'immortalité dans la mort , le bien dans le mal , Dieu dans l’homme et l'boinmc en Dieu. Car Dieu y est entré lui-méme; amoureux de celte léi sublime, il y a mis sa divinité, il a jeté dans la l^mçcdc La responsabilité universelle sa gloire et son sang.. Vous le verrez bientôt, vous le voyez déjà. Et moi, fils de cette solidarité toute-puiBsante,»frère cl cohéritier de l'ilomme- Dieu , je ne me sens plus la force , eu présence d'un tel bienfait sorti d'une telle cause, d'accuser ni de défendre rélenielle justice; je m’arrête éperdu au pied de la croix i]ui m'u sauvé par un auli'e mérite que le mien, cl ma parole c\|iire dans l’action de gracus et daiis'I’adoralioiiS •

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