DI' PI, AN GKKËRAL DE LA CRÉATION
Monseigneur,
Messieurs,
Nous avons recherché dans noire dernière Conférence par quel procédé et par quel motif le monde était sorti des mains de Dieu ; nous avons vu que c'était par le procédé de la création et par le motif de la bonté. La bonté est , en effet , le caractère sous lequel le genre humain a toujours conçu Dieu de préférence , comme c’est aussi le caractère des hommes
qui ont le plus attiré l’amour et la vénération des âges. Quiconque n'a pas été marqué de ce signe auguste n’est point parvenu à la plénitude de la gloire , et ni l’éclat des conceptions, ni le bonheur des armes, ni le mépris de la vie , n’ont suffi sans la bonté pour élever la mémoire d’Alexandre ou de Marc-Aurèle. Celle de Dieu, à plus forte raison, repose sur la même base, et rien ne nous est plus naturel que de répéter avec David : Le Seigneur est doux en toutes choses, et sa miséricorde est par-dessus toutes ses œuvres * .
Dieu donc, ayant fait le monde par bonté, c’est-àdire dans l’intention de lui communiquer ses biens , qui ne sont autres que la perfection et la béatitude, il nous faut maintenant connaître le plan qu’il a suivi dans la réalisation de celte généreuse pensée. Or, tout plan se compose de deux cléinens nécessaires, les matériaux qui doivent servir à fonder, et l’ordonnance qui leur sera donnée. J’ai donc à vous entretenir aujourd’hui des matériaux de la création et de leur ordonnance générale.
Selon la doctrine catholique. Dieu a employé dans son œuvre, qui est l’univers, deux sortes de matériaux parfaitement dissemblables : la matière et l’esprit.
Qu’est-ce d’abord que la matière"? Si je vous dis que c’est quelque chose de pesant , vous m’opposerez les fluides impondérables. Si je vous dis que c’est quelque chose d’étendu , vous me répondrez que plu-
' Psaum<^ tii, vers. il.
sieurs philosophes estiment qu*on peut la réduire à des atomes , c’est-à-dire à des points indivisibles et par conséquent inétendus. Si je vous dis que c’est quelque chose de coloré^ vous m’objecterez qu’on peut aisément la concevoir dépouillée de toute couleur. Ainsi en serait-il de la saveur et du son. Mais ce travail de spoliation, par lequel nous enlevons successivement à la matière ses attributs apparens , a cependant une limite où s’arrête l’effort critique de notre esprit. Quoi que nous fassions , il reste en elle la susceptibilité permanente de recevoir des formes et des mouvemens. Je dis de les recevoir , car nous voyons clairement qu’elle n’a ni pensée , ni volonté , ni liberté , aucune activité personnelle , aucun commandement. Elle est à la fois active et inerte : active, puisque c’est une force ; inerte , parce qu’elle n’agit pas spontanément, maisjsous l’empire d’une irrésistible nécessité. *
L’esprit, au contraire, n’a ni forme, ni mouvement de translation d’un lieu à un autre ; il ne tombe pas sous nos sens. 11 pense, il veut, il est libre. Aucune nécessité n’a de prise sur lui. C’est en vain qu’on lui commande , s’il ne se commande pas à lui-même , et tous les assauts de la puissance viennent se briser contre une seule âme qui se respecte.
Tels sont. Messieurs , les matériaux du monde. La doctrine catholique n’en connaît pas d’autres ; les sens et la raison ne nous révèlent que ceux-là. Trouveronsnous encore ici le rationalisme pour nous arrêter ?
Oui , Messieurs , nous le trouverons , et je vous en préviens de nouveau : |a doctrine catliolique ne posera pas un seul dogme sans que le rationalisme ne pose contre elle une négation, .\ttendez-vous-y aujourd’hui, demain , toujours. C'est la nature de l’erreur de créer des ressources contre toute vérité, sans quoi la liberté de notre intelligence ne serait qu’une chimère.
Certes , s’il y a quelque chose d’avéré , c’est la coexistence dans le monde de la matière et de l’esprit. Quoi de plus manifeste ! La matière est l’objet de nos sens ; ils la voient, ils la touchent, ils la sentent, ils en disposent à leur gré, selon des lois invariables, découvertes par la science et vérifiées par l’application. Aucun elTort de la volonté n’est capable de détruire l’impression causée dans le genre humain tout entier par le spectacle constant de l’univers. L’esprit n’est pas moins sensible et éloquent pour nous , il l’est davantage encore. Car, l’esprit c’est nousmêmes. Nous n’avons pas besoin de nous mettre en rapport avec lui comme avec un objet étranger; il nous est présent et intime; chacun de ses actes nous le révèle dans ses facultés propres , dans son empire sur la matière et sur les idées, dans sa spontanéité et sa liberté. Cependant, qui le croirait? deux doctrines contradictoires se sont produites dans l’histoire de la raison humaine, l’une qui nie rcxisteucc de la matière, l’autre qui nie l’existence de l’esprit. L’idéalisme soutient que tout, dans la nature, est immatériel ; le matérialisme affirme que tout est corps.
Kl vruiinuiil , si juinais l'eritMir pouvuil Olre une nuMc et sainte chose, on serait en droit de le dire de l'idéalisme , qui ne prétend ravir rexistence qu'à la partie inférieure de la création, cl faute de comprendre (|uels rapports entrclicn<lrait avec Dieu une substance dénuée d'inlclligcncc et de sentiment. Pourquoi Malehranche , en cITct , cet illustre philosophe chrétien , disait-il que, sans l’autorité de la foi, il ne croirait pas à la réalité de la matière , si ce n’est parce qu’il ne pouvait se rendre compte du but de Dieu en la créant ^ Et n’avons-nous pas établi nous-mêmes que le but de Dieu dans la eréation était de communiquer sa |)erfection et sa béatitude aux êtres issus de sa toute-puissante bonté? Or, comment la matière, incapable de connailrc et d'aimer, répondrait-elle à celte vue du créateur? En quoi lui serait-il permis d’atleindrc à la frontière même de l’ordre diviu,. où tout est intelligence, amour, compréhension? Que Dieu ait fait des esprits, images de sa propre nature, doués de l’honneur de scruter le momie invisible, babitans présomptifs de la gloire éternelle, vases d’une louange volontaire, compagnons humbles mais possibles de fa très-sainte Trinité, on en conçoit le motif et l’exécution. Qui concevra jamais l’oflicc de la matière par rapport à Dieu, et même par rapport aux esprits créés? Si elle n’est pas éternelle, à quoi bon la créer pour un jour? Si elle doit durer au-delà des temps , quel rôle rcmplira-t-ellc dans l’éternité, c’est-à-dire dans le régne pur de Dieu ? ,
D’anciens sages, Messieurs , s’efforçant de pénétrer ce mystère, avaient pensé que la fonction de la substance matérielle était de limiter les esprits qui , de leur nature , croyaient-ils , n’avaient aucune barrière entre eux et l’infini. Mais la saine théologie repousse celte explication. Les esprits créés ont leur mesure dans la volonté divine qui les produit; il leur suffit d’être créés pour être bornés, attendu que l'existence par soi-méme entre dans la notion de l’infini. Supposons toutefois que l’être immatériel cl intelligent ne rencontre dans son essence personnelle aiicunc limitation : quoi ! pensez-vous qnc Dieu .s’ingéniera à lui en donner une par jalousie , de peur qu’il ne devienne son égal , et l’emprisonnera ainsi dans le sépulcre d’uu cor|)s? Pensez-vous que les hommes ne soient autre cho.se que des dieux asservis dans une organisation sensible? Ah! Me.ssieurs, si Dieu avait pu créer des esprits infinis, soyez sûrs qu’il l’eût fait. Il ne demandait pas mieux que d’étendre l’orbite de la création, et vous verrez bientôt que la matière elle-même, loin d’avoir été un inslrnmcnl de restriction dans sa main, a été l’une des ressources dont a usé sa sage^sse pour agrandir le champ de l’univci-s.
La matière, comme l’e.spril, a été appelée à Jouir de la perfection et de la béatitude divines, et plus elle en était incapable, plus Dieu a voulu se jouer dans celle difficulté, tenant à honnetir, s’il est permis de parler ainsi , d’imprimer le seeau de sa puissance cl de sa miséricorde sur une substance où le néant parai-
irilit lui dispulcr l’t-mpin'. (Jiiu la matière soit inerte tant qu’elle voudra; qu'elle soit miieUc, sourde, aveugle, insensible, ne lui ménagez pas l’opprobre, elle y consent: mais écoutez l'apolre saint Paul prenant en main sa cause et vous parlant de sa destinée. Toute rliair , dit-il, )i’cst pas la même chair... Il y a, des corps célestes et des corps tcirestrcs; autre est la gloire des célestes, autre est la gloire des terrestres... Le corps est .semé dans la corruption, il re.s.suseitera dans V ineorruptihilité • il est .semé dans le déshonneur , il ressuseitern dans la gloire ; il est semé dans la faiblesse, il ressuscitera dans la puis.sanee; il est semé corps animal, il ressuscitera corps spirituel'. Vous l’entendez, Messieurs, saint Paul n’est pas embarrassé du scandale de notre boue ; il ne croit pas à sa misère finale, il la voit transfigurée jusqu’à devenir spirituelle, et si vous voulez l’ouïr encore prophétiser son avenir, écoutez de nouveau : Mous savons que toute créature gémit et enfante jusque aujourd'hui... Car, toute créature attend la révélation du jour des enfatis de Dieu. Soumise à la vanité contre son gré, elle y a
été soumise avec espéranee , et clic sera elle-même délivrée de la servitude de la corruption pour être utile à la liberté de la gloire des enfans de Dieu *. Quel langage! quelle magnificence! quelles promesses! Ainsi la plus vile matière est dans renl'anlement de sa
' l" Epitre .1UX Corinlbicn-i, cliap. la, vers. 39, Hi. <2, tâ, U. ^ Epiire aux Ramaiiis, cli.ap. 8. vers. 22, 29. 29, 21.