‹ Conférences de NotreDame de Paris (volume 2)Chapitre 5 sur 27 · KM · texte numérisé non relu

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fulurc gi-iindeur, aussi bi<‘u que l’homme lui-mème ; elle allcnd la révcdalion dernière, qui doit discerner les enfans de Dieu cl leur marquer une place dans les siècles qui n’onl plus d’ombre ni de retour ; ellemême prendra part à la délivrance des esprits, et leur béalitude dépendra de la sienne a un certain degré.

puisque la sienne sera utile à la liberté de leur gloire. Quelles singulières expressions, Messieurs, et que la substance honorée de telles prophéties peut se tenir en repos contre les insultes prématurées de 1 ignorance et de l’erreur !

Le roi de Macédoine disait : «Si je n’étais Alexandre, je voudrais être Diogène. »Me permettez-vous de dire: Si je n’étais esprit, je voudrais être matière? Car, je

serais encore l’œuvre de Dieu, le fruit de sa pensée et de sa bonté. Son œil serait encore sur moi, et unie dans riuimanilé à une âme immortelle , après lavoir ici-bas servie dans ses besoins , je la servirais un jour dans un bonheur qui rejaillirait sur moi.

Du

reste. Messieurs, en vous exposant tout à l’heure

l’ordonnance générale du monde, j’espère vous mieux faire saisii* le rôle que la matière y remplit, cl vous donner plus à fond par conséquent la raison de son existence cl de sa création.

prit. 11 aspire à nous convaincre qu’il n’y a rien au monde que la substance palpable, divisible et malheureuse qui tombe sous nos sens extérieurs ; cl s’il reconnait les phénomènes de la pensée et de la volonté, il lés attribue à l’organisme même du corps vivant.

ll)l —

Vous le voyez , celle cloclrine esl bien ililTéieiile do l’aulre. La première, quoique fausse, lendail à l’élévalioii de l'hoiniiie, celle-ci à son abaisscmcnl. La première nous porlail à mépriser la partie inférieure de notre être; celle-ci à en avilir, à en immoler 1a partie supérieure. Qui a pu porter des .sages , c'est le nom qu'ils prennent, qui a pu les porter à ce parricide? Le mouvement naturel des êtres est de se grandir; tous, même ceux qui n’obèissent qu’à l'instinct, ont une pente vers l'orgueil, (lomment riiomme , b* chef-d'œuvre visible de la création, a-t-il employé sa pensée, (|ui l'élève par-dessus Ions les autres, à détruire la base de sa gramieur et à descendre , par choix , du rang des intelligences immortelles? .Messieurs, j'ignore s’il y a des matérialistes dans cette assemblée, et vous savez avec quel pieux respect j’ai coutume de traiter non pus l’erreur, mais les persounes. En celle occasion toutefois, je ne puis retenir la liberté de mon ministère, et je dirai sans crainte que le matérialisme est une doctrine contre nature , une doctrine abjecte, dont l’origine n’est explicable que par la corruption du cœur humain. .Vous sommes trop manifestement des esprits, il n’y a pas assez de raisons contre' la dignité de notre être, pour tioiis ravaler de nos propres mains, si des passions d'un ordre inférieur et lâche ne se soulevaient en nous contrei nous-mêmes, afin d’y détrôner avec notre essence spirituelle les idées de vérité, de justice, d’ordre, de responsabilité, hôtes illustres et incorruptibles dont la présence fatigue le

\icc fl a|(()dlf la ré\ollf. Le vice n’a pas la paiv ei il la veut. L’àme lui oppose le remords, celle (leniière couronne de riioiume corrompu, celle voix dcmesliqiie el sainle qui rappelle au bien, ce bon génie de la république qui habite les ruines, cl qui a|iparaissaii eneore à Brulus, dans les champs de l’harsale, la veille du jour où Home devait tomber. Oli! pardonnez mes doiiles ! Mais si vous n’élicz pas purs, si le remords vous Iroublail de sa sévère v<dx , de grâce el par amour pour vous, ne le chassez pas : tant qu'il sera le compagnon de votre aine, vous n’aurez pas perdu les reliques de voire grandeur et de votre espérance; le i-emords précédé la vertu, comme raurore précède le jour, et le vice doit le respeeter pour se respecter lui-méme.

.Mais quand le vice n’a plus rinslinct de sa réhabilitation , le remords devient son ennemi capital el dernier, el rien ne lui conte pour en extirper jusqu’à la racine, qui est notre esprit même. Le matérialisme est le résultat de cette guerre exterminatrice du mal contre le bien ; il n’est autre chose que la suprême tentative pour ctoulTer le remords. El voilà pourquoi je l’apiielle une doctrine abjecte cl contre nature. Si c’est un em|)orlemenl , je ne m’en excuse pas. Eh quoi! vous m’attaquez jusque dans mon essence, vous me rejetez aux limites de l’animalité, vous me traitez à l’égal du chien! (Jue dis-je? Vous osez écrire celle phrase : « L’homme est un tube digestif )iercé aux deux bouts. » ,\li! Messieurs, ne riez pus, je m’eu

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voudrais niurlellemeut d’excilcr votre rire ; écoulez , écoulez CCS choses avec le silence de l’exécration. Quoi ! disais-je, on ose écrire que l’homme est un tube digestif percé aux deux bouts, et Je n’aurais.pas le droit, usant do toute la hauteur de la vérité contre l’imposture , de me retourner avec mépris , et d’é- • crascr du talon celte canaille de doctrine.

Je n’en devrais pas dire davantage, Messieurs ; je ne devrais pas faire au matérialisme l’honneur de lui . demander des comptes. Faisons-le pourtant, si vous le voulez. Demandons à ces hors gladiateurs de la matière ce qu’ils ont vu dans l'homme pour lui contester sa nature intelligente et libre. Nient-ils les phénomènes de la pensée? Sont-ils aveugles à ceux de la volonté? Non, ils les avouent ; ils reconnaissent qu’il se passe en nous quelque chose d’extraordinaire , , qui ne ressemble à rien do ce qui tombe sous les sens. Mais ils estiment que la terre, parvenue à un certain degré de perfection , est susceptible de produire, le sentiment, la pensée et le vouloir, comme elle produit des racines, des fleurs et des fruits. La nature, disentils, est dans un travail progressif qui ne s’interrompt nulle part, et qui sc manifeste à chaque degré par un enfantement plus parfait. L'homme est le terme de celte progression féconde ; il rassemble en lui tous les perfeclionneniens antérieurs, et son cerveau, chefd’œuvre de la plus savante organisation, fait éclore la pensée aussi nalurcllciuent que l’arbre eutr’ouvre ses bourgeons.

• Ppupquoi, Messieurs, celle ingénieuse peiiilurc, car je ne veux pas dire analyse , laisse-t-elle froide el iii- , crédule la presque lolulilé du genre humain ? Pour(|uoi la philosophie spirilualislc a-l-ellc toujours eu la gloire • de renouer les enlrailles du peuple avec celles du peu- •seur , taudis que le matérialisme , doctrine de décadence, lie séduit que des âmes rares dans les nations •usées? r/csl, .Messieurs, que l’esprit s’aflirme lui-même ^ .avec une présence si vive, que le raisonnement cl les • analogies périssent devant la splendeur de cette aflirmalion. Que voulez-vous? mon esprit, c’est moi ; j’en sens la vérité. Je sens la distinction de mon corps et ' de mon âme avec un tel emj)ire, «pi’il me. semble (pic ma vie tout entière n’csl qu’une confrontation de i'un à l’autre, el que chaque instant m’apporte une certitude de leur dualité aussi grande que la certitude do leur ünion. Je me vois deux el un avec une lucidité

. que rien ne diminue, parce <|ue rien ne combat cou- ^ .

tre la présence réelle des choses. Kl que me dit-on d’ailleurs pour la combattre ! On m’oppose une projgression de la matière, mais une progression n’csl que le développement d’un germe qui ne change jamais de nature en se développant. Elevez une force, selon l’expression des malhéniatiques, à la seconde, *à.la troisième, à la dixième puissance, jamais vous ne

recueillerez dans la force doublée, triplée, décuplée, ((UC l’éléiiient primitif qui s’y trouvait. Pour que la matière, transfigurée dans sa forme, produisit le sentiment, la pensée el le vouloir, il faudrait que la plus

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failjle pai licule malérii'llc l'ùl un èliT scnlunl, iini- .sant, voulant, mais a un degré inférieur susecptiblo d'aeeroisseinenl ou de |)erfeeliou, eoiume ou le voit dans renfauce de l'Iionune eoraparée à sa maturité.

Or, en est-il ainsi? Le matérialisme lui-mèmc ne le prétend pas; il ne croit pas qu’un grain de poussière remplisse en miniature les fonctions intelleetuelles de riiommc, à la manière dont une goutte d’eau remplit ^ les ofliecs de l’Océan. Le sens eoiumiin s’oppose trop fortement à cette ineptie. Dés lors, la matière élevée tant que vous le voudrez par l’organisation, à la centième ou à lu millième puissance, ne donnera jamais que le développement de ce qu’elle est, c’est-à-dire des formes plus parfaites, des mouvemens plus compliqués, une sculpture et une arcliiteclure plus dignes d’admiration.

On s’étonne, et c’est une autre olijection contre le spiritualisme , on s’étonne de l’influence réciproque qu’exercent l’un sur l'autre l’âme et le corps. Pourquoi pas, s’ils sont réellement unis? Cette union peut paraître bizarre , inexplicable, mais qu’importe? c’est un fait. Le fait une lois constaté par la certitude que nous avons de notre double nature spirituelle cl matérielle dans une seule personnalité, il est très-simple qu’il y ail action de l’une sur l’autre, sans quoi elles n’auraient entre elles aucune communication , cl n’ayanl entre elles aucune communication , elles seraient séparées au lieu d’étre unies.

.\insi, de même que les objets extérieurs, agissant

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sur le cerveau par l’inlermédiaire des sens, portent à l'âme des impressions du dehors, l’àmc à son tour porte au cerveau, et par lui dans le reste de l'organisation sensible, le contre-coup de sa vie intime et immatérielle. De là ces habitudes invétérées qui prennent à la fois leur source dans les deux parties de notre être , toutes les deux pliées eu quelque sorte par la répétition des actes, et devenues les esclaves de nos volontés dépravées après n’en avoir été d’abord que les instrumens. C'est ce qui a donné lieu à celte science nouvelle du phrénologisme, <|ui abuse des |diénoménes de correspondance de l’amc avec le corj)S et du corps avec l’ànie pour attaquer le libre-arhilre de l'homme. Je n’e.\amiue pas si réellement les aptitudes et les passions ont un signe représentatif dans l’enveloppe extérieure du cerveau : supposons-le. Qu’esl-cc que cela prouve contre la liberté humaine 1 Il est manifeste que l’âme et le corps sont dans une incessante communication, et que tout acte, même intérieur , de vice ou de vertu , retentit quelque part dans notre enveloppe mortelle et y creuse des sillons funestes ou heureux. Ces traces subtiles, à leur tour, réagissent sur le foyer profond de notre activité interne, et y sollicitent le retour des mêmes mouvemeus, c’csl-à-dirc des mêmes i)cnsées et des mêmes vouloirs. La doctrine catholique en convient; elle fait plus qu’en convenir : c’est la base de sa thérapeutique spirituelle, ou si, vous l’aimez mieux, du tiaitcmcnl médicinal qu’elle applique aux maux de notre

àmc. (7fsl poui’ eelii que l’Evangile ordonne aux tlirétiens (le eluilier leur corps pour affranchir el |iurifier leur cu'ur. C’esl pour cela que l’Eglise impose des abslinences el des jeunes, qu elle coniinandc le Ira- \ail, et (|u'à l’exemple de Jésus-Chrisl, sou fondateur, elle himil ceux qui pleurent et qui souffrent, parce (|u'il y a dans les afflictions du corps, outre le bénéfice d'une expiation acceptée, l’infaillible cflicacilc du redressement des sens. Quelque anciennes, quelque puissantes que soient les empreintc'S du péché dans les réduits mystérieux du corps, l’ânic, aidée de la grâce, forliliée par la pénitence, peut les eft’acer lentement cl y substituer les vestiges réparateurs de lu vertu. De là, même dans la physionomie, ces singulières illuminations qui se font Jour à travers les rides obscures du vice. L’àrnc , après avoir ennobli les régions souterraines qu’avait souillées le crime, arrive un jour au front de l’homme, el y répand des lueurs sereines el saintes qui attendrissent les regards de eeux-là mêmes qui ne connaissent pas Dieu. Les ombres du péché s’enfuient devant la gloire créatrice de la vertu , el ce qui en reste encore dans les affaisseinens prématurés de la chair, n’csl plus qu’un signe de la mortalité vaincue par rétcrnelle beauté du Christ.

D visages des .saints, douces el fortes lèvres accoutumées à nommer Dieu et à baiser la croix de son l’ils ; regards bien-aiinés qui discernez un frère dans la jilus pauvre des créatures; cheveux blanchis par la médilalioti de l’élernité; couleurs sacrées de râme qui

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resplendissez dans la vieillesse el dans la mort : heu. reux qui vous a vus! plus heureux qui vous a compris, cl (|ui a reçu de votre iiléhe transfigurée des leçons de sagesse et d’immortalilé!

Mais, Messicure, qu’esl-ce que je lais? est-ce (|iie je prétends vous démontrer rexislencc de res|)ril , la réalité de la matière? A Dieu ne plaise! Je ne me suis pas jtosé devant vous comme un piiilosophe appuyé de sa seule raison et ne se liant qu’aux découvertes de sa propre sagacité. J'ai paru dans celte chaire comme envoyé de Dieu, comme poilaiit sa parole, conrme armé de la tradition el de l'autorité de l’Eglise, el après avoir établi les titres de ma mission, je vous ai promis seulement que jamais le rationalisme n’opposerait à un seul dogme chrétien des négations plus vraiscmhlahles que les ariirmalions delà foi. Je viens encore de tenir ma promesse. Car, je vous le demande, entre la foi qui affirme la présence, dans le monde, de deux élémens constitutifs, la matière et l'esprit, el le rationalisme qui nie l'un ou l’autre, où se trouve, même humainement, la plus grande ]>rohahilité du vrai? Je ne veux pas dire la certitude, parce qu’ayant puisé la certitude dans l’ordre des enseignemens divins , il est inutile que je la cherche encore lé même où, en hien des rencontres, je serais sùr de l’obtenir. Il me suffit contre le rationalisme de la simple vraisemblance, el je crois l’avoir, el hien au-delà , dans cette question de la double nature des choses. Ilàtons-nous de voir maintenant l’or-

iliiiinanec (|uc Dieu leur a donnée; nous y recueillerons quelques lumières sur les molifs qui onl porté le Créateur à ne pas sc contenter, dans la structure du inonde, d’un seul ordre de matériaux.

Dieu, avons-nous dit, en tirant les êtres du néant, SC proposait de leur communiquer sa perfection et sa liéatitude. Or, la perfection divine est de trois sortes : elle est métaphysique, intellectuelle et morale, et, jiar conséquent, elle devait se réfléter sous ce triple aspect <laus la production et la disposition de l'univers. Commençons par l’aspect métaphysique, qui est naturellement le premier.

Dieu est infini, il est un, il est plusieurs; c’est la réunion de ces trois termes qui constitue .sa perfection métaphysique. Il est grand, au plus profond de son essence, par l’infinité, l’unité et la pluralité, et ce devait être aussi là le fond de grandeur de l’univers. •Mais par cela même, la pensée créatrice semblait tout d’abord rencontrer un obstacle impossible à lever; car, l’infini est incommunicable de sa nature. Dés qu’une chose est créée, si vaste qu’elle soit, elle n’existe pas d'elle-même, et elle manque par là de rattribut radical de l’infini. Pourtant le monde, ouvrage de l’infini en personne , manifestation de sa gloire, ne pouvait manipicr d’une ampleur représentative de l’immensité incréée. Il lui fallait une projection qui rappelât son point de départ, et que tout a il, en le voyant rouler dans la majesté de son orbite, reconnût la main qui l’avait lancé sur une route et

dans un espaw' digufs d’elle. Dieu y pourvul. Il iivisa, s’il csl permis d’animer par ces expressions humaines l’aetion divine, il avisa enlre l’infini et le fini quelque ehose d’intermédiaire que nous appelons iei-has l’indéfini. J’expliquerai ees termes , si vous y eonsentez. L’infini est ec qui n’a ni eommeneement ni fin; le fini est ee qui a un commencement et une fin; l’indéfini est ce qui se développe entre deux termes infiniment distans, de manière à s’en rapprocher toujours. Dieu donc résolut de construire le monde sur la projection de l’indéfini, et de donner ainsi à son œuvre un caractère figuratif de son essence illimitée.

Kien ne s’y opposait. Entre Dieu qui avait créé, et le néant d’où l’ètre allait surgir; entre Dieu qui est tout, et le néant qui n’est rien, une distance infinie existait de soi-même. Il .suffisait de la combler par une création progressive qui, parlant d’un centre unique , tendrait à la fois et sur deux routes dilTéreutes aux deux extrémités des choses, au néant par une diminution graduée, à Dieu par une ascension constante. .Mais ce plan supposait l’existence de deux élémens tout à fait dissemblables, l’un qui fût susceptible de s’amoindrir toujours en descendant vers le pôle négatif de la création, l’autre qui fut capable de se perfectionner toujours en s’élevant au pôle positif ou divin. Vous me prévenez. Messieurs, vous nommez la matière et l’esprit : l'esprit indivisible, la matière ne se lassant jamais d’être divisée ; l'esprit, élément de l’inlinimenl grand, la matière, esprit de rinfinimeni pe-

lit; lüus lieux, dans leur iialure diverse, sufiisant à combler par leur clévalion cl leur dégradation calculées rintcrvalle infini qui sépare le souvcraincinenl imparfait du souverainement parfait. C'est saint Augustin i|ui nous a révélé en une seule phrase cette belle loi de la genèse des choses ; écoulez ec grand homme : Dm fecisli, Domine, vnum propè nihil, seilieet materiam primam ; allerum propè te, scilicet angelum. — Votrs avez fait deux choses , ù mon Dieu , lune proche du néant, qui est la matière première; Vautre proche de vous, qui est Vesprit pur. En vertu de cette eoneeption, qui fut comme l’exordc du monde, Dieu créa deux lignes ou deux séries d’étres , une série descendante du côté du néant , une série ascendante du côté de lui-niéme. L'une vous est connue par vos propres sens et par les inslrumcns dont la science a doué l'aul de l'homme ; l'autre nous est révélée par la foi, et aussi par les inductions de l'analogie. Car, comment croire que la création s'arrête à nous, et qu'ayant par notre corps une parenté inférieure qui s'étend jusque dans la région de l'imperceptible, nous n'ayons point par notre esprit une parenté supérieure qui s'enfonce jusque dans la région de l'infini substantiel? La foi nous le dit, la raison nous le confirme, l'ordre de runivers l'exige absolument.

Jeté de la terre au ciel sur celte projection infinie, le monde avait autant que possible un rapport de grandeur avec Dieu ; et par l'innombrable niultiplica-

lion des êtres appartcnanl à chaque série, et à cha(jU(* degré de ces séries, il avait aussi le caractère divin de la pluralité. Mais Tunilé, Iruisième terme de la perl'ec- Iron métaphysique de Dieu, lui manquait encore. Il y avait deux mondes , le monde de la matière et le monde de l’esprit, le monde terrestre et le monde céleste : inconvénient suprême, qui ôtait à la création toute harmonie et toute possibilité d’être le miroir de son auteur. Mais comment y remédier? Comment unii* réellement deux ordres aussi distincts, aussi radicalement séparés que l’ordre matériel et l’ordre spirituel?

Dieu se recueillit en lui-mênie ; il prit conseil en quelque sorte, selon la belle indication de l’Ecriture, et en j)réscncc de tout ce qui était achevé, devant le ciel attentif et la terre émue, il prononça la dernière parole créatrice, il dit : Fada mu s hominem, — Fai- S071S l'homme. L’homme obéit à cette voix qui ne devait plus cesser de lui donner la vie et la lumière. On vit un être participant de la matière par où il se rat- tachait au monde inférieur, et participant de l’esprit par où il se rattachait au monde supérieur; tout à la fois corps et âme , le corps agissant avec l’ànic et l’ânie avec le corps, non pas comme étant deux, mais comme n’étant qu’un ; non pas comme frère et sœur, mais comme un seul être personnel appelé du même nom, l’homme. En l’homme fut résolu le mystère de l’unité universelle; placé au dernier rang de la ligne ascendante des êtres et au premier échelon de la ligne descendante, rassemblant dans sa personnalité tous

les dons de l'esprit et toutes les forces de la matière , communiquant par ses besoins avec le pôle arctique et avec le pôle antarctique des choses, centre réel de

la création, il y mit par sa présence le sceau de l’u-

nité, et avec l’unité le sceau de la perfection. Voilà l'homme. Messieurs, voilà sa place et sa gloire; voilà pourquoi toutes les grandes scènes religieuses se sont passées sur la terre qu'il habite et au sein même de l'humanité. Le rationalisme s'est beaucoup ému de l'importance que l'homme s'attribue; il n'a pas dédaigné d'appeler à son secours l'astronomie pour nous arracher du siège éminent où la Providence nous a élevés, et comparant la petitesse de notre race et l'infériorité de notre planète avec tous les soleils fixés dans l'espace, il s'est plu à faire de nous les pygmées, pour ne pas dire les avortons, de l'univers. Laissonslui ces tristes joies de l'apostasie; et nous qui n'avons pas peur d'ètre rois parce que nous n'avons pas peur des devoirs du trône , sachons mesurer la grandeur à l'essence et aux fonctions des êtres, et non pas à leur masse ou à leur vitesse matérielle. La terre, il est vrai, n'est pas le centre astronomique du monde; il lui suffit de porter l'humanité, qui est le centre réel de la création.

C'est ainsi, Messieurs, que Dieu a communiqué à sou œuvre la perfection métaphysique dont il est doué. Quant à la perfection intellectuelle , second terme de sa perfection totale, elle se rencontrait naturellement dans l'homme et dans les esprits supérieurs à l’homme,

T III. s

puisque tous, par leur cssîncc incmc, élaienl capables lie counailre. La malièrc 'seule , reléguée aux fronlièrcs du néant, semblait exclue à jamais du glorieux privilège de penser. Car Dieu lui-méme ne peut accomplir ce qui renferme une expresse contradiction , et la matière, substance inerte et divisible, repousse, de toute la force d’une incompatibilité absolue, l’idée d'une activité indivisible comme la pensée, libre comme la volonté. Mais Dieu, sans aller jusqu’à l'impossible, va jusqu’au miracle. Il voulut donc spiritualiser la matière, selon l’expression de saint Paul, en lui donnant une part dans les fonctions les plus élevées de l'âme biimaine, et c’est ce secret qui fut entrevu par Aristote , lorsqu’il disait : « Il n’y a rien dans rintcliigence qui n'ait été auparavant dans les sens. » Non jias. Messieurs, que l’iime ne reçoive en elle-même, antérieurement atout commerce de son corps avec la nature, une illumination directe de Dieu, illumination qui est à son regard intérieur ce que la lumière sensible est à l’inil extérieur ; mais, malgré cette divine communication , la pensée ne prend sa forme, cl en quelque sorte ses contours, qu’aprés que les sens, au moyen des images et de la parole, ont apporté à l'âme, dans son sanctuaire le plus profond, le tribut de leur exploration dans le monde visible. L’bominc ne pense qu’au moyeu de la totalité de son être, comme il ne vit qu’au moyen de la totalité de son être. Tous les systèmes idéalistes ou matérialistes sont faux. pariT qu’ils divisent l’homme en faisant de

lui une intelligence simple et un corps pur. L'homme, dans toutes ses opérations, n’est ni un corps ni un esprit; il est l’homme, c’est-à-dire cette merveilleuse unité résultant de deux substances intimement entrelacées, la substance matérielle et la substance immatérielle. Tout ce qui les sépare détruit l’homme.

l'ar là. Messieurs, la matière se trouve élevée à un incompréhensible état de dignité. Regardez à vos pieds cette poussière innommée, qui est le dernier degré d'abaissement où l’être parvienne sous nos yeux. Regardez-la. Vous l’emporterez tout à l’heure avec vous sans daigner rapercevoir ; le souffle de l'air la jettera dans un champ; l’ombre et la lumière l'incorporeront au frêle tissu d’une plante. Déjà c’est du froment. Le même hasard des choses qui l’avait mise à vos pieds , la ramènera sur votre table avec sa nouvelle forme. \'ous ne la reconnaissez même pas, et pourtant tout à l'heure ce sera votre propre chair. La voilà qui court dans vos veines; elle pénètre vos tissus; elle remonte jusqu’au siège suprême de votre activité extérieure, à ce trône calme et élevé, où, sous la protection d’un bouclier puissant, s’élaborent dans le silence les |)lus purs élémeus de la vie. Là , elle rencontre l’action réciproque de l’àine et du corps ; elle y intervient; elle frappe à la porte auguste de votre intelligence; elle vous aide à pen.ser, à vouloir; elle est vous-même, et pourtant c'est le grain de poudre qui est maintenant sous vos pieds.

J'avais donc raison d’appeler saint Paul en témoi-

ne —

giiage de la grandeur du monde jusque dans son élément le plus vil. Que serait-ce si j’allais plus loin , si je vous faisais entendre celle fameuse parole : Le Verbe a été fait chair f Si je vous montrais la poudre dans son éternel hyménée avec Dieu ? Mais ne dépouillons pas l’avenir au profil du présent; laissons un nuage sur le Tliabor de la vérité , et achevons ce discours en vous montrant comment Dieu a communiqué au monde sa perfection morale.

La perfection morale de Dieu se résume en deux mots : Justice et bonté. Pour que le monde en reçût communication, il ne suflisait pas que l’homme et les esprits supérieurs fussent doués de la double faculté de connaître et de vouloir, de connaître le bien et de le réaliser ; il leur fallait encore un autre don , celui de choisir entre le bien et le mal. Car, sans ce libre choix , qu'eût été en eux , soit la justice, soit la bonté? Une perfection nécessaire , dénuée de tout mérite personnel, et qui eût fait de leur vie un enchaînement d’actes irrésistiblement commandés et accomplis. Or, en Dieu, dont il s’agissait de reproduire la perfection totale, celte fatalité n’existe pas. Dieu est un être libre. Retenu naturellement dans l’ordre immuable de son essence , il agit au dehors avec une pleine liberté; il crée ou ne crée pas, il donne dans le temps et dans la mesure déterminés par son souverain vouloir; et lors même qu’il reste en dedans de ses opérations nécessaires, comme le sont les rapports des trois personnes divines, il ne subit le joug de

rien qui suit exléricur i\ lui. Il n'csl ni conunandé ni ncce.ssilé. Si, au eonlrairc, l'Iiommc et les esprils purs n’avaient pas de choix entre Dieu et eux- mêmes, entre rinfini et le lini, leur personnalité u'existerait (|ue comme une dépendance absolue de la personnalité divine; ils seraient autrui et non pas eux. Ils ne se donneraient pas par justice ou par bonté, mais par un empire étranger à leur propre délibération. Ils seraient privés de la perfection morale, parce qu’ils auraient une moralité totalement inamissibic, et par conséquent impersonnelle.

En Dieu, il est vrai, la moralité est inamissibic; mais elle est inamissibic sans être impersonnelle, parce que ce n’est pas l’action d’autrui qui subjugue la volonté divine, tandis que dans la créature dénuée de libre-arbitre, ce serait l’infini qui opprimerait le fini. Le vouloir humain s’absorberait dans le vouloir divin.

Je n’ai pas besoin d’ajouter. Messieurs, que la muticrc elle-même, élevée à l’état d’humanité, jouit par son concours avec rùmc des honneurs du libre-arbitre, et qu’elle entre ainsi en participation des droits et des périls de l'ordre moral. Vous l'aurez conclu de vous-mêmes, pour peu que ma parole vous ait éclairés sur les ruses de la sagesse divine pour communiquer au monde sa triple et adorable perfection.

La conséquence de la perfection, c’est la béatitude. Dieu est inliniment heureux, parce qu'il est infiniment parfait. Ayant donc appelé le monde à jouir de

sa perfection, il a dû l’appeler aussi à jouir de sa héaliludc; et la béatitude terminant tout en Dieu, elle est aussi néeessaireiiient le terme linal de la création, pour tout être qui n'aura pas démérité de sa destinée. Ici, Messieurs, je touche au næud gordien de la vérité , et j’ose croire que déjà vous l’avez brisé de vous-mêmes. Vous ne me demanderez pas pourquoi Dieu n'a jtas donné la béatitude sans conditions de mérite; ou je me trompe, ou vous en savez la raison. Si, en eiïet, Dieu a voulu communiquer au monde tous ses biens, il a dû les lui communiquer dans l’ordre oû il les possède lui-même, et dans le seul ordre oû il lui fût possible de les communiquer tous. Or, les biens divins .se réduisent à la perfection et à la béatitude, à la perfection, cause de la béatitude, et à la béatitude, effet de la perfection. Si Dieu eût changé l’ordre, en nous |)longcant, |)ar l’acte seul de notre naissance, dans la possc.ssion de lui-même, d'oû liait sa félicité, il nous eût ravi le premier de ses biens, qui est la iicrfection. Car, ainsi que nous l’avons vu, le libre-arbitre en est un élément nécessaire , (|uc la vue directe et béatilique de Dieu ne nous eût pas permis de posséder même un seul instant, l’enlus aussitôt que nés dans l’abime d'une attraction inlinie, nous n’eu.ssions offert à la bonté divine aucune repré sentation de sa propre liberté, aucune verlii, aucun mérite , aucun retour digne de sa gratuite et libérale dispensation à notre égard. Dieu nous devait donc et se devait à lui-même de retarder notre béatitude au

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profil de noire perfeclioii. Mais la relarder, c'élail se eaelier pour un lenips aux èlres créés ; c’élail s’envelopper à Icui’s yeux dans le voile des choses (inies , alin que le choix leur étaiil possible, l’épreuve le fùl avec le choix, cl que de l'épreuve naquit en eux une justice digne d’éloge, une bonté digne d’amour.

■\insi fut jeté le monde dans la possession d’une souveraineté qui le niellait avec gloire en présence de Dieu, .\insi, ayant Dieu pour principe et pour lin, devait-il graviter vers lui par une perfection volontaire et reconnaissante, jusqu’au jour où l’orbite entière de son épreuve étant parcourue, il se serait reposé au sein de Dieu même dans une béatitude égale à sa fidélité.

Je vous ai dit. Messieurs, tout le plan de la création. Je vous ai dit les matériaux qui y furent employés, l’ordonnance qu’ils reçurent, les raisons de celte ordonnance, et connaissant déjà votre principe, vous avez appris à counailre votre lin. Votre lin et votre principe ne différent pas : c’est Dieu qui est votre père, et c’est lui qui est votre but. Il est Vulpha et Voméga de votre destinée; vous ne pouvez regarder plus bas sans vous perdre, aller moins haut sans périr. En vain, si vous êtes ingrats, en appellerez-vous à la bonté contre la justice. Je viens de détruire cette espérance en vous montrant dans la bonté elle-même la racine de vos devoirs. C’est la bonté sans doute qui a prononcé cette parole : Venez les bénis île mon Père, au royaume gui vous a été préparé dès io-

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rigine du monde'. Mais c'cst aussi la buiilé qui u dit cette autre parole : Soyez parfaits comme voti'e Père céleste est parfait *. Car, la bonté a pour mouvement naturel de communiquer ses biens, et Dieu u'ayant que deux biens, sa perfection et sa béatitude, l'effet de la bonté divine est de vous communiquer tous les deux dans le même ordre où ils sont en lui. Si vous refusez la perfection, parce qu’elle vous coûte, vous refusez en même temps la béatitude, qui en est la conséquence. Cet ordre ne dépend pas de Dieu ; il est sa propre et rigoureuse nature ; la nature même de la bonté, dont la justice n'est que la sanction.

' Saint Mathieu, chap. vers. ôi.

’ Ibid., chap. S, vers. iS.

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