‹ Conférences de NotreDame de Paris (volume 2)Chapitre 7 sur 27 · CINQUANTIÈME CONFÉRENCE · texte numérisé non relu

CINQUANTIÈME CONFÉRENCE

DE l’homme en tant qu’étre mohal*

Monseigneur,

Messieurs,

L’homme n’est pas seulement une intelligeuee , il n’est pas seulement un être contemplatif. Si Dieu ne lui eût donné que l’activité de la contemplation , sa vie se fût bornée à un simple et perpétuel regard , à une adoration impassible de la vérité. Mais l’homme est aussi un être affectif et opératif; il est doué d’une seconde faculté, conséquence de la première, et qui a

deux actes , dont l’un s’exprime par ce mot : J’aime , l’autre par ce mot : J’ordonne. C’est la volonté. Nous avons donc à savoir ce que Dieu a fait pour la volonté lors de la création de l’homme, et quel moyen il nous a communiqué en elle et par elle pour arriver à notre fin qui est la perfection et la béatitude.

Mais avant d’entrer dans ce grave sujet, Messieurs, j’ai deux prières à vous adresser. Je vous prie d’abord, quel que soit le sentiment qui vienne à remuer vos cœurs, de n’applaudir jamais. Ce n’est pas que je ne conçoive , même aux pieds des autels , le mouvement involontaire qui porte une assemblée à se lever en quelque sorte dans un témoignage unanime de sa sympathie et de sa foi. Mais bien qu’en certaines rencontres , ces acclamations puissent paraître excusables , tant elles sortent avec piété de l’âme des auditeurs, cependant je vous conjure d’obéir à la tradition constante de la chrétienté, qui est de ne répondre à la parole de Dieu que par le silence de l’amour et l’immobilité du respect. Vous le devez à Dieu ; vous le devez aussi peut-être à celui qui vous parle en son nom. Bien qu’il ne fût pas tenté d’orgueil par vos applaudissemens , on peut le soupçonner de n'y être pas insensible ; on peut croire qu’au lieu de vous distribuer gratuitement ce qu'il a reçu gratuitement , il vient en chercher le prix dans la gloire de la popularité, récompense honorable quelquefois, mais toujours fragile , et plus fragile , plus vaine encore entre ceux qui reçoivent et celui qui donne les leçons de I éternité.

La seconde prière que je veux vous adresser est en faveur d’une nation à qui plus d’une fois déjà , et ménic du haut de cette chaire , j’ai prouvé mon respectueux attachement. Hier, se sont présentés à moi trois nobles enfans de la Pologne ; ils m’ont dit que quatre mille de leurs compagnons , après quinze années d’exil , allaient se rapprocher de leur patrie ,

du consentement de la France qui leur ouvre ses

portes, et de l’Allemagne qui leur permet le chemin. Ils ont réclamé de moi , après en avoir obtenu la permission du chef du diocèse , ici présent , que je vous demandasse en leur nom une dernière preuve de votre pieuse fraternité ; car, si le temps a respecté leur gloire et n’a pas tari leur courage , il ne leur a laissé que ces dépouilles opimes , et rien de plus. Je me suis incliné devant leurs vœux comme devant leur infortune ; je vous les présente ensemble. Vous ne leur ferez pas l’aumône : car , bien que ce mot soit cher à votre cœur de chrétien , il est des occasions où l’héroïsme du malheur vous contraint d’en chercher un plus grand. Vous ne leur paierez pas un tribut : car , bien que ce mol suppose une dette ,' et une dette d’un ordre considérable , cependant il ne respire pas assez Fonction de la langue chrétienne. C’est pourquoi, empruntant un mot célèbre du moyenâge, je vous demanderai pour eux un viatique, c’està-dire la solde de voyage qu'on donnait dans ces temps -là aux religieux et aux chevaliers qui allaient combattre en Terre-Sainte pour l’affranchissement de

la chrélienlé. Vous donnerez un viatique à ces eufans d’une autre terre sacrée , à ces soldats d'une autre cause généreuse ; vous leur donnerez le triple viatique de l'honneur, de l’exil et de l’espérance.

Cela dit , Messieurs , cette double satisfaction proposée à votre cœur et au mien , j’entre hardiment dans le sujet qui réclame votre attention.

De même que la vérité est l’objet de l’intelligence , le bien est l’objet de la volonté. Mais qu'est- ce que le bien ? Quelle nuance y a-t-il entre le bien et le vrai ? N'est- ce pas la même chose sous deux noms différens i J’avoue , Messieurs , que le bien et le vrai ont la même racine , le même support substantiel , puisque le vrai c’est l’être , et que le bien c’est l’être aussi. Mais comme l’unité de l’essence divine n’exclut pas la triplicité des personnes , l’unité de 1 être ne l’empêche pas d’avoir plusieurs aspects. Il est d’abord lumière , et sous cette, forme , il se révèle à l’intelligence, et s’appelle la vérité. Puis il est ordre, harmonie , beauté , et sous cette forme , il saisit la volonté et s’appelle le bien. Notre nature correspond ainsi à la sienne. En tant qu’il est lumière , nous lui répondons par une faculté qui est destinée à connaître le vrai ; en tant qu’il est ordre , harmonie , beauté , nous lui répondons par une faculté qui est destinée à reproduire le bien en l’aimant et en le faisant. El de même que la vérité est la perfection et la Ik-atitude de l’intelligence , le bien est la perfection cl la l)éalitude de la volonlé.

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Il en est d'abord la perfection : car, en dehors du bien tout est mal, c'est-à-dire désordre, confusion, laideur, et évidemment la volonté qui aime et qui opère le désordre, la confusion, la laideur, est dans un état faux ou injuste, comme, au contraire, lu volonté qui aime et qui opère le bien, c'est-à-dire l'ordre, l'harmonie, la beauté, est dans un état de justice ou de perfection.

J'ajoute que le bien est aussi la béatitude de la volonté : car, il produit en clic et par elle le sentiment le plus fort de l'homme, celui qui remue et qui remplit jusqu'au fond la vaste solitude de son àmc. '

Sans doute la joie de la vérité connue est grande ; il y a dans le regard qui rencontre la splendeur du vrai un frémissement immobile qui touche à l'extase; mais si l'extase vient, si les pleurs coulent, soyez-en sûrs, l'intelligence n'a pas été seule atteinte, la vision a pénétré plus avant, l'homme a reçu le coup suprême d'en haut, le coup de l'amour qui termine tout en lui <;omme en Dieu. Dans l'intuition de la vérité, l’homme ne sortait pas de lui-même, il regardait la lumière présente à son esprit, et en jouissait comme d'un élément ou d'une partie de sa propre personnalité.

Par le mouvement de l’amour, il s'élance hors de sa l>ersonne ou de sa vie ; il cherche un objet étranger, il s'y attache, il l’étreint, il voudrait se transformer et se consommer dans un autre que lui. Ce ravissement de soi-meme à soi-méme, qu’on croirait un essai de suicide, lui cause un tressaillement d’indi-

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cible bouheur, et l'abandon de son être en devient la plénitude. C'est l'amour. Mais qui lui a commandé l'amour ? Qui a été assez fort pour se saisir de cet être et se l'assujettir jusqu’à lui faire de la mort en autrui la meilleure et la première vie ? Une puissance, Messieurs, a opéré ce miracle, la puissance du bien. Par delà la lumière ou l’ôlre lui est apparu , ou dans cette lumière même, l'homme a vu l’ordre, l’harmonie, la beauté, et ce spectacle l’arrachant à la contemplation stérile de sa propre excellence, il s’est senti entraîné à se dépouiller de lui- même pour vivre dans l'objet de sa vision.

Rien, Messieurs, ne nous est plus familier que ce mouvement ; de tous ceux de notre nature, il est le plus universel, le plus vulgaire, et celui que nous poussons le plus volontiers jusqu’à l’extravagance. Notre vie se passe à le subir ou à le régler. Tout être ayant en lui une certaine quantité de bien, c’està-dire étant doué d’ordre, d'harmonie et de beauté dans une certaine mesure, il n’en est aucun qui ne soit capable d'exciter en nous quelque impression d’amour. Mais c’est surtout de l’homme à l'homme que cette impression se manifeste et s'agrandit. L’homme est ici -bas le chef-d’œuvre du bien. Il rassemble sur sa noble ligure la magie des deux mondes auxquels il appartient, le monde des corps et le monde des esprits. Supérieur dans la disposition de ses traits à l’imagination elle-même, qui n’a jamais pu se reprt-senier rien de plus parfait, il y appelle en-

lore (lu fond do son àmo le reflel do la pensée, el l'expression de la vertu. S’il ouvre les yeux , c’est un esprit qui vous regarde ; s’il laisse ses lèvres silencieuses, c’est la grâce du cœur qui les anime en les l'erinani ; si la sérénité éclaire son front, c’est la paix d’une conscience droite qui y répand la lumière el le repos; chaque pli de sa chair, chaque mouvement * de sa vie renferme sous une seule beauté le double empire du bien visible el du bien idéal. De là ces altachemcns qui font de la vie humaine une longue suite de sacrifices récompensés par le bonheur d’aimer et d’élre aimé. Nous ne cherchons pas ailleurs le secret d’èlre heureux ; nous savons qu'il est là, et lors même que nous en abusons par des passions coupables, nous rendons encore dans le crime un témoignage à cette loi de notre nature. S’il arrive que l’homme nous refuse l’amour dont nous avons besoin, plutôt que de renoncer à ce bien précieux, nous le demanderons à des êtres placés au-dessous de nous, mais conservant de loin dans leur instinct quelque similitude capable de tromper notre cœur.

Le pauvre qui n’a plus d’amis s’en fera un de quelque créature plus abandonnée que lui-même; il réchauiïera dans son sein cet animal obscur et pieux qu’un écrivain chrétien a si bien appelé le chien du pauvre. Il lui sourira de rinefTable sourire du délaissement ; il lui confiera ces larmes inconnues (|u’aucune tendresse ne recueille ; il partagera avec lui le morceau de pain de sa journi'c, cl ce .sacri-

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