‹ Conférences de NotreDame de Paris (volume 2)Chapitre 8 sur 27 · IC · texte numérisé non relu

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licc de la faim à l'amilié lui fera goûter jusque dans la misère le grand bonheur de la richesse, qui est de donner.

Ce ne sera pas là, Messieurs, le dernier effort de l’homme pour verser de l'amour et pour en recevoir. Le prisonnier ira plus loin encore que le paii- • • vre. Séparé par d'inexorables barrières de la nature et de l’humanité , il découvrira dans les fentes de son cachot quelque vil insecte, imperceptible compagnon de sa captivité. Il s’en approchera avec le tremblement de l’espérance et la délicatesse du respect ; il épiera les myst<'^res de son existence, il étudiera ses goûts; il emploiera de longs jours à ne pas l’effrayer, à le faire passer de la crainte à lu conliance, à obtenir enfin de lui une marque de retour qui diminue la solitude de son coeur et élargisse les murs de sa prison. Le chien console le pauvre, l’araignée attendrit le captif ; l’homme, enfant du bien, en porte partout avec lui un amour qui lui fait une ressource et une félicité des horreurs mêmes de l’abandon.

Ai-je besoin de vous en dire davantage? Votre âme ne s’cst-elle pas élancée au-delà de mes paroles, et ne voyez-vous pas que le bien, réel ou apparent, dispose de notre volonté et en est la béatitude ?

Mais qu’cst-ce donc que le bien? Il est vrai, je vous l’ai dit déjà; je vous ai dit que le bien était l'ordre , l'harmonie, la beauté, que l’intelligence découvre dans la lumière oû l'ètrc lui apparaît. Cependant,

cette délioilion, toute exacte quelle soit, u'est pus le terme où s'arrête votre esprit. Vous souhaitez une explication qui descende plus à fond; vous me demandez où est l’ordre, l'harmonie, la beauté?

Où est-elle. Messieurs? Partout sans doute dans la nature, partout sous vos yeux. Il n'est pas une feuille d'arbre, pas un brin d’herbe, pas un nuage passant dans le ciel, qui ne soit ordre, harmonie, beauté : mais non pas tout l'ordre, toute l’harmonie, toute la beauté, non pas tout le bien. Chaque être, même celui qui est dénaturé par sa faute, en contient une portion reconnaissable qui excite notre sympathie; il n’en contient pas la totalité. Celui-là est l'ordre, qui renferme dans son essence la règle d'où découlent tous les rapports des êtres; celui-là est l’harmonie, qui a pesé les mondes, et qui leur a tracé dans l’espace les roules où ils ne s’égarent jamais ; celui-là est la Iteaulë, qui a fait l’homme, et qui a mis sur son visage tant de grâce et de majesté; celui-là est le bien, d’où tout bien découle, et qui l’a répandu à profusion dans l’univers, sans pouvoir le donner tout entier, parce qu’il n’a pu donner l’infini. L’ordre, l’harmonie, la beauté, le bien, en un mot, c’est Dieu. De même qu’il est l’être et la vérité, il est aussi le bien. En tant qu’il est l’être, il nous a communiqué l’existence ; en tant qu’il est la vérité, il éclaire notre entendement; eu tant qu’il est le bien, il nous inspire l’amour, qui, selon la parole de l’Evangile, est toute la loi et toute la justice. Car nous ne pouvons rien

recevoir Je plus, rien donner de plus que l’amour; il

est la créance ou la dette suprême, cl quiconque est «

quille envers lui, esl quille envers loul. Or, le premier à qui nous en sommes complablcs, le premier qui a droit à ce trésor unique de notre âme, c’est Dieu , puisque Dieu seul est le bien , et que le bien seul esl la cause de l’amour.

Quiconque n’aime pas Dieu, esl assuré de ne pas aimer le bien. Il aimera, je l’avoue, des biens particuliers, sa famille, ses amis, sa patrie, l'honneur, le devoir même, si nous entendons le devoir dans le sens étroit qui règle les rapports des hommes entre eux; il n'aimera pas le bien universel et absolu d'où procèdent tous les biens auxquels il a voué son cœur. Et c’est pourquoi il ne parviendra pas à la perfection et à la béatitude de la volonté, qui, étant dans l’amour du bien , ne peut se rencontrer que dans l’amour de Dieu.

Vous le voyez. Messieurs, aussi bien dans le mystère de l’amour que dans le mystère de la vérité, nous arrivons à la même conclusion , qui est qu’eu Dieu seul gît notre perfection cl notre béatitude. El il est impossible que vous vous en étonniez , puisque nous avons établi , comme la base de la doctrine et comme le nœud de nos destinées, que Dieu esl tout ensemble notre principe et notre (in. Etant notre principe, il l’est de chacune de nos facultés; étant notre fin, il l’esl aussi de chacune de nos facultés. El

celle fin s’idenli(iaiil avec la perfection et la béaii-

tude divines, il est nécessaire que chacune de nos facultés, par la voie qui lui est propre, puise eu Dieu la vie qui la rend parfaite et qui la rend heureuse. Toutefois, les développennens où je vous conduis ne sont pas une stérile répétition des points de doctrine que nous avons précédemment émis et démontrés ; car, outre qu’ils vous en font voir l'application à chacun des ressorts de l’activité humaine, ils les vérifient surabondamment par l’analyse de nos actes et de leurs objets. Quelle joie n’est-ce pas pour nous, par cela seul que nous définissons l’intelligence et la volonté, de rencontrer Dieu au terme de leurs opérations ! Quel ravissement de ne pouvoir nommer la vérité, ni le bien, sans nommer Dieu lui-méinc! Et de plus. Messieurs, ces investigations nous mènent droit aux moyens que nous avons dû recevoir pour atteindre à notre fin. Déjà, dans la Conférence antérieure, nous avons constaté que le premier de ces moyens était la connaissance de Dieu ; nous sommes dés maintenant en état de conclure que l’amour de Dieu en est le second.

En effet, cet amour étant la perfection et la béatitude de notre volonté, et Dieu s’étant proposé de nous communiquer l'une et l’autre, comme nous l’avous vu, il s’ensuit qu’il a dû, selon l’ordre de sou dessein, nous créer en état d'amour avec lui, amour initial, il est vrai, sujet à l’épreuve de notre libre-arbitre, mais nous préparant et nous conduisant, sauf prévarication de notre part, à l'union finale et béati-

(iquc de la chariu- consommée. C’esi ce que nous enseigne lu doctrine eutliolique, lorsqu'elle nous peinl le |)remier homme naissant dans la charité ou la justice originelle. Remarquez, je vous prie, cette l>elle alliance d'expre.ssion ; dans la langue chrétienne, la charité est synonyme de la justice , et la justice synonyme de la charité. Je vous en ai dit la raison tout à l’heure. Sans cette divine justice de l'amour, l’homme est sépare de Dieu, même en le connaissant ; et séparé de lui, il ne peut que descendre vers la misère et la mort, dans la route directement opposée à celle où le convie l’ordre de sa création. Selon cet ordre, il a reçu Dieu pour terme, la vcrilc pour guide, la charité pour moteur. S'il s’égare, ce ne sont pas les moyens qui lui manquent, mais la volonté.

Ici, Messieurs, nous retrouvons encore l’interveulion du librc-arbitre dans nos destinées, et, si sa pré- .seucc vous inquiète, je pourrais me borner à vous redire que sans lui les dons de Dieu resteraient en nous tels que nous les avons reçus, avec un caractère de fatalité qui ferait de notre perfection un ouvrage indigne de Dieu et de nous. Mais celte explication, toute suftisante qu’elle soit, appelle des dévclop|>cmens qui eussent été prématurés lorsque nous exposions le |)lan général de la création, et qui ne le .sont plus à l’heure où nous touehoiis, dans la question de la volonté, aux fondemens de l’ordre moral. La’ volonté est le siège du lihre-arbitre en meme temps que de l’amour; nous aimons par le meme organe

r|ui nous donne l'empire de nos actes, cl qui nous impose avec cet empire la responsabilité de nousmêmes. Et ce sont ces trois choses liées entre elles, le libre-arbitre, l'amour et la responsabilité, qui constituent indivisiblcmenl l'ordre moral. Le libre-arbitre présente le choix, l'amour choisit, l'homme répond, i’oiirquoi en est-il ainsi ? Est-ce une sagesse arbitraire qui a enchaîné ces trois élémens de notre activité ? ou bien y a-t-il là quelque raison profonde (|ue nous devions pénétrer, afin d'illuminer d'un dernier trait le mystère de Dieu dans la création de ce monde ?

Vous pensez bien que j'adopte le dernier parti ; je l'adopte en elTet, et je pose celte question qui entraîne tout le reste avec elle : y a-t-il entre l'amour et le libre-arbitre une relation essentielle, qui rende l’un la condition de l'autre? Pour le savoir, il est nécessaire que nous scrutions à fond la nature de l'amour. Il joue d'ailleurs un si grand rôle dans notre âme et dans le christianisme, que nous ne regretterons pas le regard approfondi que nous aurons jeté sur son essence.

Rien n'est plus simple, plus un que l'amour, et cependanl il renferme trois actes dans l'unilé de son mouvement. Il est d'abord un acte de préférence. L'homme, si vaste que soit son cœur, ne peut s'attacher à tout avec la môme force ; entouré d'objets ifui, à divers degrés, portent l'empreinte du bien, il éprouve des nuances dans l'attrait qui l'incline vers

eux, nuances syinpalliiques dunl l'ordre ne dépeinl pas uniquement de la bonté comparée des êtres, mais aussi de leurs secrètes ressemblances avec nous. Souvent même nous ne nous rendons aucun compte des motifs de notre préférence ; ce qui est certain, c’est que nous préférons, et que l'amour commence en nous par ce coup premier, qui est le choix. Ce qui est certain encore, c’est que le choix, dans celui qui en est l'auteur, comme en celui qui en est le terme, donne le branle aux joies élevées de l'amour. On est heureux de choisir, on est heureux d’avoir été choisi. Deux êtres se sont rencontrés dans l'immensité du temps et de l'espace, à travers les chances innombrables de la création ; ils se sont reconnus comme s’ils se fussent donné rendez-vous de toute éternité ; iis se sont liés par une préférence réciproque qui les honore tous deux, et qui flatte dans leur orgueil le côté qui en est pur et vénérable. Rien ne surpasse le charme virginal de cet instant qui reste le premier dans la mémoire, comme il a été le premier dans le cœur. Quand les années ont alTaibli d'autres impressions, celle-là subsiste encore dans sa sereine jeunesse, et nous ramène aux jours heureux où nous eûmes la gloire de choisir et d’être choisis. Mais le choix , Messieurs , le choix , où serait-il sans le librearbitre ? où serait-il sans la faculté de préférer qui l’on veut? Sans doute, les motifs de la préférence existent dans la |)erfcclion de l'être qui en est l'objet ; mais ils existent aussi et parallêleinent dans la volonté

(|tii fait le cliuix. Elle peut méconnaître, elle peut rejeter une excellence qui ne lui est pas sympathique pour une autre qui lui correspond, et là est le prix de sou acte, acte souverain qui ne confère un honneur et ne produit une joie que parce qu'il est souverain.

L’amour cependant ne s'arrête pas à l’acte de choix, il exige le dévouement à l'étre choisi. Choisir, c’est préférer un être à tous les autres; se dévouer, c’est le préférer à soi-même. Le dévouement est l’immolation de soi à l’objet aimé. Quiconque ne va pas jusque-là, n’aime pas. La préférence toute seule n’implique, en effet , qu’un goût de l’àme qui a besoin de s’épancher dans la cause d’où il sort , goût honorable et précieux, sans doute, mais qui, se bornant là, n'abüulit qu’à se rechercher soi-même dans un autre que soi. Si beaucoup d’affections s'arrêtent à ce point, c’est que beaucoup d’affections ne sont qu’un égoïsme déguisé; on éprouve un attrait, on s'y abandonne, on croit aimer, on a peut-être des lueurs de l’amour véritable; mais l’heure du dévouement arrivée, on reconnaît à l’impuissance du sacrifice la vanité du sentiment qui nous préoccupait sans nous posséder. On en voit surtout de fréquens et lamentables exemples dans les passions qui ont pour principe la beauté fugitive du corps. Rien d’intelligible et d’immortel n’intervenant entre les âmes qui se livrent à ces tristes séductions, le charme en disparait bientôt dans l’ardeur même qu’elles produisent, et elles ne laissent dans le cœur que les dévastations

(l'un cgolsinc agrandi par des jouissances trompeuses. La vertu seule produit l'amour, parce que seule elle produit le dévouement. Nous en voyons la preuve dans toutes les affections où elle mêle le baume divin de sa présence. C'est elle qui inspire la mère penchée nuit et jour sur le berceau d'un fils ; c'est elle qui inspire la poitrine du soldat, et le conduit à la mort au nom de la patrie; c'est elle qui fortifie le martyr contre les menaces des tyrans, et le couche dans les supplices comme dans le lit nuptial et joyeux de la vérité. Voilà les traits où le monde, tout corrompu qu'il soit, reconnaît et admire l'amour, et si l'amour n'a pas en tout temps l'occasion de se révéler par d'illustres sacrifices, il montre incessamment par de moindres immolations qu'il porte avec lui le germe qui le rend aussi fort que la mort ' , pour me servir d'une expression de Salomon.

Mais , Messieurs , le dévouement est-il possible sans le libre-arbitre? Se dévouer, avons-nous dit, c'est préférer un autre à soi-même , c'est se donner à autrui pour être sa chose. Or, comment se donner, si l'on n'est pas libre f comment préférer un autre à soi , si l'on n'a pas la disposition de soi? L'être privé du libre-arbitre est sous l'ascendant fatal d'une domination étrangère; il ne pense, il ne se meut que par la pensée et la volonté qui le retiennent captif, de cette captivité intérieure où rien n'est plus laissé à l'action

' {ùniü({uc dc4 c;inU(|uc$. chap. H, v«rs. 0.

propre de la personnalité. Un tel être, ainsi dépouillé de lui même, conserve-l-il le droit de se donner? Il peut bien mourir , mais il meurt comme la pierre tombe , esclave de la mort et non pas de l’amour. De même donc que le libre-arbilre est la condition de l’amour en tant que l’amour est sentiment de préférence, il en est aussi la condition en tant que l’amour est impulsion de dévouement.

Reste un troisième acte par où se couronne le merveilleux drame dont notre volonté est le théâtre * et l’auteur. Après que nous avons choisi l’objet de notre préférence , après que nous nous sommes donnés à lui par le sacrifice, tout n’est pas achevé. Luimême doit nous préférer, lui-même doit se donner à nous, et il résulte de ce choix et de ce dévouement réciproques une fusion des deux êtres dans les mêmes . pensées, les mêmes désirs, les mêmes vouloirs, fusion si ardente et si intime, qu’elle irait jusqu’à les consommer dans une substance unique , si cette puissance de joindre l’unité substantielle à la pluralité personnelle n’était pas le partage exclusif de la trèssainte et indivisible Irinité. Du moins en sentonsnous comme les avant-coureurs, et est-ce pour nous une douloureuse limite , que celle où expire avec la puissance de l'union, la puissance de l’amour créé. L’union, Messieurs, tel est le terme de l’amour, le terme où il n’a plus rien à produire que la persévérance de ses actes et l’immortalité de son bonheur. Mais, aussi bien que la préférence et le dévouement.

ruuioii lie saiirail sc passer de Kéiémenl du librc-arhilre; car, pour s’unir, il faut être deux, et Ton n’esl deux qu a la condition de conserver de part et d’autre la plénitude de sa personnalité , ce qui n’a lieu ■que par le libre-arbitre. L’àine où le libre-arbilrc n’existe pas, où il n’a jamais existé, qui, à aucun moment , n’a été capable d’émettre une pensée propre ni un vouloir propre, cette àmc est absorbée dans autrui; elle est annihilée par l’impuissance d’étrc l’égale *• d’une àme libre, et de lui rendre dans la réciprocité de l’amour la préférence , le dévouement et l’union qu’elle en reçoit.

Je ne sais si c'est une illusion , mais il me semble que rien n’est plus clair que cette relation essentielle du libre-àrbitre et de l’amour ; et par suite, rien n’esl plus clair aussi que les raisons où la sagesse divine a puisé la résolution de nous mettre au monde avec le don périlleux de la liberté. Dieu n’avait pas besoin de nous ; c^cst librement qu’il nous a choisis pour nous communiquer ses biens et nous unir à lui; c’est librement qu’il nous a aimés. Or, de sa nature, l’amour exige l’amour; il est impossible de préférer sans vouloir être préféré, de se dévouer sans vouloir qu’on nous rende le dévouement, et, quant à l’union, on ne saurait même la concevoir sans l’idée de la réciprocité. La. réciprocité est la loi de l’amour; elle en est la loi entre deux êtres égaux : combien plus entre deux êtres dont l’un est créateur et l’autre créature , dont l’un a tout donné, et l’autre a tout

r<ïçii ! üieu avait un droit intini à être aimé de l’hoinmc, parce que lui - même l’avait aimé d’uu amour éternel et infini, et, par conséquent, il devait le placer dans la seule condition où l'homme pouvait lui rendre préférence pour préférence, dévouement pour dévouement, union pour union, c’est-àdire dans la gloire et l’épreuve du libre -arbitre. C'était le droit de Dieu; mais, chose remarquable, c’était aussi le droit de l'homme, ou du moins son honneur, puisque , sans ce don du libre-arbitre , l’homme n’eùt pu ni choisir ni se dévouer, ni par conséquent aimer dans le sens véritable et généreux de ce mot.

.Ne demandez donc plus pourquoi l’homme est libre ; ne demandez plus pourquoi il n'est pas né dans une perfection et dans une béatitude qui fût sans péril de retour. Il est libre, parce qu'il doit aimer; il est libre, parce qu’il doit choisir l'objet de son amour; il est libre, parce qu'il doit se dévouer à l’ètre de son choix; il est libre, parce que dans l'union qui termine l'amour, il doit apporter la dot sans tache d'une personnalité tout entière; il est libre enfin, parce que Dieu l'a aimé librement, et a voulu recevoir de lui la récompense équitable d'une pleine réciprocité.

Je ne me dissimule pas, du reste, la difficulté qui se présente à votre esprit, elle est grave, et Je vais. Messieurs, m'en faire l'exact interprète.

Selon la doctrine catholique, l'épreuve du libre-arbitre i-esse avec la vie présente de l’homme ; une fois

disparu de ce monde cl appelé dcvaiil le juge suprême, l'homme passe à un étal de consommalioii heureux ou malheureux qui ne lui laisse plus ni l'honneur, ni le danger, ni la ressource du choix. Si donc le libre-arbitre est cssenliel à la réalité de l'amour, il s'ensuit que les saints, dans la béatitude de l'éternité, n'aiment plus Dieu que sous la forme d’une affection incomplète et impersonnelle, ce qu’il est absurde de penser.

Sans doute, Me.ssieurs, il est absurde de le penser, et je me garde bien de le croire ni de le dire. Quand les saints entrent dans le ciel vainqueurs de la mort et de la vie, ils n'y entrent pas dépouillés de leur existence antérieure, comme des êtres sans passé, sans avenir, sans habitudes conquises; ils y entrent, au contraire, dans la pleine possession d’une personnalité laborieusement perfectionnée, avec toute leur âme et toutes leurs œuvres, selon cette belle prophétie de l'apôtre saint Jean qui, assistant par l’esprit de Dieu aux derniers jours du monde, entendit d'en haut une voix qui disait : Bienheureux les morts qui meurent dans le Seigneur... car leurs œuvres les suivent *. Leurs œuvres les suivent, parce qu'elles sont vivantes comme eux et en eux, vivantes dans l'amour qui en a été le fruit, et qui monte avec les saints dans le ciel , non pas pour y perdre son caractère primitif de choix et de dévouement, mais pour l’y

‘ Apoc»lypv, clian. H, voi’S. 1ô.

l'onscrver ù jamais dans rimmulabililû de la vision béatilique. Les saints n'ont pas dans le ciel un autre cœur que celui qu'ils ont eu sur la terre; le but même de leur pèlerinage était de former en eux, au moyen de l'épreuve , un amour qui méritât de plaire à Dieu et de subsister éternellement en face de lui. Loin que cet amour change de nature, c'est sa nature même, c'est son degré acquis dans le libre exercice de la volonté qui détermine la mesure de la béatitude en chaque élu de la grâce et du jugement. Selon que l'homme apporte à Dieu une affection plus ardente, il puise dans la vision de l’essence divine une extase plus profonde, une félicité plus accomplie. C'est le mouvement de son cœur, tel que la mort l'a saisi, qui règle sa place au sein de la vie, et c’est la persévérance inaltérable de ce mouvement, causée par la vue de Dieu , qui seule distingue l'amour du temps de l’amour de l’éternité. Dieu reconnaît dans ses saints les apôtres, les martyrs, les vierges, les docteurs, les solitaires, les hospitaliers, qui l’ont autrefois confessé et servi dans les tribulations du monde; les saints à leur tour reconnaissent en Dieu celui qu'ils ont aimé sans partage au temps de leurs angoisses et de leur liberté. Rien ne leur est étranger dans le sentiment qu'ils éprouvent, rien n’est nouveau pour eux dans leur cœur. Ils aiment celui qu'ils avaient choisi ; ils jouissent de celui auquel ils s'étaient donnés ; ils étreignent celui qu'ils possédaient déjà; leur amour s'épanouit dans la certi-

tudc cl la joie d’une inamissibic union, mais il n’est point séparé de la tige où il naquit. Dieu le cueille sans le couper; il le couronne sans le changer.

C’est ainsi, Messieurs, que cesse l’épreuve du libre-arbilre, et que pourtant l’amour subsiste tout entier dans l’âme où Dieu le récompense. Mais jusque-là, il y a lutte dans le cœur de l'homme entre le bien cl le mal , entre sa tendance vers Dieu par la charité et sa tendance vers lui-méme par l’égoïsme des passions. Le monde extérieur s’arme pour le subjuguer de toutes les beautés qu’il a reçues dans un autre dessein ; il oppose le charme visible à l’ordre éternel qui doit obtenir tous nos regards et régler tous nos actes. Balancés que nous sommes entre ces deux attraits, nous avons besoin de force pour nous tenir attachés à l'étoile polaire du bien véritable, cl celle force nous l’appelons d’un nom plus illustre encore que celui de l’amour, nous l’appelons la vertu. L’amour sans la vertu n’est qu’une faiblesse et un désordre ; par la vertu, il devient l’accomplissemcnl de tous les devoirs, le lien qui nous unit à Dieu d’abord , puis à toutes les créatures de Dieu ; il devient justice et charité , deux choses qui n’en font qu’une, et qui nous furent données au jour de notre création , pour être , après la vérité , le second moyen de répondre à notre destinée en atteignant notre fin.

Je n’aurais plus rien à vous dire. Messieurs, si aujourd’hui comme précédemment, nous ne devions

chercher dans le rationalisme la contre-épreuve de la doctrine que je viens de vous exposer. Cette doctrine atteste qu'il existe entre le bien et le mal une difTérence infinie , puisque le bien c'est Dieu , en tant qu'il est ordre, et que le mal est l'opposition à l'ordre, c'est-à-dire à Dieu; elle atteste que le bien est l'objet de la volonté, sa perfection, sa béatitude, et que la volonté y correspond par l'amour, /ruit désintéressé du libre-arbitre et de la vertu; elle affirme enfin que l'homme étant libre d’aimer ou de haïr , de faire ou de ne pas faire le bien , il est responsable de ses actes devant la justice suprême de Dieu. Est-ce là aussi la doctrine du rationalisme? En affirmant le contraire, je n'ai pas besoin de vous prévenir que je prends le mot de rationalisme dans son acception générale , et non comme représentant telle ou telle classe de philosophes. Le rationalisme n'a qu'un principe , qui est la suffisance de la raison toute seule pour expliquer le mystère des destinées, mais il a mille tètes qui se contredisent, et qui par conséquent ne portent jamais ensemble la responsabilité des mêmes erreurs. Cette diversité décharge bien tel philosophe de tel système condamnable; elle n'en décharge pas le rationalisme , dont le point de départ est la cause de tous les dogmes qui trompent la pensée en corrompant le vrai.

J’avais besoin de vous donner cette explication au moment où le rationalisme va vous apparaître dans sa

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forme la plus odieuse. Déjà vous l’avez vu nier l’existence de Dieu , la création du monde par Dieu , le commerce primitif de Dieu avec l'homme, et mettre en doute jusqu’à la notion même de la vérité. Après de telles ruines , pouvait-il respecter la distinction du bien et du mai ? Cette distinction n’est qu’une conséquence de l’idée de Dieu ; celle-ci jetée à terre , l’ordre moral s'évanouissait de soi-méme. Cependant autre chose est d'attaquer l'ordre moral dans sa source, autre chose, de l'attaquer de front et directement. N'y eût-il pas de Dieu, ou n’y cùt-il qu’un Dieu indifférent aux actes de l’homme, l'àmc peut encore essayer de se réfugier en elle-même et de s’y créer par sa propre force des devoirs sacrés. Elle peut, malgré la profondcûr des négations où elle s'est assise, ne pas se nier elle-mème, mais par une contradiction généreuse se reconnaître des luis et s'imposer des dévouemens. Si faible que soit celte barrière, elle est un débris de la conscience, un honneur pour l'homme, une sauvegarde de la société. Quel crime n’csl-ce donc pas de nous eu disputer la possession, et de poursuivre l’idée du bien jusque dans les ruines où nous nous sommes fait ce dernier et misérable abri? Le rationalisme n’en a pas eu honte; après avoir attaqué l’ordre moral dans son principe , qui est Dieu , il s'est jeté sur notre âme comme sur un reste de proie, et nous déliant dans ce suprême asile de nous-mêmes, il nous a contesté la réalité de l’amour et la réalité du libre-arbitre.

Ingénu que j 'étais, je vous parlais tout à l'Iieure d’entraînemeiis sympathiques, de préférences desin- • lércssées, de sacrifices volontaires; je vous peignais l’ascendant du bien sur le cœur de l'homme : je vous trompais. Messieurs, s'il faut en croire le rationalisme, je vous trompais cruellement, et moi-méme avec vous. Voulez-vous connaître la vérité ? L'homme n'agit que par un seul motif, qui est son intérêt propre; il appelle bien ce qui lui est utile, mal ce qui nuit aux choses et aux jouissances dont il est en possession. Le devoir, s'il l'observe, n'est qu’un moyen de préserver ses droits ; l'amour, s’il l’éprouve, n'est qu'un sentiment de plaisir. L'égoïsme est au fond de tout acte humain, de quelque apparence ou de quelque nom qu'on veuille le couvrir, et ces expressions superbes de dévouement, d’abnégation, d'immolation de soi-méme, ne servent qu’à déguiser nos vrais penchans sous une pompe qui flatte notre orgueil. La mère s’aime et se recherche dans son enfant ; le soldat s'idolâtre dans la gloire de son capitaine ou de sa patrie ; la mort même est payée par l'admiration qui nous fait revivre, croyons-nous, dans la postérité. Assurément, s’il était permis d’espérer de l’homme un sentiment pur d'intérêt personnel, ce serait dans l'âme du chrétien qu'il faudrait le chercher, puisque le christianisme repose sur le mystère d'un Dieu mort gratuitement pour nous. Et cependant à quoi le chrétien dcvouc-t-il sa vie? à travailler pour son salut, c’est-à-dire pour éviter l'enfer et pour obtenir le pa-

radis. Ses œuvres les plus héroïques ne sont qu’un marché qu'il passe avec Dieu. Il sait que toutes sont enregistrées, que pas une ne tombe à terre, et qu’il en retrouvera un jour la moindre parcelle en accroissement de félicité. Est-ce là l'oubli de soi-méme? Estce là cette charité descendue du ciel, immolée sur une croix, et ressuscitée du tombeau pour vivre dans le cœur des générations? Hélas! il vaudrait mieux nous confesser à nous-mêmes notre indélébile égoisme, et reconnaître avec la sincérité d'une vraie philosophie que tout être, quel qu’il soit, ne saurait agir et vivre que pour lui.

On nous demande un aveu. Messieurs, commençons par le faire. Oui, il est impossible à aucun être doué d'intelligence et de volonté de se séparer complètement de ses actes. Je pense , je veux , j'aime ; en quelque manière que je m'y prenne, c’est moi qui pen.se, qui veux, qui aime, il n'est pas en mon pouvoir d'ôter ce moi du moi. Que je fasse une bonne ou une mauvaise action, j’y suis présent et j’en jouis. Je vais plus loin, je ne le ferais pas si je n’en jouissais pas. Car, toute action suppose une lin, et la lin tlernière de l’homme étant la béatitude, pour laquelle Dieu l’a expressément créé, il est absolument chimérique d'imaginer qu’il agisse jamais .sans avoir devant lui la pensée et le mobile de son bonheur. Et toutefois, je vous le demande, n'y a-t-il aucune différence entre Néron et Titus, entre Néron tuant sa mère et Titus faisant les délices du genre humain ? N’y a-t-il

aucuuc ditYérence cuire lu soldat qùi tourne le dos dans une bataille, et le soldat qui meurt la face vers l’eiincini et sa patrie dans le cœur ? Lcouidas aux Thermopyles, Démosllièiies à Chéronée, est-ce la même chose? Vous pouvez le dire, je vous délie de le penser. Vous ne le direz même pas devant une assemblée d'hommes faisant à votre parole l'honneur de l'écouler; votre conscience se menlil-cllc à cllc-mème, le courage lui manquerait pour mentir en face de l'humanité. S'il est ici quelqu'un qui confonde dans une même estime ou dans un même mépris le crime et la vertu, qu'il SC lève! qu'il parle! Et pourtant. Messieurs, il est bien vrai, Titus comme Néron cherchait son bonheur ; il n'y avait entre eux sous ce rapport aucune différence, et si l'égoïsme consiste à vouloir être heureux, Titus était égoïste au même titre que Néron.

Mais l'égoïsme consiste-t-il à vouloir être heureux , c'est là précisément la question. Il serait bien étrange que le bonheur et l'immoralité fussent une même chose. Le bonheur est la vocation de l'homme; il est le patrimoine naturel et prédestiné de tous les êtres intcliigens. Quiconque d'eux vient au monde, y vient pour être heureux. C'est son droit; que dis-je? c’est son devoir. Car, son devoir est d'obéir à Dieu, et Dieu lui a intimé deux ordres égaux et parallèles en l'appelant à la vie : l'ordre de la perfection et l'ordre de la béatitude. Mais, remarquez bien ce que j'ai dit : le bonheur est le patrimoine de tous, de tous sans exception ; il i!st 1a terre natale et la patrie future de

tous ceux qui ne l'auront pas répudiée volontairement. Et de là il suit une grande chose, c'est que nui ne doit s'attribuer le bonheur d'autrui, et que tous, enfans du même père, héritiers du même royaume, il nous est commandé de vivre ensemble dans la fraternité divine d’une même béatitude. Celui qui usurpe la part d'un autre, qui veut être heureux aux dépens de ses frères, qui divise par la ruse ou la violence la tunique sans tache et sans couture de la félicité, celui-là est coupable du crime qui renferme tous les autres, il est coupable d'égoïsme, et dès l'origine du monde, il a porté un nom et un sceau : le nom de Caïn et le sceau de la réprobation. Celui, au contraire, qui veut être heureux avec tons, qui n’ôte rien à personne de son droit patrimonial au bonheur, qui donne même de sa part, celui-là, dès l'origine du monde aussi, a porté un nom et un sceau : le nom d'Abel et le sceau de la charité. La charité ne consiste pas à être malheureux, pas plus que l'égoïsme à être heureux ; elle consiste à ne pas troubler le bien des autres et à leur communiquer le sien, communication qui, loin d'appauvrir, enrichit à la fois le donataire et le donateur. Le bien a reçu de Dieu cette admirable élasticité, que le partage le multiplie sans l’amoindrir, et que tombant dans la main droite, il rentre dans la main gauche, semblable à l'Océan qui reçoit toutes les eaux de la terre, parce qu’il les rend toutes au ciel.

A la bonne heure , me direz-vous, cette explication

jiistilic le senlimenl intime de l'hunianilé, qui a lou* jours mis entre le bien et le mal nue diiïércncc infinie, qui a exécré Néron et adoré Titus; mais, en accordant que le bonheur personnel est la fin nécessaire de tous les actes de l'homme, ne détruisez-vous pas la notion même de l'amour et du dévouement? Comment peut-il y avoir sacriflee, préférence des autres à soi, là où l’on se recherche soi-même ?

Messieurs, je n'ai pas dit que le bonheur personnel fût la tin nécessaire de tous les actes de l'homme ; car, ce mot de personnel exclut du bonheur de chacun le bonheur de tous, et j'ai prononcé, au contraire, que le bonheur était un patrimoine universel et indivisible , que nul ne s’appropriait exclusivement sans être coupable de crime d’égoïsme. Entendez donc que le devoir, l’amour, le dévouement, consistent à faire de son bonheur celui des autres, et du bonheur des autres le sien propre, tandis que l'égolsme consiste à faire son bonheur du malheur de tous. Néron souhaitait que le peuple romain n’eùl qu'une tète pour l’abattre d’un seul coup ; voilà l'égoïsme. Titus estimait perdre le jour où il avait manqué de rendre un homme heureux : voilà l’amour.

« Aimer, a dit Leibnitz, c’est mettre sa félicité dans la félicité d'un autre. > Cette sublime définition n’a pas besoin de commentaire ; on l’entend ou on iic l'entend pas. Celui qui a aimé l’entend ; celui qui n’a pas aimé ne l’entendra jamais. Celui qui a aimé sait qu’une ombre dans le cœur de son choix oliscurcis-

sait le sien ; il sait que rien ne lui coûtait, prières, larmes, veilles, travail, privations, pour créer un sourire sur des lèvres attristées ; il sait qu’il fût mort pour racheter une vie compromise ; il sait qu’il était heureux d’autrui, heureux de ses grâces, heureux de ses vertus, heureux de sa gloire, heureux de son bonheur, et qu’eût-il fallu son sang pour assurer ou pour accroître ce bonheur étranger, devenu le sien, il en eût donné jusqu'à la dernière goutte avec le seul regret de ne pouvoir mourir qu’une fois. Celui qui a aimé sait cela. Celui qui n’a pas aimé l’ignore; je le plains et ne lui réponds pas.

Je le plains, parce qu'il n’a rien connu ni de la vie humaine, ni de la vie divine; je ne lui réponds pas, parce que le témoignage d’un mort ne prouve rien contre les vivans. Que nous fait, à nous autres chrétiens, s’il faut en venir à nous, que nous fait d’ëlrc accusés d’indifférence pour Dieu , par un homme qui n’a jamais aimé Dieu? Sail-il ce qui se passe en nous? Peut-il même le conjecturer? Il croit que, l’œil fixé sur le ciel et sur l’enfer, nos œuvres dans une main, la balance dans l’autre, nous marchandons avec Dieu le prix de notre abnégation. Il ignore que la crainte et l’espérance ne sont que les préliminaires de l'initiation chrétienne, et qu’en vertu du premier commandement, qui renferme tous les autres, selon la parole même de Jésus-Christ, le chrétien doit aimer Dieu de tout son cœur, de tout son esprit, de toutes ses forces, par dessus toutes choses, sons peine

iijoutc suint Paul, de n'être rien'. Il ignore qu'au delà du seuil de la foi, l'iime est touchée pour la beauté invisible d’un amour que n'égalèrent jamais ni en durée, ni en profondeur, ni en sacriflces, les plus héroïques alTectrons de ce monde, et que cet amour nous entraînant dans l’abime de charité où respire Dieu lui-mème, nous y puisons le besoin d'associer toutes les créatures à la perfection et à la félicité dont nous goûtons les prémices, dont nous attendons l’ultérieure révélation. Qui peut nier cet élargissement du cœur de l'homme dans le christianisme? Qui peut le nier, sauf celui qui ne l'a jamais connu, et qui, abaissé dans les étroites passions des sens, où tout est égoïsme, mesure par son âme l’âme du chrétien et l'âme de l'homme ?

‘ J'ai honte. Messieurs, de prouver devant vous la réalité de l’amour et du dévouement; le rationalisme m’y a contraint. Il me contraint encore de vous dire quelques mots sur le libre-arbitre, qui est avec le désintéressement la principale condition de l’ordre moral. De même que l’ordre moral est détruit si l’homme n’agit qu’en vue de son intérêt, il est également détruit si l’homme n’est pas le maître de ses actes. Aussi, le rationalisme n’a pas assailli notre liberté avec moins d'ardeur que notre générosité ; il a besoin de notre servitude autant que de notre égoïsme; de notre égoïsme pour confondre le bien

* I" Kpilrc aux Corinlhii-tw, ilia|). 13, vere. 2.

avec le mal, de noire servitude pour nous enlever la responsabilité, soit du mal, soit du bien.

Sommes-nous libres? Votre conscience et la mienne

répondent : oui. Le rationalisme nous dit : non. En

donne-t-il quelque preuve ? aucune. Il nous demande,

au contraire, de lui prouver que nous sommes libres,

et si nous lui opposons le témoignage de notre sens

intime, qui sait apparemment ce qui en est, il le

récuse comme aveugle et insuffisant. 11 craint qu'il ne soit le jouet d'une puissance supérieure , qui en fait, sans qu'il le sache, rinstrument de son irrésistible volonté. Pour nous. Messieurs, qui croyons en Dieu, qui, ployant le genou devant son adorable suprématie , l’avons reconnu pour le père , le maître, le principe et la fin des choses, nous n’éprouvons pas au sujet de ce qui se passe en nous , les doutes bizarres du rationalisme. Enfant d’une bonté qui n’a point d’égale et d’une sagesse qui n’a point de mesure, nous n'imaginons pas que Dieu torture sa toute - puissance pour tromper le cœur de son ouvrage, et lui donner dans la servitude l’illusion de la liberté. Nous nous confions à la sincérité divine et nous ne recherchons même pas s’il serait en son pouvoir, le voulût-elle , de nous induire, au sujet de nous -mômes et de nos propres actes, en une aussi contradictoire impression. Les vérités s’enchaînent comme les erreurs. Une fois Dieu rejeté ou mis en doute, je permets au rationalisme de méconnaître la conscience humaine; l’édifice étant

(lélruit par sa base, comment en soutenir quelque pan détaché, et quel intérêt d'ailleurs y aurait-il à le faire? Qu’est-ee que l'homme, si Dieu n'est pas? Qu'est-ce que le bien et le mal? Qu’est-cc que le passé et l'avenir? Il ne vaut pas la peine de s'occuper d'un songe dans une nuit sans réveil. Mais si Dieu est, si le nom qui soutient tout est écrit à la voûte de notre intelligence comme à la voûte du ciel , alors je n'écoute même plus le rationalisme me suggérant des déflances au sujet d'une liberté dont je sens en moi la présence réelle. Je me prends au sérieux et toutes choses avec moi. Ma conscience est un sanctuaire qui me rend des oracles ; ma vie est une puissance qui répond d’elle-méme ; la solidité divine descend dans tout mon être, et le doute n'est plus devant mon esprit qu'un blasphème et qu'un jeu. Je suis libre ; je passe du bien au mal et du mal au bien. Suspendu entre ces deux termes , que l'infini sépare , captif volontaire ou rebelle coupable , je choisis et je fais mon sort à chaque instant. Je choisis de m'aimer ou d'aimer Dieu par dessus tout; je m'éloigne, je reviens, j’obéis ou je résiste au remords , et jusque dans le crime , je sens ma grandeur par ma souveraineté. II ne me faut qu'une larme pour remonter au ciel, il ne me faut qu’un regard pour retomber dans l'abîme. Cette lutte est grande, cette responsabilité est terrible ; mais malheur et mépris à celui qui descend du trône par effroi des devoirs qui y siègent avec lui.

Dois-je, Hcssieui*s, eu finissant, éclaircir celle autre difiGcullé que le rationalisme oppose à la réalité du libre-arbitre, cl qu'il lire non plus de la vanité de -notre conscience, mais des attributs mêmes de Dieu? Je le ferai rapidement, avec la crainte de fatiguer votre attention , avec l’espoir de n'en abuser que trèspeu. La vérité est brève, parce quelle est claire.

La doctrine catholique range parmi les attributs divins la prescience , c'est-à-dire la connaissance anticipée et infaillible de l'avenir, même de l'avenir qui dépend des volontés libres. Or, comment Dieu peutil prévoir ce dernier genre d'avenir, sinon parce qu'il est le maître de nos actes et qu'il les dirige comme il lui plait? Comment sait-il infailliblement ce que je ferai demain, sinon parce qu'il l'a décrété, et qu'il possède dans sa toute-puissance la certitude de nos déterminations.

J'aurai répondu si je découvre dans la nature de Dieu et dans la nature de l'homme un moyen de prévoir les effets des causes libres qui ne détruise en rien leur liberté.

Or, il est manifeste que nul être raisonnable n'agit sans motifs, c'est-à-dire sans quelque chose qui détermine ses actions. De là ces aveux qui nous échappent à tout moment : Voici une raison , un intérêt , une occasion qui me détermine , en d'autres termes, qui me persuade d’agir. Et lorsqu'on examine les motifs dont l’impression efficace tire l’homme du repos ou de l'inccrtitudé , on s’assure qu’il n’en

existe que deux; le motif du devoir et celui de lu passion. Ou bien l'homme se décide pur une vue du vrai, du bon , du convenable, ou bien il se décide par l'entrainement d'une satisfaction personnelle indépendante de toute idée d'ordre. La question seulement est de savoir qui le décidera de l'un ou de l'autre motif. S'il n'était pas libre, ce serait l'attrait le plus fort de sa nature qui l'emporterait , comme c'est le poids supérieur qui fait pencher l'un des plateaux de la balance. Mais l’homme est libre; entre deux attraits égaux ou inégaux par eux-mémes, c'est lui qui prononce souverainement. Toutefois il se prononce en vertu d’un motif qui le persuade , et non pas sans cause ou arbitrairement. II sait ce qu’il fait et pourquoi il le fait : il sait même pourquoi il est persuadé de le faire. La persuasion ne lui vient pas seulement du dehors , elle lui vient surtout du dedans, de l'étal intime de sa volonté, de ses goûts, de ses vertus , toutes choses qui sont le fruit du libre-arbitre, qui sont le libre-arbitre lui-méme en activité, tel qu’il s’est fait, tel qu’il veut être, tel qu’il se présente aux attraits extérieurs qui viennent le solliciter pour le bien et pour le mal. C'est l'état de la volonté, siège du libre-arbitre, qui détermine le choix de l'homme entre les deux motifs du devoir et de la passion. Supposez cet état connu, vous saurez ce que fera l'homme dans un cas donné, et dans tous les cas où la connaissance de sou âme aura précédé pour vous son action. Telle est la base de la prescience

humaine aussi bien que de la prescience divine. N'avez-vous jamais , Messieurs , confié voire fortune ou voire honneur à la parole d'un homme f Vous l'avez fait, ou, si l'occasion vous a manqué, vous nommez au dedans de vous-mêmes ceux à qui vous donneriez volontiers une aussi haute marque de votre estime. D'où vous vienl^celle assurance ? Comment êtes-vous certains que vous n'cxposcricz pas votre vie à une trahison? Vous en êtes certains , parce que vous connaissez l'àme à qui vous abandonnez la vôtre; celle connaissance vous suffit pour prévoir qu'en aucun cas, quel que soit le péril ou la tentation , votre fortune et votre honneur ne seront lâchement sacrifiés.

Ils peuvent l'être cependant; le cœur à qui vous donnerez votre foi est faillible , il est sujet à des assauts imprévus ; n'importe , vous dormez en paix , et nul ne vous accusera d'imprudence ni de crédulité. S'il arrive que vous soyez trompés par l'événement, que direz-vous? Vous direz : Je connaissais mal cet homme , je le croyais incapable d'une mauvaise action. Telle est la chance que vous aurez, la chance de mal connaître, parce que, étant une intelligence finie, vous ne pouvez lire direrlement dans l'àme d'autrui, ni même lire à fond dans la vôtre. D'où il résulte que vous n'avez de vos jugemens qu'une certitude morale, et de vos prévisions qu'une assurance du même degré.

Il n'eu est pas ainsi de Dieu. Dieu, pour me servir de l'expression de saint Paul, pénètre jusqu au point

dp division de l'âme et de l'esprit , jusqu’aux ra- . eines et â la moelle de notre être, et il diseerne les derniers rqylis de nos pensées et de nos intentions^. Nous sommes ctcriiellomcnt à nu devant lui. Il voit avec une précision infinie l'élat de notre volonté, et connais.sant dans lu même lumière toutes les circonstances extérieures auxquelles nous serons en hutte, il a une certitude infaillible du choix que nous ferons entre le bien et le mal , entre le motif du devoir et celui de la passion. Dès lors il sait notre histoire, qui n'est qu'une lutte plus ou moins longue entre deux attractions o|>posées, l'une qui nous porte vers notre fin réelle, l'autre qui nous détourne vers un but bas et faux. Kt cette science anticipée de iiousmêmt's n'étant en rien la cause de nos actes, elle ne gène pas plus notre liberté que si elle n'existait pas.

L'erreur, en cette matière, est de considérer le libre-arbilre comme une sorte de puissance abstraite , indépendante de son propre état, n'ayant d'autre mobile qu’un caprice illimité. S'il en était ainsi, l'homme lui-méme ne serait pas capable de prévoir un instant d'avance ses propres actions. Sa souveraineté ne serait qu'une déraison permanente. Il choisirait entre le bien et le mal sans savoir pourquoi, et allant au hasard du crime à la vertu , à force d'être libre , nous ne trouverions plus en lui qu'un tkutomate déréîîlé. Tel n'est point l'homme ni le libre-arbitre ; je

' aux Hébreux, eliajj. 4, vers. 1i.

r III

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vous l'af fait voir, cl je n'ai plus (|u’ù laisser voire conscience choisir entre la morale du christianisme et la morale du rationalisme.

Le christianisme conclut à la charité et à la liberté; le rationalisme conclut à régoïsme et à la fatalité. Si dans les questions précédentes, qui ne s’adressaient qu'à la raison, quelque reste d'ombre affligeait encore votre besoin de lumière, celle ombre vient de s'enfuir. L'abime de l'erreur a éclairé l'abime de la vérité. De même que les dogmes spéculatifs de l'existence de Dieu, de la Trinité, de la création, de la diversité substantielle de la matière et de l'esprit, de la vocation de l'homme à la perfection et à lu béatitude, conduisent au dogme pratique de la distinction du bien et du mal ; de même les dogmes spéculatifs du panthéisme, du dualisme, du matérialisme, du scepticisme, conduisent au dogme pratique de la confusion du bien avec le mal, terme suprême qui discerne tout, et où les ténèbres deviennent clarté.

CIi\QÜAINïE-ET-UNIÉME COINFÉRENCE.

DK 1,’llOM.MK KX TA^^ yu'KTHE SOCIAI..

Monseigneur,

Messieurs,

Quand Dieu eut fait l'homme, et qu'après l’avoir animé du souffle de la vie, il eut encore répandu dans son âme la lumière et la justice, la lumière de la vérité et la justice de la charité, il s'arrêta, s’il est permis de parler ainsi, pour regarder son ouvrage; et voyant les yeux de l'homme s’ouvrir, scs oreilles écouter, ses lèvres trembler du premier frémisse-

mcnl de la parole , ce limon enfin qu'il avait touché de sa main puissante, devenu une créature sensible et raisonnable, il demeura pensif, comme si quelque ebosc eût manqué au cbef-d’œuvre qu'il venait de produire. En effet, le mystère de notre création n'était pas é son terme; Dieu se recueillait une seconde fois pour mettre à notre nature le sceau d'une perfection plus grande , et d'avance il exprima son dessein en se disant à lui-méme : Non est honum esse hominem soltim , — Il n'est pas bon que l’homme soit seul ‘ .

Pourquoi n'était-il pas bon que l'homme fût seul ? En quelle manière cessa-t-il d'ètrc seul? Tel est. Messieurs, l'objet que je propose à vos méditations, et où vous verrez que la société est le troisième don primitif que Dieu nous ait fait, le troisième moyen qui devait nous servir à l'accomplissement de nos destinées.

Aucun être n'est seul. Soit que nous regardions au-dessus ou au-dessous de nous, en Dieu ou dans la nature, nous voyons partout la pluralité et l'association. Dieu, qui est un, n'est pas solitaire; il renferme trois |>ersonnes dans l'unité de sa substance, et le monde inférieur, qui est divisé eu une multitude innombrable de groupes différens , n'en présente aucun où la créature ait la solitude pour demeure et pour loi. A chaque degré de l'existence, nous rctrou-

' ch»p. 2. vcn. 18. ' -

vons le nombre et l’union, c’est-à-dire la société. Le nombre sans l’union ne serait encore que l’isolement; mais lorsque des êtres distincts par l'individualité, semblables par nature, viennent à se prêter leur vie, à se pénétrer réciproquement, à agir les uns sur les autres par de mutuelles relations, alors il y a société, et tel est l’état de toutes les créatures inférieures à riiomme; tel est l’état, sous un mode pins parfait, des personnes divines dans le ciel. Cherchez, Messieurs , à vous représenter un être absolument solitaire, c’est-à-dire n’ayant de ressemblance et de rapports avec rien, vous ne créerez dans votre imagination qu’un fantôme abstrait, sorte de Dieu-néant, parce qu'il serait à la fuis infini et vide, infini faute de bornes, vide faute d’activité. L’isolement est la négation de la vie, puisque la vie est un mouvement spontané, et que le mouvement suppose des relations ; bien plus encore est-il la négation de l’ordre, de l’harmonie, de la beauté, de toute perfection et de toute béatitude , puisqu’aucune de ces choses ne saurait se concevoir sans la double idée de pluralité et d’unité. La pluralité sans l’unité est le désordre positif; l'unité sans la pluralité est le désordre négatif. Dans le premier cas, le lien manque aux êtres; dans le second, les êtres manquent au lien. Or, là où il y a désordre, il est évident que l’harmonie, la beauté, la perfection et la béatitude s’évanouissent en même temps. C’était donc avec justice que Dieu, regardant l’homme dans lu solitude do sa création,

avait prononcé celle parole : U n'est pas bon que Chomme soit seuL

Il est vrai que, par sa position inlermécliairc entre le inonde supérieur et le monde inférieur, l'Iioinme, corps et esprit, se trouvait en relation avec la nature et avec Dieu ; mais celte double relation ne le laissait pas moins seul de sou espèce , seul dans le rang qu’il occupait, sorte de slylilc perdu entre la terre et le ciel. Encore que lu nature eût suffi aux besoins de son corps, et Dieu aux besoins de son esprit, lui,, privé de rapports avec des êtres de même forme et de même degré, n’cùl pas sufti à la grandeur du poste qu'il était chargé de remplir. Sou histoire eut été trop courte, ses périls trop hornês, ses vertus trop restreintes; comme il avait un monde au-dessus et au-dessous de lui , il fallait que lui-même fut un monde, et qu’ainsi toutes les parties de la création, bien qu’iuêgales entre elles par leur place et leur essence, se répondissent dans une certaine proportion d’immensité. L’bomme devait s’étendre sans se diviser, ceoitre en nombre |)our croître en union, et devenir dans la majesté du nombre et dans l’iiarmouie de l’union un tbéâtre de vertus tel que l’exigeaient la perfection de l’univers et la sienne. Circonscrit dans l'isolement, il n’eùl eu que Dieu pour objet de ses devoirs; membre d’un corps composé d’êtres semblables à lui , scs offices embrassent avec Dieu rhumanité toute eulicre. La loi de l’amour, résumé de toute justice, ne rayonnait jilus seulement

de la créature au créateur; elle animait de sa vie tous les orbes de la création.

Mcssieui's, ce grand, ouvrage est sous nos yéux; depuis soixante siècles, la société humaine a couvert de ses institutions le champ de l'histoire. Plus forte que le temps, elle a résisté à tous les désastres, et s'est constamment rajeunie dans les ruines où s’ensevelissaient les peuples usés. C'est elle qui a conduit notre enfance dans les hasards des émigrations primitives, et qui nous a partagé 1a terre. C'est elle qui,aprés nous avoir dispersés sur tous les rivages habitables , nous a rapprochés malgré la jalousie des déserts et les fureurs de l'Océan. C’est elle qui a bâti les cités célèbres, suscité les arts, fondé les sciences, propagé les lettres, élevé l’esprit de l’homme . à la perfection , et donné à son cœur avec l’occasion de tous les sacrifices la gloire de toutes les vertus.

■ Elle est enfin le mode permanent de notre vie terrestre, et si le voyageur, au fond des forêts ou sur les bords c.scarpés de quelques Iles perdues, découvre des peuplades privées de toute civilisation, il y remarque pourtant encore quelques rudimeus de l’état social, quelques restes ou quelques ébauches de relations, qui démontrent l’impuissance où est l’homme de vivre seul.

Et cependant qui le croirait? le dogme de 1a • société n’a pas subi de moindres atteintes que les autres. Comme il s’esL trouvé des sages pour nier Dieu, la création, la distinction de la matière et de

l’i'spril, la vérité, lu «liirércnce du bien cl du mal, il s’en est trouvé aussi pour soutenir que la société est une institution purement humaine, bien plus encore, une institution contre nature. On a voulu nous persuader qu'elle était la source de tous nos maux , et que notre décadence avait commencé le même jour que notre civilisation. Qui de nous, au temps de sa jeunesse, ne s’est pas représenté qu’il errait librement dans les solitudes du nouveau monde, n’ayant pour toit que le ciel, pour breuvage que- l’eau des fleuves inconnus, pour nourriture que le fruit spontané de la terre, et le gibier tombé sous ses coups, pour loi que su volonté, pour plaisir que le sentiment continu de son indépendance et les hasards d’une vie sans limites sur uti sol sans possesseurs? C'étaieul là de nos rêves. Notre cœur frémissait en se reconnaissant, si diins un livre célébré, nous venions à tomber sur ce passage où l'homme de la civilisation dit à riiominc du désert : « Chaclas, retourne dans tes » forêts ; reprends cette, sainte indépendance de la » nature que Lopés ne veut point te ravir; moi- » même, si j’étais plus jeune, je le suivrais. » Il nous semblait, en lisant ces paroles, les entendre nous-mêmes ; notre âme oppressée s’envolait avec elles dans des régions idéales, et ne revenait qu'avec douleur au fardeau monotone de la réalité.

Etions-nous donc dans le vrai ? Ce mouvement de notre âme hors de lu société était-il une aspiration vers l’état primitif que Dieu nous avait fait, ou bien

une révollc contre l’ordre établi eu notre faveur puisa Providence? C’était une révolte. Messieurs, un élan de l’égoïsme impatient des bornes que nous impose la communion universelle avec nos semblables , et faisant effort pour livrer l’univers à notre individualité toute seule. Tandis que dans le plan de la bonté divine, le bonheur est le droit et le patrimoine de tous, nous cherchions à sortir de l’humanité pour nous retirer du partage des biens et des maux, et nous affranchir des devoirs qui résultent inévitablement d’un grand ensemble de relations. Nous haïssions dans lu société la dépendance et le travail. Lu dépendance d’abord : car la société n'exfste que par l’unité; l’unité se forme par des liens ; les liens , quand il s’agit d’étres intelligens , se ebangeut en lois obligatoires pour la conscience et maintenues par la double autorité de lu force publique et de l’opinion. C’est là un joug accepté de la vertu qui ne sépare point son sort du sort des autres, mais pesant à l'égoïsme qui ne vit que pour lui , et c’est pourquoi la solitude étant destructive de toutes les lois , parce qu’elle l’est de tous les rapports, l’égoïsme aspire à la solitude pour échapper à la dépendance. Il ne hait pas moins le travail, autre conséquence de l’état de civilisation. Quelques hommes perdus sur un territoire immense vivent à peu de frais. La nature abandonnée il elle-même fournit à Icui-s besoins, et l’isolement diminuant en eux l’attrait qui reproduit la vie, leur nombre no s’accroît qu’avec une lenteur qui n’in-

— iü'i —

quiète jamais leur oisiveté. L’homme social, au contraire, a une paternité féconde comme son cœur; il voit, sous la bénédiction de Dieu, la famille se changer en tribu, la tribu en cité, la cité en nation; les tentes s’abritent derrière des murailles; les territoires SC déterminent par des bornes; la nature manque devant les flots de l’humanité. Il faut que l’art supplée à son défaut d’espace et de vigueur. Il faut qu’un travail assidu seconde les inventions de l’art. Des métiers innombrables sollicitent les bras du l'homme, et les bras de l’homme à leur tour sollicitent les métiers. Nos veines ne se remplissent que du fruit de nos sueurs. Chaque goutte de notre sang est achetée de la terre au prix d’une vertu.

C’est plus qu’il n’est nécessaire pour effrayer l’égoïsme ^et pour lui persuader que l’ordre social n’est qu’une imposture dans un martyre. Je ne le réfute pas. Messieurs, je vous explique seulement comment il se fait que le dogme chrétien de la société ait des contradicteurs et des ennemis. Dépendance, travail, ces mots sont durs, je ne puis le nier, et qui ne les accepte pas est nécessairement en révolte contre la réalité des choses humaines.

Il y a peu de jours. Messieurs, vous avez gravé sur les mouumens de votre capitale cette inscription mémorable : Liberté, égalité, fraternité. C’est bien, en effet, une partie de la charte primitive qui a uni les hommes entre eux et fondé le genre humain ; mais ce ne l’est pas tout entière. C’est la Charte des

(Iroils, non celle des devoirs. Or, l'homnic vivant en société ne peut pas plus se passer de devoirs que de droits. Si la liberté lui est nécessaire pour rester une créature morale, pour ne pas être étouffé dans les étreintes d'une domination exagérée et injuste, l'obéissance lui est nécessaire aussi pour se soutenir, à l'aide d’une loi commune et sacrée, au foyer vivant qui le fait une nation. Si l'égalité lui est nécessaire pour ne pas déchoir du rang où Dieu l'a placé par une origine qu’il partage avec tous ses semblables, la biérarcbic lui est nécessaire aussi pour ne pas tomber, faute d'un chef et d'un commandement, dans rimpuissancc de la dissolution individuelle. Si la fraternité lui est nécessaire pour qu’un sentiment de confiance et d’amour élargisse les liens étroits de l’ordre social , pour que l’humanité demeure une grande famille issue d’un père commun , la vénération lui est nécessaire aussi pour reconnaître cl affermir l’autorité de l’âge, la magistrature de la vertu,' la puissance des lois en ceux qui en ont le earaclère, soit comme législateurs, so’il comme souverains. Ecrivez donc, .Messieurs, si vous voulez fonder de durables institutions, écrivez au-dessus du mol de liberté le mol d’obéissance, au-dessus du mol d’égalité le mot de hiérarchie, au-dessus du mol de fraternité le mol de vénération , au-dessus du symbole auguste des droits le .symbole divin des devoirs. Je vous l’ai dit ailleurs : le droit est la face égoïste de la justice , le devoir en est la face généreuse cl

ilcYoucc. A|>pclez-cn <')u dévouement , alin que le dévouement vous réponde , et que votre édilicc triomplie des passions ardentes qui, depuis l'origine de la société, ne cessent d’en conjurer la ruine.

La société humaine n'est pas seulement haïe pour elle-même, à cause des vertus civiles qu’elle impose, elle l’est encore par une autre raison qu’il importe que vous sachiez. Dieu, qui a été le fondateur de la société, en est le conservateur. Il la maintient par la force de son nom , qui s’y est perpétué sous la garde des traditions dogmatiques et des observances religieuses. Nul peuple n’a pu vivre sans ce nom vénéré; nulle cité ne s’est bâtie que sur la pierre angulaire du temple. Et c’est en vain que l’impie espère abolir la mémoire de Dieu tant qu’il n’aura pas aboli la société qui en a le dépôt, et qui vit de ce trésor héréditaire de l’humanité. La société humaine et la société religieuse sont dcu.\ soeurs nées le même jour de la parole divine, l’une regardant le temps, l’autre l’éternité, distinctes par leur domaine et par leur lin, mais indissolublement unies dans le cœur de l’homme, s'y soutenant l’une par l’autre, tombant ensemble , se relevant ensemble , bravant ensemble par leur commune immortalité la haine qui les poursuit toutes deux. Ne perdez pas ce point de vue. Messieurs, si vous voulez vous rendre compte du levain d’anarchie qui soulève le cœur de l’homme contre la société. La société n’est pas autre chose que l’ordre, et l’ordre a eu Dieu sa racine invulnérable. Quicon-

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que n'airac pas Dieu a par cela seul une cause pernianente d'aversion contre l'état social qui ne saurait se passer de Dieu.

De là vient que les époques anti-religieuses produisent infailliblement des théories anti-sociales. Vous l'avez vu au dernier siècle. Tandis que les docteurs d'une génération légère livraient au ridicule Jésus - Christ, la Bible et l'Eglise, d’autres écrivaient, d'une plume non moins hardie, contre la société humaine. On exaltait l'état sauvage comme l'état primitif de l’homme cl incomparablement le meilleur ; ou exhortait à y retourner, l'arc et la flèche en main , les efféminés gentilshommes des délices de Trianon. On démontrait pour le moins que la société s'était formée par un contrat volontaire, et l'on recherchait, avec une gravité qui n’était que trop formidable, les clauses de ce fabuleux contrat.

Faut-il, Messieurs, vous prouver que l’ordre social n'est ni une institution contre nature, ni une institution facultative? Nous sommes loin des temps où s’agitaient ces questions puériles en elles-mêmes, mais que rendait considérables la décadence de la monarchie où elles étaient traitées. Aujourd’hui que celte monarchie a disparu dans une tempête, et que l’époque de reconstruction a succédé à celle des ruines, les intelligences se préoccupent bien plus des problèmes économiques de la vie sociale que des circonstances de son origine et des c.auscs premières de son établissement. C’est pourquoi je me Imrnerai au

peu (le mois (|ui sonl nécessaires pour conlirmer rationnellement le dogme de la société tel que le professe la doctrine catholique.

Une chose est naturelle lorsqu'elle est conforme à la constitution réelle d’un être. Or, l’étal social est évidemment conforme à la constitution de l’homme, puisque partout et toujours il a vécu en société. On nous oppose , il est vrai , les peuplades sauvages de l’Amérique et d’un grand nombre d’iles semées dans l’Océan ; mais ces peuplades elles-mêmes , quoique dépourvues de civilisation, vivent encore dans des rudimens informes de communauté. Ce sont des branches détachées par accident de la grande souche humaine, et qui, privées de la sève des traditions, soustraites à la loi de l'enseignement oral, végètent aux confins extrêmes de la sociabilité sans avoir rompu le dernier anneau qui les y retient. Que la vérité et la charité les cherchent au bout du monde ; que la parole de l'Evangile, apportée par les nuées du ciel, vienne à tomber sur la glèbe inculte de leur âme, vous les verrez tendre la main à l’apostolat, couvrir leur nudité, enfoncer la charrue dans le. sol de leurs forêts, s’assembler sous l’arbre et le signe d’une croix, et courber leurs fronts devant la présence invisible du Dieu dont ils ne connaissaient plus qu’un souvenir aussi incertain que leur vie. Vous ne l’ignorez pas, l’Océanie voit aujourd'hui s’accomplir ces merveilles , et les Iles fortunées de Mangaréva envoient jusqu’à nos vieux coiUinens le baume virginal

d'uiio civilisation qui retrouve un berceau dans les ruines du désert.

Je ne veux pas dire que le sauvage pa.sse aisément ni toujours à l’étal de pcrfeclionnemenl .social ; non, Messieurs, c’est là une œuvre difficile qui coûte du temps, une suite de circonstances heureuses, et qui, à cause de cela, est rarement couronnée de succès. On n’arraclie pas en un Jour une population tout entière à la torpeur d’une oisiveté invétérée et au libre épanchement des passions. II suffit qu’on l’ait fait, ou même qu’on fait commencé, pour que l’état sauvage cesse d’élre une objection contre le tempérament social de l’homme. L'Iroquois ou le Huron n’est pas civilisé, mais il est apte à le devenir, et s’il ne le devient pas tout seul, à l’aide de ses forces propres, c’est par la même raison que le sourd est muet.’ Nul n’est à lui-même son initiateur; tout homme ou toute tribu .sortie de la société, qui est la grande et universelle initiatrice, ne saurait y rentrer que par un législateur qui lui apporte du foyer commun la vérité, la justice, l’ordre, le dévouement. Il n’est pas besoin de courir à l’Océan pa^fiquc pour y trouver le sauvage ; quiconque repousse la tradition sociale par des pa.ssions sans frein est un sauvage volontaire, d’anlanl plus dégradé (|u’il touche à la source du vrai cl du bien. Vous avez rencontré. Messieurs, de ces êtres tombés par leur faute au-dessous de la civilisation, et assurément vous n’avez rien conclu de leur misère morale contre la dignité de notre nature et contre sa

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sociabilité, (/exception n'a jamais détruit une règle, et ici il n’y a pas même d’exception. Le sauvage est à l’hominc civilisé ce qu’un avorton est à une plante qui a reçu un développement régulier ; il témoigne par sa difformité même en faveur du type normal dont il n’a pas atteint la plénitude.

L’homme vit donc socialement en vertu de sa constitution native ; il est naturellement sociable, et par suite naturellement social. Ce n’est pas un contrat facultatif qui l’a mis en société ; il est né en société. Et s’il arrive qu’il en sorte par un accident funeste qui le sépare de la souche commune, il lui est im|>ossible d’y rentrer de lui-méme sous la forme d’un contrat ou d’une délibération. Il végète dans cet état jusqu’à ce que l'homme civilisé vienne toucher sa main, et le relève par la souveraineté fraternelle de la parole au rang d’une intelligence éclairée de Dieu. Car, c’c'st Dieu qui a été le premier initiateur du genre humain à la vie sociale, et qui, après avoir déposé dans ses entrailles avec la vérité cl l’amour le germe du rapprochement mutuel, lui a donné la première impulsion. La vérité et l’amour sont la base de l’ordre social ; partout où se rencontrent des âmes qui en ont reçu le don, le principe de la société existe en elles et tend à les unir. Mais ce principe peut être assoupi ou dégradé ; c’est pourquoi il exige, tout préexistant qu'il soit, une inlervculion initiatrice, qui l’éveille, s’il est assoupi, qui le purilie, s’il est dégradé. En sorte que ces deux choses sont également

vraies, que la société est naturelle à l'Iiomme, et que cependant elle est d'institution divine. Elle est naturelle ù l'homme, parce que l'homme, être intelligent et moral , a reçu dans sa création le germe intelligible de la vérité et de l'amour ; elle est d'institution divine, parce que c'est Dieu qui, le premier, a mis directement l'homme en possession active de la vérité et de l'amour, et qui, le premier aussi, lui a donné lieu d'appliquer la vérité et l'amour dans des relations de semblable ù semblable, d'égal à égal.

Il est temps que nous assistions à ce moment suprême du drame de la création , et que nous voyions la société humaine surgir sous la main bénie à qui nous devons tout.

Quand Dieu eut prononcé cette belle parole : H n'est pas bon que l'homme soit seul, l'Ecriture nous dit qu'il fit descendre sur l'homme, notre premier père, un sommeil profond et mystérieux. C'est que Dieu , en quelque sorte , craignait d'être troublé par le regard de l'homme pendant le travail sublime auquel il se préparait; il ne voulait pas qu'aucune autre pensée que la sienne intervint dans l'acte qui allait donner la pluralité à l'homme sans détruire son unité. Car telle était l'œuvre que sa souveraine puissance se proposait d'accomplir. Prenant pour exemplaire de lu société humaine l'ordre éternel de la société divine , il entendait qu'il n'y eût pas seulement unité morale dans les relations de l'homme ù l'homme; mais que

T lit U

ces relations prissent leur source dans une unité substantielle , imitatrice autant que possible du lien qui rassemble les trois personnes incrcées dans une ineiïablo perfection. L'humanité devait être une par la nature, par l’origine, par le sang, et ne former de tousses membres, au moyen de cette triple unité, qu'une seule âme et qu’un seul corps. Ce plan était conforme au but général de Dieu , qui était de nous créer à son image et à sa ressemblance, afin de nous communiquer tous ses biens; il était digne de sa sagesse autant que de sa bonté , et quand je songe qu'une vulgaire impiété a pu rire de l’acte magnifique qui en fut la réalisation, je me sens pris d'une pitié profonde pour l'abaissement où tombe l'inlelligence qui mcconnait celle de Dieu.

L'homme était donc aux pieds de son créateur et de son père, enivre de l’inertie d'un sommeil surhumain, ne sachant rien de ce qu’on méditait sur lui, et Dieu le regardait eu pensant. Fallait-il diviser cette belle créature pour la multiplier? Fallait-il créer à côté d’elle une image d'elle-méme, sans autre communauté que la similitude, et faire sortir le genre humain d’un premier homme associé à un second ? C’eût été détruire l'unité dans la racine même d'où elle devait fleurir. Il y eut eu deux sangs, il n'en fallait qu'un. Il fallait que l’humanité tout entière sortit d'un seul homme , que la pluralité vivante jaillit de l’unité vivante, et que l'homme multiplié sans division reconnût dans son semblable, émané de lui, les os de ses

os et la ckaiv de sa chair C'csl avec relie pensée que Dieu s’incline vers riioinmc, cl qu’il va le louelier : mais où le toucliera-l-il ? Le front de l’homme, où repose avec son inlelligcncc le siège éminent de sa beauté, se présentait naturellement à la main créatrice, et semblait appeler la bénédiction nouvelle qui allait descendre sur nous. Dieu ne le toucha point. Si belle faculté que soit rintelligcncc, elle n'est pas le terme de notre perfection ; calme comme la lumière, froide comme elle, ce n’était pas du point qui lui correspond dans rarchitcclurc extérieure de l’homme, que Dieu devait susciter le miracle de notre pluralité consubstantielle. Il connaissait un endroit meilleur; il y posa la main. Il la posa sur la poitrine de l’homme, là où le cwur marque par sou mouvement le cours de la vie, là où toutes les saintes affections ont leur releutissemcnl cl leur contre-coup. Dieu écouta un moment ce cœur si pur qu’il venait de créer, et arrachant par une pensée de sa toutepuissance une partie du bouclier naturel qui le couvre, il forma la femme de la chair de l’homme, et son àmc du même souffle qui avait fait l’ànie d'Adam.

L’homme vit l’homme. Il se vit dans un autre avec sa majesté, sa force, sa douceur, et une grâce de plus, nuance délicate, qui ne lui présentait une dissemblance que pour établir entre les deu.\ parties de lui-même une plus étroite fusion. Premier regard de

(■«■nèse, cliap. 2, ver<. 2.">.

riioniinc sur l’Iiomine, quel fûlcs-vous? Premier inslant nuplial de riiumaiiilê, qui vous dira? Nous iie elierclierons pas à vous le peindre, Messieurs, nous ne diminuerons pas dans une vaine poésie la solcnnilé de ces noces dont Dieu fut le consécraleur ; mais imitant l’austère simplicité de rEcriture , nous vous dirons ce quelle nous a dit.

Après donc que Dieu eut conduit à l'homme sa compagne, selon l’expression des saintes pages, il prononça sur eux en ces termes la bénédiction d’une inépuisable fécondité : Croissez et multipliez-vous , et remplissez la terre'. Et avec ces paroles, efficaces comme toutes les paroles de Dieu, l’homme reçut le don de produire cl de perpétuer le miracle de la diffusion de son être dans des rejetons personnellement distincts de lui, mais un avec lui par la forme et par le sang. L’humanité était fondée, et l’homme en qui elle venait de l’être, l’homme roi, époux, père, portant dans son sein l’innombrable postérité de ses fils, entonna l’hymne du premier hyménée , le chant du premier amour, la loi de la première famille, la prophétie de toutes les générations. Ecoulons-lc , Messieurs, écoulons notre ancêtre parlant à sa race au nom de Dieu ; écoutons la première parole de l’homme qui ail traversé les siècles et qui ait enseigné le genre humain. Voici, dit-il, l'os de mes os et la ehnir de ma chair ; celle-ci s’appellera vierge parce gu elle a été tirée de l'homme : c'est pour-

• (îoiit'so, rhap. !, Vf I 28.

quoi l'homme quiltera son père et sa mère cl s'attachera rt son épouse, et ils seront iIcuk dans une chair Telle est la loi de la famille, de la société, de la civilisaliou ; tel est l'oracle qui réglera à jamais le sort de l’Iiumanité. Tout législateur qui en méprisera le commandement ne fondera que la barbarie ; tout peuple qui s'en écartera n'atteindra point l’ère de la justice et des saintes mœurs. C'est de la constitution de la famille que dépendra dans tous les âges le progrès ou la décadence de la société, et la constitution de la famille, signée de l'bommc et signée de Dieu, est écrite dans la charte dont vous venez d'entendre la proclamation. La femme ne sera point l'esclave de l'homme ; elle en sera la sœur, l’os de ses os, la chair de sa chair ; partout où on la dégradera de ce rang , l'homme sera dégradé lui-mème ; il ne connailra point les pures joies du véritable amour. Assujetti à là domination des sens, la femme ne lui sera qu'un instrument de volupté ; elle ne lui parlera point de Dieu avec l'autorité de la tendresse, elle u'adouciru point son cœur par le charme constant du sien , elle ne polira point sa vie par la délicatesse innée de son geste et de sa voi.v. Le seuil domestique, symbole de lu servitude, au lieu de rappeler à l'homme les heures saintes et fortunées de son passage terrestre, ne lui . rappellera que l'inconstance de scs |)laisirs, que la dureté de scs pa.ssions.

' Ccaèac, chap. 2, vcis. 2.3 cl 2t.

Mais la fümmc ne sera point seulement la sœur de l'homme en*vertu de la eommunauté d’origine ; clic en sera l'épouse, elle lui apportera dans la virginité de son corps et de son âme un don inestimable, un don que l’homme ne pourra plus recevoir d’une autre, tant que la mort n'aura point rompu le serment qui eu aura été le prix. La femme , dit Adam, s'appclleva vierge; c'est pourquoi l'homme quittera son père et sa mère et s'attachera à son épouse, et ils seront deux dans une chair. Ils seront deux et non davantage ; ils seront deux jusqu'à ne plus être qu'une chair, et comme la mort dissout l'unité de la chair, 1a mort seule aussi détruira l’unité du mariage, source de la vie. Si la fragilité du cœur humain oublie cet ordre, s’il ose élever l’adultère jusqu’à la sainteté du mariage, en profanant celle-ci, la femme n’existera plus ni comme épouse ni comme mère ; l’enfant issu de scs entrailles par une imparfiiitc union ne reconnaîtra plus en elle qu’une victime déshonorée, et dans ses propres jours que le fruit d’une égoïste paternité.

Ainsi, alliance fraternelle de l’homme et de la femme, alliance exclusive et indissoluble, où l’homme cependant exerce l’autorité principale, parce qu’il est la souche d’où sa compagne a été prise, et qu’elle lui a été donnée par Dieu, selon le langage de IT-criture, comme une aide semblable à lui' : telle est la cons-

' (icin w, clia|i. 2, vers. 18.

tilulion régulière de la famille hors de laquelle il n'y a plus qu’nppression de la femme et de l'enfant, affaiblissement du sens moral, substitution de la volupté à l'amour, de l'égoïsme au dévouement, enfin barbarie ou déeadeuce, selon l'âge des nations où s’esl introduit le mépris des lois fondamentales de la société. La société n'est que le développement de la famille ; si l'homme sort corrompu de la famille, il entrera corrompu dans la cité. Si la cité veut détruire la famille pour se régénérer, elle substituera un ordre factice et contre la nature à l'ordre établi de Dieu, et elle tombera dans le double abîme d’une tyrannie sans mesure et d'une effrénée dissolution. Ce sera le grand chemin de la mort.

La société n'étant que le développement de la famille, les lois générales qui régissent la famille régissent aussi la société. De même qu'au foyer domestique la femme est sœur de l'homme, le citoyen au forum est frère du citoyen; de même que l'homme n'appartient qu'à une femme, le citoyen n'appartient qu'à une nation; de même enfin que la femme et l’enfant doivent au père obéissance et respect , le citoyen doit obéissance et respect au magistrat de la cité. Si de la cité nous jetons nos regards sur le genre humain, nous y reconnaitrons, malgré la différence du langage, des mœurs et de la physionomie, le coucile dispersé d'une seule race, l'épanouissement d'une seule tige, et nous dirons à chaque homme : Tu es mon frère; à chaque nation : Tu es ma sœur; à tous,

quels que soient leur couleur, leur histoire et leur nom: Vojct l'os de mes os cl la chair de ma chair. Nous ne rcirouverons plus, il est vrai, dans le genre liumain l'unité d’un seul père, une obéissance commune, un respect unanime : cet ordre a été brisé. Les champs de Uabylonc ont vu les branches de l’homme se rompre en éclats, et nos ancêtres se dire en un langage confus l’adieu d’une séparation qui subsiste encore. Mais l’heure de l’unité préparée et commencée par le Christ semble approcher ; les montagnes s’abaissent, les mers s’abrégent ; l’humanité chrétienne ayant à sa tète le vicoirc de Dieu pousse devant elle et éclaire de sa supériorité désormais assurée les peuples qui n’ont encore point adoré la parole régénéîratricc de l’Evangile. Le goût de la paix retient l’épée dans le fourreau ; un langage de fraternité s'échange d’un bout du monde à l’autre ; le nègre siège avec le blanc dans les grandes assemblées des nations : tout présage aux esprits attentifs une ère de rapprochement et le siècle où s’accomplira , sans détruire la variété ni la liberté des peuples, l’antique prophétie qui nous annonce un seul pasteur pour un seul troupeau ‘ .

Je m’arrête. Messieurs, devant cette magnifique espérance qui doit consoler tous ceux que préoccupe l’avenir du genre humain. Pourquoi faut-il qu’encore ici je rencontre le rationalisme pour adversaire de

' Kvangile tic saint Jean, chap. tO, \crs. 10.

vérités qui intéressent à un si haut point la dignité (le l’homme et son bonheur? Non content d’avoir présenté l’état social comme un état contre nature, le rationalisme en a attaque la constitution sous trois rapports considérables : il a nié l’unité de la race humaine, l'unité du mariage et son indissolubilité. Je ne me préoccuperai point des deux dernières erreurs, ayant eu déjà l’occasion d’y toucher dans la Conférence où nous traitions de l'influence de la société catholique sur la société naturelle quant à la famille, et je me bornerai à confirmer en quelques mots l'unité substantielle qui fait du genre humain une famille issue d’un seul amour et d’un même sang.

Il semble , Messieurs , qu’au siècle où nous vivons, siècle où les idées d’égalité et de fraternité exercent un empire général , s’il est un dogme qui dût échapper à la négation , c’était le dogme qui ramène à l’unité tous les peuples dont se compose le genre humain. Mais le rationalisme croyait prendre ici la vérité chrétienne en flagrant délit contre les documens de la science, et il ne pouvait manquer cette occasion de la compromettre dans les esprits qui attachent plus de poids à l’apparence des faits qu’à l’évidence des lois. Il s’efforça donc d’établir la diversité absolue des races humaines par l’étude comparée des dissemblances profondes qui en distinguent les plus importons rameaux. Ces dissemblances ne sauraient être niées ; l’ignorant les découvre comme le savant. Le Malais, le Mongol , le nègre, ont des traits

caractéristiques qui ne permettent de les confondre ni entre eux ni avec l'homme d'Europe. Cela est vrai. Toute la question est de savoir si la différence est substantielle ou n'est qu'un accident, si elle constitue une nature séparée emportant une origine propre, ou si elle n'est qu'une nuance causée dans un type primitivement uniforme par des circonstances de temps , de lieux, de mœurs, et même par des événemens fortuits dont l'effet et l'empreinte se sont ensuite perpétués.

Il est incontestable que des variétés sensibles s'introduisent dans des êtres de même genre et de même lignée ; c'est le résultat de deux forces qui retiennent la vie* dans un juste équilibre, la spontanéité et l'immutabilité. Sans la spontanéité, c'est-à-dire sans un mouvement propre et original , les êtres demeureraient dans le moule monotone d'une uniformité ingrate ; sans riramulabilité , ils |>erdraient sous le coup de leur action individuelle le type de leur vraie organisation. Ils sont donc à la fois libres et contenus; ils se modiflent sans se dénaturer. Telle est la cause de ces chaugemens de physionomie qui ne portent aucun nom lorsqu'ils ne se perpétuent pas, et qui s'appellent des variétés loi-squ'ils sont assez forts pour se transmettre et se maintenir. Car , de même que la forme primitive de l'être vivant résiste à toutes les mutations, la forme secondaire ou acquise peut participer aussi de ce privilège lorsque les causes qui l'ont produite se sont invétérées et ont pas.sé en qucl-

que sorte jusqti’aux racines de la vie. Le père ou la mère, et quelquefois tous les deux ensemble, communiquent à leurs enfans les traits et l'expression qu'ils ont eux-mêmes reçus de leurs auteurs. Si ce vestige héréditaire disparait promptement dans les familles de peu de distinction, il acquiert une persistance opiniâtre dans les races plus fortement trempées , qui veillent davantage sur leur sang. Il est surtout remarquable dans la physionomie particulière à chaque peuple , quelque rapprochement de climat et de moeurs qu'il y ait entre eux. Le Français, l'Anglais, l’Allemand, l'Italien, l'Espagnol, qui se touchent sur un sol de peu d'étendue, qui s'abreuvent des memes eaux et du même soleil , qui adorent le même Dieu, qui ont été mêlés par une communion ininterrompue de douze à quatorze siècles , tous ces peuples ont un type de ligure qui leur est personnel, et qui les fait reconnaître à l'instant jtar l’observateur le moins attentif. S’il en est ainsi entre des corps de nation soumis à l'influence d'élémens communs, que sera-ce de ceux que séparent la distance, la lumière, la chaleur, la nourriture, les croyances, les habitudes, toutes les causes enfin matérielles et spirituelles qui agissent sur la vie et y déterminent de profondes modifications? Et si la dissemblance de deux peuples européens n’accuse pas la diversité de leur première origine, comment la dissemblance du nègre et du blanc accuserait-elle autre chose que la diversité de leur histoire religieuse, politique cl naturelle? Ce qui fait rhoinme, c'est une

unie inlcliigcnlc unie ù un corps doué de certaines proportions. Or, le nègre u'a-t-il pus l'ùnie du blanc, et n’a-t-il pas son corps? Qui dira que l'âme du nègre n'est pas humaine, et que son corps n’est pas humain? Ivt si l'âme du nègre est humaine, si son corps est humain, n'cst-il pas un homme ? Et s'il est un homme, qui l'empèche d’avoir eu le même père que nous ?

Aussi, .Messieurs, une loi physiologique, promulguée par l’illustre Cuvier, a décidé la question. Il est acquis à la science que tous les êtres vivans qui s’unissent entre eu.\, cl dont la postérité demeure indéfiniment féconde, appartiennent à la même nature et remontent à une souche primordialcment unique. Dieu n’a pas voulu, aGn de maintenir les grandes lignes de la création, que les êtres d’origine et de genre divers pussent, au moyen d’alliances capricieuses, confondre tous les sangs. S’il arrive que ce fait irrégulier se produise, il obtiendra bien de la fécondité trompée un premier résultat ; mais il n’ira pas plus loin, l’ordre reprendra immédiatement son empire, et la stérilité punira le fruit d’un commerce réprouvé par la volonté du créateur. Or, Messieurs, cet anathème n’atteint pas l'union du nègre et du blanc ; leurs scrmens reçus au pied des mêmes autels, sous l’invocation du même Dieu, obtiennent dans une postérité indéGnie la gloire d’un acte légitime et saint. Bien plus, les deux sangs se reconnaissent ; le plus pur élève à sa splendeur celui qui avait contracté une

altération ; de degré en degré, d'alliances en alliances, toute disparité s'évanouit, et les fds d'Adam se retrouvent, comme il y a soixante siècles, dans les traits fraternels de leur père commun.

Arrière donc ces tentatives honteuses d’une science fratricide! arrière les voix qui ne respectent pas l’inviolable unité du genre humain! Saluons plutôt, chrétiens, saluons de loin, la face tournée vers tous les vents du ciel , nos frères dispersés par la tempête sur des rivages si divers. Nous, qui avons le mieux conservé l’incarnat primitif de notre création, qui avons reçu avec une plus douce influence de la lumière naturelle un meilleur partage de la lumière incréée ; nous, les aînés de la vérité et de la civilisation, saluons nos frères que nous n’avons précédés que pour les conduire, que nous n’avons surpassés que pour qu’ils nous égalent un jour. Saluons en eux notre unité passée et notre unité future, l’unité que nous avions en Adam et celle qui nous attend en Dieu. Touchons la main du Malais et du Mongol; touchons la main du nègre ; touchons la main du pauvre et du lépreux. Tous ensemble, unissant nos biens et nos maux dans une immense et sincère fraternité, allons à Dieu, notre premier père. Allons à Dieu qui nous a préparés du même limon, qui nous a vivifiés du même souffle, qui nous a pénétrés du même esprit, qui nous a donné la même parole, qui nous a dit à tous : Croissez et multipliez-vous , et remplissez lu terre, et soumetlez-vous-la , et présidez. Lui i

seul peut nous bénir ; lui seul peut nous onvrii- une ère véritable de liberté, d’égalité et de fraternité. Sans lui , c’est en vain que vous gravez ces mots sublimes sur le front de vos monumens. Ils avaient été gravés, il y a trente siècles, sur les tables du Sinaï par un doigt plus puissant que le vôtre, et cependant les tables du Sinaï sont tombées des mains qui les portaient et se sont brisées au pied de la montagne. C'est que leurs lois étaient écrites sur la pierre et non dans le cœur de l’homme. N’écrivez donc i>as les vôtres sur la pierre , écrivez - les avec le doigt de Dieu dans votre propre cœur, afln que dé là elles parlent au cœur de tous et s’y assurent une durable immortalité.

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