DE LA TRADITION
Monseigneur ,
Messieurs,
Vous avez vu que la doctrine de l’Eglise a pour objet le mystère du bien et du mal, et que, considérée dans sa forme, c’est-à-dire daus sa manière de saisir son objet, elle est tout ensemble uue science et une foi. Une science, parce que le témoignage de Dieu, sur lequel elle est fondée, est du domaine de l'évidence et de la démonstration; une foi, parce T. i. . 12
que ee' même témoignage porte sur des choses infiniment cachées à la vue de notre esprit. Je dois maintenant, Messieurs, pour suivre l’ordre logique, vous faire connaître les sources de la doctrine de l’Eglise. Si celte doctrine n’était qu’une science, elle iraurttil pas d’autres sources que la nature et la raison; mais, réunissant aux conditions et aux prérogatives de la science les conditions et les prérogatives de la foi, elle puise aussi et principalement ses données dans la tradition et l’Ecriture, dépositaires du témoignage* divin. J'aurai donc à vous entretenir successivement de la tradition, de l’Ecriture, de la raison et de la nature, comme sources de la doctrine de l’Eglise; après quoi nous examinerons plus à fond l’essence dg la foi et les moyens de l’acquérir.
Je commencerai aujourd'hui par la tradition.
En Dieu, pour lequel il n’y a ni passé ni futur, parce qu'il vil d'un acte unique et éternel, la tradition n’existe pas; mais pour tout ce qui est soumis à la succession, pour tout ce qui vil dans le temps, la tradition est un élément nécessaire de la vie. Car elle n’est pas seulement la mémoire des choses qui ne sont plus; elle est la continuité du passé dans l’avenir. Sans la tradition, la vie ne serait qu'une suite de momens sans liaison, une goutte d’eau tombant après une goutte d’eau; elle manquerait d'unité, et l'homme ne pourrait pas même s’assurer de l'identité de son existence. Si, en effet, depuis l’heure de sa naissance* le moment
ne s'eucliaiiiail pus au moment, la pensée à la pensée; si en se levant, le malin, une puissance inconnue ne rattachait pour lui la minute qui suit le réveil avec celle qui précède le sommeil, sou existence serait brisée, et il aurait beau faire, il ne parviendrait pas à rapprocher de son passé d’hier son présent d’aujourd’hui. Il y a donc dans le temps une puissance qui fait la chaine, l'unité ; et cette puissance, c’est la tradition. La tradiliou est le lien du présent avec le passé. C’est par elle que renouant ensemble les heures, les années et les siècles, vous vous saisissez vous-même comme un être un et permanent, malgré la rapidité des flots qui vous emportent; c’est elle qui rassemble les générations en un seul être moral que vous appelez, famille, les familles eu un seul corps que vous appelez peuple, les peuples ,cn un seul tout que vous appelez le genre humain. Sans la tradition, qui maintient l’unité dans la succession, l’univers ne serait qu’un avorton éternel ; il périrait à chaque minute de son incessante création.
Cependant, je n’ai pas encore dit tout ce qu’est en soi la tradition. Ce n’est pas seulement le lien qui rattache le présent au passé, c'est encore celui qui unit le passé à l’avenir. En effet, il y a une loi souveraine des choses, savoir : que la (in est proportionnée à l'origine. D'où il suit que la connaissance de l’origine révèle infailliblement le secret de la lin. S'il était vrai que le monde eût poussé comme
un champignon merveilleux, qui aurait crû, on ne sait comment, en une nuit, il pourrait finir comme il aurait commencé. Mais si la volonté créatriée a fécondé le néant; si, sur la face de l'homme, un souffle divin a été répandu, l'homme n'appartient pas à la terre, il a des destinées meilleures, et le souffle de Dieu, qui est en lui, se produira dans son immortalité finale. Toujours la fin répond au commencement; ceci tient à une raison générale qui veut que l'effet soit proportionné à la cause. La notion de cause et d'effet est l'élément principal de toute science humaine. Et c’est une conséquence de cette notion que les effets ne peuvent dépasser les causes, qu’ils ne peuvent s’étendre que dans la proportion de leur origine. L’origine, c’est le germe, c'est la puissance qui vous a produits ; ce qui n'était pas en elle, ne peut pas être en vous. Vous n'êtes que des effets; dans la puissance qui vous donna la vie, se trouve la raison pour laquelle vous la reçûtes. Ainsi, quiconque connaît votre origine, celui-là sait votre fin. Mais la fin , personne ne la connaît. Rassemblez toutes les puissances de votre esprit , toutes les forces du raisonnement; vous ne percerez pas le voile impénétrable du futur. Qui de vous me dira ce que vous serez dans un peu de temps? Je ne vous parle point de la destinée des nations, je ne vous demande pas de prophétiser la durée des empires : je vous interroge sur vous-mêmes. Je ne vous parle pas de longues années , je vous parle
de I heure présente. Qui de vous me dira ce que vous serez à la lin de mes paroles? Qui sait quels changemens se seront faits dans vos esprits? Qui sait comment s’aehèvera votre pensée qui commence? Aiusi , l’avenir même de votre pensée est un mystère où votre pensée se confond. Mais si uous ne pouvons contempler l'avenir face à lace^ il y a quelque chose où nous pouvons en saisir comme une image réfléchie par avance, c’est le passé. Si no'us connaissions le mot du passé, nous connaîtrions le mol de l’avenir.
Or, la tradition uous révèle le passé, et par conséquent elle nous révèle aussi l’avenir. Elle est le lien du passé , du présent , de l'avenir , et la science de tous trois. Si nous avions la mémoire de l'humanité , comme nous avous la mémoire de notre être personnel , nous saurions tout. Mais si nous n’avons pas la mémoire de l'humanité, l’humanité ne l’a-l-ellc pas? L humanité est-elle sans mémoire, sans tradition? Il s’eu faut bien, Messieurs; le plus inattentif regard jeté sur le monde nous avertit que la sève traditionnelle y coule à pleins bords. Il n’est pas un peuple qui ne vive de traditions, non-seulement de traditions historiques, relatives à son passage sur la terre , mais de traditions religieuses , relatives à son étemelle destinée. Mépriser ce dépôt , qu’çsl-ce autre chose que mépriser la vie, et ce qui en constitue • enchaînement, l’unité, la lumière, ainsi que nous venons de le voir ? Toute doctrine qui ne tient aucun
compte de la tradition est «ne doctrine sans avenir,' parce qu'elle est sans passé, sans connaissance de la fin des choses, parce qu'elle en ignore le commencement, c'est une statue qui veut se tenir debout en renversant son piédestal.
La doctrine catholique, au contraire. Messieurs, a pour premier fondement 1a tradition conservatrice de la parole de Dieu. Lorsque Dieu eut parlé aux hommes, sa parole tomba dans le temps ; ce n’était plus la parole éternelle, infinie, substantielle, le Verbe luintème ; c'était une parole divine , mais jetée dans le cours des choses terrestres, une parole susceptible de décadence , de dégradation , d'oubli , condamnée à habiter l’oreille de l'homme , à passer par sa bouche, et soumise dès lors à toutes les chances de notre imperfection. Heureusement la tradition s'en saisit, dès qu'elle eut franchi le seuil de l'éternité, et la tradition ce n'est plus ni une oreille , ni une bouche , ni une mémoire isolée, mais l'oreille, la bouche et la mémoire des générations liées entre elles par la tradition même, et lui donnant une vie supérieure aux caprices et aux faiblesses de chacun. Toutefois, Dieu ne voulut pas s'en fier à la tradition orale toute seule, et il chercha un moyen de la fixer par un signe vivant, universel et indestructible, qui la renfermât tout entière, et la portât à tout jamais jusqu’aux plus lointaines irradiations du genre humain. La tradition symbolique devait s’ajouter à la tradition orale, et la soutenir en la confirmant.
La tradition orale disait le mystère du bien et du mal : qu'il y avait une nature souverainement parfaite, inlinie, éternelle, Dieu; que cette nature, qui se suffisait à elle-même, par amour, par un amour tel que les hommes ne le peuvent connaître, avait voulu faire participer le néant à l'infini ; que l'homme avait repoussé cet amour, qu’il avait préféré l’homme, moins que l’homme, la terre, et que celte concupiscence corruptrice l’avait séparé de Dieu ; que, par un second acte de miséricorde, Dieu avait résolu de ressusciter l’amour, et de faire pour l'homme, en le réparant, quelque chose devant quoi pâlirait le bienfait de la création; enfin que l’homme, suivant qu’il accomplirait ou déserterait la loi de la réparation, serait uni éternellement à Dieu ou éternellement privé de lui. Tels étaient, selon la tradition orale, les cinq termes constituant le mystère du bien et du mal : l'existence de Dieu, la création du moude et de l’homme par Dieu; la chute de l'homme, sa réhabilitation par un grand acte de la miséricorde divine, et enfin le jugement final de tous les hommes. Dans ce peu de mots résidait tout dogme, tout culte, toute morale, tout vrai rapport avec Dieu. Et ce que la tradition orale disait, la tradition symbolique devait le redire partout et toujours, afin que la mémoire de l'homme, obscurcie ou trompée, fût rappelée à la vérité par un spectacle extérieur, public, universel, tout-puissant.
Or, Dieu avait résolu de toute éternité de sauver
l'homme par le sacritice sanglant de son (ils unique. Dans la création, il avait donné la vie à l'homme sans se loter à lui-méme; dans la rédemption, il voulait soter la vie pour nous la donucr une seconde fois. Je ne m'arrête pas à vous expliquer ce dessein profond de Dieu : ce n'est pas l'heure encore. Je le rappelle seulement comme une chose qui ne vous est point étrangère. Dès votre enfance, vous fûtes initiés à ce mystère de l'amour, et je ne me tromperai pas en disant que vous l'avez goûté avec bonheur. Plaise à Dieu qu'il eu soit encore ainsi! Plaise à Dieu que la lumière, qui réjouissait vos premières aunées, ne se soit pas éteinte en vous, à mesure que votre intelligence est devenue plus capable d'en apprécier le bienfait!
Dieu donc ayant résolu de sauver le monde par le sacrifice , il se rencontra que le sacrifice renfermait dans son essence les cinq termes qui constituent le mystère du bien et du mal : d'abord l’idée de Dieu, à qui le sacrifice est offert; l’idée de Dieu créateur, puisque la victime immolée est un témoignage de son domaine suprême sur tous les êtres, domaine qui ne saurait exister sans la création; l’idée de la chute de l'homme, puisque le sacrifice offert pour tous est une expiation universelle; l’idée de la réparation, puisqu'il serait inutile d’expier ce qui est inexpiable; enfin, l'idée du jugement, puisque si l’homme n'avait rien à craindre et à espérer de l’autre vie, la chute et la réparation seraient de
vains mots. Dieu institua donc le sacrifice dès l'origine, comme un signe représentatif du mystère du bien et du mal ; il fit répandre autour du berceau de l'humanité le sang symbolique des animaux, en attendant que vint le jour où l'agneau véritable serait immolé. Et comme tout sacrifice suppose trois choses, le prêtre, la victime et l'autel, ces trois choses furent établies dès le commencement, en triple témoignage de la parole divine, toutes trois douées d'immortalité et d'universalité. Ouvrez les yeux : où est-ce qu'il n’y a pas de prêtres ? Où est-ce qu'il n’y a pas de victimes ? Où est-ce qu’il n'y a pas d’autels? Tout a changé dans le moude, excepté cela. Taudis que la tradition orale se dispersait par tout le monde avec l’émigration des tribus primitives , passant des lèvres du patriarche aux lèvres de sa postérité, la tradition symbolique, plus stable, mais non moins éloquente, élevait, à toutes les frontières de l'avenir, ses temples solennels. Le sang et la parole coulaient ensemble, et disaient ensemble les mêmes choses à l’humanité voyageuse et attentive. Chaque fois que la tradition orale subissait, au souffle de Dieu, un mouvement de rénovation, la tradition symbolique en ressentait le contre-coup. Le sacrifice d’Abel marque l'ère de la tradition patriarcale ; le sacrifice d’Abraham marque 1ère de la tradition hébraïque ; le sacrifice de Jésus-Christ, sacrifice final et consommateur, marque l’ère de la tradition chrétienne. Le symbole suivait le même
progrès que la parole ; à mesure que la. parole s'élevait et se complétait , le sang devenait aussi plus pur et plus digne d'èlre auprès des hommes l'organe de la vérité.
Telle est. Messieurs, la nature de la tradition, et telle son histoire. La tradition est le lien du présent avec le passé, du passé avec l’avenir; elle est le principe d'identité et de continuité qui fait les personnes, les familles, les peuples et le genre humain. Elle court dans le genre humain par trois grauds fleuves parfaitement reconnaissables, le fleuve chrétien , le fleuve hébraïque , le fleuve patriarcal ou primitif; dans tous les trois, elle est orale et symbolique, et soit comme orale, soit comme symbolique, elle nomme Dieu, la création, la chute, la réparation et le jugement.
Quelle est maintenant sa valeur rationnelle, ou, si vous l'aimez mieux, que peut-on en conclure en faveur de la doctrine de l'Eglise, c'est ce qu'il nous reste à voir. Je laisserai de côté la tradition orale, dont il serait trop long de montrer l'unité et la force, et je m'attacherai à la tradition symbolique.
La tradition, Messieurs, a la valeur d'un fait. Un fait, c’est l’élément scientifique par excellence, surtout lorsqu'il est lié à un autre, que plusieurs ensemble forment une série , et qu'il est impossible de n’y voir qu’un jeu du hasard. Un fait, c’est quelque chose que l'intelligence ne produit pas, qui lui résiste, qu’elle peut nier, mais qui subsiste malgré
sa négation. Un sophiste voudra vous prouver que vous n’existez pas : vous vous rirez de son argumentation en continuant d'exister. Un autre vous soutiendra que les antipodes sont une chimère absurde : vous vous contenterez de savoir qu’ils sont, parce qu’ou les a vus. Il a été un temps peut-être où l’on tenait plus de compte du raisonnement que des faits, dans l'explication de la nature et de lu société ; mais cet esprit a succombé, du moins dans les sciences physiques. Bacon est venu, qui a dit à son siècle : C’est assez vous consumer en des spéculations sans réalité ; n'étudiez plus la nature dans vos idées , mais en elle-même ; regardez , louchez , expérimentez, voyez ce qui est. Nous vous disons la même chose, Messieurs, voyez ce qui est, non pas dans un homme , dans une famille, dans un peuple, mais dans le genre humain. Voyez le fait du sacrifice, et les notions traditionnelles qui y sont nécessairement renfermées, car le sacrifice n’est pas un acte matériel, une pierre sur laquelle une bêle est tuée par un homme revêtu d’habits singuliers. Le sacrifice est évidemment un acte moral, religieux, dogmatique ; il a une signification, à laquelle adhère l’humanité, et partout, en effet, l’humanité l’a offert à Dieu comme une reconnaissance de sa souveraineté, comme une expiation, une espérance, un moyen de salut. Le fait y est inséparable du dogme, et le dogme qui y est conteuu a par conséquent la valeur scientifique d’un fait : on ne peut pas plus le mépriser, qu’on
tu* peut mépriser le mouvement de la (erre autour du soleil.
Eu second lieu, le sacrifice a la valeur d'uii fait universel et perpétuel , c’est-à-dire d’une loi. Vous, qui vous occupez de sciences, à quoi reconnaissezvous une loi ? à ces deux caractères : l'universalité des faits, leur constaute reproduction. Quand vous avez reconnu quelque part ces deux caractères , quand vous avez observé un phénomène constant et universel, vous dites sacramentellcnient : Il y a une loi. Eh bien ! maintenant, vous êtes pressés entre ces deux extrémités, ou de nier l'universalité et la perpétuité du sacrifice, ou de dire qu’un fait universel et perpétuel n’est pas le signe d’une loi. Nierez-vous que tel soit le signe d’une loi? Vous ne le pouvez sans ruiner la science. Nierez-vous l’universalité et la perpétuité du sacrifice? Mais le sacrifice s’accomplit dans la société chrétienne, qui est partout, dans la société hébraïque, qui est partout, dans les sociétés humaines restées en dehors de ces deux-là, avant et après Jésus-Christ. Comment nierez-vous cette triple universalité et cette triple perpétuité? On dit que, quelquefois, en Amérique, par une magnifique illusion, trois soleils apparaissent ensemble dans le firmament. Nierez-vous le soleil en présence de sa triple apparition ? Le sacrifice est uu fait dont l’universalité et la perpétuité sont d’autant plus remarquables, qu’il s’est maintenu malgré les révolutions religieuses qui ont
le plus altéré le dogme, le culte et la morale. Si l'ou avait toujours respecté la religion, on eut pu croire il une sorte de conspiration sacerdotale pour la maintenir; mais on ne l'a pas respectée, on l'a dénaturée en mille façons, on a groupé mille fables autour du sacrifice, et toutefois le sacrifice est demeuré intact. Rien n’a été capable de détruire le prêtre, la victime et l’autel.
Le prêtre! Vous êtes-vous jamais rendu compte, de la difficulté de concevoir un prêtre? Vous êtesvous jamais expliqué, non pas comment il y a toujours eu des prêtres et comment il y en a encore un si grand nombre, mais comment il y en a un seul ? Celui qui méditera sur le prêtre et qui ne sera pas frappé de son existence, celui-là je le plains. Qu'estce donc qu’ifn prêtre? Est-ce un homme qui fait de la morale, un offieier de morale, comme disait le dix-huitième siècle? Mais, en dehors du christianisme, où est la morale du prêtre? Qu'est-ce que la morale des pontifes de la Grèce et de Rome? Le prêtre est-il un philosophe? Mais la philosophie combat le prêtre. Est-il un fonctionnaire public d'un certain genre! Mais tous les souverains de l’Europe et du monde se réuniraient pour faire un prêtre, qu’ils ne viendraient à bout que de faire un homme ridicule et avili. Il y a dans cette capitale des hommes d'Etat, des hommes d'esprit, des poètes, des orateurs, des artistes : je les prie de s’entendre pour faire un prêtre. Ils verront! Un jour, au temps de
la république française, un des chefs du gouvernement se présenta dans un temple, vêtu d’une robe blanche avec une ceinture bleue, et tenant à la main un vase de fleurs qu'il offrit à l’être suprême, fondateur de la république. En soi, cet acte n’avait rien que de simple et de raisonnable : pourquoi un magistrat, couvert d’habits solennels, n’aurait-il pas offert à Dieu l’une des choses les plus pures' et les plus aimables de la création, un bouquet de fleurs? Il tomba pourtant sous le poids d’un ridicule accompli. Il avait fait acte de prêtre, sans avoir reçu la transfiguration sacerdotale, sans s'être élevé à l'incompréhensible figure du prêtre. Le prêtre! L’homme qui u’cxistc ni par la morale, ni par la philosophie, ni par l'Etal, ni par le monde! L’homme impossible à créer, et qui cependant est toujours et partout! Quel est-il enfin? Le prêtre est l'homme oint par la tradition pour répandre le sang, non comme le soldat par courage, non comme le inugistrat, par justice, mais comme Jésus-Christ, par amour; le prêtre est l’homme du sacrifice, par lui réconciliant chaque jour le ciel et la terre, et par lui chaque jour annonçant à toute âme les vérités primordiales de la vie, de 1a mortel de la résurrection. Voilà pourquoi, vous, les fils du dix-huitième siècle, vous, nourris des superbes pensées de notre âge, il y a peu d’inslans, lorsque les mains sacerdotales ont élevé l'hostie sacrée, vous avez été saisis d'un respect involontaire, et vous avez incliné la
tète par un instinct dont j’espère que Dieu vous tiendra compte.
Le sacrifice ou la tradition, car c’est la même chose, n'est donc pas simplement uu fait, mais un fait universel et perpétuel, c’est-à-dire une loi. Et qui dit une loi, dit une vérité, à moins qu’on ne soutienne que la loi est d'institution humaine, ce qui n’a pas lieu pour le sacrifice, ainsi qu’on doit le conclure de ce que nous venons de dire, cl des observations que nous allons y ajouter.
Pour que la loi du sacrifice fut d'institution humaine, il faudrait concevoir une autorité qui’ eut été capable de l’imposer à tous les peuples, dans tous les temps, malgré la diversité des idées et des mœurs, et le cours des révolutions de l'esprit humain. Or, il est manifeste qu’une telle autorité n’existe pas, et qu’elle n’est pas possible. Encore même qu'à l'origine du monde, un législateur, iuvesli de la souveraineté des tribus patriarcales, eut établi la loi du sacrifice, clic eût évidemment péri par le seul fait de la séparation des familles, qui, détachées du tronc ceminuu, s’avançaient chacune vers leur avenir particulier. Ce résultat eut été d’autant plus sûr que la •pratique du sacrifice ne saurait être justifiée par la raison, pas plus qu’iuvenlée par elle. Quel rapport cxistc-t-il, en effet, entre la raison et le sacrifice ? Quoi ! tuer une béte avec solennité, ce serait ce que la raison eût considéré comme l’œuvre religieuse par excellence, comme l'hommage le plus agréable à la
Divinité, comme le moyen de rémission universelle I Cela est-il possible ? et si, au lieu de eousidérer le sacrifice symbolique, nous nous arrêtons au sacrifice réel, c'est-à-dire à la mort du fils de Dieu pour lu rédemption du genre humain, comment la raison l'eùl-elle imaginé, elle qui ne peut encore le comprendre après qu’il s’est opéré ? La raison est si étrangère à l’idée du sacrifice que, lorsqu'elle a voulu le raisonner, elle est tombée dans l'épouvantable crime des sacrifices humains. Oui. Messieurs, c'est la raison qui a offert des hommes vivons à lu Divinité, qui les a brûlés, torturés, qui a ouvert leurs flancs pour y découvrir les volontés du ciel. C'est elle qui a dit aux hommes : Puisque les victimes sont agréables à Dieu, il s'ensuit que les plus excellentes sont les plus agréées; tuez donc l'homme, car l'homme est plus précieux que l'animal. Voilà ce qu'a fait la raison, quaud la raison s'est mêlée des sacrifices. Elle a enfanté un crime horrible contre Dieu et contre l'homme, dont elle a souillé les anuules d'un grand nombre de natious. El cependant ce n’est pas non plus la déraison qui aurait inventé les sacrifices; car les nations les plus civilisées comme les plus barbares se sont agenouillées et s'agenouillent chaque jour autour de la pierre sanglante, et, de plus, depuis que l'Homme-Dieu s’est immolé pour l'homme, il est lié dans le moude un trop grand esprit d'amour, une pureté trop élevée, une société trop parfaite, pour accuser de folie la
source d'où s'csl répandu sur le momie un si grand renouvellement.
Ainsi le sacrifice u’esl ni une œuvre de raison, ni une œuvre de folie, et c'est une œuvre qui domine l'histoire et la vie du genre humain. Reconnaissez là le doigt de la Divinité, le type de toutes les œuvres surhumaines qui sont à la fois impossibles à notre force et à notre faiblesse. Ce que la raison ne peut pas faire et ce qu’elle ne peut pas coudamncr, ce qui n'est ni raisonnable ni déraisonnable, est évidemment divin. Il n'y a que trois manières d’élre pour les choses : ou elles sont audessus de l'homme, ou elles sont à sa hauteur, on elles sont au-dessous. Si une chose n'est point audessous de l'homme, si elle n’est pas uon plus à sa portée, elle vient de plus haut, c'est-à-dire de Dieu.
Due fois établie la divinité du sacrifice, et par conséquent de la tradition, dont il est le support, il reste à savoir où est le sacrifice pur et complet, et par conséquent la tradition sans mélange d'erreur. Or, déjà, Messieurs, vous m’avez prévenu, vous êtes fixés dans votre esprit sur celle tradition privilégiée, vous avez nommé 1a tradition chrétienne. Car, il est mauifeslc, dès le premier coup d'œil, que le christianisme seul possède le sacrifice réel, dont les autres ne sont que le présage et la figure. Qu’csl-ce que fait à Dieu le sang des houes et des génisses? Quel rapport y a-t-il entre tuer une
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hèle et honorer Dieu1? Mais, à la lumière du sacrilice chrétien, tout sc découvre, tout s'explique, le dogme, le culte, la morale. On conçoit que tous les attributs de Dieu se révèlent dans celte grande immolation : sa puissance, sa justice, sa miséricorde, sa sagesse, sa sainteté. On conçoit que la victime louche son cœur d’une ineffable tendresse, et que rien de plus sublime ne puisse lui être présenté. On conçoit que toute vertu découle des plaies de l'Homme- Dieu, et que l'homme y ait appris la pureté avec la charité.
Je m’arrête là. Messieurs, j’en ai dit assez pour vous faire comprendre la nature, l’histoire et la valeur de la tradition. Il vous restera du moins cette impression, qu’il est temps d'étudier les faits chrétiens, aussi bien et à un aussi juste titre que ceux de la nature. Suivez le mouvement de votre siècle ; il arbore le drapeau des faits, et déjà, par une élude plus consciencieuse de l’histoire, il a rectifié, sans le vouloir peut-être, beaucoup d'erreurs. Car des passions se mêlent encore à ses travaux : mais les passions meurent et les résultats acquis subsistent. Attachez-vous donc aux faits, Messieurs, à la tradition; sortez de votre raison individuelle, étudiez l’univers moral aussi bien que l’univers physique; l'un cl l’autre a ses lois, indépendantes de notre esprit et de notre volonté. Toute notre gloire, toute notre force est de les connaître et d’en accepter le joug avec amour. Et ce joug est doux et léger;
car les élémcns de l’univers moral aussi bien que de l'univers physique oui êlé disposés pour le houheur linal de l’homme.
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