‹ Conférences de NotreDame de ParisChapitre 13 sur 24 · DE LA FOI · texte numérisé non relu

DE LA FOI

Monseigneur,

Messieurs,

La plupart de ceux qui se donnent le droit de juger le christianisme ne le connaissent pas. Ils ignorent les faits et les idées sur lesquels il est assis. Mais on pourrait les connaître, on pourrait avoir une connaissance exacte de tous les faits chrétiens , de toutes les idées chrétiennes, on pourrait même les accueillir avec hienvieillancc , les respecter dans son esprit ,

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les honorer dans son cœur , et cependant ne pas être chrétien. Car il ne suffit pas de savoir, pour être chrétien ; il faut plus, il faut croire, suivant celle parole écrite à la première page de l’Evangile : Jésus- Christ n donné le pouvoir de devenir enfant de Dieu à tous ceux qui l’ont reçu et qui n oient eu son nom ' .

Mais quelle est donc cette foi qui doit se surajouter à la science? Comment comprendre que la science ne suffise pas, qu'il faille autre chose pour arriver à l'adoration de Dieu en esprit et en vérité ? Que peut-il y avoir au-dessus de la science, au-dessus de voir et desavoir? Comment le même objet peut-il être proposé à la science et à la foi ? Quelle est , en un mot , la nature de la foi ?

Nous vous avons dit, Messieurs, en commençant les Conférences de celle année, que le mystère du bien et du mal, qui est la matière de la doctrine de l'Eglise, avait un côté visible cl un côté invisible, une face lumineuse et une face obscure ; que par son coté visible , il était un objet de science , et par son coté invisible, un objet de foi ; puis nous vous avons ouvert les sources où l'Eglise catholique puise celte doctrine à double ligure , eu tâchant de vous y faire remarquer la lumière plutôt que les ombres, ce qui convainc l’esprit plutôt que ce qui l'arrête et lui demande soumission. Nous devons maintenant faire un retour sur la partie que nous avons négligée, en vous

' Suiiil Jean, rlmp. I, \ei>.

entretenant îles obscurités par où le christianisme est un objet de foi.

Ce qui est clair. Messieurs, dans le christianisme, ce qui se constate scientifiquement, ce sont les phénomènes qu'il produit, phénomènes physiques, inoraux, intellectuels, dont nous connaissons déjà qtielque chose, et que nous étudierons plus tard sous d'autres aspects. Ce qui est obscur, ce que vous n’avez pas vu, c'est la suhslancc qui supporte ces phénomènes, et qui est manifestée par eux. Ainsi la tradition, l’Ecriture et la raison vous annoncent l’existence de Dieu : mais la substance divine, qui la voit? Tout nous parle d’elle; rien ne lève le voile qui la couvre; elle reste au fond du sanctuaire comme une statue qu'on • adore, dont ou sent la présence et l'action, mais que nul regard n'a profanée. Ainsi la tradition, l’Ecriture et la raison vous annoncent la création du monde par Dieu : mais l'acte créateur, qui l’a vu ? Mais la différence intrinsèque entre la substance créée cl la substance ineréée, qui la saisit? Mais le passage du néant à l’èlre, qui en est le spectateur? Ainsi de nombreux phénomènes vous révèlent la dégradation de l'humanité : mais vous ne voyez pas dans la substance même de l’homme ce vice originel qui se trahit néanmoins par tant d'effets extérieurs. Ainsi d'autres phénomènes vous apprennent la réparation de l’humanité par Dieu : mais vous ne découvrez pas dans la substance môme de l’homme l’effet réparateur. Lorsque l'eau régénératrice du baptême

coule sur le front du nouveau-né, vous ne voyez pas la grâce, la pureté, l'Esprit-Saint descendre dans ce cœur d'enfant, qui ne sait pas même ce qui se fait. On lui dit : « Yeux ouvrez-vous, oreil- » les entendez, bouche parlez! » Et ses yeux ne s'ouvrent pas, ses oreilles n'entendent pas, sa bou* che reste fermée; le mystère s’accomplit dans une région inaccessible à nos sens et à notre esprit. Et il en est de même de tout le christianisme : il dit la vérité et il la prouve, mais sans nous la montrer dans sou fonds et son intérieur.

Vous comprenez maintenant, Messieurs, comment la môme doctrine peut être tout ensemble une science • et une foi, parce que son objet est tout ensemble visible dans ses phénomènes et invisible dans sa substance. Le phénomène conduit logiquement à affirmer la substance; il est lié à la substance, comme l’effet est lié à la cause. Je ne vois pas la cause dans l'effet, mais je conclus légitimement de l’effet à la cause. De même, je ne vois pas la substance dans le phénomène; mais je conclus légitimement du phénomène à la substance. Et par conséquent la doctrine catholique a le caractère d’une véritable science sous deux rapports : en tant quelle constate les phénomènes religieux, et en tant qu elle en établit la liaison certaiuc avec un ordre substantiel qui nous demeure caché.

Mais l'homme veut voir plus loin que les phénomènes; il ne s’arrête pas aisément à la frontière de

la vérité ; son entendement étant lumière, toute obscurité le révolte. En vain le monde invisible sc manifeste-t-il à lui par mille éclatons phénomènes , comme il ne peut se le représenter et se le figurer, il entre à son égard dans une sorte de défiance 'et d’antipathie ; il n’en approche qu'avec tremblement, tel qu’un homme qui va se livrer au fer du médecin, qui frissonne à la vue des appareils dont on l'entoure , et qui a besoin de tout sou courage pour s’abandonner à la main d’où dépend son salut. C’est pourquoi lame reste libre devant le monde invisible, poussée vers lui d’une part à cause des phénomènes qui en attestent l’existence, retenue dans un autre sens par l’inexorable bandeau qui en dérobe la substance intime à scs investigations. La foi seule le met avec lui dans un rapport ferme et constant, la foi que saint Paul appelle la substance des choses qui sont à espérer, la démonstration de celles qui ne se voient pas1. Mot profond, qui nous indique que l’objet de la foi est V invisible, que l’invisible est la substance des choses , et que la foi seule en donne la démonstration ou la certitude absolue, en nous attachant d’une manière inébranlable, quoique libre, au témoignage que Dieu nous en rend. La foi est ainsi tout ensemble un acte de raison et un acte de vertu : un acte de raison , parce qu’elle est appuyée sur les phénomènes visibles qui manifestent les

1 Epilrp aux Ilùlireux, elinp. 11, vers. 1.

choses invisibles ; un acte de vertu, parce que les phénomènes n’amenant pas jusqu’à notre portée le fonds mystérieux des choses qu’ils nous révèlent , l'âme a besoin d’un effort et d’un consentement pour y 'adhérer.

Il est probable, Messieurs, qu’en ce moment une pensée vous agite, et que vous vous dites à vousmêmes : Pourquoi, s’il en est ainsi, toute doctrine ne serait-elle pas un mélange de science .et de foi, puisque l’objet de toute doctrine est nécessairement phénoménal et substantiel, composé de quelque chose qui apparait , et de quelque chose qui n'apparail pas? Il est vrai. Messieurs, je salue votre pensée et je m'en empare : il n’y a pas de doctrine où la science et la foi ne se rencontrent et n’aient besoin l’une de l’autre, du moins à un certain degré, et c’est précisément pour cela que tout , dans le monde , même les choses les plus palpables , est exposé à devenir pour l'esprit un sujet de doute ou de négation.

Commençons par les sciences physiques. Il n’est pas rare d’entendre dire à de jeunes et même à de vieux médecins : Quand j’aurai découvert dans le corps 1a place de l'âme, je croirai à l’âme. On peut répondre : Vous croyez donc aux corps, parce que vous en avez vu? Eh bien! je vous annonce une triste, une déplorable nouvelle, c’est que vous n'en avez jamais vu ? Qu’avez-vous vu, en effet, dans ce que vous nommez un corps ? certaines propriétés.

l'étendue , In pesanteur , la couleur , In ligure ; mais In substance , ce qui est là-dessous , je vous dis que vous ne l’avez pas vu. Si vous en voulez la preuve, indépendamment de toute réflexion, élevez la température de quelques degrés : que deviennent ces propriétés, l’étendue, la pesanteur, la couleur, la ligure? Tout change , tout échappe, comme la bulle de savon qui s’évanouit dans l’air. Vous ne tenez que l’extérieur, et vous vous y attachez comme si c’était quelque chose de substantiel ; mais pour peu que les conditions changent , que la chaleur de l'atmosphère monte de quelques degrés, tout vous est ravi, vous restez seul dans votre laboratoire. Et, cependant, vous croyez à l’existence des corps, vous y croyez fermement, cl vous faites bien , parce que vous avez dans les phénomènes des raisons suffisantes d’y croire. Mais c'est une foi, non pas une foi divine, puisque l’objet n’en est pas divin, pas plus que les phénomènes; c’est une foi naturelle, et si bien une foi, aux yeux mêmes du sens vulgaire, que rien n’est plus fréquent que d’entendre des expressions comme cellesci : Je crois, il croit à l’existence des corps.

Il en est de même dans les sciences physiologiques. Ou étudie les phénomènes de la vie, on les décrit, on les compare ; on voit s’expliquer l’un par l’autre, et se correspondre le mal, le remède, les modifications qu’il produit. Mais la substance de la vie, la connaissez-vous? Pour les uns, c’est l’organisation; selon d’autres, c’est le sang; ceux-ci pensent que

T. i. ifi

c'est l'esprit; ceux-là confessent n’eu rien savoir. Empressée à recueillir des faits, la science se soucie même peu d'aller plus loin , et quand ou lui parle de la substance, elle croit se rendre hommage à ellemême en disant : Je ne m'occupe pas de ces choseslà, ce n’est point là du positif; mon domaine, ce sont les faits. C'est comme si elle disait : Mon domaine est dans ta superficie, je ne vais pas une ligue plus bas. On croit donc encore à la vie, de la même façon que l'on croit aux corps, parce qu’on en voit les phénomènes extérieurs.

Au-delà de la vie des sens est celle de l’esprit : perceptions primitives , idées acquises , jugcinens , déductions, principes et conséquences, toutes choses dont nous avons en nous la conscience et la certitude. Mais la substance qui pense, la voyez-vous? Les spiritualistes l'appellent âme, et affirment que c’est une substance totalement différente des corps, sans figure, sans couleur, sans pesanteur, sans divisibilité, être qui échappe à tout effort de l'imagination pour se le représenter. Les matérialistes soutiennent que l ame est une chimère, et que la pensée est le résultat très-simple d’une certaine perfection dans les organes du corps, ce qui^est prouvé, selon eux, entre autres raisons, par le développement parallèle de l’esprit et de la structure physique dans la série ascendante des êtres. Aussi rien n’est plus commun que ces expressions : Un tel croit à l'âme, tel autre n’y croit pas.

Enfin, si vous sortez des sciences particulières, * pour considérer l'ordre logique, qui est le fondement de toute connaissance, il vous faut remonter à des premiers principes, à des axiomes que vous avouez indémontrables, faisant de la sorte reposer les propositions qui se démontrent sur des propositions qui ne se démontrent pas, et bâtissant l'édifice de la raison sur des fondemens qui n’eu ont point eux - mêmes, et que vous appelez superbement du nom d’axiômes.

Vous dites, il est vrai, que ces axiomes sont si évidens, qu’ils n'ont pas besoin de preuves, et qu'il est impossible de remonter au-delà. Messieurs, la vérité n’a pas de colonnes d’Hercule. Sur le cadran de la vérité, votre aiguille parcourt un certain espace; elle va de midi à six heures, par exemple, puis voyant venir les ténèbres , vous dites : On ne passe plus.

Vous vous trompez, la vérité passe au-delà. Ensuite votre aiguille revient sur ses pas , elle retourne à midi , et vous dites encore : Ici il y a trop de lumière pour qu'il soit besoin de passer outre. Vous vous trompez une seconde fois, la vérité passe toujours; car la vérité appelle la vérité; et s’il nous était permis d’apercevoir la lumière infinie, nous verrions que la lumière va à la lumière , l'évidence à l’évidence, et que l’infini rencontre, salue, étreint l’infini. La science, arrivée à un point auquel son impuissance l’arrête, vous crie : Halte-là. Mais la vérité ne vous dit jamais d’arrêter nulle part. La vérité est comme un fleuve : il descend à l’océan , et les

vapeurs venues de l’océan remontent à sa source pour l’alimenter; en sorte que soit à la source, soit à l'embouchure, c’est toujours l’océan tout entier qui se trouve. El nous, placés daus notre petite nef intellectuelle, nous remontons le cours du fleuve cl nous le descendons; mais d’un coté, nous rencontrons, comme des cataractes infranchissables, ces axiomes qui nous empêchent d’aller plus haut vers les origines de la vérité; d’un autre côté, nous découvrons l’océan de l’infini, à travers lequel nous n’osons suivre les conséquences de la vérité. Partout et toujours, au commencement et à la fin, la lumière qui éclaire l’ombre, l’ombre qui obscurcit la lumière , le chemin et la borne, la science et la foi.

Voyez , Messieurs , où je suis arrivé. Jusque sur le terrain de la logique, qui domine tout, qui s'applique à tout, qui éprouve tout, jusque dans les axiomes, fondement de la raison humaine, je vous ai fait reconnaître un élément obscur , et par conséquent un élément de foi; non que les axiomes ne soient de la dernière évidence, mais cette évidence n’cmpèche pas que je cherche quelque chose au-delà d’eux-mèmes, l’axiome substantiel au lieu de l'axiome logique, la lumière éternelle au lieu de la lumière communiquée, la vérité par soi au lieu de la vérité descendue à un esprit qui peut la perdre par un accident, par la folie. Ce qui vous conduit à voir que le monde naturel est lié à un monde supérieur, au inonde divin; la scifcncc naturelle à la science divine ; la foi

naturelle à la foi divine; et que l'axiome est précisément le point de rencontre et de jonction de ces deux ordres auxquels nous appartenons, et que nous n'avons ni le droit ni le pouvoir de séparer, si nous voulons être consèqucns.

Lorsque je vous disais, dans une Conférence antérieure, que vous étiez mystiques malgré vous, j'ai vu quelques-uns d’entre vous sourire, se figurant peut-être que c’était là un jeu de l’esprit. Maintenant vous serez moins prompts à m’accuser d’exagération; car vous avez la preuve que la foi est un élément nécessaire et universel de l'entendement humain, à quelque objet qu'il applique ses facultés, et qu’il faut seulement ne pas confondre la foi relative aux choses du monde inférieur avec la foi relative aux choses du monde supérieur ou divin. Vous croyez aux corps, vous croyez à la vie, vous croyez à l’âme, vous croyez à la parole d’un honnête homme, vous croyez aux axiomes; et en même temps, vous avez la science des corps, la science de la vie, la science de l'âme, la science de la morale, la science logique : vous croyez et vous savez par rapport au même objet, et à tout moment vous exprimez cette double situation de votre intelligence par la répétition incessante de ces deux mots, je crois, je sais. La foi et la science sont enchaînées dans votre âme, comme les phénomènes et la substance sont enchaînés dans les êtres. El si vous voulez à toute force vous débarrasser de la foi, de celte foi semblable à un aigle

dont les serres vous tiendraient suspendus par les cheveux au-dessus d'un abîme, vous n’aurez d’autres ressources que de nier la substance, cl de vous en tenir à la superficie des choses. Mais qui vous assure que derrière cette superficie il n’y a pas de support caché? Vous niez sans avoir vu; c’est encore par la foi que vous vous délivrez de la foi. El si vous vous réfugiez dans le doute, que sera-ce que votre science ? Le songe d’une ombre, comme dit Piudare, quelque chose de semblable à ces champs élyséens du paganisme, qui n'avaient ni largeur, ni profondeur, ni lumière réelles, champs peuplés de fantômes, dont le bonheur lui-même était le premier.

Abordons la difficulté qui vous reste à me faire.

D’où vient que la foi naturelle, celle qui, derrière chaque phénomène naturel, reconnaît une substance naturelle, d'où vient qu’elle est si facile; et que la foi religieuse, celle qui reconnaît une substance divine derrière les phénomènes divins, est au contraire si difficile? En voyant les phénomènes des corps, ceux de la vie, ceux de la pensée, nous n’avons aucune peine à croire à la substance qui en est le support : d’où vient qu’en présence des phénomènes du inonde religieux, nous avons tant de peine de croire à la substance invisible dont ils sont la révélation?

Je pourrais d’abord nier que la foi naturelle soit de si facile acquisition ? Car, en dehors des phénomènes sensibles, sur quoi le doute ne s’esl-il pas exercé?

Qu'a été la philosophie, depuis son origine, sinon une école d’opinions contradictoires, qui a toujours plus ou moins fini pour engendrer le scepticisme? N’a-t-on pas douté de l'existence des corps, de celle de l’âme, aussi bien que de l’existence de Dieu et de la divinité de Jésus-Christ? N’a-t-on pas douté des mathématiques et des premiers principes de la raison ? Le célèbre médecin Barlhèz était mourant. Uu prêtre, qui avait le droit de l’approcher, fut le voir sur son lit de mort, où il le trouva triste, n'ayant plus dans l'intelligence une seule vérité qui lui parût assurée : • Eh quoi ! Monsieur Barlhèz, lui dit le prêtre,

> ne voyez-vous pas au moins dans les mathématiques «quelque chose de certain? Les mathématiques, ré- » pondit Barlhèz, j’y vois bien une suite de consé- • quences parfaitement enchaînées, mais la base, je

> ne sais ce quelle est > La base! Vous entendez, Messieurs! Barthez ne contestait pas le phénomène, il cherchait la base ; il la voulait toucher comme il touchait le phénomène; il était découragé, parce qu’il fallait mourir sans l’avoir vue. Infortuné, il ne savait pas que la mort pliait la lui montrer, mais trop tard ! Car la base des mathématiques, comme de tout le reste, c’est l’essence divine.

Toutefois, Messieurs, je vous accorde que, pour la généralité des esprits, votre observation est juste. La

* Celte anecdote est citée dans le v ultime de Y Essai sur V Indifférence. par M . l'abbé de La Mennais.

généralité des esprits n a aucune peine à reconnaître ce qui est caché derrière les phénomènes de la nature : pourquoi donc doute-t-on si aisément des vérités invisibles qui se manifestent par des phénomènes religieux? Celte facilité du doute ne lient pas à ce que les phénomènes religieux seraient moins nombreux, moins frappans, moins permanens que les autres. Car ils remplissent l’univers de leur présence; on les heurte à chaque mouvement; ils nous importunent même par la persévérance et la hardiesse de leur action. A chaque instant, le monde se plaint que la religion menace tout et envahit tout; rois, républiques, philosophes, poètes, orateurs, artistes, toutes les principautés de la terre sont occupées d’elle , comme la Hollande est occupée de sa mer, pour y mettre une digue. Personne ne s’emploie pour arrêter le soleil ou la marée, une multitude pour arrêter la religion. Il serait donc faux d’accuser de rareté ou d’impuissance les phénomènes religieux. Ils valent autant et plus que les autres : pourquoi la foi, qui est leur conclusion légitime, est-elle moins ù la portée de nos facultés?

Seraicnt-ce les mystères qui effraieraient notre adhésion? Mais, Messieurs, quiconque admet la substance, admet tout ce qu’il y a de plus mystérieux au monde. Nous ne pouvons nous représenter ce qu’elle est, les sens et la pensée ne nous eu apprcuucut rien, et cependant nous croyons qu'elle existe. Du moment que vous admettez cela, vous admettez tous les mys-

tères imaginables. Quand j’adore le mystère de la Trinité, vous me demandez si je comprends; cl moi, quand vous affirmez la substance, je vous demande si vous comprenez à votre tour. La substance, me direzvous, ce n’est qu'un mot. Oui, mais uu mot nécessaire, fondamental, sacré, sans lequel rien ne se conçoit. Quelles objections d’ailleurs pouvez-vous sérieusement tirer de l’ordre phénoménal, le seul qui vous soit connu, contre l’ordre substantiel que vous ne connaissez pas? Quand il serait vrai qu’aucun phénomène ne nous manifeste rien qui ressemble à la Trinité, que faudrait-il en conclure, sinon la dissemblance des deux régions dont s’occupe notre pensée? Mais il n'en est pas même ainsi, et lorsque nous étudierons les dogmes chrétiens, vous vous apercevrez que l’ordre substantiel se réfléchit partout, quoique avec des proportions inférieures, dans l'ordre phénoménal.

Reste donc toujours la question posée : pourquoi la foi divine est plus difficile que la foi naturelle?

Je serais tenté. Messieurs, de vous demander si vous êtes bien surs qu’en effet la foi divine soit plus difficile que la foi naturelle. Vous vivez dans un siècle où ta foi religieuse a subi, parmi les peuples, une déchéance incontestée, et vous vous persuadez que cet état de misère morale est l'étal normal du genre humain. C’est une erreur que l'histoire ne justifie pas. L’homme, Aristote l’a dit, est un animal religieux; il a cru partout à la Divinité, à ses communications privées et publiques avec les âmes et les empires, à l'ef-

tkacité de la prière, du sacrifice cl du culte, à uu avenir heureux ou malheureux au-delà du temps; il a cru tout cela avec la dernière facilité, avec un imperturbable constance, non-seulement quand la religion était complaisante pour ses passions, mais depuis qu’elle les a humiliées cl broyées, non-seulement sous le règne d'Adonis et de Vénus, mais sous le règne sanglant de l'amour crucifié. L'humanité n'a cessé d'apporter ses vœux et ses larmes au pied des autels; elle n’a cessé de tendre vers Dieu des mains qui l'appelaient, des mains qui l’ont obtenu, et qui sont cause que, dans le livre le plus illustre et le plus saint qui soit au monde. Dieu a pris le titre sublime de Désiré (les nations. Les gens d'esprit ont immolé cette foi séculaire de leurs ancêtres et de leurs enfans à une raillerie parricide ; ils ont levé contre elle tpute arme, celle de la science et celle du mépris, celle du mensonge et celle de l'éloquence; ils ont eu six mille ans contre elle : la foi du peuple a été la plus forte, elle vit, elle renaît, elle vous parle, elle vous commande, et votre présence ici est une soumission aux ordres que vous en avez reçus. Qui de vous mourra tranquille, si la foi ne lui a pardonné? Qui de vous s'avancera sans crainte vers l’éternité, si la foi n’a oint ses pieds pour le passage ? Qui de vous a contre elle autre chose que scs vices?

Ne demandez donc pas pourquoi la foi religieuse est difficile, mais pourquoi, à certaines époques, chez certains peuples, elle a subi une diminution. Car, du

reste, l'humanité croit à Dieu aussi aisément qu elle croit à l'existence des corps, elle prie Dieu tout aussi naturellement qu’elle vit. Et quant à vous, Messieurs, qui n’êtes pas l'humanité, et qui réellement éprouvez de la peine à croire, considérez que l’on croit volontiers ce qu’on aime, et rarement ce qu'on n'aime pas. A la question de la foi divine est unie la question d’une vertu divine : et j’estime que c’est la vertu qui fait peur de la foi.

Ce mol de vertu, Messieurs, que je viens de prononcer, et qui me rappelle que la foi elle-même est une vertu, m’avertit aussi de résoudre un dernier doute que je ne pourrais laisser dans votre esprit sans vous refuser un trait de lumière qui rejaillit sur toute la doctrine de la foi.

Pourquoi la foi partage-t-elle avec la science la direction de notre esprit? Pourquoi le monde naturel et le monde divin ne nous apparaissent-ils pas tels qu’ils sont, jusqu’au plus profond de leurs entrailles? Pourquoi cette distinction entre l’ordre intérieur et l’ordre extérieur, entre l’ordre substantiel et l’ordre phénoménal? Pourquoi, en un mot, selon l’expression de Pascal, ne voyons-nous le tout (le rien? C'est, Messieurs, que si nous avions vu le tout de chaque chose, de la nature et de Dieu, nous aurions manqué de liberté morale , et manquant de liberté morale , nous n’aurions eu ni vertu ni mérite , et par conséquent nulle gloire du cœur devant Dieu.

Vous connaissez celte objection vulgaire contre la

vertu : la vertu , dit-on , est un calcul. Un homme a mis d’un coté le temps et de l'antre l'éternité, et voyant l'éternité plus graudc, il a sacrifié le temps. Et lés philosophes de s’écrier : Ne voilà-t-il pas un rare mérite? Nous autres, nous faisons des actes de vertu pour rien, et ces gens-là, il ne leur faut pas moins que l’éternité pour donner un sou à un pauvre. Ecoutez la réponse de Dieu : On ne croit qu’aulant qu'on aime; pour croire à l'éternité, il faut aimer le bien en soi, la justice en soi ; il faut commencer par l'amour gratuit, qui est une vertu. Quand la récompense apparaît, c'est la foi qui la montre, cl la foi est un acte libre de l'âme, causé par l'amour de la vérité et du bien; l'amour de la vérité et du bien a précédé la vue de la récompense. C’est la vertu qui agit d’abord, qui ouvre le cœur et y devient la foi ; la foi réagit à son tour, change en charité cet amour initial qui l’a produite, et ainsi se forme au-dedans de l’homme un va-et-vient merveilleux, où la vertu brille la première cl la dernière, et où la récompense n'apparait qu’entre deux, et encore de loin.

Oui, la foi sauve le monde.

Car, la foi est la condition de la liberté, la liberté est la condition de la vertu ; et qui osera dire que la vertu ne sauve pas le monde? C’est pourquoi le précepte que le Sauveur a répété le plus souvent, c'est le précepte de croire : Croyez seulement ', disait-il. —

1 Sailli Luc, iliaji. 8. \ei>. M.

Croyez-vous que je puisse cela 1 * ? — Si vous ne voyez de* signes et des prodiges , vous ne croirez donc pas*? — Parce que vous avez vu, Thomas, vous avez cru ! Heureux ceiu qui n'ont point vu et qui ont cru 3. C’esl-àdire, heureux celui qui a tant aimé le bien, qui a tant aimé Jésus-Christ, qu'il lui a baisé les pieds sans avoir besoin de loucher ses blessures avec la main, parce qu'il les touchait du coeur ! Ecoutez encore : Tout est possible à celui qui croit ; si vous aviez de la foi comme un grain de sénevé, et que vous disiez à cette montagne, viens ici, elle y viendrait \ Et cela est vrai à la lettre. Vous avez besoin de machines pour agir sur la nature, vous employez les phénomènes pour produire les phénomènes ; mais quand on agit par la substance et sur la substance, quelle ne doit pas être la grandeur des effets? Et pourquoi ne transporlcrait-on pas les montagnes comme la paille ? Archimède ne demandait qu'un levier et un point d'appui pour soulever le monde. Mais, de sou temps, le levier et le point d’appui n’étaient point connus, ils le sont maintenant : le levier, c'est la foi, le point d’appui, c’est la poitrine du Seigneur Jésus. Oui, la foi est toute-puissante, parce que seule elle va jusqu’à la substance, tandis que tout le reste est d’un ordre purement phénoménal et superficiel ; la religion est

1 Saint Mathieu, chap. 9, vers. 28.

7 Saint Jean, chap. I, vers. ^48.

5 Saint Jean, cliap. 20, vers. 29.

1 Saint Mathieu, chap. 17, vers. 19.

loule-puissanle aussi, parce que, fille de la foi, organe de la foi, mère de la foi, elle a pour mission de faire prévaloir la subslauce sur le phénomène, le fonds sur la superficie, l'infini sur le fini, l’éternel sur le passager, l'immuable sur le mobile, l'éternité sur le temps. Dieu sur l'homme !

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