‹ Conférences de NotreDame de ParisChapitre 12 sur 24 · DE LA RAISON · texte numérisé non relu

DE LA RAISON

Monseigneur ,

Messieurs ,

La tradition et l’Ecriture Sont les (leux grands dépôts du témoignage divin, les deux sources principales de la doctrine de l'Eglise. Toutefois ces sources sont extérieures à l’homme ; c’est une lumière qui lui arrive par le dehors, et si elle pénétrait dans l'homme sans y trouver une lumière correspondante, elle n’y serait pas comprise, elle y luirait dans les

ténèbres. Il n’en est pas ainsi. Dieu ayant Tait de l’homme une créature intelligente, lui a donné une lumière primitive qui éclaire tout homme venant en ce monde, selon la parole expresse de l'apôtre saint Jean. Cette lumière consiste dans certaines idées fondamentales au-delà desquelles nous ne pouvons pas remonter, et sans lesquelles notre intelligence n’a pas d’action. Les philosophes se sont beaucoup occupés de la question de savoir d'où venaient ces idées. Les uns ont soutenu quelles venaient des sens; les autres, qu'elles sont innées; d’autres encore, qu’elles nous sont transmises avec la parole qui les produit ou du moins qui les éveille en nous. Nous ne discuterons aucun de ces sentimens. Il nous suffit de constater qu’il existe dans l’intelligence un certain nombre d'idées primitives fondamentales, dont les autres se déduisent, et qui constituent sa raison. Tant que l’homme n’a pas la conscience claire cl distincte de ces idées premières, il est déjà une intelligence, mais il n’a pas eneore atteint l’âge déraison; dès qu’il perd la conscience de ces idées premières et de la liaison qui les rattache à leurs conséquences, il tombe en état de déraison ou de folie.

Or, la raison venant de Dieu, elle doit être d’accord avec le témoignage divin renfermé dans la tradition et l’Ecriture, sans quoi la lumière serait en contradiction avec la lumière, et Dieu avec lui-même. Jusqu’à. quel point cet accord a-t-il lieu, jusqu’à quel point celte lumière, qui est en nous, rend elle témoi-

gnagc au témoignage divin lui-mèmc ? C’est, Messieurs, le sujet de cette Conférence.

Premièrement , la raison rend témoignage au fond même du mystère qui nous est manifesté par la tradition et l’Ecriture, savoir, le mystère du bien et du mal. Non-seulement la raison en a connaissance, et affirme la différence du bien et du mal, mais elle l’affirme avec le concours d'une autre faculté, qui est la conscience. La raison n'est que la vue du bien, la conscience en est le sentiment. La raison toute seule eût été faible contre la volonté ; car elle voit seulement ce qui est; tandis que la volonté aime ce qui lui plaît. Si la raison lui présente des objets dignes de son amour, la volonté les repoussera en lui disant : Fais ce qui te convient; moi , je suis ici dans ma liberté, j’aime et je hais qui je veux et quoi je veux. Et si la raison revient à la charge , en essayant de vaincre par l'importunité, la volonté, fatiguée de scs sollicitations, lui dira : Tu me lasses, ta lumière m’est odieuse, je t’ordonne de la détourner d'ici ; clos tes yeux, y eût-il là dix mille soleils devant loi. C'est alors que la conscieuce vient au secours de la raison contre l’omnipotence de la volonté. Elle ne lui permet pas une souveraineté paisible ; elle lui prouve par le remords que le bien n'est pas pour elle un étranger, mais un parent et un ami ; elle tire de son propre fonds une lumière qui la condamne, un goût dont elle ne saurait se débarrasser, puisque cette lumière et ce goût sont elle-même. C'est ainsi que fc débordc-

ment des passions n'a jamais prévalu dans le monde contre le sentiment du bon et de l'honnéte, parce que jamais les passions n’ont joui en paix de leurs satisfactions honteuses, et qu’au contraire, au plus fort des persécutions et des douleurs extérieures, l'homme de bien a trouvé dans sa conscience un ineffable dédommagement. Une foule de sophistes se sont élevés contre la différence du bien et du mal ; ils ont quelquefois trompé la raison, ils n’ont pu tromper la conscience.

Une fois le mystère du bien et du mal reconnu par la raison humaine , elle ne s'arrête pas là ; elle ne se contente pas de savoir qu’il existe une différence entre le bien et le mal ; force lui est de tirer les conséquences de ce principe, cl d’admettre tout ce sans quoi il n’existerait en effet entre le bien et le mal aucune différence. Ainsi l’existence de Dieu : car si Dieu n’est pas, s’il n’existe point une raison infinie et parfaite, une volonté droite et incorruptible, qui est la loi vivante de tous les êtres inlelligens , la nature n'est plus que le résultat d’un mécanisme aveugle; elle n’a d’autre législation que la nécessité mathématique, et par conséquent toutes les actions sont indifférentes eu soi, qüoiqu’ellcs puissent avoir des effets divers. Le crime u’est qu’une pierre qui tue, l’acte de vertu qu’une pierre qui ne blesse personne en tombant.

Ainsi la création de l’homme et de l’univers par Dieu : car si les êtres finis n’ont pas Dieu pour auteur, il s’ensuit qu’ils tiennent la vie d’eux-mèmes,

ou de quelque autre cause imparfaite, qui n'est ni Dieu, ni nous. Direz-vous que nous sommes à nousmêmes notre propre cause? Mais, alors, nous n’avons d'autres lois que notre volonté personnelle; tout ce que nous voulons est juste, tout ce que nous faisons est bien. Si la cause créatrice n'est ni Dieu ni nous, ce sera donc quelque puissance inférieure, comme la matière, et alors de quel droit dira-t-on à l'homme : Soyez parfait. Ah! oui, on pi-ut dire, à l'homme : soyez parfait, quand on ajoute : comme votre père céleste est parfait. Mais si ce père céleste n’est pas, si nous n’avons qu’un père terrestre et corrompu, comment pouvons-nous tendre à la perfection ? Si la cause qui nous a produits ne vaut pas mieux que nous, c’est en imitant sa bassesse que nous lui rendrons hommage. Si notre origine est la matière, comment voudrait-on que nous lissions autre chose que uous rouler dans la fange, et que dire aux, vers : Vous êtes nos frères et nos sœurs. Plus nous nous abaisserons vers la terre, plus nous vénérerons la cause d’où nous sortons. Il faut donc affirmer le dogme de la création pour concevoir la distinction du bien et du mal.

Il faut aussi affirmer la chute primitive de l’homme : car que notre nature soit corrompue et qu’elle nous demande incessamment des choses viles, c’est ce que personne ne peut nier. Qu’avous-nous fait depuis notre naissance, que lutter sans cesse contre des instincts mauvais? Or, remarquez-en la consé-

quencc. Si la source de ces instincts mauvais est dans la constitution de l’homme, telle qu'elle est sortie des mains de Dieu; si notre nature est ainsi par elle-même, et qu’elle ne soit pas déchue, qu’y a lil de mieux que d’obéir à sa nature? Si tous les êtres suivent leurs lois, si la pierre tombe parce que c’est sa nature, si l'animal broute l’herbe parce que c’est sa nature, si l’oiseau vole parce que c’est sa nature, pourquoi, si la nature nous a donné des penchans grossiers, ne nous y livrerions-nous pas ? Avons-nous jamais reproché aux bêtes dénuées de raison, ce quelles font avec tant d'impudence sous nos yeux ? Non, parce qu’elles sont ainsi faites, et même nous y trouvons un sujet d'admiration, parce quelles accomplissent à leur manière l’ordre de la Providence ? Si donc notre nature n’est pas déchue, tout ce quelle veut est juste et saint, le crime n’existe pas. Direz-vous qu’il n’est pas besoin de recourir à la déchéance pour expliquer les penchans qui nous poussent au mal, et que la liberté morale suftil. Eh bien ! c’est cette liberté même que je nie! Vous libres, libres dans toute la force du mol, libres pour le bien comme pour le mal! Mais si vous aviez la liberté morale, dans sa plénitude et sa perfection, la balance serait égale entre les instincts bons et mauvais. Vous seriez entraînés par les uns et les autres avec une même force. Je me trompe : vous seriez à l’aise et lixés dans le bien; seulement, il y aurait pour vous possibilité d’en sortir,

et, pour eu sortir, il vous faudrait faire effort. Or, de quel côté penchons-nous? De quel côté avonsnous besoin de faire effort, sinon du côté du bien? Quelle merveille n’a-t-il pas fallu de la part de Dieu pour accroître notre liberté blessée et débilitée, selon l’expression du concile de Trente. Donc la lutte du bien et du mal, qui est au fond de uous-mémes, suppose que notre constitution s’est altérée, et que l'homme est sorti d’un état pur pour tomber daus un état de dégradation.

Mais celte dégradation n’a pas dû être sans remède. Car si l’homme, étant tombé, avait perdu toute espérance de se réunir au bien, s’il était à jamais séparé du royaume de la justice, maudit et perdu, il s'ensuit que le bien ne serait plus pour lui qu’une chimère, et le mal son véritable empire, la seule source de ses jouissances réelles. Or, il n’en est pas ainsi ; l’homme fait le bien avec espérance et avec joie, tout tombé qu’il est. Sa chute ne l'a donc pas entraîné jusqu'au fond de l'abîme; elle n’est pas irrémédiable; une réparation est non -seulemènt possible pour lui, mais elle a commencé dès le jour de sa chute, parce que dès le jour de sa chute il lui est resté la conscience du bien et l’effort volontaire contre le mal.

Enfin, la raison témoigne aussi de la nécessité d'un discernement suprême entre les bons et les méchans, entre ceux qui ont suivi la pente dégradée de leur être, et ceux qui en ont péniblement remonté le

cours, par une aspiration méritoire vers Dieu. Si, en effet, le bien et le mal n’avaient aucune conséquence ultérieure, et que Dieu n'en demandât compte à personne, cette impassibilité de sa part attesterait qu'il est insensible au bien et au mal, et celte insensibilité nous démontrerait qu'il n’existe entre l’un cl l’autre aucune différence digne d'air tention. Si Dieu ne doit pas nous juger, à quoi bon nous juger nous-mêmes dans notre conscience? Pourquoi nous reprocher ce que Dieu ne nous reprochera pas? Pourquoi nous déplaire, si nous ne saurions déplaire à Dieu ? Quelle que soit notre vie, couverte d’opprobre ou revêtue de sainteté, Dieu n’y prendra pas garde à l’heure de la mort ; il acceptera notre cœur tel qu’il sera, et au misérable, dont nous n'aurions pas voulu toucher la main, il lui dira : Entre dans mon éternité, tu es bon pour elle, les œuvres bonnes ou mauvaises ne pèsent rien devant moi.

Vous le voyez, Messieurs, la différence du bien et du mal, proclamée par la raison humaine, entraîne avec elle la reconnaissance des cinq dogmes fondamentaux du christianisme : l’existence de Dieu, la création, la chute, la réparation et le jugement. Aussi, quand les sophistes ont voulu nier la différence du bien et du mal, qu’ont-ils fait? Ils n’ont pas été assez hardis pour vous dire, à vous, êtres doués de raison et de conscience : Enfoncer un poignard dans le sein de sa mère, comme lit Néron,

ou -bien entourer ses parens d'un culte de respect et d’amour , ce sont choses semblables. Jamais , non jamais, quelque corrompus que nous soyons, on n’a été assez audacieux pour nous tenir ce langage ! On a pris un détour, on s’est attaqué aux dogmes qui sont le fondement de .la distinction du bien et du mal. Les uns ont nié la morale en niant Dieu; les autres en supposant la matière ou le mal coéternels à Dieu ; d’autres , en montrant que la nature de l’homme étant dans son état vrai et le poussant au mal bien plus qu’au bien , le mal et le bien étaient également légitimes ; ceux-ci en supposant que Dieu lie s'occupait pas des actions des hommes, et que puisqu’il avait laissé leur cœur se corrompre à ce point , c’était une folie à eux de chercher à réparer de leurs propres mains un ouvrage dont la Providence s’inquiétait si peu; ceux-là enfin en niant le jugement vengeur et rémunérateur. Et jamais ou n’a pu répondre solidement à ces ennemis de l’ordre moral qu’en établissant les dogmes qu'ils essuyaient de renverser.

Quand, donc la raison divine , se mettant en communication avec la raison humaine , lui affirme qu’il existe un Dieu, que le monde a été créé par lui, que l’homme est déchu de son état primitif, que la Providence a travaillé à sa réparation,- et qu’elle nous jugera selon nos œuvres ; la raison divine, en affirmant toutes ces choses , ne dit rien à quoi la raison humaine 11e rende témoignage elle-même, à

un ccrtaiu degré. Ce sont deux astres de différentes grandeurs, qui se rencontrent et qui réunissent leurs ombres et leur clarté. Oui, Messieurs, le christianisme n'est pas ce que vous vous figurez peut-être ; ce n'est pas une loi particulière donnée à quelques hommes dans un coin du globe, et répandue ensuite en tous lieux par la prédication de l'Eglise. Indépendamment de ce que le témoignage divin est aussi ancien que l'humanité, on doit confesser que le christianisme est révélé à quiconque vient à la vie. C'est du christianisme que saint Jean a dit : Il était la lumière véritable qui illumine tout homme venant en ce monde ; il était dans le monde, et le monde a été fait par lui, et le. monde ne l'a pas connu; il est venu chez les siens, et les siens ne l’ont pas reçu1. Quand le christianisme frappé à la porte de votre âme,, ah ! ne croyez pas que ce soit un étranger qui vous demande l'hospitalité? Non, il revient dans une famille qui est la sienne, dans une maison qu'il a bâtie ; il sait le coin de votre cœur où il a laissé sa trace. Ainsi , quand , loin dans la vie, vous retrouvez un ami des premiers jours, et que vous le conduisez dans la maison, dans le jardin que vous avez hérité de vos pères, il reconnaît tout, il se rappelle que là vous fîtes telle chose ensemble, que là vous eûtes une même pensée, qu’ici vous vous disiez de ces paroles que l'homme n'oublie jamais et qu’il emporte jusqu’au

1 Cliap. 1, vers. 9 rlsuht. •

tombeau. Il eu est bien autrement encore du christianisme. Ab ! c'est celui-là qui est l’ami d'enfance, l'ami premier ! Avant même que cet habitacle temporaire de votre corps fût achevé, un germe était semé dans votre intelligence. La sagesse éternelle qui, dès le commencement, se jouait dans la création, loucha votre âme, et, de ses doigts sacrés, elle y creusa doucement d'ineffaçables sillons. El quand, nous venons, pour la récolte, nous les amis «le l'ami, les envoyés de l’envoyé, ce qui fait notre force auprès de vous, c'est que nous savons mettre la main aux endroits fertiles de votre nature, c’est que nous savons retrouver ces traces déjà immémoriales en vous, mais dont le secret nous a été confié. Nous nous disons : Reconnaissez celui que vous connaissiez déjà, recevez celui que vous avez reçu.

Le christianisme intérieur se trahit malgré vous dans vos actes. Chaque fois que vous faites une bouue action, et qui peut désespérer de soi jusqu’à penser qu'il n'en fera jamais une seule? chaque fois que vous faites une bonne action, vous affirmez les dogmes du christianisme, vous en êtes les involontaires apôtres. Chaque fois que vous donnez un verre d'eau à un pauvre, fussiez-vous l'athée le plus déclaré, vous affirmez que Dieu existe; vous affirmez Dieu créateur du monde et père au fond du Ciel ; vous affirmez l'homme coupable cl la réparation ; vous affirmez que Dieu n’est pas indifférent au bien , qu’il jugera, et qu’au jour de sa justice, un verre T I. tS

d’eau sera eompté. Insensés, ou plutôt infortunés, vous attaquez le christianisme, et vous ne voyez pas la contradiction perpétuelle où vous êtes avec vousmêmes ! chacune de vos bonnes œuvres confesse l'existence du bien et du mal, et vous ne pouvez confesser l’existence du bicu et du mal sans confesser les vérités chrétiennes, puisque toutes les auires vérités découlent de celles-là.

Non, le christianisme n'est pas une doctrine qui tombe au milieu des peuples, on ne sait pourquoi, comme ces aérolilhes autour desquelles les savans se rassemblent et composent des systèmes. Non, celle aérolithe du christianisme n'est point tombée du ciel inattendue ; elle était dans notre conscience. De même que l'aiguille aimantée se tourne toujours vers le pôle, à quelque distance qu’elle en soit ; de même, il y a dans notre cœur un aimant qui le fait se tourner du côté du véritable Nord, c’est-à-dire vers Dieu, le père, le réparateur, le sanctificateur.

Toutefois, Messieurs, il ne faut pas vous le dissimuler, le témoignage divin ou la parole de Dieu n'a pas de plus grand ennemi que la raison ou la sagesse humaine, cl saint Paul nous le déclare expressément, lorsqu'il dit : La sagesse de ce monde est une folie devant Dieu... Dieu a connu les pensées des sages, et il sait quelles sont vaines '. Comment cela? Comment la raison, qui rend un témoignage si clair

1 lre Epi Ire aux Corinthiens, dmp. 3, vers. 19 et 2U.

au mystère «lu bien cl du mal, esl-clie une folie duus ceux-là mêmes qui semblent la posséder à un plus haut degré, et qui sont les sages du monde? Qu’il en soit ainsi, on ne peut le nier, uon-seulement parce que l'Ecriture le dit, mais encore parce que l’expérience de chaque jour le prouve. N’cst-ce pas votre raison qui proteste contre la doctrine sacrée? Ne sont-cc pas les philosophes et les savans qui l’au laquent depuis trois siècles comme ils l’ont attaquée à son avènement? Si donc il en est ainsi, quelle en est la cause ?

Il y eu a, Messieurs, une cause morale et une cause logique.

La raison, il est vrai, reconnaît le système du bien et du mal et scs dogmes fondamentaux, et si la réparation de l’homme, qui est un de ces dogmes> s’était accomplie avec la même splendeur que la création, il est probable que la sagesse humaine en aurait mieux reconnu la sublimité. Mais il . plut à Dieu, qui voulait corriger la dépravation de l’homme, d’imprimer à l'œuvre de sa réparation un caractère lamentable, contre lequel son esprit et ses sens viendraient se perdre ou s'humilier. La croix du Sauveur, voilà ce que n’ont pu dévorer ni les Juifs ni les Gentils, ni ceux qui attendaient le Messie depuis des siècles, ni ceux à qui il n’avait pas été si clairement annoncé. Un Dieu fait homme, souffrant et mourant, ce chef-d’œuvre de l'amour éternel, n’a trouvé que des contradicteurs dans tous ceux qui n’ont

pas voulu abaisser leur orgueil et sacrifier leur sens. Ils ont creusé leur raison pour y chercher des ressources coulre l’amour crucifié. Eux qui parlent sans cesse de dévouement cl d'immolation de soi-méme, qui honorent le soldat mourant pour son pays et le philosophe préférant ses idées à sa vie, ils ont dit à Dieu : Vous ne deviez pas, vous ne pouviez pas mourir pour l'humanité.

Or, écoulez saint Paul, avec quelle formidable élévation il parle de cette sorte d'hommes : Où sont les sages ? où les savons ? où les investigateurs île ce siècle '! Est-ce ipir Dieu n'a pas résidu folle la sagesse de ce monde ? Car le monde n’aganl pas connu üieu dans sa sagesse et par la sagesse , il a plu a Dieu de sauver les croyons par la folie de la prédication' . Vous enteudez : la folie de la prédication ! Saint Paul ne s’eu cache pas; il s’en vante devant vous avec une divine arrogance. A ceux qui opposent leur raison à l'Evangile, qui, aveuglés par la concupiscence et l’orgueil, méprisent sur la croix la lumière cl l'amour, il n'estime pas qu’il vaille la peine de leur rendre compte; il passe condamnation, il s’honore de celte folie qui a chassé devant elle les sages, les savans, les princes de l'esprit, et manifesté dans son triomphe toute la vertu de Dieu. Il nous enseigne par là que si la raison est l’auxiliaire naturel du christianisme, elle n’en est pas le fondement, qu'elle peut être

1 ll> Epilrc aux ('.oriiilliiriis, cliap. 1, vers. 20 el 21.

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retournée contre lui par la révolte du génie , et qu'il faut alors, missionnaires surnaturels de la vérité, que nous en appelions sans crainte à celte déraison qui a vaincu le monde, et qui, jusqu'à la lin, sera plus puissaulc que lui, parce que, dit-il, ce qui est folie en Dieu est plus sage que la sagesse des hommes, et ce qui est faiblesse en Dieu est plus fort que toute la force des hommes

C’est une gloire, chrétiens, dont nous ne devons pas perdre l’habitude, que la gloire de vaincre le inonde par des ressources qui ne valent pas les siennes. Vous avez vu au commencement de ce siècle, au sortir des proconsuls, des laïques illustres proclamer la vérité chrétienne d'une voix qui ne périra pas, comme le sang des martyrs de la France l’avait proclamée, d’une voix qui ne périra pas non plus. Et maintenant, quand la foule commence à sc presser de nouveau autour de la croix, ue remarquez-vous pas que les esprits qui ont de l'éclat sc prennent à déserter le poste qu'ils avaient essayé de défendre avec nous ? En savez-vous la cause ? C’est que Dieu ue veut pus que la vérité triomphe par des moyens humains. Lors doue que tout est tombé chez un peuple, Dieu envoie des hommes de génie pour empêcher l’erreur d'y prescrire les droits de la vérité. Mais quand la vérité réparait, quand le Ilot, qui semblait s’être retiré, revient et monte, et que

' lrc ;mi\ Corinthien*, eliap. I. vers. 2Î>

la grande armée divine marche d’un pus plus sûr, alors les hommes de génie quillent volontiers les rangs, de peur que l’avenir trompe ne les crût auteurs d’un mouvement dont ils notaient que les serviteurs et les bénéficiers. Combien déjà ont abdiqué leur gloire, et la seule gloire possible aujourd'hui ! Car , Messieurs , je suis bien aise, quoiqu’en passant, de vous dire ce mystère : pendant mille ans, il n’y aura de gloire en Europe que des gloires chrétiennes. El je vous dirai aussi pourquoi. Il est deux sortes de gloire : la gloire de destruction cl celle d’édification. La première est celle d’Attila et de .Mirabeau ; la seconde, celle de Moïse et de Charlemagne ; et l’une succède à l'autre.. Quand, pendant un siècle, on aura vu des hommes assiéger l’édifice de la vérité et se faire avec ses ruines des noms immortels; lorsque tout sera par terre, les races, les institutions, les mœurs , la foi religieuse et la foi publique , et qu'on ne rencontrera plus, sur le sol nu et bouleversé, que des ombres qui vont et qui cherchent , alors , comme on ne vit pas dans des cendres mortes , et qu’il faut au moins souffler dessus pour y retrouver du feu, alors le moment de la réédification, c’est-à-dire le moment de la gloire chrétienne, est venu.

J’ai dit, Messieurs, qu’il y avait aussi une cause logique de l’opposition de la raison humaine au témoignage divin : c’est que chaque homme se persuade qu’il a en lui la plénitude de la raison, la raison humaine totale.* Or, rien n’est moins vrai.

Chaque homme possède les premiers principes qui sont le fonds de l'entendement, cl, de plus, lu loi logique en vertu de laquelle nous déduisons les conséquences renfermées dans ces germes primordiaux. Jusque-là, c'est bien la raison humaine, dépôt inaltérable de la vérité, ou qui du moins ne s’altère que par cette maladie intellectuelle appelée folie, subitement reconnaissable, et le dernier châtiment de Dieu contre l’orgueil et la volupté. Mais les déductions que nous lirons des premiers principes , par l'essor de notre activité personnelle, ne font plus infailliblement partie de la raison; elles sont susceptibles d'erreurs provenant de notre éducation, de nos passions, de la force et de la faiblesse de notre intelligence, des sociétés où nous avons vécu, enfin de mille circonstances qui varient à l'infini, et qui font qu’aucune raison n’est parfaitement conforme à une autre raison dans la totalité de ce qu’elle affirme et de ce qu’elle nie. Par conséquent, Messieurs, chaque homme qui proteste contre le témoignage divin ne lui oppose pas réellement la raison humaine, mais une raison plus ou moins pure, plus ou moins viciée. Autrement, il faudrait dire que la raison humaine est eu contradiction avec elle-même : car, c’est avec ma raison que j’affirme la vérité du christianisme ou du témoignage divin; c’est aussi avec votre raison que vous la niez; d’où il suit que voilà deux raisons contradictoires, et que l’une au moins n'est pas la raison humaine.

Savez-vous ce que vous laites quand, au nom de la raison, vous rendez des sentences contre le christianisme ? Je vais vous le dire. Vous avez étudié quelques sciences instrumentales, du latin et du grec, acquis quelques notions de physique et de mathématique, lu des fragmens d'histoire ancienne et moderne, feuilleté avec plaisir des plaidoyers plus ou moins ingénieux contre le christianisme : et avec ce petit hagage, porté par vos vingt à vingt-cinq ans, vous vous posez sans crainte en face de Jésus-Christ et de son Eglise, pour leur apprendre que vous les mettez au ban de la raison humaine. Croyez-vous que le christianisme, certainement plus vieux que vous, qui a lu davantage, qui a vu davantage, qui a plus vécu que vous avec l’humanité, croyez-vous qu’il n'aurait pas autant de droit de vous mettre au ban de la raison?

Et, de fait, le témoignage divin a eu précisément pour but de relever votre raison affaiblie, en vous délivrant de l'ignorance et des passions; car ce sont là les deux causes qui diminuent votre raison, qui Ionique vous tirez des premiers principes de l’entendement de fausses ou d'incomplètes déductions. Peut-être demanderez-vous où se trouve donc la raison humaine, et à quel signe on reconnaît un de ses jugemens. C’est là, Messieurs, une grave question. qui peut toutefois se résoudre en peu de mots. L’ignorance et les passions étant les causes qui ôtent à nos jugemens leurs vrais rapports avec les premiers

principes, il s’ensuit que toutes les fois qu'on a (les gages suftisans contre l'ignorance et les passions, on est en droit d'affirmer la justesse de ses' jugemens. C'est pourquoi l’Eglise catholique, même humainement parlant, est la plus haute raison qui soit sur la terre, parce qu'elle est le corps où la science et la vertu se sont produites avec le plus d'éclat, et nous sommes eu droit de dire que nul n'arrive à l’âge complet de raison que par son entrée dans l'Eglise et son adhésion au témoignage divin dont elle est dépositaire. Le chrétien est une créature élevée à la pleine raison, à l'âge du Christ, comme le dit éloquemment saint Paul. Jusque-là, la raison humaine est en nous à l'état d'enfance; elle flotte à tout vent, elle croit tout, elle prend scs rêves pour la réalité. Mais arrivée par l’Eglise à la lumière divine, elle s'éclaire, se fortifie, s'étend ; elle voit 1a sagesse de ce qu’elle croyait folie, et la folie de ce qu’elle croyait sagesse. Elle voit l'unité de la raison divine et de la raison humaine, comme notre œil voit ici-bas l’unité de l’astre et du rayon lumineux.

Vous ne vous étonnerez plus désormais, Messieurs, de ces deux choses contradictoires en apparence, savoir, que la raison humaine est d’accord avec le témoignage divin; et que le témoignage divin n’a pas de plus grand adversaire que la raison humaine. La raison humaine, à l étal d’enfance, s’oppose à Dieu : à l'étal viril, elle le reconnaît et l'adore. Arrivez à l’état viril, Messieurs, à l’âge du Christ , ne soyez

pas jusqu’à la tombe comme ces Grecs spirituels, mais toujours jeunes, desquels on disait à Solon, lorsqu’il visitait les sanctuaires de l’Egypte : « O » Solon ! Solon ! vous autres Grecs, vous n'êtes que » des enfans, car vous n’avez pas de science blanchie » par le temps ! » Le temps même ne suflil pas, Messieurs, pour blanchir la science; la vertu seule y arrive avec l’aide de l’éternité. Aspirez à tous les deux; tous les deux sont de votre âge, car votre âge est un âge de foi et d'amour.

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