QUATORZIÈME CONFÉRENCE
DE LA CERTITUDE RATIONNELLE PRODUITE DANS L’ESPRIT PAR I.A DOCTRINE CATHOLIQUE.
Monseigneur',
Messieurs ,
La doctrine est la science de la vie. La vie, selon la définition de saint Thomas d'Aquin, est uu mouvement spontané. Tout mouvement emporte dans son essence même l’idée d'un point de départ, d’uu point d’arrivée et d’un effort pour aller de l’un à l’autre ; et,
■ Mgr. Alfre, archevêque de Paris.
par conséquent, la science de la vie, c'est la science du point de départ de l'homme, de son terme d’arrivée, et delà route ou des moyens par où il doit passer.
Or, la doctrine catholique nous apprend que Dieu est le point de départ de l'homme, que Dieu est le terme d'arrivée de l’homme, et que Dieu fait homme est la voie, le moyen qui le conduit à sa fin : Je suis l'alpha et l’oméga, le principe et la fin. — Il n’y a qu'un Dieu, et qu'un médiateur de Dieu et des hommes, l’homme Christ-Jésus1. El, par conséquent, avant toute discussion, la doctrine catholique est la plus élevée de toutes les doctrines; car, quoi que fasse l’esprit humain, il lui est impossible de concevoir un point de départ plus élevé que Dieu, un terme d’arrivée plus élevé que Dieu, un médiateur plus élevé qu’un Dieu fait homme. Donc, métaphysiquement, et par la nature des choses, la doctrine catholique occupe le sommet le plus haut où l’esprit humain puisse atteindre, et toute doctrine, quelle qu’elle soit, qui vient après elle, ou à côté d’elle, est forcée de se ranger en des degrés qui lui sont inférieurs. Nous sommes placés là au sommet par la force des idées elles-mêmes, et je devrais, ce semble, tout de suite jeter mes regards sur cette hauteur; je devrais regarder la doctrine catholique dans sa face et dans ses entrailles, et, comme Moïse, faire redescendre ma parole de celle confcm-
1 Apocalypse, cliap. t, vers. 8. — Sainl t'niil. Irr Kpilro à Tnnntliêo. clinp. 2. vers. 5.
plation, cl vous éblouir par ces rayons pris au lieu où repose, avec l'essence divine, notre doctriue ellcméme.
Je ne le ferai pourtant pas cucorc; car toute doctrine étant un principe de vie, bon ou mauvais, agit nécessairement sur la vie de l'homme, de la nature et de la société, et peut, par conséquent, être considérée sous le rapport des effets quelle produit dans celte triple région. Or, il est plus naturel d’étudier ainsi un» doctrine tout proche de nous, que d'aller d’abord en poursuivre les mystères jusque dans leur ualure métaphysique. Je me propose donc, Messieurs, après vous avoir autrefois moulré la nécessité de l'Eglise catholique, sa constitution, son autorité, les sources de sa doctrine, je me propose, continuant toujours la même œuvre sur le même plan, de vous exposer les efTels de cette doctrine sur l'homme, la nature et la société, afin que, plus tard, nous soyons préparés à la suivre, d’un vol humble et hardi, jusqu’au trône de Dieu.
Je commencerai par la considération des effets de la doctrine catholique sur l’esprit de l’homme.
Le premier vœu d’une doctrine, son premier effort, sa tendance inévitable, c’est de conquérir les esprits ; il n’y pas au monde de conquérant si impatient des limites de son territoire, si à l’étroit dans les bornes de sa puissance, cl qui sente plus remuer dans sou cœur le désir de combattre et de subjuguer, qu'une doctéinc : car uuc doctrine, c’est fa vie, c’est le prin-
cipe de toute vie ; la doctrine, dans sa cause première, c'est Dieu lui-méme, Dieu, la vérité souveraine, la vérité vivante, la vérité qui ne se regarde pas pour se voir, mais qui sc voit sans ouvrir les yeux, parce qu’elle est à la fois son oeil et sa lumière. Et si le soleil est tellement pressé de nous communiquer scs rayons , s’il les précipite dans nos yeux avec une si grande rapidité, que scra-cc de la lumière infinie, que sera-ce de la doctrine catholique, que serace de toute doctrine qui , après tout, tire de Dieu sa source, même quand elle est erronée? Car, Messieurs, l’erreur absolue, les ténèbres parfaites n’existent pas; le néant ne peut pas exister; et toute fausse doctrine, alors même qu’elle nous trompe, lire encore sa puissance d’un reste de vérité, je ne dirai pas de l'essence divine , mais de quelque chose qui est parti de là , et qui fait passer les fantômes que nous aimons pour des astres lumineux et vivans.
La doctrine veut donc commander aux esprits, elle ne s'en cache pas; et moi, doctrine vivante, moi à qui il a été dit dans mes ancêtres : Va et enseigne toutes
les nations, moi et pourquoi voudriez-vous que
je vous déguisasse mon ambition ; mon ambition n'a pas de limites; mou ambition, c'est plus que l'océan; mon désir de domination sur toute créature capable d’entendre la parole divine, c’est, comme l’a dit saint Paul, de captiver toute intelligence, toute hauteur qui s’élève, par la force de la doctrine qui vient de Dieu. Ainsi, nous avons une grande ambition, et, si
vous avez une doctrine, celle ambition est aussi la vôtre. Ne dissimulons pas; disons que nous sommes des hommes qui voulons tout conquérir, posséder les esprits, les gouverner. Pourquoi ? Est-ce par un désir égoïste de prééminence? Non, Messieurs, c'est que la vérité est aussi charité; c’est que la lumière est aussi chaleur, et que cette chaleur ne peut pas exister sans échauffer, sans se répandre. Ainsi le désir de répandre la vérité se confond avec le désir de la charité. Quand nous voulons conquérir, c’est que nous voit-. Ions ouvrir nos entrailles, et y cacher, y retenir le genre humain tout entier. Ah! sans doute on nous le pardonnera!
Or, Messieurs, nulle doctrine ne conquiert hs esprits qu a la condition de leur donner la certitude de sa vérité ; tant qu’une doctrine ne s’empare pas des esprits jusqu’à leur paraître certaine, elle n’est qu’une lueur plus ou moins séduisaulc, qui cherche l'adhésion, mais qui ne l a point obtenue, qui est distincte encore de l’intelligence, qui est traitée par elle comme un hôte plus ou moins familier, mais non pas comme faisant partie nécessaire de la maison. La certitude établit entre l'intelligence et la doctrine une parfaite unité; elle est le point de reucontre et de jonctiou de la lumière intellectuelle et de la lumière doctrinale, comme la vision est le point de rencontre et de jonction de In faculté visivc et du rayon lumineux. Il est plusieurs genres de certitude, selon la manière dont la doctrine parvient à s'introduire dans l’entendement
et à eu prendre possession. Je m'occuperai d’abord de la certitude rationnelle.
La certitude rationnelle est une conviction réfléchie, souveraine, immuable : réfléchie, c’est-à-dire se rendant compte d’elle-même à elle-même, connaissant ses motifs, les discutant, résistant par la logique aux raisons opposées qui voudraient la détruire ; souveraine, c'est-à-dire gouvernant la vie pratique aussi bien que la vie de la pensée, et capable de nous faire accepter la mort plutôt que de la trahir par un désaveu ; immuable, c'est-à-dire subsistant en nous avec une telle constance de lucidité, quelle ne saurait y périr que par des actes estimés crime ou folie.
Et ce n'est pas un petit prodige, Messieurs, qu’une semblable certitude; ce n’est pas sans peine qu'on arrive à croire quelque chose avec une conviction réfléchie, souveraine, immuable. Notre esprit est tiraillé par tant de doctrines contraires ! Le soir, dans notre cabinet, au coin de notre feu, la tête appuyée sur notre table, nous pensons; un système de vie nous apparait; il nous pousse du coude, en nous disant : Ecoule-moi, je suis la vérité. Nous passons dans une rue ; un ami, un compagnon de notre premier âge nous met la maiu sur l'épaule ; il y a du temps que nous ne l'avons vu; il a appris; il a connu dans le chemin de ce monde des hommes qui l’ont persuadé ; il nous dit : Ecoule, j'ai la doctrine, j’ai la vérité. Vous vous rappelez celte nuit du second des Brulus. Au milieu des désastres de sa patrie, un soir, il son-
geait à tout ce qui préoccupe les hommes sérieux, lorsqu’ils portent dans leur pensée le poids d’un empire qui s’écroule. A ce moment, sa porte s’ouvrit, une espèce d'ombre lui apparut, il se leva et lui dit : «Qui es-tu? • Et l’ombre répondit : «Je suis ton » mauvais génie, et tu me reverras à Philippes. » Pour nous, Messieurs, c’est le contraire. Des ombres nous apparaissent et uous disent : Je suis tou bon génie, lu me reverras à l’heure finale. Que voulezvous que fasse la raison humaine, ainsi battue par laul de doctrines contraires, défendues chacune avec ardeur par l’éloquence et le dévouement? Quelles incertitudes! Quels (ourmens! La petite barque du pécheur qui va gagner la vie de sa famille, luttant la nuit au milieu des orages, n’csl-elle pas cent fois plus tranquille et plus heureuse que notre esprit?
Ajoutez à cette cause extérieure de perturbation la faiblesse de notre ressort intellectuel. Nou-seulemenl des idées contradictoires passent et repassent incessamment devant nous, mais notre œil intérieur est naturellement peu ouvert, et disposé à la fascination. Si la doctrine qu’ou lui présente est vérité, la lumière l’éblouira, il n’aura pas la force de la soutenir; si elle est erreur, les ténèbres l’obscurciroul, il croira voir ce qu’il ne verra pas.
Enfin, la liberté dont jouit notre âme sert aussi à uous éloigner des rivages de la certitude. Elle nous fait éprouver une certaine horreur de ces liens irrévocables qui lui ôteraient une partie de sa souve-
rainelé; la vérité, connue dans tout son éclat, avec tout son empire, lui parait une servitude; elle aime mieux, malgré les douleurs du doute, errer d’une rive à l’autre, que de jeter dans le port des ancres qui ne se lèveront plus.
Ces obstacles à la certitude sont grands : mais combien plus, quand il s'agit de la doctrine catholique? En toute autre matière, nous touchons pour ainsi dire les objets, il s’agit de la nature, de la société, de phénomènes usuels, de témoignages humains, de documens qui sont proches de nous ; mais la doctrine catholique, malgré scs phénomènes extérieurs, aboutit à des légions bien autrement cachées. Nous parle-t-elle de l’essence divine? C'est une unité en trois personnes, réellement distinctes les unes des autres. Nous parle-t-elle des actes divins? C’est une de ces personnes divines qui a pris notre chair, notre âme, qui est morte, que nous avons cruciliéc, et dont le sang, répandu par nous, au lieu d'écraser l’humanité, l’a sauvée. Si la certitude est difficile en soi, combien plus, lorsqu'il s'agit de tels mystères ?
Et, en outre. Messieurs, nulle doctrine n’a été plus combattue ici-bas que la doctrine catholique. Entrez dans ces sépulcres qu’on appelle des bibliothèques, choisissez au hasard, trouvez-moi un livre véritablement catholique, qui, à propos d’histoire, d’astronomie, de mathématiques, de système du inonde, de pierre qui tombe, d’aérostat qui s’élève, à pro-
pus du loitl ut à propos de rien, ne dise pus anathème au christianisme ? Tout conspire contre nous ; il n’y a rien qui ne parle contre nous, qui ne soit éloquent contre nous. Eh bien ! cette certitude si difficile pour tous, si difficile pour nous en particulier, cette certitude qui n'a que des ennemis, nous l’avons. Je l'ai, je la sens respirer dans ma poitrine. Mes frères et moi, nous avons passé par-dessus vos livres, par-dessus votre puissance, par-dessus tout ce que vous avez mis à l’encontre de notre àme ; nous avons fait notre chemin dans le monde, et nous voici. Nous voici, certains de nous et de notre doctrine !
Est-il bien vrai pourtant que nous ayons une certitude rationnelle du christianisme, c’est-à-dire une conviction réfléchie, souveraine, immuable? Réfléchie.... Messieurs, je ne le dis pas de tous. Remarquez-le bien, je ne parle pas en ce moment de la foi qui est une opération de la grâce de Dieu; je ne parle pas de la lumière surnaturelle qui peut être donnée à l'enfant venant au monde, ce n'est point là ma thèse. Je parle d’une conviction réfléchie, qui sait les motifs de sa foi, de la conviction de saint Augustin, de saint Thomas d’Aquin, de Bossuet, de Fénelon ; de cette certitude qui, dans un grand nom- •bre d âmes, se surajoute à l’autre, et dont l’Eglise se maintient en possession. Car à tous ceux qui ont voulu la dépouiller de motifs rationnels, de toute avant-garde logique, de son assiette dans l’ordre pré-
seul el visible, l'Eglise ne l’a pas permis ; elle a sauvé la raison, comme elle a sauvé la foi. Sans cesse occupée à conserver le domaine de la foi, de sa toule-puissance divine sur les âmes, le domaine de la grâce qui brise l'orgueil de saint Paul, à Damas, elle conserve aussi le domaine de la raison , qui sans doute est moins puissant, mais qui existe , qui arme cl combat pour nous, et fait que noire foi n'est pas seulement un acte surnaturel, mais un acte de haute raison. On ue niera pas sans doute cette alliance de la foi et de la raison dans saint Augustin, dans saint Thomas d’Aquin, dans Bossuet, dans Fénelon, et tant d'autres, dont je ue veux pas rassembler ici les noms, de peur qu'ils ne soient plus pressés sur mes lèvres que vos télés ne le sont dans cette basilique. On ne niera pas que ces grands génies n’aient été tout ensemble des hommes de foi el des hommes de raison, qu'ils n'aient manié avec une égale supériorité l’arme de la logique et celle de la grâce. Oui, qui nous contestera la raison ? Serait-ce parce que nous l’humilions aux pieds de la foi , parce que nous disons qu'une lumière Unie ue saurait égaler une lumière infinie ? Mais de ce que le soleil n’est pas Dieu, il n'en éclaire pas moins le monde. Nous avons donc une conviction réfléchie du christianisme, nous sommes de petits cqfans, en prèseuce de Dieu qui nous a faits, mais des enfans qui. regardent leur père, qui s’entretiennent avec lui, qui le louchent, qui l’embrassent, et qui lui parlent avec éloquence le langage du temps el celui de l'éternité.
Noire conviction csl pareillement souveraine. Elle domine les opérations de notre pensée et les œuvres de notre activité pratique. Tous les chrétiens, sans doute, ne vivent pas conformément à la doctrine de Jésus-Christ, il en est un trop grand nombre qui renient l'Evangile par leurs actions. Mais l'inconséquence momentanée de ceux-là ne fait que rendre plus sensible la fidélité des autres, eu dévoilant combien il en coûte à la corruption de l'homme pour se conduire toujours en vrai chrétien. Le christianisme, d'ailleurs, n'inspire pas seulement des mœurs réglées selon ses lois; il inspire un dévouement héroïque; il conduit ses missionnaires aux nations les plus lointaines, il peuple les hôpitaux de ses Elles de charité ; il crée dans les âmes des ressources aussi grandes que la fertilité du malheur et de la misère; il a ses anachorètes, ses cénobites, les hommes de sa pénitence autant que les hommes de sa parole; et pardessus tous ces martyrs qui ne vont pas jusqu'au sang, il a ceux enfin qui protestent entre les mains des bourreaux de la souveraineté de leur conviction. Quelle doctrine a donné de plus sûrs garans de sa pleine possession des esprits?
Il est vrai qu’au premier aperçu la conviction catholique ne parait pas douée d'une complète immutabilité, puisqu'il est de foi que le chrétien est toujours libre de l'abdiquer par la prévarication de l’apostasie, et qu’il en csl, dans l'histoire, des exemples trop mémorables et trop certains. Mais ces exemples mé-
mes, par la stupeur qu'ils ont laissée derrière eux, nous prouvent cl leur rareté cl la grandeur du crime intellectuel qui en a été la cause. L'apostasie est à l’ordre religieux ce que la folie est à l'ordre naturel, une lamentable exception, qui ne détruit pas plus la certitude de la foi que l'autre n’anéantit la certitude de la raison. A part les enfans, en qui le christianisme n’est encore qu'un sentiment et une habitude, tout homme qui l’a accepté de lui-mème, par un acte viril, éprouve très-bien, malgré sa liberté subsistante, qu'il ne renoncerait pas plus aisément à la foi qu'à la raison. Vous avez autour de vous des jeunes gens qui ont trahi l’espérance de leur éducation chrétienne; vous ne connaissez point d'hommes graves, qui, ayant une fois reconnu, du plein mouvement de leur conscience, la divinité de la doctrine catholique, l'aient ensuite rejetée comme un fardeau trompeur. Plus le chrétien s’avance, par le cours des années, vers l’horizon de l'éternité, plus sa conviction s’affermit pardessus tout le reste, comme le voyageur qui gravit les Alpes, voit se baisser, à mesure qu’il s’élève, les hauteurs intermédiaires, jusqu’à ce qu’il ne découvre plus devant lui que lu cime suprême eL couronnée du Mont-Blanc.
La doctrine catholique produit donc dans l'esprit une conviction réfléchie, souveraine, immuable, c’està-dire la certitude rationnelle. Or, la certitude rationnelle est le plus grand acte de puissance d'une doctrine, et par conséquent la doctrine catholique fait
acte de puissance au plus haut degré. Mais cette conclusion n'est pas suffisante; il faut, pour conclure plus avant, savoir quelle* est la cause active de lu certitude rationnelle.
Il y a des doctrines qui ont de la valeur, d'autres qui n’eu ont pas : des doctrines qui, entre autres phénomènes, produisent celui de la certitude rationnelle; d'autres qui ne la produisent pas. D'où vient celte différence? Il est manifeste que la valeur d'une doctrine dépend de la quantité de vérité qui y est contenue ; car une doctrine n'étaul autre chose que l’exposition de ce qui est, son méritent évidemment dans la couformilé de ce quelle dit avec la réalité. En d'autres termes, une doctrine ne renferme que deux èlémcns, l'erreur ou la vérité, soit l'une, soit l’autre, soit toutes les deux ensemble; et si ce n’est ' pas la vérité qui détermine sa valeur intrinsèque, il faut que ce soit l’erreur, c’est-à-dire ce qui u’est pas, ce qui n'est rien en soi, conséquence inadmissible par la raison. Saus doute l'éloquence revêtira l’erreur d'un prestige, en la couvrant des habits de la vérité ; mais l’éloquence meurt avec la parole, et tôt ou lard, lu doctrine se retrouve seul avec son poids naturel, qui est la quantité de vérité qu’elle contient, et son action déliuilivc est toujours proportionnée à celle quantité. Quand elle produit la certitude rationnelle , • qui est sa plus haute action sur l’esprit, c’est que la vérité est en clic à l’état pur. Autrement il faudrait dire que l’erreur aussi produit la certitude ration-
«elle, auquel cas l'effet de l’erreur et de la vérité étant le même, il est manifeste qu'il ne nous resterait aucun moyen de les discerner, ce qui serait l’anéantissement absolu de la raison. L'effet final de l’erreur sur l'entendement ne peut être le même que l’effet final de la vérité, pas plus que l'effet final du crime sur l'àmc ne peut être identique à l'effet final de la vertu. De même que l'endurcissement de lame n’est pas la paix, l'endurcissement de l’esprit n’esl pas la certitude, et comme le remords va chercher le crime jusque dans les derniers replis de la conscience pour le troubler, le doute poursuit l'erreur jusque dans les derniers relranchemens du sophisme pour la punir.
Donc là où il y a certitude rationnelle, il y a vérité; or, la doctrine catholique produit la certitude rationnelle, donc la doctrine catholique est vraie, et comme elle produit cette certitude malgré les résistances les' plus opiniâtres du dedans et du dehors, c'est que la vérité est en elle à sa plus haute puissance. Quand la mer de Hollande brise ses digues, c'est qu’il y' a dans la mer de Hollande une force qui n'est pas dans la main des hommes, ni dans la science qui a élevé les digues.
Vous me direz : Nous aussi, nous avons la certitude de notre crédulité. Eh bien! certitude pour certitude, ce sont deux termes qui s’annulent réciproquement; le catholicisme a eu ses hommes de * génie, nous aussi nous avons les nôtres; il a eu ses martyrs, l'incrédulité a les siens : donc, la cause est
égale de pari et d'autre; restez ce que vous élcs, nous avons droit de rester ce que nous sommes.
Non , Messieurs , vous n’avez pas la certitude de votre incrédulité , et si vous l'aviez , nous n'aurions pas la certitude de notre foi ; car deux certitudes contradictoires s’excluent mutuellement. Je vous partage en deux classes : les uns qui ont étudié la question religieuse, les autres, qui ne la connaissent que par préjugé. Ceux qui ne l'ont pas étudiée n'ont aucun titre à réclamer le bénéfice de la certitude rationnelle; et u'est-ce pas le grand nombre d’entre vous? Je vous prends pour juges, qu’avez-vous fait pour vous mettre en rapport avec la doctrine catholique? Qu'avez-vous lu? Quelles ont été vos méditations? Dans quelle solitude avez-vous recueilli votre âme en face du problème de vos destinées? Qui de vous a suffisamment pesé Dieu dans sa main, pour lui dire avec justice un oui ou un non éternels?
Quant aux savans, à ceux qui ont remué beaucoup de livres et d’idées, et auxquels j’accorde, s’ils le veulent, d’avoir aussi serré de près le christianisme dans leurs investigations, ai-je besoin de leur contester la certitude? Qui ne connaît l’àmc d’un savant? Qui n’a ouï les gémissemens douloureux de ces hommes qui ont tout exploré, et qui, de leurs longues navigations dans l’océan des choses, n’ont rapporté, avec une science plus vaste, que des doutes plus profonds? .Messieurs , la vérité donne rendez-vous à tous , à l’heure de la mort : c’est là qu'il faut juger de la
sincérité et de la valeur des deux doctrines, de la valeur du catholicisme et de la valeur de l’incrédulité. Quel est le catholique, à l'heure de la mort, qui regrette sa foi? Et combien, au contraire, d'incrédules qui posent leurs lèvres mourantes sur le crucifix, en adorant ce qu’ils avaient blasphémé et en maudissant cc qu’ils avaient adoré! Dalembert, ce grand géomètre, était à son lit de mort. Un jeune homme s’approcha cl lui dit avec une naïveté affectueuse : « Mon- » sieur Dalembert, vous avez toujours été bon pour » moi, laissez-moi vous demander une chose. Main-
• tenant, tout ce que vous et vos amis avez écrit du
• christianisme vous paralt-il certain? » Dalembert, ému d'un mouvement généreux, répondit: «Ah! certain!* Voilà, Messieurs, le dernier mot de la science et du génie à l’égard de la religion, lorsqu'ils s’en sont tenus à eux-mêmes, et n’ont voulu conclure que par la raison isolée du témoignage divin. La science creuse la vie et ne la comble pas. Oui, prince de la pensée terrestre, vous avez creusé un puits profond cl admirable, mais vous ne l'avez pas rempli. Entre vous et nous , pour tout achever par un seul mol, voici la différence : nous croyonset vous don lez!
Eh bien! oui, direz-vous, nous cherchons, et c’est notre mérite de chercher ; nous n’avons pas la certitude, nous la demandons à tout vent, nous la demandons à quiconque peut prononcer une parole avec éloquence : mais est-ce qu’en dehors de l’incrédulité, il n'existe pas de fausses religions ? Ces fausses
religions n’ont-elles pas une certitude? El si elles ont une certitude, qu’est-ce que votre certitude catholique prouvera? L'adorateur de Jupiter meurt tranquille, le disciple de Mahomet meurt tranquille; c'est au lit de la mort que vous nous attendez, disiez-vous tout à l’heure. Eh bien 1 c’est le lit de la mort que nous invoquons en faveur des cultes les plus extravagans.
Messieurs, quand j’en conviendrais, ne serait-ce pas un phénomène bien frappant, que la science humaine ne pût pas donner la tranquillité d'esprit à la mort, et que l’adorateur de Jupiter, le fidèle de Mahomet, l’observateur d'un culte si bizarre et si inconséquent qu'il soit, obtint le repos dans sa religion ? Quelle est donc 1a magie de la religiou, s’il est vrai qu’il suffit d’adorer, de mettre un genou en terre, de lever les yeux en haut, cl de dire eu quelque langue que ce soit : Mon Dieu ! s’il suffît, dis-je, qu’une âme humaine prononce ce nom de Dieu pour être fortifiée, consolée et calme dans la mort? Ne voyez-vous pas que vous ne pouviez rien dire de plus fatal contre vous, et que la fausseté même des religions possédées par des esprits de toute nature, et leur donnant la paix que vous n’avez pas, prouve que vous n’éles pas dans lu voie de l’humanité; que le Nègre, le Cafre ou le Hottentot sont plus heureux que vous, qu’ils ont plus de vraie science que vous n’eu avez, et que Dieu, dans tous les pays, dans tous les temps, sous toutes les formes, récompense l'âme qui croit en lui? Oui, les fausses religions parleront contre
vous au jour du jugement; oui, il vous sera dit : Savans, j’avais donné la paix à l'humanité, à mes nègres, à mes sauvages, à mes caraïbes; ils vivaient tranquilles à l'ombre de mon nom ; et vous qui vous êtes torturé l'esprit, qui avez pris en vous votre point de départ et votre poiut d’appui, semblables à des malheilreux qui voudraient s'enlever par leur propre effort, vous êtes restés plongés dans l’incertitude et l'agitation; vous n’avez emporté de vos recherches qu’un désespoir qui ne vous a pas même appris votre impuissance. Cette réponse suffirait peut-être, Messieurs, mais je tiens à vous montrer que les fausses religions n'avaient point de certitude rationnelle, c'est-à-dire ne donnaient pas d'elles à leurs sectateurs une conviction réfléchie, souveraine, immuable.
Y avait-il seulement une doctrine dans lé paganisme? Y avait-il réflexion, enseignement? A quoi peut servir de raisonuer là où l’ombre même de la raison n’est pas? Aussi, lorsque Jésus-Christ se leva sur le monde, que fit l'empire rumaiu? il se lut d'abord, appuyé sur sa forte épée; mais quand il vil ces Galiléens qui pénétraient par tout l’empire, qui se montraient dans le sénat, qui avaient dans l’armée, dans le prétoire, des approbateurs, des amis, des frères; quand l’empire s'aperçut de ce mouvement de persuasion, il s'éveilla, et fit uu geste : fut-ce pour parler? Lui, parler! Il tira cette épée qui avait soumis le inonde, cl il en frappa sans relâche des vieillards, des femmes, des enfans désarmés ; et celle exécrable
lâcheté est encore la seule défense de ces faux dieux, partout où il en reste. Où est la raison ? Où est la certitude rationnelle ?
Ah! quand je rencontre une âme qui n'a pas ma foi, qui ne croit pointa la parole aimable du Christ, j'en éprouve une tendre pitié; je me mets à sa portée; je la presse, autant que son âge et sa situation me le permettent; je fais ce qu’une mère peut faire pour lui donner le lait de l’amour. Elle peut mépriser mes efforts, elle ne les accusera point d’être l’indice d’une foi sans raison et sans cœur. Mais qu’un chrétien tombe au pouvoir de ces cultes cnfans, sans confiance en eux-mêmes, parce qu’ils sentent leur dégradation, ils n’essaieront pas même de le convaincre, ils lui diront : Courbe la tête ou meurs. Mais le chrétien ni ne se tait, ni ne courbe la tète; la doctrine qui est en lui s’anime et grandit devant le péril ; elle se souvient du Calvaire, et sous la main qui veut letouffer, elle cherche encore à persuader, ne fùl-ce que scs bourreaux. De quel côté est la conviction réfléchie, souveraine, immuable?
Pcul-ctrc, du moins, dans les sectes chrétiennes séparées de l’unité catholique, serons-nous contraints de reconnaître la certitude rationnelle? Pas rdavan-'> tage. Les i'guorans, dans ces sectes, sont incapables de la certitude rationnelle, cl la foi qu’ils ont, si leur ignorance est invincible, est une foi purement surnaturelle, qui est le fruit de la grâce, et peut les sauver. Quant aux savans de l'hérésie, la force
de la logique les conduit à détruire ce qu’ils auraient (i (O ■ voulu laisser debout ; ils sapent, un jour ou l’autre, les dogmes qu’eux-mémes avaient reconnus d’abord pour fondamentaux, et ils arrivent finalement à un protestantisme tellement complet, qu’il ne se distingue plus du rationalisme que par le nom. Je ne vous en donne pas de preuves; c’est une histoire trop visible pour les yeux les moins exercés, et je me bâte de conclure en me résumant. Ni dans les sectes chrétiennes, ni dans les cultes païens, ni nulle part ailleurs, en dehors de la doctrine catholique, la certitude rationnelle n'est produite à l'égard des choses divines. Nous seuls la possédons, et comme il n'y a pas de certitude de l’erreur, mais seulement de la vérité, la doctrine catholique est la vérité.