I)K LA RÉPULSION PRODUITE DANS L'ESPRIT PAR LA DOCTRINE CATHOLIQUE
Monseigneur,
Messieurs ,
Quand le vieux patriarche Jacob était sur son lit de mort, il rassembla autour de lui sa postérité; et leur ouvrant, pour leur instruction et la nôtre, le vaste champ de l'avenir, il dit à un de ses bis, qui s’appelait Judas : Le sceptre ne sortira pas de ta race, et la principauté, de ta maison, jusqu’à ce que vienne celui qui doit être envoyé et qui sera l’attente des nu-
lions 1 . Ainsi, lu premier caractère par lequel le Christ, le (ils de Dieu fait homme, fut expressément désigné dans les prophéties, ce fut ce caractère d'élrc l’espérance des nations. El plus tard, à la fin de luge prophétique, un autre de ces envoyés de Dieu disait : Encore un peu de temps , et j’ébranlerai le ciel et la terre, et viendra le désiré de toutes les nations 1 * 3. Et cependant, Messieurs, un autre prophète s'écriait aussi avec un langage bien différent : Pourquoi les nations ont-elles frémi, et les peuples ont-ils médité des choses vaincs '! Les rois de la (erre se sont levés, les princes se sont unis contre le Seigneur, et contre son Christ, ils ont dit : Rompons leur joug, et jetons-le loin en arriére 3. Ainsi, tout à la fois le Christ est désigné, sous ces deux caractères contradictoires, d’être l’espérance et l’amour des peuples et d’élrc l’objet de leur frémissement et de leurs conjurations.
Et quand Jésus-Christ fut présenté au temple, quelle est la première parole, chrétiens et Messieurs, hommes de l’Eglise et hommes de ce siècle, qui pouvez lire, quoique avec des pensées differentes, l'histoire dont vous êtes les enfans, et qui se fait encore aujourd’hui par vos propres mains, quelle est la première parole qui lui fut dite? Un vieillard prit dans ses mains cet enfant qui venait de liai Ire,
1 Genèse, iil, \cr>. 10.
■ Aggèc, ctia|>. 2. vers. 7 ri S
■’ Psaume 2, vers, t cl sutv.
il le regarda avec un amour dont aucun amour humain ne peut donner l'idée, et il prononça devant sa mère celte parole : Celui-ci a été posé pour être la ruine et la résurrection d’im grand nombre en Israël, et pour être un signe de contradiction El enlin quand cet enfant, devenu grand, arrosait déjà le monde de ses sueurs divines, s'adressant à ces pécheurs, qu’il avait choisis pour disciples, il leur révélait en ces termes leur propre destinée et la destinée de tous leurs successeurs : Je ne suis pas venu apporter lu paix, mais le glaive ; je suis venu sépara • l’homme de son père, la fille de sa mère, la bru de sa belle-mère, et les ennemis de l’homme seront dans sa propre maison. — Le frère, livrera son fr'ere à la mort ; le jure, son fils ; les enfans se soulèveront contre leurs parais , et les mettront à mort, et vous serez ai haine à tous, à cause de mon nom *. Et la veille de sa mort, il leur disait encore : Tous vitres dans le monde au milieu des persécutions, mais ayez confiance, j’ai vaincu le monde 1 * 3.
Messieurs, voilà les prophéties, voilà ce qui était écrit avant les faits, et vous savez l’histoire. Mais cette histoire, peut-être ne l'avcz-vous pas méditée ; peut-être ne connaissez-vous pas complètement la guerre qui nous a été faite. Fils de celle guerre, nés sur le champ de bataille, vous tenez vous-mêmes
1 Saml Luc, cliap. 2, vers. 34.
3 Saint Mathieu, chaji. 10, vers. 35 cl âtj, 21 cl 22
5 Saint Jean, chop. 16, vers. 35.
contre nous le bouclier et l'épèe, nous sentons à tout moment les coups que vous nous portez. Cependant écoulez le récit de votre gloire passée , assistez , pour vous animer, à ce que vos ancêtres ont fait, aiin que nous-mêmes, ayant résisté à tous leurs efforts, nous ayons devant vous la jouissance de notre victoire. C’est un orgueil qui nous est permis. Il était l>ermis au Spartiate, rapporté dans Sparte sur son bouclier, de se réjouir de sa patrie dans son dernier soupir.
Je veux vous montrer que si la doctrine catholique engendre dans l’esprit humain une certitude rationnelle de sa vérité, comme nous l’avons vu, elle y engendre aussi une vive répulsion, en sorte qu’il ne suffit pas, le phénomène étant complexe, d’avoir examiné l'une de ses branches, si nous n’examinons aussi l’autre, pour en rechercher les causes et en tirer une conclusion.
Il y a trois raisons qui gouverueut le monde, et qui résument la raison totale de l'humanité, savoir, la raison des hommes d'Etat, la raison des hommes de génie, et la raison populaire.
La raison des hommes d’Etat est naturellement une raison élevée et religieuse. Oui, Messieurs, dans vos préoccupations de ce temps, vous vous étonuez peut-être de ce que je dis. Mais cela est certain, la raison des hommes d’Etat est une raison élevée et religieuse. C’est une raison élevée; car, à mesure que l'on est plus haut, on voit davantage; celui qui est
assis au gouvernail a des révélations que le passager n'a pas dans sa cabine ; el quand on lient non pas seulement les fds du gouvernement d'une nation, mais ces fils qui sont tissés et mêlés avec tous ceux qui composent l'ensemble du mouvement général de l'humanité, on aperçoit, d'une part, les difficultés, el, de l'autre, sa propre faiblesse. J’ai lu quelque part qu'un des hommes qui ont gouverné la France à la fin du dernier siècle, s’entretenant familièrement avec un de ses amis, s’étonnait de l'irradiation qui s’était faite dans son entendement trois jours seulement après qu’il eut été assis au Luxembourg, el qu’il eut tenu eotre ses mains les destinées de la France. Quand sur sa table arrivent les faits, les propositions, les idées, les intérêts qui remuent l'humanité, quand il faut les régler, y répondre, en prendre sur soi la responsabilité, attacher son nom . à celte responsabilité, alors, Messieurs, alors on s'élève comme malgré soi. Il n’y a pas d’homme appelé tout à coup dans les affaires publiques qui, en passant de chez lui dans un palais, n'ait été changé, transfiguré. Et s’il ne l'a pas été, c'est la preuve d'une médiocrité si désespérée, que la main de Dieu lui-même aurait à peine assez d'habileté pour eu tirer parti.
C'est aussi une raison religieuse que la raison des hommes d’Etat, parce que la première chose que I on sent, quand on a été appelé à gouverner une nation, c’est l’impuissance où l’ou est de la gou-
Ti'UC l
vcruer. Car on ne gouverne les hommes qu'avec de la force ou des idées; mais la force est un instrument qui vacille aisément; et quant aux idées, quel est l’homme qui peut imposer des idées à ses semblables et qui ne voit pas qu’il y a antérieurement à lui-méme une foule d’idées préexistantes, contre lesquelles il ne peut rien? Alors, que fait-il? il appelle Dieu à son aide, il le met à sa droite, il fait comme Lycurgue, comme Miuos, comme Numa, il parie au nom de Dieu; il dit que, pour lui, il n’est rien que cendre et poussière, qu'il n’a que les idées des hommes, mais que Dieu, à un certain degré, s'est incarné en lui ; et lors même qu’il ne le croirait pas, religieusement parlant, il le croit, fatalement parlant, et ne pensez pas que ce soit par une vile hypocrisie. Non, tous les hommes d'Etat, à part de rares exceptions, croient sincèrement à la nécessité de Dieu, et disent, comme Voltaire :
Si Dieu n’existait pas, il faudrait l’inventer.
Eli bien! Messieurs, cette raison des hommes d’Etat, raison élevée et religieuse, elle a été contre nous dès l’origine. Et ce n’étaient pas seulement des hommes d’Etat comme Néron et Tibère, qui nous persécutaient, c’étaient des hommes d’Etat comme Trajan et Marc-Aurèle, c’est-à-dire des hommes qui, au fond, avaient un grand cl généreux caractère, et qui déployaient dans le gouvernement des affaires romaines un véritable génie. Ces hommes-là ont été
contre nous, et il en a été de même de la plupart des hommes d'Etat du Bas-Empire. Après le Bas-Empire est venu le Saint-Empire romaiu, et son histoire est celle d'une lutte perpétuelle avec le Saint-Siège et l'Eglise catholique, à part de rares exceptions ; puis le seizième siècle, où la conjuration des hommes d'Etat contre l'Eglise du Christ l'a fait crouler dans une partie de l'Europe. Enlin tout le monde sait, je le dis sans entrer dans les détails, et avec tout le respect qui est dû aux puissances, tout le monde sait qu'aujourd’hui la plus grande partie des hommes d'Etat de l'Europe sont hostiles à la religion catholique et la combattent par tous les moyens qui sont en leur pouvoir. Or, Messieurs, c'est là un phénomène étrange, et qui n'a pas d'exemple ailleurs. Trouvezmoi dans le paganisme un homme d'Etat qui l'ait combattu; trouvez-moi dans le mahométisme un homme d'Etat qui lui ait été ennemi ; trouvez-en un daus le schisme grec, dans le protestantisme, dans les sectes chrétiennes : vous n'en découvrirez pas, je vous en donne l'assurance. Et parmi nous, dans notre propre sein, les fils que nous avons baptisés, que nous avons nourris, se sont révoltés contre celle doctrine de leur naissance et de leur nation, qui vivifiait, qui formait toute l'histoire du peuple qu'ils devaient conduire! Je dis que c'est là uu phénomène prodigieux.
Il en est de même de la raison des hommes de génie. Qu’esl-ce que le génie? C’est une âme en qui l’i-
inaginalion, l'intelligence et le sentiment sont dans une proportion élevée, et en équation exacte. C’est une âme qui a une vue pénétrante des idées, qui les incarne puissamment dans le marbre, dans l'airain, dans la parole, et dans cette poussière que nous appelons l'écriture; qui, aussi, leur communique un mouvement du cœur pour les jeter vivantes dans le cœur des autres. Le génie est, avec la conscience, la plus belle dotation de l’humanité ; on peut dépouiller l'homme de sa puissance, de sa fortune, mais le génie, comme la conscience, est invulnérable.
Vous concevez, par celte seule définition, que le génie est «ne raison élevée ; car que voulez-vous que les hommes de génie voient, si ce n’est pas l’infini ? Espérez-vous que le génie prendra pour son pays natal la matière? Croyez-vous que ce sera entre les insectes et les astres, entre ces deux extrémités des choses visibles que le génie habitera ; qu’il se cascrncra là, qu’il acceptera ce partage? Ah! qu'une science froide cl morte prenne la matière pour domaine, c’est son lot ; mais la prison de la matière, le génie ne l'acceptera jamais; toujours il franchira les mondes, toujours il dira comme Lucifer : Je m’élèverai du côté de l’aquilon, sur la montagne, je placerai mon trône à côté du trône de Dieu. C’est aussi par cela même une raison religieuse; car, quand on est dans cette èlèvalion-là, quand on arrive à Dieu, on est dans la religion. Et puis, qu’esl-ce qui empêche ordinairement d’être religieux? C’est une petitesse
d’esprit qui s’arrange du inonde présent, c'est une froideur d’âme qui ne peut pas sentir l’amour de Dieu, qui souffre quand on dit que Dieu s’est fait homme, qu’il est mort pour nous. Mais le génie, dans les flammes qui le dévorent, comprend que Dieu se soit fait petit, qu’il soit mort : il n’y a rien qui comprenne mieux l’abaissement volontaire que ce qui est élevé.
C'est pourquoi tous l£S grands esprits de l’antiquité ont respecté et propagé la foi religieuse. Lisez Homère, Sophocle, Platon, Aristote, Virgile, Plutarque, Cicéron, vous n’y rencontrerez pas une phrase irrespectueuse pour les Dieux. Passant par-dessus la superficie du culte de leur temps, ils exprimaient dans leurs écrits des sentimens si profondément religieux, qu'à tout moment, les Pères de l’Eglise, à côté de l'Evangile, ont cité des maximes et des passages empruntés aux poètes, aux orateurs, aux historiens et à tous les bons génies de l’antiquité.
Et cependant, Messieurs, les hommes de génie ont clé contre nous dès le premier moment du christianisme. Vous savez les attaques des philosophes d’Alexandrie, puis la succession des hérésiarques, Arius, Pholius, Luther. Encore n était-ce là qu’un prélude. Je passe rapidement sur ces faits pour arriver au fait capital, à celle conjuration des hommes de génie se réunissant pour déclarer la guerre au christianisme, appelant en propres termes le fils de Dieu, devant qui tout genou doit fléchir sur la terre, dans le ciel et
dans les enfers, l'appelant du nom d 'infâme, convoquant l'humanité tout entière à briser ses autels, et l'Europe répondant à cette conspiration de l'incrédulité constituée en une véritable puissance. Ce fait ne s’est vu nulle part ailleurs, ni chez les païens, ni chez les mahométans, ni en aucune autre rcligiou, quelque misérable qu'elle fût; il est particulier au christianisme, et, assurément, j’ai le droit de m'eu étonner et de vous demander à vous-mêmes d’en être étonnés.
J’arrive, Messieurs, à la raison populaire. La raison populaire est le bon sens pratique de la vie. Le peuple n’étudie pas, il n’étudiera jamais ; le peuple n’est pas savant, il ne le sera jamais. Dieu, en échange de la philosophie et de la science, lui a donné un instinct de la vie; il sait discerner dans tout ce qui l’entoure, à un certain degré, le vrai, le bon, l’utile. Un pauvre ouvrier, dans sa boutique, se laissera surprendre à votre philosophie; mais, quand il s'agira de donner des maîtres à ses cnfans, il ne se trompera pas, il ira droit au véritable maître, il choisira quelque frère caché sous un froc méprisé, peut-être, mais dévoué.
Voilà ce que j'appelle la raison populaire. C’est cette raisdn qui sauve le monde quand les hommes d’Etat et les hommes de génie manquent à leur mission, et trahissent, avec la cause de Dieu, la cause de l’humanité. C'est la raison des hommes de peine, de l’ouvrier, du pauvre, qui s'oppose à l’égarement des hommes d’Etat et des hommes de génie. O peuple!
que le Seigneur Jésus aimait, o peuple! je te bénis de
ee que lu as reçu de Dieu assez d'entendement et d’instinct pour lutter contre la trahison de tes maiires, quand ils abusent contre toi et contre tous de leur force et de leur dignité! Et cependant, Messieurs, celte raison populaire, elle s'est tournée aussi contre nous. Et c’est ce qui m’étonne bien plus que tout le reste. Car, enfin, que Dieu abaisse un prince, qu'il lui relire sa lumière pour punir son orgueil , cela se conçoit; qu'il achève d’huinilier un homme de génie, égaré, je le conçois : mais qu’on ait pu tromper ce pauvre peuple, dénaturer ses instincts; qu'on ait pu lui persuader que l’Eglise, qui est venue le relever, qui a détruit l’esclavage, voulait l’asservir; qu’on ail pu lui persuader ce dont on n’a pu persuader les païens, les mahomélans, les proleslans, les sauvages; qu’on ait pu lui persuader dese ruei* sur les autels dcNotre- Seigncui* Jésus-Christ; qu’il les ait abqltus ; que ces saints, ces patrons, dont il avait reçu les noms au baptême, il les ait foulés aux pieds; qu’il ait profané jusqu’aux tabernacles, où reposait, sans défense, l’objet de ses adorations de la veille, voilà ce qui est inexplicable, et voilà ce qui s’est vu dans l’Eglise catholique, et ce qui ne s’est vu nulle part ailleurs.
Comment se fait-il que la raison des hommes d’Etat, la raison des hommes de génie, la raison populaire se soient élevées contre la doctrine catholique? Quand je dis la raison des hommes d’Etat et des hommes de génie , je n’entènds piis qu’il en ait été t i. . ■ 20 •
ainsi de ions, il y a eu de res hommes dans nos rangs. A côté de T raja n, de Dioclélien et de Julien, on a vu Constantin , Théodosc , Charlemagne , saint Louis , Ferdinand-lc-Calholique, Alfrcd-lc-Grand et tant d’autres ; à côté de Cclsc et de Porphyre, on a vu saint Augustin , saint Grégoire de Nazianze , saint Basile , saint Jean Chrysostômc, saint Thomas d'Aquin, saint Bonavcnlure, et tant d’autres que je ne veux pas nommer, pour ne pas approcher trop près des grands noms de notre époque : car, si j’en approchais, pourrais-je m empêcher de saluer cet illustre vétéran, ce prince de la littérature française et chrétienne, sur qui la postérité semble avoir passé déjà , tant on respire dans sa gloire le parfum et la paix de l’antiquité. Je le reconnais sans peine, si la doctrine catholique a eu pour adversaires des hommes d'Etat cl des hommes de génie, elle en compte aussi qui lui furent dévoués; si le peuple a renversé ses temples, c’est le peuple aussi qui les avait élevés. Mais le problème n’en subsiste pas moins; il n’en devient même que plus sérieux. Car y a-t-il donc deux raisons eu lutte dans l'humanité? Sommes-nous comme Panlhèc, quand il eut été frappé par les dieux, cl qu’il voyait deux Thèhes dans la Grèce, et deux soleils dans l'univers?
Il est constant que la doctrine catholique pousse l’esprit humain jusqu'à la certitude rationnelle de sa vérité; il est constant aussi qu elle y suscite une formidable opposition. Les trois raisons qui résument 1a raison totale ik l’humanité, toutes trois naturclle-
mciil élevées et religieuses, lui font toutes trois une guerre acharnée; mais toutes trois aussi la servent cl l'adorent. Quelle est la cause de cet étrange antagonisme ? Serait-ce qu’au fond l’esprit humain répugne à toute doctrine religieuse? mais il n’a jamais vécu sans doctrine religieuse. Serait-ce que la doctrine catholique aurait un caractère immoral? mais tout le monde convient quelle est plus pure qu'aucune autre. Serait-ce quelle opprime l’humanité? mais la dignité des classes pauvres et la liberté de tous ne se sont développées que sous son règne. A tout le moins, d’ailleurs, la doctrine et le sacerdoce catholiques valent la doctrine et le sacerdoce égyptiens, grecs, romains, musulmans, qui n-’ont jamais été haïs ni persécutés dans leur propre patrie. Puis la question ne serait pas encore résolue, alors même qu’on accorderait la vérité de tous ces reproches; car il ne s’agit pas seulement de savoir comment et pourquoila doctrine catholique est repoussée par l'esprit humain, mais comment et pourquoi elle est tout ensemble repoussée et acceptée. Il s'agit de savoir pourquoi elle est tout à la fois haïe et aimée, pourquoi elle convainc et elle' ne convainc pas, pourquoi elle est centre d’attraction et de répulsion, pourquoi il en est d’elle comme du soleil, qui attire à lui les astres, et leur fait décrire une courbe qui ne leur permet ni de se confondre avec lui, ni de fuir dans un espace où il n’ait plus d’action sur eux. Voilà la question.
La résoudrons-nous en disant qu’il y a dans la doc-
trinc catholique du bien et du mal, du bien qui al-
tire, du mal qui repousse? Mais quand il y a du bicu et du mal dans une chose, cette chose' est médiocre, elle n’est ni souverainement aimée, ni souverainement haie, on la tolère, on la laisse passer, comme on laisse passer, saus. le voir, un homme vulgaire. Or, l’humanité ne passe pas à côté de la doctrine catholique, elle la saisit pour l'attaquer ou pour l’adorer, elle s’en fait l'adoratrice ou l’ennemie, et cela constamment depuis dix-huit siècles! Voilà, encore une fois, quelle est la question.
Or, qu’ont imaginé les esprits supérieurs, dans ces derniers temps, pour expliquer une si merveilleuse énigme? Ils ont dit, ct'ici, Messieurs, vous allez reconnaître une doctrine grave, une doctrine qui rend justice, à un certain degré, aux phénomènes qui se passent dans le moude; ce n’est plus la doctrine du dernier siècle, mais une pensée plus élevée, plus digne, plus pacifique. Ils ont dit que l’humanité est en proie à deux forces : une force libérale, indépendante, souveraine, qui est la raison ; et une autre force, généreuse aussi, ardente, impatiente des bornes où la raison est renfermée, qui veut passer audelà, s'unir à Dieu, et recevoir, dans une parole révélée, uuc règle de ses actions et de ses jugemens ; c’est la foi. Lu lutte de ces deux forces, de la force rationnelle avec la force religieuse, u’esl née qu’à l’époque du christianisme, parce qu'avant le christianisme, la religion n 'étant pas dignement représentée.
lu foi ne trouvait pas dans le monde un appui suffisant à scs aspirations. La raison traitait alors la religion avec déférence , comme une sœur qui ne pouvait pas lui disputer le trône, et qu'il fallait bien traiter, par respect même poyr sa faiblesse. Mais quand le christianisme eut paru, quand la bonne nouvelle eut été propagée, il devint nécessaire que la raison humaine comptât avec la parole divine, et que, la force de la foi s'étant augmentée, la force de la raison s'accrût aussi, qu’elle se tint dans son camp, et qu'elle disputât le terrain pied à pied. L’histoire de celte lutte est toute l'histoire de l'humanité depuis dix-huit cents ans. Oui, dit-on, la foi est une grande et vénérable puissance; oui, il y a dans le monde une parole divine, quelles que soient sa source et sa nature, et celte parole a une souveraineté : personne , depuis Jésus-Christ, n’a pu la lui ôter, et probablement jamais personne ne la lui ôtera, cl même il n'est pas à souhaiter qu'on la lui ôte. Mais la raison , elle aussi , est souveraine , et la foi ne la détrônera pas plus que fa raisou ne détrônera la foi. Il faut qu'elles se respectent l'une l'autre;. il faut, si elles ne s'unissent pas intimement, que, du moins , elles reconnaissent leurs droits respectifs et leur dignité. Le temps sauvage de l’irréligion est passé; le temps barbare, que l’on regardait comme religieux, est passé aussi; l’humanité est désormais comme le soleil qui reconnaît deux fois de sa puissance, et qui se détruirait en violant l’une ou l’autre. Voilà la doctrine imaginée pour expliquer l’an-
tagouismc de l'esprit Immuiu à l'égard du eaiholieismc.
Or, Messieurs, je reconnais ces deux forces dont ou parle ; jamais l’Eglise ne les a contestées. Oui, il y a deux forces dans l’esprit humain : la raison, puisant son principe dans l’ordre .naturel , et la religiou. qui s’est Irausmisc d’âge en âge jusqu'à nous, par voie de tradition et d’autorité.. Mais la fausseté du système, e’esl de vouloir que l'auteur du genre humain lui ait douné deux forces qui concluent contradictoirement au lieu de concourir harmoniquement, c’est-à-dire que, l'unité étant la loi de tous les êtres, étant une nécessité absolue pour tout ce qui vit, Dieu aurait mis dans le sein du genre humain deux forces ennemies et irréconciliables : cela n’est pas possible. L’être et l’unité sont une même chose, a dit excellemment saint Thomas. Le genre humain n’est pas sorti de Dieu à l étal de manichéisme. Il y a en nous deux principes qui s’harmonisent ; la raison et la foi rendent le même son de toute éternité, quoique sur un mode différent. Elles sont comme les deux harpes éolienne cl ionienne. La harpe éolienne, suspendue aux forêts, gémissait sous l’action libre des vents ; la harpe ionienne était touchée par la main savante des artistes ; mais toutes les deux s'entendaient et se répondaient. La raison est, comme la harpe d’Eolic, sauvage, abandonnée à elle-même, s’inspirant et s'animant dans les orages ; la foi est, comme la harpe d'Ionie, plus réglée, plus sure d'elle-même, plus divine; mais la lyre de
la nature et celle de l'art , la lyre des hommes et celle des enfans de Dieu, toutes les deux, nu fond, chantent le même cantique; elles parlent de Dieu à l'univers, elles l'annoncent, elles le prophétisent, elles lui rendent grâce, elles emportent l’homme dans l'immortalité par leur frémissement harmonieux et unanime. C’est la raison volontairement orgueilleuse, qui n'entend pas les sons de la foi; c'est la foi ignorante, qui- n'entend pas les sous de la raison et ne lui rend pas justice. Oui, comme l'a dit Hippocrate du corps humain , tout concourt et tout consent dans l'humanité : la raison et la foi, la raison des hommes d’Etat, la raison des hommes de génie, la raison populaire; tout est frère, concitoyen, harmonique; et, s'il y a lutte, ce n est pas dans les élémens de notre constitution qu'en est la cause , parce que ce serait supposer que notre principe de vie est la contradiction. Or, la contradiction c’est la mort, et nous n’avons pas été créés morts, mais vivang.
J’arrive à la conclusion. * •
Dans toute doctrine, intrinsèquement considérée, je l'ai déjà dit, vous ne découvrirez que deux élémens, l'erreur ou la vérité : la vérité, qui donne de la valeur à la doctrine; l’erreur, qui lui ôte celte valeur.
Donc, pour expliquer le phénomène de l’antagonisme de l'esprit humain à l’égard de la doctrine catholique, nous n’avons que deux élémens dont l’emploi soit possible : l’erreur ou la vérité. Or, je dis que l’erreur
n'explique pas cet antagonisme, ou si vous l'aimez mieux, ne peut pas le produire ; car l’erreur ne produit pas de certitude rationnelle, c’est-à-dire une conviction réfléchie, souveraine, immuable; je l'ai montré dans là Confèrence dernière. En second lieu, l'erreur ne produit pas non plus celte répulsion profonde et persévérante qui se manifeste dans l'humanité à l'égard de la doctrine catholique, parce que l’erreur flatte l’homme; parce que jamais, en aucun temps et en aucun lieu, il ne l'a haïe vigoureusement et persévérammcnl, comme il l’a fait de la doctrine catholique. Reste doue la vérité, comme cause de l’antagonisme qui nous préoccupe ; et, eu effet, la vérité doit engendrer, d’une part, la certitude et l'amour, mais aussi la répulsion la plus opi- • maire. Si l'homme a une unie intelligente, il a aussi un cœur corrompu; il aime sa liberté, ses vices; il spuffre impatiemment qu’on le condamne, et, comme il n’y a rien de plus pur que la doctrine catholique dans le monde, comme c’est la sainteté .par excellence, elle doit naturellement exciter contre elle une répulsion aussi forte que l’amour quelle inspire et qu'elle obtient.
Voilà, Messieurs, eu deux mots, la solution du problème : vous avez en vous deux pôles, l’un tourné vers la vérité, l'autre qui est son1 antipode. C'est la pensée de saint l'aul quand il dit qu'il seul dans sou être deux hommes, l'un qui se conforme à l'esprit de Dieu, l'autre- qui se révolte contre lui. Ce qui prouve’
la vérité de la doctrine catholique, ce n'est donc pas seulement la certitude rationnelle qu’elle commande, c'est aussi la répulsion qu'elle fait naître ; si elle ne produisait pas ces deux phénomènes contradictoires, l'homme étant ce qu'il est, elle ne serait pas sainte, vraiè, divine. Cela est démontré, Messieurs, et je n’ai plus rien à vous dire. Je me trompe, j’ai encore à vous dire quelque chose, à vous qui, dans ce siècle et cette patrie qui sont les nôtres, avez connu et accepté la vérité, à vous qui êtes l’espérance et la couronne présente de l’Eglise de Dieu. O mes amis! Dieu seul connaît vos destinées; mais quoi qu’il arrive, premièrement et avant tout, ne vous étonnez pas; le christianisme catholique, c'est Milon de Crotonc sur son disque huilé, nul ne l'y fera glisser et nul ne l’en arrachera. Quand donc vous verrez les vents se lever, les nuées se noircir, souvenez-vous que, si votre part est de prouver la vérité de la doctrine par la fermeté de votre adhésion et de votre amour, c’est la part de vos adversaires de la prouver aussi, malgré eux, par la violence de leur répulsion ; souvenez-vous que c’est la rencontre permanente de ces deux mouvemens, le croisement invincible de ces deux cpées sur la tète de l’Eglise, qui forme éternellement son arc de triomphe. Et , en second lieu , 6 mes amis ! que vos vertus soient toujours plus grandes et plus visibles que vos infortunes, afin que la postérité, qui est le premier jugement de Dieu, en vous trouvant par
(erre, vous y trouve comme ces soldais qui tombent lu poitrine vers l'ennemi, et prouvent, tout morts qu'ils sont, qu'ils étaient dignes de vaincre, si c’était le sort du courage et du droit de l’emporter toujours.