DE LA CONNAISSANCE PRODUITE DANS. L’ESPRIT PAR LA DOCTRINE CATHOLIQUE
Monseigneur ,
Messieurs ,
Nous l’avons établi, la doctrine catholique prend possession de l’entendement humain par une double force qui produit une double certitude : par la force rationnelle, qui produit une certitude rationnelle, c’est-à-dire une conviction réfléchie, souveraine, immuable; par la force mystique, qui produit une certitude mystique, c’est-à-dire une conviction illet-
Irée, ira nsi umi lieuse , cl qui exclul le doute. Une de ces forces est visible et remplit le monde de sa splendeur ; l'autre est invisible, et remplit I aine des chrétiens de ses puissans et irrésistibles phénomènes. Toutes les deux s'appuient l'une par l'autre : la force visible se manifeste à ceux -mêmes qui ne veulent pas voir, et la force invisible soutient au dedans tout cet édifice, comme la force mathématique, qui est invisible, soutient une œuvre extérieure d'architecture. Il n'y a rien dans ce monde qui ne soit à la fois visible et invisible, et, quand on s'en prend à la force mystique, on atteint du même coup la force mathématique. Car, après tout, qui a vu la force mathématique, qui l'a touchée, qui l'a saisie, autrement que dans l'appui intérieur qu’elle prêle à nos constructions extérieures 1
C'est beaucoup, Messieurs, de tenir l'humanité par deux forces, l’une visible, l'autre invisible; pur deux certitudes, l'une rationnelle, l'autre supra-rationnelle; et, pourtant, ce n'est pas encore assez. Car l'homme ne tient à la certitude que parce qu’il lient à la connaissance; la certitude est une simple qualité de la connaissance. Une certitude, quoique parfaite, peut être de très-peu d'importance , si elle n’a pas derrière elle une connaissance qui ail de la grandeur. L'homme v<;ul connaître, et, par conséquent, la doctrine catholique doit prendre possession de l'entendement par une connaissance. La connaissance, c'est la vue des cires et de leurs rapports. Voir
ce qui est, voir lits tiens qui existent entre toutes les choses qui sont, c'est counaitre; et une connaissance a d'au tau t plus de mérite qu'elle a plus d'étendue, plus de profondeur, et plus de clarté. Je passe doue du phénomène de la certitude catholique, par uue transition naturelle et nécessaire, au phénomène de la connaissance catholique. J'examinerai l'étal de la connaissance humaine et l'étal de la connaissance catholique. Je montrerai, en premier lieu, que la connaissance humaine manque d'étendue, de profondeur et de clarté; je montrerai, en second lieu, que la doctrine catholique est claire, profonde, étendue.
Remarquez bien, Messieurs, la position de la question. Il ne s'agit pas de savoir maintenant si la doctrine catholique est certaine, et par conséquent si elle est vraie, je l'ai prouvé; je l'ai prouvé, uou pas complètement, eu douuanl toutes les preuves que j’aurais pu douner ; mais enfin je. l'ai prouvé, et je devais le faire avant tout. Car le premier pas, quand il s'agiL d'une doctrine quelconque, c'est de savoir si elle est cerlaiue ou non, si elle est vraie ou fausse. Je traite maintenant de la connaissance catholique, et, pendant que je raisonnerai, je vous prie de ne pas in'opposer la question de la certitude, que je regarde comme tranchée. Je ue puis pas traiter deux questions à la fois, vous montrer en même temps le degré de la certitude et le degré de connaissance dont l’esprit est redevable à la doctrine
catholique. Le degré de certitude est établi, j'en pars comme d’une base, sans cela je n'aurais l ien fait ; la certitude étant donc supposée, j’examine ce que la doctrine catholique nous apprend, et, quand je montrerai sa clarté, sa profondeur, son étendue, vous n'aurez pas le droit de m’opposer la quesliou de sa certitude, puisque c’est une question résolue.
La première qualité de la connaissance, c’est l’étendue. L'esprit de l'homme est fait de telle sorte, que, quand il acquiert un certain degré de connaissance, il ne s’y arrête pas, mais veut passer outre. Comme on dit qu’Alcxandre, dès son jeune âge, rêvait la conquête de l'univers, ainsi, à peine l'esprit de l’homme s’est-il éveillé à la lumière de la vérité, à peine a-t-il entrevu des êtres et des rapports entre les êtres, qu’à l'instant il saisit l'univers comme son domaine ; il veut le pénétrer, le conquérir. La raison en est simple : notre esprit est une lumière, la . lumière veut s’unir à la lumière ; et, vous aurez beau lui avoir versé de cette coupe pendant des siècles, il vous dira : Ce n’est pas encore assez! D’ailleurs, tous les êtres étant enchaînés les uns aux autres, vous concevez très-bien que, quand j’ai découvert un rapport entre deux êtres, ce rapport, qui m’est manifesté, m’en fera apercevoir un autre, soit en montant, soit en descendant. C'est une chaîne, et tant que je n’ai pas atteint le dernier anneau, je monte ou je descends toujours. Je suis comme un aèronaute emporté duns sa nacelle har-
die ; je vais, tant que l'air me soutient ; et, comme l'air, eu apparence du moins, n'a pas de fin, je vais jusqu'à ce que, par un obstacle qui ne dépend pas de moi, je sois invinciblement arrêté. Ainsi est fait l’esprit de l'homme ; mais sa connaissance répondelle à son désir de connaître? Hélas! non; la connaissance humaine n'a pas d’étendue, et c’est sou premier malheur. La terre, qui nous porte et qui est le point de départ de nos observations, est comme une barque au milieu d'un océan sans rivages, barque immobile, parce qu’elle décrit un cercle qui est invariable, et ce centre même de notre vie, celle petite barque, perdue dans l’immensité, la connaissonsnous? Connaissons-nous le point étroit d'où doivent procéder nos investigations et partir les rayons de notre connaissance ? Depuis que la science s'occupe de la configuration intime de notre globe, par suite des découvertes de la géologie, nous avons fait des milliers de systèmes qui se détruisent les uns les autres; et, pour ce qui est au-dessous de la couche imperceptible, soumise à nos expériences, nous l’ignorons complètement.
Puis, si de notre terre, si du centre, nous nous élançons à la circonférence, que voyons-nous ? Nous découvrons des myriades de globes lumineux, semés à des distances que nos instrumens ne peuvent calculer. Et, quand ils le pourraient, ce ne serait rien encore. Car, au-delà de ces vaisseaux lumineux, estce à dire qu’il n’y en a plus d’autres, et que nous
découvrons loul ce qui esl? Est-ce qu’il n’y a pas d’étoiles au-delà des étoiles? Est-ce qu'il n’y a pas d’astres invisibles au-delà des astres visibles? L’homme est-il la plus parfaite des créatures ? N’existerait-il pas de purs esprits? Au-dessous de nous, nous voyons les êtres décroître, ils pourraient croître audessus de nous, et former de magnifiques hiérarchies. La science ne se prononce pas. Elle uous attache à la pelure de cette terre, à la superficie du ciel apparent, puis clic nous dit : Avec loul le reste vous ferez de la philosophie, de la religion, mais de la science, jamais! Je m’en tiens à son aveu.
Ainsi, la connaissance humaine, qui doit me soumettre tous les êtres, me soumet à peine ceux qui tombent sous les sens ici-bas. Elle n’a donc pas «l’étendue, elle n'a pas davantage de profondeur.
Encore même que uous connaîtrions phénoménalement tous les êtres, il est au-delà des phénomènes qui révèlent leur existence, il est des causes, des lois, des substances ; il ne suffit pas d’avoir entrevu les êtres, l’esprit humain va plus loin. Il se demande aussitôt : Mais ces phénomènes, qui manifestent les êtres, quelle en est la cause? La terre tourne autour du soleil en trois cent soixante-cinq jours, six heures et quelques minutes : quelle est la cause de ce mouvement? Vous l’appelez la force de la gravitation ; qu'est-ce que la force de la gravitation? Qu'est -ce qu une force? Toute cause est une force. Qui a vu «les forces? Vous nous demandez : Qu’esl-ce que
la force mystique? Où l'avez- vous vue? Mais celte force qui emporte votre globe, et vous avec lui, qui l’a vue, qui l’a touchée ? Il y a eu moi une force qui m’anime, qui sort de mes lèvres en ce moment, qui cherche à vous remuer ; pourquoi ue l’admettcz-vous pas comme la force qui entraîne la terre autour du soleil? Qu'est-ce qu’une force, enfin le savez-vous? Vous dites : C'est à l'aide des forces électriques, magnétiques, gravitantes, que les phénomènes se produisent ; mais qu'est-ce que ces forces? vous l'ignorez. Cependant, sans force, tout est immobile, tout est mort, rien ne respire, il n’y a plus un souffle, tout est comme une forêt dans ces momens qui précèdent les tempêtes, où règne une immobilité sourde, profonde, terrible.
Au-delà des causes et au-delà des forces, sont les lois. Je m'aperçois que la cause agit selon une règle déterminée, qu’elle est dominée par une autre force, qui est la loi ; ainsi, vous dites que, par la gravitation, les corps s'attirent en raison inverse du carré des distances. Et pourquoi les corps s’atlirenl-ils en raison inverse du carré des distances? Comment une force a-t-elle derrière elle une autre force, qui la maintient dans un cercle qui ne lui permet pas de s'eu écarter? Qu'esl-ce qu'une force qui est par-dessus une autre force, comme un rouage par-dessus un autre rouage? Vous dites : Il y a une force, une cause; celle eu use est réglée, donc il y a une loi. Mais qu'est-ce que la loi? vous l’ignorez; pourtant
vous vous appelez savans, vous vous extasiez devant la force et sa loi. Vous dites : Nous avons vu le phénomène, nous en avons constaté la cause, nous avons défini sa loi. Spectateurs d'une politique divine et inconnue, vous êtes comme le curieux qui assisterait aux conseils des rois, aux pieds de leurs palais, parmi les troupeaux de leurs gardes et de leurs serviteurs; vous concluez du message qui passe aux ordres qu’il porte. Vous entrevoyez l'adresse et la suscriplion, cl vous croyez connaître les destinées contenues dans ce papier mystérieux, scellées d'une main invisible pour vous.
Hais voici bien autre chose : au-delà des causes et des lois, au-delà de la force qui agit et de la force qui règle, je découvre dans mon esprit la substance ou l’essence, raison dernière de la loi, de la cause et du phénomène, et je me demande ce que c'est que celle substance, qui est le fond de tout. J’examine une goutte d'eau, j’interroge la science, elle me dit : C’est uu combiné d'oxigènc et d’hydrogène. Je le veux bien, mais ce que vous donne l’analyse, qu’esl-ce que c’est? Vous me direz : C’est un élément; mais qu’csl-ce qu’un élément? Vous ne connaissez pas la substance d'une seule goutte d'eau, vous ne connaissez qu’une première décomposition ; et quaud vous l’avez eu trouvée, toute la science s’est pâmée d’aise, elle a dit : La chimie est créée, c’est le dixhuitième siècle qui a découvert la décomposition de l’eau. C’est de là que la science datera dans
la postérité, jusqu'à ce que vienne un autre siècle, qui fasse, s’il plait à Dieu, une seconde découverte et qui se proclame, avec autant de raison, le père de la science, de celle science toujours à faire, même quand elle est faite. Vous voyez des phénomènes qui révèlent des êtres, et vous concluez à des causes, à des lois, à des substances ; vous ne connaissez ni les causes, ni les lois, ni les substances, et, comme les phénomènes n’en sont que les expressions, en définitive , vous ne connaissez rien , du moins avec profondeur.
Mais ce ne sont là que de très-petits malheurs, en comparaison de celui qui me reste à vous montrer, qui est le défaut de clarté. Car, enfin, quand nous n’aurions point de connaissance en étendue et en profondeur, ce serait une ignorance, nous ne saurions pas et voilà tout. On en prendrait son parti. On dirait : J’ignore, et on passerait son chemin. Mais vous n’ignorez pas seulement; il y a, dans le peu , que vous savez, des mystères qui fout dresser les cheveux sur la tète, des mystères qui louchent à votre existence de chaque moment, à tous vos devoirs, à tous vos droits; à tous vos intérêts, à tout ce que vous êtes. Vous ne pouvez pas faire un pas sans rencontrer ces mystères et sans avoir besoin de les résoudre. J’en exposerai quelques-uns.
Voici de la matière; est-elle créée ou u’est-elle pas créée ? Si elle n’est pas créée, elle existe donc par elle-même ; comment quelque chose d’aussi vide.
d'aussi inerte, peut-il exister par soi-même ? Qu’estce qui peut limiter quelque chose qui existe par soimême ? Quoi ! nia poussière existe par elle-même, et quand j'ai une fièvre, elle ne peut pas se guérir; voilà qui est bien extraordinaire ? Si elle n'existe pas par elle-même, elle est donc créée. Mais, qu’esl-ce que créer ? Qu'esl-ce que faire ce qui n'était pas, et le faire avec rien, sans le secours d’une matière préexistante ? Voilà un autre abîme. Ensuite, je regarde que si j’ai un corps qui est matière, j’ai pareillement un je ne sais quoi que j’appelle un esprit. L'esprit est-il différent de la matière? Si l’esprit est la même chose que la matière, pourquoi ces colonnes ne vous parlent-elles pas ? Qui leur a dit d'être immobiles? Je voudrais bien qu’on me mit quelque part en colonne et en vedette et qu’on me dit : Tu resteras là mille ans. Mais si la matière est autre chose que l'esprit, si la matière est inerte, tandis que l'esprit est vivant ; si la matière se laisse tailler par un goujat, tandis que les plus grands hommes ont de la peine à nous gouverner ; si, dis-je, la matière est antre chose que l’esprit, comment la matière et l’esprit sont-ils unis dans l’homme, pour ne former qu'une seule personne, un seul être vivant ? Comment deux choses, aussi dissemblables que ce qui est mort et ce qui est vivant, forment-elles une seule unité, une seule personnalité vivante et agissante ? Puis, qui estce qui l’a fait cet être, pourquoi l'a-t-on fait ? J'ai été une éternité sans être; apparemment on n'avait pas
besoin de moi, et tout à coup ou m’a secoué dans l'éternité de mon sommeil, on m’a mis je ne sais où. Celte puissance, <|ui s était passée de moi, qui m’avait méprisé pendant toute l’éternité, elle m’a éveillé, elle m’a donné des yeux, une bouche, un entendement, et pourquoi? Comment tout à coup a-t-elle eu besoin de moi, après que j'avais été si longtemps inutile ? Si j étais bon pour elle, elle aurait pu s’en aviser plus tôt ; si je n’étais pas bon pour elle, pourquoi m’a-t-ellc mis au monde, et dans quel monde? Je regarde, je ne vois que des hommes qui se dévorent les uns les autres ; tous les (ils d’Adam, attachés ù la glèbe du corps et de l'âme, se disputant un pain rare et amer; et, enfin, un tel amas de douleurs qu’il n’est pas d’homme, s'il savait ce qui se passe à côté de lui, dans celle seule ville, qui eût le courage de dormir, et de prendre sa nourriture, tant le monde renferme d’existences flétries,' de cœurs désolés, de chairs nues, d’âmes corrompues, de tortures de toutes espèces !
Ab ! Messieurs, ce ne sont pas là des questions oiseuses. Au sortir d'ici, vous les trouverez palpitantes sur le seuil ; elles vous suivront dans vos plaisirs, dans vos affaires, dans vos joies, dans vos troubles, dans vos espérances, dans votre désespoir. Toujours et à tout propos, vous vous demanderez ce que c'est que la matière, ce que c’est que l’esprit, si Dieu est bon ou méchant, si vous mourr l. 25
rez tout entiers, si vous aurez un compte à rendre ou si vous n’en aurez pas.
Accable que j'en suis moi-même, je m’en vais consulter les hommes qui ont reçu, dans chaque siècle, un génie plus élevé que les autres, ceux qu’on peut appeler les grands de l’esprit. Je me dis en mon âme : Après tout, il y a ici-bas des flambeaux, des hommes que Dieu a posés pour illuminer l’humanité ; j'irai à eux comme un disciple modeste; je leur dirai : Moi, pauvre iguorant, gagnant péniblement ma vie, je viens à vous, qui avez laut de loisirs et de lumières, je viens vous demander quel est le secret de ma vie, cl le résultat de vos recherches. Or, qu’est-ce que je trouve?
L’un me dit : De quoi vous troublez-vous? Le bien, le mal, la matière, l’esprit, c’est vous-méme ; c’est votre imagination qui enfante toutes ces choses. Vous ne faites que rêver. Il n’y a que votre moi qui soit certain, solide; le non moi, ce qui est hors de vous, vous ne pouvez pas le conclure, le démontrer; vous seul vous êtes. Dieu, les êtres, l'infini, le fini et tous ces phénomènes qui se passent autour de vous, sont simplement des rêves de votre esprit. J’ai entendu le panthéisme idéaliste.
Un autre me répond : Gardez-vous de croire que vous êtes la seule réalité; au contraire, c’est vous qui n’êles qu’un rêve ; Dieu seul existe, l’absolu seul existe, l’infini seul existe. Un jour qu’il s’est endormi, sans qu’on sache pourquoi, il a fait un
rêve. Vous êtes ce rêve. Votre tort, c’est de vouloir vous donner la réalité. J'ai entendu le panthéisme indien.
Spinosa me dit à son tour : Non. vous n’étes ni un rêve, ni la réalité totale, absolue. Dieu existe; il a deux attributs, l'esprit et l’étendue ; il manifeste ces deux attributs par tous les phénomènes de la matière et de l’esprit. Vous, esprit et matière, vous êtes une double manifestation de Dieu. C’est votre dignité d'être une portion de cet être tout-puissant, de cet être qui est esprit et matière, étendu et inétendu ; par conséquent vous n'étes pas une idée, ou un rêve de Dieu , mais une modification , une face de Dieu. Vous êtes destiné, depuis le commencement jusqu'à la fin, à représenter la divinité sous une certaine forme. Dieu est une cristallisation dont vous êtes une facette.
Un quatrième se hâte et me dit d’un air joyeux : Tous ces gens-là sont des gens d’esprit, mais qui n’ont pas la vérité. La vérité est beaucoup plus simple, et lu voici : Il n’existe que de la matière, et même, pour vous dire le fond de la science, il n’existe que des atomes. Ces atomes se meuvent dans un espace indéterminé, ils ont certains moyens de se rencontrer, et, pour me servir de l’expression toute nue, de s’accrocher. Vous êtes un assemblage heureux d’atomes qui , après des millions de chances contraires , se sont une fois entrelaces et agencés. Tant que cela durera , jouissez-en , car il y a bien à parier que vos
atomes, une lois séparés, 11e se rencontreront plus de la même manière ; et , puisque cette fois est unique , tâchez qu’elle soit bonne. C’est mon conseil, et je suis Kpicure pour vous servir.
Eptcurc parle encore, qu’un autre ine dit : Pas le moins du monde! tout est esprit ; la matière est une illusion; nos sens nous égarent et ne nous présentent que des fantômes vains; vivez de l’esprit, car tout est esprit.
Un dernier se présente : Que voulez-vous, me dit-il, les uns aflirmeut une chose, les autres une autre ; chacun a ses raisons, et, à bien prendre , tout est possible, et même probable. Il est probable qu'il n’y a que des esprits, et il est probable qu’il n'y a que de la matière ; il est probable que vous êtes Dieu , et il est probable que vous n’èles qu’un l ève ; il est probable qu'il y a du mal, et il est probable qu’il n’y eu a pas ; il est probable qu’il y a tout, et il est probable qu’il n’y a rien. A tout le moins, tout est possible ; si vous m’en croyez, vous n’irez pas plus loin ; c’est la dernière leçon de la sagesse.
Dieu sait. Messieurs, si, en vous exposant ces systèmes, je cherche à les déguiser et à les rendre ridicules. Non, tout ce que vous venez d’entendre • est érrit, imprimé, réimprimé, et même ce sont les chefs-d’œuvre de l’esprit humain abandonné à luimème, le résultat des efforts des plus profonds penseurs pendant soixante siècles. Dieu les jugera. Mais enfin c'étaient des hommes que vous auriez honorés
pour la plupart, et dont le grand malheur était de chercher dans leur seule raison l'explication du prodigieux mystère de la vie. Non, ne rious pas de l'humanité dans les hommes les plus éminens quelle ait produits. Quand ces créations de l'esprit humain nous tombent sous les yeux, ayons compassion de notre faiblesse, admirons le peu que nous pouvons, et gardons-nous de sourire. C’est là une grande instruction que Dieu nous a donnée, et dont nous devons profiter, hicn plus pour acquérir la défiance de nous-mêmes que pour insulter à la misère de nos semblables. L’énumération de tous ces systèmes m’aurait naturellement conduit à d'autres plus récens. Mais j’ai voulu m’en taire; à Dieu ne plaise que, du haut de celte chaire, je fasse la moindre allusion qui puisse causer de la peine à un homme vivant! J’ai dit assez de choses qui doivent vous instruire; je n’attaque point des hommes que la grâce de Dieu peut éclairer et rendre nos frères. .
Quelque tristes que soient les obscurités où nous sommes plongés, Messieurs, cependant si les réalités de la vie ne nous pressaient pas, si la vie était une réunion académique, si nous n’avions qu’à penser et à écouter nos pensées, peut-être le mystère serait-il supportable. Mais je vous adjure tous, la vie estelle si facile et de si peu de poids, que nous puissions accepter avec tant de douleurs le désespoir de ne pas mémo nous les expliquer? Quoi! Je veux connaître, et la connaissance me trahit; je veux ai-
mer. et l'amour me trahit; je veux vivre, et la vie me trahit ; j’erre entre la bénédiction et la malédiction, ne sachant si le Dieu qui m’a fait est un hou ou un mauvais génie. Je vois mes semblables souffrir, et encore que je ne souffrisse pas moi-même, puis-je me séparer des maux de l'humanité, et ma eause de sa cause? Prédicateur tranquille et recueillant les honneurs de votre attention, n'ai-jc pas le droit et le devoir d'évoquer devant vous la terrible réalité de la vie, pour opposer à votre vaine science la science trop certaine de notre malheur? En sortant d'ici. Messieurs, montez à un sixième étage de celte cité ; là vous trouverez la vie telle qu’elle est, et vous jugerez aux pieds de ces grabats si vous pouvez y porter les systèmes des sages de ce monde ! Non, il n’est pas possible qu’il n'existe d’autre connaissance que la connaissance purement humaine, et puisque c'est vainement que j’ai consulté les sages, j’irai ailleurs. N’y a-t-il pas ici quelque vieux prêtre, qui ait des cheveux blancs? J'irai à lui, je lui dirai : J'ai vu les sages, j’ai interrogé leur science, je viens entendre la vôtre. Puisque j’ai écoulé le philosophe, je puis bien écouter le prêtre; le prêtre est aussi une face de l’humanité; il est chair et os, il a du sang dans les veines, il est fils d’Adam comme vous, et si par .hasard il est plus absurde encore que le philosophe, il aura du moins le mérite d’une grande difficulté vaincue.
Les sages que nous avons consultés nous aflir-
niaient tous que leur système était le seul compréhensible, le seul qui donnât une claire vue de la vérité. La doctrine catholique, et c'est la première remarque qui cause mon admiration et mon amour, la doctrine catholique ne nous lient pas ce langage ; elle nous dit au contraire : O homme, tu peux tout connaître, mais tu ne peux rien comprendre. Tu peux tout connaître, parce que nous voyons les choses ; mais lu ne peux rien comprendre, parce que nous les voyons en reflet et en énigme 1 ; et quiconque, dit l’Ecriture, voudra sonder la majesté des œuvres divines , sera inévitablement opprimé par la gloire s. Ainsi, ne croyez pas que je vous apporte la compréhension ; non, je vous apporte la connaissance et l’incompréhension.
Pourquoi ne pouvez-vous pas comprendre ? D'abord, parce que Dieu ne le veut pas ; il est le maître, il nous a faits, il nous a donné de connaissance ce qu'il lui a plu, il ne veut pas que nous le comprenions, ni lui, ni ses œuvres. Il veut que vous soyez avertis de votre petitesse, que vous sentiez la misère de votre existence finie. Il a jeté entre vous et lui un voile, cl la mort seule déchirera ce voile, comme la mort du Christ déchira dans le temple de Jérusalem le voile qui cachait le Saint-des-Saints. Dieu ne veut pas que vous compreniez, parce qu’il
' Sainl Paul. lrc Epilrc aux Corinlliietis chap. 15, vers. 12. - Proverbes, diap. 25, vers. 27.
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veut que vous méritiez; vous n'éles pas seulement des soldats inertes , à qui ou a préparé une vieloire de théâtre, et qui n’ont qu'à sc produire avec des armes brillantes au milieu d’uuc foule qui les applaudit ; vous avez été placés comme des soldats réels au milieu d'effrayantes difficultés, au milieu d'ubimes, qui doivent, quand vous les regarderez, vous faire frissonner des pieds à la tôle ; c'est là votre situation, parce que vous clés grands. Et quelle serait votre grandeur, je vous prie, si vous aviez tout vu, tout connu , tout pénétré ? Qu’auriez-vous à faire ici-bas , sinon à vous lever le matin pour vous coucher le soir, à tailler des habits, à façonner des chaussures, à monter la garde au palais des rois avec un uniforme voyant ? Il fallait, pour votre, gloire, qu’il y eut un combat spirituel ; il fallait que vous méritassiez la lumière en combattant dans l'obscurité. Tel a été le plan de Dieu : c’est l’orgueil qui vous le cache, c’est l'humilité qui vous le révèle; et, sans doute, la première connaissance que vous devait donner la doctrine catholique, c’était celle de vous-mêmes, le ronnais-toi toi-mônie, comme ou l'avait gravé sur le fronton d'un temple ancien.
En second lieu, vous ne pouvez pas comprendre, parce que votre nature finie ne vous le permet pas ; alors même que vous verrez Dieu face à face, vous ne le comprendrez pas encore pleinement, parce que Dieu est infini, que vous êtes liais, et qu’il est mathématiquement absurde que le fini em-
brasse l’infini. Dieu seul a la compréhension infinie. Sans doute , quand nous verrons Dieu face à face , bien des mystères seront dévoilés, mais il restera encore des obscurités dont nous ne pouvons déterminer la nature ; ce qui est clair, c’est que jamais le fini ne comprendra l'infini comme l’infini se comprend iui-méme.
C'est là le premier apaisement que nous cause lu doctrine catholique; en nous donnant la mesure de nos forces, elle nous apprend à ne pas chercher ce que nous ne pouvons pas obtenir, elle jette une grande clarté au dedans de nous-mêmes sur nousmêmes. Mais esl-ce là tout? Non , sans doute. Vous disputez, if est-il pas vrai, sur les questions les plus fondamentales , et vous n’avez pas même le temps de les discuter, tant vous êtes pressés par les nécessités de la vie. Quel est donc votre plus grand besoiu? C’est qu’il n’y ail plus de questions. Le plus grand bienfait de Dieu à l'égard de l’homme, c’est assurément faire qu’il n’y ait plus de questions; car, quand il n’y aura plus de questions, il n‘y aura plus d'obscurité, attendu, que c’est la question qui engendre l’obscurité. Eh bien! qu’a fait Dieu? Dieu a répondu clairement, manifestement à toutes vos questions; il vous a donné d’un seul coup, en une page, ce que tous vos livres ne vous avaient point appris. Vous demandez ce que c’est que la matière? Dieu vous a répondu : C'est une substance dénuée d'intelligence et de liberté. Vous demandez
ec que c'est que l’esprit? Dieu vous a répondu : C'est une substance douée d'intelligence et de liberté. Vous demandez si la matière et l’esprit ont été créés ou incréés? Dieu vous a répondu : Ils ont été créés. Vous demandez si le corps et lame sont unis ensemble? Dieu vous a répondu : Vous êtes d’une double nature , à la fois corps et âme , unis par un rapport de distinction dans la substance, et d'unité dans la personne. Vous demandez qui vous a faits? Dieu a répondu : C'est moi. Vous demandez pourquoi? Dieu vous a répondu : Parce que je vous ai aimés de toute éternité. Vous demandez pourquoi pas plus tôt? Dieu vous a répondu : Parce qu’il B’y a ni plus tôt, ni plus tard pour ce qui est éternel. Vous demandez qui a fait le mal ? Dieu vous a répondu : C'est vous qui l’avez fait, vous et les autres créatures libres; vous l'avez fait, parce que vous êtes libres ; vous êtes libres, parce que vous êtes des esprits, et que les esprits sont des êtres doués d’intelligence et de liberté, et qu’il fallait que vous méritassiez votre félicité. Vous demandez quelle est votre destinée ? Dieu vous a répondu : C'est de vivre éternellement. Vous demandez quel est votre devoir? Dieu vous a répondu : De me servir, d’observer mes commandemcns, qui sont, même ici-bas, la source de votre vie et de votre félicité.
Cela posé, Messieurs, je vous le demande, toutes les questions fondamentales que vous agitez ne sontelles pas résolues? Restc-l-il une seule question en-
ire Üicu cl vous? Sans doute, vous n'avez pas une démonstration métaphysique de leur solution, j'en conviens, mais voifs avez mieux que cela, et je vais le prouver. Assurément, rien n’est mieux démontré que les mathématiques; saint Thomas établit quelque part que le plus haut degré de clarté que Dieu ait donné aux vérités de déduction, c'est la clarté mathématique. Eh bien ! qui est illuminé par la clarté mathématique ? Combien y a-t-il d’hommes sur la terre qui sachent les démonstrations mathématiques, à parties premiers élémens? Et que deviendrait l'humanité, si, pour vivre, elle était obligée d’entendre, je ne dis pas le calcul intégral cl différentiel, mais seulement les huit livres de géométrie de Legendre ? Evidemment, elle périrait avant d'en venir à bout. Et vous croyez que Dieu aurait sauvé, converti et gouverné le monde en lui envoyant, au lieu de l'Evangile, huit autres livres de géométrie catholique !
Il y a donc clarté daus la doctrine catholique, une immense clarté, parce quelle répond avec l’autorité souveraine de Dieu à toutes les questions, qu'elle les résout, les définit, leur ôte même jusqu'à la qualité de questions, attendu qu'il n'y a plus à s’enquérir là où il y a réponse souveraine et absolue. Nous n’avons plus même à raisonner, et c’est un grand bienfait, car nous ne sommes pas ici-bas pour raisonner, mais pour agir, pour édifier dans le temps un ouvrage éternel.
Vous direz peut-être : Celte connaissance de la vé-
rite par des solutions toutes faites, ce n'est qu’une connaissance nominale, elle nous révèle des propositions, cl voilà tout. Sans douté, Messieurs, la doctrine catholique ne vous donne pas la compréhension ; mais clic vous donne une connaissance réelle des êtres et de leurs rapports dans la parole de Dieu, parce que la parole de Dieu est un miroir intelligible. Quand Dieu nous dit, par exemple, qu'il a créé le monde, certainement je ne me représente pas l’acte créateur, je ne me représente pas comment on fait de l'élrc par un simple acte de volonté; mais j'entends parfaitement ce que Dieu veut dire, je vois très-bien que Dieu, pour faire le monde, ne s’est pas servi, comme nous le faisons, d'une matière préexistante; je ne comprends pas son acte, mais j’entends ce qu’il est. Celte connaissance, quoique incomplète, est une connaissance très-réelle, qui me révèle en peu de mots tout ce qu'il est important que je sache, sans que j'aie même besoin de l'cludier. La vérité est gravée en un irréfragable airain, où tout le monde peut lire son origine, ses devoirs, ses droits, ses intérêts, ses destinées. Le pauvre, en passant avec son fardeau devant un crucifix, voit pourquoi son épaule est chargée; le petit enfant apprend sans peine la plus profonde métaphysique , en épelant les lettres de l’alphabet ; il grandit en récitant les commandemcns de Dieu et de l’Eglise, le Symbole des Apôtres et le Noire-Père qui êtes aux cicux; et il sait tout, avant d’avoir soupçonné ce que c'est
que savoir ; il suit tout, sans discussion, sans géoraétrie, sans l’obscurité mcnic inévitable de toute démonstration ; il sait tout, par la parole intelligible de Dieu, acceptée avec simplicité. Un temps viendra où celte lumière se changera en une autre lumière, en une autre ualurc de vision ; mais alors même nous n’apprendrons rien de nouveau sur la matière, l'esprit, Dieu, l'homme, la création, notre destinée finale. Nous verrons autrement ce que nous voyons déjà, nous verrons dans l'essence divine ce que nous avions vu dans sa parole.
Quant à la profondeur de la connaissance catholique et à son éteudue, ce ne sont plus que des conséquences sur lesquelles je vais passer rapidement. Un effet , par la doctrine catholique nous remontons à la cause prçjnière de notre être : elle nous dit quels sont les rapports qui nous unissent à Dieu, et ce qui constitue le mystère foudatneulal de la vie ; elle nous révèle la cause des causes, la loi des lois, la substance des substances, la raison finale et suprême de tous les phénomènes. Après quelle nous a dit ces mots : Dieu est Père, Fils et Saint-Esprit, il y a en lui trinilé de personnes, unité de substance; tout phénomène, toute cause , toute loi, toute substance a été manifestée dans sa source.
Sous le rapport de l'étendue , la doctrine catholique nous ouvre, sur l'univers, un horizon qui l’embrasse jusqu’à ses dernières limites. Elle nous apprend que les êtres forment une échelle graduée
de l'atome jusqu'à Dieu; qu’il existe des hiérarchies invisibles d'esprits, liées entre elles et avec nous par des rapports profonds, d'où résulte l'unité du monde, un seul et sublime mouvement, qui fait que les choses partant de Dieu vont à Dieu, dans un orbite mystérieux, dont l'homme, esprit et matière, occupe le point central.
Et, de la sorte, nous arrivons, par la doctrine catholique, à une triple paix, paix de la clarté, paix de la profondeur, paix de letenduc dans la connaissance. Entre nous et vous, Messieurs, c'est la différence du trouble et de la paix. Vous cherchez, et pour nous, il n’y a pas même de question ; vous doutez, et, pour nous, il n'y a pas même mouvement, mais regard fixe; vous bâtissez et détruisez tour à tour, pour nous, chaque acte édifie ; le temps même échappe à votre action vacillante, pour nous, l’éternité nous suit cl ne nous faillit jamais. Et c'est pourquoi la doctrine catholique subsiste, plus ou moins, depuis le commencement du monde, quoique toujours combattue ; c'est parce qu’elle a été ressuscitée en Jésus-Christ, dans les mystères de sa vie et de sa mort, que le monde se soutient sur sa base. Elle y maintient, en quelques paroles, la connaissance des causes, des lois, des substances, de tous les vrais rapports des êtres , que l'effort humain tend sans cesse à méconnaître et à bouleverser. Voyez donc. Messieurs, en comparant ces deux situations, le parti que vous voulez prendre une fois en votre vie. D’une
part, ce sont des systèmes sans consistance, qui se. heurtent et se détruisent, dont vous n'avez pas pu entendre l’énoncé, quoique sérieux, sans un ironique étonnement; de l’autre, c’est la doctrine catholique, doctrine simple, naturelle, où tout est défini, où tout est assis sur le roc. Entrez dans le sein de l'Eglise ; passez du camp du trouble au camp de la paix ; du camp de l'obscurité au camp delà lumière ; du camp de l'étroitesse au camp de l'étendue, de la largeur et de la profondeur, afin que je puisse vous dire un jour, en vous retrouvant en des lieux plus intimes que ceux-ci, ce que saint Paul disait aux premiers chrétiens : Vous avez été autrefois ténèbres, maintenant vous êtes lumière dans le Seigneur
1 Rpilrc aux Eplicsien*, cliap. S, vers. S.