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DE LA RAISON CATHOLIQUE ET DE LA RAISON HUMAINE DANS LEURS RAPPORTS

Monseigneur,

Messieurs,

Nous avons passé, dimanche dernier, de la queslion de la cerlitudc catholique à la question de la connaissance catholique, et, comparant ensemble la connaissance humaine avec la connaissance catholique, nous avons montré que la connaissance humaine manquait d’éiendue, de profondeur et de clarté : d’étendue, parce qu'elle ne voit qu’un petit nombre d et. i. 26

1res ; de profondeur, parce qu’elle ne pénètre qu'à la surface des causes, des lois et des substances, d’où découlent les phénomènes ; de clarté, parce qu'à coté même des choses quelle connaît, elle est toujours assise entre les abîmes qu’elle ne peut pas sonder; tandis que la connaissance catholique est claire, parce que Dieu a décidé toutes les questions qui embarrassent l’esprit humain , et les a décidées par sa parole souveraine et infaillible ; étendue, parce que Dieu nous a ouvert le monde de part en part , nous en a montré le pôle oriental et le pôle occidental, et mesuré le diamètre ; profonde, parce qu’il nous a fait connaître les causes premières , les lois premières , la substance première.

Et maintenant, il est manifeste qu’il existe dans l’humanité deux raisons : la raison humaine, et la raison catholique. Car la raison est un ensemble de vérités qui éclairent l’intelligence, qui s’identifient avec l'homme cl deviennent le principe de scs actes ; or, il existe un ensemble de vérités humaines et un ensemble de vérités catholiques qui, tous deux, s'identifient avec l’homme, qui éclairent et perfectionnent son intelligence, et sont le principe de ses actes ; par conséquent, il existe une raison humaine et une raison catholique, un double foyer de vie et d’activité, tellement différent l’un de l'autre, qu’un acte sage au point de vue de la raison catholique, peut être insensé au point de vue de la raison humaine, et réciproquement. De là surgissent plusieurs

questions qui se réduisent à une seule. Quel est le rapport entre la raison humaine et la raison catholique ? Qu’est-cc que ces deux phares allumés dans l’humanité ? Sont-ils en contradiction ou en harmonie ? Sont-ils séparés ou unis ? Se répondent-ils, ou ne se répondent-ils pas ? Sont-ils à l’entrée du port de l'humanité, comme deux flambeaux parallèles qui s'aident entre eux, ou bien sont-ils perdus dans l’espace qui les sépare et qui ne leur permet pas même de sc voir ? Y a-t-il égalité entre ces deux raisons, ou bien hiérarchie ? Y a-t-il paix ou guerre ? et, s’il y a guerre , quelle en est la lactique générale ?

Toute raison, soit humaine, soit catholique, se compose de premiers principes et de conséquences. Les principes sont des vérités certaines, indémontrables et qui servent à démontrer le reste. Ce sont des vérités certaines, car si elles n'étaient pas des vérités certaines, ce ne seraient pas des principes; elles sont indémontrables, car si elles pouvaient se démontrer, ce ne seraient pas des principes premiers ; elles servent à démontrer tout le reste, car si elles ne produisaient rien , si elles ne démontraient rien, ce ne seraient pas des principes. Ainsi la vérité est pour nous comme un germe qui est semé dans notre intelligence, qui y croit, s’y développe, y produit des fleurs et des fruits. En Dieu, la lumière est un cercle dont la circonférence n’est nulle part et le centre partout, comme a dit Pascal ; mais, pour nous, il nous fallait un point d'appui, il nous fallait

quelque chose de fatal, qui nous servit de commencement, de point de départ, de principe lumineux.

Par exemple, l’être est: voilà un premier principe de la raison humaine. Une chose ne peut pas être et n’étre pas en même temps sous le même rapport, voilà encore un premier principe de la raison humaine. Dieu est un en trois personnes : voilà un premier principe de la raison catholique. De înême que le premier principe de la raison humaine est vrai et ne se démontre pas, cet autre premier principe : Dieu est un en trois personnes, est vrai cl ne se démontre pas. L’un commence et l’autre commence aussi, avec celle différence que la certitude des principes de la raison humaine et la certitude des principes de la raison catholique ne sont pas de la même nature.

Or, ces premiers principes de la raison humaine et de la raison catholique sont-ils en contradiction ou en harmonie ? Ils ne peuvent pas être en contradiction ; car que sont-ils ? Des vérités. La vérité, c’est ce qui est. Ce qui est ne peut pas contredire ce qui est. De plus, la* vérité, en la regardant dans sa source, c’est Dieu même, et quoique sa lumière, une et immuable, se communique à nous par deux sources, celte lumière, en se bifurquant, ne peut pas perdre son unité ; autrement Dieu lui-même ne serait pas un. Il y a donc harmonie entre la raison humaine cl la raison catholique ; et quand vous nous demandez que nos principes catholiques ne contre-

disent pas vos principes humains, vous avez raison. C'est voire droit ; noire droit, à nous, c'est de vous montrer, con\me nous le ferons, qu'ils ne se contredisent réellement pas.

Mais, de ce que la raison humaine et la raison catholique ne sont pas en contradiction, s'ensuit-il nécessairement qu'elles soient eu communion, qu’elles se pénètrent et s'entraident mutuellement ? Oui, nécessairement encore. Entre la raison humaine et la raison catholique il existe une triple communion, communion d'intelligibilité, d’analogie et de confirmation réciproque.

Communion d'iutelligibilité : car, si la raison humaine n’entendait pas la raison catholique, et que la raison catholique n’entendit pas la raison humaine, il n’y aurait pas seulement dans l'esprit humain deux ordres de vérités venant par deux sources différentes, il y aurait deux intelligences dans l’homme, et deux intelligences totalement étrangères l'une à l'autre, ce qui ne se conçoit pas dans un être un. L’intelligence humaine est une, quoique éclairée par deux lumières, formant en elle une double raison. Et, de fait, quand la parole divine me dit : Dieu est un en trois personnes ; ne voyez- vous pas que si je n’avais aulècédemment les idées de Dieu, d'unité, de Iriplicilé, de personnalité, je n'entendrais même pas la parole de Dieu ? Et puisque je l’entends, c’est que tous les mots de celte proposition : Dieu est un en trois personnes, appartiennent à une source commune

d'intelligibilité, la même pour la raison humaine et pour la raison catholique ; ou, si vous l’aimez mieux, que la raison humaine donne à la raison catholique le sens de chacun de ces mots isolés, tandis que la raison catholique donne à la raison humaine le lien qui les rapproche et en forme une proposition nouvelle; en sorte que la raison humaine et la raison catholique, unies et fondues ensemble, se trouvent l’une et l’autre tout entières dans cet énoncé : Dieu est uu en trois personnes.

Communion d’analogie : car, je vous prie, que nous a révélé la nature ? De qui est-elle le miroir ? De qui nous représente-t-elle l’existence et les attributs? de Dieu. C’est saint Paul qui nous l’apprend : Les choses invisibles de Dieu ont été rendues intelligibles par la création 1 . Et qu’est-ce qui nous est aussi révélé par la parole de Dieu? Encore Dieu lui-même, d’une manière sans doute plus intime, plus complète, mais toujours Dieu. Or, cette représentation première de Dieu, et celle représentation seconde de Dieu, nous manifestant la même chose, il est impossible qu’il n’existe pas entre elles analogie, c’est-à-dire, que je ne trouve pas dans la nature une ombre de ce que je trouve dans la parole de Dieu, et que je ne trouve pas dans la parole de Dieu une lumière qui rejaillisse sur la nature elle-même; en sorte que ce sont deux foyers de lumière qui se reu-

1 Epilrc aux Romains, chap. 1, ver». StO.

voient leurs rayons, pour produire cette lumière totale et magnifique, que nous appelons la théologie.

Enfin, communion de confirmation réciproque cuire la raison humaine et la raison catholique : car, Messieurs, où est notre preuve que Dieu a parlé aux hommes, sinon chez vous, sinon dans la nature, dans ses œuvres visibles ? Où puisons-nous de quoi vous confondre, sinon en vous-mêmes, dans votre propre raison ? A quel tribunal vous citons-nous, quand nous vous accusons de méconnaître la vérité? N’est-ce pas vous- mômes que nous prenons pour juges ? Je n'ai pas de garde prétorienne pour vous imposer la vérité par contrainte. Il faut que je vous persuade; et comment vous persuader, si je ne m'adresse pas à quelque chose qui est en vous, qui conspire contre vous-mêmes; si mes moyens d’attaque ne sont pas dans votre intelligence , si mes prétoriens ne sont pas dans votre propre âme et ne vous trahissent pas. Que fais-je ? que dois-je faire ? Qu'ai -je fait? Comme Thémislocle , je suis venu m'asseoir à votre foyer le plus intime, me mêler à vos impressions, à vos espérances, à votre amour, à vos haines, à vos désirs, à tout ce que vous êtes, par conséquent à votre raison humaine, qui est le piédestal nécessaire où j'assoicrai ensuite celte statue de la vérité, que j’appelle la raison catholique. Nous ne nous eu cachons pas ; nous n’avons aucun intérêt de nous en cacher. Est-ce qu’Achille, immobile sur son bloc de marbre, a intérêt à le briser?

La raison ! nous sommes ses premiers el immortels défenseurs. C’est moi qui, en ce moment même, protège votre raison contre elle-même ; qui, en lui traçant des limites, vous empêche de l'obscurcir et de la déshonorer. Ah 1 ce n’est pas seulement la raison catholique qui a été conGéc à l'Eglise, c'est aussi la raison humaine, et partout où la raison catholique s'affaiblit, la raison humaine dècroit en proportiou. Aussi ne triomphez pas trop tôt des aveux que je vous ai faits ; ne croyez pas que nous ne vous rendions rien en échange de l'appui que vous uous prêtez. Si votre raison humaine confirme ma raison catholique, votre raison aussi a besoin d’être confirmée par la mienne. Car, quelle est votre plaie , celte plaie de la raisou humaine, qui vous ronge, ce soupir de votre âme, que j’entends dès qu'elle s'approche de mon oreille ?.... Ah ! vous en savez le nom, c’est le soupir et la peine de tous : c'est le doute !

Vous tons, je vous adjure, pourquoi êtes-vous ici ? Que se passe-t-il ici qui vous touche, qui vous force de venir et de m’écouter ? Hélas ! dans votre orgueil , qui est démesuré, quoique légitime à bien des litres, dans cet orgueil sans fond ni rives, le scepticisme nage comme un vaisseau sans pilote dans l’immensité de l'Océan. Que votre vaisseau est grand et magnifique ! Il a trois ponts, il est armé de canons ciselés et puissans ; vous avez créé la poudre pour en porter au loin l'effet, et appeler à vous tous

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les rivages. Mais, infortunés! le silence seul vous répond ; le phare de votre raisou ne vous apparait jamais; la terre vous fuit comme elle fuyait Colomb. Et pourquoi? Je vous le disais l'autre jour, parce que vous n'avez pas d’éteudue dans votre raison pour mesurer l'abimc de la vie, pas de profondeur pour le souder, pas de clarté suffisante pour l'illuminer. Que voulez-vous trouver que le doute ? Eh bien ! nous vous l'ôlons, ce doute ; la raison catholique prend la vôtre toute tremblante, elle la rassure, elle raffermit, elle lui ouvre l'horizon, elle se pose devant elle comme une pyramide orientée ; et vous, arabes de la vérité, qui passez sur votre cheval, vaincus par le seul aspect de celte masse, vous luttez pourtant encore, vous essayez, contre l'immutabilité, la puissance du mouvement; la pyramide vous regarde, elle se tait, et sou silence est encore plus puissant que six mille ans de votre parole.

Eutre nous donc, Messieurs, c'est à charge de revanche; nous nous appuyons sur vous pour confirmer notre raison, et, tant que vous n’êtes pas appuyés sur nous pour confirmer la vôtre, vous n'avez pas d'issue pour sortir du doute.

Mais, cependant, malgré ces rapports d’intelligibilité, d'analogie, de confirmation réciproque, prenons garde, les deux raisons demeurent toujours réellement distinctes. Car, de tous les principes humains, vous ne déduirez jamais ce premier priucipc catholique : Dieu est un eu trois personnes. Or, là où man-

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que la filiation, là est nécessairement la distinction. La raison catholique, n’étant pas une conséquence de la raison humaine, appartient à un ordre tout autre; elle a de véritables principes, elle commence en elle , ou plutôt elle commence en Dieu , sans aucun intermédiaire cutre elle et lui. Et, par conséquent, le rapport de communion ne détruit pas le rapport de distinction entre la raison humaiue et la raison catholique.

Ici , je suppose qu'un doute vous vient et que vous m'arrêtez. Puisque la communion est nécessaire entre les deux raisons, pourquoi sont -elles deux ? A quoi bon la dualité là où l’ou veut en venir à l'unité? Quelle bizarrerie, que Dieu, qui voulait nous éclairer, n’ait pas allumé un seul fanal, au lieu d'en allumer deux, cl qu'il ait voulu que cette lumière totale ait été le résultat d’une lumière double ! Pourquoi ? Je pourrais vous dire tout simplement que je n’en sais absolument rien. Je pourrais vous rappeler que vous êtes corps et âme, et pourtant unité ; que Dieu a constitué votre propre essence au moyen d’une dualité parfaitement distincte, qui conclut a une unité réelle de la personne humaine ; que l'humanité sc compose de deux sociétés, la société temporelle et la société spirituelle ; et que , de même que le corps et lame concluent à l’unité de votre personne, la société spirituelle et la société temporelle à l’unité du genre humain, il n’est pus étonnant qu’il y ait aussi en vous deux raisons : une raison

humaine et une raison divine, parfaitement unies, quoique parfaitement distinctes. El si vous tenez à en savoir la cause, je vous la dirai autant qu’on peut la connaître : C'est que vous êtes la limite de deux mondes, le point de jonction de la nature basse avec la nature haute, du monde des corps et du monde des esprits ; d’où il résulte nécessairement en vous le jeu singulier d’une double vie, matière et âme tout ensemble, société temporelle et société spirituelle, lumière naturelle et lumière surnaturelle. C’est là, Messieurs, la difficulté de notre position, comme c’est aussi sa dignité, et celte difficulté est grande : toute l’histoire humaine, toute l’histoire del'entcndcment, toute l’histoire de la société prend ses plis et replis dans cette immense difficulté de la dualité dans l’unité, et de l’unité dans la dualité. Nous tenterons mille voies pour sortir delà; pour faire de l’àme avec le corps ou du corps avec lame ; de la société temporelle avec la société spirituelle, ou de la société spirituelle avec la société temporelle ; de la lumière naturelle avec la lumière surnaturelle, ou de la lumière surnaturelle avec la lumière naturelle : l’essence des choses résistera toujours à ces efforts désespérés. Le premier principe de la sagesse, c’est d’accepter ce qui est. Ce qui est, c'est la dualité dans l'unité. Le devoir des vrais philosophes et des véritables hommes d’Etat, c’est de respecter cl de constituer la dualité, en respectant et en constituant aussi l’uuilè. Attaquer l'unité, c’est

(oui détruire ; attaquer la dualité, c'est tout opprimer. Le genre humain protestera toujours contre celte double attaque, parce qu'il ne peut vouloir ni de l’anarchie, ni de l’oppression. La vérité est au milieu.

Maintenant, Messieurs, que nous avons constate le rapport d'harmonie et de communion entre la raison humaine et la raison catholique, cherchons s'il existe entre elles un rapport de subordination. Nous avons déjà dit que de la raison humaine on ne conclut pas la raison catholique, ni réciproquement. Il ne faut donc pas chercher entre elles un rapport de filiation , ni, par conséquent, la subordination qui naît de ce rapport.

Sont-elles liées du moins par une subordination d'antiquité? La raison humaine précède-t-elle la raison catholique, ou la raison catholique précèdct-elle la raison humaine? Ni l’un, ni l’autre. Quels que soient les systèmes sur l’origine des premiers principes humains, systèmes que je n’aborde pas ici, toujours est-il qu’il existe à cet égard un fait irréfragable : c’est que, à qui l’on n’a pas parlé, la raison humaine n’est pas venue; c’est que le sourd-muet, né au milieu de vos villes, de vos spectacles et du spectacle du ciel, ne possède pas de vérités générales, de principes métaphysiques, jusqu'au jour où la parole humaine est venue les lui communiquer. El comme la parole humaine, au moment où elle arrive à l’oreille de l’homme, lui parle le langage

humain cl le langage divin (nul à la fois, la naissance de la raison humaine et celle de In raison catholique se confondent. C'est le même berceau, c’est la même parole qui les provoque, parole à la fois terrestre el céleste, humaine et surhumaine, et qui renferme, indissolublement uni, tout ce qu'il y a de puissance dans l'une et dans l’autre raison. C'est pour cela que la première parole a été donnée par Dieu à la mère, qui n'a jamais blasphémé Dieu. Si I on avait confié notre berceau à des hommes, ah 1 peut-être, dans l’animosité de leurs passions, ils auraient pu nous dérober Dieu et s'efforcer d’obscurcir notre raison divine ; mais notre berceau a été mis sous la garde de nos mères , cl jusqu'à présent , même parmi les faux cultes, les enfans ont appris à nommer Dieu en même temps que l'homme, à nommer le père qui est aux cieux en même temps que le père qui est sur la terre. Je vous en rends grâces, mères chrétiennes, au nom de vos fils qui sont ici présens, el au nom de l'humanité tout entière !

Sous le rapport de l'antiquité , la raison humaine n’est donc pas subordonnée à la raison catholique, ni la raison catholique à la raison humaine ; ce sont deux sœurs nées le même jour. Toutefois, Messieurs, par cela seul que la raison catholique pousse l'homme plus loin en étendue , en profondeur et en clarté, par cela quelle augmente le capital intellectuel du genre humain, il est manifeste quelle a l'avantage sur la raison humaine. La raison ca-

iholiquc renferme la raison humaine , tandis que la raison humaine ne renferme pas la raison catholique ; la raison catholique est la raison humaine, plus quelque chose, et comme le plus l'emporte sur le moins, l'addition sur la soustraction, il est clair, en vertu même des lois de l'arithmétique , que la raison humaine est subordonnée à la raison catholique.

Donc, Messieurs, rapport d’harmonie, de communion dans la distinction, de subordination hiérarchique, voilà tous les rapports qui unissent la raison humaine à la raison catholique. Et pourtant la guerre existe entre ces deux puissances, une triple guerre : guerre sociale, guerre scientifique, guerre rationnelle.

Guerre sociale : c’est-à-dire que la raison humaine, par la violence, par la ruse, par la légalité fausse, s’efforce de proscrire la raison catholique et d’entraver son développement.

Guerre scientifique : c’est-à-dire que les savans, qui devraient nous montrer l’idée divine dans tout, nous la cachent sans cesse, et qu'ils aiment mieux mentir à la vérité scientifique elle-même, que d’apporter quelque appui dans l'esprit humain à la vérité divine.

Je ne m’occupe pas de ces deux guerres; je ne dois vous entretenir que de la guerre rationnelle, parce qu’elle est relative aux rapports de la raison humaine et de fa raison catholique, rapports que

nous éludions aujourd’hui. Celle guerre esl la plus universelle des trois ; car il y a peu de savans et peu d'hommes publics , mais loul homme possède les élémens de la raison ; et, par conséquent, la guerre rationnelle de la raison humaine contre la raison catholique est la guerre de tous contre tous. Nous disons : Il y a un rapport d’harmonie ou de noncontradiction entre la raison humaine et la raison catholique; on nous dit qu’il y a contradiction. Nous disons : Il n’y a pas séparation, mais communion entre la raison humaine et la raison catholique ; ou nous dit qu’il y a séparation. Nous disons : Il y a subordination hiérarchique entre ces deux puissances, et la raison catholique ticut le premier rang; on 'nous dit que c’est la raison catholique qui esl subordonnée à la raison humaine. Voilà toute la guerre.

Il y a, dit-on, contradiction entre la raison -humaine et la raison catholique. Comment cela? C’est que, de notre propre aveu, nos dogmes sont incompréhensibles. Il est vrai, nous l’accordons, et nonseulement nous l’accordons, mais nous voulons qu il en soit ainsi. Or, est-il contradictoire à la raison humaine d’admettre des dogmes incompréhensibles ? Je soutiens le contraire. Qu’cst-ce que comprendre ? c’est connaître une chose avec un tel degré de perfection, qu’on ne. puisse plus faire une question sur celte chose. Du moment que vous dites : pourquoi ? vous n’avez pas compris. Vous pouvez connaître :

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je ne dis pas que vous ne connaissez pas , mais vous ne comprenez pas, puisque vous faites une question. Si vous compreniez, vous n'auriez plus de question à faire. Or, je vous le demande, quel est le livre, quel est le système, quelle est l’idée, quelle est la vérité après lesquels on ne demande pas pourquoi ? Voici un grain de blé. La science a analysé ce grain de blé; elle sait tout ce qu’il renferme; et pourtant je dirai de ce grain de blé ce que disait La Bruyère à propos d'une goutte d'eau : O princes de ce monde, vous avez des armées, des arsenaux ; des milliers d’hommes obéissent à un souffle de vos lèvres ; nous autres, simples hommes, nous creusons péniblement la terre, et nous avons besoin d’eau pour faire fructifier nos sueurs ! O princes, potentats, majestés, faites une goutte d'eau ! Et moi, je dis : Nous autres, simples hommes, qui creusons péniblement la terre, et qui avons contre nous la grêle, le soleil, la pluie, les vents, nous avons besoin de blé, ô princes de la science, potentats de l’analyse, majesté des académies, faites un grain de blé ! Vous ne le pouvez pas, et pourquoi ? Car enfin vous avez décomposé ce grain de blé, vous savez tout ce qu'il contient ; oui, tout, excepté ce qui constitue un germe, excepté la force , parce qu'on ne voit une force que par ses effets , excepté la force qui fait le germe.

Une chose digne de remarque , c'est la naïveté de la logique humaine, qui établit comme une règle

fondamentale de l'art de raisonner que le progrès indéfini n'est pas admissible, c’est-à-dire qu’on ne peut pas toujburs demander : pourquoi? El, sans doute, elle a raison ; car, bien que ce soit un désir invincible de l'esprit humain de connaître et d'avancer toujours dans la connaissance, cependant il vient un point où il est insensé de dire encore : pourquoi ? un point où la logique nous arrête, et où nous sommes contraints de nous écrier, comme ces voyageurs parvenus aux extrémités du monde :

Sislinm* hic tnnilcm nobis uhi defuit orhis.

Comprenez donc qu'il n’est pas contradictoire, à la raison humaine, d’admettre des choses incompréhensibles, et qu'au contraire elle n’admet rien qui ne soit incompréhensible.

On pousse plus loin, on dit La raison catholique admet plus que l’incompréhensible, elle admet l’inintelligible. Que prétend-on? qu’on n’entend pas les propositions qui constituent les premiers principes de la raison catholique ? Mais il est impossible qu'il y ait quelque chose d'inintelligible pour l'homme quand ce quelque chose est nommé. Quand je dis : Dieu est un en (rois personnes; vraie ou fausse, cette proposition est intelligible à mon oreille intérieure. Quaud je dis : Dieu est cruel ; j’émets une proposition fausse, mais non pas inintelligible ; elle est si peu inintelligible, que je la repousserai t. i. 27

par une raison fort simple : j'opposerai l’idée de cruauté à l’idée de Dieu, et je montrerai que ces deux idées s’excluent mutuellement. Or, Tout est nommé dans la religion catholique, donc tout est intelligible.

Il faut que nos adversaires abandonnent ces deux positions de l'incompréhensibilité et de l’ininlelligihililé, et que, prenant nos dogmes en détail, ils prouvent de chacun en particulier qu'il est contradictoire à la raison humaine. Ils le font, mais y réussissent-ils? Certes, s’il est un dogme attaquable en apparence sous ce rapport, c'est le dogme de la Sainte-Trinité, d’un Dieu un en trois personnes; car, comment l'unité et la triplicité sont-elles réunies dans un seul être, pour composer son essence? Voyons un peu. J’étends ma main dans l’espace : qu’est-ce que l’espace? L’espace est une unité d’étendue, constituée par (rois dimensions réellement distinctes entre elles, la longueur, la largeur cl la hauteur. Voilà donc l'espace défini d’une manière analogue à la définition même de Dieu, et que nous ne pouvons pas concevoir autrement que par la réunion des idées d'unité et de triplicité. El nous ne connaissons pas d’être qui ne soit constitué par l’unité, qui est son centre vital, et par la multiplicité, qui est son mouvement de va-et-vient, en sorte que, attaquer la notion de la trinilé, c'est attaquer la notion même de la vie dans son essence. Ne suis-je pas vivant, ne srntcz-vnusjpas qu’il y a

unité en moi comme en vous, ne scnlez-vous pas en même temps la multiplicité, les nerfs, les veines, la main qui palpite et qui veut saisir? Otez la multiplicité, vous ôtez le mouvement, il n’y a plus de vie; ôtez l’unité, vous ôtez le ressort d’où procède le mouvement, la vie s’évanouit également.

Voilà pourlaut vos objections, ce que vous opposez depuis dix-huit siècles à la vérité, et toutes, sacliez-le bien, toutes se résolvent avec celle déplorable facilité. Je l’appelle déplorable}, car il est honteux pour l’esprit humain de n'avoir pas trouvé mieux contre Dieu, et de ne résister à Jésus-Christ, à son Evangile et à son Eglise, que par de pareilles imbécillités. Vous sentez bien. Messieurs, que je ne veux pas passer tous nos dogmes en revue. J'ai voulu seulement vous montrer comment la guerre se fait entre la raison humaine et la raison catholique, sous ce premier point de vue. Je passe à la séparation qu’on prétend exister cuire les deux raisons.

Ici la lactique est plus habile. Voici comment ou entend lu séparation de la raison humaine et de la raison catholique. Je vais vous en donner la formule. Au siècle dernier, un savant faisait une histoire de la formation du globe; le soleil, disait-il, a laissé échapper un jour, je ne sais par quelle force, une portion de sa matière qui a été saisie par d’autres forces. Cette matière ignée, en se refroidissant, est devenue la terre. Il est vrai que Moïse en raconte autrement lu formation ; nous n'attaquerons pas son récit. La révé-

lation est sacrée , mais la science a son domaine séparé ; ce sont deux lumières qui doivent se respecter en restant chacune dans ses limites.

Un médecin disait : Nous éludions l'anatomie du corps humain ; nous examinons comment la vie procède, le point central où elle commence et d'où elle se répand; nous n'avons point trouvé la place de lame, ni reconnu sa nécessité. La religion affirme son existence, et cela suffit ; elle est d’un ordre sacré ; ce que nous disons est d’un ordre profane; on ne peut pas nuire à ce qui est placé si haut.

Ainsi procédait-on, je ne dirai pas avec hypocrisie, mais avec habileté, à la séparation de la raison humaine et de la raison catholique. Et quel était le but final de cette tactique si respectueuse ? Frédéric II, roi de Prusse, le confiait un jour à ses amis avec un rare bonheur d’expression : • Pour en finir avec l’E- » glise catholique, savez-vous ce qu’il faut en faire ? • Il faut en faire un hibou... » Vous savez, Messieurs, cet oiseau solitaire et triste qui se lient dans un coin avec un air rechigné.

Voilà le secret : nous isoler de tout, de la politique, de la morale, du sentiment, de la science ; uous suspendre entre le ciel et la terre sans aucune espèce de point d’appui, pour nous dire, un genou en terre : Vous avez Dieu, qu’avez-vous besoin du reste ?

Nous n'acceptons pas cette situation. Nous tenons à tout, parce que uous venons de Dieu, qui est en

tout ; rien ne nous est étranger, parce que Dieu n'est étranger nulle part. Entende/ l'Evangile s’appuyant sur le cœur de l’homme : Dieu a tant aimé le monde, qu’il a donné pour lui son fils unique El entendez Bossuet vous en donner le commentaire : Maintenant que l’on m’oppose tout ce que l’on voudra... (Je cite de cette mémoire, que les grands hommes créent toujours dans l'esprit, alors même que l’airain de leur parole ne s’y grave pas.) Quand vous m’objecterez qu'il est impossible qu'un Dieu se soit fait homme, parce que vous n'étes rien et que Dieu est tout, je m’écrierai : Dieu a tant aimé le monde ! Si vous me dites qu’il est absurde que Dieu ait été crucifié, moi, je vous dirai : Dieu a tant aimé le monde ! El en effet, si nous, simples mortels, nous pouvons donner notre vie pour ce que nous aimons, comment Dieu, qui est le principe de l’amour, n’aurait-il pas pu se faire homme afin de mourir par amour ? Dieu a tant aimé le monde ! Là est notre force! Là, Messieurs, dans votre raison, dans vos senlimens, dans l'amour ! La charité que nous vous prêchons, c'est de l'amour ! On aime Dieu comme on aime une créature. L’effet n’est pas le même sous le rapport des sens ; mais il n'y a pas deux amours. La différence, c’est que l’un est petit, et qu’il s’applique à des objets bornés, tandis que l'autre est grand et s'applique à un objet sans bor-

1 Saint Jean, diap. 5, vers. I li .

nés; l'un se dilate dans le fini, l'autre dans l’infini. I)ila(ez-vous, disait saint Paul aux Corinthiens. La raison catholique, en vous apportant ses dogmes, ne vous apporte rien de nouveau et d’étranger, elle ouvre vos entrailles et les agrandit; elle ouvre votre intelligence et l’agrandit ; elle se fait homme pour vous diviniser.

Ecoulez saint Paul : Il n’y a plus de Juif, ni de Grec ; il n’y a plus d'esclaves, ni d'hommes libres; il n’y a plus d'hommes, ni de femmes 1 ! Où est la forme de celte parole, si ce n’est dans le sentiment de la fraternité humaine, mais de la fraternité posée sur une nouvelle hase, notre communauté de sang avec le Dieu fait homme ? Voilà ce qui a fondé sur la terre une politique que la raison humaine n'avait pu créer. Vous aviez déshonoré l’homme par l'inégalité de l’esclavage ; la raison catholique, faisant ce que vous n’aviez pu faire, a élevé l’humanité sans vous, malgré vous, par une charte qui a été le principe de toutes les vôtres, et qui en est encore le seul véritable soutien.

Ecoutez encore : Je ne mens pus, disait saint Paul, je désirais d'être séparé du Christ par l'anathème, en faveur de mes frères, qui sont mes parens selon la chair, qui sont Israélites, de qui est l’adoption des enfans, cl la gloire, et le testament, et la législation , et le service , cl les promesses , de qui

' Kjiiln* aux (inblc*. cha|>. â, ver*. 2K.

sont 1rs patriarches, et (le q ni est le Christ selon la chair ' ! Ainsi sainl Paul voulait être séparé d«* Jésus-Christ, lui qui avait dit ailleurs : Qui me séparera de l’amour de Jésus-Christ ? Il le voulait main tenant, et pour qui ? Pour sa patrie, pour ses parens selon la chair !

Ah ! il vous va bien de vouloir faire de nous des parias de l'humanité, vous à qui nous avons douué tous les sentimens qui ont fait l'humanité! Allez, vous n'y réussirez pas; vous de nous ôterez ni la science, ni l’amour, ni rien de ce qui est l'homme. On n’ôte pas le génie à qui on le veut; ou n ote pas la liberté à qui on le veut; on note pas la dignité à qui ou le veut ; on u ôte pas la patrie à qui on le veut. Chassez-nous, si vous le voulez, nous emporterons, dans l’exil, jusqu'aux extrémités du monde, notre nom et notre cœur de citoyens; nous vous y servi rons par nos sueurs et notre sang, et, lorsqu’un jour, vous enverrez vos ambassadeurs dans ees terres lointaines, ils y trouveront des pages écrites par uous pour votre histoire, et qui leur serviront d'introducteurs.

(teste la question de la subordination. On nous dit que c’est la raison humaine qui a la suprématie, parce que nous ne pourrions pas asseoir notre raison catholique sans le secours de la raison humaine. D'abord, on sc trompe : nous avons établi que, à coté de la force rationnelle et au-dessus d’elle,

1 Ê|iilrcaui Romains, chap. 0, \ ers. t cl suiv

il existait la force mystique, suftisante pour donner la certitude religieuse à l'immense majorité du genre humain ; tandis que la raison humaine est incapable d’échapper à l’infirmité du doute, lorsqu’elle n'est point assise sur la raison catholique, qui lui sert à la fois de support et de couronne. Avant de réclamer la suprématie, avant de se poser comme roi, il faut avoir des sujets. Je cherche les sujets de la raison humaine, les sujets de la philosophie ; où sont-ils? Où sont les sujets de Platon, d’Aristote, de Zénon, de Leibnitz, de Kant? Infortunée qu’elle est, la philosophie engendre des disciples, qui, à peine nés de son sein, ayant reçu d’elle les armes de l'esprit, se tournent contre leurs maîtres, et constituent de nouvelles écoles sur les ruines des écoles d’où ils sont sortis. Ainsi a-t-il été des anciens philosophes, ainsi des nouveaux. Vous n'avez pas de sujets, comment auriez-vous la souveraineté, la suprématie? Et encore avez-vous un plus grand malheur que de n’avoir pas de sujets ; vous n’avez pas d'enfans. O philosophes, dominateurs superbes de l’esprit humain ; où sont vos ouailles, où sont les âmes qui vous aiment d une amitié filiale ? Je suis jeune encore, et pourtant j’ai déjà bien vu des âmes daus la mienne ! J’ai eu bien des larmes de l’àme sur mes joues! J’ai serré bien des amis spirituels dans mon sein de chrétien et de religieux ! Jésus-Christ nous l’avait promis, quand il disait : Celui qui quittera sa. maison , scs frères ou ses sceurs, ou son peve ou

sa mère , ou ses enfans ou scs champs, à cause de moi cl de l’Evangile, trouvera des maisons, cl des frères et des sœurs , et des mères et des fils 1 . 0 philosophes, qui revendiquez la suprématie de la raisou humaine sur la raison catholique, où sont vos eufans ? Où sont les larmes séchées, les confessions entendues, les améliorations d'existence, les consolations sorties de vous ? Ah ! quand vous auriez des sujets, vous n’avez pas d'enfans. Et, où manque la paternité, comment y aurait-il souveraineté? Où manque la souveraineté, comment y aurait-il suprématie?

• Sainl Mort*, diap. 10, vers. 20 cl 30.

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