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DE MONSEIGNEUR DE FORBIN-JANSON

Monseigneur *,

Messieurs,

Parmi les hommes que la Providence de Dieu a donnés à l’Eglise de France depuis quarante ans , il en est peu qui ait attiré l’attention de leurs contemporains au même degré que Mgr. Charles-Auguste de

* Cet’ éloge a été lu, dans la Cathédrale de Nancy, le 28 août t844.

‘ Mgr. Menjaud, évêque de Nancy et de Tout.

Forbm-Janson, évêque de Nancy cl de Toul , primat de Lorraine, maintenant retourné à Dieu. Il en est peu surtout qui, avec des qualités de cœur aussi remarquables, avec les dons d’une intelligence aussi vive, ait moins triomphé des obstacles de leur vie, et moins placé leur personne et leur mémoire à l'abri des scnlimens contraires. Sur les rivages de l’Asie , aux bords plus lointains des fleuves de l’Amérique, il a vu des populations s’attacher à ses pas, s’enivrer de sa parole, l’appeler tout haut des noms les plus chers à l'homme : il en a vu d’autres le repousser de leur sein, cl il est mort loin de son siège épiscopal, après quatorze années d’exil, dans un âge prématuré. Moins heureux qu'un autre évêque de son temps , dont le palais fut détruit deux fois par la tempête , il n'a pu mourir au milieu de son troupeau , et recevoir dans son cercueil cette dernière visite des peuples qui leur inspire, quand tout est fini, un sentiment plus modéré de leur puissance et une équité plus calme dans leurs jugemens. Je viens, Messieurs, parler sur cette tombe que vous n’avez pas vue , et que vous ne verrez jamais; j’y viens parce que la vie de Mgr. de Janson mérite d’être étudiée dans ses succès et dans ses revers , parce quelle peut profiler à plusieurs , parce que l’Eglise de France lui doit un souvenir : mais j'y viens aussi par un sentiment qui m'est personnel. Chose singulière ! les deux évêques de France que la foudre de ce siècle a le plus frappés , sont les deux évêques qui m'ont aimé davantage. Je n’ai pu rendre

à l un les derniers devoirs de la piété liliale , je viens les rendre à celui-ci.

Ne croyez pas toutefois que j'abuserai des droits de la mort ; si la mort favorise la justice, elle ne doit point favoriser la flatterie; elle m'avertit, au contraire, en reportant ma pensée vers les sévères jugemens de Dieu, qu'en nulle autre occasion je ne dois me sentir plus fort de mon ministère pour remplir envers toute créature les obligations sacrées de la vérité et de la sincérité. Je serai vrai, Messieurs, je serai juste ; je serai surtout chrétien , c’est-à-dire que j'honorerai la justice et la vérité par un accent qui ne blessera le cœur de personne.

Dois-je, Messieurs, vous entretenir des ancêtres de Mgr. de Janson ? C’est un penchant naturel n l'homme de rechercher son origine , de démêler dans la suite innombrable des générations les canaux par où lui est arrivée cette goutte de vie qu'il possède, goutte amère et précieuse , qui a traversé les siècles pour venir de Dieu à lui, et qui doit sans doute son originalité propre à toutes les vicissitudes d'un si extraordinaire chemin. Comme un navigateur échoué, dans des contrées inconnues, à l’embouchure d’un fleuve, en remoule le cours, et s'avance de campemens en campcmens vers les montagnes mystérieuses qui en contiennent la source, ainsi l'homme voyageur déposé par l'éternité daus un point du temps et de l'espace, se tourne vers sa source, et se cherche luimême dans des âges où il n’était pas encore. Mais

hélas ! les oalions elles-mêmes ne connaissent pas leur origine ; elles se rencontrent tout à coup dans l'histoire, le lendemain d'un combat , et c'est en vain qu elles veulent passer plus haut, pour arracher à l'antiquité le secret de leur destin primitif. Comment un simple homme pourrait-il obtenir du temps ce que les grands peuples n'ont jamais obtenu de lui ? Aussi les plus illustres familles n'aspirenl- . elles qu a des aïeux récens, et par de là ce terme où commence si près de nous leur hérédité constante, elles se perdent avec le reste de l'humanité dans une commune ignorance de ce quelles furent jadis. Mais si peu loin qu'un homme puisse atteindre ses pères, c'est toujours pour lui une consolation d'eu regarder le visage, et nous, spectateurs des vies célèbres, nous sommes volontiers curieux de la question de leurs ancêtres.

Quels étaient donc les ancêtres de Mgr. de Janson ? Jusqu'où son regard plongeait-il dans le passé, lorsque, jeune encore, il cherchait à se deviner luimême ? Ne fùt-ce que pour apprécier le cours de ses idées et la valeur de ses sacrifices, nous avons besoin de connaître le sang qu'il trouva dans ses veines. Or, Messieurs, il eut, dans un siècle plébéien, l'incomparable malheur de naître d'une race historique. A toutes les époques, une grande naissance est un fardeau ; mais n’ai-je pas le droit de l'appeler un malheur lorsqu’elle ne rencontre plus rien autour d’elle qui lui réponde, cl que l’élévation

qui en résulte encore n'allirc que la détiance, n’obtient que l’exclusion , ne crée que l’impossibilité ? Ah! ceux-là sont heureux qui naissent à la mesure de leur temps, patricieus dans un siècle patricien , plébéiens dans un siècle plébéien ! Ceux-là sont heureux, cl la moindre justice qu’ils doivent à ceux qui n’ont pas la même fortune , c’est de comprendre combien est dure leur position. L’homme n’est fort que par sa correspondance au mouvement réel de l’humanité , et toutes les fois qu’il reste en dehors de ce mouvement ou qu’il lutte contre lui, il est semblable au passager laissé dans un désert par le vaisseau qui le portail, et dont il suit de l’œil sur les flots l’irréparable fuite. En vous parlant des ancêtres de Mgr, de Janson , Messieurs, je vous parle donc de son premier malheur, et plus je vous ferai voir qu’ils étaient grands, plus vous aurez à conclure que le mérite de leur héritier, s’il en a eu quelqu'un, a été un rare et difficile mérite.

Le douzième siècle avait déjà ouï le nom des Forbin ; l’Angleterre et l’Italie le lui avaient répété. Au treizième siècle, Charles Ier d’Anjou, comte de Provence , les appela dans ses Etats et les combla d’honneurs et de bienfaits. Ils s’allièrent même par des mariages à cette famille souveraine. Plus lard , au quinzième siècle , le comte Charles IV étant menacé de mourir sans héritiers, ce fut Palamède de Forbin, surnommé le grand, qui le disposa à faire son testament en faveur de Louis XI, et qui ména-

gea ainsi la réunion du comté de Provence à la couronne. Louis XI le récompeusa de cet éminent service, qui reliait la France à l'Italie, en lui déléguant l’autorité souveraine sur la Provence, et en lui donnant cette devise , qui est encore celle des Forbin : J'ai fait le roi comte, et le comte m'a fait roi. Ainsi devint purement française la maison de Forbin, en apportant à la France une de ses plus riches et de ses plus ingénieuses provinces, et depuis elle ne cessa d’honorer ce premier titre de sa gloire en produisant dans les armes, dans le gouvernement, la magistrature et l’Eglise, des hommes d’un haut talent. Je remarque dans le nombre deux figures historiques : d'abord Toussaint de Forbin, cardinal de Janson, évêque de Digne, de Marseille et de Beauvais, grand aumônier de France, et ambassadeur de Louis XIV en Toscane, en Pologne et à Rome. Ce fut lui qui, à la diète de Pologne de 1674, fit élire pour roi le fameux Jean Sobieski , sauveur de la chrétienté sous les murs de Vienne, et qui conclut, sous Innocent XII , la réconciliation de la France et du Saint-Siège, dont la bonne harmonie avait été troublée depuis longtemps par la déclaration de l'assemblée du clergé en 1682. L’autre personnage, que je tenais h vous nommer, est le comte de Forbin, grand amiral du roi de Siam à la fin du dix-septième siècle, revenu depuis en France, et l’un des officiers qui honorèrent le plus notre marine sous la vieillesse de Louis XIV. Dans la seule

année 1707, il battit cinq fois les flottes anglaises, et rapporta une valeur de six à sept millions, fruit de ses expéditions navales.

Telle était, Messieurs, la maison de Forbin, divisée en plusieurs branches, qui avaient pour aînée celle de Forbin-Janson. La Providence ne laissa guère au jeune Charles-Auguste, dont nous vous exposons la vie, le temps de s’enorgueillir de sa naissance. Il n’avait pas encore atteint l’âge du discernement, que déjà grondait dans sa force l’orage qui devait abaisser la majesté des rois, ravir la puissance aux familles antiques, appeler tous les enfans de la France aux mêmes devoirs et aux mêmes droits, et créer dans le court espace de vingt-cinq ans, sur des ruines colossales, une histoire, une gloire et une nation toutes nouvelles. Je ne dirai rien davantage de ce moment, auquel nulle autre époque du monde ne saurait être comparée, sinon qu'il convient à nous , générations présentes , de considérer quelle blessure nous avons faite au passé et d’admettre au moins qu’il a pu rester à d'autres des souvenirs, des regards, quelque chose qui n’est ni étranger ni ennemi, mais qui seulement n’est pas aussi jeune que nous. Si les soldats de Clovis ou les paladins de Charlemagne ressuscitaient de leur tombe, leur stupeur, en nous voyant, n'accuserait pas leur patriotisme ; elle n’accuserait que le temps et celle difficulté de l’esprit à suivre assez vile l’effroyable précipitation des choses humaines. Et si

nous-mêmes, nous avions reçu dans nos veiues le lait du passé, si un quart d'heure seulement nous avions respiré un air plus vieux que le nôtre, nous connaîtrions combien les révolutions de l'esprit sont plus lentes que les révolutions des empires, et nous jugerions avec plus d’indulgence celte immutabilité des idées et des mœurs, qui nous semble un obstacle dans les autres, et qui un jour nous paraîtra dans nous-mêmes fermeté et vertu.

Charles-Auguste fut emporté en Allemagne par ses parens qui fuyaient devant la tempête. Il n’y resta que peu ; sa famille le ramena en France dès que la société nouvelle commença de surgir à travers les débris de l'ancienne. Ce fut en France qu'il accomplit le premier acte solennel de la vie, je veux parler de la première communion. C’était plus que jamais alors pour les chrétiens un acte doux et mémorable. Ils avaient vu leurs autels profanés, leurs églises abattues ou fermées, leurs prêtres meurtris et dispersés; une puissance gigaulesque s'était déclarée leur ennemie, et en même temps quelle portait aux frontières de la patrie une glorieuse terreur, elle rapportait au dedans ses triomphes, pour s’en faire contre Dieu un invincible trophée : mais voilà qu'encore une fois la parole divine s'était accomplie, et les chrétiens répétaient, dans la langue de David, ces chants prophétiques qui, depuis trois mille ans, accusent d'impuissance leurs persécuteurs : Pourquoi les nations ont-elles frémi,

et les peuples ont-ils médité des choses vaines ? Ixs domination s de la terre se sont assemblées contre le Seigneur et contre son Christ ; elles ont dit : Rompons leur joug, et jetons-le par-dessus nos têtes ! Mais celui qui habite dans les deux se rira de leur dessein, et le Seigneur s’en moquera *. La joie des chrétiens était d'autant plus pure, que le retour de leur liberté s'était fait par le dedans et non par le dehors ; il n'y avait pas eu émigration de la foi ; la foi était demeurée dans la patrie aux jours des revers comme aux jours de la prospérité; elle avait embrassé en pleurant et en espérant la terre de Clovis et de saint licmi , cl cette terre , fidèle à ellemême aussi bien qu'à Dieu, avait, par une germination insensible, relevé vers le ciel ses liges un moment abaissées. Charles-Auguste s'assit donc pour la première fois à la table sainte en portant dans son cœur et sur son front plusieurs joies ensemble, la joie de sa jeunesse, la joie de la patrie retrouvée, la joie du christianisme renaissant, la joie des anges qui étaient descendus pour le visiter. L'onction de ce jour-là demeura dans son àmc comme une blessure qui ne se ferma plus ; encore que sa physionomie ressortit eutre des ligues fortement accentuées, comme celles de toutes les vieilles races, il revêtit, par-dessus leur énergie native, une grâce pieuse qui lui obtint la première conquête qu’il ail faite pour Dieu.

' Psaume 2, vers, i, 2, 3, i.

D’ordinaire, c'est l’âge mûr qui conduit l'enfance à Dieu. Il a sur elle le triple empire de l'expérience, de la raison et de l'autorité , et cet empire ne lui fut donné sans doute que pour inspirer le bien et la vérité à l'intelligence ignorante et docile de l’enfant. C'est surtout la plus sacrée fonction du père. Mais pour donuer Dieu, qui renferme seul tout bien cl toute vérité, il faut le posséder soi-méme ; il faut le connaître, l'aimer cl le servir. Or, le père du jeune Forbin appartenait au siècle qui venait de s’achever ; son oreille était pleine encore du rire ingénieux cl illustre qui, depuis cinquante ans, poursuivait en Europe l’ouvrage du fils de Dieu sur la terre. Il est vrai que, depuis, le sang et les larmes du monde avaient fait assez de bruit pour distraire de la moquerie les esprits les plus légers ; mais s’il y avait stupeur, il n'y avait pas conversion. On s'étonnait qu’une catastrophe aussi terrible fût sortie de doctrines aussi gracieuses ; on regrettait le siècle passé comme un modèle d’esprit, d’élégance, de mœurs heureuses, d'une société accomplie, et l’on s’en prenait à tout de sa chute, excepté à Dieu et à soi. Tant il est difficile à l'aveuglement des hommes de discerner la révélation divine jusque dans les événemens où elle éclate le plus! Quand Balthasar, les vases du temple de Jérusalem à la main , regardait sur la muraille le doigt de Dieu qui écrivait son arrêt, l’infortuné tremblait bien de tous ses membres, mais il uc comprenait pas encore son crime.

Le marquis de Janson dut à son fils la lumière que ne lui avaient point donnée les ruines d’une société corrompue. Il ne pouvait le voir à l’église sans attendrissement ; la paix de ses traits, l’élévation de son âme qui montait doucement jusqu'à son visage pour l’illuminer, la joie sereine qui enveloppait toute sa personne, ce spectacle du plus chaste bonheur, renouvelé sans cesse sous les yeux du père, le plongeait dans une sorte de contemplation en lui faisant de son fils même une apparition de la vérité. Enfin, un jour il vit Dieu clairement; l'âme du père et du 61s se rencontrèrent dans les inébranlables ccr. titudes de la foi; ils adorèrent, ils prièrent, ils aimèrent ensemble, et tel fut. Messieurs, le premier apostolat de Mgr. de Janson.

Il y avait alors sur le trône de France uu homme supérieur à tous ses contemporains, non-seulement par le génie de la guerre cl de la législation, mais surtout par la profondeur de ses instincts religieux. Aussi grand par la conquête que Cyrus , Alexandre, César et Charlemagne , il avait eu le mérite de reporter sa nation vers Dieu , et bravant jusque dans ses généraux les derniers sifflement de l’incroyance populaire , on l'avait vu saisir d’une main courageuse, et tenir ensemble dans un même faisceau l'épée , le sceptre et la croix de Jésus- Christ. Ce grand homme n’avait de haine contre rien : ni contre Dieu, parce que lui-même était puissant et le créateur d'un monde nouveau , ni

conire la noblesse , parce que lui-même descendait en droite ligne de tous les vieux héros , ni contre le peuple , parce que lui-méme il en était l’enfant, ni coutre le passé et Favenir, parce qu'il se croyait aussi fort qu’eux. Homme social, il embrassait dans sa large poitrine toutes les pensées honnêtes de l’humanité, et n’y proscrivait rieu que la bassesse et l'incapacité. Son armée, ses palais, scs conseils, sa main s’étaient ouverts à tous les débris épars de la société française , et l'on rencontrait chez lui le marquis de l'ancien régime à côté du barou de l’empire, l'homme de la convention ù la gauche de l’émigré, le soldat de la dernière victoire avec un abbé de Saint-Sulpice. Napoléon, Messieurs, discerna le jeune Forbin, et le nomma auditeur au conseil d’Etat '.

C'était pour un jeune homme de vingt-deux ans, héritier d'un grand nom et d’une grande fortune, vif, aimable, prompt d'esprit, c’était, dis-je, une préparation naturelle aux emplois les plus élevés de l'ordre administratif. Charles de Forbin n'avait plus (|u a suivre la pente facile du temps et de sa situation. Mais d'autres pensées roulaient au fond de son àmc. Napoléon avait fait beaucoup pour la religion en lui rendant de la liberté, une partie de ses monu-

' Napoléon, sans doute, commît de grandes fautes contre la religion et contre les libertés publiques; mais un catholique ne saurait oublier qu’il lira la France du chaos, signa le concordat, sc fil sacrer par le Pape, et mourut dans les bras 'le l'Eglise.

mens, et en lui assurant une dotation publique en échange de ses anciennes possessions ; mais alors même qu’il eut fait davantage, il n’eût apporté à la religion qu’un secours humain , utile sans être nécessaire, digne de reconnaissance , ‘ mais incapable de lui donner la vie. Dieu seul est la vie de la religion en la communiquant aux âmes, et il la communique aux âmes par d’autres âmes qui s’y dévouent , qui en deviennent l'expression par leur sainteté, l’organe par leur dévouement, la preuve vivante et populaire par leur autorité. Donner des âmes à la religion, voilà ce que les conquérons et les hommes d'Etat ne sauraient faire, et ce que fait tous les jours un pauvre prêtre en mettant les mains sur son creur pour le sevrer des vaines joies du monde, et en les reportant purifiées sur le creur des autres hommes, après les avoir levées en gémissant vers Dieu. De saints prêtres! Tel est dans tous les temps le cri de la religion; mais eu quels temps devait-elle le pousser plus haut qu'au commencement de ce siècle? La mort et l’exil avaient tari la lignée de ce vieux clergé français qui, par une tradition ininterrompue de savoir et de vertus, remontait jusqu'au double et sacré berceau du christianisme et de la monarchie ; une foule d'églises abandonnées , beaucoup d’autres dirigées par de tout jeunes hommes attestaient la misère profonde de l'Eglise de France. Les temples étaient rouverts ; mais les pierres des temples, froides et muettes, ne répon-

liaient point à la voix des peuples qui venaient y redemander Dieu.

C’est le propre des grands cœurs, Messieurs, de découvrir le principal besoin des temps où ils vivent et de s’y consacrer. Or, le premier besoin de l’empire dans les brillantes années qui l’avaient inauguré, c’était assurément de relever la religion en repeuplant le sanctuaire d'âmes choisies. Déjà, en dehors de l’enceinte sacrée, Dieu avait suscité d’illustres esprits qui étonnaient la France par la nouveauté de leur style et de leurs idées, et qui commençaient sur les hauteurs du monde, à travers l'encens de la poésie, la réédificalion imprévue de la cité de Dieu. Ne fallait-il pas que le sanctuaire s’unit à ce mouvement, et qu’ainsi concourût à la régénération sociale le triple génie du gouvernement, de la pensée et de la sainteté? Charles de Forbin se consumait intérieurement dans cette inspiration de sa foi. Déjà il s’était uni à plusieurs jeunes gens de son âge pour s'exercer avec eux aux œuvres de la charité cl aux pratiques d'une piété plus ardente, cl ce fut, dans Paris, les prémices de cette jeunesse chrétienne qui, trente ans plus lard, au bruit de nouvelles révolutions, devait fonder la Société de saint Vincent de Paul. Le troupeau de ces jeunes gens était petit alors; il avait pour directeur un prêtre dont le nom n’est pas venu jusqu’à vous. Messieurs, parce que la modestie quelquefois est plus puissante que le talent, mais qui a laissé dans

le cœur de tous ceux qui l'ont entendu ce lien immortel que produit l’éloquence entre l’orateur et son auditoire. Il s'appelait Delpuits ; j’ai plaisir à le nommer. D'autres ont acquis plus de gloire dans leurs rapports avec la jeunesse de France; aucun ne l’a méritée davantage.

Cependant, quel que fût le zèle de Charles de Forbin, il n’était pas sans trouver eu lui-mème des obstacles à son dessein. Il avait beaucoup à sacrifier; son nom, sa fortune, sou âge, ses succès dans le monde, son goût pour tous les exercices du corps lui suscitaient à l’eu vi des raisous de rester ce qu'il était. Sa mère, issue des princes de Galéan, conspirait aussi contre sa vocation, soit qu’elle considérât l'abaissement extérieur où était tombé le clergé de Frauce, soit par celle tendresse inexplicable dans une femme chrétienne, qui se persuade qu'elle perdra quelque chose de son fils s’il devient un homme de Dieu. Elle employa toutes les ruses du génie maternel pour le détourner de sa résolution; elle essaya de l'arrêter en uouaut sou cœur par ces liens purs, mais forts, où la jeunesse s'éprend avec un abandon si digne d’être récompensé : elle ne put y parvenir.

Le jeune homme de vingt-quatre ans triompha de son cœur, comme déjà il avait triomphé des illusions du rang, de la richesse et de l’ambition. L’heure finale du sacrifice était veuue ; eu 1809, Charles de Forbin entra au séminaire de Saint-

Sulpicc, sous la direction du célèbre et vertueux Emery. Ses contemporains se rappellent encore la ferveur qu’il y apporta , et qui s'y manifestait par une sévérité envers lui-méme qu’on n'eût pas at tendue d'un adolescent élevé dans les délicatesses du grand monde. Quelque soin qu'il prit à cacher ses pratiques, ses condisciples en découvrirent quelques-unes; on remarqua qu’en plein hiver, il laissait ses fenêtres ouvertes pendant la nuit, alin que. son sommeil, devenu aussi léger que possible, ne durât que le temps nécessaire à la réparation du corps. Il préludait de la sorte à l'infatigable ardeur de son apostolat, sachant que la soumission du corps à l'âme est la seule voie que Dieu ait ouverte aux grandes ambitions morales, et que sans l'austérité extérieure, c’est en vain qu’on aspire à la sainteté ou au génie.

L'année 1811 fut pour l'abbé de Janson l’année sacerdotale. Il eût du en recevoir l’onction des inains du cardinal Maury ; mais le cardinal avait accepté le siège archiépiscopal de Paris malgré la volonté du Souverain-Pontife prisonnier, et bien qu’il eût reçu des vicaires généraux légitimes les pouvoirs nécessaires à l’ordination , l'abbé de Janson ne voulut point lui devoir une grâce aussi précieuse que celle du sacerdoce. Il prit scs mesures pour être ordonné à Chambéry, des mains de l’évèque de celte ville, qui le nomma son vicaire général.

Celte situation dura peu. Les fonctions adminis-

Iratives s'adaptaient péniblement au génie de l'abbé de Janson. Il revint à Paris et s’adonna à l'instruction des enfans dans la paroisse de Saint-Sulpice. Vous remarquerez, Messieurs, cette brusque transition ; de la direction d'un diocèse , l'abbé de Janson passe subitement à l'humble ministère du catéchiste ; l'apostolat, qui est sa vraie, son unique vocation, le tourmente et l’emporte dès les premiers jours de son sacerdoce. Déjà il ne se contenait plus dans Paris ; il jetait des yeux avides sur des contrées lointaines où le christianisme opprimé réclame à toute heure la parole cl le sang apostoliques ; il errait en esprit de l'Amérique à la Chine, de la Chine aux bords du Gange et de l'Euphrate; la main de Dieu l'avait saisi, elle promenait d’aspiration en aspiration, à travers tous les lieux désolés de la terre, pour choisir un poste où son dévouement ne fût pas à l’étroit.

Tout à coup, au sein même de la patrie, un cri prodigieux s’élève : le descendant de Cyrus et de César, le mailrc du monde avait fui devant ses ennemis ; les aigles de l’empire, ramenées à plein vol des bords sanglans du Dniéper et de la Vistule, se repliaient sur leur terre natale, pour la défendre, cl s’étonnaient de ne plus ramasser dans leurs serres puissantes que des victoires blessées à mort. Dieu, mais Dieu seul, avait vaincu la France commandée jusqu’à lu lin par le génie, cl triomphante encore au quart d’heure même qui signalait sa chute. Je ne dirai point

les causes de cette catastrophe ; outre qu elles ne soûl pas de mon sujet, il répugne au fils de la patrie de creuser trop avant dans les douleurs nationales, et il laisse volontiers au temps tout seul le soin d'éclaircir les leçons renfermées par Dieu même au fond des revers.

Une position nouvelle était sortie pour tout le monde de la révolution qui venait de s’accomplir ; les desseins de l’abbé de Janson en reçurent nécessairement le contre-coup. La France lui apparut sous un aspect quelle n'avait pas eu d’abord à ses yeux. Il crut que le mouvement d'ascension religieuse commencé sous l’empire allait continuer son développement avec une force plus décisive, et il chercha dans son zèle les moyens d’y concourir et de le hâter. Il comprit très-bien que l'empire n’avait constitué que la partie administrative et pastorale de l’Eglise de France , et qu’il manquait à ce corps tout jeune l'arme de l’apostolat , c'est-à-dire le service actif et dévoué de la parole. La religion est une pensée, cl la parole est le soleil qui rend la pensée visible , vivante et communicable : comme le soleil fait chaque jour le tour du monde pour éclairer les corps, ainsi la parole, fille aînée de Dieu, doit chaque jour aussi faire le tour du monde pour éclairer les esprits. Son premier mol , à l'origine des • choses, avait été celui-ci : Fiat lux — que la lumière soit faite 1 / C’est encore sa devise et sa fonr-

' Orne**, chap. 1 . vers. 5.

lion ; ce sera l'une et l’autre jusqu'au siècle futur où le Verbe de Dieu lui-même illuminera directement l'assemblée des esprits dans la Jérusalem éternelle. Et jusque-là le ministère de la parole restera le premier ministère du monde, le ministère de la vérité, de la sainteté, de la justice, de l'ordre, de la créatiou, de la résurrection, de la vie et de la mort. Parlez I Ne vous taisez pas ; ne vous taisez ni devant le glaive qui vous menace, ni devant la majesté qui vous regarde, ni devant votre sœur qui vous conjure, ni devant votre mère qui se met à genoux pour vous supplier, ni devant les peuples qui vous crient : Silence ! ni devant les flots de la mer qui s’émeuvent pour étouffer votre voix. Parlez! Tel avait été l’ordre de Jésus-Christ à ses apôtres, et l’un d’eux, saint Paul, écrivait joyeusement : Je travaille pour l'Evangile jusqu à porter des chaînes comme un malfaiteur, mais la parole de Dieu n'est point enchaînée; — laboro usquè ad vincula, quasi malè operans sed verbum Dei non est alligatum '. Tout, en effet, importe peu à l’Eglise , pourvu qu'elle parle; mais alors même quelle est libre, elle n’exerce pas toujours et partout celte puissance de la parole en la même manière ni au même degré. Il est des temps et des lieux où, tranquille maîtresse des esprits, n'ayant à combattre que des désordres, suite naturelle de l'inlirmité de notre cœur, elle se borne

1 IIe Ep'itrc à Tiinolhce, chap. 2, vers, ft

à une parole d 'édification qu'on pourrait appeler la prédication intérieure et pastorale. Il en est d'autres où elle trouve des intelligences rebelles, soit parmi les peuples qui n’ont pas encore reçu le mystère de la vérité, soit parmi ceux-là même qui en furent éclairés, mais qui, dégoûtés de la lumière patrimoniale, en détournent les yeux pour sc faire des astres de leur choix. Alors l'Eglise appelle à son secours une parole qu’il serait difficile de définir par des caractères constans, à cause de la variété des erreurs qu'elle doit combattre et des âmes qu'elle veut convaincre, mais qu'on peut appeler la prédication extérieure ou apostolique.

M. de Janson crut que l’étal des esprits en France appelait un grand déploiement de la prédication apostolique. Il le crut avec d'autant plus de raison qu’il ne s'agissait pas seulement de lutter contre l'affaiblissement de la foi produit par les controverses philosophiques du dernier siècle , mais encore de se tenir au niveau d'un temps où la liberté de la parole humaine, étant consacrée par les institutions publiques, exigeait pour contre-poids toute l’activité de la parole divine. C’était là, Messieurs, une pensée juste, élevée, libérale. La parole humaine avait-elle droit de se plaindre si la parole diviuc cherchait un lit plus large et plus profoud pour y couler ? N’èlait-ce pas la parole divine qui, en conquérant sa liberté propre, avait fini par affranchir la parole humaine? Ne pouvaient - elles vivre ensemble sur le terrain

commun du droit nouveau, soit qu elles dussent s’y combattre, soit qu’elles eussent le désir de s’y réconcilier ”?

Il est vrai que, pour juger une pensée, il ne suffit pas de la considérer dans su conception intime ; mais qu’il faut encore en voir la réalisation. El» bien! dirat-on, qu'étail-il résulté de la pensée de M. de Janson ? Tout à coup une nuée de missionnaires s’était précipitée du nord au midi dans les grandes villes du royaume, appelant le peuple à des cérémonies étranges, inconnues de la tradition catholique, à des chants qui n’exprimaient pas seulement les espérances de l’éteroilé, mais encore celles de la politique profane, à des prédications où l’excès du sentiment suppléait à la faiblesse de la doctrine, où l’on s’attaquait moins au cœur qu’à l'imagination, au risque de ne produire qu'un 'ébranlement passager à la place d'une solide conversion. Etait-ce là une œuvre sainte, une œuvre digne ? Suffisait-il pour la justifier de l'cntraincmcnt des populalious, et, sans parler des désordres qui protestèrent contre elle dans plusieurs nobles cités, ne faut-il pas tenir compte de la répulsion profonde qu'inspirait à une partie de la nation le peu de gravité de ce prosélytisme religieux ? Ah ! ce n était pas ainsi que les apôtres avaient conquis le monde ; ce n'était pas ainsi que saint Paul s'était présenté dans Athènes et dans Corinthe; ce n 'était pas même ainsi que les missionnaires modernes avaient charmé les peuplades sauvages des deux Amériques.

Fallait-il, après que le inonde, élevé et fortifié pur le christianisme, avait acquis plus de délicatesse et de profondeur , le traiter avec si peu de respect dans les efforts d'une conquête plus difficile que la première ?

Ces reproches, Messieurs, ont été dans la bouche d'un grand nombre de nos contemporains. Etait-ce justice? Je dirai ce que répondaient les partisans du nouvel apostolat.

C’était une erreur d’attribuer à M. de Janson la création des missions de France. Elles existaient depuis deux siècles, et avaient eu pour premier auteur l’un des hommes de France dont le nom est demeuré le plus populaire ; je veux dire saint Vincent de Paul. C'est lui qui, en 1636, avait posé à Paris les fondemeus d’une société religieuse destinée à donner des missions daus l’intérieur même du pays, société qui fut approuvée, en 1632, par une bulle du pape Urbain VIII, sous le nom de Congrégation des prêtres de la mission. Depuis, soit eu France, soit en d’autres contrées catholiques , des instituts semblables s’étaient formés ; les missionnaires, conduits par leur zèle et leur expérience, avaient imaginé de joindre à la prédication des chants et des cérémonies qu'ils jugeaient propres à exciter dans les fidèles la foi, le repentir et tous les sentimens chrétiens, line tradition s'en était formée peu à peu, et, à la lin du dernier siècle, la voix puissante et célèbre du Père Brydainc donnait encore à ces rè-

gles uuc glorieuse confirmation. M. de Janson n'avait fait que ressusciter une pensée qui commençait à saint Vincent de Paul et qui finissait à Urydaine. Il est vrai que la prédication des missionnaires anciens et nouveaux était souvent moins savante que populaire; mais était-ce donc un sujet de plainte daus un temps de démocratie? Ne pouvait-on, au dix-neuvième siècle, travailler pour le peuple ? Si le langage des missionnaires déplaisait aux hommes de savoir et de goût, qui les contraignait de venir l’écouter? Ou plutôt, sous ces plaintes du goût blessé, ne se cachait-il pas la peur que le christianisme ne reprit de l'ascendant sur une grande partie de la société? Ceux qui poursuivaient les missionnaires n 'étaient-ils pas les mêmes qui poursuivaient les Frères des Ecoles chrétiennes, et la révolution de 1830 n’a-t-elle pas réhabilité et couronné les Frères des Ecoles chrétiennes par la voix de scs ministres, de ses philosophes, de ses orateurs, et par la voix plus significative encore du peuple luimême.

Je n’irai pas plus loin. Messieurs; il me suffit de vous avoir montré que la question avait deux faces sérieuses, et quand une question a deux faces sérieuses, un homme de bien peut, le devoir et l'honneur étant saufs, choisir l’une ou l'autre. C’est votre droit. Messieurs, c’est le mien ; c’était aussi le droit de M. de Janson.

Je n’entrerai pas dans le détail de ses travaux

apostoliques. Au milieu même de leur cours, il était naturellement ramené à la pensée de missions plus lointaines, et il voulut du moins visiter la terre qui avait été le point de départ de tous les «apôtres. En 1817, il partit pour l'Orient, évangélisa dans Smyrne plusieurs nations ensemble, cl s’étant ainsi préparé à voir Jérusalem , il y chercha pieusement les traces du maitre qu’il désirait servir avec plus d’ardeur que jamais.

Tout autre que M. de Janson, Messieurs, n'eût recueilli de ce voyage que de doux souvenirs personnels. Pour lui, le cœur tout plein des émotions qu’il en avait reçues , il conçut le dessein d'en faire jouir ses frères, non par un récit plus ou moins imparfait, mais par une image vivante de la réalité. A l'occident de Paris, sur une hauteur embrassée de trois côtés par les replis de la Seine, et d’où l’œil regardait tranquillement un immense horizon, M. de Janson possédait, avec un simple manoir, une chapelle ornée de quelques tombeaux de famille. Il était venu là souvent comme en un lieu domestique et solitaire ; il y avait réfléchi sur lui-mème et sur toutes les grandeurs dont le théâtre sc développait à scs pieds. Quelque roule qu'il prit, il arrivait à des lieux célèbres. Un sentier le conduisait à Nanterre, berceau de sainte Geneviève; un autre à la Malmaison , séjour illustré par la fortune de Napoléon et la disgrâce de Joséphine ; plus loin, mais tout proche encore, c’était Marly, où Louis XIV venait se reposer

de Versailles; sur le revers opposé, on touchait à la forêt de Saint-Cloud et aux lies ombragées de Neuilly ; aux extrémités de la plaine, apparaissaient Saint-Germain, Sainl-Ocnis et Paris. Il était impossible de s’asseoir là sans que l’âme y fût visitée par de bonnes visions, tant la nature y était belle, l'espace sublime, les souvenirs radieux. M. de Janson résolut de donner ce lieu désert à un million d’hommes en y plantant une croix. Il se rappelait que le Sauveur du monde avait dit : Quand j'aurai été élevé de terre, j'attirerai tout à moi *. Sa parole était-elle si fort glacée par l'âge, qu’elle ne put s'accomplir à la face de Paris? La croix fut plantée; les fondemens d’un hospice et d’une église se montrèrent de loin audessus du sol : la solitude cessa. On vit chaque année des pèlerins sans nombre, étrangers et citoyens, se presser aux portes de Paris, passer le (leuve sur des ponts et des barques, et gravir joyeux les pentes escarpées ou sinueuses de la montagne, attirés par celte croix qui, depuis dix-huit siècles, tient le monde suspendu à ses bras. Sainte montagne, comment vous aurais-je oubliée dans mon récit? Ne vous ai-je pas visitée quand ma jeunesse était florissante, et que la vérité commençait de se révéler à moi ? N’ai-jc pas connu tous vos détours? Ne me suis-je pas assis sur vos pierres pour y parler de Dieu à l’ombre brillante du soleil couchant? Et plus tard,

1 Evangile de saint Jean, cliap. 12, vcw. 52.

après vous avoir vue dans vos jours de fête, je vous ai revue dans vos jours de désolation ; comme un ami fidèle, qui survit à la fortune, j'ai suivi vos sentiers abandonnés, j'ai mangé à la table du vieux manoir demeurée hospitalière dans le malheur, j'ai regardé de pieuses mains enlever de votre cimetière des os précieux quelles n’osaient plus vous laisser. Tout était changé pour vous, hormis le cœur de ceux à qui vous avez fait du bien, et en qui vous revivez par l'immortalité de leur souvenir.

Nous voici, Messieurs, en l'année 1824. M. de Janson était dans la force de sa gloire et de sa maturité. Il avait fondé une société religieuse qui remplissait la France de l’éclat de ses œuvres, et élevé, à la vue de Paris, un monument qui attestait l'énergie toujours subsistante du christianisme. Sa voix, d'une éloquence vive et naturelle, s'était fait entendre aux principales villes du royaume; Bordeaux, Tours, Poitiers, Fontainebleau, Avignon, Marseille, Toulon, Nantes honoraient ses prédications d'un souvenir reconnaissant. Il y avait laissé non-seulement lu mémoire .de son esprit, mais la mémoire plus précieuse du zélé et de la charité. On l'avait vu passer ses journées et une partie de scs nuits à entendre des communications de conscience ; ou l’avait trouvé plus d'une fois dans sa chambre, étendu par terre, vaincu par le sommeil auquel il n'avait pas voulu se livrer. On savait que son cœur et sa bourse étaient ouverts aux pauvres, et qu'il leur donnait jusqu'à

sos vêlemens les plus nécessaires. Il existe un billet de sa mère, qui est ainsi conçu : * Je vous envoie, • Monsieur, deux douzaines de chemises pour mon » fils; mais je vous prie de ne pas les lui remettre » toutes à la fois, car il n'en garderait que deux, et > donnerait tout de suite le reste aux pauvres. • Une si belle carrière, parvenue comme d'un seul jet à sou midi, semblait présager un soir paisible, une vieillesse entourée d'hommages unanimes. Il n’en a pas été ainsi : le terme des succès était arrivé pour M. de Janson ; il allait descendre avec amertume la seconde pente de la vie.

Le roi lui offrit, en 1824, l'évêché de Nancy et de Toul. Jusque là les honneurs du commandement ne l’avaient point tenté ; lorsque les missions de France furent fondées, il en avait refusé le gouvernement, et avait appelé les suffrages sur M. l’abbé Rauzan, qu'il estimait supérieur à lui par son âge, son talent et son expérience ; il avait pareillement repoussé les offres du cardinal de Périgord, grand aumônier de France qui, à l'époque du concordat passé entre le Saint- Siège et le roi Louis XVIII, lui avait proposé tel siège épiscopal qu'il lui plairait de choisir parmi ceux qu’on venait d'ériger. M. de Janson, dans ces deux rencontres, n’avait point cédé, aux instances de ceux qui l’aimaient et qui le vénéraient; en 1824, il jugea convenable de leur obéir.

C était un dévouement. Messieurs, mais un dévouement qu'une amitié tendre et sévère eut pu ap-

peler une faule. Car la Providence et la nature sont tout ensemble prodigues et avares de leurs dons ; quand elles ont accordé à un homme des qualités extraordinaires, presque toujours elle lui refusent certains avantages médiocres, dont l'absence doit l'avertir des bornes de l’humanité. M. de Janson avait reçu de Dieu, dans l'ordre naturel, les dons magnifiques de la naissance, de la fortune et de l'esprit; il en avait reçu, dans l'ordre surnaturel, les dous plus précieux encore de l’apostolat et de la charité : c'était une dotation trop riche, pour qu'elle n'eût pas, quelque part dans sa personne, un utile contre-poids. Tant que M. de Janson n'avait pas commandé, tant qu'il avait pu dire :

Je ne suis qu’un soldai, et je n'ai que du zèle.

la partie moins lumineuse de sa nature était demeurée comme ensevelie dans l’auréole de ses rares mérites. Mais le commandement exige, avec quelque chose de très-haut dans l'intelligence et dans le cœur, certaines habitudes domestiques, qui n’ont point d'éclat, et qui néanmoins, tombant goutte à goutte dans le commerce de la vie, adoucissent les relations, diminuent les difficultés, répandent sur les affaires une heureuse onction. Je nommerai l'exactitude, pour me faire comprendre. Qu’csl-ce que l'exactitude ? N’esl-ce pas une vertu du dernier degré? Ne connaissons-nous pas tous des hommes

sans portée qui sont parfaitement exacts? Et pourtant l'exactitude est tellement nécessaire dans ceux qui commandent, qu’on a dit d’elle, avec autant de justesse que de grâce , quelle est la politesse des rois.

M. de Janson, Messieurs, n’avait jamais eu l’occasion d’acquérir tous ces ornemens de détail qui achèvent la structure morale d’un homme, et ajoutent aux grandes lignes de sa physionomie l’expression d un travail fini. Il n'avait jamais gouverné ni souffert ; il avait été libre et heureux depuis qu’il était au monde; il arrivait à quaraule ans face à face d’un diocèse, avec la stricte obligation d’y vivre et d’y mourir, lui qui avait eu, jusque là, le monde entier pour horizon, et qui encore s’y trouvait comme à I étroit. N ai-je pas le droit de penser que c’était mettre son dévouement à une trop forte épreuve ? Je remarque aussi qujl allait avoir à traiter directement avec la société moderne, et je doute si sa naissance et son éducation l'avaient suffisamment initié à l’esprit de celte société. Mais vous me demauderez peut-être : Qu'esl-ce que l’esprit de la société moderne ? Bien qu'il soit difficile de parler de son siècle, et qu’on soit à son égard dans la même position qu’un sujet vis-à-vis de son souverain , c’est-à-dire entre la crainte de l’insolence et celle de la flatterie, je vous en parlerai pourtant, afin de ne fuir aucun des périls de ma situation, et que, tout autre mérite m’échappant, celui de la franchise me reste.

La société moderne est fondée sur deux idées capitales, qui peuvent bien, si on ne les regarde qu'à certains tnomens et dans certaines occasions, s'obscurcir aux yeux du spectateur et même disparaître, mais qui remontent toujours à la surface, comme ces plantes enracinées au fond d’un fleuve, nourries de ses eaux et de son limon, et qui, blessées quelquefois par la force du courant , baissent un moment la tête, mais finissent toujours par ramener au-dessus des flots leur tige et leur couronne. La première de ces idées, c'est qu'il n’existe entre les hommes d'autre distinction sérieuse que la distinction du mérite personnel, et que ni la naissance, ni la fortune, ni les emplois publics ne fout rien pour élever un homme, s'il ne s'élève lui-mème par sa capacité, ses services et sa vertu. La secoude , c'est qu’il existe au-dessus de tous , .même au-dessus de la souveraineté , et en faveur de tous , des droits qui ne peuvent être ni retirés, ni méprisés, ni prescrits, et qui ne sont pas seulement protégés par la force idéale de la nature et de la religion, mais encore par la force sociale des lois, des mœurs et de l'opinion publique. Les limites de ces deux idées varient dans les esprits ; les uns en étendent le cercle , les autres le rétrécissent, mais tous, à part un petit nombre d’hommes, les vénèrent comme l'arche sacrée du siècle présent. Ce u’esl pas que les adversaires de ces principes ne disent rien à leur sujet qui mérite d’être considéré ; ils disent, au contraire, des cho-

ses remarquables, cuire autres eeMes-ci : Que réduire l'homme à sou mérite personnel, l'isoler dans l'ordre de la gloire, tandis qu'il n'est isolé ni par le sang, qui se transmet, ni par la fortune, qui se transmet aussi, ni par la mémoire, qui le rattache invinciblement à ce qui l’a précédé, c’est violer l’instinct le plus fort de la nature, attaquer l’esprit de famille et de tradition, et ne faire plus de l’humanité qu’un tourbillon de poussière, sans lien et sans nom. ils disent que la solidarité dans le mérite, loin de nuire au développement du mérite personnel, en est le plus vif aiguillon, et que de même qu’un père est excité par la pensée de ses eufans à augmenter son patrimoine, il l'est pareillement à accroître la dignité de son nom, comme aussi les eufans, par le souvenir de leur père, sont portés à ne pas dégénérer de sou rang dans l’opiniou des hommes. Ils disent aussi qu’élever le droit des peuples par-dessus la souveraineté qui régit l’ensemble du corps social, c’est élever lu liberté plus haut que l'autorité, et les mettre dans un conflit perpétuel; où nul n’étant arbitre du débat, chacun sera le mailre de couvrir la tyrannie du nom de l’ordre, et la révolte du nom de la justice; que, du reste, il suffit de regarder le monde moderne pour connaître la vanité des idées sur lesquelles il est assis, puisqu'on ne peut rien voir à la fois de plus misérable et de plus chancelant : la possession de l'or devenue le seul titre à l'exercice de tous les droits civiques, l'ambitiou vendant et

achetant les consciences à ciel ouvert, le commerce déshonoré par une banqueroute qui n'a plus même la pudeur pour frein et la honte pour châtiment, l’obéissance sans amour, le pouvoir sans paternité, des mœurs qui ont l’hypocrisie de légalité et de la liberté plutôt qu'elles n'en ont le culte, et, pardessous ce triste spectacle, le bruit d’une terre qui se remue, qui soupire et qui attend.

Je n'ai point à répondre. Messieurs, j'ai voulu seulement vous indiquer comment de nobles esprits peuvent rester en dehors de la société moderne, et protester contre ses principes, scs voies et son avenir. Le temps décidera entre eux et nous, et peut-être est-il écrit, dans une région plus haute, que la victoire ne sera ni pour nous ni pour eux, mais pour Dieu seul. Peut-être sera-t-il établi, par l’inévitable révélation des choses, que la vieille société a péri parce que Dieu en avait été chassé, et que la nouvelle est souffrante parce que Dieu n’y est pas suffisamment entré.

Maintenant, Messieurs, je n'ai plus qu'un mot à dire : la révolution de 1830 sépara Mgr. de Janson de son troupeau et anéantit tous ses travaux antérieurs; des millions d'hommes se levèrent et écrasèrent les pensées et les œuvres d’un homme.

Mgr. de Janson avait quarante-cinq ans. C’est lage de la plénitude, l’âge où tout ce que l'on a semé dans sa vie, lève autour de l'homme ses branches chargées d'ombre et de fruits, et cet âge-là

même était celui ou Mgr. de Janson venait de perdre son passé, et voyait sa vie gisante devant lui comme un arbre coupé jusqu'à la racine. Il est difficile à ceux qui ne l’ont pas éprouvée, de connaître à fond la douleur de celle situation, et quel courage il faut pour n'y pas succomber. Mgr. de Janson n’y succomba point. Il ne vit pas sa disgrâce sans émotion ni sans regret; mais il trouva dans son cœur des ressources pour la supporter devant Dieu, pour l’honorer devant les hommes et pour la faire servir au bien de ses frères. Sa fortune devint plus que jamais le patrimoine des pauvres; il prenait parla toutes les bonnes œuvres de la capitale, et secourait une foule des misères sans nom qui s’y cachent même à la charité; il ouvrait sa main avec la joie d'un évêque et la libéralité d'un prince, il donnait jusqu’à ses vétemens pontificaux. Un jour, qu'il demandait quelque ornement dont il avait besoin pour officier, on vint lui dire qu’on n’en trouvait aucun ; il s’était dépouillé peu de jours auparavant en faveur d’un pauvre évêque de l'Océanie.

Neuf années s’écoulèrent dans ces occupations charitables, dont Dieu seul a tout le secret, et qui, de la veille au lendemain, ne laissaient aucune trace dans le cœur même qui en faisait son aliment. Mais le nombre des jours mesurés par la Providence à Mgr. de Janson approchait de son terme, et comme ces lampes qui, avant de s’éteindre, jettent un dernier éclat, il sentit renaître en lui les visions loin-

laines «le sa première jeunesse. Eu 1859, il partit pour l'Amérique, seul, sans serviteurs, accompagné de quelques missionaires qu'il établit, d'une manière lixe, à la Louisiane, et pour lui, choisissant le Canada, qui est une terre française, pour le théâtre principal de ses courses apostoliques, il y déploya pendant dix-huit mois une infatigable activité. Nous n’avons pas l’idée des triomphes de la parole dans ces contrées transatlantiques, et du spectacle qu’y présentent les populations, lorsqu’elles accourent se suspendre aux lèvres d'un missionnaire. Mgr. de Janson prêchait souvent eu plein air à des auditoires de dix et de vingt mille hommes ; le sommet des montagnes, le bord des fleuves et des lacs lui servaient de basiliques, à défaut des églises devenues trop étroites ; il donna ainsi coup sur coup plus de soixante missions dans les campagnes, sans parler de ses travaux à la Nouvelle-Orléans, à Mont-Réal, à Québec, à New-Yorck, et de ses excursions parmi les tribus sauvages qui le reçurent avec une naïve admiration. Les évêques des Etats-Unis l'appelèrent au concile de leur Eglise ; il en signa les actes, ainsi que la lettre adressée par eux aux archevêques de Cologne et de Poscn, pour les féliciter d’avoir opposé un inébranlable courage aux persécutions de la puissance civile. Revenu en Europe sur la lin 1841. Mgr. de Janson alla solliciter de la reine d’Angleterre la grâce de six cculs Canadiens, exilés de leur pays par suites de troubles

politiques : peu de temps après, les bannis furent rappelés.

Ce n’était là que le prélude des desseins de Mgr. de Janson. Une fois rentré dans la vie apostolique, il reconnut son élément naturel, et sa jeunesse s’y ralluma tout entière. Quand on jette un regard sur les conquêtes du christianisme dans le monde, on le voit maître de l'Europe et des Amériques, possesseur d’une grande partie des côtes africaines, s’étendant, par le septentrion de l’Asie jusqu'aux murailles de la Chine, touchant à la Perse, dominant dans l’Inde, protecteur ou souverain des Iles de toutes les mers, et n'ayant plus devant lui, comme point d’arrêt, depuis la chute de la puissance ottomane, qu’un seul grand empire, qui est l’empire chinois. Séparé de nous par de vastes terres sans civilisation et par plusieurs océans, cet empire a bravé jusqu’ici notre prosélytisme, et étouffé dans les plus barbares persécutions la semence de l’Evangile, que la Providence ne cesse d’y verser par des générations de missionnaires martyrs. Ce fut là que Mgr. de Janson marqua sa tombe, espérant que Dieu lui ferait la grâce de mêler son sang à tout le sang chrétien qui, depuis trois siècles, monte de ce pays vers le ciel pour y appeler la miséricorde et la vérité. Mais il voulut tenter un effort suprême, et n’arriver en Chine qu’avec des plans et des ressources que lui seul était capable de concevoir et de réaliser. Il résuma ses plans et chercha ses res-

sources dans une œuvre qu’il appela l'OEuvre de la Sainte- Enfance, laquelle avait pour but l’achat, le baptême et l’éducation des enfans chinois abandonnés par leurs pareils. Car, c’est une coutume de cet empire, attestée par tous les voyageurs, d’exposer les enfans dont la naissance surcharge lu pauvreté des familles, et s’il nous en coulait de croire à un si grand oubli des senlimens naturels, il nous suffirait de jeter les yeux sur les plus célèbres républiques de l’antiquité, pour y retrouver plus ou moins celte pratique dénaturée. Mgr. de Janson, ayant mûri son projet, en fit part au public par des écrils et des prédications destinées à lui obtenir le concours de toute la chrétienté. Sa pensée était de visiter successivement la plupart des royaumes de l’Europe, en y prêchant cette nouvelle croisade, et, une fois l’œuvre assurée sur le fondement d'une immense association, de s'embarquer lui-même pour la Chine. Déjà il avait parcouru la Belgique et une partie de la France ; le roi et la reine des Belges avaient donné à leurs enfans le protectorat de l’œuvre dans leurs £tats ; une multitude d'enfans de tontes les conditions s’étaient inscrits sur les listes; un grand nombre d’évêques avaient promis leur coopération. Henlré à Paris pour y passer l’hiver et s’y reposer de ses voyages, Mgr. de Janson y continuait, par sa correspondance et dans des réunions publiques, l'exécution de son vaste dessein. C’est là que nous le vîmes atteint du mal qui devait le ravir à l’Eglise :

courbé sous la fatigue, oppressé, presque sans voix, il nous .surprit par la sérénité de son visage et l’ardeur de sou entretien. Depuis quatorze ans que nous approchions de sa personne , nous l'avions toujours trouvé spirituel, aimable, bienveillant, laissant dans le cœur une impression qui ramenait vers lui ; mais , pour la première fois, il nous toucha et nous parut vénérable. La disproportion de ses forces avec sa pensée était si manifeste, son air de sécurité contrastait si fort avec le ravage de la maladie, que nous crûmes voir un enfant ou un saint se jouer des affaires de la mort.

Non qu'il s'aveuglât sur sa situation ; il en avait conscience depuis longtemps, et, dès la fin de son séjour en Amérique, quoique l'exaltation de son zèle voulût lui cacher les ruines prématurées d'un corps qu’il avait usé pour Dieu, et auquel il venait de porter le dernier coup, il écrivait ces ligues touchantes : « Quelquefois il me vient en pensée que je ne résis-

• lerai point à cette maladie d’épuisement, et que je

• vous enverrai seulement à Nancy quelques restes » de moi, ce pauvre cœur, par exemple, qui n’a » guère été bien connu que de vous et de quelques > amis et enfans dans notre ville épiscopale. Je pré- » sume cependant que notre cathédrale lui accor- » dera bien uu dernier lieu de repos et de paix. Que » la très-sainte volonté de Dieu s’accomplisse 1 ! »

' Lcltrc itu tli août, tH4 1 , à Mgr. Mcnjuiul

Pourquoi lai rais-je comment je vis pour la deruière fois Mgr. de Jansont J'allais quitter Paris; quelques jeunes gens m’entouraient dans ma chambre des cordiales démonstrations de leur pieuse amitié; le bruit d'une voiture se fit entendre; un moment après la porte s’ouvrit et nous vîmes le vieil évêque de Nancy, le cœur et les mains toutes jeunes, s’avancer vers nous, en tirant de sa poitrine affaissée quelques sons imparfaits, mais si sincères et si bons, qu'ils nous allèrent au fond de l’âme.

Cinq mois après, le 11 juillet 1844, aux portes de Marseille, Mgr. de Janson rendait à Dieu son âme immortelle.

Ainsi, Monseigneur, disparaissent tour à tour, par un appel de Dieu trop rapide, les hommes de foi qui, les premiers, oui reconstruit, sur le sol renouvelé de la France, notre antique Eglise. Aucun, parmi ces pères de notre âge, n’a porté sur les ruines du sanctuaire une main plus illustre que votre prédécesseur immédiat, aucun, une main plus dévouée, plus active et plus meurtrie. Renversé par une tempête qui a déraciné des rois, il a laissé d’un côté de sa vie des œuvres détruites, et de l’autre côté des œuvres inachevées, mais aussi et d’autant plus le souvenir d'une âme apostolique que le rang et la fortune ne détournèrent point de sa vocation, que le travail ne rebuta jamais, que le malheur éprouva sans l’abattre ni l'aigrir. Vous vivrez longtemps, Monseigneur , sur ce siège que vous tenez

de son choix, et où votre présence nous rappellera son esprit de discernement ; vous y vivrez pour faire aimer et bénir la religion, qui est le premier bien des hommes, leur force et leur gloire, et qui pourtant reçoit aussi d’eux, par les vertus mêmes quelle leur donne, la puissance et l’honneur. Et vous, mes frères dans le sacerdoce de Jésus-Christ, qui avez deux fois perdu, par l’absence et par la mort, un évêque qui vous était si cher, uous tous, en voyant tomber si vite les appuis que Dieu avait suscités à son Eglise, nous connaîtrons davantage nos devoirs et la brièveté du temps qui nous est dispensé pour les accomplir; nous ferons sur nous-mêmes de plus sérieux retours, et nous uous hâterons de cultiver ces courtes années qui ont été commises à notre lidélité. Plus riches que nos prédécesseurs, nous possédons le fruit de leur travail, l'exemple de leurs vertus, et un siècle qui a mûri lui-même sous la lumière miséricordieuse des plus grauds èvéuemens. Ferons-nous pourtant mieux et plus que nos pères? Héritiers de Zorobabel, qui releva les ruines du temple, rebâtirons-nous, comme Néhemias, les murs et les tours de la sainte cité? Dieu seul, qui lit au plus lointain des âges, Dieu le sait. Mais si cette gloire uous est refusée, si la truelle et l'épée tombent de nos rnaius avant d'avoir achevé l’enceinte de Jérusalem, puissions-nous du moins laisser aux eufans de la captivité une mémoire de nous qui les fortifie, un parfum qui

s’élève de notre tombe, et qui porte à leur cœur, avec de bonnes nouvelles du passé, un présage heureux de l'avenir !

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