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SUR LA VOCATION 1)E LA NATION FRANÇAISE

Nonseig.neuh *,

Messieurs ,

C'est Dieu qui a fait les peuples et qui leur a partagé la terre, et c'est aussi lui qui a fondé au milieu d'eux une société universelle cl indivisible ; c’est lui

1 Ce discours a été prononcé à Notre-Dame de Taris, le 14 février 1841, pour l'inauguration de l'ordre des Frères Prêcheurs en Fronce.

2 Mgr. Aflrc, archevêque de Taris.

qui a fait la France et qui a fondé l'Eglise. De telle sorte que nous appartenons tous à deux cités, que nous sommes soumis à deux puissances, cl que uous avons deux patries : la cité éternelle et la cité terrestre, la puissance spirituelle et la puissance temporelle, la patrie du sang et la patrie de la foi. Et ces deux patries, quoique distinctes, ne sont pas ennemies l une de l'autre ; bien loin de là : elles fraternisent, comme l'àmc et le corps fraternisent, elles sont unies comme l'àmc et le corps sont unis ; et, de même que l’àme aime le corps, bien que le corps se révolte souvent contre elle, de même la patrie de l'éternité aime la patrie du temps et prend soin de sa conservation, bien que celle-ci ne réponde pas constamment à son amour. Mais il peut arriver que la cité humaine se dévoue à la cité divine, qu’un peuple s’honore d’une alliance particulière avec l’Eglise : alors, l’amour de l’Eglise et l'amour de la patrie semblent n’avoir plus qu’un même objet ; le premier élève et sanctilic le second, cl il se forme de tous deux une sorte de patriotisme surnaturel, dont saint Paul nous a donné l’exemple et l'expression dans ces sublimes paroles de son Epitrc aux Romains : Je dis In vérité dans le Christ, je ne mens pas, ma conscience me rendant témoignage dans i Esprit-Saint ; j’ai dans le cœur une tristesse grande et une douleur qui ne cesse pas ; car je souhaitais d’être séparé du Christ par l'anathème, en faveur de mes frères qui sont mes parens selon la chair, qui sont israélites, de

gui est [adoption des en fans, et la gloire el le testament, et la législation, et le service, el les promesses ; de gui sont les pères, de gui est le Christ selon la chair, le Christ, Dieu béni par-dessus toutes choses, dans les siècles des siècles Il était impossible d’exprimer plus énergiquement l’amour de lu patrie, surnaturalisè pur lu foi; el, du reste, tous les prophètes sont remplis de cesèlans patriotiques, depuis Duvid s’écriant : Seigneur, vous vous lèverez, vous aurez pitié de Sion, parce gue le temps d’en avoir pitié est venu, parce gue ses pierres ont plu à vos serviteurs *; jusqu’à Jésus-Christ pleurant à la vue de Jérusalem, el disant avec une si pieuse douleur : Ah! si tu avais connu, même en ce jour, qui est encore le lien, ce gui peut le donner la paix 3 !

Or, Messieurs, je me propose d'examiner devant vous jusqu’à quel point notre pays lui-méme mérite un semblable sentiment, jusqu'à quel point nous devons l’aimer, non-seulement comme Français, mais comme chrétiens. Il u'csl pas sans importance, dans la situation générale du monde, de traiter cette question, et de chercher, en regardant l'histoire el le siècle présent, quel est le peuple à qui l’Eglise doit le plus dans le passé, cl de qui elle peut attendre davantage dans l'uvcuir. L’espérance est une vertu ; et, quand, du sein de Dieu, elle pousse ses rejetons à

' Cliap. !>, vers. 1 fcl suiv.

- l’saimw 101, ver», tt et 15.

' Sailli Luc, cli»|i. 10, vers. Vi.

travers la patrie, sa sève, pour être plus douce encore, ne perd point sa divinité.

Il y a longtemps, Messieurs, que Dieu a disposé des nations. Le jour même, ce jour éternel, où il disait à son fils : Tu es mon fils, je l’ai engendré aujourd'hui; il ajoutait immédiatement : Demande-moi, et je le donnerai les nations pour ton héritage 1 . Ainsi le Fils de Dieu recevait en même temps de son Père la substance divine, et le domaine des choses créées, la filiation et l'hérédité, selon celle autre parole , qui est de saint Paul : Dieu nous a parlé par son fils, qu'il a établi l'héritier de tout *. Et, pour le dire en passant, c’est dans ces profondeurs «le la paternité cl de l'hérédité divines, que se cache la source de la paternité cl de l'hérédité humaines, lois mystérieuses qui, venant de si haut, sont plus fortes que nous, et le fondement même de l’ordre humain.

Les nations étant, de toute éternité, le patrimoine du Fils de Dieu, qu’en fera-t-il? De même qu’un hou maître cultive et féconde sa terre, avant de lui rien demander, le Fils de Dieu fait homme, et venu daus le monde pour visiter les ualious, son patrimoine, leur a donné, avant de rien leur demander. Et voici les dons qu’il leur a faits, en tant que nations :

Premièrement, le don du pouvoir temporel, en

1 l’saumc 2, vers. 7 ci 8.

1 Kpili-c aux Hébreux, ch«|>. I, vers. 2.

retenant pour lui le pouvoir spirituel. Il eut pu les garder tous deux, et gouverner directement par luimême ou par scs ministres les sociétés humaines ; il ne l'a pas voulu. Il a permis aux nations de se donner des chefs, de se régir chacune par ses lois et ses magistrats, et de même que, selon l'expression de l’E- ’criture, Dieu avait traité l'homme avec respect ', en lui donnant la liberté morale, il a traité les nations avec respect en leur donnant par son Fils la liberté politique. Allez, leur a-t-il dit, vous êtes dans la main de votre conseil; vous tenez le sceptre; frappez-en la terre, qu elle ressente votre action ; soyez l’artisan de vos destinées sociales : mais souvenez-vous qu’il est une limite à votre autorité, et qu'en vous communiquant le pouvoir temporel, j’ai retenu pour moi le pouvoir spirituel, nou pour vous l'interdire, puisque j'ai choisi mes ministres parmi vous, mais de peur que vous n’abusiez de cette double puissance, si j'avais couvert la même tête de la majesté du temps et» de celle de l’éternité.

Le second bienfait dispensé par le Fils de Dieu à son héritage, lorsqu'il est venu le visiter, a été une modification dans la nature même du pouvoir, ou plutôt le rappel de ce pouvoir à sa primitive constitution. Un jour, les Apôtres étant assemblés autour du Sauveur, Notre -Seigneur leur adressa ces belles et aimables paroles : Fous savez que les princes des

1 Sagesse, «*hap. 12, vers. 18.

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nations dominent sur elles , et que les plus grands sont ceux qui exercent la puissance à leur égard ; il n'en sera pas ainsi parmi vous. Que celui d’entre vous qui veut être grand soit votre ministre , et que celui qui veut être le premier soit votre serviteur, à la ressemblance du Fils de l'homme, qui n’est pas venu pour être servi, mais pour servir1 * A dater de ce moment, le pouvoir a perdu le caractère de domination pour s'élever à l’étal de service public, el le dépositaire de la plus liante royauté qui soit dans le monde, la royauté spirituelle, s'est appelé volontairement le serviteur des serviteurs de Dieu.

Jésus-Christ avait réglé et adouci la souveraineté. Il voulut régler el adoucir les rapports des citoyens entre eux et des nations avec les nations. Il déclara que les hommes étaient des frères, et les nations des sœurs, qu’il n’y avait plus de Gentil ni de Juif, de circoncis ni d'incirconcis, de llarbarc ni de Scg- • the, d’esclave ni d'homme libre 2.

Voilà la charte, Messieurs, la grande charte, la charte éternelle, que le Fils de Dieu a donnée aux nations en prenant possession de son héritage. Ou n’ira jamais plus loin. On essaiera de nier ces principes; on essaiera aussi de les fausser par des conséquences qu’ils ne contiennent pas : l’esprit de domination et l’esprit de licence les combattront à l’envi,

* Suint Molliicu, dia|>. 20, vers. 23 et suit.

‘ Saint faut. Epilre aux Colossien-, chap. 3, ver». 11.

celui-ci comme iusuffisans, celui-là comme destructeurs de la majesté ; mais cette double inimitié sera leur force et leur justification. Chez tout peuple qui ne retournera point à la barbarie, la souveraineté demeurera un service public borné à l'ordre temporel , les rapports d’homme à homme et de nation à nation un rapport de fraternité.

A côté du bénéfice se placent ordinairement les charges. Jésus-Christ avait servi les nations, il avait droit de leur demander service à son tour. Ce service, c’était d’accepter la loi de Dieu proposée à leur libre arbitre, de l’aimer, de la conserver, de 1a défendre, de la propager, d'en faire le fond de leurs mœurs et de leurs institutions, d’user même de leurs armes, non pour l’imposer, mais pour la préserver et la tirer de l’oppression, en assurant à tous les hommes le droit de la connaître et de s’y conformer librement. La vocation d’un peuple n’était plus d’étendre ses frontières, au préjudice de ses voisins; ç’avail été la gloire des peuples païens, du peuple romain, le plus grand de tous : mais qu'était-ce que cette gloire? des larmes et du sang. Cela était bon pour des races que le christianisme n’avait point encore touchées de son doigt. La vocation des races chrétiennes, c’était de répandre la vérité, d’éclairer les nations moins avancées vers Dieu , de leur porter, au prix du travail et au hasard de la mort, les biens éternels, la foi, la justice, la civilisation. A cette pensée, mes entrailles d'homme s’émeuvent ;

je reconnais un but digne du ciel et de la terre, de l'intervention de Dieu et de l’activité du genre humain, et je m'assure, Messieurs, que personne parmi vous ne me contredit, ful-il même incroyant. Car, si le christianisme a cessé d’être votre maître et votre instituteur, il respire encore dans vos senlimens , il éléve encore votre intelligence ; si vous n’êtes plus chrétiens par la face qui regarde Dieu, vous l’êtes plus que jamais par la face qui regarde l’homme.

Chose triste à dire! Les nations n'acccptèrcnt pas plus les charges que les bénéfices du contrat qui leur avait été proposé. En même temps quelles exagéraient la souveraineté, jusqu'à lui abandonner les choses divines, et qu'elles détruisaient la fraternité par la servitude, elles accablaient aussi la vérité sous la fable, élevant dans l’histoire ces fameuses sociétés idolâlriques où la guerre , l’oppression et l'erreur se disputaient à qui déshonorerait davantage l'humanité. Dieu, voyant les peuples s'éloigner de lui, eu choisit un, il le forma lui-même, annonçant au premier de ses ancêtres, le grand Abraham, que toutes les nations seraient héuies eu lui, afin que sa postérité ne se crût pas seule aimée et seule appelée. Mais ce peuple, que Dieu avait pétri, qu’il avait tiré de l’esclavage, auquel il avait donné des lois, préparé un territoire, dont il avait dessiné le temple et consacré les prêtres, ce peuple fut infidèle à sa vocation ; après avoir de siècle en siècle lapidé les

prophètes du Seigneur, quand le Seigneur vint lui même, quand la vérité vivante apparut sur la terre, il se leva comme Caïn, et mil entre Dieu et lui l'abîme du sang, abdiquant par ce crime l'honneur suprême d’avoir été la première des nations vouée, en tant que nation, à la défense, à la conservation et à la propagation de la vérité.

Cependant le christianisme se répand dans le monde, il envahit l'empire romain ; trois siècles de persécutions ne font qu'accroître sa force : il porte Constantin sur le trône, et Constantin l'associe à la majesté souveraine qu’il a reçue de lui. Toutefois, près de deux cents ans après Constantin, il n'y avait pas encore au monde de nation chrétienne. L’empire était formé de vingt races diverses, rapprochées par un lien administratif, mais séparées par leurs souvenirs et leurs mœurs, et au sein desquelles l’arianisme, hérésie féconde et vivace, avait jeté un nouveau germe de division. Les peuplades barbares, qui serraient de près l’empire romain avec une convoitise toujours croissante, étaient adonnées à l’idolâtrie ou subjuguées par l'arianisme, qui avait trouvé le secret de pénétrer jusqu’à elles. Alors, écoutez ce que Dieu (il. Non loin des bords du Rhin, un chef barbare livrait bataille à d’autres barbares : ses troupes plient; il se souvient, dans le péril, que sa femme adore un Dieu dont elle lui a vanté la puissance. Il invoque ce Dieu, et, la victoire ayant suivi sa prière, il court se prosterner devant le ministre du Dieu de

Clolildc ; • Doux Sicambre, lui dit saint Remi, » adore ce que tu as brûlé, et brûle ce que tu as » adoré. » Ce Dieu, Messieurs, c’était le Christ ; ce roi, celle reine, cet évêque, celte victoire, c’était la naliou franque, et la nation franque était la première nation catholique donnée par Dieu à son Eglise. Ce n'est pas moi qui décerne celte louange magnifique à ma patrie; c’est la papauté à qui il a plu, par justice, d’appeler nos rois les fils ainés de l’Eglise. De même que Dieu a dit à son fils de toute éternité : Tu es mon premier né, la papauté a dit à la France : Tu es ma fille aînée. Elle a fait plus, s'il est possible; afin d’exprimer plus énergiquement ce qu elle pensait de nous, elle a créé un barbarisme sublime : elle a nommé la France le Royaume christianissime , — • cliristianissimum regnum. Ainsi, primogéniture dans la foi, excellence dans la foi, tels sont nos titres, telle était notre vocation.

Y avons-nous répondu? Car il ne suffit pas d’être appelé, il faut répondre à sa vocation. Avons-nous répondu à la nôtre? C'est demander ce que uolre patrie a fait pour Jésus-Christ et sou Eglise.

L'Eglise a couru trois périls suprêmes : l’arianisme, le mahométisme, le protestantisme; Arius, Mahomet, Luther, les trois grands hommes de l’erreur, si toutefois un homme peut être appelé grand, lorsqu’il se trompe contre Dieu.

L'arianisme mil en question le fond même du christianisme, car il niait la divinité de Jésus-Christ,

el la divinité de Jésus-Christ, c'est tout le christianisme. Si, en effet, l’arianisme dit vrai, Jésus- Christ n’est plus qu’un grand homme qui a eu des idées, et qui est mort pour ses idées. Or, cela s'est vu, et pour l'honneur de l'humanité, cela se verra, encore; c’est l'histoire de Socrate. Mais, mourir quand on est Dieu, quand on ne peut pas mourir, quand on a la toute-puissance pour faire régner scs idées; mourir, afin de susciter l'amour dans les cœurs, voilà ce que les hommes ne font pas, ce qu’a fait Jésus-Christ, el ce qui constitue le mystère du christianisme, mystère né de l’amour, pour produire l’amour. Arius fut soutenu dans son hérésie par le rationalisme cl l'esprit de cour : le rationalisme, qui s'accommodait naturellement d'un philosophe substitué à un Dieu ; l'esprit de cour, qui était effrayé de la croix, et qui, en 1a transportant d’un Dieu à un homme, croyait eu éloigner de scs viles épaules le rude fardeau. Le rationalisme prêta aux ariens l'appui d’une dialectique subtile; l’esprit de cour, la double force de l'intrigue et de la violence. Cette combinaison mit l'Eglise à deux doigts de sa perle, si toutefois il est permis d’user de pareilles expressions, de ne juger que d’après la superficie des choses, d’oublier que le christianisme a en soi une puissance infinie de dilatation, et qu’il la conserve toujours, alors même que les yeux infirmes de l’homme le croient anéanti, comme si dans l’invisible unité d’un point mathématique ne pouvaient

pas tenir des inondes. Mais, sans aller jusqu'à des expressions qui sembleraient douter du l'immortalité de l'Eglise, toujours est-il que le succès de l'ariauisme fut immense, et qu’après avoir corrompu une partie de l'Orieut, il menaçait l'Occident par les Barbares qui, en y portant leurs armes, y portaient son esprit. Ce fut alors que notre aïeul Clovis reçut le baptême des mains de saint Remi, et que, chassant devant lui les peuplades ariennes, il assura en Occident le triomphe de la vraie foi.

L'ariauisme penchant vers son déclin , Mahomet parut; Mahomet releva l'idée d’Arius à la pointe du cimeterre, il voulut bien reconnaître que Jésus-Christ était un grand prophète ; mais, comme sou prédécesseur, il en nia la divinité. Il lui sembla qu’Arius n'avait pas assez donné à la corruption, il lui donna davantage; et ce moyen ne devant pas suffire à la conversion de l’univers, il déchaina les armes. Bientôt le mahométisme attaquait par tous les points à la fois la chrétienté. Qui l’arrêta daus les champs de Poitiers? Encore un de vos aïeux, Charles-Martel. Et plus tard, le péril ne faisant que s'accroître avec les siècles, qui songea à réunir l'Europe autour de la croix, pour la précipiter sur cet indomptable ennemi? Qui eut le premier l’idée des croisades? Un pape français, Sylvestre II. Où furentelles d'abord inaugurées? Dans un concile national, à Clermont; dans une assemblée nationale, à Vézelay. Vous savez le reste, ces deux siècles de eheva-

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lerie, où nous eûmes la plus grande pari dans le sang el dans la gloire, et que couronne glorieusement saint Louis mourant sur la côte africaine.

Après ces deux honteuses défaites , le démon comprit qu'il n’atteindrait jamais son but en s'attaquant directement à Jésus-Christ. Car Jésus-Christ et l’Evangile, c’est la même chose, et l’Evangile va trop droit au eœur des hommes , pour espérer de l’y détrôner. Mais l’Eglise, ce n’est plus Jésus-Christ qu'in* dircclemenl; elle est composée d’hommes sujets aux faiblesses cl aux passions de l'humanité : on pouvait peut-être , dans ce côté humain , ruiner l’œuvre divine. Luther vint au monde ; à sa voix l'Allemagne el l’Angleterre se séparèrent de l’Eglise, el si une grande nation de plus, si la France eût suivi leur terrible invitation , qui peut dire , le miracle à part, ce que fût devenue la chrétienté ? La France n’eut pas seulement la gloire de se tenir ferme dans la foi; elle eut à combattre dans son propre sein l’expansion de l’erreur représentée par Calvin , et la révolte d’une partie de sa noblesse , un moment appuyée de la royauté. L'élan national la sauva ; on la vit, confédérée dans une sainte ligue, mettre sa foi plus haut que tout, plus haut même que la fidélité à ses souverains , et ne consentir à en reconnaître l’héritier légitime, qu'après que lui-même eut prêté serment au Dieu de Clovis, de Charlemagne et de saint Louis.

Tel fut le rôle de la France dans les grands périls

de la chrétienté ; ainsi acquilla-t-elle sa delle de lillc aînée de l'Eglise. Encore n'ai-je pas tout dit. Au moment où la papauté , à peine délivrée des mains tortueuses du Bas-Empire, était menacée de subir le joug d’une puissance barbare, ce fut la France qui assura sa liberté et sa dignité par scs armes d'abord, ensuite et d'une manière définitive, par une dotation territoriale à laquelle était annexée la souveraineté. Le chef de l’Eglise , grâce à Charlemagne, cessa de dépendre d’une autorité qui , moins que jamais, par la formation des peuples modernes, gardait un caractère d'universalité, et il put étendre sur les nations, dont il était le père commun , un sceptre pacifique, où tous eussent la joie de ne plus lire que le nom de Dieu. Ce grand ouvrage fut le nôtre , je dis le nôtre, car nos pères, n’cst-ce pas nous? Leur saug n’est-il pas notre sang, leur gloire notre gloire? Ne vivons-nous pas en eux, et ne revivent-ils pas en nous ? N'ont-ils pas voulu que nous fussions ce qu'ils étaient, une génération de chevaliers pour la défense de l’Eglise? Nous pouvons donc le dire, confondant par un orgueil légitime les fils avec les pères, nous avons accepté le contrat proposé par le Fils de Dieu au libre arbitre des nations : nous avons connu , aimé , servi la vérité. Nous avons combattu pour elle les combats du sang et de l’esprit. Nous avons vaincu Arius, Mahomet, Luther, et fondé temporcllement la papauté. L’arianisme défait, le mahométisme défait, le protestantisme dé-

fait, un trône assuré au pontificat, voilà les quatre couronnes de la France, couronnes qui ne se flétriront pas dans l'éternité. De même que le prêtre, les apôtres, les docteurs, les vierges, les martyrs, ont dans le ciel leur signe distinctif, parce que rien ne se perd de ce qui est fait pour le Seigneur, et que nous retrouvons près de lui la gloire que nous lui rendons sur la terre, pourquoi les peuples fidèles, les peuples serviteurs de Dieu, ne conserveraient-ils pas à jamais le signe de leurs services et de leurs vertus ? Les liens de famille ne sont pas brisés dans le ciel ; Jésus-Christ, en élevant sa mère au-dessus des saints cl des anges, nous a fait voir que la piété filiale est une vertu de l’éternité. Pourquoi les liens des nations seraient-ils rompus? Pourquoi ne reconnaîtrions-nous pas nos chevaliers, nos rois, nos prêtres, nos pontifes, à un caractère qui rappelât leurs travaux^ communs pour le Seigneur cl pour son Christ? Oui, j’aime à le croire, sur leur robe nuptiale, lavée dans le sang de l'agneau, brilleront, ineffaçables et merveilleusement tissues, les quatre couronnes de la France.

Je suis long peut-être, Messieurs, mais c’est votre faute, c’est votre histoire que je raconte; vous me pardonnerez, si je vous ai fait boire jusqu’à la lie ce calice de gloire.

Comme tous les peuples, la France avait été appelée ; la France, nous l’avons vu, la première entre toutes les nations et au-dessus de toutes les au-

1res, répondit à sa vocation. Mais il ne suffit pas de répondre à sa vocation, il faut persévérer. La France a-t-elle persévéré? A celte question, Messieurs, j’ai à faire une triste, une cruelle réponse ; je la ferai. Je dirai le mal, comme j'ai dit le bien; je blâmerai, comme j’ai loué, toujourssans exagération, mais toujours avec énergie.

En suscitant Luther, en inventant le protestantisme, l’esprit de ténèbres savait ce qu’il faisait; il avait bien prévu que des peuples, longtemps nourris de la doctrine divine, seraient bientôt rassasiés de cette doctrine humaine. Il avait calculé, qu’après avoir pris le mensonge pour la vérité, les hommes seraient amenés, par le dégoût du mensonge, au dégoût de la vérité même ; et que, des abimes de l’hérésie, ils tomberaient dans les abimes de l’incrédulité. Le protestantisme, d'ailleurs, n’était pas une hérésie ordinaire; il ne niait pas seulement un dogme particulier, mais l'autorité même, qui est le soutien du dogme, et sans laquelle il n’est plus qu’un produit de la raison. La raison, exaltée, devait tôt ou tard s’affranchir des derniers langes de la foi, et le protestantisme tomber dans le rationalisme. Ce fut ce qui arriva, et ce qui arriva par l’Angleterre, la grande nation protestante. A Dieu ne plaise que j’en parle avec amertume! Lorsque je pense à tout ce qu'il faut de travaux, de vertus, d’héroïsme, pour faire un peuple et perpétuer sa vie, je m’en voudrais mortellement d’abuser de la parole contre

une nation. Mais si l'injure est indigne, la vérité ne l’est jamais. Nous ne pouvons cacher des fautes que tout l’univers a conuues ; et , résolus de ne pas taire les nôtres, il nous est permis de rappeler de qui nous en reçûmes l’exemple. Ce fut donc en Angleterre que l'incrédulité naquit. La France alla l’y chercher, et, une fois qu’elle en eut rapporté le germe, il mûrit sur son sol avec une rapidité et sous une forme qui ne s’étaient jamais vues. Jusquelà, quand on attaquait la religion, on l'attaquait comme une chose sérieuse ; le dix-huitième siècle l'attaqua par le rire. Le rire passa des philosophes aux gens de cour, des académies dans les salons ; il atteignit les marches du trône ; on le vil sur les lèvres du prêtre ; il prit place au sanctuaire du foyer domestique, entre la mère et les enfans. Et de quoi donc, grand Dieu! de quoi riaient-ils tous? Ils riaient de Jésus-Christ et de l'Evangile! El c'était la France T

Que fera Dieu ? Ici, Messieurs, je commence

à entrer dans les choses contemporaines; il ne s'agit plus du passé, mais de ce que nos yeux ont vu. Plaise à la sagesse d’où découle la nôtre, que je ne dise rien qui ne soit digne d’étre entendu par une assemblée d'hommes qui estiment la vérité !

La France avait trahi son histoire et sa mission ; Dieu pouvait la laisser périr, comme tant d’autres peuples déchus, par leur faute, de leur prédestination. Il ne le voulut point ; il résolut de la sauver ,

par une expiation aussi magnifique que son crime avait clé grand. La royauté était avilie : Dieu lui rendit sa majesté , il la releva sur l’échafaud. La noblesse était avilie : Dieu lui rendit sa dignité , il la releva dans l'exil. Le clergé était avili : Dieu lui rendit le respect et l’admiration des peuples, il le releva dans la spoliation , la misère et la mort. La fortune militaire de la France était avilie : Dieu lui rendit la gloire , il la releva sur les champs de bataille. La papauté avait été abaissée aux yeux des peuples : Dieu lui rendit sa divine auréole, il la releva par la France. Un jour, les portes de celte basilique s'ouvrirent, un soldat parut sur le seuil, entouré de généraux et suivi de vingt victoires. Où va-t-il ? Il entre , il traverse lentement cette nef, il monte devant le sanctuaire; le voilà devant l’autel. Qu'y vient-il faire, lui, l’enfant d’une génération qui a ri du Christ? Il vient se prosterner devant le vicaire du Christ, et lui demander de bénir ses mains, afin que le sceptre n'y soit pas trop pesant à côté de l’épée; il vient courber sa tète militaire devant le vieillard du Vatican , et confesser à tous que la gloire ne suffit pas , saus la religion , pour sacrer un empereur. Il avait compris , malgré toutes les apparences contraires , que le souffle divin ne s’était point retiré de la France , et c’est' là vraiment le génie, de ne pas s'arrêter à la superficie des choses , mais d'aller au fond en surprendre la réalité cachée. Cest là vraiment gouverner les peuples , de ne pas

croire à leurs mauvais penchans, et de leur révéler à eux-mêmes ce qui reste eu eux de graud et de bon. Ainsi Dieu sauva-l-il la France; ainsi releva-l-il tout ce qu'elle avait abattu ; ainsi l'environna-t-il de la majesté du malheur et de l'expiation.

[In peuple traité de la sorte est- il un peuple abandonné? Le signe de la résurrection n'est-il pas visiblement sur nous? Comptez, s’il vous est possible, les œuvres saintes qui, depuis quarante ans, élèvent dans la patrie leur tige florissante. Mos missionnaires sont partout, aux échelles du Levant, en Arménie, en Perse, aux Indes, en Chine, sur les côtes d’Afrique, dans les fies de l'Océanie; partout leur voix et leur sang parlent à Dieu du pays qui les verse sur le monde. Notre or court aussi dans tout l’univers, au service de Dieu ; c’est nous qui avons fondé l’Association pour la Propagation de la Foi, ce trésor de l'apostolat, tiré sou par sou de la poche du pauvre, cl qui porte chaque année des ressources royales aux missions les plus lointaines de la vérité. Les Frères des écoles chrétiennes, revêtus de leur humble habit, traversent incessamment les rues de nos villes, et, au lieu des outrages qu'ils y recevaient trop souvent, ils n'y rencontrent plus que les regards bienveillans de l’ouvrier, le respect des chrétiens, et l'estime de tous, Apôtres obscurs du peuple de France, ils y créent, sans bruit, en mêlant Dieu à l'enseignement élémentaire, une génération qui reconnaît dans le prêtre un ami, et dans l’Evangile le livre

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des petits, la loi de l'ordre, de la paix, de l'honneur cl de la fraternité universelle. L’enfance même ne reçoit pas seule leurs leçons; ils ont appelé à eux l'adulte, et réconcilié le froc avec la veste de bure, la rude main du travailleur terrestre avec la main modeste du travailleur religieux. Voulez-vous voir un spectacle plus consolant encore, et qui n'avait pas de modèle dans l’ancienne France? Regardez, voici des adolescens, des ètudians, des jeuues hommes placés à l’entrée de toutes les carrières civiles et industrielles, sans distinction de naissance cl de fortune; la charité chrétienne les a réunis, non pour assister le pauvre d’un argent philanthropique, mais pour le visiter, lui parler, le loucher, voir et sentir sa misère, et lui porter, avec le pain et le vêtement, le visage pieux d'un ami. Chaque ville, sous le nom de Conférence de saint Vincent île Paul, possède une fraction de celte jeune milice, qui a placé sa chasteté sous la garde de sa charité, la plus belle des vertus sous la plus belle des gardes. Quelles bénédictions n'attirera pas sur la France celte chevalerie de la jeunesse, de la pureté et de la fraternité en faveur du pauvre? Avec la même ardeur que nos pères combattaient autrefois les infidèles en terre sainte, ils combattent aujourd'hui l’incroyance, la débauche et la misère, sur cette autre terre sainte de lu patrie. Que la patrie protège leur liberté de sa reconnaissance, et vous, Messieurs, assemblés ici précisément en faveur de cette œuvre, ne considérez pas

seulement dans vos bienfaits les pauvres qui en attendent le secours, mais aussi la main qui vous sollicite pour eux. Payez à la fois dans l'aumône un double tribut, le tribut de la charité et celui de l'admiration.

Je n'ai pas fini, Messieurs, de vous dire toutes les causes d'espérance qui réjouissent dans notre pays le cœur du chrétien. Où s’est réfugiée, ditesmoi, la pénitence chrétienne? Où découvrirezvous, dans le reste du monde, rien qui égale la solitude, le travail et l’austérité de la Trappe? Après avoir erré, durant vingt-cinq années, de la Suisse à l'Autriche, de l'Autriche à la Russie, de la Russie à la Prusse, partout victime d'une hospitalité passagère et sans entrailles, la Trappe est revenue à la France, son berceau ; elle y a multiplié ses maisons, sous la protection de la liberté commune , et jamais, en aucun temps, la vertu de la croix n’a mieux et plus largement fleuri que sous le froc fécond de ces descendans de saint Bernard et de Rancé. Ne voyez- vous pas aussi, sous toutes les formes , ressusciter l’esprit monastique , cet esprit qui s'éteignait dans l'ancienne France, avant même que des lois usurpatrices eussent frappé du marteau les vieux cloilres tant aimés de nos aïeux ? Le Chartreux, le Jésuite, le Capucin, le Bénédictin rapportent à la France leur dévouement multiple, la prière, la science, la parole , la contemplation et l'action , l'exemple de la pauvreté volontaire , le bénéfice de

la communauté. Et aujourd'hui même, dcvaul cette foule qui m'écoule et qui ne s’en étonne pas, apparaît, sans audace et sans crainte, le froc séculaire de saint Dominique.

Que sera-ce, si vous arrêtez votre pensée sur les maisons religieuses où les femmes ont réuni leurs vertus sous la tutelle de la pauvreté, de la chasteté et de l'obéissance? Là, il ne vous sera plus possible de nombrer les ordres et les œuvres. La charité a mis le doigt sur les nuances mêmes des besoins; elle a des mains pour les cicatrices autant que pour les blessures. El pas un scandale depuis quarante ans! pas une plainte! pas un murmure! La liberté a été plus féconde que les vieilles mœurs féodales; elle a tiré des familles plus de suc généreux et dévoué. La France est toujours le pays des saintes femmes, des filles de charité, des sœurs de la Providence cl de l’Espérance, des mères du Bon Pasteur, et quel nom pourrai-je créer, que leur vertu n'ait baptisé déjà ?

Mon dernier regard sera sur une église de Paris, solitaire il y a peu d'années, aujourd'hui le rendezvous des âmes de cent pays, qui y prient de près et de loin pour la conversion des pécheurs : c’est vous rappeler Notre-Dame-des-Vicloires, cl terminer celte courte revue des travaux de la France dans le bien par un nom trop heureux pour qu'il ne soit pas le dernier.

Il est vrai, Messieurs, tous les obstacles ne sont

pas vaincus; toutes nos conquêtes ne sont pas acceptées; l’erreur ne voit pas d'un œil tranquille nos efforts persévérans; La bourgeoisie, qui nous gouverne, n’a pas encore fait acte de réconciliation pleine et entière avec le Christ et son Eglise. Mais la bourgeoisie n'est pas une classe à part, inabordable, enfermée dans ses privilèges et ses préjugés; la bourgeoisie, c’est nous tous. Par un bout, elle touche au peuple, où elle se recrute incessamment, et, par l'autre bout, à la noblesse et au trône, dont ses membres d’élite tendent à se rapprocher par l’inévitable attrait de la distinction pour tout ce qui est distingué. Celte classe est donc mobile, sans cesse renouvelée par l’ascension de ses parties inférieures, qui ne lui permettent pas de se créer un esprit à toujours, et sujette aussi au souffle qui vient des hautes régions. Dieu a dit à la bourgeoisie française : Tu veux régner, règne! Tu apprendras ce qu’il eu coûte pour gouverner les hommes, tu jugeras s’il est possible de les gouverner sans mon Christ. Pourquoi penser quelle demeurera toujours ce qu’elle est encore trop généralement aujourd’hui? Pourquoi n’enlendrait-elle pas les leçons répétées de l’expérience? Beaucoup de ses fils grossissent déjà nos rangs; ce sont eux qui forment, pour la plus grande partie, la Société de saint Vincent de Paul, et qui recrutent, par leur dévouement, les ordres religieux. Ne désespérons pas d’une classe qui est le fond de la société moderne, et dont l’avéncment au pouvoir,

signale par lanl de faits considérables, se rattache sans doute au plan général de la Providence. Les difficultés ne doivent qu'animer notre zèle. Elles sont loin d'étre aussi fortes qu'il y a cinquante ans, et cependant, dès 1795, le comte de Maistre, entrevoyant l’horizon qui s'est ouvert depuis sous nos yeux, écrivait ces remarquables paroles : « L’esprit » religieux n’est pas éteint en France, il y soulè- » vera des montagnes, il y fera des miracles. » Justifions par notre persévérance une prophétie que la résurrection de notre Eglise place déjà parmi les plus hauts pressenlimens de la pensée ; rappelons à Dieu les cœurs par la charité, autant que les esprits par la lumière. Que ceux qui travaillent ne se découragent point; que ceux qui n’ont encore rien fait mettent la main à l'œuvre. Et dans ce moment même, Messieurs, avant de sortir d’ici, unissez-vous au moins par l’aumône à tous les vœux, à tous les efforts, à toutes les prières, à tous les sacrifices, qui, depuis cinquante ans, montent vers le ciel en faveur de notre patrie.

Monseigneur, la couronne de saint Denis est tombée sur votre tète dans une heure à jamais mémorable, à l'heure où plus que jamais s’opère la réconciliation entre l’Eglise et la France; j'en ai pour garant celle foule qui se presse autour de votre siège. Je prie Dieu, Monseigneur, que vous portiez longtemps cette couronne. Je ne puis oublier qu'à une autre époque, je fus soutenu dans celle chaire par vos

conseils et votre affection. L'occasion solennelle de vous eu remercier m’avait manqué jusqu'aujourd'hui; je la saisis avec joie. Je me félicite de me retrouver sous les mêmes auspices, au jour où je viens inaugurer l'ordre et l’habit des Frères Prêcheurs français en face de mon pays, et vous achèverez, Monseigneur, de couronner ce moment de ma vie, en répandant sur nous votre bénédiction.

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