FRÉDÉRIC OZANAM
Tacite commence ainsi la vie d'Agricola : « C'est tin t antique usage de transmettre à la postérité les actes « et les mœurs des hommes illustres, et notre âge lui* * même, quoique peu curieux de ses propres gloires , « n'a pas failli pourtant à cet exemple , toutes les fois « qu'une vertu mémorable a su y vaincre le défaut hâte bituel aux plus grandes comme aux plus médiocres «c cités, qui est l'ignorance et l'envie du beau. Mais « chez nos pères, de même qu'on était porté à accom- « plir des choses dignes de mémoire, on l'était aussi à « les rendre célèbres, sans autre ambition que de sa-* « tisfaire dans sa conscience le goût du bien. Même on « imputait à une noble assurance, plutôt qu'à l'orgueil, « d'écrire sa propre vie, et ni Rutiliusni Scaurus, en « publiant la leur, n'encoururent le blâme de leur ' « siècle ou ne lui inspirèrent une moindre foi, tant il « est facile d'apprécier la vertu dans les temps qui sont « faciles à la produire. Pour moi, prêt à raconter la « vie d'un homme mort, j'ai dû prendre soin de m'en « justifier. »
Comme Tacite, fallût-il m'en justifier , je veux dire quelque chose de la vie d'un homme mort, d'un homme qui eut avec Agricola cette ressemblance, d'acquérir
une gloire qui en présageait une plus grande, et de s'éteindre tout à coup , sans tache et inachevé , au seuil d'une commune admiration. Soldats tous les deux, l'un dans les camps de Rome, l'autre dans les camps du Christ, leur jeunesse fut sérieuse, leurs services précoces, leur renommée pure, leur fin prématurée et cependant opportune , leur mémoire touchante , et ces traits vivants sous la plume de Tacite me faisaient venir involontairement à l'esprit que nous avions perdu dans Frédéric Ozanaml'Agricola chrétien. Perte plus cruelle, objet d'une louange autrement affectueuse et durable, puisque la foi, ce lien souverain des âmes , était le principe des vertus et des amitiés que nous regrettons dans notre Agricola. N'y eût-il eu entre nous que l'éclat de son dévouement à la cause de Dieu, c'en serait assez pour que je ressentisse l'envie généreuse dont parle Tacite, et que jefusse porté vers sa gloire sans autre ambition , en la célébrant, que le plaisir de ma conscience. Mais Ozanam, qui était pour nous tous un chrétien éminent, était pour moi davantage. Sa main s'était approchée de la mienne, et son esprit, durant vingt années , avait été l'hôte fidèle des régions qu'habitait le mien. Nous vivions dans la même vérité , mais aussi dans le même siècle, dans les mêmes pressentiments et les mêmes aspirations, et en descendant des devoirs et des sommets éternels, nous nous rencontrions encore au-dessous, là où les ombres commencent, où les doutes sont possibles , et où la foi elle-même ne suffit plus pour tenir les cœurs étroitement embrassés.
Je ne suis pas d'ailleurs le seul sensible à cette des-
tinéesipromptementéteinte.Unegénérationd'hommes, jeunes alors, aujourd'hui plus mûrs, avait entendu la voix d'Ozanam et lu ses écrits; il était pour elle un guide éloquent, un apôtre sympathique. En parlant de lui, je parlerai pour elle; j'acquitterai sa dette avec la mienne, et peut-être élèverons-nous ensemble un monument qui rappellera de beaux jours et soutiendra plus d'une vertu.
Il me faut traverser bien des années pour retrouver l'heure où je vis Ozanam pour la première fois. Je n'avais pas encore inauguré l'enseignement qui bientôt après me donna des disciples et des amis. Frappé de la foudre à l'entrée de ma vie publique , séparé d'un homme illustre en qui j'avais cru trouver le génie de la conduite avec celui de la pensée , j'errais au dedans de moi dans des incertitudes douloureuses et de terribles prévisions. De ce peu de renommée que j'avais acquise en combattant trop tôt, jaillissaient des amertumes qui eussent brisé mon existence , si des affections généreuses et à jamais fidèles n'eussent pris leurs racines dans la solitude même où m'avait rejeté la disgrâce. Ozanam ne fut pas de ces amis premiers que le souvenir du malheur rend si chers; mais il vint à cette heure-là, comme l'avant-garde delà jeunesse qui devait bientôt, en entourant ma chaire, me relever de mes afflictions.
Qttê me voulait-il? Ce n'était pas la lumière dé la foi qu'il avait à me demander. Le souffle d'un doute réel n'avait en aucun temps terni la clarté de son âme. En* fànt de la France par le sang qu'il avait reçu , il l'était aussi de l'Italie par son berceau, et ce n'était pas en vain que la ville de saint Ambroise et celle de saint Irénée avaient uni , pour le baptiser, les grâces de leurs traditions. Il avait en lui l'influence de deux ciels et de deux sanctuaires. Lyon lui avait donné l'onction d'une piété grave ; Milan , quelque chose d'une flamme plus vive ; et ces deux sources d'ardeur, loin de s'affaiblir avec l'âge, s'étaient grossies en chemin de la sève d'une forte éducation. Ozanam avait eu ce bonheur, de rencontrer au terme de ses études littéraires un maître capable d'éveiller sa raison. Une philosophie élevée, en lui ouvrant sur l'homme les mêmes points de vue que la foi , avait produit dans son intelligence cet accord tout-puissant des révélations et des facultés , qui agrandit et fortifie les unes par les autres , fait du chrétien un sage, du sage une créature qui ne s'enorgueillit ni de la science ni de la vertu. Tel était Ozanam lorsqu'il entra dans ma chambre et s'assit près de mon feu pour la première fois. C'était dans l'hiver qui liait 4833 à 1834. Il devait avoir vingt ans.
Je ne me rappelle rien qui m'ait frappé dans sa personne. Il n'avaltpasla beauté delà jeunesse. Pâleeomme les Lyonnais , d'une taille médiocre et sans élégance , sa physionomie jetait des éclairs par les yeux , et gardait néanmoins dans le reste une expression de douceur. H portait , sur un front qui ne manquait pas de noblesse,
une chevelure noire , épaisse et longue , qui lui donnait cet air un» peu sauvage que la» Latins rendaient, si je ne me trompe , par le mot d'incomptus. Sa parole ne m'a point laissé de souvenir. Mais soit qu'on me l'eût fait remarquer comme un jeune homme d'espérance, soit que là renommée ait depuis ranimé ma mémoire, je le vois très-bien au lieu où il était, et tel qu'il était.
Que me voulait-il donc? C'est une grande chose pour un jeune homme que ses premières visites à des hommes qui ne sont paB de son âge, qui l'ont précédé dans la vie, et dont il espère, sans qu'il sache bien pourquoi, un accueil bienveillant. Jusque-là il n'a vécu que des caresses de sa famille et des familiarités de ses camarades ; il n'a pas vu l'homme , il n'a pas abordé cette plage douloureuse où tant de flots déposent des plantes amères et creusent d'âpres sillons. Il ignore, et il croit. Ozanam ignorait aussi, et il croyait, Je n'étais pas d'ailleurs un homme pour lui, j'étais un prêtre. L'enfant qui s'est ouvert au prêtre en conserve un instinct de rapprochement, et ce que la femme est pour le cœur qu'agitent les passions , le prêtre l'est pour le cœur qui travaille à devenir pur. Ozanam venait donc à moi parce qu'il était chrétien , et parce que j'étais un ministre et un représentant de sa foi dont il avait ou! parler. Mais il y venait aussi, peut-être, par une sympathie d'un autre ordre, sympathie qui se liait dans son esprit à tout ce qu'il avait de plus cher au monde, sa foi, sa patrie , la vérité , le bien , l'avenir du christianisme et l'avenir de la vérité.
Rien sans doute ici-bas ne marche de pair avec Jésus- Christ et son Église. Les empires se transforment, les races changent , les opinions s'usent après un certain cours , et celui qui veut asservir les destinées de l'Évangile à des choses humaines, si saintes et sacrées qu'elles soient, est semblable au navigateur qui, rencontrant une île assise sur le roc dans les profondeurs de l'Océan , voudrait l'attacher à son navire , et l'amener de rivage en rivage sous un ciel nouveau. Mais si la grâce est supérieure à la nature, elle ne lui est pas étrangère, et la nature elle-même a des lois qui viennent de Dieu et participent de son immutabilité. Il ne faut donc pas, à cause que Jésus-Christ est Dieu et que l'Église est son ouvrage , se persuader que le monde n'est rien : car le monde aussi a Dieu pour auteur, il repose aussi sur des principes éternels, et c'est du mouvement coordonné de l'un et de l'autre, du monde et de l'Église, que résultent la paix de tous les deux, l'harmonie de la création et de la rédemption, enfin la beauté de l'œuvre qu'éclairent ensemble la lumière du jour et la lumière du Christ. Le chrétien donc, sachant ces choses > s'il met la grâce au-dessus de la nature , l'Église au-dessus du monde, ne les. sépare point dans ses pensées et ses travaux ; ou , s'il paraît les séparer dans une certaine mesure et en un certain sens , c'est encore pour mieux les unir en leur épargnant des chocs dangereux. Ainsi, quand l'empire romain penchait vers sa ruine, les
papes , qui n'ignoraient pas la caducité des choses humaines, s'employaient pourtant à sauver ce grand corps , et ils souffraient des coups qui lui étaient portés, parce qu'ils voyaient en lui un principe d'ordre, quoique corrompu, un abri tutélaire, quoique vieilli. D'autres, tels que Salvien, persuadés que la régénération de l'empire était impossible, et qu'il n'était plus qu'un cadavre attaché aux flancs de l'Église, appelaient de leurs vœux les enfants du Nord, race barbare, il est vrai, mais toute neuve, et qui permettrait au christianisme de fonder avec eux une société rajeunie dans ses deux sources, la virilité humaine et l'efficacité divine. L'avenir a justifié Salvien. Car, en ces matières, où le temps se projette sur l'éternité, l'Église n'a plus la même assurance pour se soutenir dans une inébranlable conduite, et d'un pape à l'autre, d'un siècle à un autre siècle , l'aspect des choses peut apparaître diversement. Le temps révèle les choses du temps, comme l'éternité révèle les choses de l'éternité. Mais, malgré la différence des deux ordres , ils n'en sont pas moins liés entre eux. Tout ce qui intéresse la société humaine intéresse la société divine, et tout ce qui intéresse la société divine intéresse aussi la société humaine , l'une et l'autre étant composées d'hommes , et des mêmes hommes.
Quand donc Ozanam entra dans le monde, plein d'ardeur et de foi , il y rencontra , comme ces pères de tous les âges , une question temporelle à côté de la question éternelle. S'il fût né deux cents ans plus tôt, il eût eu à choisir d'être pour la Ligue ou pour le roi ; de suivre
te mouvement populaire qui repoussait un prince hérétique, ou de s'unir à la presque totalité des évéques de France , qui demeurait fidèle à l'hérédité du sang. Venu plus tard , il lui fallait choisir aussi. Une révolution avait changé le monde, et changé dans le monde la situation de l'Église. Dépouillée de ses biens , bannie des affaires publiques, privée du bras humain pour sou-» tenir ses dogmes et ses lois, l'Église se voyait encore refuser des libertés de l'âme et de l'intelligence, tandis que le monde, en la répudiant et en l'opprimant, proclamait pour lui le règne de la liberté la plus étendue dans l'égalité la plus parfaite. C'était là le crime du temps où vivait Ozanam. Son enfance avait grandi sous le poids de cette sanglante contradiction , et il arrivait à l'âge d'homme, à l'âge de la parole et de l'épée , en ayant devant lui la perversité d'un mensonge public et persévérant contre Dieu. Il n'y avait pas de chrétiens qui ne le ressentissent, d'autant plus à plaindre tous, que la gloire des catacombes ne les relevait pas de la servitude, et qu'un ordre apparent, régulier, couvrait d'un linceul blanchi cette effroyable subversion.
Mais si l'on était d'accord sur le mal , on ne l'était pas sur le remède.
Les uns pensaient que la société nouvelle, issue d'une révolution qui avait elle-même pour père un siècle corrompu, portait dans ses flancs un principe de mort irréconciliable avec la vérité ; que , quoi qu'elle fit , malgré elle, par les nécessités de son origine, elle refuserait éternellement justice à Dieu, à l'Évangile, à l'Église, à Jésus-Christ; que d'ailleurs, outre sa haine native
contre toute institution de l'ordre divin , elle reposait elle-même sur des fondements caducs, la liberté poli* tique et l'égalité civile n'étant que l'anarchie cachée sous des rêves décevants. Ils concluaient de là qu'il fallait à tout prix rétablir l'ancienne société, et que, si cette espérance était chimérique, il n'y avait qu'à se Voiler la tête et à attendre avec résignation les derniers coups de l'abîme.
D'autres, plus jeunes, trop confiants peut-être en des événements qu'ils n'avaient pas vus de près, se laissaient aller à de moins tristes et de moins extrêmes prévisions. Nés dans les ruines, s'ils ne les aimaient pas, ils les comprenaient mieux. La révolution, disaient-ils, fut sans doute un châtiment, mais le châtiment n'exclut pas le bienfait. Beaucoup de choses devaient périr, parce que beaucoup de choses avaient péché. Quand les tombes de Saint -Denis furent ouvertes et que les os des rois parurent dans la main des enfants, l'histoire, sans justifier le crime, pouvait l'expliquer, et Dieu, qui pèse les rois sur leurs trônes, les pèse aussi dans leurs tombeaux. Levons les yeux vers lui , et sachons avec lui tirer le bien du mal , et la vie de la mort. Pourquoi le xix e siècle hériterait -il à jamais des passions et des erreurs du siècle précédent? Dieu n'a-t-il pas fait guérissables les nations de la terre? Est-il même assuré que le xvin siècle ait enfanté le nôtre? Le nôtre veut l'égalité civile, la liberté politique et la liberté religieuse : sont-ce là des pensées et des volontés absolument inconciliables avec le christianisme? N'est* ce pas le christianisme qui a révélé
aux hommes leur égalité devant Dieu , et y a-t-il si loin de l'égalité devant Dieu à l'égalité devant la loi? La liberté politique, si elle n'est pas d'origine chrétienne, puisque les anciens la connaissaient, n'est pourtant pas étrangère à la chrétienté : le moyen âge l'avait ressuscitée sous une forme qu'ignorait l'antiquité, et de cette forme étaient sortis les peuples modernes, avec la monarchie tempérée qui faisait leur force et leur honneur. Quant à la liberté religieuse, elle était le fruit naturel et inévitable de la dissidence entre les communions chrétiennes. Du jour où le christianisme s'était partagé en plusieurs rameaux, il avait fallu choisir entre une persécution réciproque, dangereuse pour tous, tôt ou tard odieuse à tous, et une liberté honorable aux forts et aux faibles, leur laissant, aux uns comme aux autres , le prosélytisme de l'intelligence et de la vertu. Ces faits, ajoutait-on , sont accomplis dans le monde; ils sont le nœud de ce siècle, et si l'Église n'en a pas encore profité pour sa rédemption, c'est-àdire pour son affranchissement personnel, c'est que, tardive à se prononcer , ennemie des ruines les plus nécessaires , elle attend de l'expérience une révélation digne de sa profonde et patiente sagesse. Pour nous, ses enfants, qui devons une moindre prudence à une moindre responsabilité, que tardons -nous à revendiquer notre liberté propre au nom de la liberté de tous? Une société, quelle qu'elle soit, ne peut traiter en amis ceux qui se font ses ennemis. Il ne faut jamais, à la vérité , transiger avec le mal ; mais ici le mal n'est pas dans les principes, il est dans leur fausse application.
Le jour où l'Église aura sa part de la liberté et de l'égalité communes, elle leur apportera sa mesure avec force, et le cours des esprits prendra tout ensemble et plus de justesse et plus de gravité.
Ozanam , en entrant dans le monde , avait entendu ce langage. Ce langage était contredit; il n'avait pas toujours eu pour interprètes des esprits assez sobres , et il était d'ailleurs contre le courant général. Assurément le choix était difficile pour un jeune homme. En ce qui est des vérités absolues, l'évidence nous entraîne; en ce qui est de la foi , une immense autorité nous guide : mais quand l'intelligence est en face d'une lumière mêlée d'ombres, où les faits s'entrelacent aux idées, soit pour les combattre, soit pour les soutenir, il reste une terreur jusque dans la conviction, et il faut du temps , de l'expérience , de grandes lectures dans le passé , de grandes leçons dans le présent , pour arriver à des opinions qui honorent et commandent la vie. La jeunesse devrait donc s'abstenir, et ne pas préparer à sa pensée des retours pénibles ou des persévérances trompeuses : mais la nature lui a refusé cette prudence, et peut-être heureusement ; car, si la maturité seule prononçait, les glaces du scepticisme remplaceraient aisément la fougue de l'enthousiasme , et le monde y perdrait en conscience aussi bien qu'en grandeur. C'est dans le cœur du jeune homme que se creusent et s'assoient les forteresses de l'âge mùr, et celui qui a trop craint les périls de l'erreur ne craindra jamais assez les périls de l'indifférence.
Je ne puis dire s'il y avait dans la tradition dômes-
tique d'Ozanam quelque chose qui l'inclinât plutôt d'un côté que de l'autre. Il descendait originairement d'une famille juive de la Bresse convertie par saint Didier Tan 600 de l'ère chrétienne. Un de ses ancêtres, Jacques Ozanam, dont Fontenelle a écrit l'éloge, était au xvn e siècle un mathématicien remarquable et un chrétien fort droit. On a retenu ce mot que lui avaient inspiré les querelles théologiques de son temps : « Il « appartient aux docteurs de Sorbonne de disputer, au € pape de prononcer, et aux mathématiciens d'aller en « paradis parla perpendiculaire. » Le père d'Ozanam , dans une vie trop tôt tranchée par un accident, fruit de sa charité, avait connu des situations bien diverses : tour à tour soldat , négociant, exilé volontaire en Italie, puis étudiant et médecin ; mais autant sa carrière avait éprouvé de vicissitudes , autant la foi chrétienne était demeurée l'ancre immuable où s'appuyait la constance de ses vertus. Il avait abdiqué la guerre au moment où elle lui promettait , dans nos campagnes d'Italie, le prix du sang qu'il avait déjà versé pour la France. Lyon, en lui donnant alors une femme digne de lui , avait imposé à son amour le sacrifice de ses goûts, et huit années d'un travail obscur avaient inauguré les commencements d'un bonheur qui n'excluait pas le désir d'occupations plus hautes, parce qu'elles sont plus dévouées. Uh changement de fortune le délivra du joug. Milan le reçut comme dans un asile que la victoire avait rendu français, mais que la nature et les souvenirs protégeaient contre une présence trop vive d'un maître tout-puissant; et là, plus libre qu'il ne l'avait encore
été, on le vit, à l'âge de trente-six ans, se créer la carrière qui l'avait fui , et obtenir de sa constance, sur une terre étrangère, le renom de médecin savant, habile et charitable. Quand l'Autriche , après nos revers , eut appliqué à ce sol poétique son sceptre lourd et défiant, le père d'Ozanam revint demander à la France une meilleure patrie, et vingt années de séjour à Lyon l'y rattachèrent de nouveau, en attendant que la mort l'y naturalisât pour jamais.
Frédéric Ozanam était né de ce père dans le temps de l'exil , le 23 août 4813. Sa mère, Marie Nantas, fille d'un honorable négociant de Lyon , avait aussi connu dans son enfance les chemins de l'étranger. Le flot de l'émigration l'avait portée en Suisse, au bourg d'Échallens, à moitié route de Lausanne et d'Yverdun, entre Ces deux beaux lacs de Genève et de Neufchâtel. Cinquante ans. après, Frédéric y retrouvait les traces de «a mère, et déposait dans une note l'impression qu'il avait reçue de cette pieuse rencontre :
«Un de mes plus doux moments de ce voyage de Suisse, « ô'est la demi -heure que nous avons passée à Échal- « lens. Nous n'avions ni calculé ni prévu cette station « de notre pèlerinage; la chose s'était arrangée d'elle- « même, comme tout ce qui s'arrange bien. Échallens « se* trouvait à moitié chemin du trajet de Lausanne à « Yverdun. Je me rappelais que c'était le lieu où mon « grand-père s'était retiré pendant les derniers mois de « la Terreur, et dont ma mère m'avait si souvent parlé. « Que n'aurais-je pas donné pour connaître la maison « qu'habita ma famille ! Du moins je voyais les petits
<l bois et les jolis sentiers où ils allaient , conduits , « cueillir des fraises. L'oncle chartreux marchait le « premier en éclaireur, et quand il avait découvert un « nid de fraises , il appelait ses joyeuses nièces : « Ye- « nez , Mesdemoiselles, c'est tout rouge. » Et l'onre- « venait avec des paniers tout pleins de ces jolis petits « fruits, qu'on mangeait avec du lait excellent. J'ai « visité l'église dans laquelle ma bonne mère a fait sa « première communion, sous la direction de ce bon « curé qui lui répétait : « Nous irons les deux , nous « irons les deux en paradis. » Je l'ai trouvée comme ma « mère me l'avait décrite, partagée, hélas! entre les « deux cultes: le sanctuaire, réservé aux catholiques « et fermé par une grille de bois ; la nef, commune aux « catholiques et aux protestants ; d'un côté la chaire du « curé et le baptistère, de l'autre la chaire du pasteur « et la table de la cène. Cette chère église est bien mig sérable : cependant j'y ai prié avec plus d'émotion « que de coutume ; j'y ai remercié Dieu des grâces qu'il € avait faites en ce lieu même à la petite exilée; j'ai « prié pour ma bonne mère, parce que c'est un devoir € de prier pour les morts ; mais, comme je la crois heu- « reuse et puissante dans le ciel , je lui ai demandé de « veiller sur nous , de nous aider à unir heureusement oc ce voyage trop long , et surtout d'obtenir à ses enfants « quelques-unes de ses douces vertus. Ma femme et ma « belle -mère priaient avec moi, et ma petite Marie « s'agenouillait bien sagement devant la grille du sanc- « tuaire. Amélie a voulu cueillir quelques fleurs sur la « petite éminence où s'élève l'église : ces fleurs ne sont
« pas celles que notre bonne mère foulait en allant à la « messe , mais elles leur ressemblent , et plaise à Dieu «c que nous lui ressemblions autant ! »
Ce fut dans les derniers mois de 1834 qu'Ozanam apporta dans Paris les souvenirs de son enfance , les fruits de son éducation et l'ardeur de ses dix-huit ans.
On n'avait pas voulu , dès sa sortie du collège, l'exposer si avant dans la pleine mer. Par une décision peutêtre étrange, si Ton considère tout ce que ce jeune homme avait montré déjà d'élan poétique et de maturité précoce, ses parents le retinrent près d'eux, mais en rattachant aux ingrats labeurs d'une étude d'avoué. Il porta cette chaîne avec une simplicité toute filiale, ne laissant pas d'entremêler la poésie aux études de justice, et d'ajouter aux langues anciennes, qu'il possédait déjà , quelque teinture aventurée de l'hébreu et du sanscrit. Tout florissait à la fois , et tout florissait vite , dans cette âme que le temps et l'éternité pressaient de vivre. Déjà même, et bien auparavant, il s'était jeté dans les hasards de la publicité. A seize ans il écrivait dans Y Abeille française, recueil périodique de Lyon, et son jeune front de rhétoricien se couronnait d'espérances qui étonnaient ses maîtres encore plus que ses condisciples. Ses maîtres l'avaientpressenti. L'un d'eux conservait précieusement des pièces de vers latins échappées à sa fécondité brillante d'écolier. Un autre, son professeur de philosophie, aimait à le prendre pour compagnon de ses promenades dans les sentiers solitaires et escarpés qui entourent Lyon de toutes parts et rendent cette ville si chère aux esprits touchés d'un
peu de mélancolie méditative. Pourquoi ne nommeraisje pas le maître qui conviait ainsi à sa familiarité un obscur adolescent? Pourquoi ne rappellerais- je pas ces amitiés et ces conversations fameuses qui, au temps de Socrate, rassemblaient à une école volontaire l'élite de la jeunesse athénienne? Il est vrai, tant de gloire n'a pas consacré le souvenir qui me préoccupe : mais si la gloire n'y était pas , la vérité s'y trouvait , telle que Socrate et Platon ne la connurent jamais. Pendant vingt ans, à une époque où la philosophie chrétienne avait si peu d'organes, un homme modeste et qui n'a rien écrit, M. l'abbé Noirot, conduisait dans les chemins sérieux de la raison une foule de jeunes esprits dont Ozanam a été le plus grand , mais dont plusieurs ont atteint comme lui La célébrité, et qui tous, à des points divers de la vie, rapportent à leur maître commun l'inébranlable lucidité de leur foi.
Cette foi était plus rare qu'elle ne l'estde venue. Quand Ozanam arrivait à Paris, on sortait de la guerre terrible que l'opposition politique avait faite à la religion au nom de la liberté. Tout , sous la main de ce parti , avait été une arme contre le christianisme : la tribune, la presse , l'enseignement, la poésie ; et, par un malheur digne d'être pleuré, aucune voix populaire ne s'était élevée pour le Christ durant la tempête; non pas que l'Église de France eût manqué d'orateurs et d'écrivains, mais parce que tous avaient marché, bannière déployée,
dans le sens contraire à celui qui emportait la nation, La voix du comte dç Bonald, du comte de Maistre, de l'abbé de La Mennais ne parvenait à la foule que comme l'écho perdu d'un passé sans retour. C'était la plainte de Cassandre sur les ruines de Troie. C'était moins encore, parce que c'était davantage, et que les vainqueurs, n'étant pas sur le trône, gardaient dans la victoire les craintes et les passions des vaincus. Un seul homme, le vicomte de Chateaubriand, avait conservé, malgré sa foi de royaliste et de chrétien, un immuable ascendant sur l'opinion. Mais il était seul, sorte de lépreux haï des siens, et portant au front le Génie du chrtitia* nisme comme une cicatrice immortelle qui ne parlait que pour lui. A côté de ces grands esprits sans faveur ou sans puissance, l'Église avait eu encore pour défen« seurs les hommes maladroits, ceux qui outrent les fautes en croyant les rendre fortes, et qui, avec les meilleures intentions de tout sauver, perdraient Dieu lui-même, s'il pouvait être perdu. Que l'on juge, entre ces deux camps, du sort des jeunes générations. Condamnées â un enseignement qui ne dissimulait même plus son hostilité, elles sortaient de l'enfance en méprisant l'Évangile, et la liberté, accourant au-devant d'elles, couvrait de son image généreuse l'impiété qui les dévorait Le reste, c'est- à-dire quelques âmes échappées par hasard, se trouvait recueilli dans une association pieuse protégée par des ngms illustres , et où la faveur, qui semblait promise pour récompense à leur foi, leur attirait le soupçon, la haine et l'insulte. Encore ce fragile et douloureux édifice ne subsistait-il plus ; la
révolution de 1830 l'avait heurté du pied , et Ozanam arrivait pur, sincère, ardent, au milieu d'un abîme vide et muet.
Il ne se doutait pas que la Providence l'envoyait pour le combler, et qu'il était l'un des instruments choisis par elle pour relever devant les hommes l'inaliénable honneur de la vérité. C'était là sa mission , le but de sa vie. Il devait être, au lendemain de la défaite , l'un des premiers qui en changeraient la signification, lepremier ou le second qui , au nom de Jésus-Christ, parviendrait à la sainte puissance d'une popularité sans tache. Ceux qui n'ont pas vécu dans ces deux temps ne se représenteront jamais ce que fut le passage de l'un à l'autre ; jamais, malgré ce que nous avons à dire, ils ne comprendront l'intérêt qui s'attache à la mémoire d'Ozanam. Pour nous, qui avons été de l'une et de l'autre époque , qui avons vu le mépris et qui avons vu l'honneur, nos yeux se mouillent, en y pensant, de larmes involontaires, et nous tombons en actions de grâces devant Celui qui est inénarrable dans ses dans.
Ozanam ne se doutait donc pas de la mission qu'il venait remplir. Comme tout jeune homme chaste , dont le regard n'a point plongé trop avant dans les mystères du monde, il était timide, et abordait difficilement les célébrités qu'il avait l'ambition de connaître. Il était porteur d'une lettre de recommandation de M. l'abbé de Bonnevie, chanoine de Lyon, homme de ce grand air sacerdotal que j'ai vu à plusieurs membres de l'ancien clergé français, et qui annonçait tout ensemble la distinction de la nature et l'élévation de la grâce. M. de
Bonnevie aimait les jeunes gens , il les accueillait bien , et la mémoire de son cœur lui a survécu plus que ses sermons. La lettre qu'il avait donnée à Ozanam était pour M. de Chateaubriand. Ozanam la retint plusieurs mois sans en faire usage. Il ne pouvait se résoudre à franchir un seuil qui lui semblait gardé par la gloire elle-même. Enfin, au premier jour de l'an 1832, il se décide , et , à midi précis, sonne en tremblant à la porte d'une puissance de ce monde, comme Charles X, à Prague, désignait M. de Chateaubriand. Celui-ci rentrait d'entendre la messe. Il reçut l'étudiant d'une manière aimable et paternelle, et, après bien" des questions sur ses projets, ses études, ses goûts, il lui demanda, en le regardant d'un œil plus attentif, s'il se proposait d'aller au spectacle. Ozanam surpris hésitait entre la vérité , qui était la promesse faite à sa m^f e de ne pas mettre le pied au théâtre , et la crainte de paraître puéril à son noble interlocuteur. Il se tut quelque temps , par suite de la lutte qui se passait dans son âme. M. de Chateaubriand le regardait toujours, comme s'il eut attaché à sa réponse un grand prix. A la fin, la vérité l'emporta, et l'auteur du Génie du christianisme, se penchant vers Ozanam pour l'embrasser, lui dit affectueusement: « Je vous conjure de « suivre le conseil de votre mère ; vous ne gagneriez rien « au théâtre, et vous pourriez y perdre beaucoup. »
Cette parole demeura comme un éclair dans la pensée d'Ozanam, et lorsque quelques-uns de ses camarades, moins scrupuleux que lui , l'engageaient à les accompagner au spectacle, il s'en défendait par cette t. y. il*
phrase décisive : « M. de Chateaubriand m'a dit qu'il € n'était pas bon d'y aller. » Il y fut pour la première fois en 1840, à l'âge de vingt-sept ans, pour entendre Polyeuete. Son impression fut froide. Il avait éprouvé, comme tous ceux dont le goût est suret l'imagination vive, que rien n'égale la représentation que l'esprit se donne à soi-même dans une lecture silencieuse et so» litaire des grands maîtres.
Ce ne fut pas le seul fruit qu'il retira de cette visite. Le charme qu'elle avait laissé dans sa mémoire lui révéla l'importance de l'accueil fait aux jeunes gens par des hommes qui leur inspirent de l'admiration , et, lorsque lui-même eut franchi Lee bornes de l'élévation commune, lorsqu'il fut applaudi d'un grand auditoire, honoré et recherché, il se souvint de ses jours obscurs, e^se donna généreusement à la jeunesse qu'on lui re*commandait de toutes parts ou qui venait d'elle-même se présenter à lui. Cinq fois par semaine, c'est-à-dire tous les jours où il n'avait point à paraître devant le publie, sa porte leur était ouverte de huit à dix heures du matin. Ules recevait avec grâce, s'entretenait longtemps avec eux, et quoique dévoré souvent par l'ardeur du travail qu'ils avaient interrompu , rien en lui ne laissait percer l'impatience ou le regret. Il se sentait prêtre devant ces âmes, et, comme saint Paul, débiteur de toutes. Aussi un grand nombre s'affectionnèrentelles 4 lui, et son éclat, au lieu de l'isoler, comme il arrive presque toujours, lui suscita de chaudes amitiés dans ceux-là méroeç qye l'âge eût dû retenir loin de soji cœur. La religion seule a le secret de cepatriciat,
le plus haut et le dernier de tous , qui attire vers la gloire en la rendant aiïfectueuse , et lui fait des clients qui n'ambitionnent que d'aimer ce qu'ils admirent.
Ozanam eut le bonheur d'être -lui-même le client d'un homme illustre , et d'avoir dans Paris pour première demeure un toit qui abritait tout ensemble là vieillesse, la science, la renommée et la religion» M. Ampère, c'est lui que je veux dire, était en France comme le patriarche des mathématiques. Il était de plus chrétien, et jamais, dansun temps si périlleux, il n'avait abusé de la science contre la vérité. Je ne dis pas assez : il était chrétien comme Kepler, Newton ou Leibnitz, et /[ui l'eût rencontré sur les dalles de Saint-Étienne-du- Mont, agenouillé devant Dieu , n'eût pas vu de prière plus capable d'inspirer la foi en désarmant l'orgueil. J'ignore comment Ozanam était devenu l'hôte d'un si grand et si rare esprit, soit qu'il le dût à son père, soit à d'autres circonstances ménagées par Celui qui rapproche l'hysopê du cèdre, et qui permettait aux petits enfants de jouer avec la main du Christ. M. Ampère se prit d'estime et d'affection pour le jeune étudiant que la Providence lui avait envoyé ; il conversait souvent avec lui, le prenait à part dans son cabinet, et lui exposait sa philosophie des sciences; il le faisait même travailler sous ses yeux , et l'on a conservé des pages écrites à moitié par l'un et par l'autre. Ces entretiens amenaient dans l'âme du savant , à propos des merveilles de la nature, des élans d'admiration pour leur auteur ; quelquefois, mettant sa large tête entre ses deux mains, il s'écriait tout transporté : « Que
Dieu est grand! Ozanam, que Dieu est grand! a Cette cohabitation dura deux années. C'étaient les premières qu'Ozanam passait à Paris. Elles lui ouvrirent de plus larges horizons que ceux où il avait vécu jusque-là, en lui donnant lieu de connaître et d'entendre dans le salon de M. Ampère des hommes éminents. M. Ballanche, son compatriote, fut celui qui le toucha davantage. C'était un homme doux , d'une célébrité modeste quoique réelle, parce qu'il hantait des sphèrespeu pratiquées de ses contemporains, et que son art de dire, si remarquable qu'il fût, n'atteignait pas non plus le vulgaire des admirateurs. Il y avait dans sa gloire comme dans ses pensées du mystère, et pour entrer dans ses œuvres, il fallait un peu le courage de l'initié aux portes d'Eleusis. Ozanam s'était ressenti vivement d'un de ses écrits, la Vision d'Hébal. Longtemps après, lorsque son cœur attristé revenait sur les faiblesses de ses premiers temps de Paris, il me parlait encore du bien que lui avait fait ce court épisode. « Qui « nous donnera, disait-il dans nos derniers entretiens, « qui nous donnera une Vision d'Hébal? » Hélas ! c'était Dieu seul qui devait la lui donner en l'appelant aux splendeurs de l'autre vie.
Le lecteur se demandera sans doute ce que faisait enfin ce précoce étudiant, si favorisé de la nature et de la Providence. Il faisait ce que sa famille avait souhaité de lui. Fils obéissant, il portait sur les bancs de l'école de droit une intelligence docile et cependant rebelle, parce que tous ses instincts l'entraînaient ailleurs, aux grands rivages de la poésie, de l'histoire, de l'érudition
littéraire et philosophique. Il lisait les anciens et les modernes , et, dans les intervalles perdus, jetait à son esprit comme une distraction la connaissance de l'italien , de l'espagnol, de l'anglais et de l'allemand. Des amis de son âge, presque tous issus de sa ville natale, commençaient aussi à l'entourer et à lui disputer ses heures. Mais les joies de l'amitié, ni celles de l'étude et de la religion, ne parvenaient à le défendre d'une teinte de mélancolie. Car, si riche qu'il fût par ses dons, il en avait le contre -poids dans une santé faible et dans une tendance à s'inquiéter de l'avenir. Quel homme fut heureux d'ailleurs avec de grands dons? Quel vase habité par une âme d'élite n'a pas reçu du Ciel la goutte d'absinthe qui doit le purifier? Ozanam , tout jeune encore, sentait vivement les misères de son siècle. S'il l'eût haï et méprisé, il eût pu demander à l'orgueil l'insouciance de la destinée commune : mais il aimait cet âge tourmenté du bien et du mal ; il en espérait beaucoup, il le portait dans son sein comme un malade faisant effort vers la vie, et tout ce qui tendait à l'avilir ou à le détourner de sa route lui causait une sensible affliction. Aussi, à peine âgé de vingt ans, Dieu , qui l'avait prédestiné à une existence courte et remplie , lui inspira-t-il un dessein qu'on n'eût pas même attendu d'un homme consommé, et qui devait prendre place parmi les œuvres les plus fécondes et les plus mémorables de ce temps.