IV
Quoique Ozanam n'eût jamais éprouvé dans sa foi de défaillance positive, cependant il ne laissait pas de sentir combien ce don précieux avait besoin d'être gardé au milieu de la défaveur publique et de l'irruption sans mesure des systèmes philosophiques et religieux. Le xvm° siècle avait détruit, le xix e Voulait reconstruire. Mais, ne partant d'aucune foi et d'aucune fin surnaturelles, il ne pouvait se donner pour principe que la raison, pour but le plus élevé que l'amélioration du genre humain dans le temps. De là des plans vastes, nouveaux, étrangers à tout ce qui avait précédé , annonçant avec enthousiasme le règne indéfini du bienêtre sur la terre par une sainte réhabilitation de tous les plaisirs et une organisation pacifique de toutes les passions. Les thèmes étaient divers , le fond ne variait pas. Une foule d'esprits initiés aux sciences physiques et mathématiques, mais inhabiles à toute conception de l'ordre moral et religieux, s'étaient jetés dans ces spéculations , qui avaient une apparence gigantesque sans aucune force vitale, et qui devaient crouler devant l'impuissance d'une réalisation même éphémère, comme tout ce qui n'a pas en soi le souffle divin du bon sens. Quiconque n'admet pas comme un élément du monde le mal de l'âme, qui est le péché, et le mal du corps, qui est le châtiment du péché, celui-là bâtit sur le néant : comme il y a dans l'air respirable un principe mortel, il y a dans la société humaine un
principe de corruption. Il faut le combattre, mais non pas le nier, et, en le combattant, il faut être certain qu'on ne le déracinera jamais du sol où l'homme est semé. L'homme est un être libre, et chaque pulsation de sa vie produit le bien et le mal, comme la contradiction où s'exerce sa liberté. Mais ce qui est évident pour le chrétien ne l'est pas toujours pour le génie lui-même, bien moins encore pour les esprits médiocres qui croient en eux. Du temps qu'Ozanam fréquentait la poudre de la jurisprudence, ces systèmes éclos avant la révolution de 4830 avaient puisé dans le succès de l'événement politique une nouvelle énergie; ils affectaient des prétentions religieuses au nom de la négation morale, ils se donnaient des costumes officiels, ils préparaient des temples sur les hauteurs de Paris, ils ébranlaient enfin l'opinion, et l'on pouvait craindre que ce bruit ne fût de la puissance.
Inquiets, mais non troublés, plusieurs jeunes gens s'étaient réunis avec Ozanam pour traiter toutes ces questions, et tenir tète, au nom de l'Évangile et de Jésus -Christ, à l'orgueil prophétique des nouveaux venus. Je dis l'orgueil prophétique, parce que c'était leur coutume de se donner l'avenir, et, tout en reconnaissant les bienfaits du christianisme dans le passé, de le dire impuissant à extirper le mal du monde, ce à quoi, en effet, le christianisme ne prétend pas. Après nombre de discussions d'histoire et de philosophie, Dieu, qui est avec ceux qui le cherchent, illumina le cœur de ces jeunes gens. Ils étaient huit, et je ne blesserai le souvenir d'aucun d'eux en assurant qu'Oza-
nam, quoique leur condisciple, était le saint Pierre de leur obscur cénacle. Il n'a jamais réclamé cet honneur. Peu de mois avant sa mort, à Florence, il racontait dans une nombreuse assemblée de jeunes Toscans les origines de la société de Saint- Vincent-de- Paul, et il disait seulement qu'il était des huit à qui la chrétienté est redevable, après Dieu, de cette fondation. Il était donc des huit, cela suffît à sa mémoire , et si Dieu l'a fait le premier entre ses pairs, il l'a fait aussi le premier dans la mort.
Ces huit jeunes gens, au mois de mai 1833, eurent donc cette inspiration, de prouver une fois de plus que le christianisme peut en faveur des pauvres ce qu'aucune doctrine n'a pu avec lui et après lui; et, tandis que les novateurs s'épuisaient en théories qui devaient changer le monde, eux, plus modestes, se prirent à monter les étages où se cachait la misère de leur quartier. On les vit, dans la fleur de l'âge, écoliers d'hier, fréquenter sans dégoût les plus abjects réduits, et apporter aux habitants inconnus de la douleur la vision de la charité. La charité est belle en quiconque l'accomplit; elle est belle dans l'homme mûr qui retranche une heure à ses affaires pour la donner aux affaires de la souffrance ; elle^st belle dans la femme qui s'éloigne un moment du bonheur d'être aimée pour porter Famour à ceux qui n'en connaissent plus que le nom ; elle est belle dans le pauvre qui trouve encore une parole et un denier pour le pauvre : mais c'est dans le jeune homme qu'elle apparaît tout entière , telle que Dieu la voit en lui-même au printemps de son éternité.
telle que Jésus la voyait, au jour de son pèlerinage, sur le front de saint Jean. Fille de la foi, Ozanam et ses amis voulurent lui confier la leur comme à une mère, et ce fut leur intention que la charité servît de médiatrice aux générations de leur siècle et y versât la lumière que le raisonnement éperdu y répandait en vain.
Vingt ans après , dans cette réunion de Florence que je mentionnais tout à l'heure, et où Ozanam mourant tirait de sa poitrine les dernières paroles éloquentes qu'il ait prononcées en public, il pouvait dire avec l'assurance de l'homme qui a rempli sa tâche sous l'œil et avec le bras de Dieu : « Au lieu de huit, à Pa* « ris seulement nous sommes deux mille, et nous vi- « sitons cinq mille familles, c'est-à-dire environ vingt € mille individus, c'est-à-dire le quart des pauvres € que renferme cette immense cité. Les conférences, « en France seulement, sont au nombre de cinq cents, « et nous en avons en Angleterre, en Espagne, en « Belgique, en Amérique, et jusqu'à Jérusalem. C'est « ainsi qu'en commençant humblement on peut arri- « ver à faire de grandes choses, comme Jésus-Christ, «c qui de l'abaissement de la crèche s'est élevé à la « gloire du Thabor. »
sainte fécondité des œuvres divines 1 Société de Saint- Vincent-de-Paul , que nos yeux ont vue naître dans Paris de quelques jeunes gens exposés à tous les prestiges de leur siècle et à tous les périls de leur âge, non, vous ne périrez jamais dans notre mémoire , et jamais non plus n'y périra l'espérance que vous nous avez donnée des bénédictions de Dieu !
C'était de loin que la Providence s'y était prise pour préparer l'avènement d'une œuvre qu'elle destinait à iine si prompte et si admirable diffusion. Ozanam en avait puisé le germe dans son propre sang, et lorsqu'il montait l'escalier des pauvres , il pouvait y retrouver les pas de son père et de sa mère. Tous deux, en effet, avaient l'habitude de visiter en personne les indigents : tous deux, déjà vieillis, se défendaient l'un à l'autre de monter au delà du quatrième étage; mais la charité trompant leur prudence réciproque, il leur arrivait de se rencontrer en flagrant délit au même palier. Instruit à une telle école, Ozanam n'avait point séparé la foi des œuvres ; il avait appris de bonne heure à joindre aux mouvements de l'âme qui le portaient vers Dieu les mouvements d'une tendresse plus sûre de ne pas se faire illusion, et il voyait Jésus- Christ dans les pauvres pour être certain de le voir et de le posséder dans son cœur, Au lieu que, d'ordinaire, le goût des spéculations de l'esprit incline à oublier les douloureuses réalités de la vie, Ozanam avait reçu à la fois les deux dons, celui d'une ardeur scientifique extrême et celui d'une sensibilité non moins active aux maux de ses frères» Il traitait les pauvres avec le respect le plus affectueux» Venaient-ils chez lui» il les faisait asseoir dans ses fauteuils, comme des hôtes de distinction. Âllait-il chez eux, après leur avoir donné son argent, sa parole et son temps * il ne manquait pas d'ôter son chapeau et de leur dire avec un salut gracieux qu'il affectionnait : « Je suis votre serviteur» » Le jour de Pâques, il leur portait de petits cadeaux, tels qu'un bénitier, une
Vierge, un Christ, ou un pain plus délicat choisi exprès.
Le matin d'un jour de Tan , celui de 18512 , le der* nier qu'il ait vu à Paris et Savant-dernier qu'il ait vu au monde, il dit à m femme qu'une telle famille était bien malheureuse, qu'elle avait été obligée de mettre au mont-de-piété sa commode de mariage, dernier reste d'une ancienne aisance, et qu'il avait envie de la leur rendre pour leurs étrennes du premier de fan. Sa femme l'en dissuada pour des raisons plausibles , et i] s'y rendit. Le soir venu, au retour des visites officielles, Ozqn&m était triste ; il jeta un regard douloureux sur les jouets entassés aux pieds de sa fille , et ne voulut pas toucher aux bonbons qu'elle Lui présentait. Il était aké de comprendre qu'il regrettait la bonne œuvre man.* quée le maim. Sa femme l'ayant supplié de suivre sa première pensée, il partit aussitôt pour raeheter le meuble, et, après l'avoir accompaggié lui-même jusque chez ces pauvres gens, il rentra tout heureux.
Comme tous .ceux qui font dg bien, Ozanam était trompé quelquefois* Il avait longtemps secouru un Ita* lien en lui demandant des traductions dont il n'avait fiul besoin. Cet étranger, placé par lui, trahit la confiance de l'établissement >qu* payait reçu, et, pressé par la misère, il revint * selui àmt il connaissait le cœur et te porte, Ozanam, pour h première fois, l'accueillit durement et lui refus» Paumê^e. Majs à peine était-il seul , que fô rem^fds entra da#s sa conscience. Il se di&aji ^érieuremewt & qu'on m doit jamais réduira « un fcomme au désespoir, et qu'on n',a pas le droit 4e 4 refuser un morceau d$ pain #u plu§ vil scélérat ; que
ce lui-même un jour aurait besoin que Dieu ne fût pas « inexorable pour lui, comme il venait de l'être pour « une de ses créatures rachetées de son sang. » N'y pouvant plus tenir, il prend son chapeau, court à toutes jambes à la recherche de ce malheureux, le retrouve au milieu du Luxembourg, et lui donne avec l'aumône une preuve de son repentir et de sa charité.
Un dernier trait achèvera de le peindre sous ce rapport. Il avait compris que , sans un budget régulier des pauvres, l'aumône est toujours pesante, incertaine, et au-dessous de la part qu'on lui doit. C'est pourquoi son budget des pauvres était exactement dressé chaque année, et il s'élevait ordinairement au dixième de ses dépenses, quelquefois plus haut. En cette manière, le sacrifice une fois fait, le visage de personne ne lui était importun. Il savait que le petit trésor était là. La seule # question était la quantité de bonheur qu'il se donnerait en le distribuant à propos.
Telle fut donc l'origine de la société de Saint- Vincentde-Paul, telle fut la première œuvre d'Ozanam, et , je l'ai dit, il n'avait que vingt ans.
Mais, avant de le suivre plus loin, je ne puis omettre une remarque. Depuis le rétablissement du culte catholique en France, c'est-à-dire depuis les premières années du siècle, toutes les associations intimes, fondées au nom de la foi, avaient été mêlées d'un élément étranger. Les affinités politiques étaient le levain secret qui se cachait plus ou moins sous la sincérité réelle qu'on y apportait. Ozanam et ses amis rompirent avec cette tradition, Ils déclarèrent que dans une œuvre de
charité, non moins qu'à l'église devant Jésus-Christ, il n'y avait plus de Juif ni de Grec, et que quiconque aimerait les pauvres serait le bienvenu parmi eux, sains que jamais on s'enquît des opinions qui gouvernaient sa pensée. Non pas que ce fût de leur part un mépris des opinions, ou qu'ils voulussent fonder leur ouvrage sur l'indifférence des choses du temps. Les choses du temps sont toujours bonnes ou mauvaises , vraies ou fausses, utiles ou nuisibles, et par conséquent un chrétien en tient le compte qu'il doit : mais ce ne sont néanmoins que des choses qui passent, et le don du Christ est de nous élever plus haut, dans les régions où l'on n'aperçoit plus les contradictions humaines, où on les oublie du moins dans un rapprochement qui est la grande trêve de Dieu. Saint Vincent de Paul, choisi par Ozanam et ses coopérateurs pour signe de ralliement, était lui-même un nom pacifique, un nom cher au monde comme à l'Église, et dont le prestige, tenant du ciel et de la terre, convenait à toute âme généreuse comme à tout bon dessein.
Aussi , une fois la barrière ouverte, nul ne resta dehors de ceux qui étaient capables de donner à Dieu une heure de leur teftips, et la société de Saint -Vincent-de-Paul est devenue, selon une heureuse expression de saint Vincent de Paul lui-même, le parti de Dieu et des pauvres, l'agape universelle, la résurrection de l'unité entre ceux qui veulent travailler au salut du monde sans prendre les livrées d'un apostolat trop fort pour leur vocation ou leur vertu. Les
révolutions elles-mêmes, qui avaient déraciné tant t. v. 12
d'autres œuvres, ont respecté celle-ci. Le parfum sans tache de la charité a écarté d'elle le soupçon; on a cru à sa sincérité parce qu'elle a été sincère.
Le lecteur se persuade peut-être que le soin des pauvres, uni è l'étude de la jurisprudence et à la culture des langues, épuisait l'activité d'Ozanam; ce serait une erreur. Il y avait à la Sorbonne et au Collège de France des tribunes chères à la jeunesse, mais qui, trop souvent, manquaient envers le christianisme de justice et de vérité . Ozanam assistait au x cours les plus célèbres. Appréciateur du mérite, même chez des ennemis, il écoutait tout ensemble avec plaisir et avec réserve. Ses notes prises, il rentrait chez lui, recherchait les fûts à leur source, les rectifiait; puis, seul le plus souvent, quelquefois avec des amis, même avee des jeunes gens inconnus dont il sollicitait la signature, il adressait au professeur une lettre grave et raisonnée , où il l'avertissait de ses torts et le conjurait avec un accent de sainte naïveté de réparer le dommage qu'il avait fait à des intelligences auxquelles il devait la lumière, M. Jouffiroy reçut un jour une de ces lettres , signée Ozanam, étudiant. Il avait connu dans son enfance le souffle de Dieu, et* même avant de mourir, il en eut des retours qui ont honoré sa mémoire. La lettre d'Ozanam le toucha. Il y était dit que bien des jeunes gens qui assistaient à son cours étaient chrétiens , et qu'ils
souffraient douloureusement de voir un homme comme lui, éloquent, généreux, et sans doute sincère, se permettre contre leur foi des attaques auxquelles ils ne pouvaient pas répondre, puisque le respect de Tordre et de sa personne leur commandait un silence absolu. M. Jouffroy, dans la leçon qui suivit, donna connaissance à son auditoire des observations qu'il avait reçues, loua Fauteur de la convenance et du savoir dont il avait fait preuve; puis, avec une droiture qui mérite d'être rappelée , il désavoua ce qu'il avait dit au préjudice de la vérité. « Messieurs, ajouta-t-il, il y a cinq « ans, je ne recevais que des objections dictées par « le matérialisme ; les doctrines spiritualistes éprou- « vaient la plus vive résistance : aujourd'hui les es- « prits ont bien changé, l'opposition est toute cathode lique. >
Depuis ce jour, et jusqu'à des temps où les passions s'envenimèrent, on remarqua dans les professeurs les plus accrédités une circonspection qu'ils n'avaient pas montrée d'abord.
Mais ce n'était là qu'un palliatif, une diminution d'infériorité. Ozanam s'affligeait qu'il n'y eût pas à Paris, en présence de tant de chaires hostiles ou indifférentes, et devant une jeunesse si nombreuse, une chaire dont l'éclat fît le contre-poids des gloires de Terreur et leur disputât l'ascendant. Sans doute, la vérité ne régnera jamais seule; son sort est de combattre, et d'avoir par conséquent d'illustres ennemis. Mais si son empire, pour être grand et durable , doit être contesté , il ne lui est pas interdit (l'avoir des défenseurs dignes d'elle; et,
de fait, dans toute la suite de son histoire, on voit presque toujours le Père de l'Église à côté du sophiste éloquent, Origène en face de Porphyre, saint Basile auprès de Libanius. La liste de ces oppositions serait grande ; elle a commencé à Lucifer et à l'archange saint Michel , elle ne se clora qu'au dernier jour du monde. Aussi Ozanam , qui savait les voies de Dieu, ne désespérait-il pas d'obtenir pour son âge la consolation don» née à tant d'autres qui avaient précédé le sien. Seulement, la modestie ne lui eût pas permis dé croire qu'il était l'homme élu, et que bientôt, dans ces mêmes lieux où il allait entendre des voix qui l'affligeaient, la sienne, la sienne elle-même, maîtresse des cœurs, ouvrière intrépide de la vérité , arracherait à une foule émue douze années d'applaudissements.
Mais le lever de ces beaux joyrs était encore dans l'ombre. En attendant, il plut à la divine Providence d'accomplir à quelque degré le vœu de son serviteur. M. de Quélen, archevêque de Paris, fonda les Conférences de Notre-Dame, destinées à initier la jeunesse aux preuves fondamentales du christianisme et à l'attirer vers la lumière par le charme même de la lumière. Ozanam ne fut pas sans influence sur cette fondation. Il l'avait sollicitée du pieux et noble archevêque, de concert avec quelques-uns de ses amis.
Cependant sa carrière ne se dessinait pas. Elle fut même un instant sur le point de se tromper elle-même, tant il est difficile à l'esprit le plus pénétrant de discerner sa place et de savoir ce que la Providence lui veut. Ozanam, comme tout écolier de jurisprudence, avait
subi les épreuves qui terminent cette étude, et, voulant tendre un peu plus loin par l'ardeur de son esprit , il avait ambitionné et obtenu le titre de docteur en droit. Sa thèse est datée du 30 août 1836. Presque aussitôt changeant son front de bataille, il avait aspiré au même honneur dans la faculté des lettres, et, à l'issue d'une double thèse, latine et française, la première sur la descente des héros aux enfers dans les poètes de V antiquité, la seconde sur le Dante et la Divine Comédie, l'année 1839 avait couronné ses désirs. C'était plus qu'un succès, c'était une révélation. M. Cousin, l'un de ses juges, n'avait pu s'empêcher de lui dire en l'entendant : « Ah I monsieur Ozanam , on n'est pas plus éloquent que cela I » La sombre figure du Dante, qu'il avait évoquée du xiii siècle avec sa triple auréole de poète, de docteur et de proscrit, avait elle-même éveillé son génie, et, à vingt- six ans, au témoignage d'un maître dans l'art d'écrire et de parler, au témoignage plus sûr encore de l'applaudissement public, il avait pu se dire : Ce n'est pas un songe, l'éloquence m'a visité ! Mais ce fut en vain. Une tentation l'assaillit aux portes mêmes du temple , quand déjà la destinée le tenait par la main.
La ville de Lyon avait obtenu du gouvernement la création d'une chaire de droit commercial , et elle avait demandé au ministre, pour premier titulaire, son jeune et brillant concitoyen, Frédéric Ozanam. Qui peut être insensible au bonheur de revoir son pays natal , d'y retrouver sa famille, ses amis, ses souvenirs, en leur rapportant , après quelques années d'absence , un mérite
déjà reconnu et déjà récompensé? Ozanam ne fut pas assez fort contre cette subite apparition d'un bonheur honorable et assuré. Il eut peur des hasards, et, comme un cheval qui obéit au premier signe qui lui commande l'arrêt, il se hâta de tourner la tète pour ne pas voir et ne pas entendre l'autre signal qui lui avait été donné. Heureusement que Dieu appelle de nos fautes. Il ne ratifie pas du premier coup nos timidités et nos refus. Après avoir professé le droit commercial à Lyon, pendant une année, avec la solidité d'un vieux docteur et la verve d'un jeune érudit, Ozanam se sentit défié par un concours qui s'ouvrait à Paris pour le titre d'agrégé à la Faculté des lettres. C'était un titre nouveau , qui ne répondait à rien dans la classification traditionnelle des grades littéraires et scientifiques, mais qui conférait des droits et rapprochait des hautes chaires de l'en» seignement. Pour la première fois Ozanam se trouvait en présence de rivaux, dans une scène animée parle talent d'autrui. Il y déploya, durant quinze jours, un savoir et une promptitude de ressources qui firent de ce concours un spectacle émouvant. Le sort môme vint ajouter son angoisse et sa péripétie à l'intérêt de Faction. Il condamna Ozanam à préparer en vingt-quatre heures une leçon orale sur les scoliastes. Que dire des scoliastes, les eût -on connus? Le lendemain, tout le monde était tremblant : mais Ozanam , dans le sujet le plus ingrat du monde , sut encore être habile, disert, ingénieux, fécond en rapprochements inattendus, et il charma d'autant plus qu'on avait douté davantage de son succès. Le premier ranpr du concours lui fut donné
parle suffrage unanime de ses juges, et aux acclamations du public.
Néanmoins il doutait encore. Vainement M. Fauriel, professeur de littérature étrangère à la Sorboune, lui offrait la suppléance de sa chaire : Lyon et le droit commercial le fascinaient comme un bien acquis , un port où il était entré. Ce fut M. Ampère, le fils du mathématicien , qui eut l'honneur de persuader Ozanam et de l'enchaîner à son triomphe. Digne fils d'un père illustre, M. Ampère avait conservé pour le jeune hôte de sa maison une sorte de tutelle tempérée par l'amitié ; il lui avait ouvert sans jalousie les chemins de l'érudition , et , au moment décisif, l'enlevant à des hésitations qui n'étaient plus qu'un suicide, il lui marqua sa place avec la sagacité d'un augure et l'autorité d'un maître.
On était à la fin del840 : Ozanam avaitvingt-sept ans.
C'est un beau jour que celui où , parvenu à mi-chemin de la vie , tout voile levé , toutes incertitudes dissipées , le front serein et le cœur à l'aise, l'homme a le secret de Dieu sur lui et assoit la tente où il achèvera de vivre. Jusque-là les plus beaux rêves sont troublés , le découragement succède à l'exaltation , et plus on a reçu de Dieu, plus ses dons, en nous ouvrant des perspectives, ajoutent au mélancolique tourment de l'avenir. Ozanam en avait souffert : sa nature était inquiète et un peu fébrile. Aussi dut-il éprouver une grande dilatation lorsque enfin il connut la volonté de Dieu et y eut acquiescé. Issu d'une famille honorable, mais médiocre, venu à Paris simple étudiant, il avait, en neuf années d'efforts, conquis un rang distingué dans une
double carrière, la jurisprudence et les lettres, occupé une chaire de droit et mérité la suppléance d'un cours célèbre à la Sorbonne. M. Ampère lui avaitdonné l'hospitalité, M. de Montalembert le recevait amicalement; tout ce qu'il y avait parmi les chrétiens d'hommes éminents ou en voie de le devenir pressentait en lui un successeur ou un compagnon d'armes. La possession prématurée d'une si belle vie n'enfla point son cœur. Il demeura vrai, ouvert, cordial et laborieux : noble effet d'un naturel que la raison éclairait de toute sa lumière , et que la foi avait purifié du levain de l'orgueil. Ce point si envié de l'assiette dans le succès , qui est presque toujours le signal d'une transformation égoïste dans le cœur de l'homme, avait laissé Ozanam tel qu'il était. On l'eût pris encore, allant à sa chaire de Sorbonne , pour un simple étudiant. Sa tenue n'avait pas changé , son regard était honnête et doux ; il lisait volontiers en chemin, mais sans que l'application l'empêchât de voir les marques de sympathie dont il était l'objet, et il rendait toujours en honneurs plus qu'on neluiavaitaccordé. Pendant vingt ans que je l'ai connu, je l'ai vu troublé, indigné, mais sans qu'il m'ait été possible d'y découvrir jamais l'ombre de hauteur ou d'affectation, ce qui est le signe certain d'une âme plus grande que la fortune, et qui voit Dieu constamment.
Il y eut un piège qu'Ozanam n'évita point. Dès qu'il fut heureux, il voulut donner son bonheur et augmenter le sien en le partageant. Oserai -je dire, quoique Dieu l'ait absous en bénissant son union, qu'il était encore bienjeune pour une félicité si ennemie des grandes
muses? Comme le prêtre, l'homme de lettres est consacré , et si le ministère des âmes exige un culte de soi-même, le ministère de la pensée, quand on est digne de lui , exige aussi des austérités. Il est difficile, au milieu des joies domestiques, de conserver l'assiduité du travail et la liberté de l'intelligence, et plus difficile encore de retenir ses besoins dans la modestie de ses ressources. La pauvreté est la compagne inévitable de l'homme de lettres qui a résolu de ne vendre sa plume ni à l'or ni au pouvoir ; et la pauvreté n'est douce qu'à l'homme solitaire qui vit dans l'immortalité de sa conscience, et n'a jamais qu'un malheur à prévoir ou à porter. Mais Ozanam était d'un siècle où l'on n'attend pas, et il se laissa prendre à la certitude de rendre heureuse avec lui une chrétienne rachetée du même sang que lui. Il ne se trompait pas. Il avait amassé dans son cœur un trésor de chasteté qui était le signe d'un trésor de tendresse, et il pouvait s'exposer sans crainte à ce flot des ans qui emporte tout amour, excepté l'amour produit et gardé par la vertu. Son mariage eut lieu dans l'été de 4844. Il épousa mademoiselle Soulacroix, fille de M. Soulacroix, recteur de l'Académie de Lyon. Presque aussitôt il conduisit sa femme en Italie, pays qu'il avait déjà visité avec sa mère aux vacances .de 4832, et vers lequel le rappelait le souvenir des émotions et des révélations qu'il en avait reçues. C'était à Rome, devant la fresque du Saint-Sacrement de Raphaël, à Florence devant les tombeaux de l'église Sainte- Croix, que la figure du Dante, l'Homère du christianisme, lui était apparue, tout illuminée des obs-
curités de son siècle et placée par la Providence entre Virgile et le Tasse, comme le Titan de la poésie. Il revit ces beaux lieux tout peuplés de grands hommes et de grandes choses, ces lieux qui sont pour nous des ancêtres, et qui, malgré les ruines du passé et celles de l'avenir, seront l'éternel pèlerinage des esprits cultivés. Il les revit, tenant d'une main sa compagne ravie , lui montrant de l'autre les horizons chers à sa mémoire, les temples , les palais , les aqueducs , les tombeaux des Romains, les reliques des martyrs, les marbres couchés et les bronzes vivants, toute cette antique armée que l'inépuisable fécondité de l'Italie garde , accroît et tient debout. La Sicile 7 jetée au seuil extrême de tant de beautés comme une sentinelle et un phare , lui ouvrit aussi ses villes, où le souffle des enfants du Nord a remué les cendres de l'Etna et recouvert des inspirations du christianisme les débris du génie grec.
Au retour de cette course rapide , qui était une halte entre sa jeunesse finie et son âge mûr commencé, Ozanam parut dans sa chaire, qui ne le connaissait encore qu'à demi.
Ceux-là seuls qui ont dit leur âme devant un auditoire savent les tourments de la parole publique, tour* ments qui arrachaient à Cicéron ce cri plaintif : « Quel c est l'orateur qui, au moment de parler, n'a senti ses c cheveux se roidir et ses extrémités se glacer? » Ozanam, plus qu'un autre, était sujet au mal de l'éloquence,
parcèque ses organes tropfaiblesne répondaient qu'im* parfaitèmentaux secousses de son inspiration, et qu'une timidité naturelle enchaînait aussi sur ses lèvres et dans tout son être l'éclat de ses facultés» Défiant de luimême, il se préparait à chacune de ses leçons avec une fotigue religieuse, amassant des matériaux sans nombre autour de sa pensée , les fécondant par ce regard pro* longé de l'intelligence qui les met en ordre, et enfin leur donnant la vie dans ce .colloque mystérieux de l'orateur qui se dit à lui-même ce qu'il dira demain , ce soir, tout à l'heure, à l'auditoire qui l'attend, Ainsi armé, tout pâle cependant et défait, Ozanam montait à sa ahaire. Il n'y avait rien de bien ferme et de bien accentué dans Son début ; sa phrase était laborieuse, son geste embarrassé, son regard mal sûr et craignant d'en rencontrer un autre; mais peu à peu , par l'entraînement que la parole se communique à elle-même , par cette victoire d'une conviction forte sur l'esprit qui s'en fait l'organe , on voyait de moment en moment la victime grandir, et lorsque l'auditoire lui-même était une fois sorti de ce premier et morne silence si accablant pour l'homme qtri doit le soulever, alors l'abîme rom<pait ses digues , et l'éloquence tombait à flots sur une terre émue et fécondée. Des applaudissements sincères répondaient à l'orateur, et tout palpitant d'un bonheur acheté par huit jours de travail et par une heure de verve, il îtetoumait chez lui retrouver la peine, qui est la condition de tdut service et l'instrument de toute gloire.
Il n'est pas ordinaire qu'un homme érudit soit un
homme éloquent. Là patience nécessaire à l'investigation des livres et des antiquités s'allie mal au feu qui jaillit d'une pensée créatrice : on n'aime pas, quand on peut jeter des mondes dans l'espace par un souffle de sa vie propre, chercher péniblement sa route à travers des astres vieillis et trop souvent éteints. Ozanam, par un don singulier, possédait à la fois l'éloquence et l'érudition. L'une lui était aussi naturelle que l'autre. Il pouvait toute une nuit veiller dans les régions abstruses d'une langue ensevelie ou d'une œuvre inconnue, et le lendemain écrire des vers, préparer un discours, s'échauffer solitairement dans la contemplation directe du vrai et du beau. Non-seulement l'une et l'autre faculté lui appartenaient de naissance, mais l'une et l'autre étaient éminentes chezlui. Il était grand dans la poudre, avec la pioche du mineur, et grand dans la lumière, avec le simple regard de l'esprit. Cela lui donnait sa physionomie, mélange de solidité et d'enthousiasme jeune et ardent.
Le cours dont il était chargé , au vieux sanctuaire des lettres parisiennes, exigeait précisément de lui l'incomparable souplesse de sa nature. Il devait initier son auditoire , non pas aux littératures de la Grèce et de Rome, mais aux lettres étrangères , c'est-à-dire aux grands travaux de l'esprit dans les idiomes contemporains. Ce champ était, pour ainsi dire, sans mesure; car, tandis que l'antiquité n'a produit que trois langues dignes de se survivre par la perfection de leurs monuments et par leurs rapports avec l'éternelle vie du christianisme, les temps nouveaux ont réparti la puis-
sance et la fécondité des lettres à tous les peuples issus de Jésus-Christ. Ce qu'avait dit saint Paul, qu'il n'y a plus de barbares, s'est accompli dans les arts de l'esprit aussi bien que dans l'ordre des mœurs. Le flambeau de David et d'Homère a secoué sa flamme sur toutes les nations chrétiennes : toutes ont leurs poètes, leurs historiens, leurs orateurs, et qui veut s'initier aux littératures étrangères, loin d'entreprendre une excursion au dehors, se trouve jeté au centre du génie universel, dans des voies et des splendeurs qui n'ont plus de limites. Ozanam s'était préparé toute sa Vie , comme s'il en eût reçu l'ordre exprès delà Providence, à cette infatigable exploration. Il savait à fond les principales langues modernes, et il lui fut aisé, dès qu'il en eut mission, de pénétrer dans les richesses dont il devait la découverte et le partage à ses auditeurs. Mais ce qui n'eût été pour un autre, moins chrétien et moins profond , qu'une exposition éloquente des beautés de la pensée humaine sous ces vêtements divers, ne pouvait être pour Ozanam qu'une prédication de la vérité.Toucher aux langues et aux œuvres nouvelles, c'était rencontrer à chaque pas ce qui en fait l'âme et la nouveauté , c'est-à-dire le christianisme ; et rencontrer le christianisme, c'était pour lui le défendre et l'exalter. Peut-être, s'il eût consulté la prudence plus que l'élan de sa foi, eût-il hésité à convertir son enseignement en une démonstration évangélique. Les temps étaient émus, et ils devaient s'envenimer. Une polémique ardente, soutenue dans les journaux et à la tribune contre le monopole de renseignement par l'État,
préparait à l'Église de sanglantes et prochaines représailles* Il était naturel de craindre que le contre-coup ne s'en fit sentir dans un auditoire rassemblé sous un professeur trop vivement chrétien. Mais cette considération n'arrêta point Ozanam. Même aux plus mauvais jours, lorsqu'une chaire voisine de la sienne et animée d'un esprit semblable tombait sous l'effort des passions, il ne diminua rien du courage de ses lèvres et de la simplicité de son cœur. Dieu bénit l'une et l'autre. Tout lui fut pardonné pendant douze années , et il mourut populaire comme il avait vécu*
C'est un rare secret que celui de la popularité, j'entends la popularité véritable, celle qui ne s'achète point par de lâches concessions aux erreurs d'un siècle, mais qui entoure d'une auréol e prématurée l'honnête homme vivant. Autant qu'on peut le découvrir par l'histoire, la première condition de cette popularité solide est dans d'inébranlables certitudes et de persévérantes directions. L'homme qui change d'esprit, si son désintéressement est reconnu, conservera peut-être l'estime; il ne conservera ni la confiance ni l'autorité. Il n'y a que les convictions invincibles qui régnent sur les âmes, lorsqu'elles sont au service d'une cause qui intéresse les générations, et que le talent y rehausse la fermeté de la conduite et l'éclat du dévouement» Même encore, toutes oes conditions remplies, il n'est pas impossible qu'un homme échappe à la popularité, si quelque chose de bienveillant ne tempère en lui la force du caractère et n'abaisse la hauteur du génie. C'est la bonté qui rend Dieu populaire, et l'homme â qui elle manque
n'obtiendra jamais l'amour, sans lequel subsiste bien la renommée, mais non pas la gloire. C'est l'amour qui fait de la gloire une si belle chose, et qui inspire au chrétien ce cantique dont le ciel et la terre ne se lassent point : Gloire au Père, au Fils, au Saint- Esprit, maintenant et dans tous les siècles des siècles. Or, à regarder Ûzanam tel que nous l'avons possédé vingt ans, il me semble reconnaître dans sa personne l'ensemble des traits qui expliquent et justifient la popularité. Dès sa première jeunesse, on voit poindre en lui une conviction profonde du christianisme, avec un désir précoce de lui consacrer tous les travaux; de son esprit. Sa correspondance la plus reculée offre des traces sans nombre de cette disposition forte et généreuse qui devait bientôt le présenter au respect des chrétiens de son âge, et plus tard à leur reconnaissante admiration , lorsque lesuccès eutjustifiéles espérances qu'ilsavaient mises dans les premiers éclairs de son talent. Nul homme de foi , au moins d'une foi éclatante, n'avait encore paru dans les chaires qui retentissaient chaque jour d'applaudissements donnés à d'autres doctrines en d'autres orateurs* Quarante ans d'absence à ces rostres de la littérature signalaient au mépris le génie épuisé des chrétiens de France : Ozanam y monte, il y monte à vingt -sept ans, et de cette bouche qui depuis déjà longtemps avait éveillé la charité endormie au sein de la jeunesse et créé la société de Saint- Vincent-de-Paul, il laisse tomber une parole où l'art le dispute à l'érudition. Rien n'est déguisé, rien n'est affaibli de ce qui pourrait blesser les esprits mal accoutumés à la pré*
sence et au courage de la vérité. L'orateur est jeune, il est sincère, ardent, instruit : Athènes l'écoute, comme elle eût écouté Grégoire ou Basile, si, au lieu de retourner dans les solitudes de leur patrie, ils eussent, au pied de l'Aréopage où prêchait saint Paul , ouvert ce trésor de goût et de savoir qui devait illustrer leurs noms. Ozanam avait encore un charme, un charme sans lequel il eût sans doute péri, mais qui, ajouté à ses autres dons, achevait en sa personne l'ouvrier d'une séduction prédestinée : il était doux pour tout le monde, et juste envers l'erreur.
Quand on lit Y Histoire des variations de Bossuet , une des choses qui frappent le plus dans ce mâle génie, c'est sa bonté. Il tient sous sa verge, et c'était la plus terrible qu'une main d'homme eût portée depuis Moïse, il y tient les premiers auteurs d'un schisme détestable, qui avait arraché à l'Église une moitié du monde et créé des maux dont le regard de Bossuet embrassait avec effroi toute l'immensité. Cependant nulle part vous ne rencontrez l'injure, mais une discussion puissante et calme, un épanchement sérieux de la vérité; et, lorsque les personnes doivent inévitablement paraître avec leurs faiblesses et leurs crimes, on sent que l'historien est trop loin dans la paix pour leur insulter. Il montre ces grands coupables tels qu'ils furent, sans leur refuser rien de ce qui peut encore exciter l'intérêt ; et , comme pour se reposer d'un spectacle qui lui est douloureux, il consacre un chapitre tout entier à pleurer l'âme et le souvenir de Mélanchthon. C'est que Bossuet était de la race de ceux en qui l'Évangile
n'est diminué ni par le défaut de vues , ni par les passions et l'inclémence du cœur : il avait la main droite sur le Lion de Juda, et la gauche sur Y Agneau immolé avant tous les siècles. On ne se fait guère ainsi , on est fait de Dieu , quand Dieu , pour toucher le monde, veut unir la tendresse au génie dans une même créature.
Ozanam était de ces créatures privilégiées. Au jour de son baptême invisible , il avait reçu l'huile avec le vin, et ces deux sources nées en lui le même jour l'avaient fait croître en grâce devant Dieu et devant les hommes. On a beau lire les pages qu'il nous a laissées, on a beau se rappeler ses actes et ses discours, on n'y découvre ni la colère qui se venge, ni l'amertume qui s'accroît en se répandanf , ni le mépris qui brave , ni l'ironie qui se moque sous prétexte d'instruire ou de corriger. Sans abaisser jamais l'Église devant le monde, il tient d'une main généreuse, parce que c'est la charité qui la guide, le sceptre tout-puissant de la vérité. Il plaint plus qu'il n'accuse, il pardonne plus qu'il ne condamne, et, toujours invincible sous le bouclier, il tempère dans son épée la force qu'il y sent , de peur d'achever la mort en quelque âme qui peut encore revivre.
Ah ! combien nous étions consolés , au milieu des âpres controverses de notre temps , d'écouter si près de nous une bouche si pure et si cordiale ! Combien , fatigués du bruit des malédictions, ne nous reposionsnous pas à cet autre bruit pacifique et éloquent! Nous ne l'entendons plus que par le souvenir, par cet écho qui reste dans l'âme après qu'une fois l'on a joui d'une
parole digne de Dieu : encore cet écho, ce souvenir, accroît-il nos regrets en nous disant tout ce que nous avons perdu.
Je ne puis le dissimuler, un doute s'est fait jour sur la tenue d'Ozanam dans les temps périlleux de son professorat. C'était le moment où les catholiques de France, pour la seconde fois, réclamaient avec énergie l'une des grandes libertés de l'âme, la liberté de l'enseignement. Le comte de Montalembert , du haut de la tribune pairiale qui l'avait autrefois condamné dans cette même cause, présidait à cette seconde campagne comme général, après avoir fait la première comme soldat. Sous lui, et chacun à son poste, on s'animait au devoir, et si toutes les voix n'étaient pas également dignes du combat, si l'injure et l'injustice appelaient trop souvent des représailles qu'il eût mieux valu ne pas mériter, du moins la trahison n'était nulle part. On pouvait regretter des paroles, on n'avait point à regretter de silence. Ozanam, par la position même qu'il tenait de Dieu, était de nous tous le plus douloureusement placé. Catholique ardent, ami dévoué des libertés sociales, de celles de l'âme en particulier, parce qu'elles sont le fondement de toutes les autres, il ne pouvait cependant méconnaître qu'il appartenait au corps dépositaire légal du monopole de l'enseignement. Fallait-il rompre avec ce corps, qui l'avait reçu si jeune et comblé d'honneurs? Fallait-il, demeurant dans son sein , prendre une part activé et nécessairement remarquée à la guerre qui lui était faite? Dans le premier cas, Ozanam abdiquait sa chaire : pouvait-on le
lui conseiller? Dans le second cas, il appelait le même résultat en se donnant le tort de l'attendre : pouvait-on encore le lui conseiller? Et cependant le professeur chrétien, le chrétien libéral, Ozanam, pouvait-il se séparer de nous?
Il est rare que, dans les situations les plus délicates et où tout semble impossible, il n'y ait pas un certain point qui concilie tout, comme en Dieu les attributs en apparence les plus dissemblables se rencontrent quelque part dans l'harmonie d'une parfaite unité. Ozanam conserva sa chaire ; c'était son poste dans le péril de la vérité. Il n'attaqua point expressément le corps auquel il appartenait : c'était son devoir de collègue et d'homme reconnaissant. Mais il demeura dans la solidarité la plus entière et la plus avérée avec nous tous : je veux dire, quoique je n'aie pas le droit de m'y compter, avec ceux qui défendaient de tout leur cœur la cause sacrée de la liberté d'enseignement. Aucun des liens qui l'attachaient aux chefs et aux soldats ne subit d'atteinte. Il était et il fut de toutes les assemblées, de toutes les œuvres, de toutes les inspirations de ce temps, et ce qu'il ne disait pas dans sa chaire ou dans ses écrits ressortait de son influence avec une clarté qui était plus qu'une confession. Aussi pas un seul moment de défiance ou de froideur ne diminua-t-il le haut rang qu'il avait parmi nous : il garda tout ensemble l'affection des catholiques , l'estime du corps dont il était membre, et au dehors des deux camps, la sympathie de cette foule mobile et vague qui est le public, et qui tôt ou tard décide de tout.
Ozanam avait placé au moyen âge le centre de son enseignement. Plus haut, c'eût été l'antiquité; plus bas, une littérature trop proche où la science n'eût pas eu assez d'ombres à soulever. Le moyen âge est le commencement des nations chrétiennes; il a tout à la fois le charme et la difficulté des origines, double attrait qui appelait également ou l'imagination poétique du professeur, ou la pénétration laborieuse de ses facultés. Pendant les deux années qu'il occupa sa chaire , Ozanam poursuivit tour à tour les premiers développements du génie chrétien en Allemagne, en Angleterre et en Italie. Il ne nous reste de cette vaste étude que vingUune leçons sur la civilisation au V e siècle ; mais ce monument inachevé suffît pour donner une idée de ce qu'étaient l'éloquence et le savoir de son auteur, et comment l'un et l'autre s'appliquaient infatigablement à agrandir le christianisme dans l'esprit de quiconque s'exposait à en subir la puissance.
Je ne donnerai pas l'analyse de ces beaux discours. Ils resteront parmi les travaux les plus remarquables de l'apologétique chrétienne au xix e siècle, et il est inutile que j'essaie de prévenir ou de suppléer les lecteurs.
Quatre années de succès conduisirent Ozanam jusqu'à la mort de M. Fauriel, en 4844, et il eut l'honneur, en obtenant à l'unanimité sa succession , de se trouver titulaire à trente-deux ans d'une chaire de faculté dans l'Académie de Paris. Cette élévation prématurée n'avait pas d'exemple : M. Guizot, parvenu le plus jeune avant lui aux mêmes fonctions , n'y avait été promu qu'à l'âge de trente-six ans.
Mais ce n'est pas en vain que Ton veut devancer le temps, le temps se venge de ceux qui se passent de lui.
Dès Tété de 1846, Ozanam sentit ses forces décroître sous la fièvre continue de ses triomphes. Non content de la préparation de ses cours , il répondait ardemment à tous les appels qu'on lui adressait au nom de la vérité ou de la charité. I] parlait au Cercle catholique et dans les Conférences de Saint-Vincent-de-Paul; il écrivait pour le Correspondant, recueil honorable qui seul, depuis un quart de siècle, a conservé le drapeau chrétien et libéral de ses premières années. Toutes ces généreuses collaborations ne laissaient à Ozanam aucun repos. Il passait de longues portions de nuits à réparer dans le travail la brièveté de ses jours, et trop souvent il soulevait le poids des ténèbres par des moyens qui n'éveillent l'esprit qu'en l'énervant. Ses mains commençaient à contracter ce tremblement fébrile que nous leur avons vu dans les dernières phases de sa vie. Il s'acheminait enfin au terme avec l'imprudence et la rapidité d'une âme qui croit trop à l'éternité pour user d'égards envers le temps.
Peut-être aussi cette première atteinte du mal n'était-elle qu'une ruse de la Providence pour amener l'un de ses fils les plus aimés à un spectacle étonnant qu'elle voulait donner au monde. Le 22 avril 1847, Ozanam se trouvait debout au pied du Quirinal, perdu
dans une multitude immense armée de flambeaux et attendant sous un ciel étoile, au bruit de la musique et des acclamations, quelqu'un qu'elle bénissait et qu'elle désirait voir. Un silence unanime se fît. Des lumières passaient derrière les fenêtres du palais : l'une de ces fenêtres s'ouvrit, et une figure parut au balcon, penchée vers la foule et la saluant. Un frémissement pieux courut dans les rangs serrés et attentifs de l'assemblée. Sur un signe de son pasteur, le peuple s'inclina, ses genoux ployèrent sous lui, ses mains se tendirent pour exprimer la foi de tous par le signe sacré de la rédemption; la voix du Christ se fit entendre dans son vicaire, et Rome pleura d'espérance et d'amour. Longtemps après que la multitude eut disparu, Ozanam regardait et écoutait encore. Il lui semblait que tous les rêves de sa jeunesse venaient de se réaliser dans cette nuit mémorable, et que , par une hâte et une abréviation des destinées, la plus souhaitable et la plus difficile des réconciliations s'était accomplie de son vivant. Hélas! il en était d'elle comme de sa propre vie : le temps avait manqué à Tune et à l'autre, l'une et l'autre devaient s'évanouir comme Parc-en-ciel dans la tempête.
Ozanam rapporta de ce voyage, qu'une mission bienveillante avait autorisé, des impressions qui le confirmèrent dans toutes les pensées qu'il avait nourries jusque-là. Il en revint rassuré sur son mal , plus rassuré encore pour l'avenir du monde, non pas qu'il n'eût découvert sur sa route, à Rome même, des symptômes alarmants, mais parce que tout était éclairé et dominé dans son âme par l'image du pontife dont il avait vu le
regard. Une foi surhumaine s'était faite en lui au contact de l'homme et du prêtre. Il avait aimé, il avait presque adoré, il ne croyait pas possible qu'une telle créature fût venue sans cause sur le trône de saint Pierre, et que tant de bonté si pure, tant d'intentions si grandes , ne cachassent au monde qu'une victime certaine de l'ingratitude et de la perversité.
A son retour, il exprima ses craintes et ses espérances dans un article que le Correspondant publiait le 10 du mois de février 1848.
Quatorze jours après, le voile qui couvre aux yeux des hommes les secrets et les opérations de la Providence se déchirait, et Pie IX, à qui il n'eût fallu pour fonder que la reconnaissance de son peuple et le concours du temps, fut emporté dans une ruine plus forte que son cœur.
Je ne dirai rien de ces événements, qui sont trop près de nous. Ozanam, à qui rien n'échappait des dangers de l'Église, tut, avec M. l'abbé Maret, l'un de ses plus chers et plus dignes amis, le promoteur d'un journal qui avait pour but de rassurer les catholiques et de les aider à l'acceptation du régime nouveau, dans lequel il voyait le châtiment de grandes fautes passées, un moyen d'obtenir pour l'Église des libertés nécessaires qui lui étaient obstinément refusées depuis cinquante ans, enfin un acheminement à une meilleure distribution des éléments sociaux, en arrachant à une classe trop prépondérante la domination exclusive des intérêts, des idées et des mœurs.
Je ne sais pourquoi aucun dés amis d'Ozanam , dans
les notices qu'ils ont publiées sur lui et où j'ai recueilli tant de pieux souvenirs, n'a mentionné la part qu'il eut au glorieux martyre de l'archevêque de Paris. Pendant ces journées de Juin, où la guerre civile n'avait plus de cri de ralliement, tant les vœux étaient obscurs et les ressentiments profonds, Ozanam songeait avec angoisse à ce que la religion pourrait tenter pour la paix de la patrie et pour son propre honneur. La pensée lui vint d'aller trouver l'archevêque de Paris, et de l'engager à une démarche conciliatrice près des insurgés. Deux camarades de bivac, chrétiens comme lui , s'associèrent à sa pensée, et ils se rendirent tous trois près de l'archevêque. Monseigneur Affre , après les avoir écoutés, leur dit tranquillement : « Je me sens pressé « de cette pensée depuis hier; mais comment la réali- « ser? comment parvenir aux insurgés? Et le général « Cavaignac permettra-t-il cette démarche? » Sur leur réplique, il s'habilla, mit sa croix d'or sur sa poitrine, et gagna l'hôtel du général Cavaignac, accompagné, outre quelques ecclésiastiques de sa maison, d'Ozanam et de ses deux amis, tous trois en habit de garde national. Au retour, il les congédia, malgré leurs instances, sous prétexte qu'il ne voulait point paraître avec une apparence/ d'escorte militaire. Le monde sait le reste, et la postérité n'a pas besoin que je le lui apprenne.
Ozanam avait repris son cours. Il le continua jusque dans l'été de 1852 , en y entremêlant des travaux plus considérables encore que par le passé. Ce fut dans cet intervalle de cinq ans qu'il publia ses Études germaniques, ouvrage deux fois couronné par l'Académie
française d'un grand prix de dix mille francs , et cette charmante étude sur les poètes franciscains de l'Italie au xin e siècle. Son activité redoublait en s'approchant du terme.
Le vendredi saint de Tannée 1851 , il prit la plume et écrivit cette préface d'une œuvre où il voulait rassembler, à la gloire de Dieu et de son Christ, tous les travaux de sa vie : « Je me propose d'écrire l'histoire « littéraire du moyen âge depuis le v e siècle jusqu'à « la fin du xm e et jusqu'à Dante, à qui je m'arrête « comme au plus digne de représenter cette grande « époque. Mais, dans l'histoire des lettres, j'étudie sur- « tout la civilisation , dont elles sont la fleur ; et dans la « civilisation, j'aperçois principalement l'ouvrage du « christianisme. Toute la pensée de mon livre est donc « de montrer comment le christianisme sut tirer des « ruines romaines et des tribus campées sur ces ruines « une société nouvelle capable de posséder le vrai , de « faire le bien et de trouver le beau.
<c En présence d'un dessein si vaste , je ne me dissi- «t mule point mon insuffisance : quand les matériaux « sont innombrables, les questions difficiles, la vie « courte et le temps plein d'orages, il faut beaucoup « de présomption pour commencer un livre destiné à « l'applaudissement des hommes. Mais je ne poursuis « point la gloire, qui ne se donne qu'au génie; je remise plis un devoir de conscience. Au milieu d'un siècle « de scepticisme, Dieu m'a fait la grâce de naître dans « la foi. Enfant, il me prit sur les genoux d'un père « chrétien et d'une sainte mère ; il me donna pour pret. v. iî*
c mièreinstitutriceunesœurintelligente ? pieusecomme « les anges qu'elle est allée rejoindre. Plus tard , les c bruits d'un monde qui ne croyait point vinrent jus- « qu'à moi. Je connus toute l'horreur de ces doutes qui « rongent le cœur pendant le jour , et qu'on retrouve la « nuit sur un chevet mouillé de larmes. L'incertitude « de ma destinée éternelle ne me laissait pas de repos. « Je m'attachais avec désespoir aux dogmes sacrés, et c je croyais les sentir se briser sous ma main. C'est « alors que l'enseignement d'un prêtre philosophe me « sauva. Il mit dans mes pensées l'ordre et la lumière ; « je crus désormais d'une foi rassurée, et, touché d'un c bienfait si rare , je promis à Dieu de vouer mes jours « au service de la vérité qui me donnait la paix.
« Depuis lors vingt ans se sont écoulés. A mesure c que j'ai plus vécu , la foi m'est devenue plus chère, «c j'ai mieux éprouvé ce qu'elle pouvait dans les grandes «c douleurs et dans les périls publics ; j'ai plaint davan- « tage ceux qui ne la connaissaient point. En même c temps, la Providence, par des moyens imprévus et « dont j'admire maintenant l'économie , a tout disposé « pour m'arracher aux affaires et m'attacher au travail « d'esprit» Le concours des circonstances m'a fait étu- <l dier surtout la religion , le droit et les lettres , c'est* « à-dire les trois choses les plus nécessaires à mon « dessein. J'ai visité les lieux qui pouvaient m'instruire, a depuisles catacombes de Rome, où j'ai vu le berceau « tout sanglant de la civilisation chrétienne, jusqu'à ces « basiliques superbes par lesquelles elle prit possession « de la Normandie, de la Flandre et des bords du Rhin*
« Le bonheur de mon temps m'a permis d'entretenir
« de grands chrétiens, des hommes illustres par l'ai-
« liance des sciences et de la foi , et d'autres qui , sans
« avoir la foi , la servent à leur insu par la droiture
« et la solidité de leur science. La vie s'avance cepen»
« dant, il faut saisir le peu qui reste des rayons de la
c jeunesse. Il est temps d'écrire et de tenir à Dieu mes
« promesses de dix-huit ans.
« Laïque, je n'ai pas dé mission pour traiter des a points de théologie , et d'ailleurs Dieu, qui aime à se «c faire servir par des hommes éloquents , en trouve asti: sez de nos jours pour justifier ses dogmes. Mais pence dant que les catholiques s'arrêtaient à la défense de la « doctrine, les incroyants s'emparaient de l'histoire. « Ils mettaient la main sur le moyen âge, ils jugeaient a l'Église quelquefois avec inimitié, quelquefois avec c; les respects dus à une grande ruine, souvent avec une « légèreté qu'ils n'auraient pas portée dans les sujets « profanes. Il fout reconquérir ce domaine, qui est à € nous, puisque nous le trouvons défriché de la main c de nos moines , de nos bénédictins , de nos bollan- « distes. Ces hommes pieux n'avaient pas cru leur vie ce mal employée à pâlir sur les chartes et les légendes. « Plus tard, d'autres écrivains sont venus aussi relever « une à une et remettre en honneur les images profanées « des grands papes , des docteurs et des saints. Je tente « une étude moins profonde , mais plus étendue ; je <c veux montrer le bienfait du christianisme dans ces a: siècles mêmes dont on lui impute les malheurs...
« Je ne ferme point les yeux sur les orages des temps
« présents ; je sais que j'y peux périr , et avec moi cette € œuvre à laquelle je ne promets pas de durée. J'écris a cependant, parce que, Dieu ne m'ayant point donné « la force de conduire une charrue, il faut néanmoins « que j'obéisse à la loi du travail et que je fasse ma « journée. J'écris comme travaillaient ces ouvriers des « premiers siècles , qui tournaient des vases d'argile « ou de verre pour les besoins journaliers de l'Église, « et qui, d'un dessin grossier, y figuraient le bon Pas- « teur ou la Vierge avec des saints. Ces pauvres gens « ne songeaient pas à l'avenir; cependant quelques « débris de leurs vases, trouvés dans les cimetières, « sont venus, quinze cents ans après, rendre témoi- « gnage et prouver l'antiquité d'un dogme contesté.
« Nous sommes tous des serviteurs inutiles ; mais « nous servons un maître souverainement économe « et qui ne laisse rien perdre, pas plus une goutte de « nos sueurs qu'une goutte de ses rosées. Je ne sais « quel sort attend ce livre, ni s'il s'achèvera, nisij'atc teindrai la fin de cette page qui fuit sous ma plume; « mais j'en sais assez pour y mettre le reste , quel qu'il « soit, de mon ardeur et de mes jours. Je continue « d'accomplir ainsi les devoirs de l'enseignement pu- « blic , j'étends et je perpétue , autant qu'il est en moi, « un auditoire que je trouvai toujours bienveillant, « mais trop souvent renouvelé. Je vais chercher ceux « qui m'écoutèrent un moment, et qui , en sortant de « l'école , m'ont gardé quelque souvenir. Ce travail ré- « sumera , refondra mes leçons et le peu que j'ai écrit.
« Je le commence dans un moment solennel et sous
€ de sacrés auspices. Au grand jubilé de Tan 1300, et <c le vendredi saint, Dante, arrivé, comme il le dit, « au milieu du chemin de la vie, désabusé de ses pas- « sions et de ses erreurs, commença son pèlerinage en « enfer, en purgatoire et en paradis. Au seuil de la carcc rière, le cœur un moment lui manqua; mais trois a femmes bénies veillaient sur lui dans la cour du ciel : c la Vierge Marie , sainte Lucie et Béatrix. Virgile con- « duisait ses pas, et, sous la foi de ce guide, le poète « s'enfonça courageusement dans le chemin ténébreux. « Ah ! je n'ai pas sa grande âme , mais j'ai sa foi. « Gomme lui, dans la maturité de ma vie, j'ai vu « l'année sainte, l'année qui partage ce siècle orageux « et fécond , l'année qui renouvelle les consciences ca- « tholiques. Je veux faire aussi le pèlerinage des trois « mondes, et m'enfermer d'abord dans cette période ce des invasions, sombre et sanglante comme l'enfer. « J'en sortirai pour visiter les temps qui vont de Char- « Jemagne aux croisades , comme un purgatoire où pé- « nètrent déjà les rayons de l'espérance. Je trouverai « mon paradis dans les splendeurs religieuses du <( xm e siècle. Mais , tandis que Virgile abandonne son « disciple avant la fin de sa course , car il ne lui est pas « permis de franchir la porte du ciel, Dante, au con- « traire, m'accompagnerajusqu'aux dernières hauteurs « du moyen âge, où il a marqué sa place. Trois femmes a bénies m'assisteront aussi : la Vierge Marie, ma mère « et ma sœur ; mais celle qui est pour moi Béatrix m'a € été laissée sur la terre pour me soutenir d'un sourire « et d'un regard, pour m'arracher à mes décourage^
« ments, et me montrer sous la plus touchante image ce cette puissance de l'amour chrétien dont je vais ta* « conter les œuvres. »
Dieu ne voulut pas que ce grand ouvrage, préparé par vingt ans de recherches , d'éloquence et de charité, reçût de la main de son auteur le sceau de la perfection. La mort devait le signer bien avant qu'il fût fini; Mais ce qui en reste suffit à l'illustration d'Ctaanam , et ce qui en est perdu se retrouvera au livre où sont écrits les sacrifices des enfants de Dieu.
On avait franchi la Pâque de 1852. Ozanam était retenu dans son lit par la fièvre. Il apprend que son auditoire l'attend à la Sorbonne, et que cette bouillante jeunesse, sans se préoccuper des causes qiii la privent de son professeur, le demande en criant et en s'agitant. Aussitôt, malgré ses amis, malgré les pleurs de sa femme et les ordres du médecin , il se lève et court à sa chaire : c Je veux, dit-il, honorer ma profession. * Lorsqu'il entra dans la salle de la Sorbonne, pâle, exténué , plutôt comme tin mort que comme un vivant, lé remords et l'admiration s'emparèrent delà foule, qui lui prodigua de frénétiques applaudissements. Ces transports se renouvelèrent à plusieurs reprises dans le cours de la leçon , et , ranimant l'infortuné sous le coup mortel, relevèrent au-dessus de lui-même une dernière fois. On eût dit que les acclamations avaient le secret de Dieu, tant elles devinrent passionnées lorsque le prôfes* seur termina ainsi : « Messieurs* on reproche à notre « siècle d'être un siècle d'égoïsme, et l'on dit les pro* « fesseurs atteints de l'épidémie générale. Cependant
« c'est ici que nous altérons nos santés, c'est ici que « nous usons nos forces. Je ne m'en plains pas ; notre « vie vous appartient, nous vous la devons jusqu'au « dernier souffle, et vous l'aurez. Quant à moi, Mes- « sieurs, si je meurs , ce fera à votre service 1 *
Tels furent les adieux d'Ozanam à un auditoire qui l'avait aimé et applaudi douze ans. Courtes années des orateurs 1 assemblées éphémères qui se forment des quatre vents du ciel autour de la parole d'un homme j et qui se dispersent ensuite pour ne plus se réunir f Ozanam, avait reçu le don de les émouvoir, ce grand don de l'éloquence : maintenant encore la source n'en était pas tarie, mais l'instrument extérieur et terrestre était brisé, il ne restait à l'inspiration que le faible souffle qui suffît au foyer domestique, aux confidences de l'amitié, à ce chant du cygne que la poésie célèbre, mais que le monde n'a jamais entendu, parce qu'il se chante tout bas à une ou deux âmes aimées.
Ozanam allait jouir, entre la vie et la mort, de ces tristes et saints débris de lui* même. On le rencontra quelque temps encore sous ces belles allées du Luxembourg * où ses amis et ses disciples lui avaient fait tant de fois cortège lorsqu'il les traversait pour se rendre à ses triomphes de la Sorbonne. Il laissait encore échapper de ses lèvres l'irrésistible sourire qui lui gagnait les cœurs : mais toute sa personne était couverte d'un voile, et le port, le geste, la Voix, le regard, disaieut aux passants connus de lui qu'ils ne voyaient plus que son ombre. Il partit pour les Eaux - Bonnes avec sa femme et sa fillô. La Providence, par une attention
délicate , lui amena aussi pour le consoler un de ses plus jeunes disciples, qu'il aimait particulièrement. Ensemble, malades tous deux, malades, ils le croyaient, aux mêmes plis et replis de la vie , ils se promenaient à l'ombre des hautes montagnes, allant de la nature à Dieu, et du souvenir des ans perdus à la conception bienheureuse des ans éternels. La jeunesse, la foi, la renommée de l'un, l'obscurité de l'autre , les prévisions tristes et les aurores joyeuses , tout donnait à ces entretiens derniers le caractère doux et divin de la mort acceptée. <c Quand le ciel était pur, raconte en deux pages ce inconnues celui qui a survécu, nous partions de « bonne heure , nous acheminant vers l'une des riantes « promenades qui entourent les Eaux-Bonnes, et dont « le souvenir s'embellit encore par celui de sa chère « compagnie. C'était souvent la promenade horizon- « taie. Là nous allions chercher le calme du soir; nous «c la quittions quand le soleil , abandonnant les cimes « empourprées du pic du Gers , laissait monter vers « nous les fraîches vapeurs de la vallée de Laruns. « Lorsqu'au dernier détour de la promenade nous aper- « cevions les toits des Eaux-Bonnes , il était nuit : les « montagnes se découpaient en arêtes vives et sombres « sur un ciel encore clair; la lune, se dégageant des « sapins des hautes roches, s'élevait silencieuse, et « des souffles réguliers comme la respiration d'un en- « fant qui s'endort inclinaient doucement les bois. A « cette heure, en ce bel endroit, nos âmes montaient «c naturellement vers Dieu : nous causions encore ; *nais « de longs intervalles de silence nous avertissaient plu-
« tôt que c'était l'heure de prier , profonde prière , non « articulée par des mots , et qui consiste seulement à « se taire devant Dieu I Seigneur! ô mon maître! « je vous remercie de m'avoir donné ces heures ! »
Deux mois s'écoulèrent ainsi aux Eaux-Bonnes d'abord, puisa Biaritz, devant le golfe de Gascogne. Là il fallut se séparer. Le jeune et aimable disciple fut rappelé à Paris , et je lui cède de nouveau la plume pour raconter le départ.
« M. Ozanam voulut m'accompagner jusqu'à Bayonne. « De Biaritz à Bayonne il n'y a qu'une heure de cheec min : cette heure est la dernière que j'aie passée sur « la terre avec lui. Dieu permit qu'il en eût le pressente timent. Il m'entretint durant la route de choses fort « graves, relatives soit à lui, soit à moi, soit aux affaires « générales , à l'état de l'Église , à la conduite à tenir « dans les circonstances présentes, aux espérances que « promettait l'avenir. Il me parlait comme ne devant <l plus le faire , et moi je l'écoutais religieusement.
« Quand nous eûmes rejoint la grande route d'Es- « pagne et que les tours de la cathédrale de Bayonne « commencèrent à paraître, il changea de langage, « me dit qu'il se sentait frappé à mort , et que sans « doute nous ne nous re verrions plus. J'avais toutes ses « craintes, mais avec plus d'espoir, c'est-à-dire plus <r d'illusions, et je combattais de bonne foi ses tristes <l pensées. Mais il s'y tint, me parla de sa mort proa: chaine avec une assurance qui l'emporta sur tous mes « motifs d'espoir, et, quand la voiture s'arrêta devant « la diligence qui devait me ramener à Paris, il meserra
« la main longtemps. Nous descendîmes. Je n'eus que
< le temps de faire placer mon petit bagage et de régler
< le prix de la route. Le moment vint de me séparer de « lui; il m'embrassa fortement; il me disait: « Henri, a dites-moi bien adieu. » J'avais le cœur déchiré, mais c pas une larme. Je le suivis des yeux autant que cette c consolation fut possible : un détour de rue rompit « brusquement le dernier fil, et je ne le revis plus.
« C'était vers le soir. Quand nous arrivâmes au som- « met de la colline qui domine Bayonne , le soleil se « couchait dans les flots étinceiants de la mer; toutes « choses avaient revêtu un manteau de pourpre et « d'or; les sables de Biaritz brillaient au loin à tra- € vers une vapeur embrasée; une flamme artificielle c indiquait le phare, et nos yeux fixaient ce point perdu « dans un océan de lumière. Ce spectacle , au lieu de « dissiper ma tristesse, la jeta en quelque sorte dans c l'infini, A travers cette éclatante révélation de vie, « d'amour et de beauté, j'aperçus à la fois tous ces « heureux jours dont ce soir-là était le déclin, et, le « regret me ramenant vers celui à qui j'en devais le « charme, je le revoyais comme un ami perdu pour « jamais. Je m'affligeais de n'avoir point osé lui monc trer plus d'affection; je lui parlais, je le saluais de « loin, je lui promettais une fidélité immortelle : mais c l'avenir n'avait rien à me répondre pour me consoler, a J'entendais toujours cette voix me dire adieu. Je tom- « bai dans une mélancolie si profonde, que mon âme « en fut comme submergée.
« Le temps, ce grand maître, a changé mes regrets
ce sans les détruire. Bientôt il ajouta de nouvelles in- « quiétudes à ces regrets , puis des inquiétudes déses- « pérées , et enfin cette terrible certitude qu'on a beau « attendre et qui surprend toujours. »
À peine libre des entraves de l'amitié , Ozanam courut en Espagne, qu'il n'avait jamais vue. 11 se proposait de pousser jusqu'à Saint- Jacques de Compostelle; le froid ne lui permit pas de s'avancer au delà de Burgos. On touchait presque à la fin de novembre. Il revint sur ses pas, mais, comme toujours, avec des notes d'érudit et des souvenirs déjeune homme, et il ne manqua pas, malgré sa faiblesse croissante, de les réunir dans des pages qui, loin d'annoncer l'abaissement de sa virilité littéraire, portent l'empreinte d'un style plus varié, plus souple, plus ingénieux que jamais. Il leur donna le nom de Pèlerinage aupays du Cid, comme pour se consoler peut-être de n'avoir pu accomplir celui de Saint- Jacques.
Une course suprême lui restait à faire après celle-là. L'Italie le reçut pour la quatrième fois. On lui avait indiqué Pise comme le séjour le plus favorable à son état; mais l'hiver de 1893 trompa toutes les illusions de ses amis. Froid et pluvieux, il n'apporta au malade qu'un long ennui et une aggravation de souffrances rarement mêlées de quelques lueurs de bien-être. Il s'en conpoia par une activité héroïque en faveur de la première œuvre de sa vie > la société de Saint- Vincent-de- Paul. Elle était connue en Toscane, mais arrêtée au berceau par le gouvernement du grand -duc, qui ne pouvait croire à sa sincérité. Heureusement Ozanam
était estimé, ou, pour mieux dire, célèbre dans ce pays. Ses travaux sur le Dante y avaient été reçus avec applaudissements et traduits plusieurs fois.
Il arriva donc que la grande -duchesse douairière entendit parler de ce Français et des peines qu'il se donnait pour introduire en Toscane une charité suspecte. Un jour qu'elle était à Pise, elle lui envoya quelqu'un avec prière de la venir voir dès le soir même. Ozanam, quoique accablé par la fièvre, se rendit à l'invitation. La grande- duchesse le reçut avec bonté. C'était une personne distinguée, aimantlesbonnes œuvres, mais toute pleine de préjugés contre la société de Saint- Vincent -de -Paul, où elle ne voyait qu'un repaire de libéralisme, et elle affirma tout d'abord à Ozanam que jamais le grand-duc n'en autoriserait l'établissement, si l'on ne commençait par en chasser certains hommes qu'elle lui désigna. Ozanam parla longtemps, et comme il parlait toujours, c'est-à-dire avec un grand feu; il s'efforça de justifier l'admission des personnes que la cour ducale voyait de mauvais œil dans la société, et, remontant à l'origine même des Conférences, il raconta comment, à la suite de la révolution de 4830, quelques jeunes gens avaient résolu de faire de la charité à l'exclusion de toute politique, que c'était là un des points fondamentaux de leur association, et le motif qui leur commandait d'admettre dans leur sein quiconque se présentait à eux, pourvu qu'il fût honnête homme et chrétien.
A quelques jours de là, le grand-duc accordait à la conférence de Florence l'autorisation si longtemps re-
fusée, et il retendait presque immédiatement aux conférences de Livôurne et de Pi se.
Mais Sienne , où une partie de l'Université de Pise avait été transportée, et avec elle aussi une moitié de la jeunesse toscane, Sienne n'avait pas suivi le mouvement. Ozanam en gémissait beaucoup; cette jeunesse sans œuvres de charité le tourmentait comme un remords personnel , et il n'eut pas de repos qu'il ne se fût rendu à Sienne même pour y proposer et y établir une conférence. Quoique lié à des personnages de distinction, et en particulier avec deux religieux affectionnés des écoles, il eut la douleur de revenir sans
avoir réussi. Cet échec l'attrista profondément. «Dieu, cr disait-il , ne veut plus bénir mes efforts. » Toutefois., malgré le découragement sensible où l'avait jeté ce qu'il croyait un refus du concours de la Providence , il résolut de lui faire encore un appel, et, arrivé au bord de la mer, au petit village de PAntignano , il écrivit une lettre de quatre pages à un de ses amis de Sienne , le père Pendola , pour le supplier de tenter un dernier effort. La réponse se fît attendre quinze jours. Le quinzième, vers la fin de juillet , il reçut une lettre qui lui disait : « Mon cher ami , hier, jour de saint Vincent de ^ Paul, j'ai fondé deux conférences, l'une dans mon « collège, l'autre dans la ville. j>
Si Ozanam eût été sensible encore à d'autres succès, il eût eu, pendant son séjour en Toscane, de grandes raisons de regretter la vie. On lui prodigua une bienveillance et des honneurs rarement accordés à un étranger. Il fut nommé membre de l'Académie de la Crusca
en même temps que le comte César Balbo, l'auteur des Espérances de V Italie, et enfin il sentit tout autour de lui cette admiration affectueuse qui révèle la gloire, et qui en est à la fois le signe le plus certain et le parfum le plus doux. Mais la mort éclaire la gloire elle-même d'un jour qui la fait pâlir, et le cœur du chrétien, à mesure qu'il sent les approches de l'éternité , se déprend de ces faiblesses pardonnables que la sainteté seule ne connaît pas. Ozanam était mûr. Il luttait encore, il est vrai, contre le tombeau; il songeait encore à ses années trop peu pleines; mais ce n'était plus par regret de la vie, c'était par regret du bien. Comme il y a dans une grande âme unie au monde un besoin d'achever le monument qu'elle a conçu et qui portera son nom, il y a dans une grande âme unie à Dieu le besoin d'achever l'œuvre qu'elle a commencée pour lui et où elle pense cacher son nom sous le sien. Quand Dieu refuse, quand il brise l'ouvrier avant que la dernière pierre ait été posée , quand la croix descend à trente ans, comme pour le Fils de l'homme, c'est alors le sacrifice par excellence, celui qui arrache une larme au ciel même et qui fait le martyre non sanglant. Or, en ces jours-là, tel était le mystère qui se passait au cœur .de notre ami. Il nous en a laissé de sa main même une touchante et pieuse trace.
Le 23 avril 4853 , il écrivait à Pise , les lignes suivantes :
<a J'ai dit au milieu de mes jours : J'irai aux portes « de la mort.
€ J'ai cherché le reste de mes années. J'ai dit: Je ne c verrai plus le Seigneur mon Dieu sur la terre des « vivants.
« Ma vie est emportée loin de moi , comme s'est re- « pliée la tente des pasteurs.
« Le fil que j'ourdissais encore est coupé comme sous « les ciseaux du tisserand. Entre le matin et le soir, « vous m'avez conduit à ma fin.
« Mes yeux se sont fatigués à force de monter au ciel.
« Seigneur, je souffre violence, répondez-moi. Mais « que dirais-je, et que me répondra celui qui a fait mes « douleurs?
« Je repasserai devant vous toutes mes années dans « l'amertume de mon cœur.
ce C'est le commencement du cantique d'Ézéchias ; je « ne sais si Dieu permettra que je puisse m'en appli- « quer la fin. Je sais que j'accomplis aujourd'hui ma <l quarantième année, plus que la moitié du chemin « ordinaire de la vie. Je sais que j'ai une femme jeune « et bien-aimée, une charmante enfant, d'excellents « frères, une seconde mère, beaucoup d'amis, une car- € rière honorable ; des travaux conduits précisément « au point où ils pouvaient servir de fondement à un « ouvrage longtemps rêvé. Voilà cependant que je suis « pris d'un mal grave, opiniâtre, et d'autant plus dan- « gereux qu'il cache probablement un épuisement cornac plet. Faut-il donc quitter tous ces biens, que vous- « même , mon Dieu, m'aviez donnés? Ne voulez-vous « point, Seigneur, vous contenter d'une partie du sacri- € fice? Laquelle faut-il que je vous immole de mes affec-
« tions déréglées? N'accepterez-vous point d'holocauste « de mon amour-propre littéraire , de mes ambitions « académiques , de mes projets même d'étucje, où se « mêlait peut-être plus d'orgueil que de zèle pour la « vérité? Si je vendais la moitié de mes livres pour en c donner, le prix aux pauvres, et si, me bornant à remet plir les devoirs de mon emploi, je consacrais le reste oc de ma vie à visiter les indigents, à instruire les apte prentis et les soldats , Seigneur, seriez-vous satisfait, « et me laisseriez- vous la douceur de vieillir auprès de « ma femme et d'achever l'éducation de mon enfant? « Peut-être , mon Dieu , ne le voulez-vous point. Vous « n'acceptez point ces offrandes intéressées, vous re- « jetez mon holocauste et mon sacrifice : c'est moi que « vous demandez. Il est écrit au commencement du « Livre que je dois faire votre volonté , et j'ai dit : Je « viens, Seigneur. »
c Je viens si vous m'appelez , et je n'ai pas le droit « de me plaindre. Vous avez donné quarante ans de vie « à une créature qui est arrivée sur la terre , maladive, « frêle, destinée à mourir dix fois, si la tendresse et « l'intelligence d'un père et d'une mère nel'avaient dix « fois sauvée. Que les miens ne se scandalisent point si « vous ne voulez pas faire aujourd'hui un miracle pour « me guérir I Mon enfance, heureusement écoulée au « milieu de tant de périls, n'était-elle pas un premier « miracle? À sept ans, quandlafièvre typhoïde mecon- « duisait jusqu'à l'agonie, ne fut-ce pas à l'interven- « tion de saint François Régis que ma mère attribua c ma guérison? Nem'avez-vous pasdélivrédes malaises
« de l'adolescence qui inquiétaient mon père? A l'én- < trée de ma carrière, quand j'étais arrêté tout à coup € par une cruelle maladie de la gorge, ne m'avez-vous « pas guéri, ne m'avez-vous pas donné la joie de puce blier ce que je croyais la vérité? Enfin , il y a cinq ce ans, ne m'avez-vous pas ramené de bien loin, et ne « m'avez-vous pas accordé ce délai pour faire pénitence « de mes péchés et pour devenir meilleur? Àh 1 toutes «c les prières qu'alors on vous adressa pour moi furent « écoutées. Pourquoi celles qu'on vousfait aujourd'hui, « eten bien plus grand nombre, seraient-elles perdues ? « Mais peut-être , Seigneur, vous les exaucerez d'une « autre manière. Vous me donnerez le courage de la « résignation, la paix de l'âme, et ces consolations in- « exprimables qui accompagnent votre présence réelle. « Vous me ferez trouver dans la maladie une source de c mérites et de bénédictions, et ces bénédictions, vous « les ferez retomber sur ma femme , mon efifant , sur d tous les miens, à qui mes travaux auraient peut-être « moins servi que mes souffrances. »
Ces dernières paroles nous indiquent que le sacrifice d'Ozanam était fait : aussi écrivit -il son testament le même jour, 23 avril, et nous n'avons plus à le suivre qu'au tombeau.
La veille du mois de septembre, accompagné de sa femme, de sa fille, de ses deux frères, il sortit de la maison qu'il occupait au petit village de l'Antignano , sur le bord de la mer. En sortant, il ôta son chapeau , et, les mains levées vers le ciel, il prononça cette prière :
c Mon Dieu, je vous remercie des souffrances et des afc flirtions que vous m'avez envoyées dans cette dec meure ; acceptez-les en expiation de mes péchés. » Puis se tournant vers sa femme : « Je veux qu'avec moi « tu bénisses Dieu de mes douleurs. » Et aussitôt, se jetant dans ses bras : « Je le bénis aussi des consolait tions qu'il m'a données. »
Dieu lui accorda, pour la première fois qu'il traversait la mer, un temps et des flots sereins. Couché sur le pont du navire qui le rapportait en France, il put jouir en paix de l'air, du ciel, des eaux, de ces poétiques rivages de l'Italie qu'il avait passionnément aimés, et où il venait de recevoir un accueil digne de la terre qui a nourri tant de grands hommes, et qui sait encore les reconnaître de quelque part qu'ils abordent à ses ruines. Quand les côtes de la Provence se levèrent à ses yeux, il éprouva une grande joie de revoir la patrie et de la certitude d'y ihourir. Le vaisseau ne tarda pas d'entrer au port de Marseille, où l'attendaient sa belle-mère et la famille de sa femme. «A présent, dit-il, que j'ai remis « Amélie entre les mains de qui elle doit être, Dieu fera « de moi ce qu'il voudra. a
Il eût encore désiré revoir Paris, Paris où tant de souvenirs l'attachaient, où ses amis et sa gloire l'eussent si pieusement accueilli. Mais ce vœu du serviteur ne fut pas exaucé. Seulement Dieu lui retira les angoisses du grand passage; il ne souffrit plus dès qu'il eut touché la terre de ses aïeux et de ses travaux. Un calme qui n'était ni celui de la vie ni celui de la mort se répandit dans sa personne, et il reçut en cet état les der-
niers sacrements de l'Église dont il avait été le fidèle et le défenseur. Le prêtre lui ayantdit d'avoir confiance en Dieu : « Eh I pourquoi le craindrais-je? répondit-il, « je l'aime tant ! »
Ce devoir rempli , un sommeil précurseur s'empara de ses membres épuisés. Il se réveillait çà et là pour remercier et bénir, pour tendre la main, pour essuyer une larme, pour sourire encore une fois. Le matin de sa mort, jour de la Nativité de la très-sainte Vierge, il ouvrit les yeux, souleva ses bras, et dit d'une voix forte : « Mon Dieu, mon Dieu, ayez pitié de moi ! » Ce fut sur la terre la dernière parole de cette âme qui en avait eu tant d'éloquentes.
Ses amis reçurent son cercueil avec vénération. Lyon voulut le garder. Paris l'obtint. Il repose sous les pieds de cette jeunesse qu'il a évangélisée par sa vie , et à laquelle il parle encore du fond de sa tombe.
Reviendrai-je maintenant sur des faits ou des vertus oubliés au courant de mon récit? Recueillerai -je dans cette vie quelques épis épars après la moisson? La piété me le permet, si elle ne me le commande pas.
Ozanam avait une grande tendresse de cœur, une grande foi aux choses domestiques. Quoiqu'il fût trèssobre , et que souvent même il ne s'aperçût pas de ce qui lui était servi, il tenait extrêmement à ce que, le dimanche et les jours de fête, il y eût sur la table quelque mets plus délicat que de coutume. C'était lui qui le commandait d'ordinaire, et quelquefois qui l'apportait. Étranger à toute idée de luxe, peu soigneux de son vé-
tement, content des plus simples meubles, il attachait du prix à un bouquet de fleurs. Il aimait à en avoir près de lui sur son bureau. De beaux livres, de belles gravures, le tentaient aussi, et il ne résistait pas à l'acquisition de quelque petit tableau dont le mérite avait captivé ses yeux. Les voyages aux grands lieux du monde étaient encore un de ses faibles; il courait à jun lac, à une vallée, et quand les ombres de l'histoire descendaient avec celles de la nature sur un champ ou sur une ruine , il s'y sentait attiré par une invincible sympathie. Ce n'était pas, à vrai dire, une âme austère; la poésie l'avait consacré tout enfant, et il n'y avait pas de muse qui n'habitât en lui.
Le 23 de chaque mois, date chère à sa mémoire parce que c'était celle de son mariage , il ne manquait jamais d'offrir à sa femme quelques plantes fleuries. Même â la veille de sa mort, il n'oublia point de le faire, et le 23 août qui la précéda , étant encore au village de l'Antignano, il envoya chercher une branche de myrte qu'il avait remarquée au bord de la mer, pour la donner â celle qui depuis douze ans charmait et fortifiait sa vie.
Il avait eu pour sa mère vivante un culte qu'il lui conserva toujours, et j'ai remarqué dans ses lettres qu'il en parlait sans cesse avec une tendre admiration. Quand il l'eut perdue, sa douleur fut extrême; mais, le premier déchirement passé, il se fit en lui un phénomène qu'il appelle quelque part la conviction de la présence réelle de sa mère. Il lui semblait qu'elle le suivait encore , qu'elle l'inspirait , qu'elle le récompen-
sait , comme au temps de son enfance , par des caresses sensibles.
L'amitié ne fut pas pour Ozanam le sentiment éphémère d'une jeunesse rapide. Ni les années, ni le mariage, ni la célébrité, ne tarirent en lui le besoin d'aimer des égaux. Il les recherchait même au-dessous de son âge par une condescendance qui fut récompensée , et ayant moi - même aimé quelqu'un de ceux qu'il aimait, j'ai eu de touchantes preuves de l'affection qu'il savait inspirer.
Sa piété était vive et douce. Elle prit de bonne heure le caractère d'un dévouement actif à cette grande société des âmes que Dieu a fondée sur la terre par le sang de son Fils, et il se crut môme appelé à quitter le monde pour apprendre à le bénir. Quelque chose le retint, soit un peu de faiblesse devant le sacrifice , soit la crainte de perdre une part de sa liberté, soit plutôt que Dieu voulût en lui un cœur de prêtre dans une vie d'homme du siècle. Ce mot le peint tout entier. Nul chrétien en France , et de notre temps , n'aima davantage l'Église , ne sentit mieux ses besoins , ne pleura plus amèrement les fautes de ceux qui la servaient , n'eut enfin dans une existence laïque un plus véritable et plus profond apostolat. La prière et la méditation des choses divines le soutenaient à cette hauteur surnaturelle, malgré la préoccupation incessante de ses travaux d'esprit. Chaque matin il lisait dans une Bible grecque quelques versets ou quelques pages de l'Écriture sainte, suivant que l'onction de Dieu le retenait plus ou moins sur ce qu'il avait lu. C'était la première demi-heure de sa journée.
Il y avait puisé une connaissance efficace de la parole de Dieu. Jamais il ne se rendait à son cours sans avoir prié à genoux pour qu'il ne dit rien de contraire à la vérité , ou dans le seul but de s'attirer des applaudissements. On remarquait dans sa controverse une attention infinie à ne pas blesser ceux qui discutaient avec lui, quelles que fussent leurs erreurs. Il lui semblait, dès qu'une intelligence traitait de Dieu, que déjà elle était sur la voie de le trouver, et qu'un mot superbe ou trop vif pouvait lui faire une blessure irréparable. Mais cette douceur n'allait jamais jusqu'au déguisement de sa pensée. Il professait sa foi avec la courageuse humilité du chrétien qui connaît le peu qu'est le monde; et si le respect des âmes lui inspirait une exquise modération, le respect de la sienne s'élevait au-dessus de toute crainte humaine.
Un jour qu'il visitait à Londres l'église de Westminster mêlé à une foule d'étrangers et d'inconnus, il arriva derrière le chœur en face du tombeau de saint Edouard. La vue de ce monument mutilé par le protestantisme le saisit de douleur, et, tombant à genoux devant les reliques telles quelles du saint Louis de l'Angleterre, il pria seul en expiation de tout ce peuple qui ne connaît plus ses saints , et au mépris de l'assistance , qui le prit sans doute pour un idolâtre, sinon pour un fou.
Dans une autre occasion, de nature différente, il avait révélé le même courage, et ceux qui l'ont vu à côté de M. Lenormant, aux jours où ce regrettable professeur succomba sous les lâchetés d'une agression
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sans cause, ceux-là ne douteront jamais qu'il ne fût capable de toute confession devant tout péril.
Les amis d'Ozanam ont voulu élever à sa mémoire un mausolée. Ils n'ont choisi ni le marbre ni le bronze, mais ses propres écrits . Leur main fidèle et respectueuse a rassemblé ces pages dispersées, et leur a donné, malgré la mort , une unité qu'elles tiennent bien moins de leur disposition posthume que du souffle qui les anime d'un bout à l'autre. L'érudit, l'homme pieux, l'orateur, s'y révèlent dans un tissu qui ne faiblit jamais, et cette lecture inspirera toujours ensemble le regret et l'admiration, le regret d'une vie si rare et sitôt tombée, l'admiration de talents si divers dans un même esprit.
Cher monsieur Ozanam ! aucun de nous ne laissera le vide que vous nous avez laissé, aucun n'emportera du cœur des hommes ce que vous avez emporté du nôtre. Vous nous avez précédés dans la mort parce que vous nous aviez précédés dans la vertu : les pauvres ont prié pour vous , et nous ont ravi votre âme. Agréez ces pages où j'ai voulu retracer quelque ombre de ce que vous nous étiez. Je les ai écrites pour vous , pour vous qui fûtes pendant vingt ans , sinon le plus fort , du moins le plus pur objet de nos regards, et dont les faiblesses , s'il y en eut en vous de cachées parce que vous étiez homme, n'allèrent jamais qu'à vous rendre plus chère votre inébranlable constance dans les choses que vous aviez aimées et défendues. Vous fûtes le maître de beaucoup, le consolateur de tous. Choisi de Dieu, après de longues années d'humiliations , pour rappeler la gloire dans les camps de la vérité, vous accomplîtes
fidèlement jusqu'à votre dernier jour cette mission d'honneur et de paix. Le pauvre vous vit à son chevet, la tribune littéraire debout devant une génération, et la presse, cet autre instrument du bien et du mal, eut en votre personne un honnête et religieux artisan. Vous n'avez laissé de blessure à aucun, si ce n'est cette blessure qui guérit de la mort, parce que c'est , la charité qui la fait. Demeurés derrière vous, nous n'avons plus la joie de vous voir et de vous entendre ; mais il nous reste encore celle de vous louer, et, quelles que soient les destinées qui nous attendent au seuil extrême de notre carrière, la joie plus grande encore de vous imiter de loin, si Dieu le permet.