‹ Conférences de Toulouse, annee 1854Chapitre 2 sur 17 · DE LA VIE EN GÉNÉ1AL · texte numérisé non relu

DE LA VIE EN GÉNÉ1AL

Monseigneur (1) , Messieurs ,

Il y a vingt ans , Dieu me donna la pensée d'exposer du haut de la chaire l'ensemble de la doctrine chrétienne. La première moitié de cette œuvre est accomplie , je commence aujourd'hui la seconde.

Les lieux sont bien changés, les temps le sont aussi beaucoup. Parvenu à ce point de partage d'une laborieuse carrière, j'éprouve le besoin de regarder tout à la fois le passé et l'avenir. En regardant le passé, je remercie Dieu, qui, dans une aussi longue suite de jours, au milieu de tant de vicissitudes privées et publiques, m'a permis de mener à fin une portion con-

(1) Mgr Mioland, archevêque de Toulouse.

sidérable d'un dessein étendu. En regardant l'avenir, je le remercie de m'avoir ouvert cette enceinte , où je retrouve un auditoire moins vaste sans doute et moins célèbre, mais qui a conservé avec le culte de la religion celui des lettres , avec les traditions de la foi celles du goût et du savoir. Près de vous, Messieurs, je n'oublierai point le passé, mais je ne craindrai pas l'avenir. Vous serez l'asile de ma parole , et de vous , peut-être mes derniers auditeurs, elle rejaillira sur ceux qui eurent en d'autres temps , «n d'autres Jieux , les prémices de mon ardeur, je n'ose dire de mon apostolat.

Quand on traite de la vérité au point de vue dogmatique , la question est celle-ci : Qu'est-ce que la foi , et comment faut-il croire?

Quand on traite de la vérité au point de vue moral , la question est celle-ci : Qu'est-ce que la vie, et comment faut-il vivre?

Ces deux questions , quoique liées entre elles , sont bien différentes l'une de l'autre.

On peut mépriser la foi , on ne peut pas mépriser la vie. On peut refuser de soumettre son intelligence à la vérité révélée de Dieu , et se faire contre sa parole une arme de la raison que nous tenons de lui-même : mais on ne peut pas se porter comme rebelle à la vie, comme maître de la vie. Qui que vous soyez, vous êtes les sujets de la vie. Elle n'a pas attendu vos ordres pour venir en vous, elle ne les attendra pas pour se retirer. Elle est venue chez vous sans vous; elle se retirera de vous malgré vous. Elle règne par sa propre essence, qui ne

dépend pas de vous, et que cependant vous portez en vous-mêmes comme dans un vase fragile et immortel. Vous vivez, mais en sujets, et votre puissance, si grande contre la foi , est nulle contre la vie.

Je me trompe. Plût à Dieu que nous n'eussions de la vie qu'à la subir! Mais, par un singulier contraste, cette vie qui n'est pas de nous , qui use de nous à son gré, nous l'avons pourtant dans la main de notre conseil. Nous lui parlons, elle écoute; nous lui ordonnons, elle obéit; et tout ensemble esclaves et seigneurs, nous mêlons aux nécessités de la servitude la responsabilité du commandement. Nous ne pouvons ni naître, ni mourir, à notre choix , ni déterminer le lieu et les conditions de notre existence ; mais dans le cercle fatal où elle nous retient, libres de nos actes, nous sommes les instruments volontaires de nos destinées, nous répondons de nous à notre propre fortune, et tandis que la nature nous convainc de notre dépendance , la conscience nous convainc de notre souveraineté. Chargés de ce double fardeau depuis le jour de notre naissance, nous allons ainsi, maîtres et serfs de nous-mêmes, à un autre jour qui nous est inconnu , et par delà ce jour, à des siècles et à des choses où notre vie nous apparaît de loin sous ce double et terrible aspect qu'elle a dès ici-bas, d'être une nécessité et une liberté, une durée invincible et un compte inévitable. C'est pourquoi , si j'étais sûr de moi-même quand je parlais de la foi, je le suis bien davantage en vous parlant de la vie; ma force s'accroît ici de votre faiblesse, et au lieu que l'esprit pouvait aisément s'opposer à la vérité , votre

Conscience sera désormais mon plus certain auxiliaire.

Qu'est-ce donc que la vie? Qu'est-ce, Messieurs, que cette puissance mystérieuse qui nous a été imposée comme une étrangère, et dont nous répondons comme de nous-mêmes?

Souvent, dans ma jeunesse, j'ai gravi les hautes montagnes. Elles ont sous leurs formes sévères un charme qui nous plaît. Il semble qu'en nous élevant avec elles , nous prenons un essor de l'âme plus haut , un regard plus profond , et ce n'est pas en vain que le poète a dit :

Jéhovah de la terre a consacré les cimes.

Nous montions donc, ravis de notre jeunesse, émus du spectacle qui grandissait à tout moment sous nos pieds; mais, à mesure que nous montions, légers et joyeux, quelque chose de la nature s'évanouissait devant nous. Le bruit et le vol des oiseaux devenaient rares , l'air s'agitait à travers un feuillage moins épais ; peu à peu même les arbres s'enfuyaient au-dessous de nous dans une perspective lointaine, et un gazon sans fleurs nous restait comme un dernier vestige de grâce et de fécondité. Bientôt ce n'était plus qu'une solitude âpre, morne, silencieuse, sans souffle, et, pour ainsi dire, sans respiration : la nôtre s'arrêtait aussi, et regardant, écoutant, nous nous disions sous le poids de la fatigue et de la stupeur : La nature est morte !

Que lui manquait-il donc? Qui nous donnait cette impression funèbre à son égard? Il lui manquait deux

choses : le mouvement et la fécondité. La vie est un mouvement fécond, la mort une immobilité stérile. Et comme la fécondité nous apparaît toujours avec le mouvement, nous croyons que là où il est, là est la vie. Entendre ou voir le mouvement , c'est entendre ou voir la vie , et tout se mouvant dans la nature , nous croyons que toute la nature est vivante, même celle que nous appelons morte par comparaison. Car il y a bien des degrés dans le mouvement, et ainsi bien des degrés dans la vie. A peine oserons-nous dire, si ce n'est par une métaphore poétique, que l'air et la lumière soient vivants , parce que s'ils se meuvent , c'est sous l'impression d'une force qui, loin de leur appartenir, ne leur laisse pas même l'ombre de l'individualité. Ils sont plutôt le foyer de la vie que vivants eux-mêmes. Sous leur influence, la pierre, le minéral, le métal, êtres obscurs et inanimés, reçoivent pourtant leur part de vie dans une subsistance qui leur est propre, et où se cachent des mystères d'affinités 1 , d'accroissement et de relations. Plus haut qu'eux, épanouissant leurs racines et leurs branches , se couvrant dé feuilles, de fleurs et de fruits, sur un tronc organisé, les plantes commencent un règne mieux défini, et nous préparent, dans leurs ascensions et leurs rayonnements, une ombre vivante et une nourriture aussi douce que leur ombre. Mais , attachées à la terre qui les nourrit ellesmêmes , elles ne peuvent obéir à notre voix ni suivre nos pas ; leur mouvement captif les retient sur le sol où elles puisent la fécondité. L'animal les y cherche. C'est en lui le premier que s'inaugure la vie proprement

dite , parce qu'en lui le mouvement , qui dans les êtres inférieurs n'était qu'individuel, devient spontané et senti. Doué de vision et d'audition pour connaître la nature , de mémoire pour se rappeler ses impressions , d'instinct pour désirer et pour fuir, l'animal se meut sur la terre sinon comme un roi , du moins comme un hôte^ et sa figure est déjà le présage d'une autre figure qui exprimera dans ses plis et ses regards le feu de la pensée.

J'ai nommé l'homme. Animal aussi, je le vois en une chair qui se traîne pesamment ; ses bras n'ont ni la vigueur du lion , ni l'agilité de l'aigle , et à les comparer par leur vitesse dans le temps et dans l'espace , on croirait l'homme sujet. C'est lui pourtant qui est le roi. Immobile à son foyer, caduc et impuissant, il est encore la plus haute vie de l'univers visible : car il pense, et penser, c'est se mouvoir dans l'infini. Écartez tout horizon qui se mesure, toute image, fût-ce celle de la terre et du ciel, qui tombe sous une limite, oubliez le nombre , le poids , la figure : l'homme pense ! D'un trait de l'esprit qui l'anime et le fait pensant, il traverse tous les mondes créés , tous les mondes possibles, et seul, dans la clarté tranquille de sa raison, il conçoit et nomme l'infini. Non pas l'univers, mais l'universel lui apparaît; non pas le temps, mais l'éternité; non pas l'espace, mais l'immensité. Tout se transforme sous l'acte de sa pensée , et prend une étendue qui explique et contient tout. On pourrait l'accuser de chimères ; mais l'accuser de chimères, ce serait anéantir sa raison , et nul être vivant ne peut s'anéantir : on

tue l'individu, on ne tue pas la race, et dans la race subsiste la réalité, qui se rit de la mort, et la vérité, qui se rit de la négation.

L'homme se meut dans l'infini par la pensée: il s'y meut encore par la volonté. Tandis que l'animal obéit à l'instinct qui le pousse , l'homme plus fort que ses penchants terrestres, leur commande et les assujettit. Il habite par le désir les solitudes inénarrables de l'éternel et de l'immense, et son amour se prend à l'idéal invisible de la beauté. Il aime comme il pense, sans mesure dans ses affections comme il est sans mesure dans ses concepts , et son cœur se dilatant à l'égal de son intelligence , il se sent libre encore sous le poids de l'infini. Il pense, il aime, il est libre! Telle est sa vie, tels êtes-vous tous , Messieurs , et votre conscience, en m'écoutant, vous rend témoignage que je ne flatte ni votre nature ni votre destinée. Au-dessus de vous sans doute , la foi me l'apprend , il existe des esprits dépouillés de chair, plus purs que vous, ayant de la vérité une vue plus directe, mais non pas une autre sphère, un autre mouvement, une autre liberté : l'homme, aussi bien que l'ange, n'a rien au-dessus de lui que l'infini réel et vivant, c'est-à-dire Dieu.

Vous rappelez -vous comment Dieu se définissait à Moïse : Ego sum qui sum. — Je suis Celui qui suis? L'homme , se définissant à son tour, a dit dans un langage plus humble, mais presque aussi merveilleux: Cogito, ergo sum. — Je pense, donc je suis. C'està-dire : Je conçois, je nomme , j'habite l'infini ; donc j'ai la vie. Car celui qui ne se meut pas dans cet orbite

immesuré de l'être, celui-là n'a de la vie qu'un reflet obscur, une ombre qui décline et se perd sans laisser de traces. Dieu se définit par la substance de l'être; l'homme par la pensée, qui est son attribut supérieur, et par où il embrasse, sous Dieu, le même horizon que Dieu.

Dieu est le sommet de la vie. Il en est l'acte éternel et absolu, acte immuable, immobile même, si l'on veut se servir de cette expression , mais d'une immobilité qui est le premier mouvement, parce qu'elle est l'activité infinie subsistant en elle-même. Pour l'homme, pour toits les êtres -créés, le mouvement, qui est leur vie, n'a pas cette qualité du repos subsistant. La pensée est ce qui en approche le plus; car elle peut atteindre dès ici -bas à la contemplation de la vérité. Mais la contemplation, qui n'est point l'extase, n'exclut pas la recherche, le désir, les nuages et les incertitudes, et ce n'est que rarement, dans des occasions suprêmes, que, chez l'homme voyageur, l'acte vivant de la pensée parvient à la divinité du repos.

J'ai défini la vie. La vie est un mouvement, parce qu'elle est une activité, et que toute activité s'exprime par un mouvement plus ou moins parfait, jusqu'à ce qu'elle arrive en Dieu à l'immutabilité. Mais puisque la vie est un mouvement, puisqu'elle va, où va-t-elle? D'où vient que nous ne sommes pas recueillis en nous et satisfaits d'être? Pourquoi notre repos le plus grand, le sommeil lui-même, ne nous apporte-t-il qu'une incomplète suspension de nos facultés, et que sur la couche où s'affaissent nos membres, l'imagination se

révolte encore et nous suscite avec des songes d'action un songe de la vie?

On dit qu'au temps où s'approchait le Christ, le temple de Jérusalem se remplit de signes d'émotion, et qu'un docteur de la loi, témoin de ces prodiges, ne put s'empêcher de dire : « temple ! ô temple ! qu'est-ce a: que tu as, et pourquoi te troubles-tu? » Et moi , parlant d'un autre temple plus grand que celui de Jérusalem , du temple de la vie Humaine , je me dis avec le même accent mélancolique : O vie ! ô vie, qu'est-ce que tu as, et pourquoi te troubles-tu? Est-ce donc que tu ne te reposeras jamais?

Évidemment , Messieurs , tout mouvement suppose une direction, et toute direction suppose un but. Si nous n'avions pas de but, si dans chacun de nos actes et dans leur ensemble nous ne nous proposions un terme où nous tendons , il nous serait impossible de nous mouvoir, ou nos mouvements dénués de sens iraient au hasard, étrangers à toute direction rationnelle et mécanique. Le mouvement implique un point de départ, qui est l'activité libre de l'être vivant, et un point d'arrivée, qui est quelque chose où aspire l'activité , qu'elle n'a pas , et qu'elle veut avoir. Ce quelque chose est le but de la vie. Quel est -il? le savez -vous? Enfante de la vie, héritiers du temps et de l'espace par votre corps, de l'infini par votre âme, savez -vous ce que vous voulez, savez -vous ce que vous faites et où vous allez? Ah ! pour moi, je le sais bien : car, ainsi que vous , j'ai reçu à ma naissance un cœur d'homme , et l'abîme qui est dans le vôtre est aussi dans le mien. Je

sais ce que je veux; je sais ce que je cherche, et en vous faisant ma confession je vous ferai aussi la vôtre. Infortunés que nous sommes, je veux, je cherche, j'espère, j'attends la félicité. « La félicité, pour me servir d'une expression de saint Augustin, est la fin dernière de l'homme. » Omnes homines conveniunt in appetendo ultimum finem, qui est beatitudo (1).

Ace mot, Messieurs, quoique protégé du nom de saint Augustin, vous devez m'arrêter, et je m'arrête moimême devant un grand scrupule. Car dire que la félicité est le but de notre vie, c'est dire qu'elle en est le mobile, puisque le but détermine à la fois le mouvement et la direction du mouvement. Mais dire que la félicité est le mobile de notre vie, n'est-ce pas confesser que l'intérêt personnel est le principe nécessaire de tous nos actes? Quoi donc ! Messieurs, serait-il possible que la notion même de la vie fût la notion de Pégoïsme? Serait-il possible qu'en définissant la vie un mouvement naturel et légitime vers la félicité, nous inscrivissions au frontispice de l'ordre moral et sous la garde même de l'Évangile un appel à cette passion de soi qui ruine toute vertu? Est-ce que l'homme n'est pas capable de se séparer de lui-même et d'agir sous l'impression d'un autre mobile que son bonheur, sous l'impression du devoir? Est-ce que le sacrifice ne lui est permis que sous peine de renier sa nature et sa raison , et cette image de la félicité, qui ne doit être qu'une arrièrevue de l'esprit, une conséquence ultérieure de la jus-

(1) De Trinitate, lih. 13, cap. k.

lice voulue et pratiquée, la placerons- nous , par notre définition même de la vie , au premier rang de notre conscience, comme la clarté souveraine qui doit avant toute autre éclairer nos actes et les diriger?

J'aime en vous, Messieurs, cette protestation soudaine du bien , et je voudrais la signer de mon sang : mais la force logique des idées me retient encore , et je n'ose vous suivre aussi vite sur le terrain généreux où vous me' conviez.

Sans doute le devoir est une notion sacrée de l'homme, une part de sa vie : mais est-elle la première? Le devoir, à considérer son essence , est une règle , il est la règle de nos actions, mais non pas leur but. Il est la voie, non pas le terme; le moyen, non pas la fin. Or le moyen est inférieur à la fin ; on veut le moyen pour la fin, et non pas la fin pour le moyen. Interrogez-vous : quand vous accomplissez un devoir, vous pouvez oublier la récompense, je le crois; mais le devoir si généreusement accompli qu'il soit, est-il la fin dernière de votre vie? Est- il en votre puissance de vous y arrêter, comme s'il n'y avait rien au delà ni dans votre espérance, ni dans votre conception? La nature elle-même s'opposerait ici aux élans de votre cœur. Elle ne vous permet pas d'être indifférents à la félicité, et tandis que vous êtes libres d'abdiquer le devoir, vous ne l'êtes pas d'abdiquer le bonheur. L'homme, quoi qu'il fasse, est retenu entre deux nécessités qui dominent sa vie, la nécessité des premiers principes de son entendement , et la nécessité du but final de son existence : il ne peut s'affranchir ni de Tune ni de l'autre , parce que l'une et

l'autre sont le fondement régulier de l'ordre intellectuel et de l'ordre moral. Sans la nécessité des premiers ' principes l'homme tuerait en lui la lumière : sans la nécessité du but final de son être il tuerait en lui l'activité. Il faut qu'il voie et qu'il espère pour vivre : fils de la vérité et de la béatitude , il peut s'égarer dans le palais de ses pères, mais non pas s'enfuir.

L'Évangile lui-même, si élevé qu'il soit au-dessus de la nature, vous parle en cet endroit comme la nature elle-même» H ne vous dit pas : Bienheureux ceux qui pleurent, sans ajouter ; parce qu'ils seront consolés . Il ne vous dit pas : Bienheureux les pauvres, sans ajouter : parce que le royaume des deux est à eux. Assurément vous n'aspirez pas à une plus haute perfection que celle de FÉvangâe, et, si magnanime que mi m vous le cri du désintéressement, il ne saurait l'être plus que dans le sein de l'Homme-Dieu.

Et cependant, Messieurs, mon âme répond à la vôtre. Je sens comme vous que je ne puis mettre au second rang le devoir, le sacrifice, l'élan des héros et celui des saints, et faire de la perspective du bonheur personnel le principe qui me détermine à aimer le bien. Ou je me irompe, ou jlairae le bien pour lui, et si la félicité vient ensuite, comme elle le doit, je la prends pour une conséquence, et non pour le ressort premier de mon amour. 11 me semble que je n'aimerais pas si j'aimais pour être heureux , et encore que le bonheur doive être inséparable de l'amour, je le mets à la gauche, et non pas à la droite. Tel estl'ordre que me signale le cœur, etquoique la métaphysique avec la tradition m'assurent que la

félicité est ma fin dernière, j'ose croire qu'il y a là une * obscurité qu'il nous faut éclaircir.

Nousleferons, Messieurs, nous franchirons ces Thermopyles de l'ordre moral en nous demandant : Qu'estce que la félicité?

Mais la félicité, qui la connaît? qui Ta vue? qui peut savoir où elle gît? Job disait: D'où vient donc la sagesse, et quel est le lieu de l'intelligence? Elle est cachée aux yeux de tous les vivants, et les oiseaux mêmes n'ont pas découvert sa trace (1). Si cela est vrai de la sagesse, combien plus de la félicité ! Toute* fois, Messieurs , Job ajoutait : La perdition et lamort ont dit : Nous avons entendu le bruit de son nom (2). Eteelaest vrai de la félicité comme de la sagesse. Nous la nommons, nous la désirons, nous la cherchons, et par conséquent, n'en ayez aucun doute, elle ne nous est pas totalement étrangère. Oui, dans cette vallée de nos maux, que David appelle éloquemmentune vallée de larmes, dans ce torrent de Cédron où le Sauveur du monde a passé comme nous, et où nous buvons chaque jour l'eau triste et troublée de notre vie , le bonheur n'est pas un inconnu, ni même un absent. Il a franchi avec l'homme, quand l'homme tomba, le seuil perdu de l'Eden , et depuis soixante siècles , banni comme nous, il erre avec nous dans le monde, compagnon sacré de nos infortunes et concitoyen de notre exil. Il ne lui est pas permis de se montrer constamment n\

(1) Job,, chap. 28, vers. 20 et 21,

(2) ILid., vers. 22.

tout entier à notre vue , mais il ne lui est pas interdit de choisir une heure et de nous la donner. Un jour ou l'autre il frappe à notre porte , il s'assied au foyer désert ou rempli , et d'un de ses regards jeté sur notre cœur, il en tire cette larme unique où nous lisons ce qu'il est. Larme des mères retrouvant leur fils après l'absence et les hasards ! larme du voyageur saluant un matin les côtes de la patrie longtemps perdue ! larme des héros entre la victoire et la mort ! larme du juste sous le tressaillement de la conscience ! larme d'Augustin parlant de Dieu à sa mère au bord des flots qui vont le ramener pur à Carthage ! Combien n'en compterions-nous pas, et combien plus que nous ignorons, parce que le cœur de l'homme, si profond pour la misère, l'est bien autrement encore pour la félicité ï La misère lui vient d'un accident, la félicité de sa nature et de sa prédestination.

Or si nous étudions le mystère qui se passe en nous lorsque le bonheur nous touche un instant, nous reconnaîtrons sans peine qu'il y est causé» par la satisfaction plus ou moins entière d'une ou de plusieurs de nos facultés, soit de l'esprit par la poésie et l'éloquence, soit du cœur par une affection récompensée, soit de la conscience par une action qui l'émeut, soit de tout nôtre être par un ensemble de choses qui le saisissent à la fois et le transportent hors de lui. Mais nous sommes si vastes, nos facultés sont si complexes et nos aspirations si ardentes , qu'il n'arrive jamais dans la réalité que le souffle d'en haut nous soulève jusqu'où il faudrait pour atteindre à la plénitude du ravisse-

ment. Une part de nous reste toujours dans l'ombre ou dans l'inquiétude , et ce qui leur échappe ne leur échappe qu'à peine. Le bonheur entre et sort. C'est

l'éclair qui vient de l'orient et disparaît à l'occident. Toute la terre le voit , et tressaille ; mais il passe. Il passe comme la jeunesse, comme la beauté, comme le talent, comme tout ce qui est heureux. Cependant, si rapide qu'il soit, il se fait sentir à nos facultés comme une satisfaction qui produit le repos, et à juger de lui par cette courte apparition qui nous le révèle, nous pouvons le définir : le repos de l'être dans l'entière et inépuisable satisfaction de toutes ses facultés.

Qu'en conclure, Messieurs, pour la question que nous nous sommes faite? Rien encore. Nous savons ce qu'est la félicité, mais non pas quelle est sa source et d'où elle nous vient. Or, c'est là le point capital pour connaître où nous aspirons quand nous aspirons à la félicité , et si le mouvement qui nous porte vers elle est égoïste ou généreux , nous fait une vie qui se définisse par l'a mour ou par l'intérêt.

Les anciens se demandaient comme nous où est la félicité. Les uns la plaçaient dans les biens du corps, tels que les voluptés sensibles; d'autres, dans les plaisirs de l'âme , tels que la science et la gloire ; les plus héroïques , pour ne pas dire les plus profonds, la plaçaient dans la vertu. C'était là toute l'échelle de la vie dans l'antiquité. On ne descendait pas plus bas, et l'on ne montait pas plus haut. Quiconque venait au monde, soit qu'il philosophât, soit qu'il suivît l'instinct, se choisissait l'un de ces trois bonheurs, sauf quelque gé-

nië tempéré qui , se faisant de tous les trois un mélange habile, proclamait avec Horace cette médiocrité du désir et de l'avoir à qui est resté le nom d'aurea que le poëte lui avait donné.

Je ne dirai rien des premiers , de ceux qui demandaient leur bien suprême aux choses et aux délices du corps. Le pauvre croit à la richesse, et cette image regardée de loin lui fait un songe qui dore ses mauvais jours, comme ces soleils dont on ne jouit pas parce qu'ils sont perdus dans la sérénité rigoureuse de l'hiver, et qui donnent pourtant quelque idée et quelque espérance d'une suave chaleur. Mais celui qui peut approcher la richesse et la regarder aux mains de la volupté, celui-là n'a pas besoin de philosophie pour connaître ce que valent l'or et les sens dans la question du bonheur, il lui suffit d'un coup d'œil pour avoir vu la désolation humaine sous sa forme la plus dramatique. Le voluptueux pauvre a encore une illusion, le voluptueux riche n'en a plus. Il a perdu dans la satiété le dernier bien des malheureux.

M'arrêterai -je à la science, à la gloire, à tous les dons incorporels, mais terrestres? Hélas ! nous avons la vie des hommes illustres, elle est l'histoire de notre race dans ses représentants les plus magnifiques : nommez-les, si vous voulez, et cherchez dans cette trace lumineuse où ils nous apparaissent les jours heureux que l'humanité peut envier à leur mémoire. Alexandre meurt à trente ans, Scipiori dans l'exil, Annibal du poison, Pompée dans une embûche, César au sénat, sous les coups de son filsprésumé : Homère est aveugle,

et se plaint avec Milton de ne plus voir la lumière 1 sacrée qu'il peut chanter encore; le Tasse succombe à la mélancolie la veille de monter au Capitole; le Dante, son aïeul dans la même gloire et la même patrie, Test aussi dans la même infortune; le Camoêns les suit de loin, et du lit d'hôpital où il meurt ne voit pas même poindre le crépuscule de sa renommée. Si haut que l'on regarde au firmament des grands noms, le malheur s'attache à eux comme un satellite prédestiné, et la sagesse qui en cherche la cause n'en découvre pas de plus belle , sinon que Dieu se plaît à mettre le génie et la vertu aux prises avec l'adversité, pour se donner dans ce contraste un spectacle digne de lui. Ce sont là, Messieurs, des déclamations vulgaires, et c'est à peine si la pensée peut les rajeunir sous des images qui trompent la mémoire.

Mais, en supposant que les plaisirs du corps ou de l'âme eussent dans leurs étroites limites le secret de la félicité, la doctrine qui les proposait aux hommes pour but de leur vie n'en eût pas moins contenu deux vices incapables de justification. Elle eût été d'abord le renversement de l'ordre moral , en concentrant les appétits de la liberté humaine sur des choses éphémères, d'une part, et, de plus, gâtées par les deux passions principales de notre cœur, la volupté et l'orgueil. Rien ne pouvait corriger ce défaut, pas même la perspective d'un compte à rendre de nos actions dans un monde supérieur: car sur quoi pouvait porter ce jugement, une fois le plaisir donné pour base à la vie de l'humanité?

Aussi, quand l'Évangile parut, sa première parole fut celle-ci: Bienheureux les pauvres, bienheureux ceux qui pleurent, bienheureux ceux qui ont le cœur pur, bienheureux ceux qui souffrent persécution : non pas, nous l'avons déjà dit, que la pauvreté et la douleur fussent en elles-mêmes la béatitude , mais parce qu'il fallait renverser la voie où se précipitait le monde à la recherche des faux biens , et lui montrer ainsi que, loin d'être le but, ils n'étaient pas même le chemin.

Le second vice de ces doctrines , toujours en supposant la réalité du bonheur attachée aux jouissances terrestres , était d'exclure la presque totalité du genre humain d'une participation possible à la félicité, c'està-dire de ruiner la vie humaine en lui faisant de sa fin dernière une perspective irréalisable àpresque tous. Car où sont ceux d'entre nous qui sont riches , puissants , ingénieux, célèbres , doués enfin de ces privilèges du corps et de l'esprit que l'inflexible avarice des choses accorde à si peu? C'est une lice où beaucoup parais* sent, mais où de rares favoris s'élèvent, après le combat, sur les restes obscurs et sanglants de leurs frères. Aussi l'Évangile , en même temps qu'il proclamait la voie étroite de la souffrance, ajoutait-il aussitôt : Venez à moi, vous tous. — Venite ad me, omnes. Cri sublime sorti de la bouche du Dieu fait homme, et qui changeait tous les regards avec tous les horizons.

Cependant, j'ai eu soin de vous le dire, l'antiquité ne s'était pas arrêtée, dans la question de la félicité, à la sagesse d'Épicure ou d'Horace ; elle était parvenue plus haut dans un système qui a produit ses derniers grands

hommes, et qui, tout chimérique qu'il était, n'en est pas moins digne de reconnaissance et d'admiration. Car il y a des erreurs qui honorent, quand les temps ne peuvent davantage , et que les erreurs sont un effort des âmes pour soulever les temps. Les stoïciens avaient bien vu que ni les plaisirs sensibles , ni les jouissances de l'esprit ou de l'amour-propre, ne pouvaient être le but de la vie et le siège de la vraie félicité. Ils l'avaient vu par un de ces hasards du cœur qui sont, après la parole divine , la grande lumière du monde, lumière qui produit les héros, ne pouvant produire les saints. Venus au déclin de la Grèce , lorsque sa liberté ne subsistait déjà plus , les stoïciens posèrent la vertu comme la fin dernière de l'homme et l'essence inviolable de son bonheur. Ils voulurent que leur sage fût libre dans toute captivité qui n'était pas celle du vice, et que la douleur elle-même ne fût pas capable de lui arracher cette pensée qu'elle était un mal, entendant établir par là leur souveraine indépendance de tous les accidents de la vie, et protester au nom de la vertu de l'immutabilité qu'elle leur donnait dans la possession du vrai bien. Rome vieillissante, et qui, maîtresse du monde, ne l'était déjà plus d'elle-même, admit dans ses murs, entre les trophées de ses anciennes mœurs, cette mâle doctrine, et y réchauffa les restes de sa propre virilité, un vit, sous des empereurs fatigués de la bassesse qu'ils avaient créée, quelques âmes incorruptibles à la fortune, et la toge romaine reçut de leur sang versé par la tyrannie une pourpre dernière qui couvre encore l'humanité , tant une doctrine généreuse, même lorsqu'elle est

fausse, porte dans ses flancs la secrète bénédiction du Dieu de la force et du désintéressement.

Le stoïcisme avait cet incontestable mérite, qui fut la cause de sa grandeur, de sauver la morale en unissant Tidée de la félicité à celle de la vertu, et en même temps de rendre accessible à tous la fin dernière de l'homme. Car la vertu n'est pas, comme la richesse ou la puissance ou la gloire, une chose de privilège ou d'exception : elle est le règne de l'ordre dans chaque âme qui le veut, le fruit spontané d'un amour qui est le fonds commun de notre nature , et la cabane du plus pauvre lui est un asile aussi ouvert que le palais des rois. Une pensée suivie d'une volonté, une volonté suivie d'un acte, voilà la vertu. Elle naît à l'heure qui nous plaît, elle croit aussi vite que nos désirs, et si elle coûte à l'homme qui l'a perdue, il a toujours en lui la rançon qui la lui rendra. Le stoïcisme était donc une doctrine morale et populaire, et on l'eût peut-être cru divin si l'Évangile n'eût été aux portes du monde et n'y eût jeté ce grand cri que le monde a répété pour ne l'oublier jamais.

Selon le stoïcisme , la vie est un mouvement qui a la liberté pour principe, la vertu pour orbite et pour terme. Or, il y a là une idolâtrie de l'homme sous une illusion mrçnanime. L'homme, quoi qu'il fasse, n'est ni le principe, ni l'orbite, ni le terme de sa vie. Il vient de hors de lui, et il cherche plus haut que lui la fin suprême de son être , comme un fleuve issu des profondeurs de la terre se dirige par son cours aux abîmes de l'Océan. En vain le stoïcisme voulait-il confondre la

vertu et la félicité; en vain, pour sauver leur doctrine, ses sectateurs insultaient-ils à la souffrance et à la mort : la souffrance et la mort les rendaient grands, mais non pas heureux. Ils souffraient en héros, ils mouraient en martyrs, victimes sacrées que laphilosophie couronnait de fleurs et la conscience de gloire, mais que la raison condamnait en unissant malgré eux à l'idée de la béatitude celle de l'impassibilité et de l'immortalité. A quoi sert de se mentir? Si le mensonge peut devenir sublime, il ne peut pas devenir vrai. Je ne dirai pas que l'orgueil corrompait toutes les vertus des stoïciens : l'amour sincère du bien peut s'allier à une sagesse fausse, et une sagesse fausse peut tromper jusqu'à l'exaltation des cœurs éminents. Mais si Thraséas, Helvidius, £piciète, Marc-Aurèle furent des sages , ils furent comme ces arbres qui d'une terre corrompue poussent vers le ciel une tige et des rameaux vénérables.

Où sommes-nous, Messieurs, et quel est donc enfin le lieu de la félicité? Quel est, hors de nous et avec nous, le foyer inépuisable où nous trouvons le repos vivant de toutes nos facultés? Ah ! ne le voyez -vous pas ! Vous pensez l'infini, vous disais-je tout à l'heure, vous aimez dans l'infini : comment pourriez- vous hors de l'infini rencontrer le repos de votre pensée et de toutes vos facultés? C'est là qu'est votre principe, c'est là qu'est aussi votre centre et votre terme. Aucun objet borné , si beau soit-il, ne saurait apaiser la faim intérieure qui vous dévore, parce qu'au moment où vous le ppssédez vous l'avez épuisé. Une invincible énergie vous porte au delà du tepaps et de l'espace , et le bonheur

s'enfuit devant vous dans les régions immesurées que vous ouvre votre intelligence , et où la suit nécessairement votre volonté. Mais l'infini n'est pas une abstraction sans réalité vivante : il vit, il pense , il aime, il est libre , il a un nom célèbre inscrit au front de toute vie comme le nom propre de la vie elle-même : il s'appelle Dieu. C'est en Dieu qu'est la félicité, parce que c'est en lui qu'est la plénitude.

Chose digne d'un éternel étonnement ! quand les anciens, par l'organe de leurs poètes, se représentaient au delà du monde le séjour des bienheureux , ils se le peignaient comme une ombre tranquille de l'univers, une sorte d'image sans substance des choses passées , et Virgile, animant de son souffle cette étrange demeure de la félicité, lui infligeait le nom de royaume du vide. — Inania régna. Il y montrait à ses contemporains les mânes fortunés regrettant la lumière du jour et Ressayant dans des jeux sans bruit à feindre leurs combats d'autrefois. C'est, Messieurs, que nos pères d'avant le Christ n'avaient pas cette idée si simple pour nous , que le bonheur est en Dieu. Ils croyaient à la justice divine, aux récompenses et aux peines d'une autre vie; ils croyaient aussi peut-être à la disparition de la matière sensible dans cette autre vie qu'ils se figuraient par delà le tombeau : mais que Dieu fût cette vie, mais que l'âme, être vivant et substantiel, fût en rapport direct avec sa source , et puisât dans une contemplation de l'éternelle beauté la rémunération de sa beauté personnellement acquise par la vertu, cela n'était pas de leur temps. L'ombre de la vérité les couvrait, et ils

faisaient de la vérité même connue une ombre mélancolique et silencieuse. Mahomet venu plus tard, Mahomet initié à l'Évangile, n'a pas même eu ce mérite : il a revêtu de chair la félicité souveraine , et ce fantôme de son paradis persécute encore la honteuse imagination de ses croyants, seul peuple qui n'ait pas connu la pudeur.

La félicité est en Dieu, la raison nous le prouve, l'Évangile nous le dit, et par là tombe le scandale où nous avait jetés cette définition de la vie : La vie est un mouvement naturel et légitime vers la félicité, car elle doit désormais se traduire ainsi : La vie est un mouvement qui a Dieu pour principe, pour centre et pour terme.

Sans doute, il reste toujours que la félicité est notre fin dernière, puisque Dieu est la félicité même; mais il reste aussi que notre fin dernière est dans la perfection, puisque Dieu , qui est la souveraine béatitude , est en même temps la perfection infinie. Semblables à lui dans notre nature, nous ne pouvons séparer dans nos tendances ce qui est en lui au même titre et au même degré. L'amour de la félicité n'est pas la cause première qui nous fait aimer le bien , et l'amour du bien n'est pas la cause première qui nous fait aimer et rechercher la félicité. Ce sont deux mouvements nés en nous d'une source unique , contemporains dans leur expansion, égaux dans leur puissance, et qui, s'aidant l'un l'autre sur la terre, ont l'un et l'autre en Dieu, après un temps d'épreuve, leur immuable satisfaction. Durant cette épreuve, éloignés du bien par corruption t. v. 1*

OU par faiblesse, nous pouvons y être ramenés par la crainte de perdre notre béatitude finale; mais cette crainte, si énergique qu'elle soit, n'est pas dans notre cœur la racine de la justice et de la bonté , et si nous nous arrêtions à elle sans ressusciter au fond de notre être l'amour véritable et désintéressé de l'ordre, nous ne parviendrions pas à nous sauver de la condamnation. La crainte est le commencement de la sagesse, dit l'Écriture ; elle n'est pas la sagesse elle-même, elle ne rend pas à l'âme sa pureté et sa beauté, son goût de l'honnête, sa joie dans la ressemblance intime avec Dieu, son aspiration légitime enfin vers la destinée totale de l'homme, qui est la perfection autant que la félicité, ou plutôt la félicité par la perfection.

Durant l'épreuve encore, ces deux éléments essentiels et coordonnés de notre vie ont entre eux une différence qu'il importe d'autant plus de remarquer, qu'elle achèvera d'éclaircir la difficulté fondamentale que nous nous étions proposé de résoudre. L'amour du bonheur n'est pas libre en nous , il est fatal : au contraire, l'amour du bien, tout naturel qu'il est à notre cœur, lui laisse la plénitude de sa liberté; il est obligatoire sans être nécessitant. Et l'on conçoit qu'il en doive être ainsi , puisque sans la liberté le bien n'étant notre ouvrage à aucun titre, nous demeurerait impersonnel. C'est le choix libre entre le bien et le mal qui nous rend propre l'usage de nos facultés, et nous élève, quoique ayant tout reçu, à la "dignité d'êtres responsables et souverains. Nous sommes justes parce que nous le voulons, et cette volonté s'appliquant à tous

nos actes , notre vie tout entière échappe à la fatalité , sauf par ces deux points extrêmes, les premiers principes de notre entendement et l'affection invincible à la félicité. Mais cette liberté du bien est modérée par l'obligation morale de l'accomplir, et de là vient que l'amour du vrai, du juste et de l'honnête, qui nous est inné, nous apparaît sous la forme du devoir. Le devoir n'est pas son essence, il n'est que sa forme passagère, et c'est pourquoi cet amour divin n'est pas seulement notre règle, il est aussi notre nature et notre but , il l'est autant que la félicité, et il a comme elle en Dieu son principe, son centre et son repos.

C'est donc mal raisonner que de dire : Le devoir est la règle de notre vie, il n'en est pas le but. Oui, cela est vrai du devoir en tant que devoir, mais cela n'est pas vrai du bien en tant que bien ; cela n'est pas vrai de la justice et de la bonté que Dieu a mises, en nous créant, au plus profond de nos entrailles, et qui doivent un jour être rassasiées dans la justice et la bonté d'où elles émanent, selon cette prophétiede l'Évangile: Bienheureux ceux qui ont faim et soif de la justice, parce qu'ils seront rassasiés! L'Évangile, dans ces fameuses béatitudes, fondement de la morale et de la vie chrétiennes, ne nous dit pas seulement : Bienheureux êtesvous parce que le royaume du ciel vous appartient; il nous dit en même temps : Bienheureux ètes-vous parce que vous serez rassasiés de justice. La justice est donc le but aussi *bien que la félicité , ou plutôt elles s'embrassent l'une l'autre dans la parfaite et substantielle unité de Dieu, océan d'où nous venons et où

nous retournons, d'où nous venons avec l'amour du bien el l'amour du bonheur, où nous retournons par le poids de l'un comme par le poids de l'autre, sans que le bonheur voulu détruise en nous le désintéressement inné du bien, sans que le désintéressement inné du bien nous ôte l'espérance du bonheur voulu.

Telle est la vie. Le stoïcisme n'en avait vu que la moitié. Il avait vu , et ce sera sa gloire dans tous les siècles, que la vertu, qui est l'amour du bien dominant toutes choses dans notre âme, est une part nécessaire de l'homme, sa part la plus haute et la plus sacrée ; mais il n'avait pas vu , parce que Dieu lui était caché, ou plutôt parce qu'il se cachait Dieu à lui-même, que la vertu seule, dans son orbite purement humain , n'est pas notre fin véritable et dernière. Il avait voulu faire de l'homme un Dieu par l'efficacité de la vertu, au lieu de faire de Dieu par la vertu la chose de l'homme. Grâce à l'Évangile, tous les voiles sont levés , nous voyons la vie telle qu'elle est, et notre cœur, qui en est le vase, se remplit à la fois du sacrifice qui fait les saints, et de l'espérance qui les console; de l'humilité qui les anéantit, et de la gloire qui les porte jusqu'à Dieu.

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