‹ Conférences de Toulouse, annee 1854Chapitre 3 sur 17 · DE LA VIF DES PASSIONS · texte numérisé non relu

DE LA VIF DES PASSIONS

Monseigneur , Messieurs ,

Nous avons recherché et découvert la véritable notion de la vie. La vie étant une activité exprimée par un mouvement plus ou moins parfait , et tout mouvement, quel qu'il soit, ayant une direction déterminée par un but, nous ne pouvions nous rendre compte de la vie humaine sans connaître le terme où elle tend. Or, éclairés tout ensemble par la lumière de la raison et par celle de l'Évangile, nous avons vu que la fin dernière de notre existence est la félicité, mais la félicité invisible qui est en Dieu seul. Par là nous avons exclu de la vie légitime , c'est-à-dire de la vie morale , tout principe d'égoïsme ; car aspirera Dieu comme but, c'est aspirer à quelque chose d'universel qui est le bien inaliénable de toute créature humaine, si elle le veut ; c'est aspirer à la perfection, qui renferme toute justice et toute bonté en même temps que toute béatitude , et vers laquelle on ne peut tendre sans que le mouvement qui nous y porte ait un caractère généreux.

Mais , si Dieu est le but de notre vie, comme il est démontré, nous devons non-seulement y tendre, nous devons y atteindre et nous unir à lui ; car, sans cette union, l'homme serait le jouet éternel d'un désir trompeur ; il irait à l'inGni par une route perdue, semblable au voyageur qui voit le désert se couvrir au loin d'ombre et de fraîcheur, mais qui poursuit en vain sur le sable la trace imaginaire de son repos. L'homme et Dieu doivent se rencontrer quelque part et quelque jour ; ils doivent se reconnaître, et Dieu ouvrir à l'homme le sein profond où il fut conçu dans l'amour. Cette union, nécessaire à l'accomplissement de notre destinée, entraîne avec elle cette conséquence que l'homme doit prendre en Dieu quelque chose de la nature divine; car deux êtres qui n'ont rien de commun ne sauraient s'unir entre eux, et ils ne peuvent avoir quelque chose de commun sans posséder quelque chose de la même nature. De même donc que Dieu s'est fait homme par l'assomption de l'humanité, l'homme, pour entrer en jouissance de Dieu, qui est sa fin dernière, doit à son tour revêtir en quelque sorte la divinité. Je dis en quelque sorte, pour adoucir une expression qui, tout exacte qu'elle est, porte en elle un caractère apparent de hardiesse usurpatrice. Mais je me rassure en me rappelant ces fortes paroles de l'apôtre saint Pierre : Dieu nous a fait de très-grandes et précieuses promesses, afin que par elles vous vous rendiez participants de la nature divine (1). Il ne dit pas, vous l'entendez,

(1) Épltre J, vers. 4.

participants de la félicité divine; il ne dit pas non plus participants de la vie éternelle, ce qui est à toutes les pages de l'Évangile, il dit bien davantage, et dans un sens qui n'exclut rien , participants de la nature divine, c'est-à-dire de sa perfection, et par conséquent de sa justice et de sa bonté, ce qui confirme expressément la doctrine établie dans notre conférence antérieure, que la fin dernière de l'homme n'est pas seulement la félicité, mais la perfection.

Il faut que nous arrivions à accomplir en Dieu, sous une forme spirituelle, les deux actes que notre poitrine accomplit ici-bas dans l'atmosphère sensible; il faut que, transportés dans l'atmosphère divine, Dieu y soit notre air vivifiant, que nous l'aspirions comme la lumière et la chaleur de notre être transfiguré, et que nous le respirions dans un souffle qui soit le sien et le nôtre, sa vie et notre vie , sa paix et notre paix, son éternité et notre éternité.Tandisquel'antiquité païenne, tout en faisant des dieux de toutes choses, n'avait osé donner qu'à deux hommes le nom sérieux de divin, et qu'elle disait le divin Homère et le divin Platon, nous tous, sans exception, nous sommes appelés à ce titre. Et, si je rencontre un enfant, le premier venu au milieu de la rue, je puis lui dire en vérité : « Mon garçon , n'es-tu pas un homme? — Oui. — Eh bien , il faut que tu sois un homme divin, car c'est là ton droit et ta destinée. » Que si néanmoins cette appellation vous blesse encore et vous semble un éeho lointain du paganisme, je veux vous dire avec le langage propre de l'Écriture quelque chose de plus étonnant peut-être.

Deux fois le spectacle intérieur du ciel s'est ouvert au regard des prophètes : une fois dans l'Ancien Testament, à l'œil d'Isaïe ; une seconde fois, dans le Nouveau, à l'œil de saint Jean , et voici ce que l'un et l'autre ont vu et entendu. Un siège était posé, et sur ce siège quelqu'un, et des voix disaient dans l'immensité du silence : Saint, saint, saint est le Seigneur, le Dieu tout-puissant (4). C'était là devant Dieu toute la voix du ciel et de la terre, toute la voix des esprits et des mondes, tout le bruit enfin de la créature parlant à l'Éternel. Saint, saint, saint ! titre unique donné par le chœur des âmes à leur Père comme la louange parfaite et l'expression où tarit la gloire dans les bouches créées. Eh bien , ce même titre, c'est le nôtre, et saint Paul, écrivant aux premiers chrétiens, leur disait : « À vous, Romains; à vous, Corinthiens; à vous, Galates; à vous, Éphésiens ; à vous qui êtes appelés saints : vocatis sanctis. » Nous pouvons, il est vrai, trahir ce nom qui nous est attribué comme à Dieu, mais non pas nous en ôter le droit ni l'héritage, et, lorsque nous le chanterons un jour, si nous l'avons mérité, ce seront les saints qui loueront le Saint dans la gloire commune d'une même perfection et d'une même félicité.

Mais vous entendez bien, Messieurs, qu'on ne va pas si loin sans rencontrer d'obstacles. Aucun chemin n'en est exempt, celui-là moins qu'un autre, puisqu'il mène plus haut que tout autre. Il y a donc devant nous, dans le sentier de la vie, des obstacles à soulever. Quels sont-

(1) Isaïe, chap. 4, vers 3. — Apoc., chap. 4, vers. S.

ils? C'est ce que j'ai dessein de vous dire aujourd'hui. A peine l'homme se connaît-il, ou même avant qu'il se connaisse, il sent s'éveiller en lui l'aspiration indéfinie à la félicité, et en même temps s'ouvre aussi devant ses yeux le large et double foyer où il peut en poursuivre le rassasiement. Il voit le monde dans le champ de l'espace, et, par delà le monde visible, un autre plus spacieux encore, qui contient le premier, et dont le premier n'est que l'ombre et le radieux portique. Ces deux mondes sont sacrés : l'un est Dieu, l'autre est son œuvre et son image. Tous deux appartiennent à l'homme : la nature est à lui , et il peut dire aussi de Dieu : Mon Dieu! Ainsi placé dès l'aube de sa raison, un pied sur le sol créé , un autre sur le sol incréé , enfant de l'un par son corps, de l'autre par son âme, l'homme ne fait pas que les voir et que les reconnaître comme ayant droit sur eux , il se sent une prise pour les atteindre , une puissance pour s'en assurer la possession et y puiser sa béatitude. Car ce serait en vain qu'il les verrait et y aspirerait comme au foyer de sa vie , s'il n'était doué d'une force capable de se les approprier. Ainsi en est-il. Armé à l'extérieur de deux bras qui peuvent porter l'épée et le sceptre, il a au dedans de lui une double faculté au service de ses aspirations. L'une, la première et la plus noble, a un bien grand nom : elle s'appelle la liberté. C'est le don de vouloir sans autre cause déterminante que soi-même, le don de choisir sa pensée, son amour, son acte, son sort enfin , et de se commander à soi-même plus qu'à personne. Puissance souveraine, la liberté gît au plus profond de nous, dans

un séjour calme comme la vérité; elle y voit les deux mondes qui nous parlent, elle les confronte, les juge, se tait un moment, et dit à la terre ou à Dieu : Oui.

Si elle était toute seule , l'homme peut-être ne se tromperait jamais dans son choix. Il irait à Dieu d'un trait libre, mais infaillible, comme à son terme naturel, et le monde visible ne lui serait qu'un passage et une épreuve , comme il doit être. Mais il a fallu, dans les décrets de la Providence créatrice, qu'une autre puissance s'assit au vestibule de notre liberté , sentinelle qui n'était point ennemie, mais qui l'est devenue , et qui assiège plutôt qu'elle ne garde le saint des saints de notre âme : c'est la passion. Car il était impossible, sans doute, que devant deux mondes ouverts à nos regards, qu'en face de la beauté divine et de la beauté créée, l'homme demeurât froid comme un esprit sans chair et sans cœur; il fallait bien qu'il aimât pour ressembler à Dieu, et, une fois l'amour introduit dans son sein, toute passion y habitait avec lui. La passion est la faculté d'être ému, et il n'est rien qui ne puisse nous émouvoir, parce qu'il n'est rien qui ne contienne au moins en apparence une goutte de cette félicité qui est le but de notre vie. L'ombre, la lumière, une feuille d'automne emportée par le vent, un regard, un sourire, tout agit sur nous, tout du moins peut y agir et y élever des tempêtes que l'Océan lui-même ne connaît pas.

Liberté, passion : liberté, puissance calme et maitresse; passion, impuissance émue et sujette : voilà les deux facultés mises par Dieu à notre disposition pour

nous emparer du ciel et de la terre , de la béatitude apparente et de la béatitude réelle.

Peut-être pensez-vous que la liberté seule était notre arme, et la passion notre obstacle : il n'en est pas ainsi. L'une et l'autre étaient pures dans l'origine; l'une et l'autre nous avaient été données comme deux sœurs : la liberté pour choisir, la passion pour aimer. Mais la seconde a séduit la première, et tous les jours encore elle accomplit en nous ce travail qui nous détourne de notre voie et que je dois vous exposer.

Lorsque, soit par la liberté, soit par la passion, nous entrons en jouissance de Dieu ou de la nature, il se produit dans notre être un phénomène que nous appelons la joie, et qui est comme l'aurore de la félicité. La joie est une dilatation et une exaltation de l'âme. Car Dieu, qui est le but de notre vie, étant plus vaste et plus grand que nous, notre âme a été faite pour se dilater et. s'exalter dans sa possession, et le mouvement s'accomplit en elle lors même qu'elle se trompe, et qu'au lieu de s'unir à Dieu, sa fin et sa béatitude véritables, elle s'attache à quelque objet qui ne peut la satisfaire, parce qu'il ne peut la remplir. Une joie fausse est le résultat de cette erreur, joie qui s'évanouit bientôt et ne laisse à l'âme un moment enivrée que le sentiment d'un vide plus profond. Cependant il y a eu joie, parce qu'il y a eu dilatation et exaltation de notre être.

Il peut même y avoir plus que la joie ; car il est de la nature de la félicité d'être éternelle, de n'avoir ni jour, ni nuit, ni passé, ni présent, ni avenir; et l'âme qui est prédestinée à cette immutabilité du ravissement, en

a reçu dans sa création le germe prodigieux. Elle peut, à certaines fois, en éprouver des lueurs et recevoir de sa joie trompeuse et rapide comme une illusion de l'éternité : c'est l'extase. L'extase a son nom dans toutes les langues, et par conséquent elle est une réalité; car il n'y a de nommé par l'homme que ce qui est connu de lui. Qu'est-ce donc que l'extase? L'extase est une joie qui va jusqu'à l'oubli du temps et de soi-même. Il vous est arrivé, sans doute, de dire : « Le temps ne m'a pas duré. » Cela paraît bien simple, Messieurs, et pourtant cela est admirable, car cela veut dire : La sensation du temps a disparu pour moi, j'ai vécu, et je ne l'ai pas senti; j'ai vécu, et la succession du passé, du présent et du futur s'est arrêtée pour mon âme : j'ai eu dans un quart d'heure l'apparition de l'éternité. Bien mieux encore : il vous est arrivé de dire : « Je me suis oublié. x> Quel mot, Messieurs , pour un être égoïste ! Et cependant, il est vrai, l'homme s'oublie : il s'oublie quand il est heureux, il s'oublie au moment de la plus grande dilatation de son existence. C'est que Dieu, qui est sa vraie félicité, l'a créé, en effet, pour s'oublier un jour en lui ; pour y perdre, non sa vie propre et sa personnalité, mais tout autre sentiment que celui de la présence et de la beauté divines. Or, dès ici-bas, non-seulement pour les saints, qui éprouvent un avant-coureur de labéatitude invisible dans une possession prématurée de Dieu, mais pour nous autres hommes pécheurs ou médiocres dans le bien , il y a des extases parce qu'il y a des joies saisissantes. Une mère s'oublie en revoyant son fils ; elle le regarde, elle le touche, elle le

possède, c'est bien son fils ; et les heures coulent pour elle avec le charme de ce fleuve qui ôtait la mémoire.

C'est pourquoi, Messieurs , nous tous, instruits par l'expérience ou par l'instinct, nous courons après l'extase, comme au plus haut idéal de la félicité. Les saints la trouvent en Dieu , qui en est , en effet , la source ; retirés dans la prière et la contemplation, il leur. arrive d'oublier le temps, le monde, eux-mêmes, et de se sentir soulevés parfois bien au delà de cette sphère étroite qu'ils habitent avec nous. Mais, hélas I ce n'est pas si haut que l'homme tombé cherche naturellement ce bien précieux qui lui était familier dans l'innocence du paradis terrestre. Dès qu'il en fut sorti, l'âme pleine encore des ravissements de sa jeunesse, les lèvres tout humides des souvenirs de l'arbre de vie, il demanda aux ruines de la nature s'il n'y restait pas des traces de leur première efficacité. Il les y rencontra. Les passions grandirent, elles se multiplièrent en se raffinant; et la civilisation, qui est le progrès de toutes choses, amena une plus vaste science de l'extase en même temps qu'une plus vaste découverte des secrets de la vie.

Mon intention n'est pas de vous décrire tous les modes de jouir en.s'oubliant. Ils sont presque innombrables, du moins à les considérer dans leurs nuances. Mais, laissant de côté la plupart, tels que l'ambition et l'avarice : l'ambition, qui cherche l'extase dans le gouvernement des hommes, et qui est la passion des grandes âmes; l'avarice, qui la cherche dans la possession de l'or, et qui est la passion des cœurs les plus bornés ; je vous entretiendrai surtout des voies communes, de ces t. v. 2

passions vulgaires qui arrachent à Dieu la foule, et la livrent d'âge en âge aux émotions faciles de la chair et du sang. C'est un triste portique de la vie humaine. Mais nous ne pouvons pas l'éviter. Gomme ces chiens sauvages qui gardent l'entrée des maisons inhospitalières, les passions sont aux portes de l'homme , et , avant de pénétrer dans les régions lumineuses de son être, il nous faut passer sous les aboiements de ses vices.

Le premier don de Dieu au corps d'Adam, après qu'il l'eut formé de ses mains, fut celui-ci : Je fai donné, lui dit-il, toute herbe des champs avec ses semences et tout arbre des bois avec ses fruits pour t'en nourrit ( 1) . Don merveilleux, qui faisait de la nature entière la table de l'homme, et tirait son sang des veines de l'univers , en établissant entre lui et tous les êtres, par cette transformation de substance, une sublime parenté. Mais, parmi ces semences et ces fruits si divers de formes, de parfum et de saveur, il en était deux destinés à être un jour pour nous les symboles actifs de la vie éternelle , et qui contenaient dans leur préparation privilégiée une puissance plus remarquable sous un goût plus parfait : c'étaient le pain et le vin, l'antique offrande que le premier des pontifes présentait en hommage au premier des patriarches de l'ancienne loi. Le pain , substance généreuse, mais calme ; le vin , substance plus généreuse encore, et qui, selon l'expression même de l'Écriture, avait reçu du Créateur la mission de ré-

(1) Genèse, chap. 1 , vers. 59.

jouir le cœur de l'homme (1). L'homme , en effet, quand il eut porté à ses lèvres la coupe bienfaisante, s'aperçut qu'il y avait entre le breuvage et son âme une mystérieuse affinité, et que la mélancolie, ce voile triste qui nous couvre au dedans depuis le péché, tombait peu à peu sous l'influence réparatrice de la grande liqueur. C'était comme une révélation de cette nourriture invisible dont vivent les saints dans le ciel , et qui réjouit dans la jeunesse de Dieu l'immortalité de la leur. Mais plus les dons sont précieux , plus la vertu est nécessaire pour en bien user. Nous usâmes mal de celui -ci. Poussant jusqu'au bout l'expérience de son énergie, nous ne vîmes pas seulement s'élargir notre cœur et se dissiper ses ombres, la raison, cet hôte importun qui nous effraie de la vérité; la conscience, cet autre témoin qui nous suscite l'image douloureuse de nous-mêmes , l'une et l'autre s'évanouirent sous le charme imprévu du poison : nous connûmes l'extase de l'ivresse.

Ce n'est pas seulement le sauvage aux bords des lacs glacés du pôle, qui reçoit avidement, en échange de ses trésors naturels, la substance qu'il appelle Veau de feu. L'homme civilisé lui-même ne dédaigne pas de sacrifier son intelligence à l'oubli dégradant de ses maux. On voit le pauvre, le pauvre des grands peuples, se précipiter non plus après le pain et les spectacles, comme au temps de l'empire romain, mais à la porté ignoble où le lucre lui vend , au prix de ses sueurs , un instant de

(t) Psaume 103, vers. 15.

honteuse fascination. Tant l'homme a besoin de s'oublier, tant la raison lui est pesante , quand Dieu n'en soutient pas dans son cœur le tragique fardeau ! Aussi n'est-ce pas le pauvre seul qui déshonore les nations civilisées en recherchant l'émotion et la paix dans les abrutissements volontaires de l'ivresse; le riche, tout entouré du faste des arts, succombe à ces goûts abjects, et le remords dévorant de son inanité le pousse, comme le peuple, aux mêmes dédommagements de la vie. Que dis-je? La culture libérale de la pensée parles sciences et les lettres n'est pas toujours un abri qui sauve le cœur d'une aussi profonde dégradation. La lumière, quand elle n'est pas selon Dieu, a des amertumes vengeresses, et l'intelligence en souffre assez pour avoir du plaisir à s'y dérober dans la perte extatique de la raison.

Par delà toute substance créée, dans la région idéale de l'abstrait, git une puissance froide, impassible, inexorable, qui est pour les choses de l'ordre matériel ce qu'était pour les choses de l'ordre moral le Destin de l'antiquité : c'est la loi mathématique, loi du nombre, de l'étendue, de la force , qui préside à l'arrangement du monde inanimé, et soutient de son immuable sanction ce qui n'a ni sentiment , ni vouloir, ni liberté , ni vie. Qui eût dit que là même, au foyer glacé du calcul, l'homme trouverait pour apaiser sa soif d'être heureux, un autre élément de joie et d'extase? Il l'a fait pourtant. Il a découvert, au milieu de ces règles assurées du nombre et du mouvement, des combinaisons qui engendrent des chances sans engendrer de certitudes, et

le hasard lui est apparu comme le dieu souverain d'une félicité ; car le hasard répondait à l'un de ses besoins les plus forts, au besoin dramatique de sa nature. Ce même homme, qui aime le repos et qui le demande à l'ivresse, veut aussi, parce qu'il est vivant et libre, se créer une action, une action qui le remue par un grand intérêt, le tienne en suspens par un nœud indépendant de sa volonté, et enfin l'élèye ou l'écrase dans une soudaine péripétie. Tout autre drame lui est étranger. S'il assiste aux scènes de Sophocle ou de Corneille, ce n'est pas lui qui est la victime ou le héros ; il pleure sur des infortunes lointaines que l'art lui ressuscite pour l'émouvoir : mais ici, c'est lui-même, quand il veut, comme il veut, dans la mesure qui lui plaît. Le hasard et la cupidité mêlés ensemble lui font du jeu un drame personnel , effrayant et joyeux, où l'espérance , la crainte, la joie et la tristesse , se succèdent, ou plutôt se confondent presque au même moment, et le tiennent haletant sous une fièvre qui s'accroît jusqu'à la fureur : car, si nous disons la passion du vin, nous disons la fureur du jeu. Fureur populaire comme l'autre I Mais , tandis que le progrès du goût, chez les nations civilisées, amène dans certaines classes une sobriété qui fait partie de l'honneur, le jeu, plus fort que la civilisation, survit au mouvement réformateur des siècles, et semble, dans le riche surtout, un inaliénable apanage de l'humanité. Il passe de la région du plaisir à celle des affaires; les événements politiques lui donnent ses chances malheureuses ou fortunées, et la victoire ou la défaite, en décidant du sort desempires sur les champs de bataille,

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