‹ Conférences de Toulouse, annee 1854Chapitre 8 sur 17 · SIXIÈME ET DERNIÈRE CONFÉRENCE · texte numérisé non relu

SIXIÈME ET DERNIÈRE CONFÉRENCE

DE L INFLUENCE DE LA VIE SURNATURELLE SUR LA VIE PRIVÉE ET LA VIE PUBLIQUE.

Monseigneur , Messieurs ,

Nous avons conduit la vie humaine au point le plus élevé qu'elle puisse atteindre ici -bas. Après l'avoir prise dans les régions inférieures de l'instinct , là où elle n'est en rapport qu'avec la nature et où elle ne produit que des passions, nous l'avons introduite dans les sphères de l'intelligence, en face des idées d'ordre, de justice et de bonté, qui ont Dieu pour siège éternel, et nous l'avons vue s'y épanouir en vertus, c'est-à-dire en habitudes fortes, filles à la fois de la raison et de la liberté. A ce sommet déjà si haut, une troisième vie s'est montrée. Les lueurs et les émotions de l'instinct étaient les éléments de la première; les clartés ef les directions de l'intelligence étaient les sources de la seconde : ici nous rencontrons une lumière plus pure et plus vive encore, un élan plus hardi; et, tandis que la nature était l'objet de la vie instinctive, et les idées l'objet de la vie raisonnable, ici c'est la personnalité

divine qui est le terme de la vision et de l'impulsion de l'âme, en attendant qu'au seuil ouvert de l'éternité elle contemple et possède l'essence même de Dieu. Voilà l'homme tout entier, un et triple dans les ascensions progressives de sa vie, s'arrêtant au point qu'il choisit, au plus bas même, s'il le veut, mais ne trouvant sa félicité et sa perfection qu'en s'approchant de Dieu, qui est son seul principe et sa seule fin.

Or, Messieurs, il ne nous est pas accordé que la vie surnaturelle, que nous appelons aussi chrétienne et divine, soit ici-bas la plus haute de toutes et la plus parfaite. On le nie, et on doit nécessairement le nier si l'on n'est pas chrétien. Car la vie étant l'expression et la mesure de toutes les facultés de l'homme, là où est la vie par excellence, là aussi sont les facultés les plus élevées, et par conséquent la vérité, à moins que la vérité n'appartienne aux courtes vues et aux froides inspirations. C'est de cette manière, accessible à tous, parce qu'elle est intime, que le christianisme démontre chaque jour au monde sa divinité. Invincible sur le terrain de la métaphysique et de l'histoire, il l'est bien davantage encore sur le terrain de la vie, et ses adversaires ne peuvent l'y suivre que pour en abaisser la hauteur par d'implacables dénigrements. Tel fut, dès l'origine, l'art des païens contre nous. Avertis de la puissance cachée dans cette nouvelle vie qui se révélait à eux, ils ne négligèrent rien pour la déshonorer. Aucune insulte, aucune calomnie ne leur coûta. Ils inventèrent des monstres contre les chrétiens , et Tacite luimême, cet historien si grave, qui a plus fait par sa

plume contre la tyrannie que ne fera jamais l'épée, Tacite ne dédaigna pas une fois de méconnaître les victimes et de les outrager, parce qu'elles étaient chrétiennes. Au dernier siècle, l'incrédulité ressaisit cette arme, que le temps avait émoussée. Gibbon , peignant la décadence de V empire romain, ne manqua pas d'en imputer la honte au christianisme ; et Voltaire écrivit son Essai sur les mœurs des nations pour étouffer dans le mépris la gloire historique des peuples chrétiens. Ces injures ont vieilli, mais elles renaissent de leurs cendres comme toutes les passions de l'homme, et il n'est aucun d'entre nous qui n'en ait entendu l'écho. On reproche au christianisme d'avoir retiré ses fidèles de la vie publique pour les préoccuper uniquement de l'œuvre solitaire de leur perfection; on lui reproche d'avoir substitué aux agitations du forum humain la paix égoïste de la conscience et le charme tranquille du commerce avec Dieu. De là, dit-on, l'infériorité politique des nations chrétiennes , comparées aux peuples de l'antiquité ; un abaissement des caractères et des institutions , je ne sais quoi de faible qui appelle la servitude sous le nom d'obéissance , et la justifie par l'idée de l'honneur.

Heureusement, Messieurs, nous ne sommes plus aux premiers jours de Fère chrétienne; nous avons derrière nous dix-huit siècles d'histoire ; et les catacombes, qui livraient nos ancêtres à la calomnie en les dérobant à la persécution, sont sorties de dessous terre avec un éclat qui permet au monde de nous voir. C'est à cette lumière que j'en appelle pour juger le christianisme

dans la vie qu'il a faite et dans l'humanité qui est issue de cette vie.

Je le reconnais tout d'abord et sans peine, le christianisme a exalté l'homme intérieur. Tandis que les anciens passaient leurs jours sur la place publique, l'Évangile a ramené l'homme à lui-même, et sinon créé, du moins étendu la vie privée. La vie privée est cette conversation que nous avons avec nous dans notre âme. Aucun homme ne peut lui échapper entièrement; quoi qu'il fasse pour se répandre au dehors , il se retrouve chez lui malgré lui, il se parle, il s'entend; et, si muette ou dévastée que soit la solitude intime de son être, il en est pourtant l'hôte et le gardien, mais le gardien plus ou moins fidèle, l'hôte plus ou moins exact. Comme on revient avec peine dans une maison pauvre et mal tenue, ainsi on revient difficilement à soi-même lorsque le foyer est vide et la flamme éteinte. Mais, quand l'âme est remplie, elle est à elle-même son lieu préféré. Les entretiens y sont vifs, parce que la pensée y abonde; ils y sont doux, parce que l'amour y est avec la pensée. Or, quand Dieu se fut fait voir à l'homme et que l'Évangile lui eut parlé , il est manifeste que la pensée dut s'élever, l'amour s'accroître, et que l'âme remplie jusqu'au bord ne put échapper à la conséquence de cette plénitude, qui était un accroissement de son intimité avec elle-même. L'homme antique n'avait que la nature pour horizon , et c'est en regardant le ciel qu'il allumait la lampe obscure de ses idées. Le chrétien, au lieu du ciel, eut Dieu lui-même pour spectacle; tout devint profond en lui, jusqu'à son re-

gard extérieur. Une vie cachée se forma dans son âme; des aspirations inconnues y naquirent; le monde, déjà si petit, s'abaissa d'un degré, et les saints purent dire avec une vérité dénuée d'orgueil : Toutes les fois que je suis revenu du milieu des hommes, j'en suis revenu moins homme (1).

Cependant la vie privée n'est pas tout entière dans l'âme; elle en franchit le cercle et déborde dans la famille. Là, près de Dieu et de notre âme, nous apparaissent trois personnes : la femme, l'enfant et le serviteur, trois faiblesses devant une force unique qui est l'homme. L'homme en abusait avant le christianisme, parce qu'il aimait mal et peu ; et il ne connaissait qu'imparfaitement les joies de la famille, parce qu'il n'en remplissait qu'imparfaitement les devoirs. L'Évangile, en dilatant son cœur, lui a donné aussi des épanouissements plus purs et des attachements plus vrais. Le sanctuaire domestique s'est transformé. La femme, qui n'était qu'un bien d'un ordre inférieur, mal protégée par une jeunesse trop courte, est devenue, après Dieu, le bien premier de son époux; des serments inflexibles ont consacré sa destinée; et, la vertu couronnant sa beauté, elle a pu braver l'âge et conquérir un respect qu'elle emporte au tombeau. Ses fils croissent autour d'elle comme des rejetons inséparables; et, à mesure que décline sa vie , la leur, en s'embellissant et en se fortifiant, lui fait à la fois un trône et un rempart. La majesté maternelle succède lentement à la royauté de

(1) Imitation de Jésus-Christ.

ses jeunes années; et ce passage insensible d'une puissance à une autre, toujours soutenue par l'image inviolable du Christ, lui donne une immortalité que l'injure peut atteindre, mais non pas détruire. La mère renouvelle l'épouse; et, en présentant un jour les fruits de ses entrailles aux autels où elle les a conçus, elle reprend dans leurs fêtes nuptiales ses propres habits de noces ; et, déjà veuve ou compagne encore, elle rentre à son foyer demi-séculaire avec une seconde postérité pour avantgarde de sa mort. L'enfant, à son tour, hérite des droits et des sentiments que le christianisme a fait germer dans le sein de sa mère. Introduit, dès sa naissance, aux portes de l'éternité, il puise dans l'eau sainte répandue sur son front un caractère invisible, mais tout-puissant ; la main de son père ne le touchera qu'avec épargne; il grandira sous le toit qui l'a reçu comme un ancêtre qui doit y régner, et le pressentiment de son règne le couvrira du bouclier qui fait les forts , en même temps que la grâce de son âge lui donnera la tendresse qui fait les heureux. Le serviteur aussi, revêtu de la même onction sortie des plaies du Christ, n'a point été oublié dans le changement des destinées. Esclave autrefois, il est devenu libre ; étranger à tout le moins, il est devenu frère. Au lieu des stigmates de la servitude ou des signes de l'indifférence, il porte à son visage l'honneur du service utile, et dans ses mains l'étreinte généreuse de la fidélité. Ses ans ne l'effraient pas ; il sait que la reconnaissance lui donnera le temps de mourir, et que la charité ne lui réfusera pas la prière qui obtient et la mémoire qui glorifie.

Ainsi, Messieurs, s'est accrue la vie privée par le christianisme. Ainsi l'homme, retrempé dans les bénédictions antiques, a-t-il retrouvé dans son âme et dans sa maison quelques traces des fortunes de son premier berceau. Était-ce un crime de ne pas les rejeter? étaitce un abaissement que d'aimer davantage?

Cependant, je ne veux pas vous le dissimuler, l'attaque est sérieuse; il s'agit de savoir si la vie privée n'a pas , chez les chrétiens , étouffé ou du moins affaibli la vie publique ; et, pour comprendre l'importance de ce doute , il faut nous rendre compte de ce qu'est cette autre vie que nous appelons publique.

Dans la vie privée, l'homme est en face de lui-même; dans la vie publique, il est en face d'un peuple. Là, ce sont ses devoirs et ses droits personnels, son perfectionnement et sa félicité propres, qui commandent sa sollicitude; ici, ce sont les devoirs et les droits, le perfectionnement et la félicité d'un peuple qui préoccupent sa pensée. Et, comme évidemment un peuple est plus qu'un homme , évidemment aussi la vie publique est supérieure à la vie privée. La vie privée, toute seule, touche à l'égoïsme; ses vertus mêmes, si elles ne prennent leur vol dans une région plus vaste , se corrompent aisément sous l'empire d'une étroite fascination. En voulez-vous la preuve? ouvrez l'histoire. Elle ne nous montre jusqu'ici que deux sortes de peuples : les uns façonnés à la vie publique; les autres frustrés de toute part à la direction de leurs affaires et tenus en tutelle sous un maître qui ne leur accorde que de vivre sans se plaindre à l'abri des lois qu'il leur fait. Or voici pour

ces peuples-là les conséquences de leur condamnation «à la vie privée.

Toute activité publique leur étant impossible, il ne leur reste comme moyen d'élévation que la richesse, et pour occupation sérieuse que de l'acquérir. L'esprit de lucre s'empare des cœurs. La patrie, qui est le lieu des grandes choses, se change en une place de commerce. Elle a des facteurs pour citoyens , des comptoirs pour tribune, et la Banque ou la Bourse pour Capitole. Les générations y dédaignent les lettres, parce qu'elles ne conduisent pas à la fortune ; et , si la nature, toujours féconde malgré les hommes , y produit encore de vifs esprits, on les voit, déserteurs de leurs dons et renégats du génie, transformer leur muse en courtisane et trahir, par soif de l'or, la pudeur et la vérité. Les poètes aspirent à la dignité d'hommes de finances, et le bruit de la gloire leur paraît un songe devant le bruit de l'écu. Toute charge se mesure à son traitement, tout honneur à son profit. Les plus grands noms , s'il y a de grands noms dans une telle société, apparaissent derrière des œuvres d'industrie; et ces œuvres, utiles àla troisième ou quatrième place, prennent avec ingénuité le premier rang, qu'on ne leur conteste pas. Ceux-là même qui administrent les intérêts généraux ne dédaignent pas de s'enrichir comme de simples particuliers. Nul ne sait être pauvre, pas même les riches. Le luxe croît avec la cupidité, et ce débordement des goûts partage le peuple en deux fractions qui n'ont plus rien de commun : ceuxquijouissent de tout, et ceux qui ne jouissent de rien. Au lieu que dans les pays de vie publique,

l'honneur de prendre part aux affaires excite une généreuse ambition, et place au sommet de la cité un glorieux contre-poids des basses tendances de la nature humaine; ici, chez les peuples de vie privée, rien n'arrête le cours du sang et de l'abjection. La cupidité commence , le luxe suit, la corruption des mœurs achève.

Car une conséquence de la richesse dans les nations tenues en tutelle, pour ne pas dire en servitude, c'est l'oisiveté; et l'oisiveté est la mère inévitable «de la dépravation. Que faire de soi quand on n'a plus à gagner son pain ni sa fortune, et qu'au milieu d'une abondance qui épargne toute peine , on n'aperçoit rien sur sa tête qui appelle le travail par la responsabilité? Là où la vie publique est établie, tout homme riche est patricien ou peut le devenir. A l'instant où cesse l'occupation de ses propres intérêts, les intérêts de la chose commune lui apparaissent et sollicitent son génie et son cœur. Il lit dans l'histoire de, ses pères l'exemple de ceux qui ont honoré un grand patrimoine par un grand dévouement, et pour peu que l'élévation de sa nature réponde à l'indépendance qu'il s'est acquise ou qu'il a reçue, la pensée de servir l'État lui ouvre une perspective de sacrifices et de labeurs. Il lui faudra parler, écrire, commander par son talent, et soutenir ce talent, quelque noble qu'il soit en lui-même , par cette autre puissance qui ne souffre jamais impunément d'éclipsé, la vertu. Dès ses jeunes années, le fils du patricien, c'està-dire de F homme public, envisage avec passion l'avenir qui l'attend en face de ses concitoyens. Il ne dédaigne

pas les lettres, car les lettres, il le sait, c'est la suprématie de l'esprit, c'est, avec l'éloquence et le goût, l'histoire du monde, la science des tyrannies et des libertés, la lumière reçue des temps, l'ombre de tous les grandshommesdescendantdeleur gloire dans l'âme qui veut leur ressembler, et lui apportant, avec la majesté de leur souvenir, le courage de faire comme eux. Les lettres sont le palladium des peuples véritables; et, quand Athènes naquit, elle eut Pallas pour divinité. Il n'y a que les peuples en voie de finir qui n'en connaissent plus le prix, parce que, plaçant la matière audessus des idées, ils ne voient plus ce qui éclaire et ne sentent plus ce qui émeut. Mais, chez les peuples vivants, la culture des lettres est, après la religion, le premier trésor public, l'arôme de la jeunesse et l'épée de l'âge viril. Le jeune patricien s'y plaît et s'y donne ; il s'y plaît comme Démosthène , il s'y donne comme 'Cicéron ; et toutes ces images du beau , en le préparant aux devoirs de la cité, lui font déjà une arme présente contre les erreurs trop précoces de ses sens. Des lettres il passe au droit. Le droit est la seconde initiation à la vie publique. Si chez les peuples serfs il ne conduit qu'à la défense des intérêts vulgaires, chez les peuples libres il est la porte des institutions qui fondent ou qui sauvegardent. Ainsi se forme, en de hautes méditations et de magnanimes habitudes, l'élite nationale d'un pays. Si la richesse y produit encore des voluptueux, elle y produit aussi des citoyens. Si elle énerve des âmes, elle en fortifie d'autres. Mais là où la patrie est un temple vide, qui n'attend rien de nous que le silence et le passage,

il se crée tout autour, dans une oisiveté formidable, une énergique débauche* La force des âmes, s'il leur en reste, se dépense à se flétrir. Des têtes vides portent le poids des grands héritages, et des cœurs usés se traînent après des dignités qui leur ressemblent. Un échange se fait entre la corruption des sujets et la corruption de leurs maîtres. Ceux-ci , n'ayant rien à faire non plus , parce que tout leur est permis , donnent le branle à la dévastation des mœurs ; et tout s'en va , d'un pas unanime , au lieu où la Providence attend les peuples indignes de vivre.

Ajoutons , pour finir, un dernier trait.

Dans les pays de vie publique , le citoyen est inviolable : c'est-à-dire que ses biens, son honneur, sa liberté et sa personne sont à l'abri de toute atteinte arbitraire, et que, protégé à la fois par une législation souveraine et une invincible opinion , la loi seule dispose de lui ; non pas la loi morte, mais une loi vivante dans une magistrature qui elle-même est indépendante de tout, excepté de ses devoirs. Cette sécurité profonde, que le crime seul peut troubler, élève les caractères. Chacun se sent chez soi serviteur du juste par une obéissance honorable, mais tout-puissant contre les erreurs du pouvoir, quel qu'il soit. Un noble respect de la chose publique, un dévouement sincère pour une autoritéqui ne peut pas le mal, naissent de cette confiance en soimême. La patrie tout entière respire à l'aise sur le sol que Dieu lui a donné ; les injustices ou tels maux qui la traversent encore ne sont plus que des accidents attachés aux choses humaines, semblables à ces nuages

qui passent sur le ciel dans les climats les plus fortunés. Combien il en est autrement dans les pays de vie privée ! La loi elle-même s'y abaisse devant le caprice d'une volonté qui ne peut pas être prévue ; la magistrature, mobile et dépendante, y obéit à d'autres ordres que ceux de la justice ; et chacun, averti que son sort est entre les mains d'un seul homme , se retire dans une crainte qui domine ses actes , ses paroles et jusqu'à sa pensée. Le plus bas des sentiments, la peur, devient l'âme de ce peuple. L'hypocrisie se glisse derrière la peur, pour la diminuer; l'adulation pour la dissimuler. Entre ces trois vices , qui s'invitent et se justifient l'un par l'autre , les cœurs s'avilissent , les caractères tombent, il ne reste debout que la servitude, et de certain que le mépris.

Voilà, Messieurs , en peu de mots , où la vie privée , quand elle est toute seule, conduit les nations. L'homme est un être complexe : il a reçu de Dieu un corps qui lui donne la vie naturelle , une intelligence qui lui commande la vie intellectuelle , une àme qui l'élève à la vie religieuse, une famille qui lui permet la vie domestique : mais il a reçu aussi de la même main une patrie, le droit et la nécessité de vivre en commun avec ses semblables; et il ne peut abdiquer cette vie, pas plus qu'aucune autre, sans déchoir de lui-même et se vouer à une infaillible dégradation , qui est l'instrument et le précurseur de la mort. Quand donc on accuse le christianisme d'avoir étouffé la vie publique sous la vie privée, on lui porte incontestablement un coup profond, puisque c'est l'accuser d'être dans le genre humain le propagateur de t. v. 5*

la cupidité, de la corruption des mœurs et de l'avilissement des caractères.

J'affirme d'avance qu'il n'en peut être ainsi; je suis certain , avant tout regard jeté au dehors, qu'un principe de vie fondé sur l'Évangile ne peut amener de tels résultats, et que la vie des chrétiens, honorable et utile dans l'ordre privé, l'a été aussi dans l'ordre public.

Recourons à l'histoire, c'est elle qui doit nous juger. Depuis Jésus -Christ, l'histoire n'a que deux pages: l'Orient et l'Occident. La page de l'Orient est courte. Jamais l'Orient n'a pu arriver à la vie publique. Mélange impur des traditions asiatiques et delà décadence grecque, il a langui mille ans, de Constantin à Mahomet II , entre des sophistes , des eunuques et des baladins ; et, après avoir enfanté un schisme inepte, lui qui avait vu naître la vérité, il est tombé de tout le poids de sa bassesse entre les mains de l'étranger. Le Coran, son vainqueur, le tient à ses pieds; et, incapable luimême d'en régénérer la poussière, il continue sous une autre forme la lamentable destinée de cette partie du monde, la première en beauté, et depuis trop longtemps la première en malheurs. Dieu a voulu nous montrer, par ce solennel exemple , que la vie chrétienne elle-même, là où la vie publique n'existe pas, ne peut éviter tôt ou tard les désolations du schisme et la captivité de sa doctrine.

Laissons là l'Orient. Terre de la servitude et de l'abjection, le christianisme n'a pu y vivre sous sa forme vraie, qui est la forme catholique. Laissons-le jusqu'au jour où la Providence, satisfaite de nous avoir donné

dans ses misères de si grandes leçons, lui rendra d'un même coup la gloire des peuples libres et la plénitude de la vérité. C'est POccident qui est le centre vivant du christianisme , c'est là qu'il nous faut étudier son influence sur la vie publique des nations.

Comme l'Orient, et plus tôt que lui, l'Occident avait été la proie des barbares; et si, maîtres de son sol, ils lefussent aussi devenus de sa foi, c'en était faitdu christianisme dans l'humanité. Dieu ne le permit pas. Ces fortes générations qui ne connaissaient que le charme delà guerre et l'ordre des camps, s'émurent d'une civilisation plus douce que la leur ; et le flot de l'Évangile, qui couvrait déjà tout l'empire romain , monta jusqu'à leur âme pour la subjuguer. Le Sicambre courba sa tête devant celle du Christ; sa framée s'abaissa devant la croix; et ceux que ni le Rhin, ni les Alpes, ni les Pyrénées, ni les légions romaines, n'avaient arrêtés, se suspendirent à la voix des évêques leur annonçant un Dieu faible et humilié par amour. Au moment même où le vieux monde grec, s'acheminant à sa ruine morale, torturait l'Évangile dans les hérésies persécutrices et avilissait dans de faux conciles présidés par la puissance impériale la majesté de la hiérarchie apostolique, les barbares acceptaient avec simplicité la parole .de Dieu; et, non contents de lui ouvrir leurs cœurs, ils élevaient ses évêques à la dignité d'hommes d'État , en leur donnant une part aux affaires et aux délibérations de la patrie.

Toutefois ces magnifiques rudiments pouvaient échouer dans la théocratie. En élevant l'épiscopat, et,

par une conséquence nécessaire , le souverain pontificat, à la vie publique, les nations modernes avaient à craindre de se placer temporellement sous une tutelle qui leur ôterait la direction des choses propres de la cité. La Providence et leurs traditions les délivrèrent de ce péril. Accoutumés, soit comme tribus, soit comme soldats , à se choisir des chefs , nos ancêtres conservèrent dans la soumission de leur foi le souvenir de leur liberté patrimoniale, et greffèrent sur le christianisme les institutions qu'ils avaient apportées de leurs forêts. Une monarchie humaine se fonda par eux à côté de la monarchie divine ; une aristocratie civile et guerrière à côté de l'aristocratie de l'épiscopat. Tacite, racontant à son siècle les mœurs des Germains , avait dit cette parole célèbre : Reges ex nobilitate, duces ex virtute sumunt : — « Ils demandent leurs rois à la naissance, leurs chefs militaires au courage. » Cette parole fut comme la loi du monde nouveau. Tandis que l'Orient courbait sous le césarisme un front déshonoré et s'enveloppait fastueusement dans la toge d'une noblesse fictive, l'Occident s'asseyait sur une hérédité tempérée d'élection, et se créait un patriciat par l'épée et par la terre : par l'épée, qui fait le dévouement; par la terre, qui fait l'indépendance. Les affaires générales , au lieu de se traiter dans un conseil de fonctionnaires révocables ou dans un sénat aussi nul par l'empire que grand par le nom, durent se traiter dans des assemblées qui avaient tout à la fois le prestige et la réalité de la grandeur. Les évoques y parurent à la droite des barons; et la parole humaine, silencieuse depuis César,

se retrouva sous une forme qu'elle n'avait pas connue, tout ensemble religieuse et. civique, empruntant à l'Evangile son onction , aux camps leur virilité , à la nation sa majesté souveraine. Par là, tout d'un coup l'Occident se trouva placé, à l'origine même de ses destinées, sous l'inspiration de la vie publique. Les vieilles libertés germaniques s'alliant aux jeunes libertés de l'Évangile, on vit la cité des temps nouveaux s'élever sur les débris de l'antiquité; et Rome, déjà morte, Athènes, qui n'était plus, Jérusalem, ensevelie sous sa malédiction, toutes les trois éteintes, mais immortelles, se réveillèrent vivantes dans une république plus vaste et plus sacrée que la leur, qui avait le Christ pour chef, l'Évangile pour charte, la fraternité des hommes et des nations pour ciment, l'Europe pour frontière, et l'éternité pour avenir. Ce qui avait manqué au christianisme jusque-là , un peuple , lui était donné. Au lieu de ce cadavre sanglant qu'on appelait l'empire romain , et de cette société ridicule qui s'appelait l'empire grec, le christianisme avait un peuple, barbare, il est vrai, mais jeune de corps et sain d'esprit, capable de racheter de grandes fautes par de grandes vertus , et assuré de se polir par le seul cours du temps et de la vérité.

Tous ces éléments, mêlés ensemble sous des formes nouvelles, la religion et la guerre, la naissance et l'élection, l'indépendance et la fidélité, préparèrent les âmes à quelque chose qui n'avait pas de nom dans l'histoire, et qui est demeuré célèbre et cher après avoir disparu. Les anciens avaient connu le courage, mais un courage mis au service de la patrie pour la défendre et l'agran-

dir, ei qui , ne se rattachant à aucune autre vertu que lui-même, à aucun autre sentiment plus doux et plus vaste, ne laissait au héros qu'un nom, celui de soldat, à la gloire qu'un titre , le mépris de la mort. Noble métier sans doute, et digne de respect ! Le barbare aussi était soldat; comme le Grec ou le Romain, il méprisait la mort, et, comme eux, il aimait sa patrie. Cependant, baptisé dans la lumière et la douceur du Christ, il avait eu de son épée une autre révélation, une parole qu'elle n'avait pas dite à Thémistocle, et que les Scipipns n'entendirent jamais. L'épée disait à Thémistocle : Sois fort pour ton pays et grand pour toi-même. Elle disait au chrétien : Sois fort pour ton Dieu , clément pour les faibles, esclave de ta parole, et jusque dans la fureur du sang n'oublie pas l'amour promis, et songe à tes couleurs. C'était la chevalerie. Le chevalier était l'homme de guerre attendri par l'amour de Dieu et par un autre amour délicat né de l'élévation que la femme avait reçue du christianisme. Dès son enfance, le fils du baron chrétien apprenait à manier les armes, mais il apprenait aussi à aimer Dieu pour le servir ; et, quand une glorieuse puberté avait passé de son cœur à ses sens , il avisait dans une affection respectée de luimême le secours tout-puissant de sa vertu. Entouré de ses proches vivants, en face de ses ancêtres morts, il venait à l'autel ; il y prononçait des serments où Dieu, la patrie, le pauvre et l'amour se rencontraient sans s'étonner, et, ce grand jour dans sa mémoire, il partait pour les champs inconnus de l'avenir, incertain de ce qu'il trouverait sur sa route, mais sûr de ne trahir

jamais la foi jurée et de mourir en preux , s'il lui fallait mourir. Quelquefois il cachait son nom, ses chiffres, sa gloire, mais il en restait assez pour reconnaître le chevalier; et, dans ces occasions même où la prudence conduisait le courage, il disait avec Tancrède :

Conservez ma devise, elle est chère à mon cœur; Les mots en sonl sacrés : c'est l'amour et l'honneur.

L'honneur, j'allais l'oublier. L'honneur fut dans tout l'Occident l'âme et l'auréole de la vie publique. Ce n'était pas la gloire trop chère à l'orgueil , ce n'étajt pas la vertu toute seule, avec ses sobres inspirations ; c'était plus que la gloire et plus que la vertu : un sentiment chaste de soi-même, une crainte infinie de toute honte méritée , lq plus haute délicatesse dans la plus sainte pudeur. C'était saint Louis captif et disant à son vainqueur, sous la menace de la mort : Fais-toi chrétien, et je te ferai chevalier. C'était Duguesclin, Bayard, Godefroy de Bouillon , caractères nouveaux qu'ignorait l'antiquité, qui eussent ravi Plutarque, tout accoutumé qu'il était aux âmes illustres, et dont le resplendissement, conservé d'âge en âge, illuminait encore les temps dégénérés de Louis XIV. L'honneur est la ligne équinoxiale de l'humanité; l'humanité s'échauffe et se purifie à mesure qu'elle en approche, elle se glace et se ternit à mesure qu'elle s'en éloigne.

Retournons maintenant par la pensée aux murs de Gonstantinople; entrons dans ces arènes où d'ignobles factions se disputent devant l'empereur les applaudissements de la multitude. Pénétrons dans ces palais

qu'habite la manie théologique, que la persécution ensanglante et que la mollesse diffame ; regardons ces eunuques qui gouvernent, ces sénateurs qui se courbent, ces soldats qui achètent la paix , ne pouvant plus la conquérir, cette ruse qui trahit ceux-là mêmes qu'elle implore pour sauver l'empire : voilà l'Orient, c'est-àdire une chrétienté où la vie publique avait péri.

Cependant, Messieurs, l'Occident ne vous est pas connu tout entier. Sous le sceptre des rois chrétiens, au-dessous des évoques et des barons, il y avait le peuple. Le peuple est le fond de la société humaine. Il se compose de tous ceux qui travaillent pour vivre, parce que le travail de leurs ancêtres ou le leur propre ne les a pas encore élevés à l'indépendance d'un patrimoine suffisant. Le peuple est le sol vivant de la patrie. C'est de lui que part tout ce qui monte, c'est en lui que rentre tout ce qui descend. Incapable de gouverner, parce que le temps et la science lui font défaut, il a besoin cependant aussi de la vie publique, soit pour n'être pas opprimé, soit pour ne pas se flétrir au contact uniforme des intérêts et des besoins. On vit donc en Occident, par le progrès naturel des choses, les communes se fonder. L'Église avait été 'la première citadelle de la liberté, le château la seconde; la commune fut la troisième. République obscure, mais respectée, elle eut la charte de ses droits, elle eut son conseil, ses chefs, sa milice et son drapeau. Sous cette protection sérieuse, qui liait l'honneur des classes plus faibles à celui des classes plus fortes, se forma dans la société chrétienne, non pas seulement par les arts libéraux, mais encore

par le commerce et l'industrie, si méprisés des anciens, une arrière-garde de savoir et de probité qui prit rang dans les destinées de l'Europe, et se prépara pour ellemême un avènement plus complet à la vie publique. Ce qui restait de l'esclavage légué parle monde ancien au monde nouveau tendit chaque jour à s'adoucir, puis à disparaître. L'ouvrier fut libre, et, averti par l'exemple de l'Église, de la noblesse et de la bourgeoisie, que tout homme isolé est un homme perdu, il s'associa pour être respecté. S'il eut encore des maîtres , il eut aussi des droits; il ne fut plus seul en présence de la richesse, ni seul non plus en présence du malheur.

Ainsi, Messieurs, du prince au pauvre, du souverain pontife à l'artisan, s'établit dans la chrétienté politique une hiérarchie ou chacun avait sa place, son pouvoir et son honneur, et où, nul n'étant seul , tout le monde était quelque chose ; vaste assemblée d'hommes divisés par nations, et où se réalisait, malgré les vestiges subsistants des mœurs barbares , cette forme de gouvernement, composé de monarchie, d'aristocratie et de démocratie, qu'Aristote estimait la meilleure, etdont saint Thomas d'Aquin donnait après lui cette description : « Le gouvernement est parfait dans une ville ou dans un peuple lorsqu'un seul y préside à tout selon la vertu, qu'il a sous lui des grands qui partagent son autorité selon la vertu , et qu'enfin l'un et l'autre principat est la chose de tous, soit parce que tous peuvent élire, soit parce que tous peuvent être élus (1). »

(1) Somme théologique, première-seconde, quest. 105, art. 1.

Mais , Messieurs , ce sont les actes qui décident de la valeur des hommes et des institutions : sachons donc quels furent les actes de l'Occident chrétien.

Depuis que l'histoire existe, et que Moïse d'une part, Homère et Hérodote de l'autre, en ont tracé les premiers linéaments, nous n'apercevons dans le monde qu'une grande lutte, celle de la plus formidable masse de terre qui existe contre la moindre de toutes, la lutte de l'Orient contre l'Occident. Berceau de l'homme et de ses races, terre religieuse mais servile, l'Orient n'a cessé d'aspirer à la domination de toute sa postérité. La Bible nous le montre fondant les premiers empires et menaçant du fond de ses capitales le reste de la terre. Dieu , qui avait d'autres vues, lui opposa l'Europe, et Homère, historien de sa providence, nous a raconté dans la chute de Troie le prélude des deux prédestinations. Marathon et Salamine succédèrent; le grand roi tourna le dos à ces petites républiques, dont la parole allait jusqu'à Persépolis importuner son sommeil. Alexandre porta le troisième coup , et du Granique à l'Indus, l'Asie s'étonna d'obéir à la pensée d'un Macédonien. Il lui fallut mille ans pour obtenir un vengeur. L'Arabie le donna, et Mahomet, pontife, législateur et conquérant , se présenta , des colonnes d'Hercule au Pont-Euxin , sur une ligne de douze cents lieues, au christianisme campé sur l'autre rive des destinées. L'Europe et le Christ retrouvaient le vieil ennemi, mais bien autrement formidable qu'il l'eût jamais été. Ce n'était plus l'Asie retenue à ses extrémités dans les langes de Confucius et de Bouddha, contenue à son

centre par les doctrines pacifiques de Zoroastre; c'étaitl'Asie armée d'une religion toute jeune, et conduite par un esprit qui faisait de l'épée une croyance et un apostolat. Il fallut voir tomber sous le joug les conquêtes d'Alexandre et des Romains, les églises primitives, et jusqu'aux lieux sacrés où reposaient la mémoire des patriarches , les os des prophètes et les traces encore chaudes du Sauveur des hommes. Un déisme facile servant de support à des mœurs dépravées, une adoration de Dieu dans la guerre et le succès, une obéissance aveugle aux lieutenants de l'islam, c'était l'Asie telle que Mahomet l'avait faite, tellequ'elle régnait sur une moitié du monde, en convoitant l'autre et en y poussant d'heure en heure ses fanatiques escadrons. Constantinople n'y pouvait rien, qu'y périr un siècle plus tôt ou un siècle plus tard. Ce fut l'Occident qui se chargea de sauver le monde encore une fois. La chevalerie, reprenant les routes d'Alexandre, y arrêta pen dant trois siècles le flot de l'erreur. Jérusalem revit la croix, tandis qu'àl'autre extrémité du champ de bataille l'Espagne chrétienne regagnait pied à pied le terrain perdu de la civilisation, et renfermait dans Grenade les restes d'une fortune qui devait s'achever sous le regard d'Isabelle et de Ferdinand. Je sais, Messieurs, que le dix-huitième siècle vous a tenu sur ces guerreshéroïques un autre langage que le mien; mais le dix -huitième siècle était trop jeune pour l'histoire : il la lisait en enfant, et, grâce aux révolutions qui ont mûri notre âge, nous la lisons en hommes. Deux fois dans cinquante ans nos armées ont retrouvé les vestiges des croisés ,

et l'Orient a vu le christianisme décider de son sort sous des drapeaux dont les couleurs étaient changées, mais dont l'ascendant n'avait plus de rival. Le croissant , vaincu sous les murs de Poitiers par les Francs de Charles-Martel, aux champs de Grenade par Ferdinand , dans les eaux de Lépante par un autre Espagnol, devant Vienne par Sobieski, le croissant a reçu de nous, tout à l'heure , l'injure dernière que la fortune fait à ceux qu'elle a condamnés : nous l'avons défendu, et l'épée de Godefroy de Bouillon a signé le sursis accordé par le Christ à son adversaire expirant.

Maîtres de l'Orient par la route des croisades, nous l'avons pris à revers par un chemin que l'antiquité ne connaissait pas. L'Atlantique , ouvert à nos vaisseaux, nous a révélé le monde , et nulle terre , si protégée qu'elle fût par ses glaces ou par son soleil, n'a pu échapper à la curiosité de notre science ni à l'ardeur de notre foi. Jésus-Christ a promené son pavillon sur toutes les mers , en y portant avec lui la suprématie de ceux qui l'adorent, et désormais nos lois, nos mœurs, nos armes, notre commerce, notre industrie, tous nos arts et tous nos desseins planent sur l'univers, étonné d'avoir pour dominateur le plus étroit et le plus faible des continents sortis de la main de Dieu. En trois siècles, d'Auguste à Constantin, le christianisme a conquis Rome; en cinq siècles, de ClovisàGharlemagne,il s'est assujetti les barbares, dont il a fait des peuples nouveaux ; en six siècles, de Godefroy de Bouillon à Sobieski, il a surmonté l'islamisme, et l'a réduit à cette impuissance qui est le prélude de la mort ; en trois

siècles, de Vasco de Gama aux jours encore sans nom de notre vie présente , il a pris possession de tous les rivages baignés par des flots , en attendant le jour inévitable où il régnera sur les portions de l'humanité que i'éloignement ou la profondeur des terres a jusqu'ici soustraites à son action. On peut se persuader, il est vrai , que lui-même périra dans son triomphe, en laissant sur son tombeau la raison humaine dégagée tout ensemble des obscurités de l'ignorance et des mystères de la foi. C'est là une illusion permise à notre liberté, et dont il est inutile de discuter ici le mérite , puisque toujours est-il que l'Occident chrétien a fait son œuvre, l'œuvre la plus vaste et la plus forte dont l'histoire, en six mille ans, ait immortalisé le bienfait.

Soit donc que l'on considère au dedans et au dehors, dans leur organisation politique ou dans leur épanchement, les nations modernes formées par le christianisme, il reste que la vie publique, loin d'y avoir été étouffée sous la pression delà vie surnaturelle , y a puisé une incomparable vigueur 1 , une sève originale qui a exalté toute chose, l'honneur, la liberté, les lettres, les sciences, les arts, et a porté enfin la puissance militaire et civile de l'humanité régénérée à un point de grandeur qui n'avait pas d'exemple. Si le sénat romain pouvait ressusciter, si la Grèce pouvait s'assembler encore une fois aux champs d'Élis ou d'Olympie, et consacrer un jour à entendre Bossuet après Hérodote, ahl sans doute, malgré leur patriotisme revivant avec eux , les mânes généreux de ces grands peuples ressentiraient upe émotion digne d'eux et digne de nous , t. v. 6

et leur acclamation saluerait un avenir accompli qu'ils n'avaient pas même prévu.

Cependant, Messieurs, en est -il du siècle où nous vivons comme des siècles qui nous ont précédés? Si la vie publique a eu, en Europe , depuis Clovis , un admirable développement, ne s'y est-ellepasà la longue épuisée, et les nations chrétiennes sont-elles autre chose aujourd'hui qu'une ruine tourmentée par le feu, une poussière soulevée par le vent? Que reste-t-il en eux de l'unité? et qu'y reste-t-il de la liberté? Une horrible division y produit à la fois la servitude et l'anarchie. On ne sait plus où marche ce grand corps de la chrétienté, qui tantôt se heurte à une démocratie sans limites, tantôt à une autocratie sans contre-poids , incertain de sa route et de son but, et plutôt semblable à un homme ivre qu'à une société. Que si le pouvoir et le droit y survivent quelque part, ce n'est point dans la portion soumise à l'autorité de l'Église, mais au sein des peuples qui se sont séparés d'elle par le schisme et l'hérésie. L'Angleterre , en Europe , les États-Unis , en Amérique, sont les derniers représentants d'un ordre à la fois libéral et assis. Partout ailleurs les nations chancellent , et leur repos , si elles en ont, n'est qu'une halte sous la main qui comprime leur respiration. D'où vient cet état de choses, et n'accuse -t -il pas l'impuissance d'une religion qui ne sait plus diriger ni contenir ses croyants?

Messieurs, c'est d'abord une erreur, quand il s'agit de l'influence du christianisme, de le découper en tronçons , et d'arguer contre lui de la faiblesse de telle ou

telle de ses parties , au lieu de le prendre dans son action totale sur l'humanité. Sans doute l'Église catholique seule renferme le christianisme tel que Dieu l'a fait, avec sa hiérarchie , ses dogmes, son culte, et la pleine efficacité sur les âmes de son intercession et de sa juridiction. Mais l'Église catholique n'a pas les bornes que vous lui croyez en la mesurant aux contours extérieurs de son existence visible. Partout, même dans les branches ostensiblement séparées de leur tige primordiale, l'Église entretient une sève régénératrice et produit des effets dont l'honneur lui appartient. C'est elle qui est encore le lien du schisme, le' ciment tel quel de l'hérésie ; ce qui y reste de substance et de cohésion vient du sang qu'elle y a répandu et qui n'est pas encore desséché, comme on voit des rameaux tombés à terre sous le tronc qui les porta conserver encore une végétation sensible à la lumière et à la rosée. La mort ne se fait pas en un jour au sein des esprits que la vérité illumina. Ils en gardent longtemps des reflets qui les éclairent, des impulsions qui les animent; et les opposer à la source d'où ils sont sortis et qui agit encore sur eux, c'est attribuer à un fils ingrat les mérites qu'il tient de sa race , et dont la trahison ne l'a pas tout à fait dépouillé. Ainsi l'Angleterre, dont vous venez de parler comme d'une exception à la décadence sociale des pays chrétiens, l'Angleterre, qui l'a faite ce qu'elle est? Est-ce depuis son schisme qu'elle a fondé les institutions à qui elle doit la paix dans la liberté, l'honneur dans l'obéissance, et la sécurité jusque dans l'agitation? 11 n'en est rien, vous le savez. Les institu-

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