DE LA VIE SUBNATURELLE
Monseigneur, Messieurs ,
En suivant l'homme sur la route de Dieu et de sa destinée, nous avons rencontré le chrétien. J'ai affirmé que le chrétien seul possédait la plénitude des vertus morales, que lui seul surtout avait le privilège d'aimer Dieu, et d'être avec lui, par conséquent, dans des rapports dignes de Dieu et dignes de l'homme. Cela est-il vrai? Et, si cela est vrai, comment le chrétien est-il ici-bas la seule créature intelligente qui soit à l'état où elle doit être? Le chrétien est-il plus qu'un homme? S'il est plus qu'un homme, comment est- il arrivé à cette élévation surhumaine? S'il n'est qu'un homme, comment se fait-il que lui seul possède et pratique des vertus inaccessibles au reste de l'humanité? Ce sont là, Messieurs, de graves questions, et qu'il nous faut aborder immédiatement.
Est-il vrai que le chrétien seul possède la plénitude des vertus morales? que lui seul ait connu et réalisé
ici -bas l'amour de Dieu? Pour le savoir, il ne faut pas considérer l'homme tombé au-dessous de lui-même, mais le prendre avec sincérité au faîte de sa grandeur connue; car, de même qu'il serait injuste, pour apprécier le christianisme , de regarder le chrétien qui n'en aurait que le nom , il le serait aussi d'opposer au chrétien véritable un homme indigne de paraître comme le représentant del'humanité. Allonsdoncàl'homme vrai, à l'homme total , s'il est permis d'user de cette expression, et, négligeant dans son histoire ce qui est la moindre part de lui, saisissons-le, dans le cours authentique de ses annales, au sommet le plus haut où l'ait placé la vertu.
Nous n'hésiterons pas longtemps. Il y a des peuples dans le monde qui , par un soin particulier de la Providence, se sont élevés, pendant une période de l'âge humain, à une gloire qui les tient debout encore devant la postérité, et nous arrache, à leur louange, comme s'ils étaient nos seuls aïeux, le titre vénérable et singulier d'anciens. Nations élues jusque dans leur territoire, elles habitaient ces deux fameuses presqu'îles si admirablement dessinées par le doigt de Dieu, la Grèce et l'Italie. Un ciel pur, en versant sur elles des flots de lumière, leur épargnait cependant une chaleur qui les eût énervées; et, tenant le milieu du monde entre le pôle et l'équateur, au bord d'une mer assez grande pour leur ouvrir des chemins, trop étroite pour les séparer du reste de la terre , elles devaient à cette situation prédestinée un tempérament où dominait l'harmonie. L'art, le goût, l'éloquence, le sentiment du beau sous
toutes ses formes, faisaient partie dé la nature grecque, et, si Rome, moins heureuse, imitait plus qu'elle ne créait, elle eut cependant, comme son aînée, la parole qui subjugue et le style qui ne meurt pas. Mais ce qui les porta l'une et l'autre aux cimes de l'histoire, ce fut que, dans la servitude où se taisait le genre humain, Tune et l'autre eurent l'instinct du droit, et fondèrent, après Moïse, sans être inspirées comme lui, la seconde et la troisième cité. Gomme Jérusalem avait été assise sur les tables de Sinaï, Athènes et Rome le furent sur d'autres tables, moins sacrées sans doute , puisque la main de Dieu ne les avait pas écrites, mais qui formèrent des peuples capables de se vaincre et dignes de se gouverner.
Assurément, Messieurs, en m'adressant là, comme au type le plus élevé de la nature humaine, j'obéis à l'histoire, et je respecte la vérité.
Or quelles furent les vertus de ces peuples? On ne peut nier qu'ils eurent la prudence et la force : la prudence, qui en fit, dans leur gouvernement, les fondateurs de la liberté civile; la force, qui leur permit de défendre leurs institutions contre la jalousie de tous leurs voisins, et finit par leur donner l'empire de l'univers. Mais furent-ils justes? furent-ils chastes*, aimèrent-ils Dieu? Je ne surprendrai personne en leur refusant toutes ces vertus. Car, s'ils eurent l'instinct et même la science du droit, ce furent dans les étroites limites de la cité, en faveur d'un petit nombre d'hommes décorés du titre de citoyens, et servis par une multitude qui n'avait plus de rang dans l'estime ni de nom
dans la loi. L'humanité n'existait pas pour eux , et la justice les accuse d'autant plus qu'ils la connurent et la pratiquèrent davantage dans l'horizon égoïste où s'enfermait leur conscience. On dira toujours qu'ils produisirent de grands citoyens, jamais qu'ils respectèrent
dans l'homme ses droits et sa dignité. D'où venait cette ignorance ou ce mépris de l'homme? Comment des peuples à qui leur liberté était si chère la sacrifiaientils si volontiers dans le fils de l'esclave et dans le vaincu? Ce n'est pas l'heure de le dire ; il suffît de le constater.
La même contradiction se remarque en eux dans l'ordre de la tempérance et des mœurs. Par une exception prodigieuse , ils connurent avant l'Évangile l'unité du mariage , et eurent ainsi l'honneur d'asseoir la famille sur son vrai fondement. Mais ne leur demandez pas une chair soumise à l'esprit, une continence qui respecte l'âge, le foyer domestique, ni même la majesté de leurs dieux ; ils savent que la pudeur est le voile de toutes les vertus, mais ce voile est arraché de leurs cœurs, et l'histoire les voit tels qu'ils furent, dissolus dans leurs fêtes et jusque dans leurs temples, corrompant la vie privée par les institutions de la vie publique, et nous léguant des souvenirs qui contraignent notre admiration même à baisser les yeux.
Quant à la vertu qui affermit et conserve toutes les autres, ils eurent sans doute , dans leurs beaux jours, une religion vivante, et Rome put se vanter, par la bouche du plus grand de ses orateurs, d'avoir eu des égaux dans la guerre, mais non pas dans la piété. Us rapportaient aux dieux, quel qu'en fût le nom, la sain-
tetéde leurs lois comme le succès de leurs armes, et le culte de la patrie leur était inséparable du culte de ses divinités fondatrices. Jamais ils n'eurent l'orgueil de croire que la raison toute seule fonde et soutient une cité, et, mieux encore que ne l'a dit un écrivain moderne, ils estimaient que tout peuple est un vaisseau qui a ses ancres au ciel (1). Mais, si telle était leur foi, et s'ils trouvèrent pour l'exprimer des cérémonies où respiraient la crainte et la vénération, ils n'allèrent pas cependant jusqu'à pressentir le dernier mot de l'homme pour Dieu et de Dieu pour l'homme, qui est l'amour. Ils crurent, ils prièrent, ils tremblèrent, ils adorèrent, c'était beaucoup : on peut même soutenir, après saint Paul, qu'ils eurent connaissance du Dieu véritable, du Dieu unique et saint que contemple aujourd'hui l'œil régénéré de l'homme; mais ils ne l'aimèrent pas. Aucune trace de ce mouvement intime et doux qui rapproche la créature de sa source ne se découvre dans leurs livres et leurs monuments. En cela, comme pour les mœurs, comme pour le droit, ils surent plus qu'ils ne firent, plus grands par l'intelligence que par le cœur, et nous donnant le spectacle d'une infirmité incompréhensible dans une admirable perfection.
Et, chose digned'étude, toutes les fois qu'unhomme, même aujourd'hui , cesse d'être chrétien ou refuse de l'être, il retombe à l'état de ces peuples fameux qui ont précédé l'ère chrétienne. Il peut être Spartiate, Athénien ou Romain, mais il ne sera ni juste, ni chaste,
(1) Rivarol.
ni aimant Dieu. Je dis qu'il ne sera pas même juste, et, pour vous en convaincre , vous n'avez qu'à le regarder dans ses rapports avec le pauvre. Ce qu'était l'esclave autrefois, le pauvre l'est aujourd'hui. Le pauvre est l'esclave affranchi et protégé par la loi de Dieu; et ce que l'homme moderne est par rapport à l'un, vous indique ce qu'il eût été à l'égard de l'autre. Or, l'homme qui n'est pas chrétien a-t-il des entrailles pour le pauvre? le traite-t-il comme un frère? a-t-il quelque idée de sa dignité, et un souci sérieux de son âme etdesoncorps? Je n'oserais pas dire que la philanthropie soit sans action sur tout cœur qui est fermé à l'Évangile ; mais, s'il y a des exemples d'une bienfaisance inspirée par la seule raison , je les admire comme une exception généreuse , et leur rareté me prouve qu'ils ne sont pas l'effet d'une cause capable de les produire ordinairement. Peut-être direz-vous que la charité ne doit pas se confondre avec la justice, et que l'absence de la première ne convainc pas d'être étranger à la seconde. Il est vrai que la charité a un autre nom que la justice dans la langue humaine, et même un autre sens. Mais, dans la langue divine, l'une ne va pas sans l'autre, et celui-là seulest juste qui aime l'homme pour Dieu et avec Dieu. C'est cet amour que le christianisme a introduit dans le monde, et qui est à la fois son œuvre , son titre et son privilège. Le chrétien est un homme qui aime Dieu; l'homme est un esprit qui n'aime pas Dieu.
Comment cela se fait-il? Comment les anciens, éclairés d'une si vive lumière et capables de si hautes vertus,
s'arrêtèrent-ils à la limite où nous les montre leur histoire? comment les modernes, plus éclairés encore, et sortis, quoi qu'ils fassent, d'un sang plus généreux que celui des héros, le sang des saints, perdent-ils tout le fruit de leur race dès qu'ils se séparent du christianisme par l'apostasie de l'intelligence ou par celle du cœur? Manifestement, les anciens n'avaient pas idée de l'humanité : et c'est ce quia rendu leur justice si imparfaite; mais ils avaient l'idée de la patrie , et c'est ce qui en a fait degrandscitoyens, c'est-à-diredeshommescapables d'une double force, la force de vivre sous une liberté réglée, et la force de mourir pour la défendre. Le chrétien, tout en conservant la tradition de la patrie, parce qu'elle est honorable et juste, a entendu une parole plus large que celle du Forum , et il a cru à cette parole qui lui disait : II n'y a plus de Juif ni de Grec, il n'y a plus d'esclave ni d'homme libre, il n'y a plus d'homme ni te femme, car vous êtes tous un (1). Les anciens n'ignoraient pas qu'ils eussent une âme, et même ils la croyaient immortelle. Mais son prix véritable leur était mal connu. Le chrétien l'a connu tout entier dans cette seconde parole : Que sert de gagner l'univers si Von perd son âme (2)? Les anciens entrevoyaient Dieu à la clarté de leur raison et sous les ombres de divinités mensongères; mais ce Dieu, trop caché, ne touchait leur cœur que de crainte et d'espérance , et leur sang ne montait pas avec celui du sacrifice vers l'invisible majesté qui les tenait en suspens. Le chrétien a su le
(1) Épitre aux^Galates, chap. 3, vers. 27.
(2) Saint Matthieu, chap. 16, vers. 26.
dernier mot de Dieu dans cette troisième parole : Tu aimeras le Seigneur ton Dieu de tout ton cœur, de toute ton âme et de tout ton esprit (1). Ainsi succédèrent aux vertus de l'homme antique les vertus de l'homme nouveau; à la cité étroite et oppressive de la Grèce ou de Rome, la société du genre humain ; à la vie purement civile et politique, la vie spirituelle ; au règne des grands desseins, le règne de Dieu et des âmes; aux temps de la gloire , ceux de la charité.
Mais, encore une fois, comment cela s'est-il fait? comment l'homme antique n'a-t-il pu atteindre à la vie de l'homme nouveau? Est-ce au progrès lent et naturel des siècles qu'a été due cette transformation? Le chrétien n'est-il qu'un Grec ou un Romain vieilli de quelques années? une intelligence mûrie par le travail de l'âge?
Si nous consultons l'histoire , elle nous montre le christianisme débordant tout à coup , comme un flot imprévu, sur une civilisation dégénérée, et ne naissant ni de la culture antérieure des grands peuples , ni de leurs lois, ni de leurs mœurs, ni de leur raison , ni de leur religion , mais tombant sur eux avec une lumière subite et un empire violent, quoique faible et persécuté. Loin d'avoir préparé et conçu ce genre de vie , l'ancien monde, tout en l'acceptant, succomba sous le fardeau, et ce furent des générations étrangères à toute tradition intellectuelle , à toute police réglée , qui en firent le point de départ et le fondement d'un autre univers moral. Si la vie chrétienne était un simple progrès de
(1) I" EpUre aux Corinthiens, chap. 15, vers. 10.
l'humanité, il est évident qu'elle se perpétuerait d'ellemême au sein des nations civilisées par le christianisme. Or il n'en est rien, nous l'avons dit. Dès que l'homme moderne abdique safoi de chrétien, il retombe à l'instant sous l'imperfection du passé ; il demeure plus instruit qu'Athènes, mais non pas plus chaste; aussi fort que Rome, mais non pas plus juste; aussi sage que le Lycée ou l'Académie, mais, comme eux, ne connaissant plus assez Dieu pour l'aimer. Encore c'est trop accorder peut-être à l'orgueil de l'apostasie, et il serait plus vrai de/ soutenir que le chrétien incroyant n'est pas même comparable à l'homme antique, parce que l'homme antique avait une foi, et que lui n'en a plus.
Messieurs, tout phénomène a une cause, et toute cause est proportionnée au phénomène qu'elle produit. Puis donc que la vie chrétienne est une vie manifestement supérieure à toute autre, elle a nécessairement un principe d'où elle tire son être, sa puissance et sa perpétuité. Quel est ce principe? Pour l'entendre, il faut savoir ce que c'est, en général, qu'un principe de vie.
Dieu, qui est la vie subsistante en elle-même, sans origine et sans (in, est le premier principe de toute vie. Mais, par un dessein digne de sa grandeur et de sa bonté, il a voulu communiquer à ses créatures, pour leur donner plus de ressemblance avec lui-même, quelque chose d'intime et de fécond qui fût le germe transmissible de leur propre vie. Toute vie donc, à tout degré, préexiste dans un germe , et le germe diffère selon la perfection de la vie qu'il contient. Autre est le germe
de la plante, autre de l'animal, autre de l'homme; et ce germe, quel qu'il soit, détermine et limite la vie qui en sortira* Dans les êtres matériels , il n'est qu'une forme capable de se développer par un mouvement de croissance, un principe élémentaire de simple végétation. Là n'est pas encore la vie véritable, parce qu'elle manque de spontanéité, c'est-à-dire du sentiment et de la possession de soi-même. Maisdèsque la vie s'ébauche parla spontanéité, le germe change lui-même de nature; il s'élève, il franchit la matière, il devient, sous le nom d'instinct, un principe de vision et d'impulsion : de vision , car l'être ne peut se mouvoir spontanément vers son but ou son objet qu'en ayant de lui une connaissance au moins initiale ; d'impulsion , car il ne suffit pas de voir pour agir, il faut encore être attiré vers le terme de l'action. C'est ainsi que l'animal voit la nature extérieure par ses sens, et se sent poussé vers elle par ses besoins. Le germe ou le principe de sa vie n'est plus une simple forme destinée à se développer sous l'empire fatal de l'air, de la lumière et de la chaleur, mais quelque chose d'actif par soi-même, une substance supérieure à la matière, et qui est le premier degré de l'esprit. Sans doute , ce n'est pas l'esprit qui fait le corps de l'animal , mais c'est lui qui l'éclairé et qui le meut.
Dans l'homme, où ne se manifeste plus seulement la spontanéité , mais la liberté, qui n'a plus seulement la nature, mais Dieu pour but , le principe de vie grandit proportionnellement : il devient une âme, c'est-à-dire un esprit capable de connaître dans les mathématiques
la loi des corps; dans la logique, la loi des pensées; dans la morale, la loi des volontés ; et, par delà ces lois , Celui qui en est la source immuable et le siège étemel, Dieu. C'est jusque-là que nous avons suivi l'homme dans nos discours précédents , c'est là que nous le retrouvons; c'est là pourtant qu'il ne faut pas nous arrêter, puisqu'une vie supérieure à la vie humaine nous a été révélée dans le chrétien, et que cette vie, comme toutes les autres, doit avoir un principe capable de la produire et de l'expliquer. Quel est-il donc? Qu'y aurat-il au delà d'un esprit qui connaît Dieu, et que peut-il venir dans notre âme de plus haut que la raison, et de plus efficace que la liberté?
Ce qui peut y venir, Messieurs, ce qui doit même y venir, c'est, en effet , un principe de voir supérieur à la raison, un principe d'agir supérieur à la liberté , une lumière qui, sans détruire la raison, la perfectionne, une puissance qui, sans attenter à la liberté, la fortifie. Les chrétiens ne s'y trompent pas. Ils reconnaissent en eux, comme source primordiale de leur vie, un élément surnaturel ou divin qu'ils appellent la grâce, c'est-à-dire le don par excellence, et ils disent tous avec saint Paul : Gratta Dei sum id quod sum : — - C'est l'effusion de la grâce qui m'a fait ce que je suis (1). Et tout principe de vie, quel qu'il soit, étant un principe de vision et d'impulsion, il s'ensuit que la grâce communique à qui la reçoit une vue que la nature ignore, un mouvement dont elle n'a pas le secret.
(1) I re Épttre, chap. 1, vers. 1,2,3.
Mais quelle est cette vue, quel est ce mouvement? Avant la grâce et sans elle l'homme connaît Dieu : que peut-il voir au delà? Avant la grâce et sans elle il tend à Dieu : que peut-il chercher plus loin? C'est Dieu qui est la vie de l'âme, qui l'éclairé venant au monde, qui la reçoit sortant du monde, qui est, nous l'avons dit, son principe et sa fin ; c'est par la notion de Dieu dans l'entendement, par l'action de Dieu sur la conscience, que l'homme est un être intelligent, libre, moral, fait à l'image de son auteur, et ayant en lui sa béatitude et sa perfection. Que reste-t-il après cela pour l'élever plus haut? et la grâce, si divine qu'elle soit, si surnaturelle qu'on veuille l'appeler, peut-elle nous montrer plus que Dieu et nous donner plus que lui ?
Oui, Messieurs, elle peut nous montrer plus que Dieu tel que la raison nous le fait voir, et elle peut nous donner plus que lui tel que la vertu morale nous le fait aimer et mériter.
Gomment voyons-nous Dieu dans les clartés de notre raison? Nous le voyons par nos idées. En se regardant elle-même, l'intelligence ne s'aperçoit pas comme une lumière vague dans un horizon mal défini, mais sous la forme de notions précises, semblables à ces astres qui peuplent le firmament, et dont l'éclat nous apporte, avec la révélation de leurs sphères, celle de l'immensité qui les contient. Notre âme nous apparaît illuminée de flambeaux qui vivent, et à la lueur immortelle qu'ils y projettent, derrière les idées de cause, de vérité, de justice, de bonté, d'unité, d'éternité, d'infinité, sous un voile impénétrable et splendide, nous discer-
noiis l'être premier d'où dépend le nôtre, le soleil intérieur qui n'a pas d'ombre et qui ne compte point de jours. Mais cette connaissance, quelque sublime qu'elle soit, n'est qu'une connaissance idéale ; Dieu ne s'y manifeste pas directement à nous ; sa personne et sa substance nous demeurent inaccessibles ; et, en étant certains de lui, certains de sa présence et de son action dans l'univers, il nous reste l'incomparable inquiétude de ne l'avoir jamais vu . Or le but de la grâce, son effet propre, est de nous préparer à voir Dieu un jour, et même à le voir dès ici-bas.
Quoi ! voir Dieu, le voir dès ici -bas! Oui, et je ne rétracte pas cette parole, je la confirme, je vous confesse ingénument et sans figure que je vois Dieu absolument comme je vous vois; et, si vous ne m'en croyez pas sur une simple affirmation, je vais vous le prouver.
Assurément, Messieurs, c'est votre âme qui vous fait homme, et assurément encore je ne vois pas votre âme. Cependant malgré cette impuissance où je suis de la voir, et de pénétrer ainsi jusqu'au fond de votre être, là où l'humanité surgit et vous sépare de la brute, vous ne me contesterez pas que je vous vois. Je vous vois tel que vous êtes, animal et esprit : animal par un corps qui tombe sous mes sens; esprit par une substance cachée à mes regards, mais qui se révèle pourtant et qui me manifeste votre vraie personnalité. C'est par la personnalité que vous m'apparaissez dans votre nature totale, que je vous saisis et vous possède efficacement, et, voulussiez-vous vous dérober à moi dans l'obscurité reculée de votre âme, il ne vous serait pas permis
de m'échapper. Je vous tiens comme personne, et cela me suffit ; car la personne est le reflet réel et vivant de l'être tout entier, ce qui le caractérise en le distinguant de tout autre, et, là où la personne est visible, l'invisible même est dévoilé.
Mais comment la personne apparaît-elle? comment l'homme, qui est âme et corps , visible par l'un, invisible par l'autre, et dont le caractère distinctif gît précisément dans cette étroite union de deux substances aussi diverses, peut-il faire saillir à nos yeux le mystère de sa personnalité ? voilà la question. Si je ne voyais que le corps, je ne verrais pas l'homme ; si je voyais l'âme, un esprit tomberait sous mes sens , ce qui est impossible. Il faut donc qu'à travers les ombres du corps l'âme se fasse jour et se produise aux regards les plus simples par d'irréfragables signes. Or c'est ce qui a lieu, et ce qui a lieu en vertu même de l'alliance établie par le Créateur entre les deux éléments dont se compose notre personnalité. L'âme qui est le principe de notre vie, pénètre le corps, l'habite, l'éclairé, l'émeut, et, sans pouvoir se montrer dans son essence, se montre dans des effets dont le premier est la parole. Vous voici devant moi ; vous êtes libres de vous taire et de me dérober ainsi ce que vous êtes : mais prenez garde , si vos lèvres s'ouvrent une seule fois, c'en est fait de vous. Il y aura dans ce que vous me direz, quoi que vous me disiez, un accent qui ne me trompera pas. Je lirai dans votre parole, en traits qui ne s'effaceront plus, votre intelligence d'abord, puis son degré, la faiblesse ou l'énergie de votre conception , le ressort de
votre volonté, votre caractère et votre cœur. Tout m'apparaîtra. La parole est l'expression vivante de l'âme; elle sort d'elle comme l'eau sort de sa source, et il vous estaussi impossible de la déguiser que de changer votre personne en une autre. Instrument terrible et doux de la communication des esprits , la parole , qui est leur révélation, est aussi leur gloire et leur châtiment. Elle produit l'homme et le juge; elle trahit sans aveu la conscience elle-même.
Que sera-ce si la conscience s'ouvre et nous déclare ce qu'elle est? Alors la parole n'est plus seulement une expression , une lumière qui brille du dedans au dehors ; elle prend l'étranger et l'introduit jusque dans l'intérieur du foyer domestique , là où l'âme se tient solitaire et inviolable dans son entretienavecelle-même; nous y devenons plus que des spectateurs, plus que des témoins; nous y devenons des hôtes, et la confidence , ce cher secret de l'amitié, nous livre sans pudeur l'invisible beauté des esprits.
C'est pourquoi il ne fallait pas que la parole une fois dite pût jamais mourir. Venue du ciel pour être l'organe et la représentation des choses qui ne se voient pas, elle devait tenir de l'éternité, et se fondre, toute passagère qu'elle est de sa nature , en un indestructible airain. L'écriture a opéré cette merveille. La parole écrite est l'image de la parole parlée, comme la parole parlée est l'image delà parole pensée, comme la parole pensée est l'image de l'âme qui la pense et qui l'écrit. Ce son ' fugitif , sorti de votre poitrine, ne périt plus; il est saisi à son entrée dans le monde par un art aussi divin
que lui-même, et qui transmettra aux générations la figure vivante de votre cœur. Car, Messieurs, tout est écrit, toute parole a son livre , et ce qui ne s'écrit pas sur la terre par la main des hommes l'est au ciel par la main des anges. Chaque jour, à chaque instant l'inexorable burin de la justice divine recueille le souffle de vos lèvres, et le grave pour votre gloire ou votre honte sur les tables de l'immortalité.
Mais la parole, si expressive et si révélatrice qu'elle soit de nous - mêmes, n'est pas cependant le dernier terme de notre apparition au dehors. L'homme ne parle pas seulement, il agit. Dieu l'a jeté dans un siècle, au milieu d'événements qui se lient à tout le passé et atout l'avenir du monde, et , si peu qu'il soit, il a cependant là sa place , sa puissance et sa responsabilité. Il faut qu'il se décide pour le bien ou pour le mal , car c'est là la question de tous les temps, et son choix, manifesté dans ses actes, dira pour jamais au ciel et à la terre tout ce qu'il fut intérieurement. Les actes mettent à nu les mobiles et les ressorts de l'àme, ses instincts, ses passions, ses idées, ses facultés , toute grandeur et toute bassesse à la fois ; ils sont à la vue ce que la parole est à l'ouïe, et, comme la parole, ils ont une écriture qui les perpétue , et qui est l'histoire. Toute âme fait son histoire en même temps qu'elle fait son livre; et de l'un et de l'autre, de l'histoire et du livre, des actes et de la parole, résulte une troisième et dernière révélation de nous-mêmes, qui est la physionomie.
L'homme ne peut parler et agir sans que tous ses traits ne suivent le mouvement de sa vie et n'en soient
profondément atteints. La lumière de son intelligence passe dans ses yeux; son front se dilate sous l'empire de la pensée; le cœur pousse le sang vers les joues, et jette aux contours de la bouche les plis du sourire. La pudeur, la joie, la crainte, la colère, la tristesse, toutes les vertus et tous les vices , ont chacun quelque part leur lieu de préférence , et , en retournant sans cesse aux mêmes sillons par les mêmes coups, ils y laissent la trace de leur passage dans cette expression stable et mouvante que nous appelons la physionomie. La physionomie est la peinture de l'âme, son reflet permanent dans la chair qu'elle habite et qu'elle vivifie. Par elle nous nous trahissons sans le vouloir, et notre vie la plus obscure nous suit partout comme un opprobre ou un honneur.
C'est ainsi, Messieurs, que l'Artisan sagacequi nous a faits a su lier entre elles les deux substances dont il a tissu notre être, et manifester celle qui ne se voit pas par celle qui se voit. L'âme demeure cachée dans son essence, mais elle se montre à tout moment par la parole qu'elle inspire, par les actes qu'elle conduit, par la physionomie qu'elle anime ou qu'elle éteint, et notre personnalité, quoique caractérisée par quelque chose d'incompréhensible en soi, est cependant le plus palpable et le plus vulgaire des phénomènes de notre vie. Que fallait-il donc pour que Dieu , profitant de cette économie fondée par sa sagesse, sortit de l'abîme inaccessible qui le dérobe à nos regards , et nous apparût comme l'un de nous? Que fallait-il pour qu'il fût vu comme je vous vois, aussi clairement et aussi indubi-
lablement? Il suffisait d'une chose, Messieurs, et pour laquelle vous me prévenez , il suffisait que , revêtant notre nature, il se révélât dans sa parole, dans ses actes et dans sa physionomie : or c'est ce que Dieu a fait. Dieu s'est fait homme pour se faire voir, non pas dans son essence, mais dans sa personnalité; et cette personnalité souveraine, infinie, parfaite, est l'objet constant et lucide de la vision du chrétien. Ce que l'univers est pour l'œil de l'homme, Jésus-Christ l'est pour l'œil du chrétien : et, de même que l'homme reconnaît dans l'univers l'action et la providence de Dieu, le chrétien reconnaît eh Jésus-Christ la parole, les actes, la physionomie, et par conséquent la personne de Dieu. Ce que notes avons entendu, disait saint Jean, ce que nous avons vu de nos yeux, ce que nous avons regardé, ce que nos mains ont touché du Verbe de vie, c'est là ce que nous vous annonçons; car la vie s'est manifestée, et nous l'avons vue, et noies en rendons témoignage , et noies vous annonçons la vie éternelle qui était dans le Père, et qui nous est apparue (1).
Le chrétien se trompe, me direz-vous : il prend une parole humaine pour une parole divine, des actes et une physionomie bornés pour les actes et la physionomie de l'infini : sa vision n'est qu'un songe, et sa vie qu'une erreur. Vous le dites, Messieurs, si toutefois il m'est permis de vous imputer ce langage, vous le dites; mais le chrétien dit le contraire, et, sa vie étant supé-
(1) I" Épitre, chap. 1 , vers. 1,2,3.
rieure à la vôtre, je le crois de préférence à vous. Car c'est la vie qui atteste le degré de vérité qui est dans un être, parce que c'est le degré de vérité qui fait dans un être le degré de la vie; et ainsi je crois à l'animal plutôt qu'à la plante; à l'homme plutôt qu'à l'animal ; et , entre les hommes , je crois à celui qui surmonte ses passions plutôt qu'à celui qui leur obéit; au héros plutôt qu'au lâche; au chrétien qui affirme sa foi plutôt qu'à l'incroyant qui la nie. J'avoue d'ailleurs, et je vous en ai prévenus , qu'en entendant dans l'Évangile la parole de Jésus-Christ, qu'en voyant sous le relief de l'Écriture ses actes et sa physionomie, il n'est pas possible à la raison toute seule d'y reconnaître Dieu. La raison ne va pas plus loin que les idées, et, bien que les idées la mènent jusqu'à Dieu, elles ne lui révèlent que son existence et ses attributs , sans lui faire voir sa personne. Il faut qu'une autre clarté se surajoute à la raison, pour que toutes les deux ensemble, inséparables et convergentes, élèvent l'homme à la vision de la personnalité divine, et le préparent à la voir un jour dans l'impénétrable lumière del'essence incréée. La grâce, nous l'avons dit, est cette clarté supérieure qui perfectionne la raison en s'unissant à elle, et Jésus-Christ, Dieu et homme, est l'objet de la grâce, en tant que la grâce est un élément de vision.
Mais la vision n'est que la moitié de la vie, l'impulsion en est la seconde part, et, pour entendre dans sa plénitude la vie surnaturelle, il nous faut connaître l'impulsion qu'en reçoit l'homme, et qui achève le chrétien.
La vérité est le fond de tout être, et ainsi, en voyant un être, on voit nécessairement quelque vérité, c'està-dire des phénomènes , des lois, une substance cachée sous les lois et les phénomènes , un enchaînement de causes et d'effets, tout un ensemble enfin qui se lie à l'univers , et, par l'univers, à Dieu. Mais la vérité, si vaste et profonde qu'elle soit dans l'être où on la contemple, n'est pas cependant ce qui y frappe d'abord, ni ce qui y ramène le plus impérieusement le regard de l'esprit. La vérité a un revêtement, une auréole, quelque chose qui nous saisit au plus vif de nous-mêmes, et contre quoi nous ne pouvons nous défendre que par un effort suprême de la vertu : c'est la beauté. Tandis que la vérité toute seule nous laisse maîtres de nous, la beauté nous émeut; elle nous attire et nous ravit : elle nous subjugue jusqu'à ne laisser à notre liberté que ce que Dieu, par sa toute-puissance, y maintient contre tout entraînement. La vérité s'arrête à l'intelligence ; la beauté pénètre jusqu'au cœur ; elle est, dans tousles êtres doués de connaissance et de sentiment, le premier mobile qui leur donne l'impulsion. Tandis que la vérité nous arrête au dedans de nous à la considérer, la beauté nous emporte hors de nous-mêmes vers l'être où elle resplendit. Elle est, en un mot, et quel mot ! le principe de l'amour. Qu'un homme fasse pour vous tout ce que la bonté la plus ingénieuse peut inspirer à une créature dévouée, qu'il paie vos dettes, qu'il vous sauve l'honneur, qu'il exalte ou crée votre gloire, vous serez sans aucun doute porté de reconnaissance vers lui; mais vous ne lui accorderez pas, pour cela seul , ce qu'un
regard peut vous arracher à l'improviste de tendresse, de confiance et d'indicible abandon.
La beauté est la créatrice de l'amour. Et qu'est-elle donc? qu'est-ce que ce charme qui ne respecte rien dans notre âme , qui dompte notre orgueil , qui nous fait un plaisir de donner notre vie pour rien, et ne s'arrête que devant Dieu, à la limite extrême de notre liberté? Qu'est-elle? Ne pouvons-nous le savoir et connaître du moins à qui nous cédons le règne et le sort de notre être?
Ne vous arrêtez pas au ciel et à la terre, ne regardez pas le soleil se lever dans l'ombre de l'aurore, ni la mer étendant ses flots silencieux dans l'immensité, ni les monts, ni les palais bâtis par les rois , ni les ruines faites par le temps. Regardez le visage de l'homme , c'est là qu'est la beauté, parce que c'est là qu'est l'âme. Regardez-le; ce qui vous saisira tout d ? abord, c'est sa lumière. Le visage de l'homme est une flamme douce et vivante qui sort des yeux et du sang , qui s'anime , s'apaise, et, jusque dans le repos le plus profond , colore notre immobilité. De même que la lumière tombant des astres est la première beauté de la nature, celle qui tombe du front de l'homme est aussi sa beauté première, et, si elle vient à s'éteindre, si l'œil n'a plus qu'une lueur morne , le sang qu'une trace décolorée , nous disons que la vie se retire et fait place à la mort. Mais le visage le plus admirablement éclairé a besoin aussi d'harmonie. Il faut que la lumière, pour ne pas perdre son éclat sur un indigne objet, rencontre des lignes heureuses, des proportions qui rassemblent tous
les traits dans l'unité, et leur donnent avec l'ordre le second charme qui fait le beau. Vient ensuite et en même temps la grandeur. Quand nous jetons les yeux sur l'univers , nous n'y découvrons pas seulement là lumière et l'harmonie, mais l'immensité. Un horizon sans bornes contient l'œuvre du Créateur, et nous entraîne malgré nous dans le songe de l'infini. Tel et plus vaste encore est le visage de l'homme. Car la grandeur qui s'y déploie , quoique empreinte dans la matière, est hors de la matière; elle n'a ni longueur, ni largeur, ni hauteur, rien qui se mesure et se prête au calcul mathématique : c'est la grandeur de l'âme. Un je ne sais quoi la dit, et toute la terre, en la reconnaissant, se tait devant Alexandre.
Enfin, en dedans de la lumière de l'homme et de sa grandeur, comme une action qui adoucit tout, apparaît la bonté. Bien ne plaît, rien n'attire que ce qui est bienfaisant, et il n'y a pas dans la nature une feuille d'arbre, une goutte de rosée, un murmure du vent, une ombre, un rayon, un silence, quoi que ce soit , qui ne porte avec lui ce caractère de vouloir du bien. Comment l'homme ne l'aurait-il pas? Chef-d'œuvre de la bonté divine, expression suprême de son impénétrable beauté, il rend à nos regards la lumière de Dieu par la sienne, l'harmonie de l'éternité par l'harmonie de ses traits, la grandeur de l'infini par la grandeur sensible de son âme ; n'y aurait-il que la bonté dont le rejaillissement lui manquerait? Ah ! regardez -le de nouveau, et, à.moins que, par le plus infortuné des hasards, vous ne rencontriez un homme indigne de sa propre
— dénature, vous découvrirez sans peine dans son sourire et dans ses larmes le dernier attribut qui en fait un enfant de Dieu. Les anciens représentaient la Gorgone avec des serpents pour cheveux !* ils avaient tort ; il leur eût suffi, pour atteindre leur pensée, de représenter la plus magnifique forme humaine sans aucune expression de bienveillance.
Donc, Messieurs , la beauté est l'épanouissement de Pètre dans la lumière, l'harmonie , la grandeur et la bonté, images elles-mêmes de la lumière, de l'harmonie, de la grandeur et de la bonté de Dieu. C'est là le tissu magique qui, porté par l'univers ou par l'homme , par un ange ou par une goutte d'eau, nous arrache à nousmêmes en nous inspirant l'ineffable démence de l'amour. Là gît à la fois le terme de toute vision et de toute impulsion, par conséquent la vie tout entière. Nos yeux ne cherchent que la beauté , et notre cœur ne se rend qu'à elle seule. Aussi est-ce à voir Dieu que la théologie chrétienne réduit la béatitude et la perfection finale de l'homme : Videbimus eum sicuti est, — nous le verrons comme il est : voilà la béatitude. Similes ei erimus quia videbimus eum, — nous serons semblables à lui parce que nous le verrons (1) : voilà la perfection. La vue de la beauté divine nous saisira d'extase éternellement, et cette beauté , se réfléchissant sur nous-mêmes, rendra la nôtre aussi parfaite que le fini peut l'être quand il est pénétré par l'infini.
(1) Saint Jean , I»* Épître, chap. 3, vers. î.
Mais, dès ici-bas, par cela seul que nous sommes une vie, c'est-à-dire une vision et une impulsion, Dieu a semé la beauté autour de nous, avec une profusion qui étonne et ravit 1a pensée. De l'étoile au grain de sable, de l'insecte jusqu'à l'homme , tout est lumière, harmonie, grandeur, bonté, et l'infinie petitesse ellemême cache tous ces caractères dans les plis imperceptibles des créatures qu'elle recèle. L'œil du ciron est aussi merveilleux que le nôtre, et Salomon s'arrêtait devant l'hysope après avoir étudié le cèdre. Cependant, comme il y a une hiérarchie des êtres, il y a aussi une hiérarchie de la beauté; et parallèlement, comme il y a une hiérarchie de la beauté, il y a aussi une hiérarchie dans les effets qu'elle produit.
Au-dessous de toutes les autres est la beauté matérielle, celle qu'aucune âme n'émeut intérieurement, et qui n'offre à notre admiration que la lumière des couleurs, l'harmonie des lignes et des tons, une grandeur appréciable par le calcul , et une bonté renfermée tout entière dans le plaisir de nos sens. C'est pourquoi, si magnifique et si vrai qu'en soit le spectacle, notre imagination seule s'en éprend. Notre âme ne peut aimer ce qui n'a point d'âme pour nous répondre, et l'attrait qui nous pousse vers les scènes de la nature, au fond des bois et au bord des eaux, dans le mystère des solitudes et dans le bruit des tempêtes, n'est qu'une aspiration qui s'épuise aisément. La fleur nous voit passer sans nous rien dire que son parfum; l'arbre nous tient sous son feuillage sans nous rien donner que son ombre , et , si quelque chose de plus
que la sensation s'éveille en nous devant les merveilles inanimées de l'univers, c'est que notre esprit , plus vaste que l'univers lui-même, lui prête sa poésie et l'anime de ses sentiments.
« Tôt ou tard, dit Vauvenargues, nous ne jouissons que des âmes, » et, pour les retrouver, il faut revenir à l'homme. Mais à cause de notre structure à la fois spirituelle et corporelle, la première recherche que nous faisons des âmes est au frontispice de notre être, dans la beauté sensible. Là sont encore les lignes, les couleurs, les ombres, et, malgré la perfection de leur jeu, ce ne serait que l'univers en un merveilleux abrégé, si, sous ces traits extérieurs , ne brillait la pensée et ne palpitait la passion. En présence de ce spectacle du visage humain, où commence la révélation du monde invisible, l'homme se trouble ; le beau matériel le laissait maître de lui; le beau sensible lui commande; il n'eût pas versé une goutte de son sang pour l'univers, il est prêt à le donner pour une créature qui n'a qu'un jour de vie et qu'une heure d'éclat. Un regard l'y décide, et, si tout à coup la parole s'ajoute au regard, si cette puissance , qui n'est dans le reste de la nature qu'un son, un air, un murmure, une mélodie, devient une voix vivante qui dit la pensée d'une âme , alors l'amour, qui n'était qu'un instinct, se transfigure luimême avec la beauté qui en est la cause, et la mort se tait devant un sentiment qui ne peut plus avoir de maître que la vertu. Hélas ! je me trompe. Le temps est aussi son maître. Né des sens bien plus que de l'esprit, cet amour dépend du souffle qui passe sur le visage aimé.
Un trait qui s'altère, une ride qui se creuse, quoi que ce soit, suffit pour l'affaiblir et l'éteindre. Souvent même, la cause demeurant tout entière , l'effet s'évanouit. On voit des amours effrénés tomber comme un vent qui s'apaise, et celui-là même qui adorait tout à l'heure ne sait pas d'où vient l'indifférence qui a glacé son transport. C'est que la beauté sensible n'a pas de fond suffisant par elle - même , semblable à ces lacs brillants qui manquent de profondeur et ne peuvent retenir à l'ancre les barques jetées sur leurs eaux.
Il faut à l'amour, comme à tout ce qui est durable, l'océan de l'éternité. Là seulement est le principe de ce qui ne change ni ne meurt jamais. Or il n'y a d'éternel en l'homme que ses idées d'où procèdent ses vertus; et, toute chose ayant une beauté, les idées ont aussi la leur : beauté suprême qui se cache derrière tous les phénomènes et toutes les lois de la nature, mais qui a son siège principal , après Dieu, dans les esprits créés dontl'homme fait partie. L'homme voit donc au dedans de lui, sous une forme qui n'a rien de matériel, les éléments primitifs de toute beauté, la lumière qui est le vrai, l'harmonie qui est l'ordre, la grandeur qui est l'infini, la bonté qui est le cœur même de Dieu. Il les voit face à face, il est emporté par eux hors du temps et du changement, dans la région de l'immuable, et, quoique libre toujours, il s'y sent pris d'un amour qui participe de la tranquille immortalité du lieu. C'est ce bel amour de la beauté intelligible qui , reversé sur l'homme, se décompose dans la trinité de l'amour conjugal, de l'amour maternel et de l'amour filial, source
sacrée de la famille, et, par la famille, de l'honneur et de la paix du genre humain. Là, par un mystère aimable et pur, la vertu se glisse dans l'amour, la vertu, fille des idées, l'amour, fils de la beauté; et, tous les deux ensemble opérant à la fois dans notre cœur, il s'y fait une transfiguration qui n'est pas la dernière , mais qui porte déjà les signes avant -coureurs d'une révélation plus auguste et d'un siècle plus parfait. Car ne croyez pas que nous ayons épuisé la hiérarchie du beau, ni celle des affections qui ont en lui leur point de départ. Même à la hauteur où nous sommes parvenus, jusque dans le firmament des idées, une infirmité subsiste et nous avertit trop des limites de notre vie. Considérons -nous les idées en elles-mêmes, sans rapport à Dieu , qui en est la résidence première , et sans rapport à l'homme, qui en possède le reflet ; elles ne sont plus qu'une abstraction qui nous convainc sans nous émouvoir, qui nous éclaire sans nous toucher. Que si nous en reportons sur l'homme l'admirable lumière, elle fait naître en nous des sentiments que je nommais tout à l'heure, des passions purifiées par la vertu, un amour qui est saint et fort par son principe idéal, mais qui est incomplet et fragile par le terme où repose son action. La vertu vient à son aide, et lui communique à un certain degré son souffle immortel; mais la misère de l'homme corrompt ou affaiblit ce •souffle généreux, et les plus sacrées affections de notre cœur se changent trop souvent en amertumes et en déceptions. Les ombres de la beauté sensible traversent les splendeurs de la beauté intelligible, et ce mé-
lange inévitable donne à tous nos amours, même les plus graves, quelque chose d'impuissant et de caduc: Que si, las de nos faiblesses, nous nous rejetons vers Dieu, père de nos idées et de nos vertus , sans doute nous ne rencontrons plus d'élément corruptible; mais la majesté divine elle-même nous accable et nous refroidit. Nous voyons Dieu de trop loin et nous le voyons trop grand. L'univers nous le cache en même temps qu'il nous le découvre, et notre âme, toute faite qu'elle est à son image, ne nous le révèle que par des idées, c'est-à-dire par des concepts généraux qui nous dévoilent son existence et ses attributs, sans nous montrer ni sa substance ni sa personne. Nous concluons de l'univers interprété par notre esprit, qu'il est une cause première, et, cette cause première une fois reconnue, nous lui appliquons invinciblement , par une autre conclusion nécessaire, les notions d'éternité, d'infinité, d'intelligence, de justice, de sagesse et de bonté. Ce sont là de sublimes perspectives de notre âme, une clarté vraie, un point d'appui qui porte et rehausse notre vie au delà de tout ce qui apparaît icibas. Mais pourrons-nous, avec cela seul, aimer Dieu de tout notre cœur? pourrons-nous lui donner notre sang comme nous le donnons pour une mère, pour une épouse, pour un fils, pour un ami , pour le sol et les traditions de la patrie? pourrons-nous l'aimer de personne à personne comme un être vivant que nous tenons dans nos bras, qui nous parle, qui nous répond , qui nous dit : Je vous aime? Ah ! sans doute , ce mot est trompeur dans la bouche de l'homme; il est souvent
trahi, plus souvent oublié ; mais pourtant il est dit : il est dit sincèrement, il est dit avec la pensée qu'on ne le retirera jamais. Il remplit de son immensité un jour de notre existence, et, lorsqu'il tombe à terre comme une fleur qui s'est fanée, nous lui donnons quelque part encore dans notre souvenir un tombeau doux et sacré. Est-ce ainsi que nous aimons Dieu ? est-ce ainsi que la beauté intelligible, considérée dans l'être où elle vit substantiellement, ravira nos facultés et nous arrachera ces serments qui subsistent encore après qu'ils ne sont plus ? Non, s'il faut s'en tenir à notre histoire, non, nous n'aimerons pas ainsi Dieu, ou nous ne l'aimerons qu'autant qu'on l'aime en aimant la justice , qu'autant qu'on l'aime en mourant pour le droit, c'està-dire que nous l'aimerons comme une idée, d'une affection idéale, mais non d'une affection personnelle. Quand un ancien se dévouait pour une cause juste , Dieu sans doute n'était pas étranger à son action, puisque c'est lui qui est le père de la justice. Mais peut-on dire qu'il en fût le but? peut-on dire qu'il était aimé parce que la justice l'était? Je le crois, Messieurs, je ne désavoue pas cet amour initial de la beauté divine; mais, assurément, vous ne le confondrez pas avec cet amour qui regarde en face, qui étreint, qui se promet et qui se donne, qui fait de l'objet aimé et de l'âme aimante comme une seule personnalité. Ne refusons rien à l'amour idéal, laissons-le venir aussi proche de Dieu que possible, mais ne lui accordons pas ce qu'il ne fut jamais et ce qu'il ne fit jamais, qui est d'aimer Dieu comme on aime une créature, en y ajoutant de plus
que l'amour d'une créature, d'être le premier et le dernier.
Or écoutons saint Paul : Qui nous séparera de la charité du Christ? Sera-ce latribulation, V angoisse, la faim, la nudité? sera-ce le péril et la persécution? sera-ce le glaive ? Mais nous sommes plus forts que toutes ces craintes, à cause de Celui qui nous a aimés. Oui, j'en suis certain, 'ni la mort, ni la vie, ni les anges, ni les principautés, ni les puissances, ni le présent, ni l'avenir, ni la force, ni la hauteur, ni la prof ondeur, ni aucune créature ne pourra nous séparer de la charité de Dieu, qui est dans le Christ Jésus Notre- Seigneur (1). Entendez - vous ces accents nouveaux? reconnaissez-vous votre cœur à ces élans inconnus? D'où viennent-ils , et qu'était-il donc arrivé au monde? Ah ! ce qui lui était arrivé? une seule chose : le monde avait vu Dieu. Il l'avait vu, non plus derrière ses œuvres et à travers les idées, mais vivant avec lui, dans sa parole, ses actes, sa physionomie ; non plus caché dans l'infini , mais caché dans notre propre chair, et y jetant la lumière et la gloire de sa personnalité : non plus sous le voile d'une beauté créée , mais dans le simple éclat de la beauté divine. Et, nulle beauté n'apparaissant au monde sans y faire naître un amour nouveau, le Christ, Homme-Dieu, avait eu, pour premier effet de son épiphanie parmi nous, la récompense d'un amour que l'homme ne connaissait pas, ou, du moins, dont il avait perdu la trace, en perdant, avec
(1) Épitre aux Romains, chap. 8, vers. 35 et suiv
sou innocence, la vision de ses premiers jours. Et quand le Christ, après avoir vécu, vint à mourir pour nous, sa beauté, tombant de la croix, reprit, dans les abîmes de la charité , le caractère de l'infini qu'elle semblait avoir perdu ; sa mort illumina sa vie , et cette image, invincible désormais, traverse tous les temps sous les regards de ceux qui l'adorent et sous les regards de ceux qui la répudient, maîtresse de ceux-là par un amour qui surpasse tous les autres, maîtresse de ceux-ci par l'impuissance où ils sont d'aimer comme le Christ aima.
Ainsi se consomme, parla vision de la beauté divine, et sous l'impulsion de l'amour divin, la vie surnaturelle commencée en nous par la lumière et le mouvement invisible de la grâce. La grâce agit au dedans pour nous éclairer, le Christ se montre au dehors comme l'objet de la lumière qui nous pénètre à l'intérieur; la grâce meut au dedans les ressorts obscurs de notre liberté, le Christ nous appelle au dehors comme l'objet de cette intime émotion. Et nul , si éloigné qu'il soit, n'est à l'abri de le voir et de l'entendre. On rencontre ici-bas Jésus-Christ comme on rencontre un autre homme. Un jour, au détour d'une rue, dans un sentier solitaire, on s'arrête ; on écoute, et une voix nous dit dans la conscience : Voilà Jésus-Christ. Moment céleste, où, après tant de beautés qu'elle a goûtées et qui l'ont déçue, l'âme découvre d'un regard fixe la beauté qui ne trompe pas ! On peut l'accuser d'être un songe quand on ne l'a pas vue, mais ceux qui l'ont vue ne peuvent plus l'oublier. Au lieu qu'en toute autre
contemplation la lumière, si pure qu'elle soit , tombe sur des êtres changeants et corruptibles, ici la lumière est éternelle, l'objet inaltérable, et la rencontre dé l'un avec l'autre, de l'idéal sans tache avec le réel parfait, produit en l'âme la plus grande passion dans la plus grande vertu, une passion qui échauffe la vertu, une vertu qui embaume et immortalise la passion. Tandis que l'âge et les moindres accidents troublent nos plus chères amitiés , l'amour de Dieu par Jésus- Christ s'alimente de tous nos malheurs et de toutes nos faiblesses. On peut le perdre au sortir de l'enfance, parce qu'on ne l'a conçu que par autrui, sur les genoux de sa mère; mais , lorsqu'une fois il nous est devenu propre, le fruit de notre expérience et de notre virilité, rien n'en ébranle plus en nous les chaudes certitudes. Il remplace ce qui s'y amoindrit et s'y décolore chaque jour. Il habite dans nos ruines pour les soutenir, dans nos abandons pour les consoler, et, lorsque enfin nous touchons aux sommets blanchis de la vie, dans la région des glaces qui ne se fondent plus, il est notre dernière chaleur et notre suprême aspiration. Nos yeux ne peuvent plus voir, mais ils peuvent encore pleurer, et ces larmes sont pour le Dieu qui en versa lui-même sur nous.
C'est ainsi que l'amour de Dieu s'est créé sur la terre, et c'est l'amour de Dieu qui fait toute la force du christianisme, avec toute sa gloire. Mais vous n'en auriez qu'une connaissance imparfaite et même fausse, si vous n'y remarquiez une circonstance qui achève de lui donner son caractère et d'asseoir son efficacité»
On pouvait craindre que l'homme, ayant une fois vu la bonté divine, ne fût incapable d'en aimer désormais une autre, et ne s'abîmât dans la contemplation solitaire et stérile de cet incomparable objet. Car que voir .après Dieu , et qu'aimer après lui ? L'homme était demeuré grand devant l'univers : pouvait-il l'être en présence de Dieu? et si, dans l'Inde, la prétention de le voir et de s'unir à lui avait mis au monde tant d'immobiles contemplateurs d'une chimère , ne devait-on pas attendre de la réalité un mysticisme plus ardent encore et plus incapable d'action? Oh 1 Messieurs, vous dites vrai , et c'est ici que je comprends toute la profondeur de la civilisation chrétienne çt de la vie qu'elle nous a faite. Oui, nous avions à craindre de ne plus voir et de ne plus aimer que Dieu, et de nous partager ici-bas en deux irréconciliables factions , celle de la terre et celle du ciel, l'une vouée à l'extase de l'esprit, l'autre à la volupté des sens ; l'une absorbée dans l'égoïsme d'une méditation plus haute que la nature, l'autre dans l'effusion implacable de soi-même au dehors. Voilà ce qu'eût fait l'erreur; mais la vérité a des secrets que l'erreur ne possède pas. Jésus-Christ, venant au monde pour y montrer la beauté divine et y fonder l'amour divin , fut homme et Dieu. 11 nous força de nous voir nous-mêmes en le voyant, et il ne put conquérir notre tendresse sans la donner à l'humanité. On nous avait dit dès l'origine : Tu aimeras le Seigneur ton Dieu plus que toutes choses, et ton prochain comme toi-même. Mais cette parole s'était perdue dans les ténèbres de la chute, et les éclairs du Sinaï ne l'a-
vaient gravée que sur la pierre ; le cœur de l'homme s'était endurci pour l'homme ; il avait fait du pauvre un esclave, et du faible un étranger. Jésus-Christ, fils de Dieu et fils de l'homme , ne nous a plus permis cet aveuglement dénaturé ; il nous a rendu dans sa personne le lien qui nous manquait , et l'humanité s'est retrouvée dans la contemplation même de Dieu. Quiconque le voit désormais, voit l'homme avec lui, et quiconque l'aime, aime aussi les frères qu'il s'est donnés, non pas seulement par sa chair, qui est la nôtre, mais par sa personne, qui, étant toute divine, achève dans notre nature le mystère de sa ressemblance avec Dieu. Et comme il était arrivé que les plus petits d'entre nous avaient le plus souffert de la dégradation commune, il plut à l'Homme-Dieu de les relever particulièrement par tous les actes de son passage, en naissant, en vivant et en mourant comme eux. Jésus - Christ a créé sur la terre la beauté du pauvre et du malheur ; il a fait tomber sur eux, dans une double effusion, la gloire du Calvaire et celle du Thabor; et, retiré pour un temps du milieu de nous, il nous les a laissés comme sa plus vive image et sa plus chère portion. Le pauvre, protégé par la force même du Christ , passe respecté des générations, et le malheur passe avec lui, appelant l'un et l'autre tous les siècles à s'occuper de leurs peines par un travail qui est devenu la plus haute fonction de l'amour et sa plus magnifique expression.
Parla, Messieurs, le christianisme est entré jusqu'au fond dans les destinées de ce monde, et la vie surnaturelle , qui ne semblait propre qu'à le peupler de con-
templatifs, Ta peuplé d'âmes laborieuses, dévouées au sort de tous. La beauté divine a illuminé la beauté mortelle, et le genre humain transfiguré ne peut plus méconnaître Dieu sans se méconnaître lui-même. L'amour de l'homme y augmente dans la mesure où s'y augmente l'amour de Dieu , *et il y diminue par la même cause et dans la même proportion. vous donc, Auteur de ce miracle , nœud sacré du visible et de l'invisible, source inépuisable de notre bonheur présent et de notre béatitude à venir, de notre perfection commencée et de notre perfection attendue ! ô Christ- Seigneur ! régnez à jamais sur nous; et, s'il est permis à une créature de vous inspirer du courage , régnez sans crainte : car, si on peut haïr l'amour, on ne peut pas le détrôner !