‹ Conférences données à Notre-Dame de ParisChapitre 1 sur 16 · JACQUES LECOFFRE ET C'% LIBRAIRES · texte numérisé non relu

JACQUES LECOFFRE ET C'% LIBRAIRES

nUF. DU VIEIJX-COLOMBIEK, 29.

HOLY BEDEEM^^tRARY, WiiiDSÛR

in 2011 with funding from

University of Toronto

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C'est en vain que, pendant cinq ans, j'ai poursuivi le temps et la liberté nécessaires pour publier ce second volume, annoncé depuis 1849; d'inexorables impossibilités ont constamment déconcerté mes projets. Plus heureux aujourd'hui, je me hâte d'en finir avec les ajournements. A vrai dire, je n'ai pas la simplicité de croire que le monde attendît mon travail et s'inquiétât de ne pas le voir paraître. Dieu, je l'avoue sans effort, ne m'a pas mis au nombre de ces génies dont chacjue promesse devient une ardente préoccupation pour leur époque. L'écrivain n'est chez moi que l'écho perdu d'un obscur orateur. Mais, enfin , l'engagement même le moins remarqué reste toujours un devoir. D'autres feraient imprimer pour apaiser une impatience de l'opinion; j'aspire au mérite plus modeste d'acquitter ma parole.

Si je le pouvais sans présomption, j'ajouterais que je cède à l'humble espérance

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d'opérer quelque bien. Malgré leur publication tardive , il me semble que ces conférences sur l'Eglise et les discussions qu'elles contiennent n'ont pas perdu tout leur àpropos. Sans doute, entre le moment où elles furent prononcées pour la première fois et le point oii nous sommes, un immense chaos s'est affermi. Les commotions sociales dont nous avons subi les secousses ont fait tomber bien des illusions; à travers les nuages déchirés par la foudre, d'heureux coups de soleil ont éclairé les ténèbres de l'esprit général, sur plusieurs questions où elles couvraient des abîmes. Mais on ne peut se le dissimuler, il reste encore des profondeurs où n'a point pénétré la lumière. Certaines erreurs, même fondamentales, subsistent après comme avant les rudes leçons du malheur : ou bien elles étaient trop invétérées et trop épaisses, ou bien elles ne touchaient pas d'assez près aux intérêts compromis ou menacés, pour que leur obscurité se dissipât aux sinistres lueurs de nos tempêtes. L'expérience n'a pas moins échoué contre elles que la controverse, et la réfutation que l'apologiste essaya d'en faire au milieu de nos ébranlements peut se repro-

duire sans anachronisme , à présent que nous avons retrouvé le calme, si ce n'est pas le repos. On dirait même qu'aujourd'hui son succès doive être pins facile. Moins de fièvre dans la situation permet plus de recueillement aux intelligences, et l'on conçoit que la vérité parle avec plus d'empire, quand sa voix n'est plus couverte par le bruit des orages publics et le cri de la patrie en détresse.

La conférence ne se borne pas à discuter des erreurs enracinées et permanentes; elle saisit encore et réfute au passage des objections de circonstances, des paradoxes et des blasphèmes transitofres comme certaines crises qui les font éclater. C'est ce que j'ai dii faire en i848. Alors quelques-uns, enivrés de la transformation qui venait de s'accomplir, prétendaient que le catholicisme était incompatible avec l'esprit et les institutions des temps nouveaux; il fallait leur démontrer que, suivant le point de vue où l'on se plaçait, cette parole exprimait un reproche injuste ou une vérité glorieuse pour l'Eglise. D'autres voulaient appuyer, et pour ainsi dire greffer sur la doctrine d ^ Jésus-Christ, les rêves les plus monstrueux

du socialisme et les inspirations les plus sanguinaires de la démagogie; il fallait protester, au nom de l'Eglise et de l'Evangile dont elle est dépositaire, contre cette solidarité sacrilège. Telle est la tache que j'ai remplie. Ces problèmes, brûlants alors, sont depuis cpielque temps assoujiis; mais ils ne sont pas éteints. S'ils devaient se réveiller, il serait bon de les avoir étudiés par avance. On les résout mieux quand ils sommeillent, qu'on ne les trancherait dans l'effervescence des passions et la mêlée des partis.

En même temps qu'il débat des points de doctrine et d histoire, ce livre signale des contrastes providentiels dont notre époque nous a rendus témoins. Le grand fait de février 1848 présente cela de singulier, qu'on y voit une émeute dérisoire enfanter une révolution formidable. Un groupe d'hommes audacieux s'empare , comme sans le vouloir, d'une agitation provoquée imprudemment par des réformateurs pacifiques.

Dès qu'il s'est fixé sur son but un instant indécis, il y marche sans obstacle. Ses premiers cris portent le trouble dans les conseils suprêmes; devant lui les législateurs éperdus se dispersent ; paralysée j3ar l'absence de

commandement, une immense année lui livre passage, et bientôt sous le choc de cet atome s'affaisse le colosse d'un gouvernement qui croyait avoir raison de s'en moquer la veille. Un trône, entouré de mille appuis, tombe sans qu'aucun dévouement sérieux soit là pour le disputer aux vents qui le déracinent. Ujie dynastie qu'on eût dit impérissable s'en va rejoindre aux rivages de l'exil les traces qu'y marquèrent avant elle les douleurs et les tombeaux de ses aînés. Aux bords du gouffre laissé béant par sa fuite, l'ivresse du triomphe organise à la hâte des pouvoirs nouveaux, que les réflexions et les mécomptes de certaines convoitises brutales apprennent à maudire, et poussent à renverser le lendemain. Et voilà que ces pouvoirs eux-mêmes n'étant ni assez purs ni assez compactes pour résister avec unité et vigueur aux efforts de l'anarchie , la plus brillante des civilisations eut peutêtre péri dans un déluge de sang, ou dans l'essai désastreux de rêves impossibles, si des miracles n'avaient donné tantôt à la parole du génie, tantôt à la force du glaive, des prestiges et des succès inouïs, pour désarmer les prétentions et dompter les fureurs des masses frémissantes.

L'Europe entière est ébranlée par le contre-coup de ces désastres. A Naples, à Rome, à Turin, à Milan, à Pesth , à Vienne, à Dresde, à Berlin, les peuples se remuent à l'exemple de la France; on appelle la chute des vieilles institutions : les royautés insultées, attaquées, chancelantes, sont obligées de se jeter dans des moyens extrêmes pour échapper au naufrage. On voit les unes se précipiter dans le mouvement avec le faux espoir de le diriger et de le contenir ; les autres s'éloigner un instant, puis revenir à la tête de leurs armées restées fidèles ou d'armées étrangères, pour réduire leurs sujets et ressaisir leur pouvoir; quelques-unes enfin s'enfuir proscrites, et attendre, sur une terre hospitalière, qu'une pieuse ligue les reconduise au sein de leurs Etats repentants et pardonnes. Partout des ténèbres, des déchirements, des collisions, des massacres , des ruines d'autant plus effroyables, que nul n'entrevoit le dénoûment de ce drame terrible. Les sages ont su perdre l'Europe; ils ne savent comment la sauver. Si leur orgueil s'est enivré de ses lumières, ils en reçoivent aujourd'hui le plus solennel des châtiments. Jamais leur expérience et leur pénétration ne furent plus

déconcertées ni plus impuissantes, et dans cette nuit sans issue comme sans espoir, on se demande, avec une morne terreur, si les lois de l'ordre moral ne sont pas décidément anéanties, et si un chaos irrémédiable ne va point s'abattre sur le monde.

INon, tout n'est pas perdu sans retour. A travers ces événements désordonnés en apparence. Dieu poursuit une fin sublime, dont on aura bientôt la pleine révélation sous un ciel pacifié. Ces formidables convulsions des peuples ne sont qu'un mystérieux travail au profit de l'Eglise. Sous le coup des dangers ou des maux publics, l'auguste épouse de Jésus -Christ voit tomber, en grande partie , les préventions , les défiances, les servitudes dont elle était depuis longues années, en Europe, l'objet et la victime. On rend hommage à la sagesse conservatrice de ses doctrines tant de fois blasphémées. Ou reconnaît, on bénit, on voudrait centupler l'influence éminemment tutélaire de son action. Le vote national lui rouvre, pour qu'elle y porte d'utiles lumières, le sanctuaire longtemps fermé des assemblées législatives. Ses ordres religieux trouvent des apologistes dans des hommes qui les avaient autrefois

fait frapper d'ostracisme. Elle conquiert, partiellement au moins, cette liberté d'enseignement jusqu'alors inutilement promise par la loi , et réclamée en vain par des autorités augustes et d'éloquents auxiliaires. Certains empires qui lui refusaient la faculté de correspondre avec Rome, lui permettent de renouer ces rapports, qu'on ne prend plus pour un péril social. Enfin, la voilà qui de nouveau peut se réunir dans ces conciles qu'on lui défendait auparavant de tenir même par écrit, et dans ces assemblées où lèguent la lumière et la sérénité du ciel, son premier acte est de foudroyer d'un bras sûr les erreurs et les passions qui bouleversent le monde.

Il est vrai que l'Eglise n'a fait ces conquêtes ni d'un seul coup ni sans périls ; mais il le fallait pour que le doigt de la Providence éclatât avec plus de splendeur. Il est vrai encore qu'elle a payé ces biens d'une haute rançon : ce sont les douleurs de l'auguste exilé de Gaëte et la mort d'un archevêque martyr ; mais ces deux holocaustes ont fait, en ces jours orageux, les gloires les plus pures de l'Eglise, et lui ont valu ses plus beaux triomphes. Il n'est pas douteux

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non plus qu'ils ne lui aient mérité des grâces insignes. Et qui sait si elle ne leur doit pas le retour et raffermissement de la paix, le maintien de la confiance reconquise, la persistance des libertés obtenues, et même ces honneurs temporels dont l'a dotée, au sein de quelques empires, l'initiative d'un pouvoir religieux et protecteur?

Voilà le spectacle instructif et solennel auquel nous avons assisté : d'une part, les pouvoirs humains abaissés, l'anarchie momentanément triomphante, les sociétés européennes ébranlées et menaçant de se dissoudre; d'autre part, l'Eglise se dégageant de ces ruines, plus libre, plus honorée, souriant au monde qu'elle illumine de sa sérénité comme de ses espérances. Combien durera pour l'Eglise l'état de choses éclos de ce contraste? Dieu seul en a le secret. Mais enfin ce contraste a son importance et ses enseignements, quel que doive être l'avenir. Au moment où il se formait, il était consolant de le suivre et utile de le faire remarquer. On ne le reverra pas non plus maintenant sans fruit. Au fort des événements qui le dessinaient, il était nécessairement un peu voilé par la poussière et la fumée de

nos décombres, et l'on craignait, malgré soi, que des catastrophes soudaines ne vinssent l'arrêter ou le démentir. Mais aujourd'hui c'est un fait immuablement acquis à l'histoire; il y règne au sein d'une lumière tranquille et pure. L'heure est propice pour recueillir les leçons qu'il donne au bon sens comme à la foi.

A ces divers ordres de questions, traitées à Notre-Dame de Paris, j'ai ajouté quelques questions discutées dans d'autres chaires. Celles-ci complètent le cadre des premières, et en égalent l'importance. J'ai présumé qu'à ce double titre , on leur pardonnerait de s'être glissées entre les conférences prononcées à la capitale.

Les thèses que j'aborde ont reçu, dans le discours , moins de développement qu'elles n'en ont dans cet ouvrage. Tout ce que j'ai dit est là, mais c'est plus que je n'ai dit. Ma ])arole resserrait ordinairement ce que mes réflexions préparatoires avaient étendu ; mon principe était alors comme aujourd'hui de creuser beaucoup, afin d'esquisser mieux; et si j'ai pris la détermination peut-être iraprudente d'imprimer ces notes tout entières, un fait d'expérience me l'a suggérée : c'est

qu'on exige de l'orateur qu'il ébauche et résume, taudis qu'on permet à l'écrivain de fouiller et d'approfondir. On se lasse moins vite de lire qu'on ne se lasse d'écouter, et tel homme aurait facilement dans son cabinet la générosité de suivre une question pendant deux heures, qui ne lui consacrerait pas une atteution de vingt minutes, au pied d'une tribune ou d'une chaire.

Je le confesse après cela, sans fausse humilité : la gravité des sujets n'aura pas fait disparaître la faiblesse de l'auteur, et le fruit ne peut que ressembler à l'arbre qui l'a formé de sa substance. Malgré cela, je laisse partir mon travail, et j'espère en Dieu, pour qui seul je le publie. Ou bien , si l'espérance doit être une témérité, j'y renonce pour me renfermer dans la prière. Je ne demande pas pour ce livre un éclatant apostolat; ce serait tenter le ciel , en invoquant un miracle auquel je n'ai pas de titres. Mes vœux sont modestes comme le trésor que je suis chargé de faire valoir. On dit que des feux allumés par les pâtres, sur des côtes orageuses, ont parfois rendu la vie et signalé, sans le savoir, des j)orts de refuge à quelque navire également dépourvu d'étoiles et de boussole. C'est là que se bornent mes dé-

sirs. Que, dans ce grand mouvement du siècle où tant d'hommes roulent au hasard et dans une nuit profonde , ces quelques pages s'en aillent frapper les yeux d'une intelligence aveuglée ; qu'elles soient pour elle comme un premier éclair de vérité, comme un rayon de salut, comme un feu qui lui fasse entrevoir l'Église, ce port béni, préparé par la miséricorde suprême aux esprits égarés et souffrants, voilà tout ce que j'implore du bon Maître. S'il veut que ce bienfait me reste inconnu , j'y consens avec amour. Pourvu qu'une âme le retrouve et se sauve , cela me suffit. Qu'il jouisse seul des consolations de ce retour! J'attendrai volontiers, pour l'apprendre, cette dernière heure de la journée où le père de famille donnera le denier promis à ses ouvriers même les plus obscurs, non-seulement pour les gerbes tombées sous leur faucille, mais encore pour l'épi solitaire qu'aura fait germer, à leur insu, la semence emportée loin d'eux par le tourbillon des choses humaines et le souffle de la grâce.

Lyon, le l.") janvier 1854.

OBJECTIONS

DE L'ÉTAT PRÉSENT DE L'É<ilJSE.

PREMIKRi: OBJECTIOIV.

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