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APPARENTE DÉCRÉPITUDE DE L'ÉGLISE

CONFEBENCE DONNEE A NOTBE-DAME DE PABIS, LE PREMIER DIMANCHE DE L'AVENT, 3 DÉCEUBRE 1848.

Monseigneur ' , Messieurs,

Nous avons établi, dans notre dernière station, que l'Église est une autorité doctrinale aussi certaine dans ses jugements qu'irréprochable dans l'exercice de ses droits. Maintenant que l'objet et l'usage de sa puissance nous sont connus, il s'agit d'en détinir la grandeur. C'est ce que nous ferons celte année, en prouvant qu'elle est une société divine, et non pas simplement une agrégation formée

' M^"^ Sibotir, archevêque de Paris, successeur île M^' Affre,

par un sectaire, on une école fondée par un sage. Pour arriver à notre but, deux méthodes se présentent : Tune consiste à développer successivement les fails dont le rayonnement nous montre l'Église en possession d'une force et d'une majesté surnaturelles; l'autre s'applique à dissiper les sophismes par où l'on essaye de détruire Téclat et la portée de ces phénomènes : celle-là , positive dans ses opérations, constate et vérifie des titres ; celle-ci, négative dans ses procédés, résout les vaines chicanes de l'esprit d'injustice ou d'erreur. De ces deux genres de démonstrations , nous laisserons le premier, parce que nos illustres prédécesseurs en ont déjà victorieusement invoqué les moyens et comme épuisé les ressources. C'est au dernier que nous nous attacherons, parce que, moins souvent employé d'une part, de l'autre il touchera plus directement aux idées vives de notre époque.

Il existe a Kome des colonnes antiques, dont le piédestal fut longtemps enseveli sous des ruines amoncelées par les barbares et les siècles; mais un jour vint où un pouvoir intelligent fit déblayer les décombres, et alors la base de ces monuments apparut au regard, qui put les mesurer dans toutes leurs proportions. Voilà ce que nous ferons pour PÉglise. Une foule d'objections et de décevantes théories dérobent aux yeux de notre temps le fondement sur lequel repose celte immor-

— o — telle colonne de la vérité ^ suivant le mol de saint Paul ' : nous dégagerons sa racine de celte morte et trompeuse poussière qui la recouvre, et nous verrons qu'en définitive elle s'appuie sur la main de Celui qui, après les avoir créés, porte encore tous les mondes.

Sa permanence inébranlable, sa vie encore inaltérée, après dix-huit siècles d'existence et de tempêtes, voilà sans contredit umdes caractères où sa divinité reluit avec le plus de splendeur. C'est aussi l'un des plus attaqués aujourd'hui. On s'efforce d'en ébranler le fait général par des arguments partiels. C'est un vice de logique; mais, enfin, la difficulté est posée dans ces termes. Dans ces termes aussi nous la réfuterons, en résolvant la question suivante : L'Église est-elle encore une institution vivace et sérieusement enracinée dans le sol européen ?

Au début de ces conférences nouvelles, en abordant une fois de plus cette chaire, demeurée débouta travers les orages qui ont brisé les trônes, comment ne décernerais-je pas un souvenir au prélat maintenant immortel qui le premier, il y a trois ans, daigna m'en ouvrir raccès? Je lui devrais cet hommage par reconnaissance, quand il ne me serait pas commandé par la sublimité de son trépas, et la présence de sa dépouille vénérée sous les

' EcclebiaDei.. .columnaettirinameiituin veritatis. iTimotli.c. UI. 15

dalles de cette basilique. Mais Dieu soit aussi béni dans les substitutions de sa Providence ! Celui qui nous fut ravi par une mort si belle nous est rendu tout entier sous les traits d'une vertu plus douce, et chaque jour nous nous consolons, en voyant revivre dans son successeur celte supériorité d'intelligence qui en fit un grand évêque, et cet héroïsme de charité qui en a fait un martyr.

On dit donc, Messieurs, qu'en analysant l'état des esprits à notre époque , il n'en est presque point qui acceptent les enseignements de l'Église avec conviction, et se soumettent à son autorité par conscience. La fleur de la société surtout , les représentants les plus illustres de la politique, de la science et des lettres , l'armée, la magistrature, les grandes administrations, tout cela n'est point animé de la sève catholique. Assurément on vénère l'Evangile, mais on en prend ce qu'on veut; on ne touche pas au sacerdoce, on va même jusqu'à le soutenir : mais c'est plutôt comme institution tutélaire que comme puissance dogmatique ; on tient à ses bienfaits, on se passe de sa foi. Voilà pour les hautes intelligences. Le catholicisme est peut-être encore plus éteint dans les régions moyennes de la société qu'il ne l'est au sommet. Il n'est pas jusqu'au peuple lui-même qui ne l'ait presque totalement déserté dans les villes, c'est-à-dire partout où il a pu participer au développement des lumiè-

res publiques. On peut s'assurer de celte défection générale par le spectacle que présentent les temples catholiques, dans les grands centres de population. Qu'y voyez-vous? Des philosophes? Ils sont dans leurs chaiies. Des savants? Ils sont dans leurs observatoires ou dans les académies. Des artistes ou des négociants? Ils sont dans leurs ateliers ou leurs comptoirs. Y voyez-vous même tout simplement des hommes? Presque point. Tout au plus quelques jeunes gens qui n'ont pas encore analysé leurs croyances; un certain nombre de vieillards qui, après avoir usé de tout dans le monde d'icibas, s'en vont essayer du catholicisme pour entrer dans le monde à venir. Le reste, ce sont des femmes à qui on Uiisse la foi, non pas comme objet de vérité, mais comme moyen, comme garantie de vertu. On y joindra, si Ton veut, une autre classe sociale qui n'est certes pas moins honorable, mais qui en retour n'est pas plus éclairée : ce sont les habitants des campagnes. Aiusi l'Église vit parmi les peuples, mais elle n'y règne plus; elle enveloppe encore la société d'un immense réseau ; mais les mailles de ce filet ont été rongées par les siècles ou brisées par la raison en progrès; la majorité des nations en est sortie, et le peu qu'il en retient suffit tout juste pour démontrer qu'il ne fut pas tressé d'un fil impérissable et par une main divine.

Voilà ce que l'on dit.

Et moi je réponds d'abord que le ton de ce lan-

gage est indigne. Ceux qui le tiennent avouent que nous devons notre civilisation tout entière à rÉglise: ils conviennent que !e monde moderne, et surtout la France, est sorti de ses entrailles. Tant de bienfaits mériteraient évidemment qu'ils ne parlassent de l'agonie vraie ou fausse de cette institution salutaire qu'avec l'accent d'un regret filial et d'une solennelle douleur; ils devraient l'ensevelir dans l'histoire, comme un enfant bien né dépose dans la tombe le cercueil de sa mère. Mais non. Voici bientôt quarante ans qu'ils prophétisent sa chute et dressent son acte mortuaire, et cela tout simplement avec un calme stoïque ou un respect dédaigneux. D'une main froide et superbe, ils jettent quelques phrases de justice ou d'éloges sur les services que nous rendit son passé. 3Iais ils n'ont pas une larme à verser sur ce tombeau qu'ils lui prédisent pour le lendemain. Pas un cri de cœur ne leur échappe, et à travers le voile d'une apparente équité, on voit percer en eux une odieuse ingratitude. Quelle conduite humiliante!

ils n'ont pas plus de patriotisme qu'ils ne montrent de reconnaissance. Ils prétendent aimer leur pays, et ils souriraient volontiers à l'extinction de l'Église ! Comme si ce n'était pas là une contradiction ! comme si les destinées du pays n'étaient pas étroitement liées aux destinées de l'Église' comme si la décadence de l'Église et sa ruine ne devaient pas entraîner parmi nous l'ébranlement, si

ce n'est pas l'anéantissement de Tordre social ! comme si , enfin , dans le cas où le catholicisme nous abandonnerait , ainsi qu'il l'a fait pour la Grèce, l'Asie Mineure et l'Afrique, nous ne devrions pas nous asseoir sur une pierre de douleur, prendre notre front à deux mains et pleurer sur nousmêmes, comme Jésus-Christ pleura sur Jérusalem, parce qu'après avoir méconnu le jour de la visite et foulé aux pieds le don de Dieu , il ne nous resterait plus à attendre que d'irrémédiables calamités ' !

Autant ceux qui, depuis tant d'années, annoncent la fin de l'Église manquent de délicatesse et de cœur, autant ils manquent de logique. Et pourquoi ? Il n'en est pas ici de Tordre moral et religieux comme il en est de Tordre physique. Quand un bloc aimanté cesse d'attirer le métal, peut-être la science a-t-elle le droit d'en inférer que la force magnétique est éteinte. Mais dans Tordre des doctrines, un fait analogue ne mènerait pas rigoureusement à la même conclusion. Voici, par exemple, que de nos jours on atlaque la propriété. Les sophismes qui la réprouvent, et les qualifications infamantes qui la flétrissent, trouvent d'innombrables échos dans les masses populaires. En concluronsnous, je le demande, contre la propriété elle-même? Et quand cette erreur monterait des classes qu'elle

' MaUh. XXIU. 37. Luc. XIII. 3i.

a envahies aux classes supérieures , quand le vertige dont elle est éclose passerait du cerveau des inventeurs aux intelligences les plus éminentesdu pays, la propriété cesserait-elle pour cela d'être un besoin de la nature, une nécessité de Tesprit de famille, un des remparts de la liberté et de la dignité humaine, un des fondements de la société et Tun des thermomètres de la civilisation ?

C'est pour vous dire, Messieurs, que l'abandon d'une doctrine ou d'une institution par un peuple ne dit rien par soi-même, ni contre la doctrine qu'on abjure, ni contre l'institution qu'on délaisse. Il y a dans les sociétés, surtout quand elles se prennent à vieillir, des époques d'aveuglement et de folie. Dans ces temps de ténèbres , les principes et les croyances les plus salutaires, elles les abdiquent et s'en moquent ; les institutions les plus précieuses, elles les renversent; les pouvoirs les plus tutélaires , les citoyens les plus honorables et les plus dévoués, les sages les plus prévoyants, les conseillers les plus judicieux, elles les abandonnent, les bannissent ou les tuent. C'est alors que Jérusalem égorge les prophètes, parce qu'ils lui ont reproché ses débordements et prédit ses malheurs. C'est alors qu'Athènes exile Aristide, parce qu'il est juste, et fait boire la ciguë à Socrate, pour avoir noblement discouru de la divinité et de l'imraortalilé de l'âme. C'est alors que Rome laisse, en silence, proscrire par la jalousie et assassiner par la

vengeance ce Cicéron qu'elle a si justement proclamé le /jère c^e /« /;«^r/e. Tous les peuples, après un certain âge, passent plus ou moins par de semblables vertiges. Et chose évidente! ces négations, ces ruines, ces proscriptions et ces massacres n'annoncent pas que l'objet sur lequel ils portent ne soit plus fait pour la nation qui le répudie ; ils annoncent seulement que cette nation même est malade. C'est un fiévreux en fureu4' qui frappe ses médecins et repousse tous les remèdes, non pas, certes, qu'il n'en ait pas besoin, mais parce que, dans son délire, il ne sait plus en apprécier le bienfait.

Eh bien ! cet état ne serait-il pas le nôtre, dans le cas où nous serions, comme on le dit, sur la pente d'une apostasie? Si nous abandonnons réellement rÉglise, est-il démontré que c'est parce qu'elle n'est plus digne de nous, et non pas parce que nous ne sommes plus dignes d'elle? Est-ce bien parce qu'elle n'est plus qu'un astre épuisé de rayons? Ne serait-ce pas plutôt parce que nous ne sommes plus que des aveugles, incapables de supporter sa lumière? Est-ce bien, en un mot, parce qu'elle est finie, et non pas simplement parce que nous sommes égarés? Qu'on examine celte question, et l'on verra qu'elle n'est pas si facile à résoudre.

On dira que la présomption est contre nous, parce que ce sont les plus hautes intelligences qui échappent à l'Église. Mais quand la chose serait aussi vraie qu'elle est fausse, que signifierait-elle? —

Hautes intelligences! Mais ces intelligences sontelles donc infaillibles? N'avons-nous pas encore aujourd'hui des Pythagores qui rêvent de la métempsycose ? N'avons-nous pas des Platons, aux proportions réduites, qui penchent vers le panthéisme ? N'avons-noiis pas de petits Descartes qui s'égarent dans des tourbillons, misérable poussière d'idées creuses ou funestes ? — Hautes intelligences! Mais ont-elles étudié seulement un quart d'heure ces doctrines, qu'elles dédaignent comme surannées, et cette Église dont elles supposent que le sceptre chancelle? Et si elles ne les ont pas étudiées , quel sérieux pouvons-nous attacher à leurs jugements et à leurs prophéties? — Hautes intelligences! Mais ne peut-on pas expliquer la déviation qui les emporte en dehors de l'orbite catholique autrement que par les réflexions d'un esprit grave et judicieux, autrement (jue par les intuitions et les conseils d'un esprit supérieur, autrement que par l'impuissance où serait aujourd'hui TÉvangile de fournir un jour assez abondant, une lumière assez vive à la ferme avidité de leur regard aussi fier que celui de l'aigle? L'unique force de projection qui les a entraînées primitivement et les relient encore loin de nous, ne serait-ce pas une faiblesse de passions, l'ascendant d'un exemple, un rêve et une ténacité d'orgueil? — Hautes intelligences! Mais après tout quaml il s'agit d'apprécier une défection religieuse et la valeur de ses conséquen-

ces, on doit moins peser la puissance des esprits que la puissance des raisons, et nous défions d'en signaler une seule qui ait le poids d'un atome, en faveur de cette grande apostasie dont on voudrait se prévaloir contre nous. — Hautes intelligences ! Comme si nous ne savions pas que ce sont toujours quelques-unes de ces intelligences qu'on appelle sublimes qui , justement comparées par l'Écriture à des astres vagabonds, à de. sinistres météores, ont précipité les peuples dans ces aberialions meurtrières , dans ces ténèbres orageuses où se sont jamais englouties leur sagesse et leur grandeur. Sidéra errantia quibiis procelld tenehraruni seivaUi est in eeteriiam '.

Il n'y a donc rien à conclure, contre l'à-propos des doctrines catholiques et de l'Église, de la désertion générale dont on les suppose frappées. On n^en peut pas conclure davantage contre l'immutabilité, disons mieux , contre la perpétuité qu'elles s'attribuent pour l'avenir. Il n'a point été promis à l'Église qu'elle serait immortelle en France, impérissable en Europe; elle ne s'en est jamais non plus flattée elle-même. Il lui a été seulement dit qu'elle subsisterait dans l'univers jusqu'à la consommalion des siècles; c'est là aussi tout ce qu'elle prétend de son coté, et nous-mêmes nous ne lui revendiquons pas d'autre destinée. Eh bien! je ne

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sache pas qu'on fût admis à la démentir, et nous avec elle, quand tout ce qu'on dit serait vrai, quand elle serait à la veille de s'éteindre sur les continents européens. L'Europe est-elle tout le globe? Et lors même que le soleil catholique se coucherait à notre horizon, ne trouverait-il pas en Amérique, en Australie, en Chine, au Japon, assez d'espace et de deux nouveaux pour briller encore et vérifier la parole qui lui a confié, pour jusqu'à la fin des temps, la glorieuse mission d'illuminer le monde?

Ainsi, même en supposant que l'Église et la foi ne tiennent plus à notre sol que par les liens insignifiants qu'on leur prête, ce fait d'abandon et d'apparente caducité ne prouve rien, ni contre la force actuelle, ni contre la durée future, ni par conséquent contre la divinité du catholicisme. Il ne prouve rien , parce qu'un phénomène partiel , fût-il d'ailleurs certain, ne peut détruire une affirmation générale. 11 ne prouve rien , parce que les hommes même les plus éminents et les plus judicieux peuvent combattre ou déserter à tort des croyances pures, ou des autorités encore vivantes et légitimes. Il ne prouve rien , parce que de leur côté les peuples, comme leurs sages et leurs génies, sont, à divers moments, saisis de vertige, et brisent alors, sans motifs comme sans pitié, les doctrines les plus saintes et les institutions les plus respectables et les plus salutaires.

Mais que parlons-nous de catholicisme éteint et d'Église éclipsée? Je prends d'abord leur situation en France et du côté de ceux qui croient.

Voici au premier rang, parmi nous, plus de quarante raille prêtres poui' qui FEvangile est encore autre chose qu'une doctrine oubliée, et l'Église autre chose qu'une puissance méconnue. Yoici après eux des congrégations religieuses dont la population et la foi , pour le moins, égalent celles du sacerdoce. Yoici, autour de ce double centre, des groupes de fidèles qui s'échelonnent sur toutes les branches de la hiérarchie sociale. Sans doute, la France n'est pas au même degré que jadis le royaume très-chrétien. Sans doute, il est certaines classes et certaines provinces où le nombre des vrais croyants est infiniment réduit ; on y voit le vide elle silence régner autour de l'arche sainte. Mais il n'est point de carrières ni de contrées où ce vide soit entier et ce silence absolu. Quelques régions surtout existent au sein desquelles ces débris échappés à la défection générale , ces épis demeurés debout sous la trombe dont le passage a dévasté le champ du père de famille, se pressent plus nombreux. Seigneurs et paysans, artisans et hommes de lettres, ils se font gloire^ pour la plupart, de tenir par des liens impérissables à la religion des ancêtres; vous les voyez, avec un ensemble admirable de dévouement et d'unanimité, en observer les lois, en pratiquer les vertus, en faire

fleurir les plus louchanles comme les plus austères institutions : ou bien , si leur foi sommeille , il suffit d'un faible choc pour la ranimer, comme il suffit du bourdonnement d'un insecte pour réveiller le lion dans les antres de la solitude.

Voilà ce que c'est que le catholicisme eu France. Il n'est personne ici qui ne connaisse, j'en suis sur, ou dans les camps, ou dans les hautes administralions, ou dans le barreau, ou dans les diverses ramilicalions de la science, du comnierce et de l'industrie, un certain nombrede ces hommes restés fidèles au drapeau du Christ et de son Église. Vous en connaissez à Paris, à Marseille, à Toulouse, dans le Nord, en Alsace, en Bretagne; vous en connaissez partout; et s'il est vrai qu'en détail ces chrétiens purs et primitifs disparaissent à travers une population de trente-cinq millions d'hommes, il est également vrai qu'ils forment encore quelques centaines de mille, quand on les embrasse d'un seul regard et rassemblés en un même faisceau.

Eh bien! Messieurs, quand une religion en est encore là, on ne peut dire qu'elle soit nulle. N'y eut-il que deux cent mille catholiques vrais et complets en France; je dis plus, au lieu de deux cent mille n'y en eût-il que cinquante mille, ce serait encore un fait immense, un immense point d'appui. Cinquante mille ! Mais quelle est donc la doctrine religieuse qui, en Europe, règne sur cin-

quante mille convictions sérieuses? Quelle est acluellement la puissance dogmatique qui compte cinquante mille adeptes respectueux et soumis? Trouvez-moi donc, par exemple, dans cette philosophie rationaliste qui se flatte de détrôner le catholicisme et de mener son deuil , trouvez-moi une théorie, un symbole, qui domine seulement sur dix consciences, et un maître qui puisse se vanter d'avoir un seul disciple sincère et dévoué ! Cherchez donc, parmi les sectes qui s'agitent autour de l'Église, en Hollande , en Danemark , en Suède, deux pasteurs qui s'entendent bien sur un principe commun de foi ! Cherchez pareillement deux fidèles dont les croyances soient uniformes, et qui s'estiment obligés d'obéir ou de s'en rapporter à leurs ministres ! Eu dehors de nous, il n'est rien de lié, rien de collectif, rien qui fasse centre et rayon. Je ne vois que des enseignements dédaignés, des esprits divergents, des convictions solitaires, si même on peut dire qu'il existe des convictions. C'est partout le morcellement, c'est-à-dire la mort. Point de cet ensemble d'adhésion qui fait seul la vie d'un dogme; point de cet ensemble de subordination qui fait seul la vie d'une autorité religieuse. Le catholicisme seul en retient la gloire ; et lors même que, par une supposition chimérique, celte gloire se réduirait à la modeste possession de quelques milliers de prosélytes, puisqu'il peut défier et tous les chefs d'écoles et tous les chefs de sectes d'en montrer

autant, il faudrait dire encore que c'est la plus vigoureuse et la plus enracinée de toutes les institutions doctrinales.

Étendez maintenant, généralisez ce glorieux phénomène ! Voyez-le se reproduire avec des proportions inégales, mais toujours imposantes, dans chacun des pays catholiques qui nous entourent! Voyez la Belgique, cet État si profondément chrétien, malgréles efforts tentés par un fauxlibéralisme pour éteindre sa foi ! Voyez l'Autriche et la Bavière, où le clergé, si longtemps assoupi et abaissé sous le joug d'une législation presque schismatique, commence à reprendre possession de sa grandeur et de son indépendance ! Voyez le Piémont et l'Italie, royaumes qui ne laissent pas d'être souverainement religieux, malgré cette écume d'impiété que font flotter à leur surface les triomphes momentanés de quelques frénétiques, ou les persécutions de certains hommes d'État égarés! Voyez l'Espagne qui, pervertie peut-être dans une portion de son aristocratie et du monde officiel, demeure invariablement catholique dans la masse de sa population! Voyez tous ces empires, comptant pour le moins, toute proportion gardée, autant de véritables croyants que nous, et rattachant leurs convictions à des racines aussi profondes ! Voyez cet état de TÉglise, et dites-moi si elle ne fait pas un solennel contraste avec tout ce qui l'environne! Partout vous apercevez des écoles de philosophes qui

meurent dans le vide, des légions d'utopistes qui se débandent, des factions politiques qui s'entredévorent, des sectes religieuses qui se dissolvent. Partout ce sont des constitutions qui se déchirent, des organisations sociales qui se brisent, des pouvoirs nouveaux qui tâtonnent ou succombent, des dynasties qui s'évanouissent ou qui tremblent. Partout un sol mouvant, où rien d'humain ne se rencontre qui ne s'écroule ou né chancelle, et dans cette mobilité générale il n'est qu'un seul point qui présente quelque consistance : c'est l'Église catholique. En suivant les oscillations du mouvement universel, elle n'en est pas emportée; vaisseau puissant, on sent qu'elle reste avec sécurité sur ses ancres, et dans les fluctuations qu'elle subit, elle se borne à se balancer avec majesté sur elle-même.

Ainsi, à ne fë prendre qu'au point de vue le plus modeste, le point de vue numérique, le catholicisme n'est point aussi déserté ni aussi désespéré qu'on le suppose.

Vous me dites qu'en tout cela vous ne voyez que des femmes ou des esprits vulgaires. Et quand même! cette base n'est-elle pas aussi solide qu'une autre? N'est-ce pas la base naturelle et primitive du catholicisme? N'est-ce pas en s'appuyant sur elle qu'il a conquis l'univers et les siècles? Et puisqu'elle lui a suffi pour dominer le passé, pourquoi ne lui suffirait-elle pas pour dominer l'avenir ? Des femmes ! Mais enfin c'est toujours au moins cela , tandis que

les autres doctrines n'ont rien, ne peuvent poser le pied sur aucune conscience, et planent éternellement sur un vide absolu, comme ces éperviers qui tournoient sur un abîme sans y trouver de proie. Et puis d'ailleurS;, qui m'oserait dire que, par un instinct mystérieux, ces femmes ne discernent pas dans le catholicisme une religion créée de Dieu pour leur nature intime, et digne, à ce titre, de régner éternellement sur le monde? Des esprits vulgaires ! Mais les paysans de la Judée n'eurent-ils pas autrefois, en matière de croyance, des idées plus saines que les sages de la Grèce ? Et qui m'apprendra s'il n'en est pas encore de même, et si tels pâtres de nos montagnes n'en savent pas plus que nos philosophes sur les grandes questions de la conscience et de la destinée humaine? Quelle est, au reste, TÉglise d'Europe qu'on prétendrait réduire à des esprits vulgaires? Celle d'Allemagne? Mais n'a-t-elle pas eu Gœrres et Schlegel? Celle d'Italie? Mais Maïo à Rome, Pellico à Turin, ne seraient-ils par hasard que des astres sans éclat? Celle d^Espagne? Mais la Catalogne ne pleure-t-elle pas encore, dans le chanoine Balmès, tout récemment enlevé, un controversiste magnifique, un philosophe profond, un publiciste supérieur? Celle (l'Angleterre? Mais qui n'a entendu parler de Wiseman,de Newman eldeManning? Celle de France? Mais fut-il à noire époque de nom plus radieux que celui de Chateaubriand ? Ce nom malheureu-

semenl ne fut pas sans tache; mais enfin sa gloire n'a-t-elle pas retenti plus puissamment clans le monde que le bruit pourtant si solennel des vagues qui s'en vont à toute heure saluer son tombeau et, pour ainsi dire, chanter sa mémoire ? Et ce nom ne fut-il pas porté par un homme qui se fit toujours honneur d'être catholique? A ce reflet qui lui vient de la mort, l'Église ne voit-elle se joindre parmi nous d'autres illustrations, etdes illustrations encore vivantes? Épiscopat, sacerdoce, parlement, journalisme, Institut, partout n'a-t-elle pas des plumes brillantes, des logiciens redoutés, des orateurs éloquents, des savants estimés et des génies à part? Non, Messieurs, pour être catholique, on n'est pas plus aujourd'hui qu'autrefois nécessairement déshérité d'intelligence; l'alliance qui se fit entre le talent et la foi, dans l'esprit et sous la plume des Cyprien, des Lactance, des Fénelon, des la Luzerne, n'est point encore rompue; Dieu n'a pas permis au souffle de notre siècle d'éteindre tous les flambeaux au sanctuaire de son Église, et quand on suppose que les adversaires du Christ font à eux seuls le monopole de la science et des lumières, je ne dirai pas qu'on fait de l'iniquité, je dirai plutôt qu^on fait de la plaisanterie.

Première protestation contre la décrépitude de l'Église : puissance du nombre, de la conviction et du mérite dans les âmes qui lui sont demeurées fidèles. Une seconde protestation, c'est la vigueur de la hiérarchie dans l'Église.

Que faut-il aune hiérarchie pour être fortement organisée? Cinq choses : nombre et choix dans les recrues qui en alimentent le mouvement et en renouvellent les rouages ; force et activité dans la discipline qui la surveille et la régularise; obéissance consciencieuse et absolue dans les membres subordonnés qu'elle embrasse; sagesse et intégrité dans les hauts pouvoirs qui la couronnent ; considération générale pour l'ensemble des éléments qui la composent : voilà les conditions dont la réunion la dotera d'une constitution vigoureuse. Le nombre et le choix des recrues Tempêcheront de s'user au frottement des jours qui se succèdent ; par la force et l'activité de la discipline, elle se défendra contre ces affaiblissements qui ne manquent jamais d'envahir les administrations trop livrées à ellesmêmes ; de la plénitude et de la générosité de l'obéissance elle tirera cette facilité d'évolutions et ce concert, cette précision de fonctionnement, sans lesquels nulle machine vivante ne peut atteindre sa destinée ; la sagesse et l'intégrité des hauts pouvoirs lui garantiront la rectitude et l'à-propos de l'impulsion suprême et générale ; enfin, dans la considération publique, elle trouvera ce fonds de bienveillance universelle qui seule mène au succès, et ce siège moral, dont toutes les institutions ont besoin pour s'asseoir et prendre cet aplomb de stabihté qui résiste au temps et aux révolutions.

S'il est un fait palpable au monde, c'est bien

que l'Église d'Europe réunit tous ces principes de vigueur, tous ces éléments de cohésion, tous ces gages de durée, dans sa hiérarchie. Nous n'en sommes plus, il est vrai, à ces époques où les familles de certains ordres, comme autant de coupes trop pleines, versaient, bon gré, mal gré, dans le sacerdoce leurs enfants de surabondance, au risque;, avec eux, de jeter de l'écume sur le pavé du temple. On entre dans nos rangs à flots moins pressés ; mais les sources du recrutement ecclésiastique ne sont point taries pour cela, malgré certaines entraves légales, qui tomberont , je l'espère. Ces générations qui se présentent pour succéder à celles qui passent, sont assez nombreuses pour permettre à l'Église une ample liberté de discernement et de séparation; et jamais peut-être, en effet, elle ne déploya plus de rigueur dans l'élection des matériaux qu'elle appelle à réparer des brèches ou à former de nouvelles assises aux murs de son sanctuaire. Autant elle est sévère à les juger avant de les admettre, autant elle Test à les surveiller quand ils sont une fois sous sa main. La discipline ailleurs peut être plus rude, nous défions de la trouver plus ferme. Nulle part également elle n'est plus efficace; et lorsque partout on se plaint des abus introduits par l'esprit d'indépendance et de relâchement , le clergé se demande si jamais il se soumit au frein d'une régularité plus austère. On reconnaît tout ce que le sentiment du devoir exerce

sur lui d'empire à la générosité de son obéissance. Que le vicaire de Jésus-Christ parle, et d'un pôle à l'autre, de Rome à Calcutta, de Varsovie à Macao , pas un genou sacerdotal qui ne fléchisse, pas une bouche de pontife ou de clerc qui ne répète avec religion : « Jésus-Christ nous a commandé par l'organe de Pierre ! accomplissons ses ordres. » Il en est de même dans chaque diocèse. L'évéque ordonne, et le prêtre marche avec autant de promptitude et plus d'amour que le soldat à la voix de son chef. En détail aussi bien que pour l'ensemble, on peut toujours appliquer à l'Église ce mot qu'en a dit un homme illustre de notre temps : « C'est une grande école de respect. » C'est aussi qu'au faîte d'elle-même, elle nous offre une grande école de sagesse et de vertu. Dites-moi, Messieurs, s'il est une conscience impartiale et honnête qui osât faire monter jusqu'aux grands dépositaires de l'autorité catholique ce flot d'accusations qui poursuit et submerge tant d'autres pouvoirs? Ditesmoi s'il est une couronne dans le monde, brillant, au même degré que la leur, du triple éclat de la modération, delà prudence et de l'incorruptibilité? Non, Messieurs, et de là vient une gloire qui complète et couronne toutes les autres : c'est l'estime jointe à la confiance des peuples. Il est incontestable que nulle autre puissance ne jouit, dans la même mesure, de la vénération générale; et c'est ainsi que s'expliquent les immenses contre-coups d'en-

tliousiasme et d'acclamations provoqués par les réformes émanées de Pie IX, ce pontife naguère si béni^ maintenant si affligé, et toujours si magnanime. S'il n'avait été que roi de Rome, à peine eût-on parlé de lui dans les gazettes d'Italie. On n'a applaudi par delà l'Europe et tous les océans aux bienfaits dont il a doté l'ingratitude de ses États, que parce qu'il porte sur son front une royauté morale respectée par toutes les nations, par celles même qui ne veulent point relever de son sceptre dogmatique.

Que je suis simple, du reste, d'insister sur tout cela ! Ceux qui en veulent à l'Église ne la plaignent pas de ce qu'elle est trop faible; ils se plaignent plutôt de ce qu'elle est trop forte; la fermeté de sa hiérarchie les désole. Mais ce qui fait leur désespoir doit faire notre espérance. Ah! si nous en étions où en était l'Orient lorsque le souffle d'Arius faisait chanceler ou tomber les principaux appuis du sanctuaire; si, comme nos pères, il y a soixante ans, nous en étions à pleurer sur la tribu sainte mutilée par la hache ou décimée par la proscription, je concevrais des alarmes. Mais non : les cadres de la milice sacrée sont forts et complets; et, sachons-le bien, la hiérarchie ecclésiatique est pour chaque chrétienté ce que les colonnes sont au temple^ ce que les os sont au corps humain : tant que les colonnes sont solides, le temple est assuré de lui-même ; tant que les os sont sains et forte-

ment emboîtés, le corps a des chances dévie. Ainsi en est-il des Églises particulières; le tissu de leur sacerdoce, quand il est puissant et compacte, est pour elles une éclatante garantie d'avenir et d'immutabilité. Seconde protestation : la hiérarchie.

Enfin, Messieurs, il y a une troisième manière de mesurer ce qu'une religion conserve de vie : c'est celle qui consiste à l'apprécier par la fécondité de son action. Quand vous la voyez faire éciore avec abondance parmi les peuples ses fruits les plus sublimes, quand, même après des siècles et des siècles d'incessante création, sa sève, aussi puissante qu'au premier jour, enfante alors , et avec la même opulence, des vertus magnifiques, des générosités éclatantes, des œuvres salutaires, on ne peut direqu'elle ait fait son temps. Qu'importe qu'à cette tige antique quelques rameaux aient été arrachés; on ne juge pas d'un arbre et de sa destinée par le nombre des branches, mais parleur richesse: l'avenir est à lui tant que la racine est féconde.

Je n'ai pas besoin de vous faire observer que c'est là encore la iiloire de F Eglise. Personne n'ignore qu'elle n'a pas cessé de produire, au milieu de nous, des conscienceshonnêtes, d'irréprochables probités, des mœurs dignes des âges primitifs à force d'être sans tache. Personne n'ignore qu'indépendamment de ces merveilles solitaires de sainteté, elle suscite, avec autant de fertilité qu'autrefois, les merveilles collectives du dévouement et du sacrifice. Personne

n'ii^nore quels innombrables essaims de novices elle emprunte à tous les rangs tie la société, pour les pousser, ou chez les frères des Écoles chrétiennes, ou chez les sœurs de Charité, ou dans d'autres congrégations hospitalières et charitables, institutions superbes, les plus riches diamants du catholicisme, les plus brillantes fleurs de l'humanité. Personne, enfin, n'ignore qu'elle ne se contente pas d'alimenter ainsi des œuvres- créées avant notre époque : ce serait déjà sans doute assez pour attester que les siècles ne l'ont pas appauvrie ; il ne faut pas moins de vigueur pour perpétuer l'existence, que pour la donner une première fois. Mais l'Église ne se borne pas là : chaque jour elle fait jaillir de son intarissable cœur des inventions d'amour et de bienfaisance proportionnées au besoin de notre âge de fer. Qui ne connaît l'association de Saint-Vincent de Paul, elle qui, frappant une sorte de conscription sainte sur cette jeunesse des écoles , autrefois presque tout entière dévouée au plaisir, en tire maintenant une armée au service de l'infortune? Qui ne connaît ces réunions de Saint-François- Xavier, assemblées touchantes où l'on voit , sous l'œil de Dieu, l'évêque, le savant et le poëte chrétien se mêler fraternellement aux artisans les plus ignorés, et consacrer à les moraliser cette puissance de la parole et ce prestige du talent que tant d'autres consacrent à les pervertir? Il serait impossible d'énumérer toutes les inspirations de l'Église à

notre époque. Autour d'elle tout est stérile. Où sont les vertus et les bienfaits du rationalisme? Où sont ceux dont la philanthropie nous a dotés et dont le catholicisme n'ait eu Tinitiative ? Où sont ceux de l'hérésie, comparés à ce qui s'opère au sein de l'unité romaine? Tout cela n'imagine rien; tout cela ne fonde rien; tout cela n'étonne par rien, si ce n'est par une apathie incurable ou une incurable impuissance, tandis que l'Église, par une magie inépuisable, féconde les sols les plus ingrats, et fait naître, à tout instant et à chaque pas, non-seulement dans nos villes, maisjusque dans les hameaux les plus incultes, jusque dans nos régions les plus arriérées, une foule d'oeuvres inconnues, fleurs célestes des vallées ou de la montagne, dont la nouveauté vous surprend et dont le parfum vous enchante. Je ne sache pas, Messieurs, que celte vertu génératrice soit un symptôme de décrépitude.

Après la puissance de fécondité vient la vertu d'expansion. Il y a une double expansion : expansion de retour, expansion de conquête. Expansion de retour, qui consiste à ressaisir des royaumes dont on avait été proscrit, comme la vague remonte sur des grèves qu'elle avait abandonnées ; expansion de conquête, qui consiste à envahir des territoires où l'on n'a pas encore dressé sa tente et planté son drapeau. Expansion de retour, expansion de conquête qui, réunies, attestent dans la

puissance qui les déploie un trésor plus ou moins abondant d'activité et de jeunesse. On ne cherche à se répandre que parce qu'on entend gronder en soi-même des torrents de vie qui demandent à déborder.

Eh bien ! l'Église fait éclater du sein de nos continents, et par tout Tunivers, cette double force d'expansion : elle la jette comme une double main sur le monde. Expansion de- retour. Au fond de l'Orient, à peine le canon des Anglais a-t-il eu fait crouler les vieilles et jalouses murailles de la Chine, que des prêtres européens se sont hâtés de franchir la brèche avec le vainqueur, et d'aller réjouir du bruit de leurs pas la cendre des martyrs et des missionnaires ensevelis dans l'Empre du Milieu. L'Inde surprise a renoué mieux que jamais, par les mains de nos frères, ces traditions de Thomas et de Barthélémy, dont elle a conservé dans ses légendes et sa liturgie des vestiges si frappants, quoique défigurés. En Afrique, le prêtre français a détrôné le marabout musulman ; et vers les ruines d'Hippone où, pendant quatorze siècles, elle n'avait entendu passer que le cheval du désert et s'agenouiller que l'Arabe fanatique, l'ombre consolée d'Augustin a vu accourir, sur les ailes de nos vaisseaux, des pontifes appelés à relever son trône et à continuer sa mission. Plus près de nous, regardez l'Angleterre ! La foi et l'unité semblent y rentrer à pleines voiles avec ces milliers de navires qui cinglent vers

ses ports! Londres, à lui seul, compte près de trois cent mille catholiques ; ils vivent sous le gouvernement d'un prélat qui déjà, peut-être, se nomme officiellement, si ce n'est pas prophétiquement, archevêque de Westminster. Leur culte s'exerce sans entraves dans une multitude de chapelles, et surtout dans un sanctuaire authentiquement décoré du titre de cathédrale. Chaque jour amène, pour ainsi dire, de nouveaux flots à la foule qui court inonder ces pieuses enceintes. On ne saurait croire avec quelle rapidité les conversions se multiplient, non-seulement dans le peuple, mais dans la double aristocratie de la fortune et de la science. Tous les matins, la vieille université d'Oxford est obligée de prendre un nouveau deuil pour quelqu'un de ses docteurs passé à la grande famille romaine; et si le mouvement qui s'est manifesté dans son sein se poursuit, bientôt elle s'étonnera de trouver ses murs ou complètement déserts, ou peuplés seulement de savants catholiques. L'Allemagne ellemême ne reste pas étrangère à ce branle sublime. Ou dirait, en un mot, que toutes les régions, autrefois transformées en tombeaux pour l'Évangile, soient maintenant travaillées par un immense esprit de vie : partout il se révèle un tressaillement, pareil à celui d'un mort qui tenterait de soulever sa pierre sépulcrale; Dieu paraît nous avoir réservés pour un spectacle jusqu'à ce moment inouï dans l'histoire, la résurrection de plusieurs grandes chrétientés, et c'est

l'Église d'Europe qui sera le thaumaturge et parfois le théâtre de ce prodige sans exemple.

Expansion de conquête. L'Église a toujours eu pour principe et pour gloire de faire reculer les limites de son empire avec celles du monde connu; c'est un hommage que lui rendent les annales de tous les siècles, sans en excepter le nôtre. Prenez une carte géographique; examinezjusqu'aux points les plus imperceptibles, semés par la nature sur la double immensité des continents et des mers! L'Église, avec des contingents pris en Europe, a jeté des armées d'invasion partout ! Elle poursuit et alt^intle Tartare dans les déserts de la Mongolie ; ses missionnaires battent les forêts et les montagnes du Laos et du Camboge. Ces mille groupes de l'Oçéanie, depuis Gambier jusqu'à Tile Ysabel, sont-ils autre chose qu'une longue chaîne dont elle a successivement rattaché les anneaux à ses antiques possessions? Au sein de la Nouvelle-Hollande, ne fait-elle pas marcher ses progrès parallèlement à ceux de la découverte et de la civilisation, sur cette terre qui cache encore son cœur et la source de ses fleuves dans des profondeurs inexplorées ? Sur tous ces théâtres, elle verse ses sueurs, plus d'une fois son sang, et ce n'est jamais sans fruit. Partout elle triomphe, et chacun de ses triomphes est une transformation magnifique. Elle ne trouve en arrivant que des enfants ou des anthropophages ; le lendemain de son débarquement, ils deviennent des

hommes, et quelques jours après, ils seront des martyrs.

Que signifie tout cela ? Est-ce un symptôme de décadence ou un signe de permanente jeunesse? Ah ! quand un homme vieillit, vous le voyez s'envelopper d'une involontaire apathie. Au lieu de s'épancher, il se concentre en lui-même, soit pour jouir plus intégralement des restes de son existence, soit parce qu'il lui semble qu'en ne jetant au dehors aucune parcelle de ses forces, et en les condensant dans ses mains, il pourra soutenir ainsi plus longtemps la caducité de sa vie qui chancelle. Se répandre, regagner ou conquérir, c'est le propre d'une fraîche et ardente virilité. C'était à trente ans qu'Alexandre subjuguait les Perses et pénétrait jusqu'à rindus. Bonaparte n'avait que vingt-sept ans à Rivoli, à Castiglione; vingt-neuf, en Egypte et dans ces combats que quarante siècles contemplèrent du haut des Pyramides. 11 en est des institutions et des sociétés comme des individus. Si l'Église penchait au déclin parmi nous, comme jadis à Smyrne, à Antioche, à Ephèse, ses instincts et sa vertu d'expansion seraient taris ; elle emploierait les derniers débris de sa vigueur à étayer, tant bien que mal, l'édifice de sa gloire, croulant sous le poids du passé. Et puisqu'elle fait mieux, puisque, au lieu de replier toute sa chaleur en ellemême, son âme, foyer généreux, lance des flots d'étincelles à tous les vents des cieux et de l'es-

pace ; puisqu'elle n'éprouve pas le besoin de s'emprisonner dans ses terres, comme le vieillard qui doit mourir et ne cherche plus qu'un tombeau; puisqu'au contraire, tourmentée par la sainte passion de la conquête, elle en suit les élans et en recueille les triomphes, c'est preuve qu'elle est aujourd'hui ce qu'elle était hier, et qu'elle peut dire, dans le sentiment d'une inépuisable énergie : Je suis reine et maîtresse des siècles futurs: Heri, ho~ die et in secula.

Nombre imposant encore, malgré les défections accomplies; vigueur toute-puissante dans sa constitution hiérarchique; force merveilleuse dans sa vertu de création et d'expansion ; voilà trois genres de phénomènes que nous venons d'admirer dans l'Église, et, grâce à ce triple avantage, on peut dire que, malgré son âge plusieurs fois séculaire, elle retient parmi nous quelque chose de la fermeté du granit. Assurément tout cela peut se briser dans un orage; mais enfin tout cela existe; l'Église n'est pas seulement un fait, elle est un fait vivace, incrusté dans toutes les jointures de l'organisation sociale, comme le lierre dans les fentes de la muraille dont il forme le manteau.

Et ce qu'il y a d'étrange, c'est que ceux-là même qui prétendent ce fait usé en subissent à leur insu l'empire dominateur, et prouvent qu'il est encore debout et plein de sève ! Oui, Messieurs, et c'est par laque je termine; oui, les catholiques qui parlent

le plus de l'affaiblissement ou plutôt de l'extinction morale de l'Église, ceux qui se croient le plus hautement en possession d'échapper à son influence sont encore retenus, rattachés au trône de Jésus-Christ par six chaînes mystérieuses, et lui prêtent sans le savoir, pour le supporter et l'emmener triomphalement vers l'avenir, la force de leurs bras et le témoignage d'une foi involontaire. Et d'abord, impuissance de nier. Le paganisme ne peut soutenir le regard , il suffit d'un coup d'œil pour en dévisager la folie ; et du moment où il le considère, le dernier écolier de philosophie se dit, avec sa raison de quinze ans : C'est niais, c'est faux ! Mais pour la doctrine de l'Église et pour l'Église elle-même la négation n'est pas si prompte ni si facile ; vous ne trouverez jamais un homme qui, résolument et avec un accent de conviction tranchée, ose en dire, comme de la mythologie : C'est absurde! On va tout au plus au doute, et c'est là pour le catholicisme un témoignage de vie. Une institution n'est pas finie tant qu'elle n'est pas jugée, et qu'au lieu d'un mépris audacieux et spontané on a pour elle au moins le respect de l'incertitude et de l'hésitation. A l'impossibilité de nier s'ajoute un attachement universel et profond pour l a dénomination de catholique. Combien s'affranchissent des croyances et des devoirs que ce titre suppose; mais ils retiennent ce titre lui-même, comme s'il contenait une attestation de noblesse.

Tls en sont fiers ; ils rougiraient de l'échanger contre un autre. Preuve évidente qu'on ne regarde pas l'Église comme morte : on ne chercherait pas avec cet empressement à se faire baptiser par une ombre, laissez-moi dire le mot, par une momie ; on n'en porterait pas le stigmate avec une fierté si jalouse! Enchaîné au Christ par une estime pour ainsi dire fatale , par une affection comme indélébile pour son nom, le septicisme de notre époque y est encore ramené comme inévitablement par les nécessités du succès d'une part, de l'autre par les découvertes et les conclusions de la science. Oui, par les nécessités du succès : pas une théorie ne peut réussir qu'en se donnant pour un commentaire de l'Évangile et en s'abritant sous son patronage. Oui, par les découvertes et les conclusions de la science. Histoire, terre, océan, cieux, on a tout sondé dans des intentions hostiles ; des nuages qui planent sur tous ces mondes on a tenté de faire sortir des tonnerres, destinés à pulvériser l'Église, et au lieu de foudres on n'a tiré que des rayons qui sont allés se concentrer dans ses doctrines comme dans leur foyer naturel, et mettre en lumière quelque face pîus ou moins voilée de ses dogmes augustes : on s'est ainsi trouvé l'auxiliaire de celle dont on voulait être le meurtrier. Les inspirations de l'agonie ne sont pas moins glorieuses au Christ que les investigations du savoir. Beaucoup lui disent pendant la vie : Je

ne te connais pas! qui s'en rapprochent à l'heure suprême. Il leur semblait dur d'en porter le joug ; mais ils estiment prudent de mourir dans ses bras, attestant par ce retour final qu'il est encore à leurs yeux la voie par laquelle on peut atteindre le plus sûrement au terme de sa destinée!

Les catastrophes publiques produisent le même effet sur Tesprit général que le trépas sur l'esprit individuel. Ainsi nos derniers orages ne semblent-ils pas nous avoir rapprochés de l'Église ? Nous l'avons appelée beaucoup plus après qu'avant ces tempêtes à consacrer nos fêtes civiques, à sanctifier nos lois et nos constitutions, à bénir nos fondations coloniales, à cicatriser nos plaies, à prier pour les victimes de nos discordes. Ses martyrs, nous les avons admirablement glorifiés ; son chef suprême proscrit, nous nous apprêtons à le recevoir avec autant d'unanimité que d'enthousiasme : témoignage d'un peuple encore fondamentalement catholique, en dépit du septicisme dont on tâche de l'imprégner depuis plus de soixante ans! La foi est en nous comme un feu souterrain. Quand la terre est calme, ce feu reste invisible; quand la terre se déchire, il s'élance en tourbillons, et les cieux, qui ne le soupçonnaient pas, rougissent au loin de ses lueurs.

Confiance donc, Messieurs! Confiance, parce que nous croyons, et que notre conscience seule déjà présente à l'Église un sol qui n'est pas sans consis-

lance! Confiance aussi, parce qu'elle trouve un point d'appui dans l'àme même de ceux qui prétendent lui être rebelles ! Confiance, parce que d'ailleurs, quelle que soit sa destinée parmi nous, elle ne laissera pas d'être immuable dans le monde! Dieu en a ainsi disposé ; tout est lié à son Christ et à l'Église, qui en est comme la représentation vivante; ils sont le soutien de tout, Omnia in ipso constant; mais en même temps tout leur seit de soutien. Il y a action du centre sur tous les points de la circonférence; il y a aussi répercussion de chaque point de la circonférence sur le centre, pour l'affermir et le rendre toujours plus inébranlable ! Avec cela que pouvons-nous craindre ? Laissons parler tranquillement tous les prophètes de ruine ! Laissons sans effroi gronder le flot des temps et des révolutions humaines! L'Église est une pyramide dont les fondements se prolongent et se cachent aussi profonds et aussi loin que l'axe même de l'univers moral. Elle s'appuie sur ce pivot mystérieux autour duquel tout s'agite sans que jamais il remue pour sa part; et quand les années s'accumulent au sommet de cette pyranaide sacrée, quand les ruines s'amoncellent sur Técartement de sa base, nous devons en être heureux pour elle. Tout ce poids n'aboutit qu'à la mieux fixer sur elle-même, et à la doter contre toutes les secousses futures d'un plus immuable équilibre.

Le fond de celte conférence a été successivement développé dans diverses cathédrales de France. Ainsi, elle a été entendue à Nantes, à Toulouse, à Metz, et chaque fois avec des modifications plus ou moins profondes, empruntées à la situation où se trouvaient alors l'Église et le pays.

Voici un passage donné à Metz le 7 mars 1852, deuxième dimanche de carême.

« A cet esprit de discipline et de subordination qui fait la vie des corps publics se joint dans le clergé l'attachement à ses fonctions et un zèle aussi ardent qu'infatigable pour les remplir. Rien ne l'en détourne, et rien ne Ty rebute. Il s'y concentre et s'y dévoue plus que jamais ; on a été forcé de le reconnaître ; et Dieu, dans ces derniers temps, nous a fait trouver dans le pays des témoignages de justice et des gages de considération d'autant plus consolants qu'ils nous sont arrivés contre toute espérance et en dépit d'une conspiration formidable, organisée même par les gens de bien. Il y a peu d'années encore, ces hommes, soidisant honnêtes, n'ont-ils pas fait ce qu'ils ont pu pour déconsidérer le prêtre dans l'opinion publique ? On a vu des journaux qui, certes, ne se faisaient pas faute d'être corrupteurs affecter pourtant envers nous un faux puritanisme, et, le croiraiton? accuser d'immoralité notre enseignement théologique. Il est vrai que ceux dont la chaste plume et la conscience effarouchée rédigeaient ces arti-

des, dépouillaient à ce moment-là même nos grandes bibliothèques de leurs manuscrits les plus précieux, et qu'ils ont dû chercher dans la fuite un abri contre la prison, sans pouvoir échapper à la honte dont les tribunaux ont justement flétri leur mémoire. Mais enfin Ton n'y regardait pas alors de si près, et l'on applaudissait de confiance, dans un certain monde, aux calomnieuses indignations de leur austérité. En même temps qu'on faisait ce feu de tirailleurs contre les initiations suspectes du séminaire, on lançait des pamphlets ex professa, sorte de bombe incendiaire, sur la confession. On essayait d'armer contre elle la jalousie de l'époux, la prudence de la mère , les vertueuses alarmes de la jeune fille, et personne n'a oublié quelle effroyable explosion firent ces libelles, et combien d'efforts conjurés se déchaînèrent pour en étendre les ravages. On était si fort, on se sentait si bien maître de la popularité qu'on affronta toutes les hardiesses. Dans certains romans, le prêtre fut mis tout bonnement en regard avec des forçats ; il va sans dire que ce fut aux forçats que des écrivains adorés alors décernèrent les honneurs de l'intelligence et même de la probité. La dépréciation ne pouvait être plus profonde; il fallait quelle devînt générale. Alors on nous hacha par petits quartiers, si j'ose ainsi dire; on mit chaque jour un lambeau de notre caricature dans des feuilletons ; on nous expédiait ensuite aux abonnés, passez-moi cette fi-

iO — gure triviale, comme on envoie des huîtres dans leur bourriche, el c'était à peine s'il y avait dans le pays un comptoir, un café, un salon, je dirais même un boudoir où, pour dissiper les dernières pesanteurs du matin, on ne crût devoir dévorer ce mets appétissant connu sous le nom àe jésuite. Si l'on ne savait pas lire, on pouvait se contenter encore en regardant au coin des rues le placard des annonces ; on y voyait invariablement figurer im personnage ecclésiastique, à la physionomie étrange, au costume grotesque, chargé d'offrir le résumé et pour ainsi dire la moralité du poëme à ceux qui ne pouvaient pas en parcourir le texte.

Ainsi s'adressait-on , par toutes les voix, à tous les sentiments pour nous abaisser, ou plutôt nous ruiner dans l'estime générale. On voulait à toute force nous faire périr sous le ridicule ou l'indignation; nous n'étions plus, en définitive, à traiter que comme des niais ou des monstres ! Et qu'estil arrivé le lendemain du jour où Ton a fait ces ignobles tentatives? A Dieu ne plaise que je le dise par un sentiment d'orgueil ou de méchante joie ! j'aimerais mieux voir ma langue se dessécher que d'obéir à de semblables inspirations. J'avouerai même qu'en le rappelant je parle en insensé, suivant le mot de l'apôtre saint Paul : Insipiens dico. Mais enfin le fait est là, palpable, éclatant comme un miracle de providence! Un orage elfroyable

s'est abattu sur le monde social ; tous les pouvoirs humains ont disparu dans l'abime. A ce moment terrible et solennel, le clergé seul est resté debout, et depuis lors il a vu les journalistes et les romanciers, qui l'avaient dénigré, succomber à leur tour sous le coup d'un mépris inexorable ou de triomphes plus humiliants que le mépris même. Leurs lecteurs imprudents, après nous avoir exécrés ou honnis, nous ont invoqués dans le péril comme un palladium pour les défendre. On nous a soufferts et parfois même glorifiés dans certaines assemblées qui n'avaient presque jamais rendu contre nous que des arrêts de défiance ou d'exclusion , et, par le retour le plus étonnant du ciel et de Fopinion, notre éloge a retenti non-seulement sans sifflets, mais avec applaudissements, au sein même des académies, où le prêtre n'avait été nommé jusque-là que pour être salué par le rire de Voltaire.

0 mon Dieu ! soyez-en béni, non pas, certes, pour nous, qui ne craignons pas plus que l'Apôtre de passer pour la balayure du monde ; mais soyezen béni pour l'honneur qui peut en revenir à votre nom, dont nous sommes les apôtres ; pour la gloire qui peut en rejaillir sur votre vérité, dont nous sommes les interprètes; pour l'avantage que peut en retirer la patrie , dont nous serons toujours, quoi qu'on en dise, les enfants dévoués:

« ]\on nobis, Domine^ non nobis; sed nomini tuo da glorianij super misericordia tua et veritate tua \ »

' Psaume cxiii, 9.

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