DE LA NATURE ET DE LA POSSIBILITÉ DES MIRACLES
Hessixubs y
Je reprends aujourd'hui la trame interrompue de nos conférences. Pendant les années qui Tiennent de s'écouler, je n'en ai pas perdu le fil. J'attendais patiemment que Dieu fit naître l'occasion de continuer mon traTail, et d'achever les démonstrations qui se rattachent au premier mot de notre symbole catholique. Mon attente a été récompensée, puisqu'il nous est permis de sortir aujourd'hui de l'ombre où nous nous tenions cachés , et de transformer en prédications solennelles nos humbles leçons.
n 7 a quatre ans, je traitais de la préparation rationnelle de l'acte de foi par l'examen des pro-
4 VinGT-Fr-UllIEME GOlSFiREKCfi.
phéties. Les siècles émus apportaient tour, à tour leur tribut d*oracles aux pieds de Celui qui commença , par une révélation nouvelle , les temps nouveaux auxquels il a donné son nom. La science , la sagesse et la miséricordieuse providence de Dieu se 'révélaient avec tant d'éclat dans le parallélisme des prédictions et des événements , que nous ne pouvions pas nous empêcher de soumettre une première fois notre raison à la vérité. C'était assez; mais Dieu nous aime avec une sorte d'excès. En faveur de notre faiblesse , il accroît le nombre et la splendeur de ses manifestations. Il a donc mis les miracles à c6té des prophéties , afln que, si nous ne sommes pas satisfaits de le voir dans son omnis-cience , nous puissions le contempler encore dans sa toute - puissance , et affermir ainsi nos convictions ; car , en unissant ces deux visions dans un même principe ^ nous obtenons plus forte et plus impérieuse cette conclusion : Dieu a parlé ; croyons à sa parole.
La question des miracles est devant nous, Messieurs. Intéressante et capitale à toute époque, elle est actuelle et décisive si Ton considère Tétat présent des esprits. Entrons -y résolument, et traitons aujourd'hui de la nature et de la possibilité des miracles.
Je ne déGnirai pas le miracle, comme certains apologistes, « un éyénement contraire aux lois de la nature (1) ; » car cette définition prête le flanc à de fausses interprétations , bien que cependant on puisse la soutenir, si Ton suppose qu*en établissant les lois qui régissent le monde , Dieu a statué sur les exceptions. L'idée d'une contradiction dans les actes diyins répugne à notre intelligence ; c'est pourquoi il importe d'en écarter même l'apparence. Saint Thomas Ta fait , et , sur ce point difficile , il a , selon son habitude , mieux dit que personne. 11 définit le miracle : ce un fait produit par Dieu en dehors de l'ordre établi et communément observé parmi les êtres : quod fit dtvinitus prœter ordinem stalutum, et communiter servatum in rébus (l). » Cette définition nous met franchement en présence d'une action transcendante; mais on n'y voit, dans les termes, aucun indice équivoque d'une action contradictoire; elle n'isole point le miracle de l'ordre universel , elle le retire simplement d'un ensemble de phénomènes régulièrement produits par des causes inférieures directement sou-
(1) Bergier, Dictionn. de ihéol.f MiRACUS.
(2) Summ, contr, gmU, I. III» cap. ci.
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mises à la caase première. Enfin elle mesure avec soin rétendue de tout prodige, et lui assigne ses véritables et invariables limites. Ce n'est pas une influence générale qui trouble Tordre établi, c'est un fait particulier qui laisse subsister , excepté en ce qui le concerne , les lois aussi bien que les êtres et les mouvements qu'elles régissent. Quant à son essence même, le miracle occupe dans la hiérarchie des actes divins une place inférieure à Tacte créateur et conservateur des êtres, puisqu*il s'applique bien moins aux substances qu'à des propriétés dont il change les habitudes.
Cependant, Messieurs, le miracle est un fait qui étonuQ jusqu'à l'admiration, non pas parce que son origine échappe aux grossières conceptions des hommes vulgaires , mais parce qu'elle est un mystère pour tous y même pour les savants , qui ne peuvent lui assigner aucune des causes connues : voilà pourquoi on l'appelle miraculum, miracle. C'est un fait qui surpasse toute cause créée ; ni la loi du mouvement , ni les propriétés de la matière , ni les principes conservateurs de l'ordre physique, ni l'intervention des volontés humaines, ni l'action occulte des esprits ne le peuvent expliquer : voilà pourquoi on l'appelle par excellence virtus, vertu, force. C'est un fait qui démontre l'action d'un principe surnaturel en ce que , nouveau et inattendu , 0 appelle notre attention sur sa cause , ce qui n'aurait pas lieu s'il
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était (Comme noyé dans l'ensemble des choses qui s'offrent d'ordinaire à nos sensations (1) : Toilà ponrqnoi on rappelle signe , signum. Il démontre avec édat, éminence et souyeraineté : Toilà pourqnoi on ïajfi^lle porimtum , prodigium, prodige. Tette est la nature du miracle. Il yarie de forme , d'application , de valeur , selon les effets qui se produisent ; mais sa nature reste la même , et toujours il dérive du même principe : de Dieu agissant par un acte réservé et surpassant plus ou moins les forces de la nature.
Dieu arrête le soleil, il transforme la matière, il lui communique des propriétés qui semblent n'appartenir qu'aux esprits : voilà le sommet des prodiges , le mi* rade de premier ordre; car en aucune manière la nature ne peut opérer de pareilles choses. La nature donne la vie; c'est elle qui fait sortir la plante de la prison où elle l'avait renfermée , la pousse jusqu'à la surface de la terre et lui ouvre avec d'infinies délicatesses les mille petites bouches par lesquelles elle respire; c'est elle qui fait édore les germes mystérieux d'où s'échappent tous les êtres qui vivent ici-bas , depuis le plus obscur , le plus faible , le plus disgracié , jusqu'à celui qui commande et tient tout à ses pieds. Mais en cela Dieu la surpasse, car la
(1) « Signum seriem rerum excedere débet, et natarae consuetudinem superare , itemque novnni et inexpectatum esse , ita ut id sit insigne sîngulis qui vident et audiunt. Ideo enim signum appellatur, quod sit insigne. Insigne autem non ftierit si delitescat in communia tate cseterarum rerum. > (jChryiost, contra Fausium, 1. XXVI, cap. lU.)
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nature ne pent rien sur tout ce que la mort a frappé : ses forces se rebutent contre un cadavre. Dieu, au contraire , le saisit , le relève et le renvoie au milieu des vivants : c'est le miracle du second ordre. Enfin la nature , par une marche lente et méthodique , une succession d'actions et de réactions , un procès régulier, comme disent les médecins, peut guérir certaines infirmités. Dieu la surpasse en supprimant la durée de ses opérations et faisant succéder, dans un seul instant , la santé à la maladie : c'est le miracle du troisième ordre , le plus petit de tous.
Mais petit ou grand , entendez-le bien , Messieurs , le miracle est essentiellement une œuvre divine , c'està-dire une œuvre qui vient de Dieu , et qui par sa lumière nous conduit à Dieu. Pourquoi ce fait singulier, étrange, qui s'écarte violemment des règles établies? Kst-ce que l'ordre physique appelle de lui-même une pareille exception? Non, elle ne peut avoir sa raison d'être que dans l'ordre moral. Je vois la nature se troubler comme sous l'impression d'une main invisible ; des signes apparaissent dans les cieux , un mort ressuscite , un malade revient subitement à la santé lorsque l'art l'avait condamné; je m'étonne , je me demande qui est là. Ou plutôt non , je ne me permets pas cette question , je n'ai pas même le temps de songer à la faire ; mais , par une induction fatale , je vois Dieu dans son œuvre. C'est lui seul qui a produit la nature , lui seul qui a soumis
tous les êtres à des monyements régnliers et à des rapports ordonnés : c*est donc loi seul qui peut agir en dehors de ces monyements et de ces rapports. Aussi je ne me méprends pas sur son œuvre dès que je Tai vue. Dieu est là. H se manifeste non plus par les tranquilles reflets de ses perfections dans les choses créées , mais par un éclair soudain de sa puissance.
Dieu est là. Que veut -il? n veut nous assurer de sa présence et de sa protection , juger notre conscience, condamner notre dépravation, châtier le crime, récompenser la vertu ^ révéler quelque vérité importante, ajouter à la somme de nos devoirs. Enfin il intervient dans Tordre moral et religieux , afin de nous 7 mieux faire connaître la mesure de ses exigences sacrées. C'est pour cela qu'il se fait précéder d'un signe éclatant. L'intervention de Dieu dans Tordre moral et religieux , voUà une circonstance capitale que nous ne pouvons pas isoler de la notion du miracle ; car cette circonstance nous explique les oppositions que le miracle rencontre partout, et la guerre qu'on lui fait. S'il n'était que grandiose et admirable , on lui donnerait une place d'honneur dans les démonstrations scientifiques. S'il ne manifestait que la présence de Dieu, s'il se réduisait à un simple bonjour adressé par le premier Être aux créatures , ce serait pour la philosophie un devoir et un plaisir d'eu parler avec éloge. Mais que Dieu vienne régler lui-même une petite
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vie que rhomme avait arrangée d'avance; qn^il se mêle d'éclairer notre ignorance , de réprimer nos passions; qu'il gourmande nos mauvais instincts; qu'il nous montre sur cette terre , où nous voulions planter notre tente et jouir à Taise, des voies âpres, des chemins difficiles ; que le miracle soit le signe de tant et de si dures prétentions : voilà qui est gênant, voilà ce que ForgueU de Tesprit, la corruption du cœur et tous les bas appétits de la matière ne souffriront pas. Aussi entendez les hauts cris que Ton pousse de tous côtés : — Pas de surnaturel ! arrière les miracles ! le miracle est impossible , le miracle n'est pas constaté : c'est du charlatanisme y du magnétisme, de la magie. Arrière I nous n'en voulons pas.
Vous n'en voulez pas? Ah! Messieurs, je le crois bieni Dieu révélateur, Dieu censeur de votre vie. Dieu législateur de vos actions. Dieu vous gène, et, afin de vous dissimuler son intervention , vous cher* chez à écarter le signe éminent , souverain , infaillible qui vous la manifeste. Ce n'est pas le miracle qui vous tourmente , mais bien Dieu , qu'il faudrait recevoir comme un maître. « Notre ennemi, c'est notre maître , d dit un spirituel auteur ; c'est vrai pour vous. Dieu est votre ennemi , parce qu'il est votre maître. Vous avez beau dissimuler votre aversion à son endroit sous l'enveloppe hypocrite d'une littérature poUe, elle se trahit. Je la vois éclater
1>ES MIRACLES* Il
dans la Intte enragée que vous avez entreprise contre tout ce qni établit le sooYerain domaine de Dieu, comme lumière et comme force de rhumanilé. La nature n'a pas été épargnée. Parce que ses charmes, ses gr&ces, ses splendeurs, ses harmonies prodamaient aTec trop d'empire la perfection divine , tous 1- ayez profanée , souillée , flétrie ; tous en avez fait un monstre où l'infini et le fini, le bien et le mal, se confondent dans un ignoble mélange. Gomment les miracles , dont la Yoix est plus retentissante que celle de la nature^ auraient -ils été respectés?
Messieurs , l'homme obéissant à l'empire de ses passions est capable de tout; et si cette innocente vérité : detÂX et deux font quatre, pouvait prouver aujourd'hui qu'il faut abaisser les prétentions de sa raison , veiller sur les écarts de son cœur , étouffer dans d'énergiques étreintes les révoltes insensées des appétits sensuels , vivre pieusement , sobrement , justement, chastement, avant un mois, je vous en donne ma parole, on aurait publié cent volumes pour prouver qu*il est impossible que deux et deux fassent quatre, que cela n'a pas été suffisamment constaté , que c'est une surprise , une illusion de l'imagination qui nous le fait croire, enfin que c'est le diable qui l'a dit. Heureusement, les mathématiques ne prouvent rien en dehors d'elles-mêmes : voilà pourquoi on laisse bien tranquilles leurs axiomes.
Mais bref, nous sommes entourés de gens ^i
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n'aiment pas les miracles et pour cause , et qui manifestent leur aversion par toutes sortes d'objections. J'ai cm qu'il était de mon devoir d'étudier ces objections, et de les comparer à tout ce qui s'est dit dans les siècles passés, sur le même sujet. Eh bien! Messieurs, il n'j a pas une seule objection sérieuse de Tincrédnlité contemporaine qui n'ait été faite depuis longtemps , et qui n'ait été broyée sous le marteau impitoyable de quelque dialecticien catholique.
Mais si l'impiété ressuscite les erreurs du passé, nous devons ressusciter la doctrine de nos pères. Répondons maintenant à cette première opposition qui va droit au principe du miracle : le miracle est impossible.
Un philosophe du siècle dernier, J.-J. Rousseau, dans un moment de bon sens et de bonne humeur, a daigné nous dire ce qu'il pensait sur la possibilité du miracle. Je vous cite ses paroles , bien que vous les connaissiez, car tous les apologistes modernes en ont fait comme l'épigraphe de leurs démonstrations : « Dieu peut-il faire des miracles, c'est-à-dire peut-il déroger aux lois qu'il a établies? Cette question sérieusement faite serait impie si elle n'était absurde. Ce serait faire trop d'honneur à celui qui la résou-
DBS MIRACLES. 18
drait négativement que de le punir; il suflSrait de l'enfermer* Mais aussi quel homme a jamais douté que Dieu pût faire des miracles (1)? x>
Malgré les façons méprisantes du philosophe de Genève et Tespèce d'auathème qu'il lance h ses con* tradicteurs, il s*est rencontré, de notre temps, plus d*un homme sérieux se vantant publiquement de ne pas croire à la possibilité du miracle. Pourquoi cela, Messieurs? £st-ce que le miracle répugne à notre nature? à la nature des choses? à la nature de Dieu? Si dans Tune de ces trois régions nous rencontrons une opposition sérieuse, je m'avoue vaincu. Mais c'est en vain que Fimpiété cherche à l'évoquer : ses efforts s'épuisent contre l'écrasant témoignage que nous donnent successivement nos propres instincts ^ l'existence et la nature des êtres qui nous entourent, ainsi que les perfections infinies de Dieu.
Le miracle nous étonne , c'est vrai ; mais il ne nous repousse pas. Bien loin de là, il semble qu'il y ait en lui une sorte d'aimant qui sollicite notre nature et l'attire avec force. Bien de si prodigieux qui ne s'ouvre un facile accès vers le sanctuaire où se forme la foi. Nous débutons dans la vie par l'amour de ces agréables chimères qui voltigent au-dessus du monde réel , comme pour corriger ses vulgarités et ses tristesses. Mieux instruits , par l'âge et Tétude , de ce
(1) m* Lettre de la Montagne.
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qui se fait et de ce qui se peut, nous ne savons pas encore réprimer cette tendance de notre imagination vers le monde des merveilles ; et , parvenus aux confins de nos années, nous nous plaisons à ressusciter pour nos enfants les prodiges qui nous ont jadis enchantés.
Est-ce que l'absurde a tant de charme qu'il puisse devenir une vision attachante et aimable? Encore, si nous ne faisions que rêver le merveilleux! Mais il 7 a plus : nous y croyons , ou plutôt le genre humain y croit. C'est un des articles de ce Crtâo traditionnel qu'on rencontre dans Thistoire de tous les peuples. Tous les peuples ont cru aux miracles , toutes les théologies anciennes se sont appuyées sur des miracles. Les Égyptiens, les Assyriens, les Perses, les Grecs, les Romains, nos pères les Gaulois ont laissé pénétrer sous toutes les formes, dans leur histoire religieuse, Tidée du miracle. Aujourd'hui, sur les bords du Gange et de llndus , dans les steppes de la Tartarie , dans les forêts du Nouveau- Monde, nous entendons raconter encore les exploits de la
Divinité dans Tunivers, c'est-à-dire les prodiges qu'elle y a opérés.
D'où vient cette unanime croyance et cette perpétuelle tradition? Est-ce le résultat d'un de ces instincts irrésistibles qu'on peut considérer comme un des plus hauts témoignages de la vérité ? Est-ce le souvenir confus de ce que Dieu a fait dans le monde
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pour manifester son intervention? Qu'importe ? l'incrédule se débat en vain entre ces deux questions; il n*y peut trouver d'autre réponse que cette affirmation suprême : La nature humaine ne repousse pas le miracle , la nature humaine proclame la pôssi* bilité du miracle.
C'est vrai que Tinstinct du merveilleux s'est égaré en des fables ridicules ; c'est vrai que les traditions ont été falsifiées: aussi ne prétendons -nous pas défendre les prodiges particuliers que les religions invoquent, mais ridée que ces prodiges représentent. La doctrine primitive de l'unité de Dieu n'a -t- elle pas été altérée ? Mille divinités mensongères n'ont - elles pas disputé à l'unique et vrai Dieu les prières et l'encens qui lui reviennent? Malgré cela» le consentement unanime du genre humain ne cesse pas de prouver l'existence de Dieu. Ainsi, malgré les chimères et les fables dont s'est repue l'imagination des peuples , leur consentement unanime proclame la possibilité du miracle.
Le procès est donc vidé avec notre nature. C'était facile. Jetons maintenant un regard sur l'ensemble des créatures, et demandons -leur si elles repoussent le miracle.
Le miracle, dit le Docteur angéliqne , est en dehors de l'ordre naturel, extra ordmem naturœ, mais il n'est pas contraire à la nature. L'essence des choses demeure, malgré les variations qu'introduisent, dans
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les êtres particuliers , lés commandements particulière qui opèrent les prodiges. La nature humaine est toujours la même, et après que la loi générale qui nous condamne à mourir vient d^étre exécutée, et après qu'un commandement particulier vient de rappeler Tun de nous à la vie. Ne nous égarons pas dans de vaines conceptions , ne faisons pas de la nature un être dans l'être , un être qui , après avoir tout reçu de Dieu , n^est plus occupé qu'à opposer son veto h toutes les opérations divines.
Selon saint Thomas , la nature des choses créées , c'est d'être des instruments, produits d'un art infini. Mais à quoi servent les instruments, sinon à obéir à l'action de celui qui leur imprime le mouvement? Et quand Dieu ne passerait pas à travers les causes intermédiaires qu*il a lui-même disposées, violenterait-il pour cela la nature d'une chose qu'il a créée et mise au moude pour exécuter ses volontés? Diton d'un corps qu'il obéit à un mouvétaient contre nature, quand il subit l'action d'un agent supérieur?
L'eau, par son propre poids, tend vers les abîmes ; mais quand l'astre qui illumine nos nuits s'approche de rOcéan , l'Océan lui répond en s'abandonnant à son attraction mystérieuse. Ses flots immenses se soulèvent , comme se soulèverait la poitrine d'un géant troublé dans son sommeil par une apparition. D'une rive à l'autre, un mouvement grandiose an-
nonee que la masse profonde des eaux quitte les abtmes où elle reposait, comme pour tout envahir. Mais un grain de sable Tarréte ; relâchée par la force sidérale qui Tavait enlevée , elle retombe sans trouble et toujours prête à obéir quand un nouvel appel lui sera fait.
Dirons-nous de ces magnifiques gonflements de la mer qu*ils sont contraires à la nature, parce qu'ils contrarient les pentes naturelles d'un corps ? N'est-^ce pas plutAt un phénomène digne d*une inépuisable admiration? Ainsi devons -nous penser du miracle : c'est une sorte de marée produite sur un point delà création, et à travers le mouvement déjà communiqué à tous les êtres par Celui qui est Tastre éternel , le pôle de toutes les existences» le centre universel, le moteur suprême, eufin le maître de toutes choses. Loin d'être contraire à la nature, il n'est que Texécution de cette loi générale de la nature , en vertu de laquelle tout être créé est soumis , dans son exisr tence et ses mouvements , au suprême moteur.
La nature tout entière est le produit de Tart di* vin : Tota natura est sicut quoddam artificium dU vifUB arlis (1). Architecte sublime du monde, Dieu s'est représenté dans son œuvre : ayant mis dans chacun des êtres quelque image lointaine de ses perfections, il reste toujours la mesure étemelle et int
(1) Summa contra geni,, 1. III, cap. xcix.