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18 VINGT - ET rUniÈMB GOUFERENGB.
finiment parfaite des créatures. SU y avait dans celles-ci quelque choae qu'on ne pût ramener au type divin y voilà ce qui serait contre nature. Mais même en agissant d'une manière insolite et miraculeuse sur les êtres, Dieu n'y met rien qui ne se puisse rapporter à sa propre mesure, h sa perfection typique, par conséquent rien qui ne soit naturel ,* ce qui fait dire à saint Augustin : a Dieu , qui a créé et constitué toute la nature, ne fait rien de contraire à la nature : ear une chose est naturelle à un être , si elle a pour auteur celai de qui procède tout mouvement, tout nombre et tout ordre dans la nature : Erit euique rei naturaU quod Deus fecerit,.. a quo est omnis motus, numerus, ordo naturœ (1). »
Vous comprendrez mieux cette vérité , Messieur» , si, au lieu de considérer uuiquement Tordre inférieur des substances visibles , vous gravissez les hauteurs sublimes d'où l'esprit embrasse d'un seul coup d'œil tous les ordres. Ils se suivent sur une échelle décroissante dont chaque degré nous indique leur subordination mutuelle. L'ordre moral est supérieur à l'ordre physique , c'est incontestable. Ce dernier doit donc se plier à toutes les exigences du premier. La nature le veut ainsi : d'où il suit que la nature veut que tout corps et tout mouvement se prêtent aux transformations qu'il plaira à Dieu de leur faire subir,
(i) Cité par saint Thomas. !ùid.
poar la perfecticm de Tordre moral. Qu'ua monde change de place : si ce changement doit aboutir à la production d'un seul acte de vertu ^ qui rapproche un être intelligent et libre aussi près qu*il est possible du tjpe divin , c'est on ne peut plus naturel. Nous ne devons donc pas dire : le miracle répugne à la nature des choses ; mais bien : le mijracle est conforme à la subordination des ordres et par conséquent à la nature des choses.
En pouvons-nous dire autant de la nature de IMeu? C'est ce qu'il faut examiner.
Dieu se manifeste principalement à nous par deux perfections écrites en caractères étincelants sur son œuvre même : la puissance et la sagesse.
La puissance : elle est sans bornes comme TÊtre divin lui-même; voilà pourquoi nous lui donnons un nom qui ne convient qu'à eUe : nous l'appelons l'omni-puissance, omnipotentia. Dieu, ayant la ^nitnde de l'être, peut produire tout être; il n'y a que ce qui répugne à l'être qui répugne à sa toute-puissance. Or, l'être et le non-être dans un même temps, un même lieu et un même sujet répugnant seuls à l'être , l'être et le non-être dans un même temps , un même Ueu et un même sujet , répugnent seuls à la toute -puissance de Dieu. Partant de ces ootioos, il suffit , Messieurs , de lire attentivement la définition que nous avons donnée du miracle, pour se convaûwre qpie les idées qu'dle exprime représentent
20 VINGT-ET-VlflEME GOMFERfiltGB.
uniquement Télre, et ne renferment en elles-mêmes aucune espèce de contradiction. Nous pouvons donc, an nom de la toute*puissance divine, décréter absolument la possibilité du miracle. Hais une comparaison avec les effets produits et subsistants de cette toutepuissance va nous éclairer davantage.
Dieu peut tout, et déjà il a montré son pouvoir souverain, en tirant des entrailles du néant ce monde au sein duquel nous sommes plongés. Qu'estce qu'un miracle, je vous le demande, si on le compare au fruit de l'acte créateur , à cette mer?eille immense dont la science humaine ne connaîtra jamais que la superficie!
Dieu lui-même , pour calmer les troubles et apaiser les murmures de son serviteur Job , Dieu a daigné nous raconter son œuvre dans un langage qui m'a toujours ravi. Dieu a chanté lui-même le miracle primitif, fondamental, sur lequel s'appuient, duquel dérivent tous les prodiges qu^il lai plaira de faire ou qu'il nous plaira d'imaginer. Écoutez -le. C'est du sein d'un tourbillon , image de son augaste colère , que tombe sa parole : « Oh étais- tu quand je jetais les fondements de la terre , lorsque les astres du matin me voyaient faire , et que les enfants de Dieu étaient dans la joie? Qui en a réglé toutes les mesures? Qui a tendu sur elle le cordeau? Par qui ses bases sont -elles affermies? Qui en a posé la pierre angulaire? Lorsque la mer brisait ses digues comme
un enfant qui s'échappe du sein de sa mère^ qui Ta renfermée? Qui lui a donné pour Tétements les nuages, et qui Fa enveloppée d'obscurité comme des langes de Ten&nce? Je lui ai mis des portes et des barrières, et j'ai dit : Tu viendras jusque-là, lu n'iras pas plus loin : ici tu briseras Torgueil de tes flots. Est-ce toi qoi commandes à Tétoile du matin, et qui assignes à l'aurore le lieu de son leVer? Sais -tu où habite la lumière, quel est le séjour des ténèbres? La neige , la grêle , les pluies impétueuses et les foudres, qui les fait tomber sur la terre ? Qui abreuve les lieoi déserts et désolés? Qui fait germer les plantes? qui engendre pour eUes les gouttes de rosée? Si tu veux envoyer la foudre, t*<^ira-t-elle? et reviendra -t -elle en ta main, dire : Me voici? Est-ce toi qui donnes aux lionceaux leur pâture, lorsque, couchés dans leurs antres, ils épient leur proie? Est-ce toi qui prépares au corbeau sa nourriture, lorsque ses petits errants disent à Dieu qu'ils n'ont rien à manger? Qui a rompu les liens de l'onagre et qai Ta jeté Ubre dans le désert? Sa maison , c'est la solitude; ses tabernacles, les terres stériles. Est-ce toi qui donnes au cheval sa force, et qui as hérissé son cou d'une crinière mouvante? Le feras -tu bondir comme les sauterelles? Le soufiSe fier de ses naseaux répand la terreur. H creuse du pied la terre ; il s'élance avec audace ; il se précipite au - devant des hommes armés. H méprise la peur , il affronte Tépée.
23 VINGT-ET-UniÈME CONFÉRENCE.
Sur lui résonne le carquois; la lance et le bouclier 8*agiteat : il bouillonne, il frémit, il dévore la terre, à peine entend- il le bruit des trompettes. Lorsque Ton sonne la charge , il dit : Allons ! Il sent de loin le combat , les excitations des capitaines et les cris confus de Farmée. Est-ce toi qni donnes à Taigle la force qui l'emporte au sommet des cieux? De là, il contemple sa proie, car ses yeux perçants la découvrent au loin ; il la rapporte à sucer à ses petits. Job , Job , est-ce toi qui as fait toutes ces merveilles ? Bépondsmoi (I). » Et Job, épouvanté autant que ravi de tant de gloire, s*écrie : a Que puis-je répondre au Seigneur, moi^ faible créature? J*adore et je me tais. » Adorons et taisons -nous avec lui.
Messieurs , quand on connaît Fœuvre de Dieu , créateur et providence ^ il n'y a plus rien d'impossible à croire ; car, comme le dit fort bien saint Augustin : « Les merveilles de la nature sont si nombreuses et si grandes que, si elles ne nous étaient montrées, ou racontées par des témoins dignes de foi, nous les jugerions impossibles : Deus. . . potuit creare tam muïta, quœ niri wtenderefUur aut a crêiiniiê hôéieque testibus dicermtur , perfecto imposstifUia pu(arentur (2). » En effet, supposons - nous dans des ombres profondes , et beaucoup plus impar&its q[ae nous ne le sommes. Notre monde ne sera qu'une triste
(1) Job., cap. XXXVIII, XXXIX.
(2) De Cwitate Dei, 1. XXI , cap. vit.
DES miACLlfô, f 8
plâDète, bornée de tous cétés par ub nuage; une lumière tremblante et sans éclat guidera nos pas. Point d'astres sur nos têtes , point d'abîmes où s'avancent graTement les constellations magntSques qui peuplent l'azur du firmament ; mais un spectacle plat et uniforme, dans un borizon rétréci. Voilà que tout h coup un inconnu vient s'asseoir h nos côtés, et nmis raconte les splendeurs d'un monde semblable à celui que nous babitons aujourd'hui et que nous voyons tous les jours. Soyez-en sûrs, la première expression de notre ravissemait sera cette interrogation spontanée : Est-ce possible? Ehl oui, cela est possible, puisque cela est. Est-ce possible? C'est la question que je me suis souvent adressée à moi-même, en entendant raconter les merveilles de ces deux mondes extrêmes au milieu desquels flotte notre existence i le monde de l'infiniment grand et le monde d^ Tinflniment petit. Plus d'une fois j'eusse crié : Chimère ! 41 je pe me fusse appuyé avec confiance sur le9 fiXpérlçnces et les travaux des savants.
Le monde est créé : donc le miracle est possible; c^r j du plus au moins, la conclusion est rigourev4e- Le miracle n'est qu'un mouvement ^ mais ne voyez-vous P99 que, dans l'ordre des product^Qs, le ppvveipent est inférieur h la substance et k la forme? Lw subât^Aces sont créées, (e^ formes sont données : dpnc le qaouvemçiit, fût-il iqsolite, peut être produit. A Cftte a|Drmat|on : Dieu peut faire des miracles , nous
24 VINGT- ET -UNliME GONFéRElfCB.
n'avoDs à répondre qu'une chose bien simple : Gela ne-m^étonne pas , le plus fort est fait.
Si la puissance de Dieu était enchatnée à Fégard des créatures, c'est qu'il les aurait armées, en les créant, d'une force d'inertie capable de résister à sa souveraine volonté. Mais une telle hypothèse est absurde : si Dieu peut communiquer quelque chose de sa perfection infinie, il ne peut ni la dédoubler , ni la transmettre ; Dieu s'abaisse par amour jusqu'au plus petit des êtres et lui donne place dans ses desseins et ses paternelles sollicitudes , mais il ne peut abdiquer devant qui que ce soit.
— C'est bien ainsi que nous l'entendons , disent les ennemis du merveilleux. ïïon, Dieu ne peut abdiquer devant qui que ce soit des êtres qu'il a créés ; mais il peut, il doit abdiquer devant lui-même, c'est-à-dire il peut, il doit arrêter l'exercice d'une de ses perfections, quand il est inconciliable avec une autre perfection. De même qu'il est puissant , Dieu est sage. Or, sa sagesse est armée d'une pénétration infinie, à l'aide de laquelle il ne conçoit que d'immuables desseins et ne forme que d'immuables décrets. Sa volonté est fixée, par cela même qu*il sait tout disposer sagement. Les exceptions, les surprises, les retouches accusent l'incapacité des législateurs humains; mais Dieu doit être à l'abri de pareilles variations : ce qu'il a décrété de tonte éternité, il ne peut le changer dans le temps, sans blesser mortelle-
ment sa parfaite nature. A Taide de ce principe, examinons Tœuvre de Dieu ; qu'y devons - nous le plus admirer? Est-ce Fimmense yariété des substances et des formes, ou les lois qui règlent entre elles tant de créatures dans le même monde ? QueHe méthode savante ! quel ai^rangement ! quel ordre ! Depuis l'explosion du nuage primitif dont les éclats ont peuplé l'espace , jusqu'à l'apparition de la vie , par combien de mouvements harmonieux sont passés tous les corps ! L'ouvrage est achevé. D'un bout à l'autre les lois fonctionnent avec une régularité et une entente magiques. Infatigables pèlerins , les astres parcourent les routes du firmament , toujours maintenus aux mêmes distances , malgré l'impétuosité de leur course et la variété de leurs révolutions. Leur lumière s'alimente k des sources inépuisables. Hs s'éclairent mutuellement, sans jamais se blesser par des rayons indiscrets. Portent-ils la vie dans leur sein , nous Tignorons ; mais le monde qui nous soutient la fait partout resplendir. La vie, quelle merveille! Dans les plantes et les animaux qui possèdent la vie , que de mouvements variés qui jamais ne se mêlent ! Par quel admirable procédé l'être qui va se dissoudre travaille à sa propre reproduction , sans jamais se tromper ni de genre, ni d*espèce! La mort elle-même, l'inévitable mort, contribue au rajeunissement et à la perpétuité de la vie : elle sait tirer des influences fécondes des corps qu'elle a divisés et comme réduits à rien. Enfin,
26 vn«GT-ET*UNJ£tfB GOHFÉRENGB.
de quelque côté qu'on étudie k aatore , <m ue peut s'empêcher d*y constater la régularité dea phéoo^ mènes , d'y admirer Tordre , d'y vénérer la loi. Hais la loi, c'est vous, ô Dieu très -sage! c'est iow vous que j'admire, c'est vous que je vénère; mais plus je vous admire, plus je vous vénère, plus je m'obstine à croire qu'il est impossible que vous puissiez violer un si bel ordre par des mouvements extravagants : le miracle vous ferait tort. Donc , le miracle ne s^ peut concevoir que par des esprits ineptes , qui n'ei^* tendent rien à la sagesse de vos résolution^ et h la fermeté de vos décrets. Nous vous remercions , Seigneur, de nous avoir donné l'intelligence.
Yoilà l'objection, Messieurs. Je ne crois pa9 en avoir diminué la force. Elle a séduit plu$ d'un esprit naïf et trop préoccupé de l'immutabilité divine ; mais toute forte et séduisante qu'elle est , je ne désespère paa d'y répondre victorieusement.
Procédons avec ordre, puisque nps adv^^s^jr^ aiment l'ordre. L'objection que vous venez d'entendre est -elle primitive ou dérivée? c'est-à-dire part-çUe réellçmept ^n principe de l'immutabilité divine, ou bjeo se rattache-t-elle à un système? Cette distinction est importante ; car elle nous perpiçt d'évincer d*im seul coup U moitié de nos ennçmip.
£n effet, pour beaucoup de philoçophç», l'objectipn faite contre les miracles est dérivée, c'est-à-dire qn*elle se rattache à une théodicée qui la rend fausse,
DSS MIRACLES. 27
absnrde et vain^. SaTez*Yous ce que c*est que cette illustre nature dont on proclame si hautement Timmutabilité? Eh bien , c'est le diyin , le divin marchant à sa manifestation suprême, ou plutôt se préparant m fait de conscience par lequel il prendra définitivement possession de lui-même. La nature, c*est une apparence! une apparence de qui? de quoi? du fond éternel, de Vmfini, de la ivbstance, l'absolu, l'idéaL..; car Dieu, c*est tout se montrant en tout. Donc tout e«t aussi nécessaire et immuable que Dieu, puisque Dieu est tout. Donc, le miracle est impossible, puisque c^e^t un dérangement en Dieu lui-même.
Vous le comprenez , Messieurs , le principe étant erroné , Tobjection qui en découle ne peut avoir aucune force. Saint Thomas , de son regard profond , semble avoir entrevu cette difficulté quand il formule ainsi le principe de la procession des choses : <j: Créaturœ a Deo non procedunt naturaliter, sed per voluntaUm : Les créatures ne procèdent pas de la nature de Dieu, mais de sa volonté (1). »
Cependant , Messieurs , si nous partons d*une notion pure de la Divinité , c'e^t-à-dlrç d'up Pieu yp , personnel , absolu , nécessaire , père et mettre de toute? choses, Tobjection se soutient -elle? pas 4a* Ttntage.
Pom* U réUW y des philosophes plM iqgf Aifiu^
(1) Summa contre gnt,, 1. TU , c«p. XGvm*
28 YIHGT- ET -UNIÈME GOIfFÉRSNCE.
que bien avisés, ont inventé le système des causes collatérales. — Dieu, disent-ils, a mêlé originairement aux lois qui se manifestent chaque jour, par des phénomènes réguliers et constants , certaines causes occultes qui ne doivent produire leur effet que dans un temps déterminé et dans des circonstances opportunes. Dès qu'un miracle devient nécessaire, ces causes fonctionnent , et ainsi chaque prodige étant le résultat d*une cause créée à l'avance, dont l'action intermittente est réglée de loin par la Providence , on ne peut s'en autoriser pour accuser la sagesse de Dieu. — Messieurs, ce système introduit dans le plan divin une complication dangereuse. L'incrédulité ayant, plus d'une fois, invoqué les lois inconnues pour se débarrasser du miracle , il est diflScile de la réfuter , dans Fhypothèse des causes collatérales. J'ajoute que cette complication est inutile; car il sufBt, comme nous le verrons tout à Theure, d'une simple prévision d'exceptions et d'un simple décret préparatoire pour sauver la sagesse de Dieu.
D'autres ont imaginé de confondre toute loi créée avec la volonté même de Dieu : — Omnis lex e$l ipsissima Dei voluntas, c'est Dieu qui produit immédiatement tous les phénomènes, comme il produit immédiatement toutes les substances. Puisqu^il est parfaitement libre dans son action, il ne peut s'offenser lui-même, s'il déroge, dans un cas donné, à ses habitudes extérieures ; pas plus que nous ne nous offensons nous-
Bi&S MIRACLES. 39
mêmes , lorsqu'il nous plait d*mterrompre un de nos actes ou de changer quelque chose à la régularité de notre vie. — J'ayoue, Messieurs, que cette réponse est expéditiye ; mais est-elle bien conforme à la véritable notion de l'ordre universel? Je ne le pense pas. Les plus grands génies ont reconnu dans la nature l'action des causes secondes originairement créées pour produire un ensemble d'effets déterminés. Ces causes, disposées hiérarchiquement, s'élèvent, par le progrès de leur perfection, jusqu'à la cause première à laquelle elles sont soumises. Dans cette conception, Dieu nous apparaît au sommet des choses, comme créateur et ordonnateur suprême , avec toute la majesté qui convient au nom de Roi des rois que lui donnent les saintes Lettres. Les gouvernements humains, image lointaine du gouvernement divin , semblent nous révéler cette disposition hiérarchique des causes. Nous rejetterons donc ridentification des lois naturelles à la volonté divine, et nous opposerons simplement à ceux qui combattent le miracle , par la considération de la sagesse de Dieu dans ses œuvres extérieures , les notions métaphysiques qu'ils Ignorent.
La vie divine ne se compose pas, comme la nôtre, de moments qui se succèdent : c'est un immobile instant ; c*est le point central d'une circonférence , point indivisible qui répond à la fois à toutes les divisions de la durée et de l'espace. Les deux extrémités du temps se touchent dans la main de Dieu ; c'est par un
30 VINGT -ST- UNIÈME COIfFÉRENGE.
seul et môme acte qa*il comble les abîmes qui les séparent. Il veut tout d'un vouloir simultané; iln'j a donc pas pour lui de rétractation possible. Le miracle est pris dans l'unité de son vouloir.
Mais en supposant que Dieu voie le temps comme nous le voyons, ce qni est une faute grossière de métaphysique, change-t-il pour cela ses décrets quand il fait un miracle? Non, Messieurs. Ceux qui le prétendent comparent Dieu à eux-mêmes (i); mais, dit saint Augustin , a en Dieu tout est prêt et fixé d*avance. Il n'y a rien de ce qu'il semble faire par une soudaine résolution, qu'il n'ait prévu de toute éternité. Dans les mouvements successifs et temporels de la créature qu*il gouverne si admirablement, nous attribuons la soudaineté à sa volonté , bien qu*il ait ordonné les causes de toutes choses dans l'immutabilité de son très -saint conseil, de telle sorte que ce qu'il fait en son temps, comme une chose présente, il l'a déjà fait en sa volonté comme une chose future (2). » Ce qui veut dire que Dieu ordonne les
(1) c Nam quia illis qaidquid novum faciendum tenit ia aténiem , novo consilio faciunt (mulabiles quippe mentes gérant ) profecto, non Deum quem cogitare non possunt, sed semetipsos pro illo cogitantes, n«n iHumsed se ipsos, nec illi, sed sibi comparant. » (S. Antf., De Civitate Dei, cap. xvii, n® 2.)
(2) « Apud Deum dlsposita et fixa sont omnia, nec aliud fadt quasi consilio repentino, qood non ex œternitate se fticturum esse pittocivit. Sed in creaturas temporalibus motibus, quam guberaat mirabiliter, ipse non temporaliter motus , quasi repentina voluntate facere dieitur, quod ordinatis rerura causis consilii sui secretissimi immu-
DES MIUAGLBS. SI
temps avant tous les temps, qa'il fait les lois et les dérogatioiis par des décrets préparatoires , et qae , par conséquent, il ne peut j aroir pour lui, quoi qu*on en dise, ni sorpnse , ni changement , ni retouche , ni Relation. Il n'y a pas de surprise, parce qu'il fait ce qu'il a éternellement prévu. Il n'y a pas de changc^ment, parce qu'il réalise ce qu^il a éternellement dé^ crétë. Il n'y a pas de retouche, parce que , surpassant la nature par un acte qu'elle ne peut pas accomplir , il s'en montre le maître. 11 n'y a pas de violation, parce que, laissant la loi tranquille, il demande à un individu ce que cet individu lui doit , c'est-^-dire de lui servir d'instrument. Du reste , ce mot piolatian qui fait le fond de toutes les objections est une équivoque : la loi n'est pas violée par le miracle; mais après comme avant les faits particuliers qui soustraient des sujets déterminés à l'empire de la loi , a6ii de manifester l'intervention divine , la loi reste ce qu'elle est.
Donc, comme dans notre nature, comme dans la nature des choses, rien dans la nature de Dieu ne s'oppose au miracle. Que dis-je ? Messieurs , Dieu se doit à lui^nème de produire ces phénomènes exceptionnels, dont rincrëduiité se sert pour accuser son infinie perfection. Père des lumières et conservateur de tout ordre , il a le droit de demander aux natures
tabilitate disposait, qaae suis qusaqae temporibas agnita, et presentia ftcit et ftttora jam fecit. » (S. Aug., Enarr, in Ps., cap. v. n^ 35.)
32 VI]!fGT-ET-Uf41£ME CONFÉREKGE.
inférieures, des mouyements et des transformations qui peuTent éclairer notre esprit, toucher notre cœur^ et contribuer ainsi à la perfection de Tordre moral. Providence de notre vie, il faut qu'il puisse en écarter, à notre prière, les influences qui ressembleraient à des fatalités funestes. C'est beau que la nature soit soumise à des habitudes régulières ; mais c'est plus beau encore que, par respect pour une vie d*homme, par égard pour une foi qui s'éteint ou pour une vertu qui chancelle , ces habitudes soient suspendues. Cette suspension nous révèle, avec une parfaite évidence, la subordination des créatures inférieures aux créatures supérieures, des destinées obscures de la matière aux nobles destinées de Tesprit. La puissance, la sagesse et Tamour se donnent le baiser de paix dans une même action.
Mais quand même Dieu n'aurait rien à nous dire, rien à nous demander, rien h nous donner, je voudrais encore qu'il pût à son gré manier le monde et ses lois, pour montrer qu'il est le maître. «Le meilleur mo jen , dit saint Thomas , de faire voir que la nature entière est soumise à la volonté divine , c'est que, dans certaines circonstances^ Dieu opère quelque chose qui sorte de Tordre naturel ; car par là il est évident que Tordre des êtres procède de Dieu , non par suite d'une nécessité de sa nature » mais en vertu de sa libre volonté (1). x> Nier la possibilité du
(i) «NuUo enim modo melius manifestari potest, quod Iota natura
miracle , pour soumettre tous les êtres à l'inflexible domination des lois établies, c^est ressusciter la doctrine vieillie du destin, c'est livrer notre grand Dieu^ pieds et poings liés, h cette exécrable/* divinité qui troublait jadis la paix des immortels; c'est retomber de la région des lumières, où nous sommes élevés par le christianisme , dans les ténèbres honteuses du paganisme; c*est détruire, par un acte insensé, tous les progrès qui se sont heureusement accomplis dans Tordre intellectuel.
Non , créateur des êtres et des lois, vous ne pouvez pas être leur esclave : Non subjacel naturœ legibus a quo legem amnis natura sartitur (I). Brisez vos entraves par des prodiges , soyez maître. Les esprits faibles s'en scandaliseront peut -être; mais, malgré leurs vaines déclamations , le bon sens populaire réclamera éternellement des miracles, pour Thonneur de votre providence et de votre liberté.
divinaB snbjecta est volontati, quam ex hoc qaod quandoque ipse pneter ordinem natur» aliquid operatur, ex hoc enim apparet quod ordo renun processita Deo, non per necessitatem natur», sed per Uberam voluntatera. i (Summa contra gent., 1. III, cap. xcix.)
(i) S. Hilar., De Triniiate, 1. IX, n»72.
DE LA CONSTATATION DES MIRACLES CONTRE LES AFFIRMATIONS ET LES RÈGLES DU RATIONALISME.
Messieurs ,
Une question se présente comme d'elle-même après cdle de la possibilité : c*est celle du fait. Le miracle peut être produit; mais l'a- 1- il été? c'est ce qu'il importe de savoir.
Malgré les vives protestations de ceux qui se tiennent au sommet de l'opposition rationaliste , un certain nombre de nos adversaires ont laissé fléchir leur résistance, et, abandonnant la question purement spéculative, ib se sont contentés de nous opposer ce que j'appellerais volontiers les impossibilités pratiques. « Nous ne disons pas : Le miracle est impossible ;
36 VINGT-DEUXIÈME GOl^FÉRENCE.
nous disons : Il n'y a pas eu jusqu'ici de miracle suffisamment constaté... Jamais Dieu ne s'est révélé d'une manière constatée scientifiquement ; quand il se révélera, nous croirons en lui (l). » Tel est leur langage. Et la solennelle impudence de leurs aflSrmations n'est égalée que par l'absurdité grotesque des règles qu'ils voudraient nous faire subir pour la constatation du miracle. Contre ces afiirmations, contre ces règles,
notre devoir est de venger la vérité et le bon sens indignement outragés. Nous le ferons en répondant à ces deux questions : Gomment le miracle peut-il être constaté? Y a-t-il des miracles constatés?
Un fait extérieur et sensible peut être soumis de deux manières à la constatation : et comme fait présent et comme fait passé ; dans les deux cas, il peut acquérir toute la certitude désirable, en vertu des lois physiques et morales qui concourent à produire , chacune dans leur ordre , l'évidence des faits.
Or, bien qu'il échappe aux mouvements qui animent la nature et la conduisent à ses fins, le miracle ne laisse pas que d'être, par son côté extérieur et sensible, un fait semblable à tous ceux qui se pro-
(1) E. Renan, Vie de Jésus, Introduction,
daisent journeUement dans Tordre physique : comme eux , il peat donc être constaté dans ses deux états , et comme fait présent et comme fait passé.
Ne nous laissons point surprendre , Messieurs , par les équivoques* dont fourmille le langage des prétendus savants qui sont en guerre avec nous. Quand ils traitent les questions religieuses , surtout celles qui demandent une certaine familiarité avec des notions qui leur sont étrangères, il leur arrive , plus souvent qu'ils ne le voudraient sans doute, de prendre le Pirée pour un nom d*homme. C'est surtout à propos du surnaturel qu'ils se livrent à des écarts de paroles que nous nous permettrions de trouver comiques , si la charité ne voulait qu'on eût pitié de l'ignorance. Ils en ont si grand*peur qu'ils en ont mis partout, dans le miracle plus qu'ailleurs. En nous représentant cette opération extraordinaire de Dieu , sous des couleurs étranges , en la dégageant de ses nombreuses et évidentes affinités avec la nature , ils en font une sorte de catégorie à part , qui échappe de tous côtés à nos investigations, qu'il est diflScile d'aborder, de définir, et sur laquelle, par conséquent , il est impossible d'établir la base d'une argumentation rationnelle. Paralyser la force démonstrative du miracle, tel est le dessein de l'incrédulité ; voilà pourquoi elle cherche à nous égarer, en abusant du surnaturel.
Mais n'ayez peur. Messieurs; il y a dans le miracle moins de surnaturel qu'on ne le dit. En dehors de
38 VIlïGT-DEl}XI£ll£ GONFÉEENGB.
Tordre de la grâce , qui est au-dessus de toute nature créée et créable , et par conséquent en supposant que la notion plénière du surnaturel nous fit défaut, Dieu pourrait produire des miracles. Ces miracles seraient, moins la circonstance de leur objet , exactement semblables à ceux qu'il produit aujourd'hui. Ce seraient des effets hors de Tordre naturel, surnaturels quant il leur cause ou leur mode, mais non pas surnaturels dans le sens strict et total de cette expression (1).
— Qu'importe? dira-t-on : c'est une dispute de mots. Ne suffit-il pas qu'un fait échappe h Tordre naturel pour qu'il soit, sinon impossible , au moins extrêmement difficile de le constater? — J'en conyiens, si le fait nous échappe tout entier. Hais si nous pouYons le tenir par ses extrémités , si nous pouvons appliquer à ce qui nous en apparaît des règles sûres , d'où ressort une palpable évidence , le miracle , quant à sa constatation , rentre dans la catégorie des faits vulgaires.
Or, le miracle se compose, si je ne me trompe, de deux faits et d'un mouvement. Le mouvement se dérobe aux sens ; mais les deux faits se révèlent avec une clarté telle, qu'il est impossible de les nier sans offenser sa nature. Un homme est mort depuis longtemps; il est étendu dans son tombeau, froid, immobile, déjà en proie à la corruption ; je le vois, je le touche, je le sens : que voulez -vous que je dise?
(1) Voye» V» Conférence.
DES MIBAGLBS. 89
que eét homme est mort. Mais une parole de maître se fait entendre sur son cadavre. Tout à coup il se relève , il marche , il s'approche de moi , il me parle, il me prend la main; je le vois, je Tentends, je le toaehe : évidemment il vit... Je pourrais croire à une illusion , à nn fantôme de mon imagination , si j*étais senl; mais auprès de moi, dans le même instant, dix, vingt, trente, quarante, cent témoins voient, entendent, sentent et touchent comme moi : donc les faits sont réels, ou bien il ne faut plus croire au témoignage des sens.
Après tout , ces faits sont extrêmement simples et natBrels , pour qui ne les a pas vus rapprochés Tun de Fautré ; mais moi qui les ai vus se produire successivement, je me sens attiré par un mystère. Les faits sont réels, évidents, palpables; et cependant, selon le cours ordinaire des choses, ils ne devraient pas être. Donc, entre ces faits, il y a un mouvement étrange. Je ne vois pas la production de ce mouvement ; mais il m'est impossible de ne pas croire à son existence*
Je pourrais m*arrèter là , Messieurs , j'aurais cous* taté nn miracle sans en connaître la cause. Hais une pente fatale m'entraîne vers une dernière investigation : queUe est la cause de ce mouvement caché dont Texistence m*est révélée par les faits sensibles? C'est à peine si j'ai besoin de la chercher, elle s'offre comme d'elle-même. L'expérience que j'ai des habitudes dé k' nature, et l'application faite par le bon sens, de ce
40 VIRGT-DBGXIEME GORFERBIIGE.
principe élémentaire : — Celui-là seul peut agir e^ dehors de Tordre de la nature , qui Ta créée , — me conduisent instantanément à cette conclusion : — Entre les deux faits dont Texistence m^est incontestablement révélée par le témoignage des sens , c*est Dieu qui a agi ; le mouvement qui les relie est un mouyement divin. — Par cette conclusion, le miracle, comme fait présent , est constaté dans toute sa plénitude.
Bien de plus simple, n'est -il pas vrai, que cette méthode ? Et elle s'applique à tous les miracles possibles ; il n*en faut pas davantage pour les constater. La critique superbe aura beau nous accuser de grossièreté, d'ignorance et de crédulité : qu Importe? quand nous serions grossiers , ignorants et crédules , la certitude n'en souffrirait pas. De quelle délicatesse avons -nous besoin pour voir ce qui nous brise les yeux , et pour comprendre que ce qui se fait contre les habitudes de la nature n'est pas ordinaire ? Quelle science est nécessaire pour apprécier ce qui est à la portée des moindres esprits? Est-il besoin d'être physicien, pour savoir qu'il n'est pas dans l'habitude de l'ombre de rétrograder tout d'un coup de plusieurs degrés sur le cadran solaire ? Est-il besoin d'être physiologiste, pour savoir qu'il n'est pas dans les habitudes d'un homme mort et enterré depuis quatre jours de se relever et de prendre sa place au milieu des vivants? Est -il besoin d'être chimiste pour savoir
DES MIRAGLBS. 41
que la poussière du chemin , à quelque degré qu'elle soit saturée de salive humaine , n'a pas pour habitude de guérir les yeux des aveugles- nés ? Est- il besoin d'être naturaliste pour savoir que, si le blé pousse en terre , il n'est pas dans les habitudes du pain d'en faire autant dans les mains de ceux qui le rompent ? La science est inutile dès que le bon sens suiBt , et la plus grande partie des miracles ont été faits pour le bon sens.
Grossiers et ignorants , nous sommes encore crédules. Eh bien , messieurs les savants , abusez à vos loisirs de notre crédulité : vous ne vous en gênez pas d'ordinaire ; faites-nous croire tout ce qu'il vous plaira de nous raconter. Mais si notre crédulité se laisse surprendre par vos aimables mensonges , elle n'ira pas jusqu'à se méprendre sur la vérité, quand la vérité demandera à entrer par toutes les portes naturelles qui mettent notre ftme 'en communication avec le monde extérieur. Et comme ces portes sont ouvertes chez tout homme, si petit et si méprisable qu'il soit à vos yeux , pourvu qu'il ait le libre usage de ses sens, Tesprit sain, l'expérience conmiune à tous les hommes et la- dose de bon sens qui convient au plus humble des mortels , il est inepte autant que mal élevé de dire que « ni les personnes du peuple ni les gens du monde ne sont compétents dans la constatation du miracle (i). »
(1) E. Renan, Vie de Jésus, Introduction.
42 VJNOT-DECXIÈMB GONfÉREMGB.
Le miracle est facile à constater par ceux ^i en sont les témoins : voilà qui est clair. Mais à mesure que les générations s^éloignent des lieux et des temps où il a été produit , la constatation ne deyieut-elle pas plus difficile ? Et quand des mers , des plaines , des montagnes, quand dix-huit siëdes , quarante siècles même nous séparent d*un thaumaturge ^ ne peut-on pas dire en toute assurance : — Le miracle, pour nous« n*est pas suflSsamment constaté?
Raisonner ainsi , Messieurs , c'est renverser d'un seul coup toutes les lois de Thistoire , et briser la longue chaîne des événements qui rattachent la vie présente à la vie des siècles passés. Comme Thomme vit traditionnellement, renfermant en loi, avec les élânents informes et grossiers de ses commencements, les perfectionnements qui l'ont conduit à la maturité de son intelligence et de sa force , ainsi la société. On ne peut la concevoir sans les souvenirs et les traditions, qui sont devenus une partie de sa vie , et sans lesquels elle serait perpétuellement condamnée à un état rudimentaire et sauvage. Or, ce souvenir et ces traditions, c'est l'histoire : l'histoire, miroir universel , tableau magique qui nous transporte hors des lieux et des temps où s'agite notre petite vie, et nous fait assister aux événements qui se sont accomplis bien loin de nous et bien avant nous. Lorsque , dégoûtés des frivoles lectures qui ont fait du mensonge le compagnon de notre vie, l'objet de nos rêves et par-
fois la règle de notre conduite, nous demandons à des livres sërieax de charmer nos instants ^ les siècle passés s'oayrent devant nous, et notre âme s*émeiit des grands spectacles qui lui sont offerts. Elle peut choisir ce qu*ii lui plait de voir et de contempler : quelqqe idjUe gracieuse d*un peuple pasteur qui se forme dans l'innocence des mœurs et la pureté de la vie , quelque lutte sanglante de deux nations rivales qui se disputent Tempire du monde , quelque catastrophe d*une ville repue que Dieu étouffe au sein d'une orgie , le triomphe glorieux d'un eapitainet la mort ignominieuse d'un tjran. Elle assiste à tous ce^ événements, ou joyeux, ou glorieux, ou tragiques. La distance de temps et d'espace n'y fait rien : elle les Yoit, elle les constate, non pas comme, les ont vus et constatés ceux qui en furent les témoins et les ao* tenrs , mais aussi sûrement , auçsi infaiUiUement queux.
Comment cela? Comment le passé peut- il se rapr (NTocher de nous, au point que nous le constations aussi sûrement que le présent? C'est le résultat des lois inorale§ qui régissent l'histoire. Tout fait dont on. a pu témoigner, fût^il distant de cinquante siècles , devient pour nous con^tatable si nous en possédons uç récit vrai , et si ce . récit nous est parvenu par une transmission fidèle. Vérité, du récit , fidélité de la transmission : voilà les deux lois historiques en vertu desquelles nous nous mettons en rapport avec tous les
44 VIMGT-DEUXIEfifE €OI«FÉRbI9GE.
espaces et tous les temps , non pas seulement par le mouvement éqniToqne de notre imagination , mais par les connaissances certaines de notre esprit. Ces lois historiques sont tellement rigoureuses, que nous ne pouvons pas plus les repousser que les lois physiques d'où résulte la certitude de la présence des corps, les lois métaphysiques d'où résulte révidence des axiomes. Ce serait faire violence à notre nature, l'emprisonner dans les étroites limites de l'heure qui passe , du moment qui s'écoule , enfin supprimer des sources vitales où l'intelligence puise la vie la plus abondante , puisqu'elle est remplie des richesses acquises par l'expérience et la mémoire de tous les siècles.
Aussi , personne ne songe à se révolter contre les lois historiques. Mais si on les accepte, il faut que ce soit sans partage. Pas de privilèges ! Si le miracle peut être régi par les lois historiques, il doit aboutir au même point que tous les événements : à la certitude objective. Or, qu'avons - nous dit du miracle? qu'il se composait de deux faits sensibles et extérieurs reliés par un mouvement; qu'en vertu des lois physiques, ces deux faits pouvaient être facilement vus et touchés par des témoins ; que le bon sens concluait fatalement à l'existence du mouvement ; enfin , que le miracle pouvait être constaté comme fait présent. Concluez, Messieurs : la raison vous presse , vous ne pouvez pas échapper à Tissue des prémisses que vous venez d'en-
DES MIRACLES. k&
tendre. Le miracle peut être constaté comme fait présent : donc nous pouvons en avoir un récit vrai, de ceux qui l'ont constaté. Ce récit peut nous être transmis fidèlement par ceux à qui il a été confié : donc nous pouvons nous transporter, comme pour les autres événements de Thistoire, au lien et au temps où le miracle a été accompli; nous pouvons le voir, le contempler, le constater et en subir Tinfluence victorieuse.
Qu*on ne dise pas, Messieurs, que les témoignages qui nous sont transmis, à propos d'un miracle et d*un fait naturel, ne se ressemblent pas; que, d'un côté, il s'agit d*une chose comprise dans Tordre universel , que de l'autre il s'agit d'une impossibilité physique ; que, d'un côté, la nature nous attire, que de l'autre elle nous repousse : c'est un faux supposé. Dans la transmission historique du miracle , la force directe du témoignage ne porte pas sur une impossibilité physique , mais sur les deux extrémités de l'événement, qui sont des faits physiques, sensibles, et je pourrais dirç, à certains égards, natureh en tant qu'ils produisent sur les sens des effets naturels.
Un lépreux a été guéri par une simple parole. Sur quoi porte le témoignage? Sur deux choses principalement : la lèpre, qui est une maladie incurable ; la gnérison par une parole. Ces deux faits se sont succédé : voilà ce que nous apprend l'histoire , et ce qui suffit à la constatation du miracle. Le jugement qu'on
M VfNGT-DEOXlÈMR COTIFERENCe.
en porte peut nous instruire , Teffet qu*il produit nous édifier ; mais nous n'avons pas besoin , à la rigueur, de connaître ces circonstances. II est probable que notre bon sens ne faillira pas plus à sa tâche que celui des témoins.
Le miracle peut être constaté , et comme fait présent et comme fait passé , par le moyen de lois physiques et morales qui concourent h produire , chacune dans leur ordre , TéTidence des faits. Yoilà notre conclusion générale. Nous Tayons facilement obtenue. Aurons-nous le même bonheur en répondant à cette question : T a-t-il des miracles constatés ?
Messieurs , il suffit d*énoncer quelques-uns des miracles sur lesquels s^appuie notre foi à Tintervention positive de Dieu dans le monde , pour faire voir qu'il s*agit d'événements extérieurs, visibles, palpables, résultat d*une force prodigieuse qui étonne Tei^prit, pendant que les sens sont tout entiers à Taction qui les occupe.
Un pays immense couvert de plaies qui naissent subitement au commandement d'un homme; une grande nation frappée tout d*un coup dans la fleur de sa jetlnesse , et prenlànt le detiil de ses plus chères espë^
nmces , pour n*aTOir pas Touln obéir au désir d'uu étranger , à Tinterprète d*uD peuple d^esclaTes ; ce peuple arraché aux mains de ses tyrans et trayersant la mer diTisée devant lui^ suspendue comme une voâte sur sa tète , patiente tant qu'il passe , et retombant furieuse sur les ennemis pour leur servir de linceul ; une nuée mystérieuse réglant pendant plusieurs années la marche de ce peuple, lui prêtant sa lumière pendant la nuit , et le couvrant pendant le jour d*une ombre protectrice ; un pain céleste tombant régulièrement pendant quarante ans , pour nourrir une multitude immense d^hommes, de femmes et d'enfants ; le rocher s*entr*ouvrant sous les coups d'un bois vil et versant des torrents d'une eau déUcieuse; le Sinaî âbranlé jusqu'en ses fondements, sons les pas d'un homme, et le désert ému par une voix terrible : voilà ce qui se passe à l'origine de la loi ancienne.
Les aveugles voient, les sourds entendent , les boiteux marchent , les lépreux sont guéris , toutes les infirmités humaines obéissent à la voix d'un homme ; les cadavres eux-mêmes sont arrachés par lui aux bras de la mort. Et pourtant cet homme se laisse prendre par ses ennemis. Traîné comme un misérable de tribunaux en tribunaux, insulté par la populace qui, naguère encore, chantait ffo«anna sur son passage, frappé jusqu'à ce que son corps ne soit qu'une plaie, bafoué par des soldats ivres , couronné d'épines , assez blessé pour mourir mille fois , il se donne à Iti-mème
la force de porter son gibet et de gravir , plié sous le faix, la montagne où il doit expirer. Il a soin de demander un témoignage à la nature , qui s'ébranle et se voile de ténèbres pour pleurer son dernier soupir ; et mis au sépulcre, gardé par les soldats de la Synagogue, bien étouffé par une pierre immense, bien consigné par le sceau des Césars, au bout de trois jours il brise tout^ il renverse tout, sort triomphant, s^montre à ses amis, boit, mange, converse avec eux, jusqu*à ce qull monte au ciel, où il va s'asseoir, dit-il, à la droite de son Père , d où il viendra juger le genre humain : tels sont les prodiges qui introduisent dans le monde la loi nouvelle.
Je n*ai pris, comme vous le voyez, que deux points de rhistoire générale des miracles; ils suffisent à la démonstration qui nous occupe. Les faits sont visibles par eux-mêmes. Ont-ils été vus et constatés à l'instant où ils se sont produits?
Toute une nation était présente, quand Moïse conviait la nature à servir les desseins de Dieu et à contribuer au salut d'Israël. Des milliers d'yeux ont vu, des milliers d'oreilles ont entendu, des milliers de mains ont touché , des miUiers d'esprits ont jugé.
Quanta Jésus- Christ, « il y a dans sa vie, dit un critique moderne, une bizarrerie en apparence inexplicable : c'est l'attention qu'il met à ne faire les miracles qu'en cachette , et la recommandation qu'il adresse à ceux qu'il guérit de n'en rien dire à per-
DES MlBAGIiES. 49
sonne (1). d En effet, Messieurs, voyez un peu cette bizarrerie de n'opérer ses miracles qu'en cachette , et de les faire voir à douze apôtres , h soixante-douze disciples , à une troupe de cent vingt personnes qui s*attachent aux pas du Thaumaturge : Erat autem turba hominum simul fere centum tnginH^ et à cinq cents autres, et à trois mille, et à quatre mille I Évidemment la bizarrerie est inexplicable , à moins que nous n'admettions que la modestie dans les bonnes œuvres est une vertu si étrangère aux modernes bienfaiteurs de l'humanité , qu'ils ont peine h comprendre qu'on puisse la recommander.
Les disciples ont vu , entendu et touché tout ce qui s'est fait par le Yerbe de vie ; ils nous le disent euxmêmes : Quod fuit ab inilio , qtu)d audivitnus , quod tndimus ocuiis no$M$ et perspeximus , et manus nastrœ cantrectaverunt de Verbo vitœ... annuntiamus vobis (2). Mais il y a plus : les ennemis du Thaumaturge euxmêmes ont TU, entendu et touché. Émus par le récit qui leur était fait des miracles de Jésus , plus émus encore par la perspective effrayante qui s'ouvrait devant eux , la ruine de leur crédit , le renversement de leurs espérances , la mort de la loi antique et vénérable dont ils étaient les représentants , un jour ils ont ouvert une enquête solennelle. Il s'agissait du
(i) E. Renan, Vie de Jésus , pag. 164, 1« éd. (2) I Joan.y cap. i> v. 1, 2, 3.
50 VIlSGT-nEDXlàMB COVFÉRBRGE.
miracle de l'aveugle -né. Quelle en a été Tissue? la confusion et la colère. Ils ne nient pas avoir vu le prodige : ils maudissent , et leur malédiction devient un témoignage aussi puissant que les actions de grâces qui s'échappent de la bouche de ceux que Jésus-Christ a guéris.
Si nous voulons nous condamner à la sottise et à l'absurdité , Messieurs , nous n'avons qu'à douter de la constatation des miracles que j'ai cités, comme faits présents. Ils parlent à tous les sens ; ils révèlent si éloquemment la cause suprême , qu'il est impossible de s*y méprendre. On ne peut récuser le témoignage de ceux qui les ont vus, qu'en les supposant atteints en même temps d'une même maladie , qui déprave les mêmes organes , en proie aux mêmes hallucinations, victimes de la même imbécillité. Ainsi le peuple hébreu, témoin des miracles de Moïse : — malade, fou, imbécille ! Les douze apôtres , les soixante-douze disciples, les cent vingt, les trois mille, les quatre mille : — malades , fous , imbécilles I Les docteurs de la loi , les princes des prêtres , la Synagogue tout entière : — malades, fous, imbécilles! Mais dans une supposition pareille, je ne vois pas pourquoi nous ne ferions pas du monde entier un hôpital et une maison de santé.
Je comprends cependant qu'une dilEBculté se présente, la voici : Les miracles qui ont inauguré la loi ancienne et la loi nouvelle sont des faits éclatants ; ceux qui en furent les témoins étaient aptes à les
constater : mais nous ne pouvons croire cela qu*à la condition qu'ils nous aient laissé un récit véritable , et que ce récit nous ait été fidèlement transmi8. C'està-dire, pour tout résumer en une question, pouvonsnous appliquer aux miracles sur lesquels s'appuie la foi chrétienne, les lois historiques dont résulte la certitude des faits passés ? En somme , Messieurs , toute la difficulté est là , et je veux la résoudre par une vive et courte démonstration , qui , je l'espère , vous laissera satisfaits.
Tout récit s'empreint des dispositions de celui dont U émane. Le fourbe cherche à surprendre par les couleurs et les agréments dont il surcharge , en quel* que sorte , le fond de ses mensonges ; il évite les indications qui pourraient rendre les informations faciles et mettre sur la route d'un éclaircissement ; il ne se produit pas tout d*abord au grand jour : son espoir est d'y arriver à la longue, par d'adroites insinuations. Mais, malgré les tours habiles qu'il donne à sa parole, les déguisements et les précautions qu'il prend, il est impossible que, tôt ou tard, il ne soit pas démasqué. L'homme véridique , au contraire , néglige les accidents et les formes, et s'applique à mettre à au le fond des événements qu'il raconte ; il ne néglige aucune des circonstances de temps , de lieu, de personnes , qui peuvent devenir une lumière et une preuve ; il cherche dans la pubUcité un contrôle , ne serait-ce que celui du silence. Simplicité, précision,
publicité provoquant le contrôle : tels sont, dans un récit, les caractères de la vérité. Or, nulle part mieux que dans les récits qui nous sont faits des miracles inaugurateurs des deux Testaments, nous ne rencontrons ces caractères.
La simplicité : elle est tellement évidente, que les impies en ont fait un argument contre Tinsplration des livres saints. Il suffit de lire ces adorables histoires des commencements d'Israël et de FÉglise , pour se sentir touché de la candeur plus qu*hufflaine de ceux qui les ont écrites.
Elles sont simples, et elles touchent; elles sont précises , et elles éclairent. Moïise ne craint pas d'indiquer les époques précises des miracles qu'il a opérés , ni les lieux où s'est manifestée la puissance divine. Les évangélistes multiplient les détails , comme pour exciter aux recherches ou braver les investigations. Ils nomment les lieux et les personnes. Les foules sont nourries miraculeusement dans le désert de Bethsaïde. Le domestique du centurion est guéri h Caphamaum , les lépreux auprès de Samarie , l'aveugle à Jéricho. Le fils de la veuve ressuscite à Naïm, Lazare à Béthanie. Y a-t-il quelque part un chef de synagogue appelé Jaïre? sa fille a été rappelée h la vie par le Seigneur.
Et remarquez -le bien, Messieurs ^ cette précision est accompagnée de la plus grande publicité. Moïse prend à témoin son peuple, il en appelle à ses sou-
DES MIBAGIiES. 53
venirs et à sa bonne foi» et, comme pour montrer qu*il ne redoute pas Toutrage d'un démenti , il institue des fêtes et des cérémonies qui doivent perpétuer éter* nellement la mémoire de l'intervention prodigieuse de Jéhovah. Les ap6tres rappellent à leurs auditeurs qu'ils ont été les spectateurs des merveilles accom* plies. «( Hommes d'Israël , disent - ils , écoutez nos paroles. Nous venons vous parler de Jésus de Naza* retb, homme autorisé par Dieu, ainsi que le prouvent ses paroles, ses vertus, les prodiges et les signes mi* racnleux qu'il a opérés au milieu de vous, comme vous le savez bien. Yous savez ce qui s*est fait par toute la Judée, en commençant par la Galilée...; comment Jésus de Nazareth a reçu Fonction de Tesprit et de la vertu de Dieu; comment il a passé en Msant le bien , guérissant tous ceux qui étaient opprimés par le diable, car Dieu était avec lui (1)... » Et S. Paul, écrivant à ses fidèles, leur répète en toute rencontre que les manifestations de la force divine, les prodiges, les signes éclatants ont été comme la consécration de son apostolat*
S'il n'y a pas eu de miracles, peut-on rien concevoir de plus inepte qu'une pareille conduite? Car enfin tout Israël^ toute la Judée vont s'inscrire en faux contre Moïse et les apôtres, «c Pas du tout, dit un ennemi du merveilleux : car une observation qui n*a
(1) Act. Apost., cap. n , V. 22; cap. x, v. 37, 88,
54 VIEIGT-DEUXIÈMB GOnFÉRUINGE.
pas été une seule fois démentie , nous apprend qu'A n'arrive de miracles que dans les temps et les pays où Ton j croit, devant les personnes disposées à y croire (1). »
Il suffit de quelques mots pour faire toucher au doigt rimpudenle fausseté de cette affirmation.
Pourquoi tant de révoltes chez le peuple de Dieu , tant de haine chez les pharisiens , s'ils sont disposés à croire aux miracles? Est-ce donc par la flatterie que les ambassadeurs divins cherchent à donner de Tautorité à des faits qulls auraient inventés ? Non : c'est de ces faits qu'ils partent pour s*arroger le droit de meurtrir y sous les verges de leurs reproches, la conscience de ceux qu'ils prêchent, et de faire passer tous les esprits et tous les cœurs sous le joug d'une impitoyable domination. « Israël, écoute ton Dieu! » dit Moïse; et, au nom de ce Dieu, il promulgue une loi BéTère et pénible , et il la sanctionne par des me* naces terribles ; il reproche à son peuple ses lAchetés, ses ingratitudes y ses murmures, ses rébellions, ses impiétés, la prostitution de son culte à des dieux étrangers. 11 le traite comme une bétè de somme, qui s'oublie pendant le sommeil du maître et ne revient au devoir que quand elle est châtiée. Il le charge d'imprécations à cause de ses infidélités passées , et , s'il lui montre l'avenir , c'est pour l'outrager par la
(i) £. Renan, Vie de Jésus, Introduction.
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prédiction de ses dérèglements et de ses préTarica* tions. Et comme si tant de duretés ne sniBsaient pas, il ose rappeler l'immense massacre qnMl a fait IniiBéme au pied du Sinaî^ pour arrêter la danse du yeau d'or et punir l'apostasie dont la nation s'était rendue coupable.
Gonceirez-Tous qu'Israël se taise, s'il peut donner un démenti aux prodiges dont Moïse s'autorise pour le maltraiter, s'il peut dire à son bourreau : Tu n'es qu^nn fourbe ? Concevez-vous qu'une nation soit asseï insensée pour laisser passer des inventions qui apprendront à la postérité que, pendant quarante ans, elle s'est efforcée de surpasser, par ses ingratitudes et ses forfaits, l'infatigable bonté d'un Dieu qui l'accablait de ses prévenances et de ses dons? C'est impossible.
Encore plus impossible du côté des apôtres : car loin qu'ils aient pour eux le prestige de la science, du rang, du pouvoir, ils n'ont à opposer à la majesté du sanhédrin que leur ignorance, leur roture et leur impuissance. Et cependant, écoutez -les : «Hommes d'Israël , ce Jésus de Nazareth que Dieu vous a livré par un décret adorable , vous l'avez laissé frapper par des mains impies ; vous l'avez renié , lui , le juste et le saint , devant des païens ; vous l'avez fait mourir , vous avez tué Tauteur de la vie. Hais le Dieu d'Abraham, d'Isaac et de Jacob a ressuscité son Fils , et nous sommes ses témoins. Bappelez-vous les prodiges
56 VINGT- DEUXIEME GONFÉREnCE.
qu'il a opérés, voyez ceux qui s*opèrent en son nom : faites pénitence, convertissez -vous et soyez baptisés (1). »
J'attends le sanhédrin : que va-t-il faire? Il a pour lui le savoir, la puissance, le respect, la confiance, le crédit ; le peuple ne se dirige que par ses décisions. Un mot de sa part révélera Timposture , et restera comme un monument dont la postérité se servira pour flétrir les agitateurs qui ont osé compromettre Dieu dans leur rébellion contre la religion et les lois. Prouver la fausseté des miracles , c'est le devoir , rintérèt, et ce doit être la joie des prêtres, des docteurs , des princes du peuple qui ont voté la mort du
Christ et qui lui ont demandé en vain des prodiges au pied de la istoix. C'est leur devoir : car toute la loi est en péril, et ils en sont les représentants , les interprètes et les soutiens. C'est leur intérêt : car ils échappent par là aux étreintes du remords, à Tinfamie du déicide , à la ruine de leur influence menacée par les nouveUes doctrines. Ce doit être leur joie : car ils sauvent le peuple des abîmes de la superstition et de l'apostasie. Et cependant, devoir, intérêt, joie du bien , rien n'y fait. Ils se taisent ! . . . Comprenez-vous bien? Ils se taisent.... Et les miracles seraient faux? Impossible !
Ou plutôt , non : les docteurs , les pharisiens , les
(1) Act, Âpost., cap. n, ▼. 13 et suiv.
BBS MIBACLES. 57
princes ne se taisent pas. Il constatent les miracles en les attribuant au pouvoir ténébreux de Satan ^ et ainsi ils donnent au récit des apôtres plus que le contrôle du silence, le contrôle de la plus solennelle affirmation qui pût émaner du peuple juif.
Simple , précis , public , contrôlé par le silence et les aveux des contemporains , et surtout de ceux qui avaient toute sorte de motifs pour protester , le récit des faits miraculeux est un récit vrai.
Mais pouvons-nous croire qu*il nous ait été fidèlement transmis? C'est notre dernière question, Messieurs , celle qui me semble la plus facile à résoudre : car déjà vous pouvez puiser dans ce que je viens de dire les éléments d'une réponse.
Le même intérêt , le même devoir , qui s'opposent dans un temps à Forigine d'un faux récit ou à la corruption d'un récit vrai , s'y opposent dans tous les temps. Les enfants d'Israël ne pouvaient laisser flétrir la mémoire de leurs pères; supposer tôt ou tard de faux prodiges pour justifier les rigueurs de Moïse, c'était s'exposer à une protestation générale, à un solennel démenti. De même, les Juifs toujours vivants, malgré la prompte et forte germination du nouveau peuple de Dieu , ne pouvaient pas permettre qu'on s'autorisât , par des miracles frauduleusement introduits dans l'histoire des origines chrétiennes , à les accuser de déicide et à les poursuivre , dans tous les lieux de leur exil, d'une impitoyable réprobation. Les
58 VIHGT-DEUXliME CCNIFÉREnGR.
païens eux-mêmes devaient veiller à Fauthenticité des récits sur lesquels on s'appuyait pour résister aux Césars, renverser les temples et faire taire les oracles. A cette foule d'intéressés se joignaient les hérétiques, qui ont pris naissance près du berceau du christianisme : étemel fléau , mais en même temps éternels bienfaiteurs de l'Eglise ^ dont ils garantissent les traditions. Eh bien, ni les hérétiques, ni les païens, ni les Juifs ne se sont plaints de la supposition ou de la corruption des récits apostoliques Telativement aux miracles. Les hérétiques en revendiquaient pour eux les bénéfices; les païens , pendant quatre siècles, ont continué par la bouche de leurs philosophes, Hiéroclès, Gelse, Porphyre, Julien, la confession de la Synagogue qui attribue les miracles à Satan, et les Juifs, dans leur Talmud, n'ont pu les expliquer qu'en accusant Jésus-Christ d'avoir volé dans le sanctuaire le Nom sacré.
Ajoutez h cet argument presque tout négatif , la fidélité des Juifs à la vie traditionnelle , fidélité que David chante dans ses Psaumes, et qui était, dit-il, le résultat d'un précepte divin : a Legem posuit in Israël, quanta mandavit palribus nostris nota facere ea fUiis suis : Dieu a fait une loi dans Israël, une loi qui ordonne à nos pères de transmettre à leurs enfants le récit de ses merveilles, afin que les autres races puissent les connaître, et que les enfants, qui naîtront après, les
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racontait à leur postérité (I). i> Ajoutez le respect des familles sacerdotales pour les saints livres, leur empreasemeiit à les étudier , à les apprendre par cœur jusqu'à connaître le nombre des lettres dont ils se composent <, le soin jaloux avec lequel elles veillaient à leur conservation. Ajoutez la sollicitude avec laquelle rÉglise a recueilli les écrits apostoliques , les délicatesses et les scrupules avec lesquels elle les a examinés, la piété des premiers martyrs qui portaient l'Évangile sous leurs vêtements et voulaient l'emporter dans leur tombeau , l'habitude qu'avaient les anciens docteurs de le citer , si bien que , s'il se perdait aujourd'hui , demain on pourrait le retrouver dans leurs écrits. Ajoutez, réunisses, comparez, et dites s'il est possible d'éviter cette conclusion : Les récits véridiques des merveilles qui établissent la certitude de rintervention de Dieu dans le monde, nous ont été fidèlement transmis.
O chers écrits ! vous êtes pour moi la voie sacrée qui me conduit jusqu'aux jours bénis pendant lesquels Dieu se manifestait. Appuyé sur le témoignage de l'Église , dépositaire fidèle de tout ce qui s'est dit, de tout ce qui s'est fait^ de tout ce qui s'est écrit depuis près de quarante siècles , je visite en esprit les lieux qui furent épouvantés et consolés à la fois par des prodiges. J'entends les mères éplorées qui appellent
(1) Paanme lxxtu.
leurs premiers - nés , frappés par l'ange exterminateur; je chante avec Moïse la délivrance de son peuple , et je regarde le Pharaon qui descend comme un plomb vil au fond des eaux; je me cache avec Israël sous la nuée mystérieuse qui le conduit et le protège; j'assiste à toutes les péripéties de son pèlerinage; je vois le Sinaï couronné de ta gloire^ ô Jéhovah ! Mais pins souvent encore et avec plus d*a* mour , je suis les traces de ton divin Fils ; je me mêle aux infirmes qu'il instruit , qu'il console , qu'il guérit ; je vois, à travers mes larmes, et son agonie miraculeuse et ses effroyables douleurs, qui ne sont pas les douleurs d'un homme; j'unis les brisements de mon cœur à ceux de la nature que sa mort épouvante ; j'attends, près du tombeau où ils l'ont mis, la réalisation de sa promesse : il sort glorieux , et je tombe à ses pieds comme Madeleine , m'écriant : RaJbboni 1 mon bon Maître ! Oui , vous êtes mon Maître , tout me le prouve ; Dieu est dans vos œuvres admirables. Mon bon Maître ! car vous êtes passé en faisant le bien. 0 vous qui avez guéri toutes les infirmités humaines , mon Jésus bien-aimé ! guérissez mon àme de toutes ses faiblesses , de toutes ses lâchetés, de tous ses maux I
Je m'interroge maintenant , Messieurs , et je me demande comment on a pu dire : Il n'y a pas eu jusqu'ici de miracles suffisamment constatés. Que faut-il donc faire pour constater les miracles? Écoutez l'ex-
posé des règles que propose la critique moderne , par Forgane d'un de ses plus illustres patrons.
« Que demain un thaumaturge se présente avec des garanties assez sérieuses pour être discuté ; qu'il s*annonce comme pouvant, je suppose, ressusciter un mort : que ferait-on? Une commission composée de physiologistes, de physiciens, de chimistes, de personnes exercées à la critique historique , serait nommée. Cette commission choisirait le cadavre , s*assurerait que la mort est bien réelle , désignerait la salle où devrait se feire l'expérience , réglerait tout le système de précautions nécessaires pour ne laisser prise à aucun doute. Si, dan; de telles conditions, la résurrection s'opéjrait , une probabilité presque égale à la certitude serait acquise. Cependant , comme une expérience doit toujours pouvoir se répéter, que l'on doit être capable de refaire ce que Ton a fait une fois, et que, dans Tordre du miracle, il ne peut être question de facile ou de difficile, le thaumaturge serait invité à reproduire son acte merveilleux, dans d'autres circonstances, sur d'autres cadavres, dans un autre milieu. Si chaque fois le miracle réussissait , deux choses seraient prouvées : la première, c'est qu'il arrive dans le monde des faits surnaturels ; la seconde, c'est que le pouvoir de les produire appartient ou est délégué à certaines personnes (1). »
(1) E. Renan, Vie de Jésus, Introduction.
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Messieurs , je ne reviendrai pas sur les règles que nous ayons établies tout à Theure , et desquelles il résulte que le miracle relève des sens, de Texpérience et du bon sens. Étudions celles de notre adversaire , et prouvons -lui qu'il n'entend rien à la dignité de Dieu, rien à la nature du mirade, rien à sou but, rien aux passions et aux mœurs des savants ^ rien aux faiblesses de notre pauvre esprit , rien enfin à ce qu'il dit.
11 n'entead rien à la dignité de Dieu : car le propre de Dieu, c'est d'être souverainement indépendant dans la manifestation de sa puissance et spontané daas ses actes. Et il faut qu'il o{>éisse aux caprices d'un jury, qu'il en attende la convocation, et que^ pendant les longs retards qu'il plaira à ses examinateurs de lui faire subir, il laisse chômer la vérité qu'il veut établir, d'une de ses plus victorieuses et peut -être de sou unique preuve ! Hais qui donc est le maitre , de Dieu ou des savants?
Notre adversaire n'entend rien à la nature du miracle : car le miracle est par nature un fait extraordinaire ; mais s'il devait s'accomplir dans les conditions indiquées, est-ce qu'il ne rentrerait pas dans la catégorie des faits vulgaires dont se servent les savants pour découvrir ou prouver les lois générales de Tordre physique?
Notre adversaire n'entend rien au but du miracle : car qu'est ce que Dieu se propose en maoifeatant sa
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puissance par des prodiges? de donner de la vérité une démonstration si claire , si obvie , que tout le inonde la comprenne rien qu'en la voyant ; le miracle est unejpreuve populaire : nous le verrons bien plus tard. Mais comment sera-t-elle populaire si Ton a besoin des savants pour la constater?
Notre adversaire B*entend rien aux passions et aux mœurs des savants. Il nous les représente comme des divinités calmes et sereines , qui n*ont rien autre chose à faire qu*à prononcer des oracles. II oublie qu'on peut être physicien , chimiste , physiologiste , critique, et en même temps fort orgueilleux ; que l'or* gueil est la passion des hommes de science , quand ils n*en ont pas d'autre ; que c'est le père des discussions, et que les discussions pourraient bien éterniser la constatation des miracles ; que pendant que les savants diront : •— 11 est malade , il n'est pas malade ; il est guéri, il n'est pas guéri ; il est mort, il n'est pas mort ; il est ressuscité , il n'est pas ressuscité ; c'est merveilleux, ce n'est pas merveilleux; — nous attendrons à la porte , et nous-mêmes nous pourrons bien mourir sans aroir su au juste ce que nous devions croire. L'orgueil est père encore des préjugés. Est-ce que les savants n'ont pas de préjugés? Est-ce que les préjugés des savants ne nuisent jamais à leur infaillibilité ? L'orgueil e$tj)ère enfin de l'amour du nouveau. Est-ce que les savants ne désirent jamais faire ni dire du nouveau? Est-ce que le désir de faire et de dire
dn nouveau ne produit pas la précipitation des jugements?
Notre adversaire n'entend rien aux faiblesses de Tesprit humain. £n effet, comment ne comprend -il pas que ses prétentions sont un scandale? que s*il demande aujourd'hui la constatation des miracles , bien que les miracles soient des faits historiques d*une incontestable certitude, demain un autre demandera la constatation des faits qu'il ne voudra pas croire? Petit à petit, tout ce qu'il y a de grande de noble, de généreux, d'extraordinaire pour nos natures amoindries, tous les grands dévouements dont nous n'avons plus d'exemples à cause de nos lâchetés , seront mis en doute comme n'étant pas suffisamment constatés. Alors , armés d'un scepticisme atroce qui exécutera d'un seul coup toutes les vertus du passé , nous marcherons à la satisfaction de nos passions jusqu'à ce que nous soyons étouffés dans l'opprobre.
Enfin notre adversaire n'entend rien à ce qu'il dit. Il se plaint de ce que le miracle n'est pas constaté scientifiquement : mais à qui la faute ? à nous ou aux savants? Les historiens sont des hommes de science, je ne crois pas qu'on leur fasse l'injure d'en douter. Ne peuvent -ils pas suivre la marche traditionnelle d'un fait jusqu'à son origine, le saisir dans sa naïve vérité et l'apporter aux savants qui se chargent de l'examiner? Ne peuvent-ils pas dire à vos physiciens, à vos chimistes, à vos physiologistes : — U est cer-
tain j de tonte certitude , qu^un homme mort depuis quatre jours a été ressuscité. Si nous ne croyons pas cela, nous ne devons croire aucun fait de Thistoire. Voyez donc si cet événement, qui nous parait prodigieux , peut se produire d*une manière naturelle. — Et les physiologistes , les chimistes , les physiciens , iront déterrer, s*ils le veulent , dans un cimetière connu, un mort de quatre jours; ils le considéreront, le palperont, le sonderont à loisir; ils chercheront dans ces restes , déjà travaillés par la corruption , la force cachée qui puisse rétablir le mouvement, la chaleur, les fonctions organiques, la vie. Ils la trouveront ou ils ne la trouveront pas ; ils recommenceront dix, vingt, trente fois rexpérience, s'il le faut ; ils prononceront, et le miracle sera constaté scientifiquement. Est-ce donc si difficile?
Je ne puis concevoir, Messieurs, qu'un homme qui prétend h la gravité ait osé poser sérieusement les règles absurdes que vous venez d'entendre. Gomment expliquer une pareille audace? Il avait sans doute mission de nous injurier, et de faire admirer des énormités. C'est justice : nous avons attiré sur nous ce châtiment. Quand un peuple est arrivé au point de dévorer sans peine, sans honte et sans remords, tous les mensonges et toutes les absurdités qui se débitent aujourd'hui, il mérite que le faux et l'absurde s'incarnent, et demandent ses applaudissements. Qu'en résulte- 1- il
pour nous? le mépris des peuples qui nous entourent,